Kitabı oxu: «La soutane aux orties»
Henri Leriche
La soutane aux orties

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066322687
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE VOCATION CHANCELANTE
DEUXIÈME PARTIE OPPRESSION ET RÉVOLTE
TROISIÈME PARTIE AMOUR BRISÉ
PREMIÈRE PARTIE
VOCATION CHANCELANTE
Table des matières
I
Avant l’invasion des chemins de fer, Nevers portait bravement son titre d’ancienne capitale de province. Sa position élevée sur le fleuve qui offre à l’œil de brillantes échappées, l’aisance de la vie et le luxe enfantés par le commerce et l’industrie, le caractère aimable, l’esprit vif et délié des habitants, en faisaient et en font encore un chef-lieu des plus agréables.
La cathédrale, qui se recommande plus par l’ampleur de ses dimensions que par ses beautés architecturales, est dédiée à saint Cyr; un vieux bas-relief, empreint de la crânerie naïve du catholicisme naissant, représente le patron du lieu, un bienheureux bambin de trois ans, triomphalement campé sur un sanglier superbe. Le château ducal n’est dépourvu ni d’originalité ni de grandeur; mais, Dieu merci, de nos jours, cet ancien repaire des énormités féodales n’abrite plus que l’hydre de la chicane.
On voit encore, et l’on voit avec plaisir, la maisonnette de maître Adam. A l’heure où commence cette histoire, une treille vivace court joyeusement autour de la porte et de la fenêtre cintrées, toutes grandes ouvertes au soleil. Parfois le grincement de la scie et le retentissement du marteau, partant de l’intérieur, accompagnés d’un gai refrain, contribuent à rendre plus présent à l’esprit le souvenir du menuisier-rimeur. Ecoutez! c’est de la couleur locale en chanson:
Aussitôt que la lumière
Vient éclairer nos coteaux,
Je commence ma carrière
Par visiter mes tonneaux.
Dans ces derniers trente ans de centralisation à la vapeur, Nevers, comme tant d’autres villes remarquables, a perdu en grande partie son cachet particulier sous le niveau du railway. Le seul refuge resté ouvert au rêveur, c’est le parc avec ses nappes de verdure et– ses grands arbres ombreux; et là encore l’affreux sifflement des locomotives vient-il souvent crier aux oreilles que le temps des rêves est passé!.
Le15juin1854, dès le matin, un jeune homme allait et venait, avec une visible agitation, dans l’une de ces belles allées désertes. Il pouvait avoir vingt ans au plus. Sa tenue simple, son extérieur modeste et timide, n’avaient rien qui attirât l’attention de prime abord. Seul, un observateur sagace eût deviné l’ardeur contenue sous cette apparente réserve. De temps en temps, il se retournait, le visage inquiet, interrogeant du regard l’espace qu’il venait de parcourir. Une crispation d’impatience contractait fugitivement ses traits; puis il s’arrêtait quelques instants, piétinant sur place; puis il reprenait sa promenade, traçant du bout de sa canne sur le sable des lignes saccadées. Évidemment il attendait quelqu’un.
Tout à coup sa physionomie, de sombre qu’elle était tout à l’heure, s’illumina comme par enchantement. Il n’était plus seul sous les grands arbres de l’avenue; à quelques pas devant lui, cheminait le trio le plus charmant: deux petites filles accompagnées de leur mère. La plus jeune enfant, se détachant du groupe, se mit à chasser devant elle un léger cerceau, proportionné à sa taille. C’était merveille de la voir, avec sa jupe bouffante et ses cheveux bouclés flottant à la brise, s’escrimer, de toute la vigueur de son petit bras, à dompter le joujou rebelle. Chaque fois que le succès trompait ses efforts, elle se retournait pour quêter dans les yeux de sa mère un regard d’encouragement, et reprenait avec une ardeur nouvelle sa récréation laborieuse.
–Augusta! cria la mère, d’une voix câlinement grondeuse, ne courez pas tant, je vous prie; vous vous ferez mal.
Interdite par la sévérité de ce «vous» solennel, qu’on n’employait à son égard que dans les graves circonstances, la petite rusée se laissa tomber, moitié rieuse, moitié inquiète, sur la pelouse verdoyante qui bordait l’avenue.
La plus grande des deux sœurs, qui semblait âgée de six à sept ans, marchait sagement à côté de sa mère, questionnant et écoutant tour à tour. D’où venait ce contraste entre ces deux enfants presque du même âge? Hélas! la transition de la joie à la mélancolie est parfois si brusque, même chez les enfants! Il suffit souvent d’une circonstance fortuite pour éveiller dans l’âme des tendances endormies. Qui sait? peut-être Louisa avait surpris des larmes dans les yeux de sa mère, et c’en avait été fait pour elle de la turbulence naturelle à son âge.
Notre jeune homme, tout à l’heure si agité, s’en allait maintenant, à distance respectueuse, absorbé dans une muette contemplation. Ses yeux suivaient avec complaisance les ébats de la plus jeune enfant, pour se reporter sur la mère avec un mélange indéfinissable de vénération et de tendresse.
Quelle était cette femme, qui fixait si passionnément l’attention de notre rêveur? Un long voile, qu’elle écartait de temps à autre pour sourire à la petite Augusta, ne permettait d’entrevoir qu’imparfaitement ses traits. Sa démarche était d’une rare distinction. Sa mise, d’une extrême simplicité, était, en quelque sorte, ennoblie par la grâce du mouvement. Un châle léger, jeté en écharpe, trahissait les richesses de la taille souple et cambrée. Chaque fois qu’elle répondait aux questions de l’enfant qu’elle tenait par la main, sa voix laissait involontairement vibrer dans l’air les plus pénétrantes intonations. Tout, dans cette femme, respirait un parfum, éclatant comme malgré elle, de jeunesse et de beauté.
Le parc était redevenu désert depuis plus d’une heure, quand notre promeneur songea à rentrer chez lui, le cœur ivre d’enthousiasme et l’imagination grosse des projets épistolaires les plus audacieux. Il s’enferma dans sa chambre et calligraphia cinq ou six lettres, qui lui parurent toutes plus ridicules les unes que les autres. Partagé entre la passion et le respect, il ne savait quelle tournure donner à l’expression de ses sentiments. Telle phrase disait trop, telle autre trop peu. Ce passage était trop hardi peut-être; cet autre était insignifiant à force de timidité. Enfin, s’avisant du moyen qu’il eût dû employer d’abord, il laissa courir librement sa plume, sans contrôler ce que lui dictait son cœur. Sa lettre définitivement cachetée, il s’esquiva habilement, car il était étroitement surveillé. Dans la rue, il se débarrassa d’un camarade importun pour aller, seul, songer sur les bords de la Loire, Quand il se crut assez loin du bruit et des regards, il descendit s’asseoir dans un enfoncement de la rive.
–Ma foi, dit-il en s’étendant sur un beau gazon, je puis bien me l’avouer une bonne fois, je suis un fier original!.
Cette facétie, qu’il se lançait à lui-même pour se donner du courage, produisit un résultat tout contraire. Par un phénomène psychologique où la volonté s’efface complètement, cette épithète d’«original», dont il venait de se gratifier sans arrière-pensée, fit lever dans son esprit toute une volée de souvenirs affligeants. En laissant ses idées flotter au fil de l’eau, il se reporta au temps, encore peu éloigné, où sa mère et quelques familiers de la maison le qualifiaient ainsi, sans prétendre, certes, lui faire un compliment.
Léon Fernin était né de parents peu favorisés de la fortune et habitant une petite ville du Morvan. A l’âge de deux ans à peine, il avait eu le malheur de perdre son père. Négociant assez cossu pour un modeste chef-lieu de canton, M. Fernin joignait à une honorabilité parfaite une forte dose de sens commun. C’était bien là le protecteur, le guide qui eût convenu à Léon; mais, il y a longtemps qu’un poète l’a dit, la mort a des rigueurs à nulle autre pareilles.
A sept ans, Léon, enfant gâté s’il en fut jamais, ne voulant pas se séparer d’un sien camarade qui entrait au collège, avait signifié qu’il voulait l’y suivre. On avait condescendu à cette fantaisie, autant par faiblesse que pour se débarrasser de ce véritable enfant terrible. Enrégimenté dans les recrues universitaires, Léon se faisait remarquer par une dissipation et une paresse bien excusables à son âge.
Cependant, Mme Fernin, jeune encore, glissait peu à peu, depuis la mort de son mari, sur une pente fatale à beaucoup de veuves: de simplement religieuse qu’elle se contentait d’être par le passé, elle se faisait dévote insensiblement. Bien que ne manquant pas d’esprit naturel, elle ne voyait rien, ne jugeait de rien que par les yeux et d’après l’avis de son directeur. C’était, de la part de cette âme fidèle, une abnégation entière de ses sentiments et de sa raison devant le prestige de la robe ecclésiastique. Son bonheur était au comble lorsqu’elle pouvait réunir à sa table cinq ou six prêtres de la ville et des environs, et deviser avec eux de l’avenir de son cher enfant.
Cela était fort bien. Mais qu’arriva-t-il par suite de ces conférences autour de la nappe? Tandis que le jeune Léon, à quelques lieues de là, se gourmait avec un condisciple turbulent ou mauvais joueur, usait le fond et surtout les genouillères de ses pantalons dans la poussière des classes et des salles d’étude; pendant qu’il labourait le dur terroir du pensum, armé de la classique plume à trois becs, espèce de charrue qu’il commençait à tenir d’une main exercée; pendant ce temps-là, disons-nous, on décréta d’autorité sa vocation à l’état ecclésiastique.
Mais l’atmosphère universitaire n’était-elle pas dangereuse pour cette âme désormais destinée à Dieu? Évidemment, oui. On’ avait décidé, en conséquence, qu’on retirerait Léon du collège pour le mettre au petit séminaire. Les vacances approchaient. M. le curé se chargerait de diriger l’enfant. Le vicaire essaierait de lui inculquer les premiers principes de latinité. Rien ne devait être négligé pour défricher, d’une manière orthodoxe, l’esprit et le cœur du jeune Léon.
Peut-on imaginer rien de plus déraisonnable, et rien de plus fréquent néanmoins, que de fixer à l’avance et d’une façon irrévocable l’avenir d’un enfant? Que de ses premiers instincts, des goûts de son bas âge, on tire des inductions sur ses aptitudes futures, rien de mieux. Mais qu’on dise opiniâtrément: «Mon garçon sera juge, soldat ou prêtre,» une semblable présomption, par cela seul qu’elle choque le bon sens, est exposée à bien des mécomptes.
On ne saurait croire combien de mères rêvent pour leur fils «la vie calme et retirée du presbytère, la paisible royauté du saint lieu, les fonctions à la fois humbles et sublimes du sacerdoce». Qui d’entre nous n’a connu quelqu’une de ces bonnes âmes, dont l’ambition suprême est de voir leur enfant «s’enrôler dans la phalange sacrée»?
Voici comment Mme Fernin raisonnait avec elle-même:
–D’abord, pensait-elle, mon fils est d’une complexion faible et délicate.
Ce début n’était pas parfaitement juste; mais on conçoit les craintes d’une mère prompte à s’alarmer, souvent sur des apparences chimériques. A dire le vrai, la constitution frêle, mais nerveuse, de Léon eût paru pleine d’avenir à l’œil froidement investigateur d’un capitaine de recrutement.
–Je ne suppose pas, continuait la maman dévote, que la santé du pauvre enfant se fortifie avec l’âge. Donc, quel état peut mieux lui convenir que l’état de prêtre?.
Dans les syllogismes de sentiment, antipodes du syllogisme d’Aristote, les prémisses, comme on le voit, sont les très humbles servantes de la conclusion.
Sa conscience maternelle ainsi formée, Mme Fernin taillait sournoisement sa large part dans le gâteau de l’égoïsme le plus raffiné. Son fils une fois prêtre, songeait-elle avec délices, il habiterait une cure, oh! une cure de campagne, pour commencer. Elle se retirerait auprès de lui. Sans partage elle posséderait son affection; pas de femme, pas d’enfants pour lui disputer son cœur!.
Eh! mon Dieu, de tous les égoïsmes humains, celui-là, certes, est bien le plus excusable. Si la rigoureuse équité s’accordait toujours avec la nature, quoi de plus juste, en vérité, que d’acquitter, s’il était possible, la dette d’amour contractée envers une mère, de lui rendre soins pour soins, tendresse pour tendresse, sacrifices pour sacrifices, jusqu’au jour suprême où, les rôles étant changés, on la couche en pleurant dans la tombe, elle qui, en chantant, nous couchait dans le berceau!.
Léon en était là de ses réflexions douces et mélancoliques, lorsque je ne sais quel fil se brisa dans la trame de ses pensées. Sortant brusquement de sa rêverie par une de ces boutades saugrenues et réalistes qui lui étaient familières dans ses accès d’impatience ou d’ennui:
–Bah! dit-il en se levant pour reprendre le chemin de la ville, tout le monde ne peut pas se faire prêtre; sans quoi cette affreuse baraque de société courrait le risque de crouler promptement!.
II
De tous les fonctionnaires subalternes, le plus modeste, le plus inoffensif en apparence, mais le plus important, le plus terrible en réalité, c’est, à coup sûr, le facteur de la poste aux lettres. Chaque jour, ce débonnaire employé s’en va, distribuant sur son passage l’espoir et la crainte, la joie et les larmes, le bonheur et la désolation; et cela avec l’insouciance du nuage qui, poussé par le vent, promène au hasard sur la campagne la rosée bienfaisante ou l’orage dévastateur.
Combien d’amants sentent leur cœur battre à se rompre, au pas seul de ce Mercure administratif! Combien d’âmes, passionnées par l’absence ou froissées par l’oubli, concentrent toutes leurs angoisses sur son humble coffret, véritable boîte de Pandore, d’où s’envole même l’espérance!.
Le16juin1854, le facteur déposa, rue de la Préfecture, une enveloppe à l’adresse de Mme la baronne Laure de Comberouse. Quand la femme de chambre entra au salon pour la remettre à sa maîtresse, à peine celle-ci, absorbée dans sa rêverie, s’aperçut-elle du bruit que fit la porte en s’ouvrant.
–Une lettre pour madame.
–Pour moi? fit la baronne surprise, et. par la poste?
–Oui, madame, par la poste; le facteur vient de la poser à l’instant.
–C’est singulier!… ajouta la baronne, pendant que Suzette sortait.
En effet, c’était un événement dans sa vie que la réception d’une lettre. Elle examina attentivement la suscription, sans y découvrir le moindre indice révélateur.
–De qui peut me venir cette lettre? pensa-t-elle, de plus en plus intriguée; le timbre est de la ville; pourquoi m’écrit-on par la poste?
Tout à coup elle pâlit.
–Peut-être quelque nouveau malheur… se dit-elle, toute tremblante d’hésitation… oui, sans doute encore quelque fàcheuse aventure qu’on n’ose m’apprendre de vive voix… Je lirai plus tard, dans une heure.
Et ses yeux se portèrent résolument sur la pendule, comme pour dater l’échéance de l’engagement qu’elle prenait vis-à-vis d’elle-même. On voit que la curiosité n’était pas le défaut dominant de la baronne. Avant qu’une jeune femme arrive à dépouiller ainsi «le vieil homme», il faut qu’elle ait bien souffert. Sous le coup d’un triste pressentiment, elle voulait, en quelque sorte, s’accorder à elle-même un sursis. Pour les esprits jeunes, que n’ont pas encore émoussés de cuisantes déceptions, l’incertitude traîne avec elle un cortège d’anxiétés dévorantes; mais les âmes durement secouées au vent des tribulations trouvent une sorte de repos dans la diversité des chances qu’elle présente.
Quel était le chagrin rongeur qui minait cette existence? Était-ce la perte d’un mari tendrement aimé qui avait jeté sur ce beau front le voile éploré des veuves? La petite Augusta et sa sœur ainée étaient-elles deux fleurs s’épanouissant sur une tombe? Hélas! non. Faut-il donc demander compte à la mort de toutes nos douleurs? La vie n’est-elle pas déjà un assez riche écrin de misères?
Ah! la triste affaire que le mariage, quand le mariage n’est qu’une affaire!. Il arrive parfois que les deux époux se sont mutuellement trompés. La farce jouée, les masques tombent des deux visages; et alors –le beau malheur!–les deux conjoints ne manquent pas d’une certaine analogie avec les aruspices du vieux temps, lesquels avaient peine à se regarder sans rire. Mais le malheur affreux, forgé par nos lois et jusqu’à ce jour irréparable, c’est lorsque la dissimulation n’a existé que d’une part; c’est lorsqu’une âme franche et loyale s’est donnée tout entière, et qu’en retour elle n’a reçu qu’un nom et des devoirs. Telle était la plaie qui saignait sans trêve au cœur de la baronne.
Elle vivait entièrement retirée du monde, avec ses deux petites filles et sa fidèle Suzette. Pour concilier son besoin de solitude avec ses devoirs maternels, elle s’était résignée à placer ses enfants, une partie de la journée, dans un pensionnat peu éloigné de sa demeure. Presque chaque matin, elle les y conduisait elle-même; et c’était pour elle l’occasion de jouir d’une délicieuse promenade dans le parc, sans éveiller l’attention des curieux. Dans l’après-midi, Suzette allait les reprendre pour les ramener à la maison. De cette façon, la pauvre mère se procurait quelques instants de liberté pour ne songer qu’à elle-même, pour dégonfler son cœur oppressé et retrouver dans les larmes la force de sourire au retour de ses enfants.
Dans cette triste situation, on comprend sans peine qu’une lettre fut mal venue, habituée comme l’était la baronne à prêter d’avance une fàcheuse signification aux messages qui lui parvenaient. Le plus souvent, c’était une lourde pierre qui venait brutalement tomber au milieu du lac de ses songeries mélancoliques où, parmi les ombres, elle saisissait quelques gracieuses images fugitives.
En ce moment, elle était à demi couchée sur un large divan. A côté d’elle reposait un volume fermé: Mathilde, Mémoires d’une jeune femme. Cette lecture l’attachait par certaines analogies entre elle-même et l’héroïne du roman d’Eugène Sue. Peu à peu, le livre lui avait glissé des mains; et, suivant le cours de ses pensées, elle comparait son triste sort au bonheur calme dont elle eût pu jouir si, quelques années auparavant, la grande loterie du mariage lui eût été moins fatale.
Tout à coup, faisant effort sur elle-même et se rappelant que l’abnégation du martyre était désormais son lot, elle se leva lentement et alla prendre sur la cheminée la lettre qu’elle y avait jetée tout à l’heure. Elle la décacheta, debout, devant la glace, et, se lançant elle-même un regard d’encourageante pitié, elle se prépara à parcourir rapidement la feuille suspecte.
Mais, dès les premiers mots, elle s’arrêta, interdite. Se reprenant à lire, comme si elle n’eût rien compris d’abord, sa surprise alla croissant jusqu’à la stupéfaction. Enfin, parvenant à chasser de son esprit toute préoccupation importune, elle concentra son attention sur les lignes suivantes:
«Madame,
Vous serez étonnée en recevant cette lettre, car vous ne pourrez savoir qui l’a écrite. La voix qui vous adresse ces paroles sera touj ours inconnue de vous-. Mais qu’importe? Le mystère est de lui-même une chose si douce! Et d’ailleurs, sans ce mystère, mon indiscrétion serait-elle excusable?
Pardonnez-moi de faire passer sur votre front l’ombre de tristes souvenirs. Ne dirait-on pas que certaines créatures ont été invinciblement prédestinées à la douleur? Aux autres les joies bruyantes, les plaisirs étourdissants; à elles la tristesse recueillie et l’abondance des larmes. Le vœu le plus ardent, le besoin le plus impérieux pour elles, n’est-il pas vrai? c’est de rencontrer une âme qui les comprenne et leur réponde, une âme, miroir de la leur, où viennent se refléter leurs sentiments et leurs pensées.
Je ne sais, en vérité, pourquoi je vous dis tout cela. Il me semble que vous devez éprouver ce que j’éprouve; il me semble que nos deux âmes sont sœurs en infortune et saignent des mêmes blessures. Je crois aux pressentiments, et je suis superstitieux en tout ce qui se rattache au cœur. Et vous, répondez-vous franchement à vous-même: ne sentez-vous pas, à certains instants d’angoisse mortelle, le besoin d’être visitée dans votre solitude par une pensée sympathique?. Oh! s’il en est ainsi, laissez-moi vous écrire quelquefois, sans déchirer le voile mystérieux dont je veux vous entourer comme d’une respectueuse auréole.»
La baronne lut jusqu’au bout. Sa lecture terminée, elle tint quelques instants encore ses regards attachés sur l’écriture, comme cherchant à lire entre les lignes quelque indice du caractère de celui qui les avait tracées. Cette singulière lettre, dont tout à l’heure l’aspect lui répugnait, lui devenait maintenant douce et amie: loin de troubler sa chère solitude, elle répondait, au contraire, au plus intime de ses pensées.
C’est le propre des émotions fortes de réveiller en nous la mémoire du passé, pour y chercher des similitudes et des contrastes. La lettre de Léon, en frappant sur l’âme de la baronne, y fit vibrer, comme sur un timbre sonore, mille sensations palpitantes. Les sentiments qui s’agitaient en elle étaient trop tumultueux et trop confus pour qu’elle pût les maîtriser ou s’en rendre compte à elle-même. C’étaient des souvenirs riants et tristes à la fois, des images presque en même temps joyeuses et sinistres. Sa première jeunesse, escortée d’un essaim d’espérances et subitement désenchantée par le malheur, lui apparaissait semblable à une matinée de printemps brusquement assombrie par un orage.
Puis, à côté de son bonheur détruit, elle bâtissait rapidement un bonheur imaginaire. Mouvant édifice de sable, qui s’effondrait presque aussitôt! Fragile observatoire de l’âme, d’où son regard plongeait, éperdu, sur la terre promise à jamais fermée devant elle!.
Elle demeura longtemps immobile, la tête penchée dans ses mains. Quand elle releva son pâle visage, de grosses larmes sillonnaient ses joues.
–Il est donc vrai, dit-elle avec explosion, j’aurais pu être heureuse!.
Cependant, que devenait l’auteur de ce grand trouble jeté au cœur de la baronne de Comberouse? Une grâce d’état spéciale aux enthousiastes de toute espèce, c’est de pouvoir s’enfermer dans une utopie naïve, et d’y tourner avec amour la roue sans fin de leur fantaisie. Ainsi Léon trouvait tout naturel son projet d’écriré à la baronne «sans se faire connaître,»
–Signer mes lettres?. pensait-il; je ne le puis, ni pour elle, ni pour moi. Si ma hardiesse allait la blesser!. Je frissonne à l’idée seule de m’exposer à lui déplaire.
Et, en moins de quinze jours, il avait confié à la poste deux autres grandes tartines échevelées, dans le genre de celle qu’on a lue plus haut. Une fois prise dans cet engrenage, son imagination, à la fois ardente et craintive, n’entrevoyait aucune raison pour que ce manège prît fin.
Heureusement, la passion, qui mène touj ours l’homme, même à son insu, est plus logique que l’homme lui-même; or, il n’y a point de passion, si platonique et si honnête soit-elle en principe, qui ne veuille avoir, en fin de compte, le bénéfice de son désintéressement. Aussi, un jour que Léon se disposait à reprendre béatement son rôle d’écureuil épistolaire, il s’arrêta, décontenancé, devant cette simple obj ection, spontanément éclose dans sa cervelle:
–Mais, benêt que je suis! si j’ignore l’accueil fait à ma prose, autant vaut ne pas écrire?
Il laissa tomber sa plume, de découragement. Mais, loin d’abandonner la partie, il reprit, un instant après:
–Comment faire?
Jamais point d’interrogation ne s’était dressé devant son esprit en barrière plus infranchissable. Il se leva, et se mit à marcher rapidement dans sa chambre. Après avoir imité, durant dix minutes, le va-et-vient fiévreux d’un lion dans sa loge au Jardin-des-Plantes, il s’écria tout joyeux:
–Enfin!. je crois avoir trouvé.
S’étant recueilli un moment, il écrivit sans penser à mal:
«Écoutez: si mes lettres ne vous ont pas déplu, manifestez-le moi en laissant, lundi matin, une de vos persiennes entr’ouverte. Dans ce cas, vous recevrez prochainement une nouvelle lettre; sinon, à l’avenir, je garderai le silence.»
–Voilà qui arrange tout! se dit-il en manière de conclusion.
Il sortit pour aller glisser furtivement son pli à la boite. Il lui semblait que tout le monde dût pénétrer son secret. A partir de ce moment, une agitation terrible s’empara de lui. Deux grands jours éternels le séparaient du fameux lundi où il devait lire son arrêt de vie ou de mort dans l’attitude d’une persienne. Ses pas le portèrent naturellement vers la rue qu’habitait son idole; et ce ne fut pas sans de violentes palpitations qu’il regarda de loin, pour y familiariser ses yeux, cet honnête volet vert, qui pour lui allait se transformer en juge. Pauvre garçon! amoureux, sans le savoir… Car il n’y a qu’un enchanteur, l’amour, pour opérer de semblables métamorphoses, et prêter aux objets les plus vulgaires cette importance dramatique.
–Ah! çà, d’où viens-tu donc, avec ton air de conspirateur?… fit une voix bien chère à Léon, au moment où il rentrait, encore tout effaré d’émotion.
C’était la voix de sa tante Germille, chez laquelle il demeurait, vu la rigueur des circonstances.
III
Oh! l’excellente nature que tante Germille!… C’était une vieille fille, cependant; mais avec elle on ne se heurtait pas à cette sécheresse anguleuse, à cette froideur égoïste, qui sont l’ordinaire apanage des vieilles célibataires. Agée de quarante-huit ans, de taille moyenne, mince sans maigreur, alerte dans sa démarche, bien que légèrement voûtée, constamment vêtue de noir, et d’une propreté, d’une netteté irréprochable dans sa tenue, elle se recommandait tout d’abord par sa physionomie avenante et surtout par ses grands yeux noirs, tout luisants de bienveillance et de souriante malice.
Si elle avait traversé les belles années de sa vie sans accrocher conjugalement son cœur à quelque branche de la route, oh! ce n’avait pas été par répugnance, ni même faute d’envie. Mais la modestie excessive et l’extrême prudence dont la nature l’avait douée, pour son malheur, la paralysaient dans sa jeunesse au point de l’empêcher de prendre un parti.
Trois fois elle s’était vue à la veille d’abdiquer son titre de demoiselle, titre si léger et si doux tant qu’il est fraîchement porté, mais qui devient un lourd far-– deau quand les roses du printemps commencent à pâlir; trois fois elle avait reculé au moment suprême et décisif. La seule pensée de se présenter à la mairie et à l’église, de se donner en spectacle aux curieux, la faisait frissonner des pieds à la tête; puis, la peur de n’être pas infailliblement très heureuse en ménage achevait de glacer sa résolution.
De ses deux premiers mariages manqués, tante Germille s’était consolée sans peine; mais au troisième elle avait laissé son cœur. Il s’agissait alors d’un jeune et pimpant capitaine, dont les brillantes ëpaulettes et la petite moustache brune trottaient encore, à cette heure, dans les souvenirs de la vieille fille. Un beau jour, l’aimable officier, fatigué des interminables lenteurs de son adorée, avait sollicité et obtenu du service en Algérie, où peu après, disait-on, il avait vaillamment succombé. Tante Germille le pleura amèrement, se maudissant comme l’auteur de sa mort. Puis, avec le temps, ses innocents remords s’allégèrent pour faire place à une sainte illusion: elle s’habitua à se considérer comme veuve. Son cœur devint un tombeau fermé, sur lequel la main pieuse du regret grava lentement un nom chéri.
Moins la sensibilité de tante Germille s’était dépensée, plus les réservoirs en étaient riches et abondants. Mis en contact avec cette chère âme, Léon puisait dans ses rapports avec elle les plus douces consolations.
–Allons! ne deviens pas triste, lui disait-elle quand elle le voyait incliner aux noires préoccupations; je sais ce qui t’inquiète: tu penses à ta mère. Eh! mon Dieu, tranquillise-toi; elle deviendra raisonnable. Il y a de rudes étapes dans la vie!… Mais le temps est un grand médecin; s’il ne guérit pas radicalement toutes les blessures, il les cicatrise tant bien que mal.
En disant ces paroles, tante Germille donnait, pour son compte, au passé un gros soupir de résignation, et une émotion passagère faisait trembler sa voix.
–Mais, reprenait-elle bientôt en souriant, il ne faut pas se désoler pour si peu. Le beau malheur, ma foi, quand tu ne seras pas prêtre! Faute d’un moine, l’abbaye ne chôme pas, dit le proverbe. Et d’ailleurs, il y en aura touj ours assez sans toi, va. Ce n’est pas la quantité, c’est la qualité des ministres qui fait le bien de la religion. Sa vocation à chacun. La tienne, mon garçon, c’est de prendre courage, de livrer bataille à tes ennemis, puisque la vie est un combat, et de travailler à ton avenir. Puis, quand le jour sera venu, veux-tu que je te dise?… tu choisiras une jolie petite femme, qui t’aimera de tout son cœur. Ah! tu te dérides, enfin!…
Rien n’est bon au monde comme le cœur d’une vieille femme, quand elle est bonne. L’esprit jeune et fatigué s’y abandonne et s’y repose, comme un corps malade dans un lit moelleux et complaisant. Léon éprouvait un indicible soulagement à sentir bercer son chagrin par cette inoffensive gaieté, un peu verbeuse peut-être, mais toujours caressante et persuasive. Cette sérénité d’âme, par une contagion salutaire, le pénétrait intérieurement. Il se sentait toujours plus léger de cœur et plus disposé à l’espérance après une tirade de tante Germille.
Parfois, la mémoire du père de Léon, évoquée par la vieille fille, jetait une note grave dans ces entretiens familiers.
–Ah! si mon pauvre frère vivait encore, disait-elle, tu n’aurais pas tous ces ennuis; ce n’est pas lui, bien sûr, qui aurait souffert qu’on fit de son garçon un prêtre malgré lui. Dès lors, n’est-ce pas? c’est bien le moins que moi, sa sœur, je te défende dans la mesure de mon pouvoir? Aussi, je suis à mon poste, et j’y ferai bonne garde, j’en réponds!…
Digne et vénérable tante Germille! C’était elle qui faisait presque tous les frais de ces conversations, émaillées par elle d’argot militaire, reflet adouci de ses tristes pensées. Quant à Léon, il absorbait toutes ces prévenances affectueuses, toutes ces câlineries de langage, avec la satisfaction égoïste d’un convalescent qui se réchauffe et renaît aux bienfaisants rayons du soleil. Distrait par ses préoccupations secrètes, le pauvre garçon se bornait simplement à ne pas être ingrat avec préméditation. Et tante Germille ne lui en demandait pas davantage. Pour elle, c’était bien assez vraiment que son neveu lui permît de l’aimer à son aise. Elle se donnait tout entière, et elle était heureuse de se donner. Quelle belle occasion de reprendre une revanche contre sa destinée et de saisir, dans cette ombre de maternité, une décevante compensation aux joies que la vie lui avait refusées!
La confiance que Léon lui témoignait était, on le devine, strictement bornée à ses chagrins de famille. Hors de là, il se gardait bien de laisser pénétrer l’œil de sa tante dans certains replis de son intérieur. Et, à cet égard, la dissimulation lui était d’autant plus facile que sa confidente manquait nécessairement de cette perspicacité savante qui, en pareille matière, est le fruit de la seule expérience. Il concentrait donc en lui-même, avec une pudeur instinctive, et les troubles mystérieux que la jeunesse éveille, et la tendre préoccupation dont la baronne de Comberouse était pour lui invinciblement l’objet. D’ailleurs, quand bien même la disproportion d’âge, doublée du respect, n’eût pas été un obstacle à toute expansion de sa part, comment s’y fût-il pris pour confier à un autre des sentiments auxquels il ne pouvait encore donner lui-même un nom précis dans sa pensée?
Malgré tout le plaisir que tante Germille trouvait dans la société de Léon, elle l’engageait sans cesse à prendre les honnêtes distractions qui pouvaient s’offrir à lui au dehors. Mais elle exigeait qu’il lui rendit compte des instants passés loin d’elle et s’enquérait des détails avec une consciencieuse curiosité. Le moindre dérangement dans les habitudes de son neveu l’alarmait au dernier point. Si notre rêveur s’oubliait, le soir, à quelque promenade solitaire et rentrait plus tard que de coutume, elle l’attendait patiemment et ne se mettait au lit que lorsqu’elle le savait tranquillement couché dans sa petite chambre. Il souffrait parfois de cette maternelle inquisition. Mais le moyen de s’y soustraire? Et, si gênantes qu’elles soient, comment se plaindre d’attentions que l’on sait inspirées par la tendresse?
Cependant, l’inquiétude et l’agitation allaient croissant dans l’esprit de Léon. L’armateur qui vient de lancer en mer un vaisseau portant sa fortune, ne saurait se faire une idée des transes causées au pauvre garçon par l’envoi de sa dernière lettre et l’incertitude des chances qu’elle allait courir. Nous l’avons dit, deux longs jours le séparaient de ce qu’il appelait «son dénouement»; il eût été plus exact de dire «son début.» De ces deux journées, il passa la première assez bravement, c’est-à-dire en se suffisant à lui-même avec ses alternatives de crainte et d’espoir. Mais le second jour, qui était un dimanche, il se sentit tellement appauvri et épuisé par les sensations de la veille qu’il lui fallut recourir aux distractions extérieures.
Loin donc de fuir ses amis, comme il le faisait depuis quelque temps, il alla au-devant d’eux, et les trouva occupés à organiser une partie de cheval. Georges, guide et boute-en-train de la cavalcade, s’empressa de mettre à sa disposition un superbe alezan, un peu rétif, lui avoua-t-il franchement, mais que Léon accepta sans sourciller, malgré sa force au-dessous de la moyenne en équitation. On lui eût offert le diable en cheval qu’il ne l’eût point refusé: si grande était son envie de s’échapper de lui-même!
–Bah! pensa-t-il pour se donner de l’aplomb, c’est l’imprudence qui distingue l’homme de la brute!.
Certes, Dieu a paternellement agi en nous voilant l’avenir; les horreurs que nous y découvririons empoisonneraient pour nous l’heure présente. Mais, à défaut d’une science divinatoire bien complète, que ne sommes-nous doués, à tout le moins, comme certains animaux, d’une sorte d’instinct qui nous fasse flairer le danger? Il est des jours où la mauvaise chance, pareille au lion infernal dont parle l’Écriture, tourne et rôde autour de nous, guettant la minute favorable pour se ruer sur sa proie. Alors, nos anges gardiens! que faites-vous? Pourquoi ne pas nous avertir charitablement, quand vous nous voyez sur le point de commettre innocemment quelque grave sottise?… Si, ce jour-là, le bon ange de Léon eût été moins paresseux ou plus éveillé, et l’eût invisiblement tiré par la manche au moment de se mettre en selle, il lui eût épargné bien des souffrances physiques et morales; et nous n’aurions pas, nous, son humble historiographe, la douleur de raconter ses infortunes, au grand risque d’en faire rire le lecteur.
Le but de la promenade était une maison de campagne, située à deux lieues de Nevers et appartenant au père de Georges. Tout alla bien jusqu’aux grands peupliers qui bordaient l’avenue. A part quelques écarts peu dangereux, le cheval de Léon se conduisit assez sagement; l’allure tranquille et réglée de ses compagnons de selle réagissait sur lui. Mais arrivé dans le voisinage des prairies «qui lui avaient donné le jour», le reconnaissant quadrupède éprouva le besoin de saluer «sa Normandie» par quelques fantaisies chorégraphiques.
–Prends garde, Léon! cria Georges.
Léon redoubla d’attention, mais le cheval d’impatience. Comme tous les cavaliers inexpérimentés, Léon fendait la bouche de la bète, qui se cabrait.
–Rends la main, et ferme en selle! cria Georges de nouveau; tu nous attendras.
Léon obéit, et le cheval partit comme un trait. En ce monde, tout est heur et malheur. Notre écuyer improvisé, mais intrépide, éprouva d’abord la sensation enivrante que communique aux sens le formidable galop d’un cheval nerveux lancé ventre à terre. Mais, soit ennui de laisser ses camarades si fort en arrière, soit incertitude du but où l’emportait ce coursier de l’Apocalypse, il sabra brusquement, d’un revers de main, la bouche de l’animal, qui s’abattit roide.
Dans cette triste position, l’infortuné cavalier donna sa première pensée au lendemain. S’il était blessé!… s’il allait ne pas pouvoir courir à la persienne!… Cette appréhension, rapide comme l’éclair, lui fit plus mal que son mal. Il se releva par un effort énergique, et sentit une douleur sourde à la hanche droite, qui avait essuyé le choc. Ses camarades arrivèrent fort à propos pour aider ses pas chancelants. Heureusement, la maison n’était plus qu’à une faible distance. Il les conjura de ne rien changer à leurs projets et de battre la campagne, sans se préoccuper de lui en aucune façon. Pendant ce temps, entouré de livres, il trouverait dans le repos un soulagement complet.
Quand Léon se vit seul, étendu sur le lit de Georges, il débuta, comme bien on pense, par maugréer contre sa maladresse.
–Ah! se dit-il avec amertume, dès que ma peau sera moins précieuse qu’en ce moment, je me ferai casser le col, ou je deviendrai vite un cavalier de première force!.
Mais cette belle résolution, comme toutes les belles résolutions en général, ne remédiait pas au mal présent. Il fallut bien aborder de face le côté réellement inquiétant de la situation. Tante Germille surveillait Léon et le dorlotait comme un enfant. Le fâcheux accident de la matinée, si elle venait à le connaître, la mettrait aux champs; et elle n’entendrait pas raison sur le chapitre des soins à prendre et des ménagements à garder. Il fallait donc, à tout prix, tromper les yeux d’Argus de la tante; sans quoi, le lendemain… le lendemain était lundi!
Léon résolut d’appeler à son aide, en cette circonstance, toute la féroce dissimulation dont l’âme la plus naïve est capable en certains cas. Afin de se fortifier par un exemple imposant, il se remit en mémoire la vanité stoïque avec laquelle le bienheureux Loyola, avant de renoncer au monde, supporta les plus affreuses tortures pour échapper à une difformité physique, la claudication. Il avait, lui, Léon, des motifs bien autrement sérieux que ce freluquet béatifié, pour ne pas trahir ses souffrances!…
Le soir, on le ramena à Nevers en cabriolet. En quittant ses camarades, il leur recommanda instamment la discrétion sur sa mésaventure, et rentra chez lui clopin-clopant. Mais comme il se redressa en abordant la tante terrible! Après avoir esquissé en bloc sa partie de plaisir, il demanda grâce des détails, prétextant la fatigue du cheval pour se retirer.
–C’est vrai, dit la tante, tu as l’air harassé; va donc te reposer bien vite… Mais, ajouta-t-elle en le suivant d’un œil inquiet, on dirait que tu boites?…
–Ah! par exemple, ma tante, vous vous trompez! répliqua effrontément Léon, puisant dans sa volonté la force d’accomplir un prodige en miniature; un peu de courbature peut-être. mais voilà tout; demain, certainement, il n’y paraîtra plus.
Il appuya son mensonge d’un baiser plein de sincérité, et sortit d’un pas assez dégagé.
Hélas! l’homme propose et le hasard dispose. Tandis que Léon s’applaudissait de sa ruse et de son énergie, un misérable incident allait en ruiner tout l’effet. Ses amis n’avaient interprété le mystère qu’il implorait d’eux, relativement à sa mésaventure équestre, que dans l’intérêt de son amour-propre. Aussi, Georges ne se fit-il aucun scrupule de tout raconter à sa mère; et celle-ci n’eût rien de plus pressé, le lendemain, que d’envoyer, de bonne heure, quérir des nouvelles du blessé. Qu’on se figure, s’il est possible, l’étonnement de tante Germille.
–Mon neveu blessé?… vous rêvez!… répondit-elle brusquement.
Mais, après un silence chargé de réflexions:
–Il est tombé de cheval, dites-vous? Ah! çà, si je ne m’étais pas trompée?… Oui, c’est cela, hier soir il boitait bien réellement. Il m’aura menti… pour ne pas m’inquiéter, le cher enfant!
Et, ne tenant plus en place, elle allait et venait, trottant menu, dans la salle basse qui donnait sur la rue.
–Ah! voilà le docteur qui passe!… quelle chance!… c’est le ciel qui l’envoie…
Et, s’avançant sur le seuil de la porte:
–Monsieur Raymond!… monsieur Raymond!… cria-t-elle, par deux fois, dans la crainte de n’avoir pas été entendue d’abord.
Ce fut accompagnée du docteur qu’elle monta à la chambre de Léon. Celui-ci, en proie aux tiraillements d’un demi-sommeil fiévreux, se crut, au premier moment, le jouet d’un cauchemar. Quand le médecin lui eut adressé cette simple question: «Mon ami, qu’avez-vous?» sa voix resta prise à son gosier, comme dans les rêves qui nous oppressent pesamment. Cependant, il lui fallut bien reconnaître qu’il ne rêvait pas.
–Voyons, qu’avez-vous? répétait le docteur; où vous êtes-vous blessé?
Et, cette fois, les paroles étaient accompagnées d’un geste familier, et qui signifiait clairement l’intention de chercher le siège du mal.
–Mais, monsieur, je n’ai rien. je ne suis pas blessé. balbutiait Léon en rougissant, comme un écolier qui taille un mensonge en plein drap.
–Ne l’écoutez pas, docteur, ne l’écoutez pas! dit vivement tante Germille; je vous en prie, voyez bien ce qu’il a!. ajouta-t-elle en passant discrètement dans la pièce voisine.
Inspection faite de la hanche endommagée, le docteur ordonna l’application immédiate d’une douzaine de sangsues et un repos absolu. Léon était pâle comme un mort.
–Eh bien! ne voilà-t-il pas un beau malheur! dit tante Germille en rentrant: douze sangsues à monsieur; y a-t-il là de quoi effrayer un brave? Et puis, ne rien faire, cela est-il si fatigant?
Et, d’un ton doucement bourru:
–Vilain! fit-elle à Léon, n’avoir pas tout de suite avoué!. Aussi, on le campe aux arrêts; tant mieux! c’est bien fait!… Merci, docteur!
–Allons! il n’y a pas grand mal… un petit bobo tout simplement, dit M. Raymond en prenant son chapeau; les sangsues sans perdre une minute, et deux ou trois jours de repos; après quoi, vous pourrez recommencer, si le cœur vous en dit, mon jeune camarade. Ainsi donc, de la patience! de la patience!. répéta-t-il en sortant, suivi de la bonne tante, à peu près rassurée.
–De la patience! dit frénétiquement Léon, quand il fut seul. de la patience!
Ces mots: «de la patience» lui semblaient, en ce moment, renfermer la plus sanglante ironie.
–Mais, bourreaux! ajouta-t-il, vous ne savez pas le mal que vous me faites, en voulant me guérir!.
Le sang bouillonnait dans ses veines. Il maudissait ses amis, il se maudissait lui-même. Il jurait de ne jamais remonter à cheval. Il faisait, très sincèrement, le vœu d’entrer plus tard à la Trappe, si Dieu voulait opérer, séance tenante, en sa faveur une toute petite guérison miraculeuse. Il était fou.
–Qui sait? reprit-il en mordant ses draps avec rage… peut-être, en ce moment, songe-t-elle à me répondre par le signal indiqué?. Et, tandis qu’elle tremblera en me donnant ce précieux gage de confiance, je serai là, moi, étendu sur mon lit, tranquillement livré aux bêtes!. Que dis-je? tranquillement?. Ah! ce n’est pas mon flanc, c’est mon cœur qu’elles vont ronger!.
Pendant que Léon s’épuisait en plaintes stériles, la porte s’ouvrit de nouveau et la tante reparut, remorquée cette fois par l’honnête M. Morel, pharmacien de la vieille école, qui portait soigneusement un petit vase cylindrique, renfermant les bêtes libératrices.
–Bonjour, monsieur Léon, dit-il en souriant d’un air paterne.
–Avancez à l’ordre!… fit la tante, interpellant Léon d’un ton comiquement solennel.
Celui-ci, la tête cachée sous sa couverture, ne répondait pas.
–C’est moi, reprit le digne apothicaire, d’une voix insinuante; j’ai voulu moi-même vous administrer vos sangsues.
–Allez au diable avec vos sangsues! cria brutalement Léon, en se dressant comme un ressort.
–Comment! monsieur, essaya de dire sévèrement la tante, on contrevient à l’ordonnance du docteur!… on n’observe pas la consigne!…
M. Morel, son vase à la main, immobile et ébahi, eût pu poser pour une statue de la Stupeur.
Cependant, Léon, en entendant les lamentations grondeuses de sa tante, était retombé sur son lit avec découragement. Vaincu par les difficultés croissantes de la situation, il comprit qu’il fallait céder.
–Pardon, chère tante, dit-il, subitement radouci, et vous, monsieur Morel, excusez ma brusquerie; j’accepte vos soins obligeants avec reconnaissance.
–A la bonne heure, mon Léon! s’exclama joyeusement tante Germille. je te retrouve. présent!.
Et, s’approchant lestement du lit, elle appliqua sur la joue du malade un long baiser, que celui-ci essuya avec résignation.
Le supplice commença. Rien n’est crispant, pour les gens nerveux, comme une souffrance ridicule ou qui leur semble telle. Le patient sent alors son mal centuplé par la persuasion intime où il est que le sort se moque de lui.
Trois quarts d’heure après, la tante apporta l’eau tiède destinée à rendre la saignée plus abondante. Puis elle accabla son cher neveu de recommandations, tout en procédant à la pose solennelle, sur sa tête vénérable, d’une de ces capotes de cabriolet qui servaient de coiffure aux dames, à cette époque.
–Écoute, lui dit-elle, non sans un visible embarras, je vais sortir, bien malgré moi. mais la petite messe vient de sonner, et je ne puis manquer d’y assister. On la dit. pour une amie!. ajouta-t-elle en baissant les yeux.
Touchant mensonge, qui peint cette âme tout entière dans ses pudeurs mystérieuses!. Le croira-t-on? depuis plus de quinze ans, tante Germille faisait dire une messe par mois, «à une intention particulière». Comme la religion, honnêtement comprise et sincèrement pratiquée, est propre à satisfaire certains besoins, certaines faiblesses du cœur humain en général, et en particulier du cœur des femmes!
Léon lança à sa tante un long regard de remerciement incompris et de sympathie intéressée: une idée, aussi extravagante que soudaine, venait de jaillir dans son cerveau. L’excellente Germille sortit sans inquiétude, après avoir installé sa vieille Manette au chevet du malade.
–Ma bonne Manette!. ne tarda pas à dire Léon, d’une voix dolente, mais d’un air calme et tout à fait résigné.
–Mon bon monsieur Léon!. répondit la brave servante, en donnant à ses paroles un accent d’humble commisération.
–Écoute-moi sans m’interrompre.
–C’est bien facile, monsieur.
–Tu es on ne peut plus obligeante, toi.
–Pourquoi me dites-vous des douceurs, monsieur Léon?
–Parce que je les pense et que tu les mérites. Tu ne marches pas bien vite, toi. ma pauvre Manette.
–Dame! monsieur, quand on a de vieilles jambes!.
–Tant mieux!. fit involontairement Léon.
–Vous dites, monsieur?
–Tu vois bien que tu m’interromps sans cesse. Je disais: Grand Dieu!. ou plutôt je voulais dire que j’ai si bonne opinion de ton obligeance.
–Ah! vous voulez quelque chose de moi. rusé que vous êtes!. c’est pour ça que vous me flattez?.
–Eh bien! oui, écoute, Manette, ma chère Manette!. quand on est malade, on s’ennuie, n’est-ce pas?. Va donc, sans te presser, m’entends-tu? oh! je t’en prie, sans te presser!. va me chercher un livre chez mon ami, M. Georges, tu sais bien?. n’importe lequel, celui qu’il voudra te donner; la lecture me distraira un peu.
–Allons! enjôleur que vous êtes!. dit la vieille domestique en quittant sa chaise, on y va; mais vous me ferez gronder.
Léon avait calculé que Manette resterait dehors une bonne demi-heure au moins. Tante Germille ne devait pas rentrer avant une heure. C’était plus de temps qu’il ne lui en fallait. Il se leva. La porte du sang l’avait extrêmement affaibli. Il appliqua sur ses douze plaies béantes le premier linge qui lui tomba sous la main, s’affubla d’un large pantalon et endossa un grand paletot sans taille. Puis, descendant l’escalier du mieux qu’il put, il se glissa dans la rue comme un voleur qui fuit les regards.
Mille émotions poignantes agitaient son cœur. Il ne se possédait plus: son corps était devenu une machine obéissant à une impulsion irrésistible: son âme n’avait, pour ainsi dire, plus conscience d’elle-même. Où allait-il? quel était son but? Il n’était pas bien sûr de ne pas faire un méchant rêve. Arrivé près de l’église Saint-Père, il s’effaça comme une ombre sous le porche, d’où il pouvait voir sans être vu. Là, il s’appuya au mur pour ne pas tomber. Enfin, s’armant d’un reste de courage, il osa lever les yeux vers la maison occupée par la baronne.
IV
Laure Lefort, aujourd’hui baronne de Comberouse, était née dans la bonne grosse bourgeoisie du Périgord. Malgré l’amour-propre qui porte l’homme à se reconnaître et à se mirer complaisamment dans ses œuvres, M. et Mme Lefort ne pouvaient saisir entre eux et leur charmante enfant le moindre trait de ressemblance; son tempérament fin et délicat contrastait sans pitié avec la nature épaisse et plantureuse des auteurs de ses jours.
Le pensionnat dans lequel on avait placé Laure, à l’âge de neuf ans, était un rendez-vous d’éducation pour les vieilles familles de la province et les bourgeois huppés, jaloux de coudoyer les grands noms. M. Lefort, par sa position de fortune et par les tendances de son esprit, rentrait dans la catégorie de ces derniers.
Un des travers cultivés dans la noble institution, tenue par de braves religieuses bien intentionnées mais absolument ignorantes de la vie réelle, consistait à rehausser outre mesure l’importance de la particule aux yeux des jeunes personnes qui en étaient décorées. De là, pour les roturières, humiliation, envie, désir maladif de sortir de leur infériorité. Aussi, le dirons-nous? dans le nombre s’en trouvait-il quelques-unes qui n’hésitaient pas à se décerner à elles-mêmes des lettres «latentes» de noblesse, et improvisaient discrètement, sur leur table à toilette, une mignonne savonnette à vilaine pour leur usage personnel. Ce singulier caprice n’était d’ailleurs gravement contrarié ni par les maîtresses ni par les élèves; pour si peu que la chose fût présentée en douceur, elle passait presque sans contrôle. Bien mieux, nos petites comtesses de fantaisie, nos petites marquises de contrebande finissaient par se prendre elles-mêmes au sérieux. Et ce n’était pas sans d’affreux serrements de cœur, sans indignation péniblement refoulée, que d’aucunes, pendant les vacances, voyaient certains parents irrespectueux ou quelques amies d’enfance, par trop grossièrement familières, manquer en leur personne’aux égards dus aux gens de qualité.
Lorsque, à l’âge de seize ans, Mlle Laure Lefort fit son entrée dans le monde périgourdin, il ne fut bruit que de ses talents et de sa beauté. Le paintre qui, à cette époque, fut chargé de faire son portrait, se trouva être un artiste.
–Jamais, a-t-il souvent répété depuis, je n’ai mieux senti l’impuissance de la peinture à rendre certains contrastes.
Représentez-vous deux épais bandeaux de cheveux noirs comme le jais, formant un cadre sévère au visage le plus charmant. Les sourcils bruns étaient trop fièrement dessinés peut-être; mais les yeux, d’une indicible douceur, en tempéraient l’expression un peu rude. Mollement duveteuses comme la pêche, les joues semblaient inviter les baisers; colorées fraîchement d’une innocente rougeur, elles faisaient rêver aux anges. Quant à la bouche, oh! c’était une vraie bouche d’enfant: elle avait oublié de grandir! Chaque fois que le sourire l’entr’ouvrait, cette vivante grenade laissait voir un joyeux écrin de dents fines et étincelantes. Bref, cette tête adorable, d’un ovale parfait, et terminée par un menton orné d’une fossette particulièrement mignonne, était l’enchantement du regard et le désespoir de la palette.
A ces avantages physiques, mis en valeur par une taille des mieux proportionnées et une démarche pleine d’un noble abandon, Laure joignait, sous le rapport de l’esprit, les plus heureuses dispositions heureusement cultivées. Elle possédait ce germe de l’intelligence et des talents qui, pour se développer seul ensuite, n’a besoin que des premières leçons des maîtres même les plus vulgaires. Selon la nature de l’objet, son esprit était, tour à tour, intuitif ou inspiré. En musique surtout, depuis que, sortie de pension, elle étudiait à sa fantaisie, elle réalisait les progrès les plus étonnants. Lorsque, sans se faire trop prier, elle venait se mettre au piano pour s’accompagner elle-même, on ne savait ce qu’on devait le plus-admirer, de la portée riche et sonore de sa voix ou de l’expression naïve et dramatique qu’elle donnait naturellement à ce qu’elle chantait.
Et ce qui rehaussait encore cette supériorité, qu’aucune mère ni aucune fille ne songeaient à contester un instant, c’était la modestie simple et sans affectation qui ne l’abandonnait jamais. En acquérant, à son insu, quelque chose de la verve et du piquant d’une artiste merveilleusement douée, Laure avait gardé la candeur d’une pensionnaire.
–Quel dommage, disait à M. Lefort un conseiller de préfecture en retraite, qui venait passer, chaque année, un mois d’hiver à Paris, quel dommage que vous soyez millionnaire!… quelle perle de prima donna nous aurions dans votre «ravissante demoiselle»!
A cette flatterie périgourdine, et aux autres du même genre, M. Lefort s’efforçait de sourire modestement, en se rengorgeant dans son orgueil paternel.
On pense bien que, le jour venu pour les parents de Laure de songer à son établissement, les prétendants ne firent pas défaut. Les adorateurs tourbillonnaient autour d’elle, comme une légion d’insectes dorés dans un rayon de soleil. D’ailleurs, une dot de cent mille écus sonnants, étayée de riches «espérances» en perspective, n’avait rien de bien effrayant pour les amoureux. Mais M. Lefort était d’un caractère positif et peu pressé en affaires.
–Ma fille est assez fraiche pour attendre, pensait-il, et sa dot assez ronde pour que je me donne le temps de choisir à l’aise…
Quant à Laure, son cœur était littéralement sourd et muet: il n’avait encore ni entendu ni parlé. Son œil confiant et limpide laissait la curiosité descendre jusqu’au fond de son âme; son âme ne renfermait aucun secret. Elle était heureuse de se sentir vivre, de s’éblouir de luxe, de s’enivrer de musique. L’insoucieuse enfant! les malheureux qu’elle faisait chaque jour n’obtenaient pas plus sa pitié que le papillon celle du flambeau qui lui dévore les ailes!…
Cependant, vers la fin de l’hiver de1847, parmi les servants d’amour attirés par la joûte matrimoniale dont M. Lefort se donnait la joie, Laure avait fini par accorder quelque attention aux assiduités du baron Théodore de Comberouse, récemment revenu de Paris en Périgord. Et ce n’est pas, on le pense bien, sans une vive satisfaction d’amour-propre que M. Lefort l’avait vu se ranger au nombre des soupirants. L’espoir d’une pareille alliance chatouillait agréablement la démangeaison secrète qu’il s’était toujours sentie de se frotter à la noblesse.
L’amour, chez les jeunes personnes, chez celles surtout que l’on dénomme «bien élevées», s’allume spécialement dans l’imagination. Cette folle du logis est assez riche en elles pour prêter, au besoin, des charmes même aux futurs les moins charmants. Or, le danger perfide de cette faculté, sans contre-poids sérieux dans l’éducation mondaine qui s’élabore dans les couvents, c’est de faire naïvement confondre le principal avec les accessoires, l’homme avec son entourage. Ainsi, tel prétendant est «fort bien» parce qu’il a un château magnifique, de belles relations, des chevaux superbes. Certes, il n’y a pas que les fillettes qui se montrent sensibles à ces avantages; nombre de personnes d’âge raisonnable s’y laissent volontiers toucher; mais celles-là n’ont plus pour elles l’excuse de la naïveté.
Le baron Théodore de Comberouse, élevé au collège de Fribourg par les RR. PP. Jésuites, était environné de ce prestige extérieur qui frappe les jeunes filles et leur va au cœur par les yeux et par les oreilles. Jeune encore, d’une désinvolture fringante et tant soit peu prétentieuse, il passait pour ce qu’on appelle banalement un «cavalier accompli»; et le monde, qui juge sur les apparences, proclamait par avance la plus heureuse des femmes celle dont il daignerait demander la main.
Le seul péché mignon que la chronique scandaleuse lui reprochât à la sourdine et à bas bruit, c’était une certaine légèreté dans deux ou trois liaisons sentimentales dont le mystère, du reste, n’avait jamais clairement transpiré, au grand honneur de sa discrétion.
Mais, aux yeux du monde léger et frivole, est-ce bien là un vice rédhibitoire? La plupart du temps, les hommes, même les papas, ne font qu’en rire. Quant aux femmes, elles sont, en général, pleines d’indulgence pour les écarts dont elles ne sont pas personnellement victimes. La vanité, ce rusé serpent qui trompa Eve, dit tout bas traitreusement à chacune d’elles: «Toi, tu saurais fixer le plus inconstant!»
Madame Lefort, incarnation vivante de la soumission légalement imposée à l’épouse, essaya bien d’adresser à son mari quelques observations relatives à cette réputation de don Juan. «Il faut que jeunesse se passe fut la seule réponse qu’elle obtint.
Mais s’il était peu ombrageux à l’endroit de la morale, le père de Laure était plus exigeant en ce qui touche aux intérêts matériels. C’est pourquoi, s’autorisant d’une vieille coutume encore en vigueur dans une partie du midi de la France, il tenait à stipuler au contrat, en faveur de sa fille, une dotalité de deux cent mille francs à prélever sur sa succession. Cette précaution prise, il crut avoir surabondamment pourvu à toutes les éventualités.
Donc, au beau mois de mai de cette même année 1847, Laure, âgée de dix-sept ans à peine, adroitement circonvenue par les sollicitations paternelles, et l’esprit hanté par les ambitions héraldiques du pensionnat, avait passé avec insouciance, son joli doigt dans l’anneau nuptial. Douce insouciance, qui avait trop tôt fait place aux larmes amères! Hochet terrible, qui avait enchaîné à jamais sa jeunesse et sa liberté!.
Le pauvre M. Lefort n’avait joui que bien peu de temps des triomphes de vanité résultant pour lui du brillant mariage de sa fille. Une chute, dont les médecins apprécièrent mal les suites, le conduisit rapidement au tombeau. Mais il avait eu la consolation de mourir entouré, par son gendre le baron, des marques du plus ostensible intérêt et des regrets les plus expansifs. Quant à Mme Lefort, le mariage n’avait guère été pour elle qu’un esclavage déguisé de chaque jour, esclavage que sa nature molle et timide acceptait, non seulement avec résignation, mais avec une sorte de reconnaissance. Bientôt même la vie lui devint insupportable par suite des inquiétudes que lui causèrent les premiers désordres de son gendre. En effet, méconnaissant le trésor qu’il possédait, Théodore de Comberouse avait recommencé, de plus belle et presque au grand jour, l’odyssée, autrefois clandestine, de ses folles équipées.
Laure avait été la dernière à s’apercevoir de son malheur. Sa candeur native, sa complète ignorance du mal maintenaient son âme dans une région inaccessible au soupçon. Ce qui contribua surtout à lui ouvrir les yeux, ce fut, comme toujours, le chapelet de demi-mots équivoques, de réticences perfides, de condoléances félines, égrené par ces prétendues amies, généralement dévotes, qui se font un devoir cruel, et parfois une jouissance secrète, de jeter le doute et le trouble au milieu des illusions d’autrui.
Est-il besoin de le dire? le réveil de la jeune femme fut terrible. Elle comprenait enfin que le luxe et le bruit ne suffisent pas longtemps à remplir une âme délicate comme la sienne. Révélation navrante qui, en éveillant en elle le besoin de l’amour, lui laissait voir clairement qu’elle n’était pas aimée!. Et, comme si le malheur avait hâte de prendre des arrhes avec elle, Laure sentit qu’elle allait devenir mère.
Cependant Mme Lefort, abattue par la perspective du funeste avenir de sa fille et brisée par le sentiment de son impuissance à le conjurer, voyait ses forces décliner de jour en jour. A peine vécut-elle assez longtemps pour être marraine de la petite Louisa. Ah! quelle triste cérémonie que le baptême de cette enfant débile, tenue sur les fonts par une mourante pressée de rej oindre un mort!.
Anéantie sous la rude étreinte de sa destinée, Laure éprouva longtemps une sorte d’engourdissement moral. La perte de ses parents, quelque chagrin qu’elle en ressentit, ne fit pas couler de ses yeux ces flots de larmes qui semblent intarissables. La naissance de sa fille n’excita pas en elle ces indicibles ivresses, ces orgueils sublimes, qui font de la femme la rivale de Dieu dans la création des âmes. Tout se taisait en elle, jusqu’à ces voix mystérieures qui soufflent le courage à la femme chrétienne. Ce n’était pas de la résignation, c’était de la stupeur.
Mais, pour une jeune mère, il n’est pas de nuit si sombre, que les yeux de son enfant ne parviennent à l’étoiler; pas de solitude si morne et si désolée, que ce petit être ne la peuple de son sourire et de ses cris. Sur le bord d’un abîme dont elle n’osait sonder la profondeur, Laure avait senti, en regardant sa fille, s’éveiller vivement en elle le devoir de la conservation et le droit de légitime défense contre le sort. Involontairement, elle s’était prise à songer que tout n’était pas perdu peut-être et qu’elle pouvait rattacher ses espérances à un berceau.
Tout sentiment tendre dispose à l’indulgence. Quand le cœur de la mère se fut renoué à la vie, l’imagigination de la femme irritée se détendit peu à peu. Elle en vint même à tâcher d’atténuer à ses propres yeux les torts de son mari. Il avait été léger et frivole, sans doute; mais cette petite créature aimée, qui lui donnait, à elle, la force de dompter ses ressentiments, ne pouvait-elle aussi inspirer au père de salutaires réflexions?. Pauvre cœur humain qui, avant de disparaître dans le gouffre, se raccroche désespérément à toutes les branches!.
L’instant fatal était arrivé pourtant, où le baron de Comberouse avait dû faire à sa femme de pénibles aveux sur la situation de ses affaires. Si, chez M. Lefort, la vanité eût moins endormi la prudence, il se fût aperçu sans peine, en temps utile, que la fortune de son gendre futur était plus apparente que réelle. Quelques semaines seulement avant le mariage, ce gentilhomme aux abois avait dû prendre, en secret, des engagements onéreux, dont les échéances successives étaient venues pratiquer de larges brèches dans la succession à peine ouverte du beau-père.
Laure avait reçu la confidence avec impassibilité, presque tentée même de bénir cette épreuve, dans la pensée que la résignation avec laquelle elle l’acceptait pourrait lui ramener le cœur de son mari. Elle avait vécu obstinément dans cet espoir pendant une année bien longue, au bout de laquelle elle était devenue mère pour la seconde fois. Mais il avait bien fallu renoncer enfin à la chimère qui la soutenait jusqu’alors. Aigri par des pertes considérables au jeu, le baron devenait de plus en plus irascible et brutal. Bref, l’épouse légitime avait subi l’humiliation incomparable de se voir mépriser jusque dans sa maison, où le maître, à titre de gouvernantes, installait effrontément ses maîtresses.
La coupe était-elle assez remplie!. Sa fierté de femme foulée aux pieds, sa dignité de mère traînée dans la fange!. Un soir, après un violent orage domestique, dont le scandale avait transpiré au dehors et qui avait mis sa vie en danger, Laure était partie avec ses enfants et une femme de chambre, sans savoir où Dieu la conduirait. C’est deux ans plus tard que nous l’avons rencontrée à Nevers.
V
Les romans sont l’histoire de la vie. Histoire bizarre et exceptionnelle, il faut en convenir, mais qui n’en est pas moins vraie, en ce qu’elle s’attache fidèlement aux exceptions et aux bizarreries de la vie réelle. La société, cette grande machine aux rouages compliqués, broie impitoyablement les individus que l’imprudence ou le malheur jettent en dehors de la voie commune. Mais ces êtres, par cela seul qu’ils souffrent, ne méritent-ils pas d’attirer l’attention et l’intérêt?
Au sortir de ses humanités, couronnées de brillants succès, Léon Fernin, conformément au programme de ceux qui présidaient à ses destinées, s’était vu transplanter sans secousse dans la pépinière sacerdotale. Aux yeux de sa mère, cette métamorphose s’était opérée tout naturellement, par la calme force des choses, comme le fruit succède à la fleur, comme la chrysalide devient papillon. D’abord il s’était assez bien arrangé de cette existence cléricale, doucement préparée devant lui. S’élançant dans l’idéal sur les ailes d’une piété sensible et rêveuse, grâce au culte et à la culture de la poésie mystique, il planait le plus souvent au-dessus des vulgarités de son entourage. Mais quand les voix intérieures se taisaient, il souffrait affreusement d’un vide indéfinissable, que rien ne venait combler. Alors son cœur se fondait en aspirations brûlantes vers un but inconnu. Nostalgie fatale, qui émousse dans sa fleur l’énergie de l’âme, et qui imprime à la vie entière une teinte mélancolique, si funeste à l’action!.
L’affection est le grand besoin des cœurs purs. Aussi que de fois Léon avait essayé de reposer le sien, et de le rafraîchir, dans les épanchements de l’amitié! Mais presque toujours il s’était meurtri aux aspérités et aux méfiances des natures froides et compassées du milieu où il vivait. Une fois pourtant, il avait trouvé l’étoffe d’une amitié solide dans un de ses condisciples, plus âgé que lui de deux ans, l’abbé Hairlie, d’un caractère franc et loyal, d’une intelligence élevée, d’une humeur bienveillante et originale. Cet ami allait prononcer, en recevant le sous-diaconat, les trois grands vœux d’humilité, de pauvreté et de chasteté; triple engagement dont les candidats, vu l’entraînement tout à fait spécial auquel ils sont soumis dès l’enfance, ne sont guère aptes à mesurer la portée.
A dire le vrai, l’humilité et la pauvreté sont deux vertus d’une pratique peu gênante, puisque, le cas échéant, il suffit de les exercer «en esprit», «la lettre» n’obligeant pas étroitement. On peut, en effet, devenir évêque, cardinal ou pape, être criblé d’honneurs et de richesses, pourvu qu’on reste humble et pauvre par «le renoncement intérieur». Comme on le voit, on nage ici en pleine métaphore; il est avec l’humilité et la pauvreté de mirifiques accommodements.
Mais la chasteté?. La question, en cette matière, se pose plus délicate et plus brûlante. M. Tartufe ne peut-il prétendre, pour justifier ses fantaisies, que «chasteté», à tout prendre, est purement et simplement synonyme de «célibat»?… Hélas! la vérité, pour les cœurs sincères, la voici: on s’engage sans savoir; eusuite, on se tire d’affaire comme on peut. C’est un compte obscur à régler entre «la nature et la grâce.»
Quoi qu’il en soit, la collation du sous-diaconat, base du sacerdoce, est la cérémonie la plus saisissante de l’Eglise catholique, passée maîtresse, en fait de spectacles, à la grande école du paganisme, dont elle garde à travers les siècles la langue vibrante et sacrée. Le moment où les jeunes lévites, après l’admonestation solennelle lue par l’évêque au Pontifical, font résolument un pas en signe d’acquiescement définitif, puis tombent, prosternés et immobiles, pour marquer qu’ils sont morts au monde, constitue assurément un des coups de théâtre les plus capables d’émouvoir le spectateur le plus endurci.
Léon avait ressenti vivement le contre-coup des pensées qui agitèrent alors l’âme de son ami. La Muse lui avait même fourni, pour la circonstance, des accents émus et pathétiques.
Le pontife, élevant sa voix grave et sonore,
A dit: «Considérez, nos enfants bien-aimés,
Tandis qu’il en est temps, considérez encore
Quel lourd fardeau vous réclamez!
Votre âme est libre encor!. Pour la croix du Calvaire
A tout quitter au monde êtes-vous résolus?.
Quand vous aurez franchi le seuil du sanctuaire,
Vous ne vous appartiendrez plus!
Il faudra que votre âme, au Seigneur asservie,
Soit toujours chaste et pure, avec l’aide de Dieu;
Il faudra, jour par jour, consacrer votre vie
Au ministère du saint-lieu.
Vous donc, que des autels le zèle ardent dévore,
Une dernière fois, amis, réfléchissez!.
Et si dans votre vœu vous persistez encore,
Au nom du Seigneur, avancez!.»
Et tu l’as fait, le pas sublime,
Lepas grand à l’œil de la foi,
Et ce pas amis un ab m e
Entre le monde impur et toi!
Ah! transporté d’un saint délire,
C’est aujourd’hui que tu peux dire
Avec chaleur et vérité:
«J’ai pris le Seigneur pour partage;
Il me rendra mon héritage
Au soleil de l’éternité!»
Toi, dont le noble esprit s’enflamme
Au souffle d’un beau sentiment,
Dis-moi ce qu’éprouvait ton âme
Dans cet ineffable moment!
Dis-moi ce qu’à l’instant suprême
La voix du Tout-Puissant lui-même
Murmurait au fond de ton cœur,
Lorsque, te couchant sur la pierre,
L’esprit de force et de lumière
Foulait ton front d’un pied vainqueur!
Sur toi du soleil de justice
Un chaud rayon s’est répandu;
Sur l’autel de ton sacrifice
Le feu du ciel est descendu!
Frappé d’un divin caractère,
Ton être s’arrache à la terre
Pour se vouer entier à Dieu;
Riche des biens dont il l’inonde,
Que ton âme aux plaisirs du monde
Dise un irrévocable adieu!
Mais que sont les plaisirs du monde,
Source de regrets-superflus,
Comparés à la paix profonde
Dont Dieu couronne ses élus?
Que sont les chimères d’un rêve
Pour ceux que le Très-Haut élève
Au pied de son trône vermeil?
Du haut des sphères étoilées,
Que sont les ombres des vallées
Pour l’aigle, qui vit du soleil?.
C’étaient là, si l’on veut, des mots, rien que des mots, des rimes, rien que des rimes, un dithyrambe pauvre d’idées, des bagatelles sonores, des couleurs imprimées sur des ombres. Mais une affection pareille n’avait-elle pas droit au respect? Hélas! les règlements ecclésiastiques n’admettent point les «amitiés particulières». Rarò solus, nunquàm duo, semper tres: «rarement seul, jamais deux, toujours trois», est un axiome de la police cléricale. Pourquoi? Seul, on réfléchit, et la réflexion n’est pas toujours orthodoxe. A deux, on raisonne et l’on se pervertit mutuellement. Mais quand on est trois, à la bonne heure! il n’y a plus de danger: on se surveille.
Froissé dans ses tentatives d’expansion, Léon s’était replié douloureusement sur lui-même. Puis il avait voulu chercher dans les livres saints un remède au mal qui le consumait. Mais ici encore, nouvelles angoisses: la lecture du Cantique des Cantiques faisait passer dans son âme des éblouissements et des vertiges. Comme un enfant maladroit, sa sensibilité malheureuse se blessait à tout. Un jour, son directeur était entré dans sa cellule et lui avait enlevé, par mesure de précaution, la Sainte-Bible, ce fondement classique de la bibliothèque d’un lévite. Précaution singulière, et qui plaçait Léon dans le cas inouï d’un jeune lycéen auquel on confisquerait son Lhomond!
L’étude de la théologie avait été pour lui une déception foudroyante. Cette prétendue science, dont les principes sont des cercles vicieux tournant misérablement sur eux-mêmes; ce fatras informe d’assertions arrogantes où, sur la même question, tel docteur dit blanc, tel autre dit noir, tel autre dit blanc et noir à la fois, inquiétait sa raison en ébranlant ses croyances. La brutalité chirurgicale–avec laquelle il voyait violer toutes les délicatesses, toutes les pudeurs, toutes les virginités de l’âme, le révoltait. Certaines révélations choquantes entrevues dans les traités élémentaires destinés aux novices, telles que l’origine scabreuse de la «confession auriculaire» ou l’orgie sacro-sainte intitulée «inceste spirituel», et bien d’autres étrangetés monstrueuses, achevaient de porter le trouble dans son entendement.
–Mon Dieu! mon Dieu! gémissait-il avec une probité anxieuse, voilà donc ce que les docteurs ont fait de la religion!. et n’y a-t-il, en ce bas monde, qu’une foi possible, qu’une foi vraiment sincère et consolante, la foi du charbonnier!.
Léon n’avait jamais osé lever les yeux sur une femme. Naturellement timide et craintif, ses manières s’étaient, en outre, ressenties de l’influence d’une éducation où la réserve extérieure et la modestie du regard tiennent une place si importante. Ajoutez à cela que les prescriptions cléricales avaient trouvé un puissant auxiliaire dans Mme Fernin. L’excessive sensibilité dont elle voyait son fils pourvu faisait, à tout propos, trembler cette maman dévote pour la réussite de ses projets. Or, ses projets prenaient une envergure ambitieuse. Depuis quelque temps déjà, la petite cure de campagne n’était plus que la première étape du rêve maternel. Des triomphes de prédicateur, puis une mitre d’évêque, puis, qui sait? le chapeau de cardinal peut-être, miroitaient vaguement à l’horizon.
Pour mieux combattre la vivacité d’impressions qui l’inquiétait si fort chez son fils, Mme Fernin résolut de lui donner pour gardienne, en la développant le plus possible, cette timidité native qui, pour passer à l’état de sauvagerie, n’a pas besoin de bonnes raisons. Donc, persuadée que la fin justifie les moyens, elle s’en allait répétant sans cesse à Léon qu’il était physiquement disgrâcié de la nature; et le ton d’hypocrite commisération qu’elle savait prendre, en certaines circonstances, pour déplorer ce malheur, était, aux yeux du pauvret, une preuve écrasante de sincérité.
Hâtons-nous de rassurer nos lectrices: Léon n’était nullement affreux, comme sa mère, uniquement par prudence intéressée, tenait tant à le lui persuader. Ses traits, à la vérité, n’avaient rien de commun avec ces jolies figures de cire qu’on voit parader à l’étalage des coiffeurs; mais l’ensemble de sa physionomie, mobile et expressive, respirait l’honnêteté et attirait la sympathie. Ses cheveux, longs et un peu incultes, naturellement bouclés, eussent fait le bonheur d’un rapin réaliste. Il avait le front large, le regard vague et songeur, le sourire triste et doux. La voix, doucement timbrée dans le medium, d’abord voilée, s’enhardissait peu à peu, et, par instants, éclatait chaude et persuasive. Enfin la taille, moyenne mais bien prise, le buste solidement assis sur des hanches saillantes, les jambes nerveuses et correctement proportionnées, donnaient un respectueux démenti au dire habituel de Mme Fernin. Dieu merci, Léon n’avait aucune raison plastique de bénir la robe sévère dont l’Église enveloppe ses membres comme d’un linceul.
Mais si bien ourdie et si serrée que fût la trame des ruses maternelles, elle n’avait fait qu’ajourner le danger. Le serpent, ce type traditionnel de la tentation, se joue à travers les haies les plus épineuses et les plus touffues. Pareil au Protée antique, il sait prendre toutes les formes. C’est sous les traits de la Charité qu’il avait pénétré jusqu’à Léon.
Ce jour-là, Saint-Cyr fêtait les Petites-Orphelines. Pour exciter la bienfaisance dans l’âme des auditeurs, l’évêque, du haut de la chaire, avait dit les douceurs de la pitié et fait entendre les cris lamentables du mauvais riche. Après le sermon, par une concession aux idées mondaines, et aussi pour mettre en jeu la vanité, cette compagne trop ordinaire des actions des hommes, une femme jeune et belle, élégamment parée et conduite par un brillant cavalier, devait solliciter l’aumône des assistants. Tout le monde était mis à contribution dans la circonstance; les lévites eux-mêmes allaient verser leur obole. N’est-on pas toujours assez riche pour secourir l’indigence de l’orphelin?
Donc, la quêteuse avait passé dans le chœur, pour y recueillir l’offrande du clergé; mais, entre la double rangée de stalles, le passage était étroit, et les ondes soyeuses de la robe bruissaient doucement en frôlant les surplis de batiste. Les gros sous pleuvaient canoniquement dans la bourse aux glands dorés. Quand la quêteuse était arrivée devant Léon, le pauvre garçon s’était troublé si bien, qu’il avait eu peine à trouver d’abord sa monnaie. Il y avait eu, de part et d’autre, un instant d’embarras. Enfin, en laissant tomber dans l’aumônière une toute petite pièce blanche, la main du lévite avait tremblé visiblement.
A quoi tient parfois la destinée!. Et comme la nature, méconnue et refoulée par une sotte éducation, prend des revanches irrésistibles!. Un regard modeste, banalement décoché par la quêteuse, décida, en grande partie, du sort de Léon. Ebloui par une sorte d’intuition soudaine et vaguement révélatrice, il venait d’entrevoir, comme dans un éclair, tout un monde nouveau de poésie flottante et de rêves inexplorés. Et, pendant le reste de l’office, tandis que les chantres psalmodiaient complies, une pensée étrange occupait obstinément son esprit: «Il devait être bien heureux, celui qui accompagnait cette femme!…»
A partir de cette journée, une révolution avait commencé de s’accomplir dans les idées de Léon. Ses conférences avec son directeur jetaient dans son âme une vive inquiétude. Il se demandait franchement si la prêtrise était bien l’état auquel Dieu l’appelait. Malgré les efforts tentés autour de lui pour endormir ses scrupules, il n’était pas homme à tergiverser avec sa conscience. Une seule pensée l’affectait sensiblement et le faisait hésiter encore: c’était le chagrin qu’il allait, à n’en pas douter, infliger à sa pauvre mère. Certes, il l’aimait assez pour s’imposer à cause d’elle tous les sacrifices humains; mais ici il ne s’agissait pas d’un goût, d’un caprice à immoler: son salut éternel était en jeu.
–Mieux vaut, pensait-il avec une ardente sincéreté, mieux vaut se sauver dans le monde que courir le risque de se damner dans le sanctuaire.
Et comme il connaissait ses auteurs, il ajoutait, avec une terreur profonde:
–«L’enfer est pavé de têtes de prêtres!.» C’est saint Bernard qui l’affirme.
Le résultat de ce long examen de lui-même avait été, pour Léon, la résolution d’étudier sa vocation dans le monde, ou, pour mieux dire, hors du séminaire; car ce mot «le monde» n’avait, et ne pouvait avoir pour lui, ni signification précise, ni expérimentation pratique. En conséquence, muni d’un congé renouvelable, il était revenu chez sa mère.
Tout d’abord, Mme Fernin avait éprouvé dans son amour-propre une douloureuse secousse: qu’allait-on penser, qu’allait-on dire dans le public? Mais, réflexion faite, elle n’avait pas conçu, au fond de l’âme, d’inquiétudes sérieuses. Il n’y avait là, selon toute apparence, qu’un temps d’arrêt dans la réalisation de son programme. Elle comptait même voir son fils, guéri bien vite de sa folie, rentrer de lui-même au bercail, honteux et confus de son escapade. C’est dans cette période indécise et expectante qu’elle l’appelait «original»: qualification aigre-douce destinée à blâmer sournoisement sa conduite, et répétée en chœur, sur des intonations diverses, par les familiers de la maison.
Pourtant, quand elle avait vu Léon pencher vers une résolution contraire à ses vues, Mme Fernin n’avait plus trouvé la force de maîtriser son irritation; et c’était avec un déchirement de cœur des plus expansifs dans le tête-à-tête, qu’elle déplorait l’ébranlement si imprévu de ses espérances. Blessé dans ce qu’il avait eu jusqu’alors de plus saint au monde, son affection pour sa mère, Léon, de son côté, devenait intraitable et cassant. Son caractère s’aigrissait dans cette lutte, où il lui semblait qu’on voulùt marcher sur son cœur pour violenter sa conscience.
Les hostilités ainsi entamées, sur un petit théâtre où le moindre incident prenait des proportions dramatiques, la vie fût devenue à bref délai insupportable pour la mère comme pour le fils, sans l’intervention de tante Germille qui, informée des faits par son neveu, s’était empressée de le mander auprès d’elle.
En arrivant à Nevers, avant de se montrer en ville où il connaissait assez de monde, Léon avait consenti, non sans peine, à échanger sa soutane contre l’habit du commun des mortels. Tante Germille, avec son bon sens ordinaire, avait conseillé et obtenu cette rectification de costume.
–A quoi bon tant d’étoffe inutile autour de ta personne? avait-elle dit pour vaincre les dernières hésitations de son neveu. Voyons, raisonnons un peu, je te prie. Es-tu prêtre? Non. Vas-tu le devenir? J’en doute. Dès lors, si tu m’en crois, mon garçon, remisons, provisoirement du moins, ta robe avec les miennes. Plus tard, si l’envie t’en reprend, tu reprendras toi-même cet uniforme que, pour l’instant, tu n’as aucune raison de porter. Qu’en dis-tu? je vais envoyer Manette aux Armes de France, avec ordre de faire apporter des habillements complets, pour que tu choisisses à ta taille et à ton goût.
Et, par parenthèse, n’est-ce pas une idée au moins baroque et imprudente, que celle d’infliger la robe ecclésiastique à de jeunes morveux de seize ou dix-sept ans, qui n’appartiennent pas à l’Église, qui ne lui appartiendront jamais peut-être? Plus tard, pour ceux qui persévèrent, les vœux du sous-diaconat, s’ils les affrontent, seront les fourches caudines de la servitude volontaire. Mais en attendant, cette tunique de Déjanire s’attache à la peau; et plus d’un novice, après l’avoir étourdiment endossée, hésite et souffre en face de ce dilemme inexorable: «Ridicule, si je la quitte; criminel, si j e la garde!…»
Tranquillement abrité sous l’aile protectrice de sa tante, Léon avait éprouvé, durant quelques jours, l’étonnement et l’embarras d’un captif né dans les fers et qui, par enchantement, acquerrait la liberté. Puis, revenu du premier éblouissement, il avait pris possession de lui-même avec impétuosité. Une préoccupation dominante enfiévrait son imagination: qu’était donc ce monde dont on semblait vouloir lui interdire l’entrée avec un glaive flamboyant?
De nos jours, où les croyances et l’enthousiasme, fatigués et exploités par les mystificateurs mystiques et les charlatans de haut parage, ont fait place au scepticisme et à l’ironie, qui ne sait ce que l’on entend surtout par «distractions de la jeunesse»? Qui d’entre nous ne connaît la profondeur de certaines plaies, sinon comme malade, aveu pénible à l’amour-propre, du moins comme moraliste, prétention mieux faite pour flatter l’orgueil?. Ce que Léon entrevoyait du monde lui causait des chagrins mortels ou des dégoûts insurmontables.
–Est-ce donc là, pensait-il avec amertume, est-ce donc là ce qu’on appelle la vie?
Il se reprochait d’avoir, pour si peu, fait couler les larmes de sa mère. La touchante parabole de l’Enfant-prodigue se retraçait vivement à son imagination. Il délibérait en lui-même s’il n’irait pas reporter à Dieu un cœur presque aussi vite repentant qu’égaré. Mais un événement considérable et imprévu avait tout à coup changé le cours de ses idées, en venant fournir un aliment à son besoin d’émotions. Nous voulons parler de l’arrivée à Nevers de la baronne Laure de Comberouse.
VI
Si modeste et si peu bruyante qu’eût été l’installation de la nouvelle débarquée, elle n’avait pas laissé que de produire une certaine sensation. La baronne n’était pas une inconnue pour la ville; dans son enfance d’abord, puis plus tard, avant son mariage, elle y avait fait quelques rares apparitions. Un vieil oncle de sa mère possédait alors, dans les environs, une belle terre devenue depuis sa propriété inviolable, de par la clause dotale stipulée au fatal contrat.
Les grandes dames de Nevers se rappelaient fort bien l’avoir vue, quelques années auparavant, briller en reine à un bal de la préfecture où son père, M. Lefort, l’accompagnait avec orgueil. Mais depuis, on le savait, la mauvaise fortune avait durement pris sa revanche avec la baronne. Tout le monde la plaignait sincèrement. Les femmes surtout ne tarissaient pas sur son compte en cordiales doléances. Étrange nature que celle des femmes: aussi rebelles à l’admiration vis-à-vis les unes des autres que prodigues de pitié!. D’où naît cette contradiction? Comment expliquer ce mystère? Serait-ce qu’il est doux de plaindre celle dont on n’a plus à jalouser la supériorité?.
Dans l’esprit de Léon, une métamorphose complète s’est opérée. Une influence irrésistible et, en quelque sorte, pneumatique, a supprimé ses accès habituels de défaillance et de tristesse. Il sent tressaillir en lui une âme nouvelle, et cette âme est emportée, comme par un aimant invincible, vers l’inconnue, vers l’étrangère, vers «elle». Sans chercher à rien comprendre au drame qui se noue dans sa tête et dans son cœur, il prête l’oreille à toutes les paroles qui concernent son héroïne. Il recueille avidement et les prolix.es anecdotes des commères et les propos équivoques des libertins, poétisant les unes, épurant les autres. Puis, avec une énergie dont sa réserve ordinaire ne songe pas un instant à s’effaroucher:
–Je pénétrerai le mystère, se dit-il, je déchiffrerai l’énigme.
Et avec un attendrissement irrésistible, né d’une divination inconsciente, il ajoute tout bas, bien bas, au fond de son cœur:
–Qui sait? c’est moi peut-être, moi qui consolerai cette grande douleur!.
Non, pour lui plus de langueur: il a entrevu son rêve; plus d’incertitude: il s’est donné une mission. Et si, par moments, néammoins, la foi l’abandonne ou faiblit, il s’en va, le matin, rôdant à travers le parc, jusqu’à ce qu’il ait aperçu de loin les plis de sa robe ou le coin de son voile flottant.
Pauvres êtres, à la fois immenses et incomplets, que nous sommes! dans ce que nous appelons «la force des choses», notre imagination place en première ligne une puissance mystérieuse, que l’ignorance craintive a baptisée d’un nom presque terrible: le hasard. Le hasard?. Mais ce mot, dégagé de sa grosse boursouflure théologico-philosophique, et pris dans son acception naturelle, renferme, au contraire, une foule d’idées consolantes. N’est-ce pas lui, le hasard, cette abstraction vivante, arsenal des affinités cachées, n’est-ce pas lui qui joue, dans le monde des âmes, le rôle de l’attraction dans les lois physiques?. N’est-ce pas lui qui dispense l’imprévu, cette moitié de la vie humaine, l’imprévu, ce réservoir de l’espérance?
Voyez ces deux malheureux, absolument inconnus l’un à l’autre jusqu’à ce jour; les voilà respirant le même air, se mouvant dans le même cercle, où ils vont se rencontrer peut-être, et, qui sait? s’entr’aider peut-être en se donnant la main. Tous les deux, par des voies bien différentes, sont arrivés au même point fatal, le découragement de la vie. Lui, c’est le marasme qui l’accable; elle, c’est l’expérience qui l’a brisée. De ces deux âmes en détresse, l’une implore un rayon de soleil, l’autre a été brûlée par le midi. Et toutes les deux languissent, toutes les deux mourraient peut-être, sans la providence du hasard, du hasard que vous appelez «un dieu aveugle». Aveugle, tant qu’il vous plaira. Mais l’Amour, lui aussi, porte un bandeau sur les yeux. En est-il moins charmant?.
Le lecteur se rappelle sans doute quelle émotion profonde et bienfaisante la première lettre de Léon avait produite sur l’âme de la baronne. Certes, de là à se prêter au signal de la persienne sollicité par l’inconnu, il y avait loin. Cependant, une lutte s’était engagée dans son esprit où passaient et repassaient sans cesse le pour et le contre, avec leur bagage respectif d’arguments tour à tour vainqueurs et vaincus.
–N’est-ce pas être ingrat que de cacher sa reconnaissance?. pensait-elle involontairement.
Puis, un moment après:
–Mais, dans une situation comme la mienne, un mot, un geste, l’action la plus insignifiante, ne seraient-ils pas de graves imprudences?.
Si, guidé par une impatience juvénile, Léon eût exigé une manifestation immédiate de l’effet produit par ses lettres, nul doute que la réponse n’eût été contraire à ses désirs. La réserve extrême dont la baronne s’était fait une loi imprescriptible n’eût pas manqué de lui montrer un danger certain dans une démarche hasardée. Mais Léon, sans y penser, avait été d’une habileté incomparable en accordant un délai. De cette façon, les scrupules de la jeune femme avaient le temps de se mettre aux prises avec sa gratitude. Or, engager une pareille lutte, n’était-ce pas s’exposer à une défaite? Car, en pareil cas, il n’y a que le premier pas qui coûte, et, depuis longtemps un maître moraliste l’a dit: «l’esprit est souvent la dupe du cœur.»
Pendant deux jours, néanmoins, l’esprit en elle tint bon contre le cœur. Mais, le matin du lundi, la résolution fit de nouveau place à l’incertitude. Elle relut les lettres de Léon deux ou trois fois.
–Comment, pensait-elle, ne pas accorder au moins un remerciement à un hommage si respectueux? D’ailleurs, le discret correspondant ne doit-il pas rester inconnu?.
Vers huit heures, elle alla, selon son habitude, conduire ses petites filles à leur pensionnat. Pour la première fois, ses yeux essayèrent, dans le trajet, de percer curieusement l’épaisseur de son voile. Tout à coup un soupçon se glissa dans sa pensée: si c’était son mari qui lui fit tendre un piège?.
–En ce cas, se répondit-elle bravement à elle-même, je voudrais savoir jusqu’où peut descendre cette infamie d’un nouveau genre.
Mais quelques lambeaux de la première lettre de Léon lui revenant à la mémoire:
–Oh! non, soupira-t-elle avec une conviction fervente, la fourberie n’invente pas de pareils accents!.
Elle rentra chez elle un peu fatiguée, et s’étendit sur un divan, en proie à un reste d’indécision. Enfin, au bout d’une demi-heure, elle sonna.
–Suzette, dit-elle, il me semble que j’ai besoin de repos; fermez les persiennes, je vous prie.
Et, la femme de chambre ayant trop exactement exécuté l’ordre:
–Entr’ouvrez un peu celle-ci, ajouta-t-elle avec un geste. C’est bien, très bien. ce demi-jour me plaît.
Tout n’est pas rose dans le jardin de l’amour. L’escapade de Léon lui coûta une fièvre de cheval, la menace, fulminée par le docteur, de se voir cloué sur son lit pour une quinzaine, et enfin, de la part de tante Germille, une avalanche formidable de gronderies et de lamentations. Léon trouva que ce n’était pas cher. Esculape, d’ailleurs, avait compté sans l’amour. Malgré l’arrêt du médecin, l’imprudent fut bientôt sur pied. Certes si, comme le fait n’est pas douteux, les douces affections morales peuvent aider la nature, c’était bien le cas de notre malade. Pendant plusieurs jours, quoi qu’en butte à la souffrance et aux tendres objurgations de tante Germille, la suprême béatitude s’était présentée à lui sous l’emblème d’une persienne à demi fermée.
Hélas! c’est un travers lamentable chez l’homme heureux, que d’amoindrir son bonheur en le passant au crible de l’examen. A force de retourner le sien dans tous les sens et de le faire sonner sur toutes les faces, Léon finit par y découvrir quelques fêlures. Aussi, dès qu’il put se servir de commissionnaire à lui-même, il se mit en devoir de rédiger une nouvelle épitre, interprète fidèle de ses appréhensions.
Il remerciait la baronne du fond de l’âme. Quelle douceur pour lui de songer que, loin de déplaire, ses paroles avaient trouvé un écho sympathique! Mais pourquoi cette joie ineffable était-elle gâtée par un doute amer? Il avait vu la persienne entr’ouverte; mais s’il n’y avait eu là qu’une simple coïncidence du hasard avec ses vœux, ou la négligence d’une subalterne, dont on ne se serait pas même aperçue, dans sa sereine indifférence?. Ah! combien il redoutait d’avoir été ridicule à ses propres yeux! Et puis, autre perplexité: à supposer qu’on eût daigné lui répondre par le signal imploré, dans quelle intention avait-on agi? Peut-être dans1but de châtier un indiscret en le livrant au martyre des interprétations contradictoires?. peut-être dans le désir, encore plus méprisant que curieux, de voir se dérouler sottement le début d’une intrigue vulgaire?. Ah! combien il était cruellement puni d’avoir cédé à une impulsion qu’il avait crue droite et honnête!
Et comment’mettre un terme au supplice qu’il endurait?. Il n’y avait qu’un moyen, hélas! oui, qu’un seul, et à peine osait-il l’indiquer: ce serait que, par pitié, on voulût bien lui faire savoir. directement. par un mot jeté à la poste.
Mais ici Léon s’arrêta, absolument désorienté, et forcé de se crier casse-cou! à lui-même. Que devenait le mystère, ce fameux mystère sans lequel, il l’avait reconnu, «son indiscrétion serait inexcusable»? Par bonheur, à vingt ans, on ne tient pas compte des impasses.
«Si vous vouliez me rendre le calme et la paix, écrivit-il sans broncher, vous le pourriez par un mot à cette adresse: P.C., poste restante.»
Et, pour atténuer l’étrangeté choquante de sa proposition par une pensée délicate, d’ailleurs absolument sincère il ajouta en post-scriptum:
«Excusez les incohérences de mes lettres et ne cherchez pas à en connaître l’auteur; qu’il vous suffise de savoir qu’il a pleuré à cause de vous, et qu’il est malheureux!.»
Ainsi en proie à la fièvre inconsciente du premier amour, Léon ne se reconnaissait plus. En descendant au dedans de lui-même, il était stupéfait d’y trouver, pour ainsi dire, deux êtres parfaitement distincts: l’un, naïf et loyal, suivant sans forligner les inspirations de son cœur; l’autre, souple et rusé, et tout disposé à mettre sa petite dose d’ingéniosité au service de son camarade. Décidément, le lévite s’émancipait.
Grande fut la surprise de la baronne en lisant la prose décousue de son correspondant anonyme. Elle s’attendait à lire encore quelque page imprégnée de cette poétique tristesse, de cette élégiaque sentimentalité qui va si bien aux cœurs malades. Tel devait être évidemment le prix de la contrainte qu’elle s’était imposée pour complaire à l’inconnu. Au lieu de cela, elle se heurtait à une série de récriminations dolentes, aboutissant, en fin de compte, à une exigence nouvelle. C’était une vraie déception.
Mais tout change avec le point de vue. Cette lettre, bizarre au premier abord, relue ensuite attentivement et sans idée préconçue, prit un aspect tout nouveau, un caractère tout différent. Les craintes, les incertitudes qu’elle exprimait parurent, réflexion faite, presque plausibles. N’était-il pas tout naturel qu’en présence d’hypothèses opposées les unes aux autres, une âme craintive se fût ouverte à la défiance?
Une fois engagée sur ce terrain, la question ne pouvait beaucoup tarder à se préciser nettement dans l’esprit de la baronne: il lui fallait renoncer à une distraction innocente ou donner à sa pensée une expression exempte d’ambiguïté. Laure souffrit de cette alternative. Elle fit un nouvel effort sur elle-même pour incliner au sacrifice. Mais il ne s’agissait plus d’elle seulement. Un autre souffrait, et à cause d’elle, et un mot pouvait mettre fin à ses perplexités. D’ailleurs, entre ce dernier parti et la télégraphie de la persienne, qu’elle se reprochait alors amèrement, il n’y avait qu’une nuance imperceptible aux yeux de la conscience.
Donc, le lendemain, pendant que tante Germille vaquait aux affaires du ménage, Léon courut à la poste et, après avoir formulé sa requête à l’employé, reçut des mains de ce dernier une toute petite enveloppe. Papier satiné, cire odorante, suscription fine et perlée, tout trahissait dans ce pli une élégance aristocratique. Malgré son impatience d’en dévorer le contenu, il attendit de s’être barricadé dans sa chambre, et prit mille précautions, en rompant le cachet, afin d’endommager le moins possible la relique future.
«Monsieur,
Vos lettres étaient trop sérieuses pour qu’on n’y répondit pas sérieusement. Ma persienne était donc bien entr’ouverte à votre intention. Je devrais m’arrêter ici peut-être; peut-être même devrais-je détruire ces trois lignes. Mais «vous avez pleuré à cause de moi», dites-vous; cela me décide à continuer.
Si j’envisageais uniquement le plaisir que pourraient me causer vos lettres, je vous permettrais volontiers de m’écrire quelquefois. Mais vous ne savez donc pas, monsieur, que je porte malheur à tout ce qui s’intéresse à moi?.
Tenez! permettez-moi de vous donner un conseil, en échange des bonnes paroles que vous m’avez adressées. Vous êtes très jeune, du moins je le crois. Eh bien! défiez-vous dès maintenant d’une sensibilité qui pourrait vous préparer de grands chagrins dans la vie.
Comprenez bien, je vous en conjure, les motifs qui me font parler ainsi. Ne doutez pas de ma reconnaissance pour vos sentiments à mon égard. Et, afin que je n’aie pas d’arrière-pensée, écrivez-moi un dernier billet, pour m’assurer que vous ne m’en voulez pas.
LAURE.»
Il serait impossible de donner même une faible idée de l’enchantement que produisit dans l’âme de Léon la lecture de cette lettre.
–Elle m’a écrit!. Elle a daigné m’écrire!. murmurait-il avec une joie extatique.
Il baisait la feuille avec transport, puis la cachait avec précipitation, comme s’il eût craint d’être surpris, puis la reprenait avidement pour la relire encore. Il était ravi au septième ciel. En se regardant avec complaisance dans sa glace, il se trouva grandi de trois pieds. Sa chambre était trop petite pour le contenir. Il étouffait. Il lui fallait le grand air. Mais au moment où il allait franchir le seuil de la maison, tante Germille l’arrêta:
–A propos, mon cher ami. nous avons du nouveau.
–Vous me parlez, ma tante?… dit Léon, à la fois distrait et surpris.
–Sans doute. A qui veux-tu donc que je parle, puisque nous sommes seuls? dit-elle d’un air enjoué.
Puis, prenant tout à coup un ton plus sérieux:
–Grande nouvelle: ta mère m’a écrit, et tu sais qu’elle n’est pas prodigue de son encre avec moi.
Une vague appréhension passa dans l’esprit de Léon.
–Eh bien! continua la tante, reprenant son air gracieux. je te l’avais bien dit, moi, qu’elle deviendrait raisonnable. Cela commence, je crois. Mais tu parais tout interdit, et tu restes là, de planton!. Cela t’étonne? C’est bien naturel, cependant. Est-ce qu’une mère peut garder touj ours envers son enfant le cœur d’un gendarme?
–Que vous écrit-elle donc?. dit Léon, un peu remis de son émotion.
–Oh! rassure-toi, reprit tante Germille avec un bon rire. Elle me mande–et tout tranquillement, cette fois. sans monter sur ses grands chevaux, comme d’habitude, tu sais?. car elle n’a pas touj ours été polie avec moi, qu’elle regarde un peu comme l’auteur de ta perdition.–bref, elle me mande, mon garçon, qu’elle ne veut plus contrarier tes goûts, et que, si tu ne te fais pas prêtre, eh bien! mon Dieu! réflexion faite, elle n’en mourra pas de chagrin. Voilà!
–En vérité!. fit Léon avec un mouvement de joie.
Et il ajouta tout bas, en lui-même:
–Tous les bonheurs m’arrivent à la fois!.
–Elle va même plus loin, reprit la tante, en attachant un regard scrutateur sur son neveu. Elle exprime le désir de te voir bientôt retourner près’d’elle. Qu’en dis-tu, mon pauvre ami?.
–Ma chère tante!. balbutia-t-il, tout troublé. je suis si bien auprès de vous!.
–Oh! pour ce qui est de moi, mon enfant. répondit Germille attendrie, je ne m’ennuie pas non plus, tu le sais, de t’avoir ici. Pourtant, si c’était pour ton bien, tu comprends?. je me ferais une raison, et je signerais avec moins de regret ta feuille de route!.
–Mais, tante chérie, rien ne presse, non, rien ne presse, assurément. insista Léon. Ne pourrait-on laisser aux bonnes dispositions de ma mère le temps de se consolider?.
Et il répéta, d’une voix câline:
–Je suis si bien auprès de vous!.
–Ah! merci pour ton excellent cœur! dit tante Germille, émue jusqu’aux larmes. Je vois bien que tu n’es pas un ingrat, toi. Tu ne veux pas abandonner tout d’un coup la pauvre vieille. Tu préfères lui laisser le temps de s’habituer à l’idée de vivre de nouveau seule, oui, toute seule. c’est bien triste!. Sais-tu qu’il y a près de quatre mois que je t’ai, mon enfant?. Et je commençais à croire que je te garderais toujours. Alors, mon garçon, reprit-elle après avoir essuyé ses yeux, d’après ce que je vois, j’ai bien fait. Tiens! j’ai déjà répondu à ta mère. Seulement, avant de cacheter ma dépêche pour l’envoyer à destination, j’étais bien aise de sonder tes intentions. Lis.
Et, ce disant, tante Germille avait pris sur la cheminée, une lettre qu’elle présenta tout ouverte à son neveu.
Léon usa de la permission, et ce fut avec une véritable jubilation intérieure qu’il remarqua tout spécialement les lignes suivantes, empreintes d’une adorable scélératesse:
«Votre fils se conduit très bien. Il est sage et rangé comme une demoiselle. Il va fréquemment rendre visite à son directeur.»
Le fait était exact; Léon n’avait pas rompu toutes relations avec ses anciens maîtres; mais l’adresse n’était pas mince d’avoir noté ce détail, sur la portée duquel Mme Fernin pouvait égarer sa rêverie en liberté.
–Tu allais sortir, je crois? dit tante Germille en refermant sa lettre. Va donc, en te promenant, porter ce poulet à la poste.
Il remercia très chaleureusement sa tante, et partit, tout courant, pour s’acquitter de la commission qu’on venait de lui confier. Mais, chemin faisant, il résumait les émotions de la matinée.
–Oh! comme le temps marche vite, pensait-il. et comme l’avenir est incertain!.
Puisque sa correspondante d’un jour, hélas! lui permettait d’écrire un «dernier billet», Léon céda naturellement au besoin qu’éprouve tout malheureux d’essayer de se rendre intéressant.
Certes, disait-il en substance, la lettre qu’il avait reçue avait éveillé en lui des sensations délicieuses; et pourtant le sentiment qui survivait dans son âme était celui d’une tristesse profonde. Ah! certes on avait bien raison de rejeter les consolations qu’il prétendait offrir; en vérité, il sied bien à l’indigent de vouloir faire des largesses!… N’était-il pas mille fois plus à plaindre que celle qu’il prétendait consoler? Elle avait ses enfants à chérir et, dans le naufrage de son bonheur, elle avait du moins sauvé ces précieux débris. Mais lui, paria perdu dans la vie, il n’avait personne à aimer, et personne ne l’aimait.
Oh! oui, elle avait bien raison de repousser un insensé, dont la folie sereine était de croire qu’il pourrait peut-être apporter une distraction respectueuse à une grande douleur. Aux maladroites avances qu’il avait osé tenter, elle aurait pu répondre par un dédaigneux silence; il la bénissait pour avoir usé envers lui d’une indulgente commisération.
Le lendemain, quel ne fut pas son ravissement en lisant les lignes suivantes, cueillies à la poste restante, où il s’était rendu à tout hasard:
«J’ai reçu votre lettre, monsieur, et je suis encore sous l’impression pénible qu’elle.m’a causée. Personne ne vous aime, dites-vous? Pauvre enfant!. Eh bien! voulez-vous une sœur dévouée, qui vous soutiendra dans vos ennuis et vous grondera quand vous le mériterez, comme aujourd’hui, par exemple? Vous le voulez, n’est-il pas vrai?. Alors, donnez-moi la main; et surtout qu’il ne soit plus question de ces vilaines choses si tristes que renferme votre lettre.
Ainsi, voilà une chose convenue: vous acceptez mon amitié, telle que je puis vous la donner: sincère, confiante et sérieuse, en un mot une amitié de sœur. Et moi aussi, monsieur, je crois aux pressentiments, et je serais presque tentée de mettre un nom au bas des lettres que j’ai reçues. Mais chut! je m’arrête… Vous l’avez dit: le mystère est, de lui-même, une chose si douce!…»
La baronne était presque aussi troublée que Léon. Etait-ce bien elle, vraiment, elle, la femme jusqu’à ce jour si réservée, qui venait d’accomplir, presque sans effort, cette énormité d’écrire à un étranger, à un inconnu, en montrant son cœur grand ouvert, comme elle ne le faisait plus à personne depuis si longtemps?. A quelle influence invincible obéissait-elle donc ainsi aveuglément?. Nous le répétons, moins délicatement attaquée, la place eût été imprenable; mais, circonvenue à l’improviste et par un ennemi, en quelque sorte, invisible, elle ne songeait plus à se défendre.
Quant à Léon, après avoir lu la lettre de la baronne, une bouffée de félicité complète envahit son âme tout entière. Cependant, un peu confus de voir à peu près percée à jour la trame légère de son incognito, et fidèle à sa manie de chercher à tout éclaircir au risque de tout embrouiller, il supplia en grâce qu’on voulût bien «lui apprendre qui il était», sa «chère sœur» l’ayant jeté dans une curiosité perplexe, d’où il ne pourrait sortir que par une franche explication.
On lui répondit sans ambages. Puisqu’elle avait eu la maladresse de l’intriguer, elle devait, autant que possible, réparer sa faute par sa sincérité.
«Qui il était?» Il voulait savoir d’elle «qui il était»!. Singulière fantaisie, vraiment. Mais enfin, puisqu’il y tenait!. D’abord, ne l’avait-elle pas rencontré, deux ou trois fois, au parc?. Qu’il rappelât bien ses souvenirs!. Puis, quand il passait sous certaines fenêtresde larue de la Préfecture, ne lui arrivait-il jamais de lever sournoisement les yeux?. Bref, son nom de haptème n’était-il pas. juste l’anagramme d’une des plus grandes fêtes de l’année?… Ah! monsieur le mystérieux!… Il riait sans doute à cette heure, légèrement penaud, cependant, de se voir démasqué?. Eh bien! tant mieux! on lui permettait de rire tout à son aise; mais à la condition de retenir cette petite leçon, tout amicale et fraternelle: c’est que la femme est généralement trop fine pour ne pas deviner bien vite une énigme qui l’intéresse.
Ainsi entamée, la correspondance devint bientôt d’une activité prodigieuse. Le frère et la sœur avaient tant de choses à se dire! tous les deux trouvaient dans le passé une mine si inépuisable à exploiter!. Trois fois par semaine, Léon courait à la poste, afin d’y recueillir subrepticement son «journal». Et dès qu’il .avait mis la main sur sa proie, il l’emportait dans la solitude pour assouvir sa faim comme une bête fauve, le pauvre agneau. Le lecteur voudra bien nous croire sur parole, les lettres de la baronne étincelaient de cette verve magique, de cette exquise délicatesse, qui sont l’apanage exclusif de certaines femmes. Il serait difficile de peindre l’impression produite sur Léon par cette prose émouvante.
Quand il se voyait enfin en possession d’un de ces bienheureux chiffons si impatiemment attendus, il restait quelques instants sans pouvoir l’ouvrir, tant son cœur battait!. Puis il se recueillait, il chassait bien loin de lui toutes les pensées étrangères, ce qui était vite fait, d’ailleurs; car à quoi était-il possible qu’il songeât habituellement, sinon à elle? Ensuite il brisait le cachet, et il se mettait à lire. oh! mais lentement! lentement!. Il ne dévorait pas, il savourait. Chaque mot produisait son effet tour à tour triste ou joyeux. Quelquefois il interrompait sa lecture pour reprendre une phrase, ou pour se faire à lui-même, cette réflexion enfantine: «Comme elle est douce et charmante, et combien elle a d’esprit dans le cœur!…» Puis il continuait, et toujours sans précipitation, car il craignait tant d’arriver à la fin! Cette fin arrivait, Cependant, et alors. alors il recommençait. Mais, cette fois, les émotions étaient plus vives, plus rapides: Il lisait couramment! Son imagination et son cœur, éclairés et échauffés par la lecture précédente, respiraient d’un seul trait le parfum de chaque pensée, de chaque sentiment.
Bien entendu, chaque lettre nouvelle était religieusement accolée à ses devancières; et notre collectionneur faisait connaissance avec les émotions de l’avare qui voit grossir son trésor.
Pulsuz fraqment bitdi.