Kitabı oxu: «Doctrine de M. Olier»

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Henri-Joseph Icard

Doctrine de M. Olier

Expliquée par sa vie et par ses écrits


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066314743

Table des matières

PRÉFACE.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.

CHAPITRE I.

§ I. — DISTINCTION DES TROIS PERSONNES DIVINES.

§ II. — ATTRIBUTIONS FAITES AUX TROIS PERSONNES DE LA SAINTE TRINITÉ.

§ III. — EXPLICATION DE QUELQUES TERMES DONT M. OLIER S’EST SERVI EN PARLANT DE LA SAINTE TRINITÉ.

CHAPITRE II.

§ I. — DOCTRINE DE M. OLIER SUR LA CRÉATION.

§ II. — LA DOCTRINE DE M. OLIER SUR LA CRÉATION EXCLUT L’IDÉE DU PANTHÉISME.

§ III. — CONCLUSIONS PRATIQUES QUE M. OLIER TIRE DU DOGME DE LA CRÉATION.

CHAPITRE III.

§ I. — DESSEIN DE DIEU DANS LA PRODUCTION DES ÊTRES QUI SONT A L’USAGE DE L’HOMME.

§ II. — NÉCESSITÉ D’UNE SAGE RÉSERVE DANS L’USAGE DES CRÉATURES, POUR SE MAINTENIR DANS L’ORDRE ÉTABLI PAR LA DIVINE PROVIDENCE.

CHAPITRE IV.

§ I. — M. OLIER NE PARLE PAS DE LA CORRUPTION DE L’HOMME DÉCHU AUTREMENT QUE N’EN ONT PARLÉ LES HOMMES DE SON TEMPS, LES PLUS RESPECTABLES PAR LEUR ATTACHEMENT AUX DOCTRINES DE L’ÉGLISE.

§ II. — LA DOCTRINE DE M. OLIER SUR LA CORRUPTION DE L’HOMME DÉCHU, N’A RIEN DE COMMUN AVEC LES ERREURS CONDAMNÉES DANS BAIUS.

§ III. LA DOCTRINE DE M. OLIER SUR LA CORRUPTION DE L’HOMME DÉCHU NE S’ÉCARTE PAS DE CELLE DE PLUSIEURS GRANDES ÉCOLES THÉOLOGIQUES.

CHAPITRE V.

§ 1. — CONCEPTION DE NOTRE-SEIGNEUR DANS LE SEIN DE LA SAINTE VIERGE. — PRÉPARATION DE LA SAINTE VIERGE A CE GRAND MYSTÈRE. — UNITÉ DE PERSONNE EN NOTRE-SEIGNEUR.

§ II. — LUMIÈRES ET GRACES DE JÉSUS ENFANT DANS SA SAINTE HUMANITÉ.

§ III. — CONSÉQUENCES PRATIQUES QUE M. OLIER TIRE DES PERFECTIONS DE LA SAINTE ENFANCE DE NOTRE-SEIGNEUR.

§ IV. — NOTRE-SEIGNEUR SE PRÉPARE A SON MINISTÈRE PUBLIC. — VIE DE RETRAITE. — BAPTÊME. — PÉNITENCE AU DÉSERT.

§ V. — MINISTÈRE PUBLIC DE NOTRE-SEIGNEUR. — IL ACCOMPLIT LA LOI MOSAÏQUE ET IL ÉTABLIT LA LOI ÉVANGÉLIQUE. — CARACTÈRE DE L’UNE ET DE L’AUTRE.

§ VI. — INSTITUTION DE LA SAINTE EUCHARISTIE. SACRIFICE ET SACREMENT.

§ VII. — JÉSUS-CHRIST. — MORT ET SÉPULTURE.

§ VIII. — RÉSURRECTION DE JÉSUS-CHRIST ET SON ASCENSION. — DESCENTE DU SAINT-ESPRIT.

§ IX. — VIE DE JÉSUS-CHRIST DANS LES AMES. — UNION DES AMES EN DIEU. — QUIÉTISME.

CHAPITRE VI.

§ I. — DÉVOTION DE M. OLIER POUR LA SAINTE VIERGE.

§ II. — CE QU’EST LA SAINTE VIERGE PAR RAPPORT AUX TROIS PERSONNES ADORABLES DE LA TRÈS SAINTE TRINITÉ.

§ III. — CE QUE LA SAINTE VIERGE EST PAR RAPPORT A L’ÉGLISE, AUX CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES ET AUX AMES.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

§ I. — NOTRE-SEIGNEUR GLORIFIÉ DANS LES SAINTS.

§ II. — SAINT JOSEPH. — LES SAINTS APOTRES.

CHAPITRE IX.

§ I. — SAINT GRÉGOIRE LE GRAND.

§ II. — SAINT AMBROISE.

§ III. — SAINT MARTIN DE TOURS.

§ IV. — SAINT CHARLES BORROMÉE.

§ V. — SAINT THOMAS D’AQUIN.

CHAPITRE X.

§ I. — ARRANGEMENTS AVEC M. DE FIESQUE, CURÉ DE SAINT-SULPICE. PRISE DE POSSESSION.

§ II. — DESSEINS DE M. OLIER ET SES MAXIMES DANS LA DIRECTION DE LA PAROISSE.

§ III. — ZÈLE DE M. OLIER POUR MAINTENIR DANS LA PAROISSE L’INTÉGRITÉ DE LA FOI.

§ IV. — ZÈLE DE M. OLIER POUR LA SANCTIFICATION DES AMES.

§ V. — M. OLIER SE DÉMET DE SA CURE; IL VEUT SE DÉMETTRE AUSSI DE TOUS SES BÉNÉFICES.

CONCLUSION.


PRÉFACE.

Table des matières

On a entrepris d’introduire auprès du Saint-Siège la cause de M. Olier, à l’effet d’obtenir un jour la béatification de ce vénéré père et fondateur de la Compagnie de Saint-Sulpice.

Des informations préalables ont été faites à Paris, sous l’autorité de l’ordinaire du diocèse, M. Darboy, et envoyées à Rome, avec une copie, reconnue intègre, des manuscrits du serviteur de Dieu, sous le sceau de l’archevêque.

Cette cause, qui intéresse tout particulièrement la Compagnie de Saint-Sulpice et le clergé de France, est demeurée suspendue à la suite des difficultés qu’a fait naître un livre de M. Faillon, imprimé à Rome avec la permission du maître du sacré Palais, en 1866, sous le titre de Vie intérieure de la très sainte Vierge, ouvrage recueilli des écrits de M. Olier, 2 vol. in-8°.

Trois examinateurs, désignés par le maître du sacré Palais, le frère H. Gigli, tous les trois consulteurs ou membres de la S. Congrégation de l’Index, le P. Pierre Semenenko, M. Bailliès, ancien évêque de Luçon, le cardinal Clément Villecourt, ancien évêque de la Rochelle, avaient approuvé le livre avec de grands éloges. L’ouvrage fut néanmoins déféré à l’Index, par un théologien qui crut y trouver des propositions répréhensibles; la Congrégation le fit examiner avec soin. Si nous sommes bien informé, le plus grand nombre des consulteurs ont émis un vote favorable et quelques-uns, qui s’étaient montrés enclins à Je condamner, ont changé d’avis, entre autres le P. Perrone, théologien de la Compagnie de Jésus. Toutefois, comme il y avait dans le livre des idées et des expressions que bien des lecteurs auraient pu interpréter dans un sens contraire à la vraie doctrine, pour prévenir ce danger, la S. Congrégation, tout en s’abstenant de le condamner, a jugé, dans sa sagesse, que si l’on devait reproduire le fond de cette œuvre, on ne le ferait qu’avec des corrections, qu’une commission serait chargée de nous communiquer. Nous nous sommes conformé à ces intentions, désireux de témoigner, en cette circonstance comme en toute autre, notre religieuse et filiale soumission à tous les avis qui nous sont donnés, au nom du Saint-Père. Le livre a donc été publié, avec les retranchements convenables, sous le même titre, avec une approbation du vénéré cardinal Guibert, archevêque de Paris, qui déclare l’avoir lu «avec grande édification». Il ajoute: «Il est facile de reconnaître

«dans ce livre la doctrine substantielle et abon-

«dante que l’on trouve, en général, dans les au-

«teurs ascétiques du dix-septième siècle. Persuadé

«que ce livre est très propre à augmenter dans

«les âmes la dévotion envers la sainte Vierge, et à

«les porter à l’imitation de ses vertus, nous lui

«donnons notre approbation et nous en recom-

«mandons la lecture.»

Quoique la Vie intérieure de la sainte Vierge ne fût pas un livre de M. Olier, mais le travail personnel de M. Faillon, qui l’avait composé avec les textes réunis tirés de divers manuscrits, avec des commentaires et des dissertations d’après un système qu’il avait conçu, et qui, contre son intention, pouvaient ne pas rendre exactement la pensée de M. Olier: comme le fond principal était recueilli des écrits de notre pieux fondateur, il a été réglé que l’on ferait un examen de ces écrits, imprimés ou manuscrits, avant que la S. Congrégation fût autorisée à poursuivre la cause du serviteur de Dieu. Des occupations nombreuses et de chaque jour, nous avaient empêché jusqu’ici d’étudier à fond ces écrits, pour nous rendre compte de la valeur des difficultés que l’on pourrait faire.

C’est ce travail que nous sommes maintenant en mesure de soumettre aux examinateurs. Que la sainte Vierge nous aide à expliquer, avec exactitude, les pensées de l’un de ses plus fidèles serviteurs, de ses enfants les plus dévoués!

Nous n’avons pas à traiter ici des vertus du serviteur de Dieu; nous nous bornons à l’examen de ses doctrines. Nous conseillerons cependant à ceux qui veulent les bien connaître, de lire attentivement sa vie; il y a une telle harmonie entre ses sentiments et ses principes, entre son enseignement et sa conduite, que l’une éclaire l’autre et en donne la véritable explication.

Il nous semblé utile de présenter d’abord quelques observations préliminaires, et de donner la liste des écrits, soit imprimés, soit manuscrits qu’a laissés notre fondateur.

On a fait deux copies des manuscrits de M. Olier, que l’on a collationnées, avec beaucoup de soin, avec les autographes. L’une de ces copies est conservée à la Procure de Rome. L’autre est à la Solitude. Nous avons suivi celle-ci, pour indiquer les tomes et la pagination des textes que nous citons, parce qu’elle était à notre disposition.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.

Table des matières

ÉCRITS DE M. OLIER.

I. — La sagesse qui dirige l’Église, lui a inspiré de ne pas donner suite aux demandes qui lui sont faites de procéder à la béatification d’un fidèle qui aurait fait un livre, ou laissé un manuscrit, sans s’être assurée d’abord que ces écrits ne renferment rien contre la foi, ou contre les bonnes mœurs. Il est dit dans un décret d’Urbain VIII: «Diligentissime indagandum

«est an ille vel illa, pro cujus canonisatione instatur,

«scripserit aliquos libros, tractatus, opuscula, medita-

«tiones, aut aliquid simile; nam si scripsisse consti-

«terit, non prius est ad aliquem actum inquisitionis

«deveniendum, quam tales libri in sacra congre-

«gatione examinentur; utrum contineant errores

«contra fidem vel bonos mores, vel doctrinam

«aliquam novam, vel peregrinam atque a communi

«Ecclesiæ sensu et consuetudine alienam.»

Benoît XIV commente fort au long ce décret dans son savant ouvrage De servorum Dei Beatificatione et Bealorum Canonisatione, lib. II, cap. XXV, ad. XXXV. Des recherches consciencieuses doivent se faire pour découvrir les écrits et en avoir les autographes, si c’est possible. La sacrée congrégation dispense de l’envoi de ces autographes, quand elle est assurée que le texte est fidèlement reproduit dans l’imprimé ou dans les copies.

L’examen des écrits a pour but de s’assurer de la parfaite orthodoxie de l’écrivain, de son respect religieux pour les doctrines et les pratiques de l’Église, de sa prudence; car il n’est pas possible de concilier la vertu solide, bien moins encore la vertu héroïque que suppose ce décret de béatification, avec l’opposition aux doctrines et aux pratiques de l’Église, ni avec un défaut de prudence chrétienne dans la direction de la vie.

Pour juger sainement de l’orthodoxie personnelle d’un écrivain, de la pureté de ses sentiments, de la droiture de ses pensées, il faut tenir compte de l’enseignement des théologiens de son siècle, du sens que l’on donnait généralement aux termes dont il s’est servi, de la manière dont il s’explique lui-même dans les divers écrits qu’il a composés. Une doctrine, aujourd’hui définie par l’Église, était-elle indécise dans l’esprit de plusieurs bons catholiques et laissée à la libre discussion des écoles théologiques, à l’époque où vivait l’écrivain? On serait dans ce cas plus indulgent pour lui, si l’on trouve dans ses écrits des opinions moins en harmonie avec l’enseignement actuel. De même en est-il de la précision du langage: on est plus exigeant pour un théologien que pour un auteur mystique. Quand il s’agit de livres de spiritualité, on a égard à la manière dont s’expriment les auteurs qui traitent de ces matières: il n’est pas rare d’en voir qui ne mettent pas dans l’expression de leurs pieux sentiments la sévère exactitude qu’un docteur mettrait dans une thèse. L’amour de la saine doctrine, la réprobation d’une erreur qui compromet la pureté des maximes évangéliques, excitent en eux un saint enthousiasme qui ne considère pas toujours la portée rigoureuse des termes.

Enfin on est moins sévère pour les ouvrages écrits au courant de la plume et qui n’ont pas été revus pour être livrés au public; surtout pour des écrits intimes dans lesquels on communique toutes ses pensées au guide de sa conscience, afin d’obtenir de lui des conseils et une règle de conduite.

Ces observations doivent être présentes à l’esprit de celui qui veut juger les œuvres de M. Olier.

II. — M. Olier consentit vers la fin de sa vie, sur la prière instante qui lui en fut faite, à laisser imprimer le Catéchisme chrétien pour la vie intérieure, dans lequel il expose les fondements de la vie surnaturelle, pour les âmes qui tendent à la perfection; l’Introduction à la vie et aux vertus chrétiennes, qui applique ces principes aux vertus principales du christianisme, l’humilité, la mortification, la douceur, la charité, etc.; la Journée chrétienne, qui en fait l’application aux actes ordinaires de la journée et à diverses circonstances de la vie; l’Explication des cérémonies de la grand’messe de paroisse, livre destiné plus particulièrement aux prêtres et à un petit nombre de fidèles pieux et instruits.

Ces ouvrages furent imprimés avant sa mort . M. Tronson donna au public, quelques années après, le Traité des saints ordres et un recueil de ses Lettres. Le ministère pastoral, qu’il avait rempli pendant dix ans, dans la paroisse de Saint-Sulpice, l’avait mis en rapport avec un grand nombre de personnes de toutes conditions, qui avaient recours à lui, prêtres, religieuses, hommes du monde, et auxquelles il se fit un devoir d’indiquer les voies où elles devaient marcher pour aller à Dieu, selon les attraits de sa grâce. L’éditeur mit des textes des saints Pères en marge du traité des Saints Ordres; et pour les Lettres, qu’il publia en 1672, il crut devoir en retrancher des détails sur des personnes vivantes alors, et qu’il était prudent de garder sous silence; comme aussi divers incidents qui n’avaient pas d’intérêt pour l’édification du lecteur. On en a fait récemment une édition aussi complète qu’il a été possible, à la suite de beaucoup de recherches. L’éditeur a mis au bas des pages des notes historiques sur les personnes auxquelles ces lettres avaient été adressées .

Plusieurs écrits de M. Olier sont demeurés à l’état de manuscrits. Ce ne sont pas des travaux achevés, mais de simples projets; nous ignorons les modifications qu’il aurait jugé convenable d’y faire, s’il les avait revus pour les publier. Tels sont, entre autres, des traités Des attributs divins, De la Création, Des Mystères de Notre-Seigneur, De la sainte Vierge, Des saints Anges, Des tentations diaboliques, Projet d’un séminaire, et divers écrits sur la direction des séminaires; Maximes pour le gouvernement de la paroisse de Saint-Sulpice, Pratiques et Règles pour l’exercice du saint ministère au tribunal de la pénitence pour assister les malades et les préparer à recevoir le sacrement; Homélies, Sermons, Panégyriques, Fragments divers. On a transcrit tous ces autographes dans une copie qui remplit quatre volumes petit in-4°.

Nous avons enfin les Mémoires de M. Olier, renfermant, jour par jour, pour quelques années de sa vie, les pensées qu’il avait eues dans son oraison, ou pendant la journée. Il y a naturellement peu de suite, et souvent des répétitions, dans ces réflexions qui lui étaient suggérées, les unes par des incidents qui s’étaient produits, les autres par les mouvements que le Saint-Esprit lui donnait, ou par les grâces qu’il en recevait. Il n’a écrit ces pensées, ces impressions, ces lumières que par obéissance à son directeur; le plus souvent il ne relisait pas ce qu’il avait écrit, et il le lui remettait, pour qu’il en fît ce qu’il jugerait à propos, le jeter au feu, ou le conserver, si cela devait servir à la gloire de Dieu. «Mon courage, disait-

«il, est parfois tout abattu, voyant les impertinences

«que j’écris. Elles me semblent être de grandes pertes

«de temps pour moi et mon cher directeur, que j’ai

«crainte d’amuser; je plains les heures qu’il doit

«employer à les lire .»

La doctrine de M. Olier, qu’on l’étudie dans les livres imprimés ou dans les manuscrits, n’est pas différente de celle qu’ont enseignée les saints des siècles antérieurs et les écrivains les plus autorisés de son temps: saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, les Pères Thomassin, Lessius, Saint-Jure, Bernard de Piquigny, Nouet, etc., etc.; il n’y a que la forme qui les distingue. Nous y admirons des vues très élevées sur les mystères de la sainte Trinité, de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge, de l’Église et de sa sainte hiérarchie. Il a plus insisté que la plupart des autres écrivains sur la corruption de la nature déchue, et sur la nécessité d’agir sous l’impulsion du Saint-Esprit, pour nous unir à Notre-Seigneur et participer à sa vie divine. Il l’a fait souvent dans des termes d’une énergie que l’on prendrait pour de l’exagération si l’on s’en tenait à l’écorce de la lettre, car il avait un très vif et profond sentiment des choses; mais quand on considère au fond ses propositions, quand on les voit dans le contexte, on y découvre une vraie et solide doctrine. On pourra en juger par le petit travail que nous entreprenons. Nous ne dissimulons rien de ce qui pourrait donner lieu à une difficulté ; et nous verrons M. Olier expliquer lui-même dans un sens irrépréhensible ce qui paraît moins correct dans tel endroit de ses Mémoires ou de ses autres écrits.

Nous ne nous sommes pas occupé du style de M. Olier, chose étrangère au but que nous nous proposions. Bien des pages offrent un style remarquablement beau par sa fermeté, sa correction et l’élévation de la pensée; assez souvent l’auteur laisse à désirer sous ce rapport, parce que tout entier et uniquement pénétré de ses idées, il ne se préoccupe nullement de sa phrase. Il n’écrivait que sous l’impression de son grand esprit de foi et de son cœur plein d’amour, ne respirant que la grâce de Dieu: le côté littéraire lui était fort indifférent, pourvu qu’il fit aimer Notre-Seigneur.

Nous déclarons, en terminant ces observations préliminaires, que si nous donnons quelquefois au serviteur de Dieu le nom de vénérable ou de saint, c’est uniquement pour exprimer les sentiments de vénération que nous avons personnellement pour lui, sans vouloir, en aucune manière, prévenir le jugement de l’Église. Nous n’avons pas non plus l’intention de nous prononcer sur la réalité des révélations qu’il a cru recevoir de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge, ou des Saints; nous sommes très porté à juger que lui-même ne prenait pas, ordinairement, ces lumières surnaturelles pour des révélations proprement dites, mais que, pénétré de cet esprit de foi qui lui faisait voir Dieu en toutes choses, il considérait comme venant de lui, ou de la sainte Vierge, toute bonne pensée qu’il avait, tout pieux sentiment que son cœur éprouvait; cette disposition est très conforme aux saintes maximes de la foi.

CHAPITRE I.

Table des matières

DIEU UNIQUE EN TROIS PERSONNES. MYSTÈRE DE LA SAINTE TRINITÉ.

Dieu était tout pour M. Olier, comme il doit l’être pour une âme chrétienne. Il le contemplait, il le bénissait, il l’aimait dans ce qu’il voyait sur la terre, comme dans ce qu’il considérait dans les airs; dans les êtres vivants, comme dans les créatures inanimées; dans les moindres incidents de la vie, comme dans les événements les plus importants. Il s’appliquait à vivre dans une entière dépendance de son Esprit, uniquement désireux de procurer sa gloire. On trouve très fréquemment dans ses écrits une vive expression des sentiments qui l’animaient. Qu’on en juge par cette page que nous transcrivons de ses Mémoires: «Je le bénis de tout ce qu’il veut, car tout est saint en

«Dieu. Sanctus, sanctus Dominus Deus Sabaoth. Ma joie

«est de savoir qu’il est glorifié au ciel et sur la terre,

«et plût à Dieu que tous les cieux et la terre fussent

«pleins de la divine gloire de sa Majesté, et que la

«terre, l’air et tous les éléments ne cédassent pas au

«ciel de magnifier sa sainteté, sa grandeur et sa

«gloire. Que le ciel est petit pour un Dieu si grand,

«si puissant, si magnifique! Que tout avoue qu’il n’y

«a rien de semblable à Dieu! Quis ut Deus ?»

§ I. — DISTINCTION DES TROIS PERSONNES DIVINES.

Table des matières

Dans la parfaite unité de l’Être divin, M. Olier aimait à contempler les trois personnes adorables de la très sainte Trinité.

Il nous fait faire un acte de foi à ce mystère, et un acte d’adoration au commencement de la journée, à la prière du matin. «Très sainte et très

«adorable Trinité, un seul Dieu en trois personnes,

«souffrez qu’en Jésus-Christ, notre médiateur envers

«vous, et en la grâce de son Esprit, je vous rende

«mes devoirs .»

Voici comment il s’exprime sur la génération du Verbe et sur la procession du Saint-Esprit.

«Le Verbe, qui est produit incessamment par la fé-

«condité du Père, est l’œuvre de sa vie: c’est en

«cela proprement que sa vie est marquée en la pro-

«duction de ce Fils qui est son portrait vivant et ac-

«compli, représentant toute la perfection comprise

«en lui-même. Le Père, amoureux de sa beauté dans

«son Verbe, produit par cette vue son Saint-Esprit,

«ce terme d’amour. Le Père, se regardant dans son

«Fils, est épris de sa beauté, il est ému d’amour, et

«produit une personne, un soupir qui se nomme le

«Saint-Esprit, parce que Dieu qui est un Père, est aussi

«ce même Dieu qui est dans le Fils. Ce Dieu fécond

«en amour, dans les deux, produit le Saint-Esprit

«qui est le terme de l’amour de Dieu, habitant en

«deux personnes. Dieu est principe d’amour dans le

«Fils, comme dans le Père, par le regard et le re-

«tour sur lui. Dieu habitant dans le Verbe, aussi

«bien que dans le Père, produit l’amour par la vue

«de sa propre beauté. Dieu se connaissant engendre

«un Verbe; Dieu en s’aimant, produit un Saint-Es-

«prit. C’est là la merveille d’un Dieu.»

«Il peut bien demeurer en lui, toute une éternité,

«sans sortir de lui-même. Il n’a que faire pour se

«rendre heureux, que de se contempler en soi. Il

«voit son Verbe; son portrait, son image; il voit son

«Fils, Dieu comme lui. Il est ravi, il est heureux; il ne

«lui faut pas autre chose. Et c’est une merveille qui

«surprend et qui ravit, de voir qu’il sort hors de lui-

«même pour se communiquer. C’est ce qui ne peut se

«comprendre. Je ne vois pas comme Dieu peut sortir

«de ce cercle d’amour et de béatitude, qui se renferme

«en lui, et qui porte en lui tout son bonheur. O Dieu!

«qui a fait cette merveille, ce beau miracle, cette ex-

«tase, sinon l’amour que vous avez pour nous, et le

«désir de faire étendre hors de vous ce que vous pos-

«sédez en vous-même, à savoir votre béatitude féconde

«exprimant un Verbe, et se formant en son Église qui

«ne sert qu’à exprimer cette beauté de Dieu en Jésus-

«Christ ?»

L’unité de Dieu en trois personnes distinctes est ici définie en termes très nets: Dieu Père qui engendre son Verbe, Dieu Fils qui avec son Père produit le Saint-Esprit, terme de leur amour mutuel. L’acte par lequel M. Olier dit que Dieu sort de lui-même pour nous communiquer sa béatitude et exprimer son image dans l’Église, la création, est un de ces actes que les théologiens désignent sous ces termes, opera ad extra. «Les œuvres que la sainte Trinité produit

«au dehors, nous dit-il, sont inséparables, à cause

«que la puissance, la lumière, le mouvement par

«lesquels les trois personnes agissent, c’est Dieu

«même, qui est unique dans les trois; qui, par con-

«séquent, opère lui seul, et en qui seul, les trois per-

«sonnes opèrent au dehors .»

§ II. — ATTRIBUTIONS FAITES AUX TROIS PERSONNES DE LA SAINTE TRINITÉ.

Table des matières

Quoique les œuvres ad extra soient le produit d’une même intelligence, d’une même volonté, d’une même puissance, les saintes Écritures, le Symbole, le langage des saints docteurs, nous autorisent à les attribuer, les unes au Père, les autres au Fils ou au Saint-Esprit, selon les rapports ou analogies qu’elles ont avec les processions divines. On attribue au Père, principe premier, les œuvres de puissance; au Fils, celles où reluit davantage la sagesse divine; et au Saint-Esprit, celles où se manifeste l’amour de Dieu.

M. Olier nous expose ces attributions d’une manière très remarquable dans la prière du matin que nous avons citée; et il nous apprend, en même temps, à rendre nos devoirs de religion aux trois personnes divines.

Nous disons à Dieu le Père: «Je vous adore comme mon créateur; je révère l’amour et la bonté immense qui ont porté votre Majesté à regarder ce pauvre néant et à vous y appliquer pour former mon être. — Je vous remercie de m’avoir conservé avec tant de patience, au milieu de mes crimes, et en particulier de m’avoir conservé cette nuit et donné ce jour pour vous servir et pour vous honorer. — Je vous conjure de me pardonner le mauvais usage que j’ai fait du corps et de l’esprit que vous m’avez donnés avec tant de bonté et conservés avec tant de miséricorde. — Je vous offre toutes les œuvres de la journée et je renonce à toute la complaisance que je pourrais y prendre. — Je renonce à toute la confiance que j’ai en ma vertu et je m’abandonne à vous, pour m’établir dans la vôtre.»

Nous rendons des devoirs analogues à la seconde personne, le Verbe éternel, le considérant comme notre rédempteur, et comme la sagesse divine, la lumière de notre intelligence. Nous l’adorons, Lui, égal à son Père, se faisant homme, semblable à nous dans le mystère de l’Incarnation, prenant la forme de serviteur, pour vivre pauvrement, mourir ignominieusement, mais pour ressusciter en la gloire, afin de nous apprendre à vivre en pénitents, à mourir en criminels, pleinement soumis à leur arrêt de mort, pour passer ensuite par la résurrection dans la gloire des enfants de Dieu. — Nous le remercions des grâces qu’il nous a acquises par les travaux de sa vie, par ses souffrances et par sa mort. — Nous lui demandons pardon du peu de fruit que nous avons retiré des saints exemples de sa vie, des conseils de son Évangile, et des grâces de ses sacrements. — Nous lui offrons nos pensées et nos paroles, pour qu’elles soient conformes aux siennes. — Nous condamnons la présomption de notre esprit, et nous désirons nous laisser conduire par ce divin Maître, pour entrer en sa seule sagesse.

Nous nous excitons aux mêmes sentiments envers le Saint-Esprit. Nous le considérons comme notre sanctificateur qui a détruit le péché en nous par le feu de son saint amour; et qui communique à notre âme la vie qu’il puise dans le sein du Père et du Fils, pour nous élever à la société de leur gloire. — Nous lui témoignons un sincère regret du peu de fruit que nous avons retiré de ses inspirations, de ses lumières. — Nous lui consacrons nos affections, désireux de renoncer aux inclinations de la nature pour suivre les désirs surnaturels qu’il donne aux saintes âmes.

Il serait difficile d’exprimer avec plus de netteté les opérations de Dieu en nous et nos devoirs envers les trois divines personnes.

Cette prière nous a été laissée par nos pères, et nous la conservons, comme une tradition de famille, pour nous renouveler chaque jour dans le culte de la très sainte et très auguste Trinité. C’est bien sous l’inspiration de cette pensée que M. Olier, quand il jeta les fondements de sa petite société, voulut que les trois premiers membres de la compagnie, lui et deux de ses confrères, allassent à l’église de Montmartre, pour se consacrer à Dieu, en présence des trois martyrs, saint Denys, saint Rustique et saint Éleuthère et se vouer, à leur imitation, «comme des hosties

«vivantes, à l’honneur de la très sainte Trinité, à

«la gloire de Jésus-Christ et au service de son

«Église ».

§ III. — EXPLICATION DE QUELQUES TERMES DONT M. OLIER S’EST SERVI EN PARLANT DE LA SAINTE TRINITÉ.

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M. Olier ayant si formellement, si nettement énoncé le dogme catholique, en mille endroits de ses écrits, nous n’éprouvons aucun embarras à expliquer les termes, qui semblent moins rigoureusement exacts, dont il s’est servi quelquefois en parlant de la sainte Trinité.

Dès le commencement de la prière du matin, dont nous nous sommes déjà occupé, il dit: «Je vous

«adore, auguste Majesté ; j’adore vos grandeurs in-

«compréhensibles aux hommes et aux anges, con-

«nues de vous seul, louées par votre Verbe et ai-

«mées dignement par votre seul Esprit.» Ces paroles, connues de vous seul, adressées au Père éternel, ont fait naître un scrupule dans l’esprit de quelques personnes, comme si l’on supposait que le Père a sur sa divine essence des lumières que n’auraient ni le Verbe ni le Saint-Esprit; scrupule assurément mal fondé. Il est évident que les paroles citées n’excluent que les simples créatures, les hommes et les anges, de la compréhension de l’essence et des grandeurs divines: elles ne s’appliquent ni au Père qui contemple ses perfections infinies, ni au Verbe qui les loue, ni au Saint-Esprit qui seul les aime dignement. M. Olier considère, en même temps, Dieu dans son unité, et dans la sainte Trinité dont le Père est la première personne; il voit en Dieu des grandeurs que nulle créature ne peut connaître sans révélation, et qui lui sont incompréhensibles, alors même que Dieu les révèle. Le Père éternel communique sa lumière avec sa substance à son Verbe, par un acte immanent, nécessaire, éternel; le Père et le Verbe la communiquent au Saint-Esprit, par une opération également éternelle. Il ne peut y avoir sur ce point aucune difficulté.

D’autres expressions de M. Olier sembleraient indi quer qu’il y a en Dieu une quatrième personne, distincte du Père, du Fils et du Saint-Esprit. On lit en divers endroits de ses écrits, des phrases comme celles-ci: Ce que Dieu fait, les trois personnes le font.... Le Père éternel a communiqué aux trois personnes de la sainte Trinité le dessein de créer... Venez, dit Dieu à toute la Trinité. — Qui pourrait supposer raisonnablement, dans un écrivain qui définit la Trinité, un seul Dieu en trois personnes, qui ne parle jamais que du Père, du Fils et du Saint-Esprit, quand il veut désigner les personnes divines; qui pourrait, disons-nous, supposer qu’il a admis une quatrième personne en Dieu? Sa pensée manifeste est que, Dieu étant essentiellement un dans sa nature, ce que font les trois personnes, c’est Dieu qui le fait. — Dieu se parle, en quelque sorte, à lui-même, en disant dans le sein de la Trinité : Faisons l’homme à noire image et à notre ressemblance; il dit sa pensée, qui est celle des trois personnes. «Dieu prend conseil en

«lui-même, dit Bossuet, comme allant faire un ou-

«vrage d’une plus haute perfection... Pour créer

«un si bel ouvrage, Dieu consulte en lui-même...

«Il appelle en quelque manière à son secours, par-

«lant à un autre lui-même, à qui il dit: Faisons,»

etc. .

Nous avons remarqué une autre expression qui, si on la prenait dans le sens littéral, indiquerait que Dieu s’engendre lui-même, idée qui serait absurde:

«Dieu, en se contemplant, s’engendre lui-même; en

«se contemplant, il se nourrit de lui, et à mesure qu’il

«se nourrit, il engendre un autre lui-même; car

«l’acte de sa contemplation est proprement sa nour-

«riture et le terme de cette contemplation est pro-

«prement sa génération, par laquelle, sortant de

«lui sans en sortir, il se donne à son Verbe et, le

«remplissant de sa propre substance, il l’engendre

«et le rend un autre lui-même .»

Ce sont des expressions, impropres sans doute, que le pieux auteur aurait probablement corrigées, s’il avait revu ces pages d’un simple projet de traité sur la création, mais dont le sens est parfaitement orthodoxe; car elles signifient seulement que Dieu le Père a engendré son Verbe, qui est un autre lui-même, son portrait, sa parfaite image.

CHAPITRE II.

Table des matières

CRÉATION DU MONDE ET DE L’HOMME. PANTHÉISME.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, qu’un des premiers actes que M. Olier nous recommande de faire dans la prière du matin, est d’adorer Dieu, comme notre créateur. Il considérait la pensée de Dieu créateur et de l’homme créature de Dieu, comme si fondamentale pour la direction de la vie, que rien ne se rencontre plus fréquemment dans les écrits qu’il nous a laissés.

§ I. — DOCTRINE DE M. OLIER SUR LA CRÉATION.

Table des matières

Il nous dit, dans la Journée chrétienne, que Dieu «a «fait toutes choses de rien», et il nous engage à le contempler et à l’aimer dans tous les êtres:

«Mon Dieu, je vous adore en toutes vos créatures;

«je vous adore, véritable et unique soutien de tout

«le monde; sans vous rien ne serait, et rien ne sub-

«siste qu’en vous. Je vous aime, ô mon Dieu, et je

«loue votre majesté, paraissant sous l’extérieur de

«toutes les créatures. Tout ce que je vois ne sert

«qu’à exprimer votre beauté secrète et inconnue aux

«hommes.» C’est une des élévations à Dieu qu’il nous suggère quand nous découvrons les beautés de la campagne .

Dans le Catéchisme chrétien, il demande: «Qu’est-ce «que l’homme par lui-même et en son fonds?» Il répond: «Hélas! rien. Qu’était l’homme avant

«que Dieu eût répandu en lui son être? Il n’était

«rien du tout.» Il applique cette doctrine à la

sainte et adorable humanité de Notre-Seigneur, et en commentant la parole du Sauveur qui dit à un homme: Pourquoi m’appelez-vous bon? Dieu seul est bon: il fait tenir ce langage à Jésus-Christ: «Voyez-

«vous cette bonté qui reluit en moi? Elle descend de

«mon Père, elle est originaire de lui, et s’il ne la

«répandait pas sur moi, je ne l’aurais pas; avant

«que mon Père me l’eût communiquée, je n’étais

«rien et n’avais rien, je n’étais que néant comme

«le reste des créatures: mon humanité a été tirée

«du néant, aussi bien que le reste des créatures .»

Les desseins de Dieu, dans l’œuvre de la création, ne nous sont pas cachés: il a voulu sa gloire et notre bonheur.

«Dieu en lui-même est adorable, nous dit M. Olier,

«et d’une majesté infinie. Sa majesté a reçu dans l’é-

«ternité des louanges que les personnes divines ren-

«dent à l’essence adorable qui émane du Père dans

«le Fils, et de l’un et de l’autre, seul et unique prin-

«cipe, dans le Saint-Esprit. Mais il est aussi un Dieu

«souverain: cette grande et admirable qualité sup-

«pose quelque chose qui lui soit soumise, sur la-

«quelle il exerce sa souveraineté et son domaine, et

«pour cela il a été nécessaire qu’il y eût des créa-

«tures qui fussent dans sa dépendance. Au moment

«que cet être divin a laissé écouler hors de soi

«toute cette multitude d’êtres, en même temps il a

«été le seigneur et le souverain de tout ce qui était

«créé, et cette perfection, qui dans l’éternité n’avait

«pas d’objet, ne pouvant s’étendre sur les personnes

«divines, a trouvé dans la création du monde sur

«quoi dominer. Ce même Dieu infiniment sage, im-

«primant dans la créature, au moment où elle reçoit

«l’être, la connaissance de ce qu’elle est, l’oblige à

«respecter la souveraineté et le pouvoir absolu qu’il

«a sur elle. Il a mis un instinct secret, mais puissant

«dans son cœur qui lui fait avouer, malgré qu’elle en

«ait, qu’elle n’est rien, et que Dieu est tout .» Nous avons indiqué, dans le chapitre précédent, l’autre dessein de Dieu, qui est de faire participer à sa béatitude les êtres qu’il a créés à son image, capables de le connaître et de l’aimer.

Continuons à citer. «Il a été nécessaire que Dieu,

«sortant hors de soi-même, produisit des créatures

«qui exprimassent en elles ses grandeurs pour les

«faire connaître, et en même temps les faire inces-

«samment adorer...» Les créatures, étant de trois sortes, expriment diversement les perfections de Dieu. Les unes sont purement spirituelles. D’autres ne sont que des corps sujets à la corruption. Les troisièmes tiennent le milieu, étant tout à la fois spirituelles et corporelles.

«Les premières sont les Anges, premiers effets de

«la toute-puissance de Dieu, qui sont des miroirs

«très purs de ses perfections et par lesquels nous

«commencerons à parler des ouvrages de Dieu hors de

«lui-même; et nous achèverons, par les deux autres,

«de faire voir en quelle manière et dans quelle éten-

«due Dieu se manifeste dans toute créature .»

M. Olier explique les diverses hiérarchies des Anges et leurs occupations; nous ne pouvons pas entrer dans ces développements, qui ne sont pas nécessaires au but que nous nous proposons. Nous remarquerons seulement qu’en parlant des Anges de la première hiérarchie, esprits célestes appliqués à la contemplation de Dieu, il dit: «Ceux qu’il y applique sont éternels...

«Ces esprits éternels qui sont appelés à la haute vo-

«cation d’adorer éternellement ...»

Deux observations se présentent ici sur ce que l’on vient de lire: l’une sur la nécessité de la création, l’autre sur la qualité d’éternels donnée aux Anges de la première hiérarchie.

M. Olier parle de la nécessité de la création, dans un sens qui ne blesse pas la liberté de Dieu. C’est une nécessité de convenance, ou purement hypothétique. Il avait établi, dans le traité des Attributs divins, cette parfaite liberté, comme une vérité incontestable: il y revient dans son traité des Anges, peu de pages après l’endroit que nous avons cité : «Dans le traité

«des attributs, nous dit-il, nous avons vu comme

«Dieu a voulu faire voir l’indépendance dans laquelle

«il est de toutes choses; sa suffisance à soi-même,

«et comme il a en lui de quoi se passer de tout.

«Toute l’éternité dans laquelle il a été sans rien pro-

«duire hors de soi, a fait bien voir que tout lui était

«inutile, quand il ne voulait pas s’en servir, et que, si

«après ce point infini de l’éternité il a voulu se faire

«voir hors de soi-même, dans la production des créa-

«tures, ç’a été sans qu’il fût en indigence d’elles,

«mais par sa bonté infinie qui l’oblige, très librement

«pourtant, à se communiquer en toutes les manières

«possibles. Il a créé toutes choses parce qu’il était

«très raisonnable que les trésors si longtemps renfer-

«més fussent enfin découverts, et qu’ils reçussent les

«louanges, les respects et les adorations qu’ils mé-

«ritent .»

Quand M. Olier dit: ces anges sont éternels, il emploie un terme incorrect; mais sa pensée est irréprochable. Dans le langage reçu, on appelle éternel l’être qui, existant par la nécessité de son essence, n’a pas eu de commencement et ne peut avoir de fin. Dans ce sens, Dieu seul est éternel. M. Olier, après avoir parlé de la création des Anges, dit que ces esprits célestes adorent en Dieu «cette sublimité souveraine qui le

«met au-dessus de tout, et qui oblige tout ce qui est

«hors de lui à se tenir dans le tremblement et dans

«la confession perpétuelle du néant de la créature,

«dans l’aveu perpétuel que c’est à cette grande et

«adorable majesté que tout est dû .» Il était donc bien loin de penser que les Anges soient réellement éternels, dans le sens ordinaire du mot; s’il les appelle ainsi, c’est probablement que ces esprits bienheureux ont été les premières créatures de Dieu. Il n’y avait pas de temps avant elles, le temps a commencé avec leur existence.

Les théologiens disputent entre eux si Dieu a pu créer le monde ab æterno. De grands docteurs, entre autres saint Thomas et Suarez, n’y voient pas d’impossibilité ; dans ce sens, les anges seraient éternels, bien que créés et tirés du néant. Nous doutons que M. Olier ait eu en vue cette théorie.

§ II. — LA DOCTRINE DE M. OLIER SUR LA CRÉATION EXCLUT L’IDÉE DU PANTHÉISME.

Table des matières

Quelques philosophes, entre autres Cousin, chef de l’école éclectique, ont cru voir une idée de panthéisme dans ce que M. Olier dit de la création. Transformer M. Olier en panthéiste était une imagination bizarre, qui ne pouvait naître que dans l’esprit d’un lecteur très superficiel, ou engoué de ce système absurde, qui tentait de former une théorie philosophique de toutes les aberrations des philosophes anciens et modernes.

L’idée de la grandeur, de l’immensité, des perfections infinies d’un Dieu personnel et créateur était si profondément imprimée dans les âmes chrétiennes du dix-septième siècle, que l’on ne pensait pas alors que des termes qui, pris isolément, paraîtraient aujourd’hui susceptibles d’un sens contraire à ces croyances, pussent sembler équivoques.

M. Olier, pénétré de cette pensée, consignée dans les saintes Écritures: Deus omnia in omnibus, parlait très souvent du tout de Dieu et du néant de la créature; mais quelle différence entre le sens de ces termes dans sa bouche ou sous sa plume, et celui que lui donnent les panthéistes! Dieu est réellement le Tout pour nous, parce qu’il est le principe, le soutien et la fin dernière de toutes choses; nous ne sommes rien par nous-mêmes, parce que nous ne sommes et ne subsistons que par la vertu de Dieu.

Observons d’ailleurs que, même dans les textes les plus énergiques sur le néant et la dépendance de la créature, M. Olier met presque toujours des correctifs, qui en tempèrent le sens. Nous tenons à en citer deux qui sembleraient plus difficiles à expliquer, et dont le sens est très pur, malgré une certaine exagération ou incorrection de langage.

Nous lisons dans le traité des Attributs divins: «Dieu

«est tout être par lui-même; il est être sans bornes

«et essence infinie qui est la source de tout être et

«de toute essence qui subsiste hors de lui. Tout l’être

«qui paraît, est une émanation sortie de lui en nous

«et qui doit être comparée à l’émanation du Verbe,

«qui reçoit dans lui l’essence de son Père, par un

«écoulement perpétuel de cette divine essence en

«lui. Il est vrai que l’Écriture, en parlant de la créa-

«ture sortie du sein de Dieu, dit: Ipse dixit, et facta

«sunt, parce que le Père a influé en nous; il a donné

«son être et son essence selon qu’il l’a destinée et

«dans la proportion de la libéralité qu’il nous a voulu

«faire. Cela n’est point dit du Fils de Dieu, parce

«qu’il a donné à son Verbe tout l’être qu’il avait, et,

«le donnant avec nécessité, il le donne sans dépen-

«dance. Et cette nécessité fait que le Fils reçoit tout

«l’être sans restriction et sans bornes, et est en lui

«tout l’être que possède son Père. Cette émanation

«si féconde est un Verbe qui est tout ce qu’est Dieu

«en lui: dans l’émanation des créatures, elles ne disent

«en elles-mêmes ce qu’est Dieu que selon ce qu’elles

«sont. Si elles sont vie, elles disent Dieu vie. Si elles

«sont substance, elles disent Dieu substance. Si

«elles sont en activité, elles disent Dieu activité. Si

«elles sont en lumière, elles disent Dieu lumière.

«Ainsi de chaque créature particulière qui dit en son

«langage, selon tout ce qu’elle est, que Dieu en lui

«est ce qu’elle est, et beaucoup plus davantage.

«La comparaison donc est en ce que la créature

«n’a rien en soi qu’elle n’ait reçu de Dieu, et elle

«voit encore que tout ce qu’elle n’a pas et que les

«autres créatures possèdent en elles, elles le reçoi-

«vent de lui: en lui est tout l’être qu’elles possèdent.

«La substance qui émane de lui, et tout le monde en-

«semble, dit d’une voix commune cette parole qui n’a

«point de silence et qui ne se taira jamais tant que la

«créature subsistera: Ipse fecit nos, et non ipsi nos.

«C’est Dieu qui nous a faits et qui a donné l’être et

«la vie à toute chose qui subsiste. De sorte qu’il est

«vrai que tout l’être qui émane de Dieu est si étroi-

«tement uni à lui, il est si nécessairement dépendant,

«que le Fils éternel n’est pas plus attaché à son Père

«et dans la nécessité de recevoir son être que toute

«créature. La créature ne peut non plus vivre, sub-

«sister et se mouvoir sans Dieu, que le Fils n’est capa-

«ble de vivre, d’être et d’opérer sans la personne de

«son Père. Il n’en est pas des enfants de la terre à

«l’égard de leur père, comme il en est du Fils de

«Dieu. Car les pères en la terre, nous ayant donné

«l’être une fois, n’ont plus de part à notre conserva-

«tion, et tout de même que l’eau passée par un canal

«ne dépend plus de son canal et n’a besoin de lui

«que pour être portée au réservoir. Ainsi en est-il

«de l’essence qui descend dans nous. Elle passe de

«Dieu notre source par des canaux qui sont nos pa-

«rents; après quoi nous la possédons en nous dans la

«dépendance seulement de Dieu, qui se sert encore

«de quelques autres moyens, comme des créatures

«dont nous usons, sous l’extérieur desquelles il nous

«conserve, quoiqu’il le fasse beaucoup plus immé-

«diatement par lui-même.»

Voici le second passage que nous voulions citer:

«Dieu, sortant hors de lui par sa fécondité et la pléni-

«tude de son être, est comme une nourrice regor-

«geant de lait qui s’épanche hors d’elle-même et qui

«fait découler sa substance sur autrui. Dieu regorge

«de biens en lui-même; il est plein d’une substance

«exubérante qu’il met hors de lui, sans en séparer

«pourtant de lui aucune, quoique à nos yeux ces êtres

«et ces substances qui émanent de lui en vérité et qui

«sont inséparables de lui-même, comme les ruisseaux

«de leurs sources, semblent être divisés et distincts

«de lui. Dieu, en ses êtres auxquels il se répand, est,

«sans comparaison, comme ces corps qui se raréfient

«ou ces animaux qui se produisent et s’étendent hors

«d’eux-mêmes et se retirent en eux. Le limaçon sor-

«tant de sa coquille parait beaucoup plus grand

«qu’il n’était auparavant quoiqu’il ne soit pourtant

«rien que le même; il est vrai qu’il quitte un lieu pour

«en remplir un autre, et qu’il parait autrement plus

«vaste et plus étendu qu’il n’était pas auparavant.

«Dieu, sans comparaison, semble s’étendre par la

«création dans le néant, il semble se raréfier, il semble

«quasi se grossir et paraître sous les habits des

«créatures où auparavant il ne paraissait pas, et cette

«substance visible, qui parait, n’est point séparée de

«lui, elle est en lui et ne peut être éloignée de lui.

«C’est la substance de Dieu paraissant au dehors et

«rendue visible à nos sens .»

Aux difficultés que présentent ces deux passages, on peut ajouter ce que M. Olier dit très fréquemment des âmes parvenues à la perfection de la vie chrétienne: elles sont absorbées, anéanties, consommées en Dieu. N’est-ce pas ainsi, dirait-on, que les philosophes de l’Inde parlent de l’absorption des hommes dans le tout universel?

Eh bien, non. S’il y a quelque similitude dans des termes isolés, dans quelques comparaisons, séparés du contexte et de l’ensemble de la doctrine, il n’y a rien de commun dans les idées. L’idée chrétienne du tout de Dieu est essentiellement distincte du tout panthéistique, elle lui est absolument opposée.

Remarquons: 1° que M. Olier, lorsqu’il parle de la création, dit que Dieu sort de lui, que les créatures sont hors de Dieu, qu’elles en sont sorties; ce qui distingue les actes immanents de Dieu, la génération éternelle du Verbe, et la procession éternelle du Saint-Esprit, des œuvres extérieures, dont nous avons dit un mot: opera ad extra; — 2° que les créatures procèdent de Dieu par un acte libre de sa volonté, acte de pure bonté, et non par quelque nécessité de son être, tandis que le Verbe et le Saint-Esprit procèdent éternellement et nécessairement de Dieu; — 3° qu’elles n’ont d’être qu’avec les bornes et dans les limites que Dieu a posées librement, et qu’elles dépendent si essentiellement de lui, qu’elles retomberaient dans le néant, s’il cessait un moment de les conserver. Dieu est souverainement indépendant de ses créatures. Elles émanent de lui, parce que l’être qu’elles ont reçu a sa source dans la puissance créatrice de Dieu.

Voilà dans quel sens les créatures sont un écoulement, une émanation de Dieu; de quelle manière elles ont en elles la substance ou l’essence de Dieu. Cette doctrine, chacun le voit facilement, est tout à fait contradictoire au panthéisme. Les termes que nous avons cités, les comparaisons indiquées, ne doivent donc pas se prendre à la lettre, mais dans le sens de l’auteur, tel qu’il résulte clairement du contexte et des autres écrits de M. Olier que nous venons de citer.

Il nous a dit que Dieu possède tout l’être et toute la génération de l’être en éminence; ce qui signifie qu’il a en lui-même, d’une manière infiniment parfaite, tout ce qu’il y a d’être, de bonté, de beauté, dans chaque créature. Il voit dans son essence toutes les idées réalisables à l’extérieur; il les produit par la création, selon sa souveraine sagesse, dans la mesure et pour le temps qu’il juge convenables; et ces créatures ainsi produites sont inséparables de lui, en ce sens que l’être qu’elles ont reçu ne peut subsister sans lui: il cesserait, si Dieu cessait de le soutenir .

Quant aux termes d’absorption, d’anéantissement, de consommation des âmes en Dieu, ils ne présentent pas une difficulté plus sérieuse. Ce sont des expressions employées par les auteurs mystiques, qui n’ont jamais entendu par là que les âmes perdent leur personnalité propre. M. Olier, parlant dans ses Mémoires de la bienheureuse Vierge Marie, assure qu’elle était toute possédée de Dieu, comme Jésus-Christ était en son humanité, «sans toutefois que la très sainte

«Vierge eût perdu sa personne propre, sinon mora-

«lement et mystiquement, tandis que Jésus-Christ

«l’avait perdue réellement ».

Les auteurs mystiques usent de ces termes pour indiquer l’état d’une âme qui est parvenue, par la pratique du détachement et de l’amour de Dieu, à ne plus suivre les inclinations de la nature, mais bien les inspirations et les mouvements de la grâce. La vie naturelle, sensible, animale, est comme anéantie pour faire place à la vie surnaturelle . Et encore, même dans cet état, les âmes ont-elles besoin de veiller sur elles-mêmes, observe M. Olier, car elles peuvent déchoir, tant qu’elles sont ici-bas dans les épreuves.

§ III. — CONCLUSIONS PRATIQUES QUE M. OLIER TIRE DU DOGME DE LA CRÉATION.

Table des matières

Le dogme de la création, s’il est bien médité, doit avoir une grande influence sur la direction de notre vie.

La première conclusion qu’en tire M. Olier, est que nous devons nous maintenir dans les sentiments d’une véritable humilité ; il développe cette pensée avec une rare énergie et une grande netteté d’idées, dans son Introduction à la vie et aux vertus chrétiennes. Il résume en deux mots: VÉRITÉ et JUSTICE, la nature et les fondements de l’humilité. Nous connaître tels que nous sommes, discerner en nous, par conséquent, ce qui est de Dieu, d’avec ce qui nous appartient en propre; nous traiter tels que nous nous sommes connus, d’après la lumière de la foi, voilà tout le secret de l’humilité chrétienne. Or, «la vérité apprend à l’homme

«qu’il est néant; qu’il est, par lui-même, ce qu’il

«était il y a cent ans, et qu’il le serait si Dieu lui

«avait retiré l’être qui environne son néant. Cet être

«est la participation de l’être même de Dieu, c’est

«son être en quelque sorte rendu sensible à l’homme.

«Car toutes les créatures ne sont autre chose, s’il

«faut parler ainsi, que Dieu même rendu sensible.

«Elles sont comme les sacrements, ou comme les

«écorces visibles de l’être invisible de Dieu, caché

«sous elles; elles sont les notions de Dieu qui expri-

«ment diversement ce qu’il est en lui-même. En un

«mot, tout ce qui est au monde est une dilatation qui

«sort hors de Dieu même. C’est un écoulement de

«Dieu qui exprime en sa sortie ce que Dieu est en

«lui-même. Mais, d’un autre côté, la créature con-

«sidérée en elle-même, hors de l’être de Dieu qu’elle

«participe, demeure simple néant, qui renferme en

«soi la privation de tout être, comme Dieu en con-

«tient la possession... Cette proposition, que tout

«hors de Dieu n’est que néant doit être si universelle

«que rien n’en est excepté ni les plus grands saints,

«ni la sainte Vierge, ni même la très adorable huma-

«nité de Jésus-Christ. Tout, hors ce qu’il y a de Dieu

«en lui, n’est que néant. C’est ce qui se rencontre

«essentiellement et indispensablement en toute créa-

«ture .»

Ainsi, tandis que l’erreur du panthéisme est l’excès suprême de l’orgueil, qui aboutit à l’anéantissement de l’homme par la perte de sa personnalité ; l’humilité est un amour de la vérité et de la justice qui rend hommage au dogme de la création, conserve l’homme dans l’ordre naturel des choses, et l’élève à Dieu, duquel il a reçu tout ce qu’il est.

La seconde conclusion que M. Olier tire de la doctrine catholique sur la création, est que nous devons nous tenir dans une entière dépendance du domaine souverain de Dieu, de ses saintes volontés et de ses desseins sur nous. «Le premier motif de l’obéissance

«est la qualité de créatures, car en cette qualité

«nous devons être dans une dépendance entière de

«la volonté de Dieu qui meut et vivifie toutes choses.

«Dieu, comme être universel et souverain, gou-

«verne tout le monde. Tout obéit à son empire et à

«sa voix: il faut donc que toute créature lui soit sou-

«mise comme à l’être suprême. Quand nous obéis-

«sons à quelque supérieur, il faut toujours avoir,

«devant les yeux de la foi, l’être suprême qui nous

«est représenté par la créature qui nous parle et

«qui nous gouverne .»

Cette dépendance, quelque grande qu’elle soit, est jointe à une confiance filiale en Dieu, parce qu’en nous créant il s’est proposé de nous faire participer à sa béatitude; et c’est une troisième conclusion que M. Olier nous apprend à tirer du dogme de la création. «Dieu, nous dit-il, est un soleil d’inépuisable

«fécondité, qui veut répandre ses biens dans les cœurs.

«Il lui faut des cœurs larges et ouverts pour recevoir

«ses dons, et alors on voit, on sent un Dieu immense

«en bonté sur soi. Celui qui voit le sein de Dieu ouvert,

«et qui se voit entouré de sa miséricorde, ne craint

«rien. Dominus illuminatio mea et virtus mea, quem ti-

«mebo? Ayons tous confiance en Dieu, il sera notre

«force et notre vigueur. Mon Dieu, quoi qu’il m’arrive,

«dans mes afflictions et dans mes adversités, il ne peut

«qu’il ne me réjouisse et me console, sachant que tout

«aboutira à votre gloire et à mon bien; j’ai mis ma

«confiance en votre bonté, laquelle ne veut et ne

«peut vouloir que du bien; et ce qui me console

«davantage, c’est de savoir que tout réussira pour

«votre gloire .»

CHAPITRE III.

Table des matières

USAGE DES CRÉATURES.
§ I. — DESSEIN DE DIEU DANS LA PRODUCTION DES ÊTRES QUI SONT A L’USAGE DE L’HOMME.

Table des matières

M. Olier établit cette différence, entre Adam innocent et l’homme déchu, qu’«Adam cherchait Dieu,

«le servait et l’adorait dans ses créatures, et au con-

«traire, les chrétiens sont obligés de chercher Dieu,

«de le servir et de l’adorer, retiré en lui-même et en

«sa sainteté, séparé de toute créature et élevé par-

«dessus toutes choses ».

I. — Est-ce à dire que, dans l’état présent, nous ne pouvons pas nous servir des créatures pour nous élever à Dieu et le servir? On croirait que c’est la pensée de M. Olier, si l’on ne considérait que certaines phrases de ses écrits et de ses Mémoires. Parmi les fragments qui nous restent de lui, il en est un Sur la sainte croix, où nous lisons: «Depuis le premier péché, Dieu s’est retiré de la créature, et n’a plus paru sous la créature; il l’a laissée vide de lui à notre égard, en sorte qu’elle reste comme une écorce sans vie et sans fond, qui ne sert plus à l’homme d’instruction, d’élévation et de moyen pour connaître Dieu et l’aimer, mais au contraire d’empêchement et d’obstacle vers lui... Dieu, infiniment bon en lui-même, qui tire toujours le bien du mal, vient ôter le bandeau des créatures et nous envoie son Fils qui nous vient faire voir la majesté de Dieu en elle-même par la foi, d’une manière bien plus pure et plus parfaite que sous les créatures. Il nous vient enseigner par la sagesse de la croix, que le dénuement des créatures est comme le moyen unique d’aimer et de connaître Dieu .»

II. — M. Olier explique ailleurs et plus à fond sa pensée, surtout dans son traité des Attributs divins, dans ses écrits sur la Création du monde et dans la Journée chrétienne. Il n’y a pas de contradiction dans sa doctrine: elle se résume dans ces deux mots: nous servir des créatures, selon l’ordre de la divine Providence, mais ne pas nous y attacher. Il nous dit: «L’homme est le centre de tout

«le monde, et il semble que toutes choses aboutissent à

«lui. C’est une chose merveilleuse comme tout obéit

«à Dieu, mais comme tout se rapporte à l’homme.

«Tous les cieux roulent autour de nous; les astres et les

«planètes qui leur sont attachés, influent sur nous; il

«n’y a rien dans le monde par où Dieu ne regarde sa

«créature et ne la remplisse de bénédictions .

«Dieu a paru dans la loi de nature sous les élé-

«ments; il a voulu marquer ce qu’il était par la beauté

«diverse des créatures qu’il a semées partout. Il a

«voulu marquer dans le soleil sa lumière, sa fer-

«meté dans la terre, sa fécondité dans les eaux, son

«immensité dans les airs, son activité dans le feu...

«Il voulait être adoré, comme sagesse, comme puis-

«sance et comme amour, à cause de ses attributs qui

«paraissent partout .»

Cette pensée remplissait M. Olier de joie et lui inspirait la plus filiale reconnaissance. Il fait des élévations à Dieu, en contemplant le soleil et les richesses de la nature: «O bonté ineffable de Dieu qui allu

«mez toujours et portez en main partout le beau flam-

«beau du jour, ce soleil dont vous nous éclairez là

«où nous marchons: vous le portez et le conduisez par

«le ministère d’un ange, comme vous faites des astres

«qui roulent sur nos têtes pour nous soutenir et nous

«conserver par leurs diverses influences... Nous som-

«mes tous obligés, ô mon grand Dieu, de nous proster-

«ner à vos pieds quand nous voyons tant de libéralités

«que vous exercez pour nous; quand nous voyons les

«beaux fleuves qui coulent à nos portes, qui nous vien-

«nent du bout d’une province à l’autre nous apporter

«nos vivres et nos nécessités, qui, comme des chariots

«vivants, conduisent sur nos bords ce que notre pro-

«vince ne saurait nous donner... Que dirons-nous, ô

«Père de bonté, quand nous considérons ces rosées

«du ciel, ces pluies fécondes qui arrosent nos terres par

«vos soins, lesquelles en une nuit font paraître mille

«petites fleurs et autant d’herbes vertes qui se présen-

«tent pour nous servir. C’est vous qui plantez, qui

«arrosez et donnez l’accroissement à toutes choses.

«Il semble, ô grand tout, que vous craignez que

«quelque chose nous manque. Il est vrai que vous

«le devez faire pour montrer votre bonté et votre

«providence, et non pas notre mérite ...»

M. Olier parcourt ainsi les diverses œuvres de la création et de la conservation. Il consacre ailleurs plusieurs pages à exprimer son admiration pour l’ordre de la Providence qui unit les hommes entre eux par des besoins multiples et qui met tant de créatures au service de chacun de nous, pour nous procurer la nourriture, le vêtement, le logement et les agréments de la. vie .

§ II. — NÉCESSITÉ D’UNE SAGE RÉSERVE DANS L’USAGE DES CRÉATURES, POUR SE MAINTENIR DANS L’ORDRE ÉTABLI PAR LA DIVINE PROVIDENCE.

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Ces sentiments de M. Olier nous montrent quels ont dû être ceux d’Adam innocent. Dieu avait communiqué au premier homme une grâce abondante, et il avait répandu sa bénédiction sur les créatures, pour qu’il en usât avec sagesse et sobriété, et qu’il goûtât dans cet usage une jouissance légitime, une félicité temporelle qui ne l’éloignerait pas de son créateur, qui l’élèverait même à lui, par reconnaissance et amour, comme à la source unique de tout bien. Les créatures n’étaient donc pas, dans cet état, un obstacle pour l’homme; elles étaient plutôt un moyen d’aller à Dieu. Cet ordre primitif a été troublé par la désobéissance de l’homme. A peine se fut-il révolté contre Dieu, qu’il sentit en lui-même un désordre dans son être, qui l’avertit que sa chair se révoltait contre lui; il avait perdu l’empire que Dieu lui avait donné sur lui-même. Dieu se retira alors des créatures, comme nous l’a dit M. Olier, en ce sens, qu’il cessa d’accorder à l’homme la grâce qu’il lui avait donnée de pouvoir en jouir sans danger pour son âme; il dut plutôt s’imposer des privations, et assurer son salut par la vigilance et par la mortification. Il dut lutter contre un instinct mauvais qui l’inclinait à jouir des créatures pour lui-même, sans rapport à Dieu.

Le Saint-Esprit nous a dit les suites de notre déchéance et les dangers que nous courons dans l’usage des créatures, en nous avertissant, dans le livre de la Genèse, que l’esprit et le cœur de l’homme sont portés au mal dès son enfance: Sensus et cogitatio humani cordis in malum prona sunt ab adolescentia ; et c’est bien dans ce sens aussi que nous pouvons entendre ce que l’auteur inspiré du livre de la Sagesse nous enseigne, à l’occasion des idoles; que les créatures sont une cause de tentation pour les hommes et comme un piège sous le pied des insensés: Creaturæ Dei... factæ sunt in tentationem animabus hominum, et in muscipulam pedibus insipientium .

Nous en faisons l’expérience tous les jours, on pourrait dire à tout moment; les saints eux-mêmes éprouvent cette inclination vers les choses sensibles, qui demande une attention continuelle pour ne pas passer de l’usage à l’abus. Saint Augustin décrit d’une manière touchante, et fort instructive pour nous, cette inclination dangereuse pour les âmes, même les plus exercées dans la pratique du bien; c’est dans le livre de ses Confessions, où il nous parle de la curiosité des yeux, de la sensualité des oreilles trop sensibles à l’harmonie des sons, de l’appétit pour les aliments. Voici comment il parle des aliments: «Jusqu’à ce que ces corps corruptibles soient revêtus d’incorruptibilité, nous sommes obligés d’en réparer les ruines par le boire et par le manger... Vous m’avez appris sur cela, Seigneur, à ne prendre les aliments que comme des remèdes; mais quand je veux passer, de l’état fâcheux de la faim et du besoin, à l’état plus tranquille où nous nous trouvons quand nous avons donné à la nature ce qu’il lui faut, la sensualité me tend ses pièges dans ce passage; car la volupté s’y trouve: il faut nécessairement passer par là pour arriver à ce soulagement dont nous ne saurions nous priver. Au lieu donc que l’on ne doit ni boire ni manger que pour la santé, le plaisir se met de la partie et me fait faire pour lui ce que je ne crois faire que pour le soutien de mes forces. Or, l’un va bien plus loin que l’autre; ce qui suffit pour la santé ne suffit pas pour le plaisir. Il arrive même souvent qu’on ne voit pas bien si c’est encore le besoin du corps qui nous fait manger, ou si ce n’est point la volupté qui nous trompe et qui nous emporte, et l’âme est assez misérable pour aimer cette incertitude: car, comme elle espère s’en faire une excuse, elle est bien aise de ne pas voir les bornes de ce qui suffirait pour sa santé, afin que le prétexte du besoin lui donne lieu de satisfaire la volupté. Je suis tous les jours aux prises avec ces tentations, et dans cet état j’appelle à mon secours votre main toute-puissante, et vous expose mes agitations et mes peines.»

Saint Augustin fait des considérations semblables sur le sens de l’ouïe et de la vue; il remarque dans les satisfactions les plus légitimes en elles-mêmes, de la musique, de la vue des belles choses, un danger de sensualité contre lequel nous devons nous tenir en garde .

Cette doctrine s’est perpétuée dans l’Église. De nos jours, le P. Roothaan, supérieur général de la compagnie de Jésus, a expliqué en ces termes la doctrine de saint Ignace sur l’usage des créatures. La première manière d’honorer Dieu dans l’usage des créatures est de s’élever, par la considération des choses créées, à la connaissance du Créateur... La seconde est de régler cet usage selon la nécessité ou l’utilité... La troisième est de nous abstenir de l’usage des biens délectables, par la mortification. «Cette troisième manière, dont l’application était si facile dans l’état d’innocence, est devenue, dit le P. Roothaan, dans l’état de la nature déchue, d’une nécessité extrême et devrait être, je ne dis pas fréquente, mais presque continuelle; en sorte que si, dans la pratique, nous n’employions pas cette manière de faire servir les créatures à notre fin, nous manquerions infailliblement de fidélité et de modération dans la deuxième, et nous nous rendrions absolument incapables de la première. Car si l’homme n’est pas constamment le maître de lui-même dans l’usage des créatures, il est hors de doute qu’il excédera les bornes de la tempérance et que, loin de s’élever au Créateur par la considération et l’usage des créatures, il demeurera attaché à la matière, qui se changera pour lui en une fange dans laquelle il s’enfoncera tous les jours de plus en plus .»

Il est donc bien vrai que les sens nous portent au mal et que les créatures nous détourneront de Dieu, pour nous attirer à elles, si nous ne nous mortifions pas. L’esprit supérieur tend en haut, et la chair nous incline et nous fait descendre en bas. Faclus sum mihimetipsi gravis, dum spiritus sursum et caro quærit esse deorsum ; d’où il résulte que «nous devons

«nous en détacher par la foi et être séparés de tout

«en affection ,» comme nous l’enseigne M. Olier.

Dieu a miséricordieusement pourvu aux besoins de nos âmes. Nous disions que, dans l’état primitif, il éclairait l’homme innocent et l’attirait à lui par les créatures; il continue à se servir d’elles pour nous montrer une partie de ses beautés et nous faire admirer la conduite de sa providence. Les âmes chrétiennes considéreront avec admiration et avec une filiale reconnaissance, les œuvres qu’il a produites et qu’il conserve pour nous. M. Olier nous indique, dans sa Journée chrétienne, le fruit que nous devons recueillir du spectacle de ce monde; il entre dans beaucoup de détails; il nous donne des conseils et des pratiques pour le temps de la maladie et du retour à la santé ; il nous apprend ce qu’il convient de faire quand on va aux champs ou à la promenade, quand on découvre les beautés de la campagne, quand on voit le soleil, la terre, les herbes, les fleurs, les fruits, quand on entend le chant des oiseaux. Toute la nature parle à une âme attentive.

Mais il nous invite à réfléchir sur la conduite de Dieu, qui, à la suite du changement opéré dans l’homme par l’effet de son péché, a établi un moyen pour le connaître plus parfaitement, et pour nous détacher des créatures, afin que, dans l’usage que nous en faisons, elles ne nous nuisent pas. Ce grand moyen, c’est la bienheureuse venue de Jésus-Christ. Dieu se manifeste à nous en son divin Fils, bien plus parfaitement que dans la création du monde. «Il

«a mis en lui, nous dit M. Olier, l’image de la beauté

«divine; il y a mis toutes les grâces qui peuvent

«être hors de sa majesté. Si bien qu’en lui, il veut

«qu’on le connaisse; que toute créature jette les

«yeux sur ce portrait, et qu’on le connaisse plus

«saintement et plus purement que dans l’être gros-

«sier du monde. En lui, en ses paroles paraît plus de

«sagesse qu’en tout l’univers, plus de puissance que

«dans la création. En sa mort, il parait plus de jus-

«tice de Dieu que dans tous les châtiments de l’an-

«cienne loi; en ses miracles, plus de merveilles que

«dans les générations passées; en son extérieur,

«plus de beauté que dans toutes ces campagnes par-

«semées de fleurs; en son intérieur, plus de sagesse

«et de science que dans tous les anges. En un mot,

«il comprend plus de perfection qu’il n’y en a dans

«toutes les créatures, et il nous montre mieux en

«lui seul ce que c’est que Dieu, que ne peuvent faire

«toutes les images les plus pures de la divinité .»

CHAPITRE IV.

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CORRUPTION DE LA NATURE HUMAINE PAR LE PÉCHÉ. NÉCESSITÉ DE LA GRACE. — BAIANISME.

On sait que les théologiens expliquent diversement les effets du péché originel. Les uns disent qu’il nous à seulement privés des dons surnaturels, et des dons gratuits qu’on peut appeler préternaturels, comme l’immortalité ; de sorte que nous venons au monde dans les conditions où nous aurions pu être créés, dans l’état de pure nature. Les autres enseignent que le péché originel a, de plus, produit en nous un état de faiblesse, de convoitise pour le mal, de concupiscence, que saint Paul désigne sous le nom de péché, de loi de péché. Le premier sentiment parait plus en faveur depuis un certain temps; le second nous semble avoir été autrefois plus commun; on le jugeait plus en harmonie avec le langage de plusieurs saints docteurs et avec la doctrine de l’apôtre saint Paul. L’Église laisse aux écoles catholiques une entière liberté d’admettre l’une ou l’autre de ces deux opinions. M. Olier a suivi la seconde. «Il l’a poussée,

«dit le P. Faber, aussi loin qu’il lui était possible,

«sans dépasser les limites de l’orthodoxie.» Il ajoute:

«J’ai cru devoir blâmer les expressions dont M. Olier

«s’est servi, sans vouloir, en quoi que ce soit, man-

«quer de déférence envers un homme dont j’ai dit

«ailleurs que de tous les serviteurs de Dieu non ca-

«nonisés, dont j’ai lu la vie, il ressemble le plus à

«un saint canonisé .»

Nous accepterions volontiers le jugement de l’illustre oratorien. Il y a, dans les écrits de M. Olier sur la corruption de la nature déchue, des expressions qui, si on les prenait dans la rigueur littérale, seraient trop absolues; mais nous devons ajouter, qu’il a tenu le même langage que la plupart des auteurs mystiques de son temps, et que sa doctrine est toujours demeurée pure des erreurs condamnées par l’Église.

§ I. — M. OLIER NE PARLE PAS DE LA CORRUPTION DE L’HOMME DÉCHU AUTREMENT QUE N’EN ONT PARLÉ LES HOMMES DE SON TEMPS, LES PLUS RESPECTABLES PAR LEUR ATTACHEMENT AUX DOCTRINES DE L’ÉGLISE.

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Citons d’abord ce qui se trouve de plus fort dans les écrits de M. Olier sur cette matière. Il dit dans son Catéchisme de la vie intérieure: «Il en est des en-

«fants d’Adam comme des enfants d’un lépreux,

«dont la corruption est si grande que toute la masse

«de la chair et toute la substance sont corrom-

«pues... Il en est encore comme d’une source cor-

«rompue; les ruisseaux qui en sortent sont égale-

«ment corrompus et retiennent son infection. Notre

«chair, qui vient d’Adam comme de sa source, est

«remplie de la même malignité .»

Dans la Journée chrétienne: «Le corps des chrétiens

«n’a qu’un seul principe de vie, qui est le saint Esprit

«de Jésus-Christ... Saint Paul dit: Autant que vous

«êtes baptisés, vous avez été revêtus de Jésus-Christ,

«qui anime l’intérieur de votre esprit de ses dispo-

«sitions, de ses vertus et de ses mœurs. Tous ceux

«donc qui opèrent en ce principe et en ces dis-

«positions intérieures sont véritablement chrétiens;

«au contraire, qui n’est pas opérant en ce principe

«intérieur, n’est pas chrétien; et il répondra, au

«jour du jugement, de ce qu’il aura fait hors de l’es-

«prit de Jésus-Christ: car comme cet esprit descend

«dans le corps de l’Église, pour opérer par elle et

«pour l’animer d’une vie qui seule plaît à Dieu,

«celui qui aura voulu opérer en soi-même, en sa

«volonté, en son esprit, en son amour propre, sera

«réprouvé comme un membre d’Adam, qui aura

«opéré en chair et non pas en esprit. Les chrétiens

«sont en cela différents des païens, qu’ayant une

«même chair avec eux, ils ne vivent pas selon cette

«chair, mais selon les lumières et les sentiments de

«Jésus-Christ habitant en eux par son Esprit, depuis

«le baptême, où il leur a donné une vie nouvelle et

«un nouveau principe d’agir, auquel ils sont obligés

«d’obéir.» Quelques pages plus haut, l’auteur avait

dit: «La chair ne peut porter à Dieu; elle ne peut

«tendre qu’à elle-même, et par conséquent elle ne

«peut avoir de mouvement qu’au péché, par elle-

«même .»

Dans les Mémoires; «Nous devons nous confondre

«et nous humilier, voyant ce que nous sommes, qui

«est le néant et le péché ; et cette inclination pre-

«mière que nous avons de retourner dans notre ori-

«gine, qui est le rien, fait que nous commettons

«mille fautes qui se font par une défaillance du

«bien qui est une source perpétuelle du péché .»

Enfin dans le Traité des Mystères de Notre-Seigneur:

«La loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ me délivre

«de la loi de mort et de péché, c’est-à-dire de l’im-

«pression de la concupiscence, qui est dans les

«païens une loi absolue, une force, une véhémence

«et une impétuosité dessus eux, où ils n’ont point

«de force pour résister, si bien que c’est une loi de

«mort pour eux. Lex spiritus vitæ in Christo Jesu libe-

«ravit me a lege peccati et mortis .» (Ad Rom., VII, 2.)

Ces idées se rencontrent très fréquemment sous la plume de M. Olier, qui avait conçu une grande horreur pour ce que saint Paul appelle la chair. La lecture habituelle des épîtres de l’Apôtre, et les épreuves auxquelles il plut à Dieu de le soumettre pendant plus de deux ans, au début de sa vie sacerdotale, contribuèrent beaucoup à lui inspirer l’idée de l’impuissance de la nature pour opérer le bien, et de la corruption de l’homme déchu. Pendant ces épreuves, Dieu semblait lui avoir retiré la vertu naturelle qui soutient le corps; son âme était comme si elle n’avait pu gouverner les sens; il se trouvait, par rapport aux puissances spirituelles, dans des langueurs et dans une sorte d’hébétement qu’on ne saurait comprendre. Il ne se souvenait de rien, il ne pouvait rien apprendre; s’il voulait parler, les mots lui manquaient. Une autre peine bien autrement grave, et qui fit alors le tourment de son cœur, était que, privé de tous les dons surnaturels sensibles, fatigué par toute sorte de tentations, il se considérait comme réprouvé de Dieu .

Ces états amenèrent M. Olier à sentir très vivement ce qu’il y a dans l’homme de lui-même, et ce qu’il y a de Dieu, dans l’ordre de la nature, comme dans celui de la grâce. Nous tenons toutefois à constater qu’au fond il ne parle pas un autre langage que celui qu’ont employé de son temps, et dans les siècles antérieurs, les hommes les plus attachés aux doctrines de l’Église. Qu’il nous suffise de citer quelques paroles de saint Thomas, de sainte Thérèse, du cardinal Bona, de Corneille la Pierre, du bienheureux Grignon de Montfort, des vénérables pères de la Colombière et Jean Eudes, enfin du pieux auteur du livre de l’Imitation.

Saint Thomas, voulant expliquer le sens de ces paroles de saint Paul aux Corinthiens: Nonne carnales estis et secundum hominem ambulatis, nous dit: «Affectus rationis humanæ secundum ea quæ sunt carnis movetur, nisi spiritus hominis per spiritum Dei supra hominem elevetur; unde dicitur in Eccli., XXXIV: Sicut parturientis, cor tuum phantasias patitur, nisi ab altissimo fuerit emissa visitatio. Est ergo sensus, secundum hominem, id est secundum naturam humanam sibi a Dei spiritu derelictam; sicut et in Psalmo IV dicitur: Filii hominum, usquequo gravi corde, ut quid diligitis vanitatem et quæritis mendacium?... Nonne homines estis, scilicet carnales et non spirituales, utpote zelum et contentionem habentes pro rebus humanis ?» Parce qu’il est conforme à la nature humaine d’acquérir ses connaissances au moyen des sens extérieurs ou de la chair, le saint docteur conclut que les affections de la volonté se portent vers ce qui est de la chair, si elle n’est élevée au-dessus de la nature humaine par l’esprit de Dieu.

Sainte Thérèse: «C’est une grande vérité que, loin

«de rien posséder de bon par nous-mêmes, nous

«n’avons au contraire en partage que la misère, et

«que nous ne sommes que néant. Quiconque n’entend

«pas cela marche dans le mensonge; et plus on

«l’entend, plus on se rend agréable à la souveraine

«vérité .»

Le cardinal Bona donne comme une règle infaillible de discernement, pour l’appréciation du principe d’où procède une pensée, que toute idée bonne, tout instinct du bien, vient de Dieu; que toute pensée mauvaise vient de nous ou d’une cause extérieure et mauvaise; il s’exprime en ces termes: «Humani spiritus nomine quo intrinsecus movemur et incitamur, illum intelligi qui a natura nostra peccato originali infecta emanat, diximus. Illud ante omnia considerandum, quod hic instinctus, ideo ad malum semper impellit, quia homo per peccatum primi parentis a Deo desertus et in se ipsum relapsus, nisi gratia divina sublevetur, pravis semper subjacet concupiscentiæ motibus .»

Cornelius à Lapide, sur ces mots de saint Paul: Caro concupiscit adversus spiritum, dit: «Omnes potentiæ (hominis) per peccatum originale hoc concupiscentiæ fermento infectæ sunt. Dicuntur tamen caro, vel carnalis appetitus, per synecdochum a potiori parte, quia hic est potissimus, creberrimus, vehementissimus appetitus in homine, qui fere semper carnalis concupiscentiæ motus in eo suscitat .»

Le bienheureux Grignon de Montfort écrit dans une lettre aux amis de la croix: «Soyez bien per-

«suadés que tout ce qui est en nous est tout corrompu

«par le péché d’Adam et par nos péchés actuels;

«non seulement les sens du corps, mais toutes les

«puissances de l’âme; et dès lors que notre esprit

«corrompu regarde quelque don de Dieu en nous

«avec réflexion et complaisance, ce don, cette action,

«cette grâce devient toute souillée et corrompue, et

«Dieu en détourne ses yeux divins. Comme la chair est

«toute corrompue et criminelle, tout ce qui en naît

«est corrompu, et même, elle ne peut être soumise,

«par elle-même, à la volonté de Dieu .»

Le Père de la Colombière, méditant sur la chute de saint Pierre, dit: «J’ai conçu avec étonnement et

«avec frayeur combien nous sommes faibles: cela

«me fait frémir; j’ai en moi les sources et les semen-

«ces de tous les vices, il n’y en a pas un que je

«ne sois capable de commettre. Il n’y a, entre moi

«et l’abîme de tous les désordres, que la grâce de

«Dieu qui m’empêche de tomber. Que cela est humi-

«liant! que cette pensée doit donner de confusion

«aux plus saintes âmes !»

Le Père Jean Eudes, instituteur de la congrégation de Jésus et Marie, fait ces considérations sur la nécessité de l’abnégation: «Il est impossible que nous

«suivions Jésus, si nous ne renonçons à nous-mêmes;

«puisque de nous-mêmes nous ne sommes que ténè-

«bres, que péché, que mort, qu’enfer, et que les

«ténèbres ne peuvent pas suivre ou imiter la lu-

«mière; ni le péché, la grâce; ni la mort, la vie; ni

«l’enfer, le paradis... Notre esprit est tout plein de

«ténèbres et tout empoisonné du venin du péché...

«Le péché a perverti tout ce qui est en nous, au corps

«et à l’âme, depuis les pieds jusqu’à la tête. Il a

«rempli d’obscurité et de malice la partie supérieure

«de notre âme. Il a déréglé toutes les passions de la

«partie inférieure. Il a rendu notre chair esclave du

«péché, ce qui oblige saint Paul de l’appeler la chair

«du péché, le corps du péché, et le corps de la

«mort. Il a empoisonné tout le sang de nos veines

«et nous a fait naître enfants d’ire et de malédic-

«tion, Natura filii iræ (Ephes., II,3), à raison de quoi

«nous avons en nous la source de tout mal et nous

«sommes nous-mêmes un abîme de perdition et

«un vrai enfer. De là vient que renoncer à soi-

«même n’est pas une chose de conseil seulement,

«mais de commandement et d’obligation. C’est pour-

«quoi, si nous désirons avoir part à la régénération

«et rédemption de Jésus-Marie, en la grâce et salut

«du nouvel homme, il est nécessaire absolument que

«nous renoncions à tout ce que la génération d’Adam

«a mis en nous, c’est-à-dire au vieil homme et à nous-

«même .»

Terminons ces citations par les paroles bien connues de l’auteur de l’Imitation, qui a consacré deux chapitres à exposer les mouvements opposés de la nature et de la grâce, et à nous expliquer la corruption de la nature. Le pieux auteur affirme dans ces chapitres, comme il l’a fait dans plusieurs autres, que la nature se recherche en tout, qu’elle ne tend qu’à la satisfaction personnelle de l’homme, sans rapport à Dieu, ce qui est le fond de sa corruption et la cause de ses fautes. Natura se semper pro fine habet... Natura omnia ad se reflectit... Natura ad malum semper prona ab adolescentia... Ex te semper ad nihilum tendis .

Ces écrivains, et des milliers d’autres que l’on pourrait citer, se sont inspirés du langage de l’Église, disons mieux, des doctrines de l’apôtre saint Paul. Dans la prose que l’Église nous fait chanter, le jour de la Pentecôte, on dit au Saint-Esprit: Sine tuo numine, nihil est in homine, nihil est innoxium. Il n’y a donc rien de pur, rien d’innocent dans l’homme, s’il n’est animé et soutenu par le Saint-Esprit. Le concile d’Orange, dont l’autorité est si grande dans l’Église, a donné cette définition contre les semipélagiens: Nemo habet de suo, nisi mendacium et peccatum.

Nous avons invoqué de plus les épîtres de saint Paul, dans lesquelles il est affirmé que la chair n’est pas soumise à Dieu, et qu’elle ne peut pas l’être; que si nous vivons selon la chair, nous mourrons: Sapientia carnis inimica est Deo; legi enim Dei non est subjecta, nec enim potest .

Ainsi se justifie la proposition que nous avons émise: M. Olier n’a pas tenu, sur la corruption de la nature humaine déchue, un autre langage que celui d’un grand nombre d’hommes de son temps considérés comme parfaitement orthodoxes; en particulier le bienheureux Grignon de Montfort et le vénérable Père Jean Eudes, dont les écrits ont été examinés par la sacrée Congrégation.

§ II. — LA DOCTRINE DE M. OLIER SUR LA CORRUPTION DE L’HOMME DÉCHU, N’A RIEN DE COMMUN AVEC LES ERREURS CONDAMNÉES DANS BAIUS.

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Avant toute autre preuve de cette assertion, une observation se présente à nous, observation préjudicielle, qui seule pourrait nous suffire. L’histoire de l’Église de France au dix-septième siècle nous apprend que le jansénisme eut peu d’adversaires plus constants que M. Olier. Sans attendre une condamnation solennelle des opinions de Jansénius, il les tint comme déjà proscrites par la bulle d’Urbain VIII, et il voulut qu’au séminaire on les considérât comme telles. Lorsqu’il fut question de déférer au Saint-Siège les cinq fameuses propositions, il fit tout ce qui dépendait de lui pour procurer des adhésions à la lettre des évêques de France; il fournit, avec M. de Breton villiers et saint Vincent de Paul, les sommes nécessaires aux frais de voyage et de séjour à Rome, de trois députés envoyés pour solliciter et poursuivre la cause de la condamnation de ces erreurs. Dès que la bulle d’Innocent X eut été publiée, il dévoila dans ses discours aux paroissiens de Saint-Sulpice, dans ses entretiens et dans ses lettres, les manœuvres insidieuses des sectaires, les pièges qu’ils tendaient aux fidèles . Nous reviendrons sur ces faits avant de terminer notre travail, quand nous rappellerons sommairement les travaux de M. Olier, comme curé de Saint-Sulpice, ce qu’il fit pour préserver sa communauté et sa paroisse des erreurs du jansénisme; ne sommes-nous pas autorisé à conclure, à priori, que ce prêtre vénérable n’a jamais eu la moindre attache aux erreurs de Baius?

Une autre observation importante, est qu’il ne faudrait pas soupçonner de baianisme un écrivain pour cela seul que l’on surprendrait dans son livre une proposition qui, prise matériellement, et en elle-même, abstraction faite du contexte et de la doctrine connue de cet écrivain, serait semblable à une des propositions condamnées dans Baius. Tout le monde sait que ces propositions sont condamnées in sensu auctoris, et que quelques-unes fort innocentes, si on les prenait isolément, sont fausses ou perfides dans le sens de l’auteur: c’est le sens que le Saint-Siège avait en vue quand il les a condamnées.

La doctrine de M. Olier sur la corruption de l’homme déchu comprend ces trois idées: 1° L’homme déchu est enclin au mal dès son enfance. 2° Cette inclination n’est pas une force irrésistible qui le prive de sa liberté morale. 3° Les païens eux-mêmes conservent cette liberté, et ils sont responsables devant Dieu de leurs actes mauvais quand ils pèchent.

I. — Que nous ayons tous une inclination au mal dès notre enfance, personne ne peut le contester; nous avons vu l’auteur de la Genèse l’affirmer en termes exprès. «L’inclination première que nous avons de

«retourner dans notre origine, qui est le rien, fait que

«nous commettons mille fautes qui se font par défail-

«lance du bien, et qui est une source perpétuelle de

«péché.» Ces paroles de M. Olier, que nous avons citées plus haut, ne doivent pas s’entendre d’une inclination naturelle qui nous ferait aspirer au néant, à l’anéantissement de notre être, mais d’une tendance au mal, qui est le rien; c’est ainsi que l’auteur de l’Imitation nous a dit: Ex le semper tendis ad nihilum. Le sens est le même dans les deux écrivains. Toute créature, par cela seul qu’elle est créature, qu’elle n’est rien par elle-même, est sujette à la défaillance, si la main toute-puissante qui lui a donné l’être, ne la soutient dans son existence et dans la pratique du bien. A plus forte raison voyons-nous cette inclination dans la créature déchue de son état primitif par le péché originel, auquel sont venus le plus souvent s’ajouter beaucoup de péchés actuels.

II. — Cette inclination au mal ne va pas cependant jusqu’à priver l’homme de sa liberté. M. Olier n’est pas moins affirmatif sur cet article. Il repoussait, comme une odieuse calomnie, qu’on l’accusât de nier la liberté et de confondre le surnaturel. «Ils (les jansénistes) en

«viennent jusqu’à ne pouvoir souffrir et regardent

«comme une hérésie, quand on prêche... que les com-

«mandements sont possibles, que l’on résiste souvent à

«la grâce... La raison qu’ils allèguent pourquoi ils

«s’élèvent avec tant de feu dans l’Église, c’est parce

«que, disent-ils, nous sommes tous pélagiens et semi-

«pélagiens, que nous donnons tout à la nature, et

«rien à la grâce. Nous répondons à ces messieurs

«que nous ne donnons rien à la nature de toutes les

«choses surnaturelles, que nous reconnaissons que la

«grâce en est seul le principe... Nous disons que nous

«ne pouvons aucun bien de nous, que nous pouvons

«et faisons le mal par nous; et quoique Dieu nous

«offre et nous présente sa grâce, nous ne laissons

«pas de nous porter au mal, pouvant faire le bien .»

Voilà, sans aucun doute, le dogme de la liberté bien reconnu. M. Olier le suppose constamment dans ses écrits, dans ses lettres, dans sa direction. Comment un homme qui ne cesse, de nous exhorter à combattre nos mauvais penchants, à pratiquer la mortification, aurait-il douté de la liberté ? Expliquant, dans le Catéchisme de la vie intérieure, les paroles de saint Paul sur les combats de l’esprit contre la chair et de la chair contre l’esprit, il nous dit: «D’un côté, le Saint-Esprit,

«qui est en nous, nous porte au mépris, à la pauvreté,

«aux souffrances. Et, de l’autre côté, notre chair

«désire l’honneur, le plaisir, les richesses. Notre

«âme peut se jeter du côté qui lui plaît, ou bien

«adhérer à l’Esprit par la grâce, ou bien s’y oppo-

«ser, en adhérant à la chair, par sa propre ma-

«lice , etc.» Il écrivait à un homme du monde,

pour lui inspirer une salutaire défiance de lui-même:

«Depuis la dégradation, la chair est si corrompue, si

«faible pour le bien, si portée au mal, que sa vérita-

«ble définition est une espèce d’impuissance de se

«défendre du péché. Sa pente y est si grande, que

«si elle y résiste dans quelque occasion, elle y suc-

«combe en d’autres; et quand, enfin, elle ne s’y

«précipite pas, c’est un effet de la bonté de Dieu,

«qui la soutient, contre son inclination, au-dessus de

«la nature .»

Il parlait donc d’une impuissance morale, non absolue, et il supposait que l’homme, par ses forces naturelles, toujours pourtant avec le concours de Dieu, peut résister au mal, dans quelques occasions. Nous avons vu que, suivant le pieux écrivain, cela est toujours possible, avec la grâce de Jésus-Christ, le Saint-Esprit nous faisant triompher de la nature.

III. — Les païens eux-mêmes ne sont pas privés de liberté ; ils répondent à Dieu de la violation de la loi naturelle, dans la mesure où elle leur est connue.

Il est dit dans la préface de la Journée chrétienne:

«Depuis le péché, ces traits de ressemblance avec Dieu,

«si purs et si saints, ont été effacés, et l’homme est de-

«venu si perverti et si corrompu qu’il n’est presque rien

a resté en lui de ce qu’il avait reçu de Dieu. L’image

«de la divinité y est bien demeurée, mais gâtée et

«souillée dans ses principales beautés. L’àme accom-

«pagnée de ses trois puissances capitales, l’entende-

«ment, la volonté, la mémoire, qui représentent

«l’essence de Dieu et les trois personnes divines, est

«à la vérité dans son entier, quant à son être natu-

«rel; mais pour les avantages dont il l’avait revêtue,

«qui la rendaient si considérable et qui faisaient sa

«beauté, savoir la sainteté et le regard de Dieu en

«toutes choses, elle les a absolument perdus ...

«S’il y a quelque chose en nous qui ne soit point pé-

«ché, c’est-à-dire corrompu par le péché dans nos

«puissances, nous en devons rendre grâces à Dieu,

«qui l’a opéré par sa bonté .»

M. Olier disait, au rapport de son disciple, M. de Bretonvilliers: «Tout ce qui n’est point la foi, ou en-

«gendré de la foi, porte ordinairement au péché, ou

«est péché soi-même;» donc les œuvres des infidèles

ne sont pas toujours des péchés .

Mais comment entendre le passage produit plus haut, où il est parlé d’une force irrésistible qui entraîne les païens vers le mal? Les païens étaient-ils dans la nécessité de pécher? la vertu du sang de Jésus-Christ ne s’est-elle pas étendue sur eux pour leur procurer les secours nécessaires? M. Olier dit dans cet endroit que la loi de vie en Jésus-Christ nous délivre de la loi de péché et de mort qui entraîne ceux qui y sont soumis, avec une véhémence qui leur ôte la force de résister. Quels sont ceux-là ? Il nous l’explique deux pages plus bas. Ce sont ceux «qui vivent selon

«la chair et dans la chair; qui goûtent les mouvements

«de la chair et y adhèrent... L’esprit étant étouffé

«dans la chair et se tirant d’un lieu infâme, où on lui

«ôte sa vigueur et sa vie .»

La vertu du sang de Jésus-Christ s’est étendue sur tous les hommes, dès l’origine du monde; nous verrons, dans le chapitre suivant, que, dès lors, le corps spirituel de Notre-Seigneur s’est formé des hommes dociles aux inspirations du Saint-Esprit; mais autrefois, comme aujourd’hui, beaucoup mettent obstacle à la bonne volonté de Dieu, se laissent aveugler et entraîner par leurs passions charnelles et sont sous la loi du péché, tandis que les hommes dociles à la voix de Dieu vivent dans une vraie liberté.

IV. — On voit, par ces citations et ces explications, ce qui distingue essentiellement la doctrine de M. Olier des erreurs condamnées dans Baius. L’homme, quoique déchu et enclin au mal, n’a point perdu sa liberté ; il peut en user pour correspondre à la grâce ou pour commettre le péché ; la force de la convoitise ne devient irrésistible en lui que par l’effet des mauvaises dispositions qui sont, par sa faute, un obstacle à la grâce.

Pour mieux connaître ces doctrines, qui ne sont nullement particulières à M. Olier, il est bon de considérer ce qu’il entendait par la chair et par l’esprit. L’homme chrétien, «dans toute la doctrine de

«saint Paul, dit M. Olier, est composé de deux choses:

«l’une se nomme la chair, et l’autre se nomme l’es-

«prit; c’est ainsi que se partage l’homme en l’Écri-

«ture .»

La chair, dans le langage de l’Apôtre, est le principe de toutes les inclinations qui nous portent au mal; c’est l’homme, en tant qu’il n’est pas régénéré, ou qu’il est opposé à la grâce du baptême. Ce terme ne convient donc pas seulement au corps et à la partie inférieure de l’âme, mais aussi à notre esprit quand il a des pensées et des mouvements conformes aux sentiments de la chair; et à la volonté elle-même, quand elle adhère à ces mêmes sentiments. Le principe de cette corruption est le démon, père de l’homme pécheur en Adam.

D’un autre côté, l’esprit, qui est l’esprit de Notre-Seigneur, habite dans le chrétien fidèle et lui donne des inclinations semblables à celles qu’il a mises dans la sainte âme de Notre-Seigneur; de sorte que le chrétien pense, juge, vit comme son divin Maître. Il pratique les vertus de religion, de charité, d’humilité, de détachement des choses créées; en un mot, il estime, il aime, il porte la croix.

L’âme de l’homme est ainsi sollicitée de deux côtés: elle devient esprit si elle adhère à Notre-Seigneur; elle devient chair si elle cède aux inclinations déréglées de la nature. Il n’y a donc dans le chrétien que l’esprit et la chair, les facultés naturelles étant comprises, selon qu’elles servent l’un ou l’autre, sous le nom d’esprit, ou sous celui de chair. Ainsi s’expliquent les paroles que nous avons citées dès le commencement de ce chapitre, telles que celles-ci: «Toutes les actions que nous faisons, qui ne sont pas faites par le mouvement du Saint-Esprit, par les sentiments de charité et les maximes de la foi, sont péché.»

Il est à remarquer que saint Paul, qui parle si souvent de la chair et de l’esprit, de la sagesse de la chair et de la sagesse de l’esprit, des œuvres de la chair et des œuvres de l’esprit, ne met pas de milieu entre l’un et l’autre. Les auteurs mystiques interprètent dans ce sens les épîtres de l’Apôtre, et ne parlent pas autrement que M. Olier. «Tout ce qui ne tend point à l’amour «éternel tend à la mort éternelle,» écrit saint François de Sales, dans son Traité de l’amour de Dieu . L’enseignement d’un très grand nombre de théologiens aboutit aux mêmes conclusions.

§ III. LA DOCTRINE DE M. OLIER SUR LA CORRUPTION DE L’HOMME DÉCHU NE S’ÉCARTE PAS DE CELLE DE PLUSIEURS GRANDES ÉCOLES THÉOLOGIQUES.

Table des matières

Quand les théologiens examinent si l’homme, livré aux seules forces de sa nature, peut accomplir les préceptes de la loi naturelle, quelques-uns du moins des plus faciles, ils sont partagés d’opinion .

Les Augustiniens et plusieurs docteurs de différentes écoles, comme Vasquez, Ripalda, jésuites, et autres, soutiennent que l’homme livré à lui-même, avec le seul concours général de Dieu, ne peut pas accomplir les préceptes de la loi naturelle, même les plus faciles; et qu’il pèche dans toutes ses œuvres s’il n’est pas soutenu d’un secours spécial de Dieu .

Le cardinal Noris prouve cette thèse par les canons du concile d’Orange, par l’autorité des saints Pères et surtout de saint Augustin. Benoît XIV justifie le cardinal des imputations de baianisme et de jansénisme, dans un bref adressé au grand inquisiteur d’Espagne le 31 juillet 1748 .

Ces théologiens, considérant l’homme tel qu’il est dans l’état présent, le libre arbitre affaibli par le péché originel, concluent de leur système que, sans un secours spécial que nous a mérité Notre-Seigneur, toutes les œuvres des infidèles sont des péchés. Juxta concilia et Patres, dit le docte Ripalda, voluntas suis relicta viribus, nihil potest, nisi superbiam et peccatum.

Les thomistes ne partagent pas ce sentiment: ils soutiennent que l’homme déchu peut, avec le libre arbitre qu’il a conservé et le concours général de Dieu, observer les commandements les plus faciles, résister à des tentations légères. Ils soutiennent aussi qu’il n’y a pas d’actes indifférents in individuo, comme parlent les théologiens, en sorte que tout acte est bon ou mauvais, selon le principe qui nous a dirigés et les circonstances dans lesquelles nous avons opéré. S’il s’agit de chrétiens en état de grâce, unis par conséquent à Dieu par la charité, comme à leur fin dernière, toutes leurs actions délibérées sont des actes méritoires, dans l’ordre surnaturel, pourvu qu’ils les accomplissent en se proposant une fin honnête. Ils seront, au contraire, coupables, et leurs actes seront déméritoires, quand ils agiront pour leur seul plaisir; car cette fin n’est pas morale, elle ne peut pas se rapporter à la gloire de Dieu. «In illo qui gratiam habet, dit saint Thomas, oportet vel meritorium, vel demeritorium esse: quia sicut malus erit demeritorius, sic etiam bonus erit meritorius; quia cum charitas imperet omnibus virtutibus, sicut voluntas omnibus potentiis, oportet quod quidquid ordinatur in finem alicujus virtutis, ordinetur in finem caritatis: et cum omnis actus bonus ordinetur in finem alicujus virtutis, in finem caritatis ordinatus remanebit et ita meritorius erit, et sic comedere et bibere, servato modo temperantiæ, meritorium erit in eo qui caritatem habet, qua Deum ultimum finem vitoe suœ constituit .»

M. Olier était donc autorisé à dire, avec les augustiniens et de célèbres théologiens d’autres écoles, que l’homme ne peut par lui-même, sans un secours spécial de Dieu, que nous a mérité Jésus-Christ, faire aucune bonne œuvre; qu’il ne peut que pécher, s’il est abandonné à lui-même; avec saint Thomas et son école: lu qu’il n’y a point d’actes délibérés qui soient indifférents; 2° que toutes les actions faites sous l’inspiration de la chair sont mauvaises; 3° que tous les actes produits, en vue d’une fin honnête, par un homme en état de grâce, sont méritoires pour le ciel; parce que le Saint-Esprit qui vit en lui, par la charité habituelle, les anime et les sanctifie.

Il n’a écrit son Catéchisme, son Introduction et sa Journée chrétienne, que pour les âmes chrétiennes qui tendent à la perfection.

CHAPITRE V.

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JÉSUS-CHRIST.

Nous n’avons pu considérer les misères profondes de l’homme déchu, sans porter nos pensées sur le Rédempteur que Dieu promit miséricordieusement à nos premiers parents après leur chute, Jésus-Christ, notre Sauveur, l’objet le plus habituel des méditations de M. Olier. Nous ne devons pas exposer la doctrine de ce bon prêtre sur tous les mystères de Jésus-Christ, mais seulement sur les points qui demandent quelque explication.

§ 1. — CONCEPTION DE NOTRE-SEIGNEUR DANS LE SEIN DE LA SAINTE VIERGE. — PRÉPARATION DE LA SAINTE VIERGE A CE GRAND MYSTÈRE. — UNITÉ DE PERSONNE EN NOTRE-SEIGNEUR.

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Quand les temps déterminés par la sagesse divine pour donner au monde un Sauveur furent arrivés, Dieu prépara une Vierge, telle qu’il l’avait conçue dans ses conseils éternels. M. Olier, exposant à un ami de confiance, probablement son directeur, les pensées qu’il avait eues le jour de la nativité de cette auguste créature, lui écrivait: «D’abord que je fus en orai-

son, je vis en esprit la très sainte Trinité regardant

«le chef-d’œuvre de ses mains, la très sainte Vierge

«naissant sur la terre, et je remarquai sa grande

«complaisance dans la vue et le regard de ce divin

«objet. Je me réjouissais de voir mon divin Tout et

«les divines personnes prendre leur plaisir en elle.

«C’était le premier objet de leur solide contente-

«ment qui eût paru dans le monde. Je voyais que,

«depuis la chute d’Adam, elle était l’unique objet de

«leur pleine complaisance sur la terre, parce que

«tous les hommes étant dans le péché, elle seule avait

«été sans offense et avait paru parfaite dans sa

«beauté. Cette complaisance d’un Dieu infiniment

«sage pour une créature me paraissait une chose

«admirable, mais elle ne me surprenait pas, voyant

«que cette créature était le chef-d’œuvre de son

«amour, en qui il avait mis tant de richesses et de

«trésors. Je voyais alors comme il fallait concevoir la

«grandeur des perfections de la sainte Vierge par la

«grandeur de l’amour que le Père éternel portait à

«son Fils bien-aimé, et comme cet amour est infini

«et n’avait point de bornes dans l’étendue des biens

«qu’il voulait lui faire, il lui avait aussi donné une

«mère, aux perfections de laquelle il n’y avait rien

«de comparable: qu’ainsi il mettait en elle tout ce

«qu’il pouvait et qu’il savait devoir contribuer à

«rendre une âme parfaite et digne de porter son

«verbe, qui, sortant de son sein, devait trouver hors

«de lui un sein et une demeure convenable .»

Cette bienheureuse Vierge, conduite au Temple dès sa plus tendre enfance, par l’inspiration du Saint-Esprit, y vécut l’espace de quinze ans, nous dit M. Olier, «en prières et en la contemplation des mys-

«tères de son Fils, auxquels alors elle ne pensait avoir

«aucune part qu’en qualité de servante. Elle priait

«pour les hommes avant que Jésus-Christ vint au

«monde; elle le souhaitait incessamment et l’attirait

«sur nous par des attraits et des charmes plus puis-

«sants que ceux de tous les prophètes ensemble.

«Dum esset rex in accubitu suo, nardus mea dedit odo-

«rem suavitatis. Mes prières et mes charmes ont été si

«puissants, qu’ils ont excité Dieu à quitter son repos et

«à sortir du lit de sa paix et de sa béatitude pour

«venir reposer dans mon sein .»

La pensée de M. Olier, comme il s’en explique dans ses Mémoires, est que Dieu, touché des prières ardentes de la Vierge, prévint en sa considération le temps où il avait résolu d’envoyer le Messie; le Verbe de Dieu avança sa venue dans le monde.

Que la sainte Vierge ait attiré le Fils de Dieu en elle par sa profonde humilité et par l’ardeur de ses prières, nous n’en doutons pas; qu’en sa considération Dieu ait avancé le moment qu’il avait déterminé pour le mystère de l’Incarnation, c’est une pensée pieuse que M. Olier a exprimée, comme ont fait bien d’autres auteurs mystiques, mais sans la présenter comme un article de doctrine certaine. D’ailleurs, il ne serait contraire ni à la sagesse ni à l’immutabilité de Dieu de former des desseins absolus, qui seront infailliblement exécutés dans le moment déterminé, et des desseins conditionnels, comme serait celui d’envoyer son Fils au monde à telle époque, si les prières des âmes saintes ne le portent pas à la prévenir. D’après un ordre de la Providence qui se révèle à nous dans le précepte de la prière, il y a des grâces que nous obtiendrons ou dont nous serons privés, selon que nous aurons prié dans de bonnes conditions, ou que nous aurons négligé de prier. Ainsi Dieu aurait bien pu, dans une idée première, déterminer un temps pour envoyer son Fils au monde, et, dans une seconde idée, décider de prévenir ce temps en accédant aux humbles prières qu’il savait devoir lui être adressées par la sainte Vierge. Nous n’insistons pas sur ce point; nous n’avons pas de motif de le discuter.

Quand donc le moment heureux de la venue du Sauveur fut arrivé, l’archange Gabriel fut envoyé à la sainte Vierge; voici comment M. Olier s’exprime sur ce mystère. Dès que la Vierge a donné son assentiment à la proposition que Dieu lui fait par l’organe de l’ange, le Saint-Esprit discerne et choisit dans le corps de cette bienheureuse vierge la partie la plus pure de son sang; il la pénètre de sa vertu vivifiante et de sa sainteté, pour qu’elle puisse être présentée au Père éternel et devenir la chair du Verbe; de sorte, comme dit l’Église, que le Fils unique de Dieu, n’ait point horreur d’entrer dans le sein de la Vierge, Non horruisti Virginis uterum, mais qu’il y habite avec complaisance, comme il se plaît à habiter dans les temples consacrés par l’onction du Saint-Esprit. Le Saint-Esprit donne à cette chair «une âme qui fut unie au Verbe, au moment

«qu’elle entrait dans la chair, prévenant ainsi la subs-

«tance et la personne qui devait naître de cette union

«de l’âme et du corps; si ces deux parties ensemble

«n’eussent été mutuellement prévenues par le Verbe,

«qui, se présentant à elles au moment de leur union,

«qui était le moment où devait se former la per-

«sonne humaine, substitue ainsi, par une douce pré-

«vention, sa personne divine à la personne humaine

«qui se fût faite de leur union.

«O divin et adorable moment, secrète et inscru-

«table sagesse de Dieu en la formation de son Verbe

«fait chair: que de ressorts divins pour l’accomplis-

«sement de ce chef-d’œuvre inconcevable! Que cette

«personne divine, toute parfaite, est cause de biens et

«de perfections en l’âme et la chair de Jésus-Christ,

«formé en ce moment! Ce n’est pas un enfant, c’est un

«homme parfait, femina circumdabit virum. C’est un

«homme dont Adam, qui fut créé parfait, n’est qu’une

«figure simple et très légère, et qui marque quelle

«sera la sagesse, la perfection et la parfaite ressem-

«blance du second homme. Ce ne sera pas une image

«et simple ressemblance de Dieu; ce sera son essence

«même et le Verbe parfait, Verbum abbreviatum. Ce

«sera ce Verbe qui dans l’éternité représentait la

«substance du Père dans son immensité. Mainte-

«nant le Verbe est abrégé, cette parole est rétrécie;

«elle représente pourtant les perfections adorables

«de Dieu en ses mœurs et sa conduite .» Il est certain en effet, que le Père Éternel ne se manifeste

pas au dehors, par Jésus-Christ, selon tout ce qu’il est

en lui-même; nous n’étions pas capables, nous simples

créatures, de recevoir en nous-mêmes cette lumière

infinie.

M. Olier revient très souvent sur les desseins de Dieu, et sur son œuvre dans l’Incarnation du Verbe; nous nous bornerons, pour le moment, à ce qu’il en dit dans un endroit de ses Mémoires.

«Parce que notre grand Dieu voulait recevoir cette

«gloire (la louange qui procède d’une claire con-

«naissance de la chose qu’on glorifie) hors de lui et

«par une nature inférieure, il fait dessein de se

«servir de son Verbe et de le joindre à une nature

«raisonnable, capable de le connaître, et en le con-

«naissant tel qu’il est, de l’aimer, le louer et l’ho-

«norer; et comme il voulait même être glorifié dans

«toute l’étendue de son être, il veut que cette nature

«raisonnable et intellectuelle soit jointe à la nature

«grossière et corporelle: si bien qu’il joint ensemble

«les deux natures, spirituelle et corporelle, en une,

«pour être loué et honoré de tout l’être. Il fait un

«composé des deux, dont une partie est esprit, et

«l’autre corps: ce composé s’appelle nature humaine.

«Il forme cette nature qui comprend tout être pos-

«sible, au moins tout être créé. Or dans toute la

«créature raisonnable il forme l’esprit le plus grand,

«le plus parfait, l’àme la plus belle, la plus vaste

«qui puisse être conçue, pour recevoir le plus de con-

«naissances et de lumières de Dieu qui puisse s’en

«concevoir. Pour le corps, Dieu le conçoit, et le

«forme, en ses idées le plus parfait et le plus ac-

«compli qui puisse être formé, Speciosus forma præ

«filiis hominum, le plus beau et le plus agréable; et

«à cet homme, si accompli, s’unit le Verbe divin, ce

«qui d’abord répand dans cet homme la claire vue

«de la grandeur divine, l’admirable et adorable es-

«sence, avec ses personnes divines, bref, lui com-

«munique tout ce qui se peut voir et se comprendre

«de Dieu, hors de lui-même .»

Ce que dit ici M. Olier, que le Verbe divin s’unit à cet homme si accompli, ne signifie pas que le Verbe divin s’unit à l’homme déjà formé par l’union du corps et de l’âme, avec sa personnalité humaine, ce qui serait en contradiction avec la doctrine qu’il a expliquée si soigneusement plus haut: il veut dire seulement que le Verbe s’unit à ces deux éléments si parfaits de la nature humaine, de l’union desquelles devait résulter un homme accompli; mais la création de l’âme, la formation du corps, l’union du Verbe, se firent simultanément, de sorte qu’il n’y eut, à aucun moment, de personne humaine, le Verbe divin ayani prévenu celte personnalité pour lui substituer sa personne divine, comme nous le dit M. Olier.

On trouve ailleurs d’autres expressions qui, prises dans leur rigueur littérale, seraient incorrectes et donneraient une fausse idée du mystère, mais qui s’expliquent facilement dans le sens de l’auteur. Ainsi M. Olier dit quelque part: «Le Père est dans le Fils, et le Fils

«dans le Père, quoique tous deux soient distingués

«par deux personnes opposées. Un Dieu en tous les

«deux fait l’unité parfaite. C’est ainsi que le Père ha-

«bitant en Marie, et le Fils en Jésus, tous deux n’é-

«tant qu’un en Dieu qui les unit, il se trouve que

«Marie, tabernacle du Père, et aussi Jésus-Christ, ta-

«bernacle du Fils, ne sont qu’une seule chose dans

«un même Dieu et fait une unité parfaite de tous les

«deux qui sont inséparables, indivisibles, et ne se

«peuvent éloigner l’un de l’autre .»

Dans ces phrases incidentes, M. Olier cherche à expliquer l’union morale, aussi parfaite qu’il est possible, entre Jésus et Marie sa sainte mère, plus parfaite encore aujourd’hui dans le ciel qu’elle n’a pu l’être sur la terre; il est bien loin de sa pensée de vouloir presser la comparaison entre l’union du Père éternel avec Marie, dans laquelle il habitait par sa grâce, comme dans son tabernacle, et l’union du Verbe avec la nature humaine. On ne peut pas dire, au sens littéral des mots, que le Fils demeurât dans Jésus, puisque le Fils et Jésus, c’est tout un; Jésus-Christ n’est pas le tabernacle du Verbe: le dire serait tomber dans l’hérésie nestorienne; mais le Verbe divin, le Fils de Dieu, habitait dans l’humanité et se manifestait par elle; c’est dans ce sens que l’humanité était le tabernacle du Fils de Dieu. On dit de même que l’âme est dans le corps comme dans son tabernacle, bien que l’âme et le corps, unis ensemble, forment l’homme.

§ II. — LUMIÈRES ET GRACES DE JÉSUS ENFANT DANS SA SAINTE HUMANITÉ.

Table des matières

M. Olier revient souvent sur cette communication de lumières divines faite à la sainte âme de Notre-Seigneur, dès le moment de l’Incarnation, et il nous est bon de nous arrêter un moment sur ce point pour mieux connaître les mystères de l’enfance de Jésus-Christ, et expliquer quelques difficultés qui pourraient naître du texte manuscrit du pieux écrivain.

I. — «Jésus-Christ ne voyait rien de nouveau qui le

«surprit, car au premier moment de sa conception,

«il entra en jouissance de son Père, par une partie,

«et vit en lui tout ce qui s’y peut voir et tout ce que

«Dieu peut manifester de soi, hors de soi-même, si

«bien qu’en ce moment, il commença de voir et

«d’aimer, autant que Dieu peut être vu et aimé de

«la créature; et ensuite Notre-Seigneur loua Dieu

«aussi parfaitement qu’il peut être loué. Alors notre

«Dieu commença d’être honoré, loué, estimé, glo-

«rifié, reconnu, remercié, aimé et adoré autant qu’il

«le peut être .» C’est bien en ce moment solennel

de son entrée dans le monde que Notre-Seigneur

s’offrit à son Père, à la place des victimes prescrites

par la loi mosaïque. Ingrediens mundum dicit....: Holo-

cautomata pro peccalo non tibi placuerunt...., corpus au-

tem aptasli mihi, lune dixi: Ecce venio...., ut faciam,

Deus, voluntatem luam; paroles qui manifestent, tout à

la fois, et les lumières de la sainte âme de Jésus-Christ,

et son zèle pour la gloire de Dieu . M. Olier écrit dans

le même sens, en son traité des Attributs divins: «Dieu

«engendre le Verbe incarné dans un moment et le

«fait homme parfait dans ce moment-là même, mulier

«circumdabit virum. La femme environnera l’homme

«et l’engendrera aussi parfait dans sa raison que s’il

«avait les trente-trois ans, dans lesquels il est mort,

«n’étant pas plus savant, ni plus avancé dans la sa-

«gesse, qu’il ne l’était au moment de sa génération

«dans le ventre de sa mère, dans lequel Dieu versa

«la plénitude de sa sagesse et de sa science .»

Cette sagesse, cette science ne se manifesta pas tout d’abord à l’extérieur, dans toute son étendue. «Le

«divin intérieur de Jésus, ajoute M. Olier, est la chose

«du monde la plus belle et la plus admirable qui

«soit au-dessous de la divine Majesté, au-dessous des

«trois personnes adorables. Rien n’est semblable à

«vous, ô mon Jésus, en votre intérieur, rien n’est

«égal à vous, et plût à Dieu que je puisse être éter-

«nellement abîmé dans l’adoration de votre sainteté.

«O âme divinisée, qui n’a rien de l’infirmité qui pa-

«rait au dehors de votre personne! O mon Jésus,

«qu’on est trompé en vous voyant, et qu’on voit peu

«de choses de vous, quand on vous contemple seu-

«lement par le dehors .»

A l’extérieur, en effet, on ne voyait qu’un faible rejaillissement des perfections de l’intérieur; on croyait même remarquer un progrès en science et en sagesse pendant son enfance. «Dieu en son Verbe, dit encore

«M. Olier, communia l’âme de Jésus-Christ à ses per-

«fections, qui allaient augmentant et croissant tous les

«jours. Puer crescebat et confortabatur, plenus sapien-

«tia... Proficiebal sapientia et ætate et gralia apud Deum

«et homines . Dieu allait toujours communiquant

«nouvelles vertus et nouvel accroissement de perfec-

«tions divines, selon que la sagesse du Père ordon-

«nait, et cela se manifestait aux yeux de ses parents...

«Et quoique Dieu fut tout entier dans son Fils et que

«le Verbe fût totalement uni à l’âme de Notre-Sei-

«gneur; ornée par conséquent de toutes les vertus

«et perfections au souverain degré, qui ne pouvaient

«être augmentées en leur fonds, il se manifestait pour-

«tant par ses opérations et ne les opérait pas avec

«égalité et uniformité, agissant tous les jours avec

«plus de force et de vigueur .»

Selon cet ordre de Providence, Notre-Seigneur, dans son enfance, obéit à Marie et à Joseph, et se laisse conduire. «Dieu le Père, dit M. Olier, se rendait visi-

«ble à lui, sous saint Joseph. La sainte Vierge et

«saint Joseph représentaient ensemble une seule et

«même personne de Dieu le Père... Saint Joseph était

«à Jésus-Christ l’image de son oratoire, où il adorait

«son Père éternel et lui rendait tous les devoirs de

«sa religion. Il voyait en lui les décrets de son Père

«et il entendait sa parole prononcer par la bou-

«che de ce grand saint. C’était l’oracle de Jésus-

«Christ .»

Ainsi Notre-Seigneur, plein de grâces et de vérité dans sa sainte humanité, comme il convenait au Fils unique de Dieu, recevait de son Père céleste, par l’organe de Marie et de Joseph, la direction qu’il devait suivre, et il ne manifesta, jurant le cours de sa vie, les trésors de sagesse qu’il possédait en son intérieur, que dans la mesure qu’il jugeait convenable.

II. — M. Olier, on l’a vu, est aussi explicite qu’on puisse l’être sur la science de Notre-Seigneur depuis le moment de sa conception. Il s’est néanmoins élevé une difficulté sur sa doctrine à cet égard, parce qu’il semble affirmer quelque part que le Père éternel n’aurait révélé à Notre-Seigneur qu’après sa résurrection, des mystères qu’il avait voulu lui tenir cachés avant sa mort. Nous croyons utile, pour écarter cette difficulté, de citer une page entière des Mémoires dans lesquels M. Olier explique sa pensée.

«Il faut savoir qu’en Notre-Seigneur son âme était

«partagée comme en trois régions, la supérieure, la

«moyenne et l’infime . La suprême région de son

«esprit était dans la gloire, et ce que l’on appelle

«en philosophie et théologie communément la partie

«supérieure de l’âme, qui est l’entendement, la mé-

«moire et la volonté, qui est cette partie de l’âme

«qui se peut appliquer à Dieu et aux choses spiri-

«tuelles et même corporelles, par reconnaissance et

«par affection raisonnable; partie qui n’est point

«engagée en la matière, et qui n’est pas liée, ni oc-

«cupée, pour donner la vie au corps, ni pour animer

«les facultés de ses actions grossières; mais qui est

«seulement en liberté pour contempler et pour aimer

«ce qui lui est sortable, pourvu qu’elle ne soit point

«surprise et abusée par les sens, et cette partie d’elle-

«même qui prend part aux plaisirs et aux douceurs

«qu’ils goûtent. Cette partie, dis-je, nommée supé-

«rieure, est partagée en deux en Notre-Seigneur

«Jésus-Christ, c’est-à-dire qu’elle s’occupe diverse-

«ment aux choses, ou agit en deux manières diffé-

«rentes: car par une puissance absolue de Dieu, la

«même partie supérieure de son âme, selon une

«portion d’elle-même, jouit de Dieu dans la lumière

«de gloire, et néanmoins cette même puissance de

«Dieu fait que toute l’âme n’est point tellement ab-

«sorbée dans la gloire, qu’il ne lui reste encore quel-

«que chose de cette même portion, qui raisonne et

«s’applique aux choses en raisonnant, dépouillée ou

«dépourvue de cette lumière de gloire dans une autre

«portion d’elle-même.

«Or il faut encore savoir, pour la gloire de notre

«bon Maître, que ce qui lui restait d’entendement, de

«volonté et de mémoire, hors la possession et jouis-

«sance de la gloire, était tellement orné de dons du

«Saint-Esprit, dons de science, de discernement, d’es-

«prit, de lumière pénétrante qui sonde tous les cœurs

«et les secrets de l’âme, qu’il n’y avait lumière, ni

«connaissance des choses passées, présentes et à venir

«dont son entendement ne fut illuminé. Il avait en

«lui tous les trésors de la sagesse et de la science

«communicable hors de Dieu. Il avait en sa vo-

«lonté tous les sentiments les plus parfaits, les plus

«purs et les plus religieux, les plus amoureux en-

«vers son Père qui soient possibles, ce qui faisait

«ce beau paradis de son âme comme je l’ai déjà

«dit .»

M. Olier confirme ici ce qu’il a dit en plusieurs autres de ses écrits, que Notre-Seigneur a eu dès son enfance, dès le moment de sa conception, la connaissance parfaite de toutes choses, autant qu’une âme créée peut la recevoir de Dieu. Sous se rapport, il pense et il parle comme tous les théologiens; il est tout à fait opposé à ces hérétiques du sixième siècle, de la secte des eutychéens, et signalés sous le nom de agnoêtes, qui furent condamnés par les Pères, pour avoir dit que Notre-Seigneur avait été, dans son enfance, ignorant comme le reste des hommes. Seulement, et ici vient une question de philosophie sur laquelle il est permis de penser autrement que lui; il a cru que la partie supérieure de l’âme, où sont l’intelligence et la volonté, peut être considérée sous deux aspects différents: en tant que Jésus-Christ jouissait de la lumière de la gloire, de la vue intuitive de Dieu, de l’amour béatifique, et en tant qu’il était encore dans les infirmités de la vie mortelle: comprehensor et viator, comme disent les théologiens. Dans l’état glorieux où il est établi par le mystère de l’Incarnation, il avait une pleine connaissance des choses; dans l’autre partie, l’âme de Notre-Seigneur n’avait pas, selon M. Olier, une connaissance parfaite de certains mystères. Dieu les lui tenait cachés en quelque chose, jusqu’au jour de la résurrection .

Il est difficile de comprendre comment on peut concilier en Notre-Seigneur, en tant qu’homme, une connaissance parfaite des choses dans la partie supérieure de l’âme qui jouissait de la lumière de la gloire, avec quelques obscurités sur certains mystères de l’avenir, dans laquelle son Père l’aurait laissé, selon l’autre partie de son âme... Est-il bien plus facile de comprendre comment, dans une même âme, a pu se concilier une suprême béatitude avec une suprême tristesse? Nul catholique cependant ne doute que ces deux états ne se soient trouvés en Notre-Seigneur pendant sa vie mortelle.

Le cardinal Franzelin voit là un grand mystère. Il résout la difficulté par ces deux états de Notre-Seigneur que nous indiquions plus haut, parce que, dit-il, il y a une différence entre le mode de connaître et de vouloir dans l’homme, selon qu’il est dans l’un ou l’autre état. Il ajoute qu’il ne répugne pas à la puissance absolue de Dieu, d’établir un homme dans ce double état et de faire qu’il éprouve en même temps une très grande joie et une très grande tristesse, ce qui serait naturellement impossible. «Constat in humana natura Christi adhuc mortalis, fuisse duplicem seriem cognitiomim et volitionum, secundum duplicem statum comprehensoris et viatoris... Non est mirum nobis manere obscurum, et unum ex præcipuis mysteriis in persona Verbi incarnati, quomodo status uterque in eadem persona, secundum eamdem naturam humanam, simul constiterit. Id factum est singulari dispensatione Dei, qui sicut duas naturas in una hypostasi, ita etiam duos status, cœlestem secundum aliquid, terrenum secundum aliud, in una hypostasi et natura pro infinita sua omnipotentia et sapientia conjunxit .»

M. Olier raisonne d’après le même principe: lui aussi s’appuie sur la puissance absolue de Dieu, et il pense qu’il n’est pas impossible que Dieu, éclairant une partie de l’âme de Jésus-Christ de la lumière de gloire, ait voulu que la partie qui n’était pas dans la gloire, n’eût qu’une connaissance imparfaite de certains mystères, jusqu’au jour de sa résurrection. Ce serait donc par cette partie inférieure, selon laquelle Notre-Seigneur était voyageur et vivait comme serviteur de son Père, qu’il aurait dit à ses disciples: Je ne connais pas le jour du jugement.

Nous n’avons pas à nous prononcer sur la conception de M. Olier, elle est discutable; elle n’est certainement pas digne de censure .

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Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
391 səh. 2 illustrasiyalar
ISBN:
4064066314743
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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