Kitabı oxu: «De la littérature des nègres»
Henri Grégoire
De la littérature des nègres
Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066087623
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS CE VOLUME.
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
Ce qu'on entend par le mot Nègres. Sous cette dénomination doit-on comprendre tous les Noirs? Disparité d'opinion sur leur origine. Unité du type primitif de la race humaine.
Sous le nom d'Éthiopiens, les Grecs comprenoient tous les hommes noirs. Cette assertion s'appuie sur des passages de la bible des Septante, d'Hérodote, Théophraste, Pausanias, Athénée, Héliodore, Eusèbe, Flavius Josephe5. Ils sont appelés de même par Pline l'ancien et Térence6. On distinguoit les Éthiopiens orientaux, ou indiens, ou d'Asie, des Éthiopiens occidentaux, ou d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute dans ses guerres avec les Carthaginois, qui en avoient dans leurs armées, à ce que prétend Macpherson, fondé sur un passage de Frontin7. Rome ayant plus que la Grèce des relations fréquentes avec les côtes occidentales de l'Afrique, quelquefois, dans les auteurs latins, les Noirs furent appelés Africains8. Mais en Orient, on continua de les désigner sous le nom d'Éthiopiens, parce qu'ils y arrivoient par la voie de l'Éthiopie, qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves, et qui, pour acquitter ce tribut, en tiroit peut-être de l'intérieur de l'Afrique9. On les employoit à la guerre, car dans celle des croisades, on voit à Hébron, et au siége de Jérusalem, en 1099, des Noirs à cheveux crépus, que Guillaume de Malmesbury appelle également Éthiopiens10.
Note 5: (retour) V. Jérémie, 13, 23. Flavius Josephe, Antiquités judaïques, l. VIII, c. VII. Théophraste, 22e caractère. Hérodote, dans Thalie et Polymnie, etc.
Note 6: (retour) Pline, l. V, c. IX. Térence, Eunuchus, act. I, scen. I.
Note 7: (retour) V. Annals of commerce, etc., by Macpherson, in-4°. London 1805, t. I, p. 51 et 52. Frontin, Stratagemata, t. I, c. II.
Note 8: (retour) ........ Subito flens Africa nigras procubuit lacerata genas.... dit Sidoine Apollinaire, dans le Panégyrique de Majorien.
Note 9: (retour) V. Gibbon's, History, etc., reviewed by the rev. J. Whitaker, in 8°, London 1791, p. l82 et suiv.
Note 10: (retour) Guillelm. Malmesb., fol. 84.
Chez les modernes, quoique le nom d'Éthiopie soit exclusivement réservé à une région de l'Afrique, beaucoup d'écrivains, espagnols et portugais surtout, ont appelé Éthiopiens tous les Noirs. Il n'y a pas encore trente ans que le docteur Ehrlen imprimoit, à Strasbourg, un traité de servis Æthiopibus Europeorum in coloniis Americæ11. La dénomination d'Africains prévaut actuellement, et l'emploi de ces deux mots est également abusif, puisque d'une part l'Éthiopie, dont les habitans ne sont pas du noir le plus foncé12, n'est qu'une partie d'Afrique, et que de l'autre il y a des Noirs asiatiques. Hérodote les nomme Éthiopiens à cheveux longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique, qui ont les cheveux crépus; car autrefois on croyoit que ceux-ci n'appartenoient qu'à l'Afrique, et que les Noirs à cheveux longs ne se trouvoient que dans le continent asiatique. Quelques réglemens avoient défendu d'en importer dans les îles de France et de la Réunion; mais les relations des voyageurs nous ont appris que dans le continent africain, ainsi qu'à Madagascar, il y a aussi des Nègres à cheveux longs: tels sont, au centre de l'Afrique, les habitans de Bornou13; tels étoient les Nègres pasteurs de l'île de Cerné, où les Carthaginois avoient des comptoirs14. D'un autre côté les indigènes des îles des Andamans, dans le golfe du Bengale, sont des Noirs à cheveux crépus; dans diverses parties de l'Inde, les montagnards en ont presque la couleur, la figure et la chevelure. Ce fait est consigné dans un savant mémoire de Francis Wilford, associé de l'Institut national15. Il ajoute que les plus anciennes statues des divinités indiennes ont la figure des Nègres. Ces considérations fortifient le système, qu'autrefois cette race a couvert une grande partie du continent asiatique.
Note 11: (retour) In-4º, Argentorati 1778.
Note 12: (retour) V. Voyage d'Éthiopie, par Poncet, p. 99, etc. et l'Histoire du Christianisme d'Éthiopie, par La Croze, p. 77, etc.
Note 13: (retour) V. Idées sur les relations politiques et commerciales des anciens peuples de l'Afrique, etc., par Heeren, in-8°, Paris an 8, t. II, p. 10, 75.
Note 14: (retour) Ibid., t. I, p. 134, 156, 160.
Note 15: (retour) V. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.
La couleur noire étant le caractère le plus marqué qui sépare des Blancs une partie de l'espèce humaine, communément on a été moins attentif aux différences de conformation qui entre les Noirs eux-mêmes établissent des variétés. C'est à quoi fait allusion Camper, lorsqu'il dit que Rubens, Sébastien Ricci et Vander-Tempel, en peignant les Mages, ont peint des Noirs, et non des Nègres. Ainsi, avec d'autres auteurs, Camper restreint cette dernière dénomination à ceux qui se font remarquer par des joues proéminentes, de grosses lèvres, un nez épaté, et la chevelure moutonnée. Mais cette distinction entre eux, et ceux qui ont la chevelure lisse et longue, ne constitue pas une diversité de races. Le caractère spécifique des peuples est permanent, tant qu'ils vivent isolés; il s'affoiblit ou disparoît par le mélange. Reconnoît-on la peinture que fait César des Gaulois, dans les habitans actuels de la France? Depuis que les peuples de notre continent sont, pour ainsi dire, transvasés les uns dans les autres, les caractères nationaux sont presque méconnoissables au physique et au moral. On est moins Français, moins Espagnol, moins Allemand; on est plus Européen, et ces Européens, ont les uns la chevelure frisée, les autres lisse; mais si, à cause de cette différence et de quelques autres dans la stature et la conformation, on prétendoit assigner l'étendue et les limites de leurs facultés intellectuelles, n'auroit-on pas le droit d'en rire? Dira-t-on que la comparaison péche en ce que les chevelures européennes qui sont crépues ne sont pas laineuses? Au lieu de se prévaloir des exceptions à cette règle, on se borne à demander si cette discrépance suffit pour nier l'identité d'espèce. Il en est de même dans la variété noire; entre les individus placés aux extrémités de la ligne terminée d'un côté par la variété blanche, et de l'autre par la noire, il existe des différences remarquables qui s'atténuent et se confondent dans les intermédiaires.
Des passages d'auteurs qu'on a cités, attestent que les Grecs ont eu des esclaves nègres; c'étoit même un usage assez commun, selon Visconti, qui, dans le Musée Pio-Clémentin, a publié une très-belle figure d'un de ces Nègres qu'on employoit au service des bains16: déjà Caylus en avoit fait graver plusieurs autres17.
Note 16: (retour) T. III, p. 41, planch. 35.
Note 17: (retour) V. Recueil d'Antiquités, etc., t. V, p. 247. planch. 88; t. VII, p. 285, planch. 81.
La loi mosaïque défendoit de mutiler les hommes; mais Jahn assure, dans son Archéologie biblique, que les rois des Hébreux achetoient des autres nations des eunuques, et spécialement des Noirs18; il ne cite aucune autorité à l'appui de son dire. Toutefois il est possible qu'ils en aient eu, soit par leurs communications avec les Arabes, soit lorsque les flottes de Salomon cingloient d'Aziongaber à Ophir, d'où elles apportoient, dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des singes et des Éthiopiens19: ce qui est incontestable, c'est que l'Égypte commerçoit avec l'Éthiopie, et que les Alexandrins faisoient la traite des Nègres. Athenée et Pline le naturaliste en fournissent la preuve, et Ameilhon s'en appuie dans son histoire du commerce des Égyptiens20.
Note 18: (retour) Archæologia biblica, etc., à J. Ch. Jahn. Viennæ, p. 389.
Note 19: (retour) V. Josephe, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2, Hudson, dans sa traduction latine dit Æthiopes in Mancipia (esclaves); le texte grec ne le dit pas, mais le fait présumer.
Note 20: (retour) p. 85.
Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne ou arabe21. Heeren paroît mieux fondé, en les faisant descendre des Éthiopiens, qui eux-mêmes, selon Diodore de Sicile, regardoient les Égyptiens comme une de leurs colonies22. Plus on remonte vers l'antiquité, plus on trouve de relations entre leurs pays respectifs; même écriture, mêmes moeurs, mêmes usages. Le culte des animaux encore subsistant chez presque tous les peuples nègres, étoit celui des Égyptiens; leurs formes étoient celles des Nègres un peu blanchis par l'effet du climat. Hérodote assure que les Colches sont originairement Égyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et les cheveux crépus23. Ce témoignage infirme les raisonnemens de Browne; les expressions d'Hérodote, dit-il, signifient seulement que les Égyptiens ont un teint basané et des cheveux crépus, comparativement aux Grecs, mais elles n'indiquent pas des Nègres24. A cette assertion de Browne il ne manque que la preuve; le texte d'Hérodote est clair et précis.
Note 21: (retour) V. Modern Geography, in-4° London 1807, t. II, p. 2; et t. III, p. 820 et 833.
Note 22: (retour) L. III, §3.
Note 23: (retour) Hérodote, l. II, n° 104.
Note 24: (retour) V. Nouveau Voyage dans la haute et basse Égypte, par Browne, t. I, c. XII; et Walkenaer, dans les Archives littéraires, etc.
Tout concourt donc à fortifier le système de Volney, qui voit dans les Coptes les représentans des Égyptiens. Ils ont un ton de peau jaunâtre et fumeux, le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la lèvre grosse, en un mot la figure mulâtre25. Fondé sur les mêmes observations, Ledyard croit à l'identité des Nègres et des Coptes26. Le médecin Frank, qui étoit de l'expédition d'Égypte, appuie cette opinion par le rapprochement des usages, tels que la circoncision et l'excision pratiquées chez les Coptes et chez les Nègres27; usages qui, au rapport de Ludolphe, se sont conservés chez les Éthiopiens28.
Note 25: (retour) V. Voyages en Syrie et en Égypte, par Volney, nouvelle édit., t. I, p. 10 et suiv.
Note 26: (retour) V. Ledyard, t. I, p. 24.
Note 27: (retour) V. Mémoire sur le commerce des Nègres au Caire, par Louis Franck, in-8°, Paris 1802.
Note 28: (retour) V. Jobi Ludolf, etc., Historia æthiopica, in-fol., 1681, Francoforti ad Mocnum, l. III, c. 1.
Blumenbach a remarqué dans des crânes de momies ce qui caractérise la race nègre. Cuvier n'y trouve pas cette conformité de structure. Ces deux témoignages imposans, mais en apparence contradictoires, se concilient en admettant, comme Blumenbach, trois variétés égyptiennes, dont une rappelle la figure des Indous, une autre celle des Nègres, une troisième propre au climat de l'Égypte, dépend des influences locales: les deux premières s'y confondent par le laps de temps29; la seconde, qui est celle du Nègre, se reproduit, dit Blumenbach, dans la figure du sphinx. Ici Browne vient encore s'inscrire en faux. Il prétend que la statue du sphinx est tellement dégradée, qu'il est impossible d'assigner son véritable caractère30; et Meiners doute si les figures du sphinx représentent des héros ou des génies mal-faisans. Ce sentiment est combattu par l'inspection des sphinx dessinés dans Caylus, Norden, Niehbur et Cassas, examinés sur les lieux par les trois derniers, et depuis par Volney et Olivier31. Ils lui trouvent la figure éthiopienne; d'où Volney conclut qu'à la race noire, aujourd'hui esclave, nous devons nos arts, nos sciences, et jusqu'à l'art de la parole32.
Note 29: (retour) V. De Generis humani varietate nativa, in-8°, Gottingue 1794.
Note 30: (retour) Browne, ibid.
Note 31: (retour) V. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Égypte, la Perse, etc., par Olivier, 3. vol. in-4°, Paris 1804-7, t. II, p. 83 et suiv.
Note 32: (retour) Volney, ibid.
Grégory, dans ses Essais historiques et moraux, nous reporte aux siècles antiques pour montrer pareillement dans les Nègres nos maîtres en sciences; car ces Égyptiens, chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs, alloient puiser la philosophie, n'étoient, selon plusieurs écrivains, que des Nègres, dont les traits natifs furent décomposés et modifiés par le mélange successif des Grecs, des Romains et des Sarrasins. Dût-on prouver que les sciences sont venues, de l'Inde en Égypte, en seroit-il moins vrai qu'elles ont traversé ce dernier pays pour arriver en Europe?
Meiners se retranche à soutenir que l'on doit peu aux Égyptiens; et un homme de lettres à Caen, a publié une dissertation pour développer cette thèse 33. Déjà elle avoit eu pour défenseur Edouard Long, auteur anonyme de l'histoire de la Jamaïque, qui, en accordant aux Nègres un caractère très analogue à celui des anciens Égyptiens, charge ceux-ci de mauvaises qualités, leur refuse le génie, le goût; leur dispute les talens pour la musique, la peinture, l'éloquence, la poésie; il leur accorde seulement la médiocrité en architecture 34. Il auroit pu ajouter que cette médiocrité se manifeste dans leurs pyramides, qu'un simple maçon eût pu construire, si la vie d'un individu étoit assez longue. Mais sans vouloir placer l'Égypte au terme le plus élevé des connoissances humaines, toute l'antiquité dépose en faveur de ceux qui l'envisagent comme une école célèbre, à laquelle s'instruisirent beaucoup de savans vénérés de la Grèce.
Note 33: (retour) V. Dissertation sur le préjugé qui attribue aux Égyptiens la découverte des sciences; par Cailly, in 8°, à Caen.
Note 34: (retour) The History of Jamaica, 3 vol. in-4°, London 1774, V. t. II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.
Quoique Edouard Long, refuse du génie aux Égyptiens, il les élève fort au-dessus des Nègres car il ravale ceux-ci au denier échelon de l'intelligence 35; et comme une mauvaise cause, se défend par des argumens de même nature, au nombre de ceux qu'il allègue pour établir l'infériorité morale des Nègres, il assure que leur vermine est noire.
Note 35: (retour) Ibid.
C'est, dit-il, une remarqué échappée à tous les naturalistes 36. En supposant la réalité de ce fait, qui oseroit (excepté Edouard Long) en conclure que les variétés humaines n'ont pas un type identique, et contester à quelques-unes l'aptitude à la civilisation?
Note 36: (retour) The History of Jamaica, 3 vol. in 4°, London 1774, V. t. II, p. 352.
Ceux qui ont voulu déshériter les Nègres, ont appelé l'anatomie à leur secours, et sur la disparité de couleur se sont portées leurs premières observations. Un écrivain nommé Hanneman, veut que la couleur des Nègres leur soit venue de la malédiction prononcée par Noé contre Cham. Gumilla perd son temps à le réfuter. Cette question a été discutée par Pechlin, Ruysch, Albinus, Pittre, Santorini, Winslow, Mitchil, Camper, Zimmerman, Meckel père, Demangt, Buffon, Somering, Blumenbach, Stanhope-Smith37, et beaucoup d'autres. Mais comment s'accorderoit-on sur les conséquences, si l'on est discordant sur les faits anatomiques qui doivent leur servir de base?
Note 37: (retour) Adversaria Anatomica, decad. 3, p. 26, n°23. Dissert. de sede et causa coloris AÉthiopum et caeterorum hominum, etc., Ludg. Bat. 1707. Mémoires de l'acad. des Sc., 1702. Observ. anat., 1724. Venet. Exposition anat., 1743, Amst., t. III, p. 278. De habitu et colore Æthiopum, Kilon, 1677. Discours sur l'origine et la couleur des Nègres, 1764. V. les ouvrag. trad. par Herbel, t. I, 1784, p. 24. V. Histoire de l'Afrique française, 2 vol. in-8°. Sur la différence physique qui se trouve entre les Nègres et les Européens, §48. De Generis Humani varietate nativa, edit. 3, in-8°, Gotting. 1785. V. An Essay on the cause of the variety of complexion and figure in human species, by the rev. S. Stanhope-Smith, etc., in-8°, Philadelphia 1787. J'appelle l'attention sur cet ouvrage, qui mérite d'être médité.
Meckel père pense que la couleur des Nègres est due à la couleur foncée du cerveau; mais Walter, Bonn, Somering, le docteur Gall, et d'autres grands anatomistes, trouvent la même couleur dans les cerveaux des Nègres et ceux des Blancs.
Barrère et Winslow croient que la bile des Nègres est d'une couleur plus foncée que celle des Européens; mais Somering la trouve d'un verd jaunâtre.
Attribuez-vous la couleur des Nègres à celle de leur membrane réticulaire? Mais si chez les uns elle est noire, d'autres l'ont cuivrée ou couleur de bistre. Au fond, c'est reculer la difficulté sans la résoudre; car dans l'hypothèse que la substance médullaire, la bile, la membrane réticulaire, seroient constamment noires, il resteroit à expliquer la cause. Buffon, Camper, Bonn, Zimmerman, Blumenbach, Chardel son traducteur français38, Somering, Imlay, attribuent la couleur des Nègres, et celle des autres variétés, au climat, secondé par des causes accessoires, telles que la chaleur, le régime de vie. Le savant professeur de Gottingue remarque qu'en Guinée, non-seulement les hommes, mais les chiens, les oiseaux, et surtout les gallinacées, sont noirs, tandis que l'ours et d'autres animaux sont blancs vers les mers glaciales. La couleur noire étant, selon Knight, l'attribut de la race primitive dans tous les animaux, il penche à croire que le Nègre est le type original de l'espèce humaine39: Demanet et Imlay remarquent que les descendans des Portugais établis au Congo, sur la côte de Sierra-Leone, et sur d'autres points de l'Afrique, sont devenus Nègres40; et pour démentir des témoins oculaires tel que le premier, il ne suffit pas de nier, comme l'a fait le traducteur du dernier ouvrage de Pallas41.
Note 38: (retour) V. De l'Unité du Genre humain, etc., par Blumenbach, traduit par Chardel.
Note 39: (retour) V. The Progress of civil Society, a didactic poem, by Richard Payne-Knight, in-4º, London 1796, l. v, depuis le vers 227 et les suiv.
Note 40: (retour) V. A Topographical Description of the Western territory of north America, etc., by Georg. Imlay, in-8°, London 1793. V. lettre 9.
Note 41: (retour) V. Voyage dans les départemens méridionaux de la Russie, p. 600, en note.
On sait que les parties les moins exposées au soleil, telles que la plante des pieds et les entre-doigts sont blafardes; aussi Stanhope-Smith, qui dérive la couleur noire de quatre causes, le climat, le régime de vie, l'état de société, la maladie, après avoir accumulé des faits qui prouvent l'ascendant du climat sur la complexion et la figure, explique très-bien pourquoi les Africains de la côte occidentale sous la zone torride, sont plus noirs que ceux de l'est; pourquoi la même latitude en Amérique ne produit pas le même effet.
Ici l'action du soleil est combattue par des causes locales qui, en Afrique, la fortifient; en général la couleur noire se trouve entre les Tropiques, et ses nuances progressives, suivent la latitude chez les peuples qui très-anciennement établis dans une contrée n'ont été ni transplantés sous d'autres climats, ni croisés par d'autres races42. Si les Sauvages de l'Amérique du nord, et les Patagons placés à l'autre extrémité de ce continent, ont la teinte plus foncée que les peuples rapprochés de l'isthme de Panama, pour expliquer ce phénomène, ne doit-on pas recourir aux transmigrations anciennes, et consulter les impressions locales? T. Williams, auteur de l'Histoire de l'État de Vermont, appuie ce système par des observations qui prouvent la connexité de la couleur et du climat; sur des données approximatives, il conjecture que pour réduire, par des croisemens, la race Noire à la couleur blanche, il faut cinq générations qui, étant supposées chacune de vingt-cinq ans, donnent un total de cent vingt-cinq ans; que pour amener les Noirs à la couleur blanche, sans croisement et par la seule action du climat, il faut quatre mille ans; mais seulement six cents ans pour les Indiens qui sont de couleur rouge43.
Note 42: (retour) Des plaisans ont débité qu'à Liverpool, où beaucoup d'armateurs s'enrichissent par la traite, on prioit Dieu journellement de ne pas changer la couleur des Nègres.
Note 43: (retour) V. The Natural and civil History of Vermont, by S. Williams, in-8°, 1794. Walpole New-Hampshire, p. 391 et suiv.
Ces effets sont plus sensibles chez les esclaves attachés au service domestique, mieux soignés, mieux nourris. Non-seulement leurs traits et leur physionomie ont subi un changement visible, mais ils gagnent au moral44.
Note 44: (retour) V. An Essay, etc., p. 20, 23, 24, 58, 77. etc.
Outre le fait incontestable des Albinos, Somering établit, par des observations multipliées, que l'on a vu des Blancs noircir, jaunir; des Nègres blanchir ou pâlir, surtout à l'issue de maladies45: quelquefois même, dans la grossesse, la membrane réticulaire des femmes blanches devient aussi noire que celle des Négresses d'Angola. Ce phénomène vérifié par le Cat, est confirmé par Camper, comme témoin oculaire46. Cependant Hunter soutient que quand la race d'un animal blanchit, c'est une preuve de dégénération. Mais s'ensuit-il que dans l'espèce humaine la variété blanche soit dégénérée? Ou faut-il, au contraire, avec le docteur Rush, dire que la couleur des Nègres est le résultat d'une léproserie héréditaire? Il s'appuie du chimiste Beddoes, qui avoit presque blanchi la main d'un Africain, par une immersion dans l'acide muriatique oxigéné47. Un journaliste propose, en ricanant, d'envoyer en Afrique des compagnies de blanchisseurs48. Cette plaisanterie, inutile pour éclaircir la question, est inconvenante quand il s'agit d'un homme distingué comme le docteur Rush.
Note 45: (retour) Ibid. §48.
Note 46: (retour) V. Dissertations sur les variétés naturelles qui caractérisent la physionomie, etc.; par Camper; traduit par Jansen, in-4º, Paris 1791, p. 18.
Note 47: (retour) V. Transactions of the American philosophical society, etc., in-4º, p. 287 et suiv.
Note 48: (retour) V. Monthly Review, t. XXXVIII, p. 20.
Les philosophes ne s'accordent pas à fixer quelle partie du corps humain doit être réputée le siège de la pensée et des affections. Descartes, Harthley, Buffon offrent chacun leurs systèmes. Cependant, comme la plupart le placent dans le cerveau, on a voulu en conclure que les plus grands cerveaux étoient les plus richement dotés en talens, et que les Nègres l'ayant plus petit que les Blancs, devoient leur être inférieurs. Cette assertion est détruite par des observations récentes; car divers oiseaux ont proportionnément le cerveau plus volumineux que celui de l'homme.
Cuvier ne veut pas que l'on mesure la portée de l'intelligence sur le volume du cerveau, mais sur celui de la partie du cerveau nommée les hémisphères, qui augmente ou diminue, dit-il, dans la même mesure que les facultés intellectuelles de tous les êtres dont se compose le règne animal. Mais Cuvier, modeste comme tous les vrais savans, ne propose sans doute cette idée que comme une conjecture; car pour tirer une conséquence affirmative, ne faudroit-il pas que nous connussions mieux les rapports de l'homme, son état moral? Combien de siècles s'écouleront peut-être avant qu'on ait pénétré ce mystère.
«Tout ce qui différencie les nations, dit Camper, consiste dans une ligne menée depuis les conduits des oreilles jusqu'au fond du nez, et une autre ligne droite qui touche la saillie du coronal au-dessus du nez, et se prolonge jusqu'à la partie la plus saillante de l'os de la mâchoire, bien entendu qu'il faut regarder les têtes de profil. C'est non-seulement l'angle formé par ces deux lignes qui constitue la différence des animaux, mais encore des diverses nations; et l'on pourroit dire que la nature s'est, en quelque sorte, servi de cet angle pour déterminer les variétés animales, et les amener comme par degrés jusqu'à la perfection des plus beaux hommes. Ainsi la figure des oiseaux décrit les plus petits angles, et ces angles augmentent à mesure que l'animal approche de la figure humaine. Je citerai pour exemple (c'est Camper qui parle) les têtes de singe, dont les unes décrivent un angle de quarante-deux degrés, les autres un de cinquante. La tête d'un Nègre d'Afrique, ainsi que celle du Calmouk, forment un angle de soixante-dix degrés, et celle d'un Européen en fait un de quatre-vingt. Cette différence de dix degrés fait la beauté des têtes européennes, parce que c'est un angle de cent degrés qui constitue la plus grande perfection des têtes antiques. De pareilles têtes, comme le plus haut point de beauté, ressemblent le plus à celle d'Apollon Pythien et de Méduse, par Sosocles, deux morceaux unanimement considérés comme les plus beaux49».
Note 49: (retour) V. Opuscules, t. I, p. 16; et Dissertations physiques sur la différence réelle que présentent les traits du visage chez les hommes de divers pays.
Cette ligne faciale de Camper a été adoptée par divers anatomistes. Bonn dit avoir trouvé l'angle de soixante-dix degré dans les têtes des Négresses50; et comme d'une part ces différences sont assez constantes; que d'une autre les sciences subissent aussi l'empire des modes, ce genre d'observations sur le volume, la configuration, les protubérances des crânes, sur l'expansion du cerveau, les affections spéciales dont chacune de ses parties peut-être susceptible, et ses rapports avec l'intelligence humaine, a pris le nom de Cranologie, depuis que le docteur Gall en a fait l'objet de sa doctrine physiologique. Il est combattu entre autres par Osiander51, qui d'ailleurs lui en conteste la priorité, et qui en trouve les élémens dans la Métoposcopie de Fuschius, et le Fasciculus medicinæ de Jean de Ketham, etc. Il pouvoit y ajouter Aristote, Plutarque, Albert le Grand, Triumphus, Vieussens, dit le docteur Gall lui-même.
Note 50: (retour) Descriptio thesauri ossium Morbosor. Hovii 1787, p. 133.
Note 51: (retour) V. Epigrammata in complures musaci anatomici res, etc., par Fr. B. Osiander, in-8°, Gottingue 1807, p. 45 et 46.
Celui-ci veut fonder sur la structure du crâne la prétendue infériorité morale des Nègres; et quand on lui oppose le fait de beaucoup de Nègres dont les talens sont incontestables, il répond qu'alors leurs formes cranologiques se rapprochent de la structure des Blancs, et réciproquement il suppose que des Blancs stupides ont une conformation qui les rapproche des Nègres. Au reste, je m'empresse de rendre hommage aux talens et à la loyauté des docteurs Gall et Osiander; mais les hommes les plus éminens peuvent se fourvoyer dans les hypothèses, ou tirer d'observations justes des conséquences exagérées. Par exemple, personne ne contestera au président de l'académie des arts de Londres, d'être un grand peintre; mais comment s'y prendroit West pour prouver son opinion, que la physionomie des Juifs les rapproche de celle des chèvres52. Est-il facile de déterminer les formes nationales, quand dans tous les pays on voit des variétés notables, même de village à village? je l'ai remarqué surtout dans les Vosges, comme Olivier dans la Perse; Lopez a vu des Nègres à cheveux rouges, au Congo53.
Note 52: (retour) V. p. 20, de Chardel.
Note 53: (retour) V. Relazione del reame di Congo, p. 6.
Admettons néanmoins que chaque peuple a un caractère spécifique, qui se reproduit jusqu'à ce que le mélange éventuel l'altère ou l'efface. Qui pourroit fixer le laps de temps nécessaire pour détruire l'influence de ces diversités transmises héréditairement, et qui sont le produit du climat, de l'éducation, du régime diététique, des habitudes? La nature est diversifiée dans ses détails à tel point, que quelquefois les yeux les plus exercés seroient tentés de rapporter à des espèces différences des plantes congénères. Cependant elle admet peu de types primitifs, et dans les trois règnes, la puissance féconde de l'Éternel en fait jaillir une foule de variétés qui font l'ornement et la richesse du globe.
Blumenbach croit que les Européens dégénèrent par un long séjour dans les deux Indes et en Afrique. Somering n'ose décider si la race primitive de l'homme, en quelque coin de la terre qu'on place son berceau, s'est perfectionnée en Europe, si elle s'est altérée en Nigritie, attendu que pour la force et l'adresse, la conformation des Nègres relativement à leur climat, est aussi accomplie, et peut-être plus que celle des Européens. Ils surpassent les Blancs par la finesse exquise de leurs sens, surtout de l'odorat. Cet avantage leur est commun avec tous les peuples à qui le besoin en prescrit un fréquent exercice; tels sont les indigènes de l'Amérique du nord; tels les Nègres marrons de la Jamaïque, qui à la vue distinguent dans les bois des objets imperceptibles à tous les Blancs. Leur taille droite, leur contenance fière, leur vigueur indiquent leur supériorité; ils communiquent entre eux en sonnant de la corne, et la nuance des sons est telle, qu'ils s'interpellent au loin en distinguant chacun par son nom54.
Note 54: (retour) The History of the Maroons from their origin to the etablissement of their chief Tribe at Sierra-Leone, by R. C. Dallas, 2 vol. in-8º, London 1803, t.1, p. 88 et suiv.
Somering observe encore que la perfection essentielle d'une foule de plantes se détériore par la culture. La magnificence et la fraîcheur passagères qu'on s'efforce de produire dans les fleurs, détruisent souvent le but auquel la nature les destine. L'art de faire éclore des fleurs doubles, que nous devons aux Hollandais, ôte presque toujours à la plante la faculté de se reproduire. Quelque chose d'analogue se retrouve chez les hommes; leur esprit est souvent cultivé aux dépens du corps, et réciproquement; car plus l'esclave est abruti, plus il est propre aux travaux des mains55.
Note 55: (retour) Somering, § 74.
On ne refuse point aux Nègres la force corporelle; quant à la beauté, d'où la faites-vous résulter? Sans doute de la couleur et de la régularité des traits; mais sur quoi fondé veut-on que la blancheur soit la couleur privativement admise dans ce qui constitue la beauté, tandis que ce principe n'est point appliqué aux autres productions de la nature? Chacun sur cet objet a ses préjugés, et l'on sait que diverses peuplades noires, transportant la couleur réputée chez eux la moins avantageuse au diable, le peignent en blanc.
Ce qu'on appelle la régularité des traits, est une de ces idées complexes dont peut-être n'a-t-on pas encore saisi les élémens, et sur lesquels, après tous les efforts de Crouzas, de Hutcheson et du P. André, il reste à établir des principes. Dans les mémoires de Manchester, George Walker prétend que les formes et les traits universellement approuvés chez tous le» peuples, sont le type essentiel de la beauté; que ce qui est contesté est dès-lors un défaut, une déviation du jugement56. C'est demander à l'érudition la solution d'un problème physiologique.
Note 56: (retour) T. V, IIe part.
Bosman vante la beauté des Négresses de Jnïda57; Ledyard et Lucas, celle des Nègres Jalofes58; Lobo, celle des Abyssins59. Ceux du Sénégal, dit Adanson, sont les plus beaux hommes de la Nigritie; leur taille est sans défaut, et parmi eux on ne trouve point d'estropiés60. Cossigny vit à Gorée des Négresses d'une grande beauté, d'une taille imposante, avec des traits à la romaine61. Ligon parle d'une Négresse de l'île S. Yago, qui réunissoit la beauté et la majesté à tel point, que jamais il n'avoit rien vu de comparable62. Robert Chasle, auteur du Journal du Voyage de l'amiral du Quesne, étend cet éloge aux Négresses et Mulâtresses de toutes les îles du Cap-Vert63. Leguat64, Ulloa65 et Isert66, rendent le même témoignage à l'égard des Négresses qu'ils ont vues, le premier à Batavia, le second en Amérique, et le troisième en Guinée.
Note 57: (retour) Bosman, Voyage en Guine'e, 1705, Utrecht, lettre 18.
Note 58: (retour) Voyage de Ledyard et Lucas, t. II, 338.
Note 59: (retour) V. Relation historique de l'Abyssinie, par Lobo, in-4º, Paris 1726, p. 68.
Note 60: (retour) Adanson, Voyage en Sénégal, p. 22.
Note 61: (retour) V. Cossigny, Voyage à Canton, etc.
Note 62: (retour) V. Histoire de l'île des Barbades, de Rich. Ligon, dans le Recueil de divers voyages faits en Afrique et en Amérique, in-4º, Paris 1674, p. 20.
Note 63: (retour) V. Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur l'escadre de du Quesne, 3 vol. in-12, Rouen 1721, t I, p. 202.
Note 64: (retour) Voyage de Leguat, t. II, p. 136.
Note 65: (retour) Ulloa, Noticias Americanas, p. 92.
Note 66: (retour) Isert, Reis na Guinea, Dordrecht 1790, p. 175.
D'après ces témoignages, Jedediah-Morse se mettra sans doute en frais pour expliquer le caractère de supériorité qu'il trouve imprimé sur le front du Blanc67.
Note 67: (retour) V. p. 182.
Les systèmes qui supposent une différence essentielle entre les Nègres et les Blancs, ont été accueillis 1°. par ceux qui à toute force veulent matérialiser l'homme, et lui arracher des espérances chères à son coeur; 2°. par ceux qui, dans une diversité primitive des races humaines, cherchent un moyen de démentir le récit de Moïse; 3°. par ceux qui, intéressés aux cultures coloniales, voudroient dans l'absence supposée des facultés morales du Nègre, se faire un titre de plus pour le traiter impunément comme les bêtes de somme.
Un de ceux qu'on avoit accusés d'avoir manifesté une telle opinion, s'en défend avec chaleur. On lui reprochoit d'avoir dit dans ses Idées sommaires sur quelques réglemens à faire à rassemblée coloniale, imprimées au Cap, qu'il y a deux espèces d'hommes, la blanche et la rouge; que les Nègres et Mulâtres n'étant pas de la même que le Blanc, ne peuvent prétendre aux droits naturels pas plus que l'Orang-outang; qu'ainsi Saint-Domingue appartient à l'espèce blanche68. L'auteur le nie. Il est remarquable qu'alors correspondant de l'académie des sciences, aujourd'hui membre de l'Institut, il avoit précisément à cette époque pour confrère correspondant de la même académie, un Mulâtre de l'île de France, Geoffroi-Lislet, dont il sera question ci-après.
Note 68: (retour) Par le baron de Beauvois, p. 6 et 24. V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, etc., par Garran, in-8º, Paris an 5 (1797).
Les loix coloniales ne prononçoient pas formellement qu'il y ait parité entre l'esclave et la brute; mais divers actes réglementaires et judiciaires le supposoient. Dans la multitude de faits, je choisis 1°. une sentence du conseil du Cap, tiré d'une source non suspecte, la collection de Moreau-Saint-Méry. L'énoncé de ce jugement rapproche sur la même ligne les Nègres et les porcs69. 2º. Le réglement de police qui à Batavia interdit aux esclaves de porter des bas, des souliers, et de paroître sur les trottoirs près des maisons; ils doivent marcher dans le milieu de la rue avec les bestiaux70.
Note 69: (retour) V. Loix et Constitution des colonies, par Moreau-Saint-Méry, t. VI, p. 144.
Note 70: (retour) V. Voyage à la Cochinchine, par Barrow, 2 vol. in-8°, Paris 1807, t. II, p. 63 et suiv.
Mais pour l'honneur des savans qui ont approfondi cette matière, hâtons-nous de déclarer qu'ils n'ont pas blasphémé la raison en essayant de ravaler les Noirs au-dessous de l'humanité. Ceux même qui veulent mesurer l'étendue des facultés morales sur la grandeur du cerveau, désavouent les rêveries de Kaims, et toutes les inductions que veulent en tirer, soit le matérialisme pour nier la spiritualité de l'ame, soit la cupidité pour les asservir.
J'ai eu occasion d'en conférer avec Bonn d'Amsterdam, qui a la plus belle collection connue de peaux humaines; avec Blumenbach, qui a peut-être la plus riche en crânes humains; avec Gall, Meiners, Osiander, Cuvier, Lacépède; et je saisis cette occasion d'exprimer à ces savans ma reconnoissance. Tous, un seul excepté qui n'ose décider, tous comme Buffon, Camper, Stanhope-Smith, Zimmerman, Somering, admettent l'unité de type primitif dans la race humaine.
Ainsi la physiologie se trouve ici d'accord avec les notions auxquelles ramène sans cesse l'étude des langues et de l'histoire, avec les faits que nous révèlent les livres sacrés des Juifs et des Chrétiens. Ces mêmes auteurs repoussent toute assimilation de l'homme à la race des singes; et Blumenbach, fondé sur des observations réitérées, nie que la femelle du singe soit soumise à des évacuations périodiques qu'on citoit comme un trait de similitude avec l'espèce humaine71. Entre les têtes du sanglier et du porc domestique, qu'on avoue être de la même race, il y a plus de différence qu'entre la tête du Nègre et celle du Blanc; mais, ajoute-il, entre la tête du Nègre et celle de l'Orang-outang, la distance est immense. Les Nègres étant de même nature que les Blancs, ont donc avec eux les mêmes droits à exercer, les mêmes devoirs à remplir. Ces droits et ces devoirs sont antérieurs au développement moral. Sans doute leur exercice se perfectionne ou se détériore selon les qualités des individus. Mais voudroit-on graduer la jouissance des avantages sociaux, d'après une échelle comparative de vertus et de talens, sur laquelle beaucoup de Blancs eux-mêmes ne trouveroient pas de place?
Note 71: (retour) V. De generis humani varietate nativa. Cependant selon Desfontaines, la femelle du pithèque (simia pitheous) a un léger écoulement périodique.
CHAPITRE II
Table des matières
Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres. Discussion sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au développement de leurs facultés. Ces obstacles combattus par la religion chrétienne. Évêques et prêtres nègres.
L'opinion de l'infériorité des Nègres n'est pas nouvelle. La prétendue supériorité des blancs n'a pour défenseurs que des Blancs juges et parties, et dont on pourroit d'abord discuter la compétence, avant d'attaquer leur décision. C'est le cas de rappeler l'apologue du lion qui, à l'aspect d'un tableau représentant un animal de son espèce terrassé par un homme, se contenta de faire observer que les lions n'ont pas de peintres.
Hume, qui dans son Essai sur le caractère national, admet quatre à cinq races, soutient que la blanche seule est cultivée, que jamais on ne vit un Noir distingué par ses actions et ses lumières. Son traducteur, ensuite Estwick72 et Chatelux ont répété la même assertion. Barré-Saint-Venant, pense que si la nature permet aux Nègres quelques combinaisons qui les élèvent au-dessus des autres animaux, elle leur interdit les impressions profondes et l'exercice continu de l'esprit, du génie et de la raison73.
Note 72: (retour) Considerations on the Negroe cause, par Estwick.
Note 73: (retour) V. Des colonies sous la zone torride, particulièrement celle de Saint-Domingue, par Barré-Saint-Venant, in-8º, Paris 1802, c. iv.
Il est fâcheux de trouver le mème préjugé chez un homme dont le nom ne se prononce parmi nous qu'avec une estime profonde, et un respect mérité; c'est Jefferson dans ses Observations sur la Virginie74. Pour étayer son opinion, il ne suffisoit pas de ravaler le talent de deux écrivains nègres; il falloit établir par les raisonnemens et des faits multipliés, que, dans des circonstances données, et les mêmes pour des Blancs et des Noirs, ceux-ci ne pourroient jamais rivaliser avec ceux-là.
Note 74: (retour) V. Notes on the State of Virginia, etc., by Jefferson, in-8º, London 1787.
Il s'objecte Epictete, Térence et Phèdre qui avoient été esclaves, et auxquels il eut pu joindre Locman, Esope, Servins-Tullius; à cette difficulté, il répond par une pétition de principe, en disant qu'ils étoient blancs.
Jefferson, combattu par Beattie, l'a été depuis par Imlay, son compatriote, avec beaucoup d'énergie, surtout en ce qui concerne Phillis Wheatley. Imlay en transcrit des morceaux touchans; mais il se trompe à son tour, en disant à Jefferson que la citation de Térence est une gaucherie, attendu qu'il étoit, non-seulement Africain, mais Numide et pourtant Nègre75. Il paroît, que Térence étoit Carthaginois. La Numidie correspond à ce qu'on nomme aujourd'hui la Mauritanie, dont les habitans descendoient des Arabes, et qui, ayant envahi l'Espagne, furent la nation la plus éclairée du moyen âge.
Note 75: (retour) V. A topographical description of the western territory of north America, etc. by George Imlay, in-8°, London 1793. V. Lettre 9.
Au reste, Jefferson lui-même fournit des armes pour le combattre dans sa réponse à Raynal, qui reprochait à l'Amérique de n'avoir pas encore produit des hommes célèbres. Quand nous aurons existé, dit le savant Américain, en corps de nation aussi long-temps que les Grecs, avant d'avoir un Homère, les Romains un Virgile, les Français un Racine, on sera en droit de montrer de l'étonnement: de même pouvons-nous dire, quand les Nègres auront existé dans l'état de civilisation aussi long-temps que les habitans des États-Unis, avant de produire des hommes tels que Franklin, Rittenhouse, Jefferson, Madison, Washington, Monroë, Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford, Barton, le Virginien, qui a fait l'English Spy, l'auteur de l'adresse aux armées à la fin de la guerre de la révolution, qu'on a surnommé le Junius Américain, etc., etc., et trente autres que je pourrois citer76, on aura quelque de croire qu'il y a chez les Nègres absence totale de génie. «Eh comment le génie pourroit-il naître au sein de l'opprobre et de la misère, quand on n'entrevoit, dit Genty, aucune récompense, aucun espoir de soulagement77»! Après avoir combattu, dans Jefferson, une erreur de l'esprit, je ne quitterai pas ce sujet sans rendre hommage à son coeur. Par ses discours et ses actions, comme président et comme citoyen, il a provoqué sans relâche la liberté, l'instruction des esclaves, et tous les moyens d'améliorer leur existence.
Note 76: (retour) L'aurore des beaux arts en Amérique s'annonce d'une manière brillante. West, Copely, Vanderlyn, Stewart, People, Allsion sont comptés au rang des peintres distingués. Des femmes même sont entrées avec succès dans la carrière littéraire. Mme de Waren, qui vient de donner son Histoire de la révolution américaine, Mlle Hannah Adams, qui entre autres ouvrages a publié La Vérité et L'Excellence du Christianisme prouvées par les écrits des laïcs, etc. Cette énumération est déjà une réponse victorieuse aux rêveries de Paw, sur l'infériorité de talens des citoyens du nouveau Monde.
Note 77: (retour) V. Influence de la découverte de l'Amérique, p. 167.
Dans la plupart des régions africaines, la civilisation et les arts sont encore au berceau. Si c'est parce que les habitans sont Nègres, expliquez-nous pourquoi les hommes blancs ou cuivrés des autres contrées sont restés sauvages, et même anthropophages? Pourquoi, avant l'arrivée des Européens, les hordes errantes et vivant de chasse de l'Amérique septentrionale, n'avoient pas même passé au rang des peuples pasteurs? Cependant on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on ne manqueroit pas de faire, si jamais on vouloit établir la traite chez eux: tenez pour certain que la cupidité trouveroit des prétextes pour justifier leur esclavage.
Les arts sont files des besoins naturels ou factices. Ceux-ci sont à peu près inconnus en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir, se vêtir, s'abriter, ces derniers sont presque nuls, à raison de la chaleur du climat; le premier, très-restreint, est d'ailleurs facile à satisfaire, parce que la nature y prodigue ses richesses; les relations récentes ont grandement modifié l'opinion qui, aux contrées africaines, n'attachoit guères que l'idée de déserts infertiles. James Field Stantield, dans son beau poëme intitulé: La Guinée, n'a été, à cet égard, que l'écho des voyageurs78.
Note 78: (retour)
V. The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by James Field Stanfield, in-4°, London 1787. On me saura gré de citer le début du second livre.
High where primeval forests, shade the land
'And in majestic solemn order stand
A sacred station raises now it seat
O' er the loud stream that murmur at its feet
Of Niger rushing thro' the fertile plains
Swelled by the cataract of Tropic rains
Long' ere surcharged his turgid flood divides;
To burst an Ocean in three thundering tides.
La religion chrétienne est un moyen infaillible de propager et de maintenir la civilisation; c'est l'effet quelle a produit et quelle produira partout. C'est par elle que nos ancêtres, Gaulois et Francs, cessèrent d'être barbares, et les bois sacrés ne furent plus souillés par les sacrifices de sang humain. Par elle se répandirent les lumières dans cette église d'Afrique, autrefois l'une des portions les plus brillantes de la catholicité. Quand la religion abandonna ces contrées, elles furent replongées dans les ténèbres. L'historien Long, qui s'efforce de persuader que les Nègres sont incapables de s'élever aux hautes conceptions de l'esprit humain, et qui se réfute lui-même dans plusieurs endroits de son ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres, à l'article de Francis Williams; Edouard Long reproche aux Nègres de manger des chats sauvages, comme si c'étoit un crime, et qu'on n'en mangeât pas en Europe; d'être livrés à des superstitions79, comme si l'Europe n'en étoit pas infectée, et surtout la patrie de cet historien. On peut voir dans Grose, la longue et ridicule énumération d'observances superstitieuses des protestans anglais80.
Note 79: (retour) V. Long, t. II, p. 420.
Note 80: (retour) A Provincial glossary with a collection of local proverbs and popular superstitions, by Francis Grose, in-8°, London 1790.
Si le superstitieux est à plaindre, du moins il n'est pas inaccessible aux notions saines. De fausses lueurs peuvent disparoître à l'éclat de la lumière; on peut l'assimiler à une terre dont la fécondité, selon qu'elle est négligée ou cultivée, produit des plantes vénéneuses ou salutaires; au lieu qu'un sol frappé de stérilité absolue, pourroit être l'emblème de quiconque professe l'abnégation de tout principe religieux. La croyance d'un Dieu, rémunérateur et vengeur, peut seule garantir la probité d'un homme qui, soustrait aux regards, de ses semblables et n'ayant pas à redouter la vindicte publique, pourroit impunément voler ou commettre tout autre crime. Ces réflexions amènent la solution du problème tant de fois discuté: Quel est le pis de la superstition ou de l'athéisme? Quoique chez bien des gens la passion étouffe le sentiment du juste et de l'honnête, en thèse générale peut-on balancer sur le choix entre celui à qui, pour être vertueux, il suffit de se conformer à sa croyance, et celui qui a besoin, pour n'être pas fripon d'être inconséquent à son système.
Barrow attribue la barbarie actuelle de quelques contrées d'Afrique, au commerce des esclaves. Pour s'en procurer, les Européens y ont fait naître, et ils y perpétuent l'état de guerre habituelle; ils ont empoisonné ces régions par l'accumulation de tous les genres de débauche, de séduction, de rapacité, de cruauté. Est-il un seul vice dont ils ne reproduise journellement l'exemple sous les yeux des Nègres apportés en Europe, ou transportés dans nos colonies? Je ne suis pas surpris de lire dans Beaver, certainement ami des Nègres, et qui dans son African memoranda se répand en éloges sur leurs vertus natives et leurs talens: «J'aimerois mieux introduire chez eux un serpent à sonnettes, qu'un Nègre qui auroit vécu à Londres81». Cette phrase exagérée, et qui n'est pas un compliment flatteur pour les Blancs, indique ce que deviennent des individus à qui on inculque tous les genres de dépravation, sans leur opposer un seul frein qui en amortisse les funestes résultats.
Homère assure que quand Jupiter condamne un homme à l'esclavage, il lui ôte la moitié de son esprit. La liberté conduit à tout ce qu'ont de sublime le génie et la vertu, tandis que l'esclavage les étouffe. Quels sentimens de dignité, de respect pour eux-mêmes peuvent concevoir des êtres considérés commel589 le bétail, et que des maîtres jouent quelquefois aux cartes ou au billard, contre quelques barils de riz ou d'autres marchandises? Que peuvent être des individus dégradés au-dessous des brutes, excédés de travail, couverts de haillons, dévorés par la faim, et pour la moindre faute déchirés par le fouet sanglant d'un commandeur?
Note 81: (retour) V. African memoranda, relative to an attempt to establish a british settlement in the Island of Boulam, by captain Phylips Beaver, in-4°, London 1805. I would rather carry thither a rattle snake, etc., p. 897.
L'estimable curé Sibire qui, après avoir missionné avec succès en Afrique et en Europe, est actuellement, comme tant de dignes prêtres, repoussé du ministère par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des colons, «Ils ont fait des descriptions bizarres de la béatitude de leurs Nègres, et sous des couleurs si riantes, si aimables, qu'en admirant leurs tableaux d'imagination, on regrette presque d'être libre, ou qu'il prend envie d'être esclave... Je ne leur souhaiterois pas à ces colons un pareil bonheur, dont pourtant ils ne sont que trop dignes82. A qui persuaderez-vous que l'éternelle sagesse puisse se contredire, et que le père commun des humains en soit comme vous le tyran? Si, par impossible, il existoit sur la terre un homme nécessité à servir de proie à ses semblables, il seroit un argument invincible contre la Providence83». On n'a pas encore vu un seul de ces Blancs imposteurs changer son sort avec celui de ces Nègres. Si les esclaves sont si heureux, pourquoi, jusqu'à ces dernières années, enlevoit-on annuellement, d'Afrique, quatre-vingt mille Noirs pour remplacer ceux qui avoient succombé aux fatigues, à la misère, au désespoir, car de l'aveu des planteurs, il en périt une grande partie dans les premiers temps de leur séjour en Amérique84.
Note 82: (retour) V. L'Aristocratie négrière, etc., par l'abbé Sibire, missionnaire dans le royaume de Congo, in-8°, Paris, 1789, p. 93.
Note 83: (retour) V. Ibid., p. 27.
Note 84: (retour) V. Practical rules for the management and medical treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies, by a professional planter, in-8°, London 1805, p. 470.
Les colons s'obstinent à vouloir persuader aux esclaves qu'ils sont heureux; les esclaves s'obstinent à soutenir le contraire. A qui faut-il s'en rapporter? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils sans sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces regrets amers d'en être éloignés, et ce dégoût de la vie? Pourquoi ces élans d'allégresse en assistant aux funérailles de leurs compagnons de misère, que la mort délivre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre obstacle85? Pourquoi cette tradition consolante parmi eux, que leur bonheur en mourant sera de retourner dans leur terre natale? Pourquoi ces suicides multipliés afin d'accélérer ce retour? Il plaît à Bryant-Edwards de nier que cette opinion soit reçue chez les Nègres. En cela il est contredit par la foule des auteurs, entr'autres, par son compatriote Hans Sloane qui, certes, connoissoit bien les colonies 86, et par Othello, écrivain nègre87.
Note 85: (retour) V. Notes on the West-Indies, etc., by G. Pinckard, 3 vol. in-8°, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.
Note 86: (retour) A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes and Jamaica, by Hans Sloane, 2 vol. in-fol., London 1707, p. 48.
Note 87: (retour) V. Son Essai contre l'esclavage, publié en 1788 à Baltimore.
Les habitans de la Basse-Pointe et du Carbet, parroisses de la Martinique, plus véridiques que d'autres colons, avouoient, en 1778, «que la religion seule donnant l'espérance d'un meilleur avenir, fait supporter patiemment aux Nègres un joug si contraire à la nature, et console ce peuple qui ne voit dans le monde que du travail et des châtimens88».
A Batavia on s'abonne, à tant par année, pour faire fouetter en masse les esclaves, et sur le champ on prévient la gangrène, en couvrant les plaies de poivre et de sel: c'est Barrow qui nous l'apprend89. Son compatriote, Robert Percival, observe, à cette occasion, que les esclaves, cruellement traités à Batavia, et dans les autres colonies hollandaises qui sont à l'est, n'ayant aucun abri contre la férocité des maîtres, ne pouvant espérer aucune justice des tribunaux, se vengent sur leur tyrans, sur eux-mêmes et sur l'espèce humaine dans ces courses homicides nommées Mocks, plus fréquentes dans ces colonies qu'ailleurs90.
Note 88: (retour) V. Lettre d'un Martiniquais à M. Petit, sur son ouvrage intitulé: Droit public du grouvernement des colonies françaises, in-8°, 1778.
Note 89: (retour) Voyage de la Cochinchine, par Barrow, t. II, p. 98, 99.
Note 90: (retour) Voyage à l'île de Ceylan, par Robert Percival, traduit par P.F. Henry, 1803, Paris, t. I, p. 222 et 223.
On enfleroit des volumes par le récit des forfaits dont ils ont été les victimes. Quand les partisans de l'esclavage ne peuvent les nier, ils se retranchent à dire que déjà ils sont anciens, et que rien de pareil dans ces derniers temps ne souille les annales des colonies. Certainement il est des planteurs respectables sous tous les rapports, que l'inculpation de cruauté ne peut atteindre; et comme on laisse à chacun la faculté de se placer dans les exceptions, si quelqu'un se récrioit comme s'il étoit attaqué nominativement, avec Erasme, on lui répondroit que par là même il dévoile sa conscience91. Cependant elle est assez moderne l'anecdote du capitaine négrier, qui, manquant d'eau, et voyant la mortalité ravager sa cargaison, jetoit par centaines des Nègres à la mer. Il est récent le fait d'un autre capitaine qui, ennuyé des cris de l'enfant d'une Négresse, l'arrache du sein maternel, et le précipite dans les flots: les gémissements continuels de la pauvre mère remplacèrent ceux de l'enfant, et si elle n'éprouva pas le même traitement, c'est parce que ce négrier espéroit en tirer bon parti par la vente. Je suis persuadé, dit John Newton, que toutes les mères dignes de ce nom déploreront son sort. Le même auteur raconte qu'un autre capitaine, ayant apaisé une insurrection, s'exerça long-temps à rechercher les genres de supplices les plus rafinés, pour punir ce qu'il appeloit une révolte92.
Note 91 (retour) Qui se læsum clamabit in conscientiam suam prodel.
Note 92: (retour) V. Thoughts upon the african slave-trade, by John Newton, rector, etc. 2e édit. in-8°, London 1788, p. 17 et 18.
C'est en 1789 que de Kingston en Jamaïque, on écrivoit: «Outre les coups de fouet par lesquels on déchire les Nègres, on les musèle pour les empêcher de sucer une de ces cannes à sucre arrosées de leurs sueurs, et l'instrument de fer avec lequel on leur comprime la bouche, empêche encore d'entendre leurs cris lorsqu'on les fouette93».
Note 93: (retour) V. American Museum, in-8°, Philadelphie 1789, t. VI, p. 407.
La crainte qu'inspirèrent les Marrons de la Jamaïque, en 1795, fit trembler les planteurs. Un colonel Quarrel offre à l'assemblée coloniale d'aller à Cuba chercher des meutes de chiens dévorateurs; sa proposition est accueillie avec transport. Il part, arrive à Cuba, et dans le récit de cette infernale mission, s'intercale la description d'un bal que lui donne la marquise de Saint-Philippe. Il revient à la Jamaïque avec ses chiens et ses chasseurs, qui, heureusement, ne servirent pas, parce qu'on fit la paix avec les Marrons. Mais on doit savoir gré de leur intention à ces planteurs, qui payèrent largement les chasseurs, et votèrent des remerciemens, des récompenses au colonel Quarrel, dont le nom à jamais abhorré doit figurer à côté de Phalaris, Mezeuse, Néron, etc. Je le demande avec douleur, mais la vérité est plus respectable que les individus; malgré les témoignages qui déposent en faveur du caractère de Dallas, que faut-il penser d'un homme lorsqu'il se constitue l'apologiste de cette mesure? Il n'y a selon lui que des archisophistes qui puissent la censurer. «Les Asiatiques n'ont-ils pas employé des éléphans à la guerre? La cavalerie n'est-elle pas usitée chez les nations d'Europe? Si un homme étoit mordu par un chien enragé, se feroit-il scrupule de retrancher la partie attaquée pour épargner le tout, etc.»? Mais qui sont les mordans et les enragés, sinon ceux qui, dévorés par l'avarice, foulant aux pieds dans les deux Mondes toutes les loix divines et humaines, ont arraché d'Afrique et opprimé en Amérique de malheureux esclaves. Il est donc vrai que toujours la soif de l'or, du pouvoir, rend les hommes féroces, altère leur raison et anéantit tout sentiment moral. Si les circonstances les forcent à être justes, ils vantent comme des bienfaits les actes que le nécessité leur arrache. Colons, si vous aviez traînés hors de vos foyers pour subir le même sort qu'eux, à leur place que penseriez-vous? que feriez-vous? Bryant-Edwards avoit peint les Nègres comme des tigres; il les avoit accusés d'avoir égorgé des prisonniers, des femmes enceintes, des enfans à la mamelle, Dallas, en le réfutant, se combat lui-même, et, sans le vouloir, détruit encore par les faits, les paralogismes allégués pour justifier l'emploi des chiens dévorateurs94.
Note 94: (retour) V. ces horribles détails dans Dallas, t. II, lettre 9, p. 4 et suiv.
Plût à Dieu que les flots eussent englouti ces meutes antropophages, stylées et dirigées par des hommes contre des hommes. J'ai ouï assurer que, lors de l'arrivée des chiens de Cuba à Saint-Domingue, on leur livra, par manière d'essai, le premier Nègre qui se trouva sous la main. La promptitude avec laquelle ils dévorèrent cette curée, réjouit des tigres blancs à figure humaine.
Wimphen, qui écrivoit pendant la révolution, déclare qu'à Saint-Domingue les coups de fouet et les gémissements remplaçoient le chant du coq95. Il parle d'une femme qui fit jeter son cuisinier nègre dans un four, pour avoir manqué un plat de pâtisserie. Avant elle, un planteur, nommé Chaperon, avoit fait la même chose96.
Note 95: (retour) Wimphen, t. I, p. 128.
Note 96: (retour) V. Voyage aux Indes occidentales, par Bossu, 1769, Amsterdam, p. 14.
Les inombrables dépositions faites à la barre du parlement britannique, ont dévoilé jusqu'à l'évidence les crimes des planteurs. De nouveaux développemens ont encore ajouté, s'il est possible, à cette évidence par la publication de l'ouvrage anonyme, intitulé: les Horreurs de l'esclavage97, et plus récemment encore, par les Voyages de Pinckard98 et de Robin. En lisant ce dernier, on voit que beaucoup de femmes créoles ont abjuré la pudeur et la douceur qui sont l'héritage patrimonial de leur sexe. Avec quelle effronterie cynique elles vont dans les marchés, visiter, acheter des Nègres nus, et qu'on transporte dans les ateliers sans leur donner de vêtemens; pour se couvrir, ils sont réduits à se faire des ceintures de mousse. Robin reproche encore aux femmes créoles de renchérir sur les hommes en cruauté. Les Nègres condamnés au fouet sont attachés face contre terre, entre quatre piquets. Elles voient sans émotion le sang ruisseler, et les longues lanières de peau se lever sur le corps de ces malheureux. Les Négresses enceintes ne sont pas exemptes de ce suplice; on prend seulement la précaution de creuser la terre dans l'endroit où doit être placé le ventre. Témoins journaliers de ces horreurs, les enfans blancs font leur apprentissage d'inhumanité en s'amusant à tourmenter les Négrillons99. Et cependant, quoique le cri de l'humanité s'élève de toutes parts contre les forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique le Danemark, l'Angleterre, les États-Unis repoussent l'une et l'autre, on ose chez nous en solliciter le rétablissement100, malgré les décrets rendus, et ces mots de la proclamation du Chef de l'État, aux Nègres de Saint-Domaingue: «Vous êtres tous égaux et libres devant Dieu et devant la République».
Pulsuz fraqment bitdi.