Kitabı oxu: «Un collégien de Paris en 1870 : les premiers combats de la vie»
Henri Malin
Un collégien de Paris en 1870 : les premiers combats de la vie

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316051
Table des matières
CHAPITRE I ER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV

CHAPITRE IER
Table des matières
UN SERMENT SOLENNEL
Ce jour-là, le 15 juillet 1870, à la récréation de quatre heures, je me promenais avec Dorval dans la cour des grands à Saint-Louis.
J’allais avoir dix-sept ans.
Nous venions d’assister à la classe d’histoire, et mon compagnon d’études, qui connaissait à fond l’épopée napoléonienne, me donnait, sur la bataille de Waterloo, des détails que j’ignorais.
Ce Dorval était un brave garçon de mon âge, au front intelligent, au regard énergique, que son père, officier de cavalerie, destinait à la carrière des armes.
Notre camarade répondait d’ailleurs le mieux du monde aux intentions paternelles; il manifestait une passion très vive pour le métier militaire; à tout propos, il nous disait combien il aspirait à l’heure où il entrerait à Saint-Cyr, et avec quelle joie il conduirait un régiment au feu.
Il n’ignorait rien de la vie des conquérants célèbres; souvent même, il nous racontait des anecdotes et des faits que nous ne trouvions pas dans nos livres, et au récit desquels son cœur battait d’émotion.
Cette après-midi-là, en m’entretenant de la suprême lutte de Napoléon Ier, sa prunelle s’éclairait d’une larme; et, aux noms de Blücher et de Wellington, sa voix trahissait une fureur sourde.
Pendant que je l’écoutais, très intéressé, tout à coup, un mouvement inaccoutumé se produisit à l’autre bout de la cour.
Un surveillant, un journal à la main, causait au milieu d’un groupe qui grossissait à vue d’œil et d’où partaient des appels adressés aux amis. Précipitamment, chacun abandonnait les jeux ou les conversations pour courir là-bas.
Et des visages s’assombrissaient, alors que d’autres rayonnaient d’enthousiasme.
«Regarde donc», dis-je à Dorval.
On nous faisait signe de venir.
«Qu’est-ce que cela peut être? s’exclama Dorval. Allons voir!»
Nous eûmes vite rejoint les curieux; et, tout de suite, je demandai:
«Qu’y a-t-il?
— La guerre vient d’être votée par la Chambre, me répondit brusquement Loubin.
— La guerre! fis-je; avec qui?
— Avec la Prusse...»
Le surveillant donnait des explications: le trône d’Espagne se trouvait vacant; la Prusse voulait y faire monter un prince allemand, la France s’y opposait.
Nous avions bien entendu parler de cette question dans nos familles depuis plusieurs jours; mais personne ne pensait que le conflit s’envenimerait à ce point-là. Aussi, cette déclaration de guerre causa-t-elle chez nous autres, jeunes collégiens, une étrange surprise.
Pour ma part, je me souviendrai toujours de l’effet magique que la nouvelle produisit sur mon esprit.
J’étais à la veille de quitter le collège, c’était une étape; je sentais déjà que j’avais grandi. Mais, à ce mot de guerre, il me sembla que, subitement, d’enfant je devenais homme. Je n’avais vécu que dans les livres, j’allais vivre la vie réelle, la vie tourmentée, et, comme début dans l’existence active, assister à un événement décisif pour mon pays.
Et l’issue de cet événement ne nous paraissait pas douteuse. Le maître d’étude assurait que nous serions vainqueurs sur toute la ligne. Il rappelait nos luttes mémorables contre les Allemands, depuis Louis XIV jusqu’à Napoléon. Certes, il y avait bien eu, çà et là, quelques défaites; mais il les expliquait, soit par des trahisons, soit par une fatalité quelconque; et à nos yeux elles passaient inaperçues sous l’éclat des victoires.
Il calcula, avec une patriotique exagération, qu’il ne fallait pas plus de six semaines à la France pour vaincre la Prusse; il indiqua la marche probable des armées; en quelques minutes, il nous fit traverser toute la Confédération germanique, prit vingt villes, livra cent batailles, entra dans Berlin et mit les Allemands sous le talon de nos généraux.
Nous l’écoutions béats, émerveillés, les yeux brillants d’une convoitise de conquête, sautant de joie, à l’idée de voir la France agrandie déborder au delà du Rhin.
I
DORVAL MARCHAIT, LE BRAS TENDU, LE MASQUE ÉNERGIQUE (P. 6)

La conversation roula ensuite sur les guerres de la Révolution et sur les volontaires de 1792. Le maître d’étude nous rappela que, parmi ces braves, il y eut des enfants; et il cita ces petits tambours de douze à quatorze ans qui s’immortalisèrent par des actes héroïques:
André Étienne qui traversa, le premier, le canal d’Arcole à la nage sous un feu meurtrier; Sthrau qui, tournant les Autrichiens, arriva sur eux, tout seul, battant la charge; ces derniers supposèrent que Sthrau était suivi de son bataillon; ils se crurent pris de flanc et se débandèrent; Crouzinié qui passa par une brèche trop petite pour un homme et vint ouvrir à Lannes la porte de Mantoue; Méril à qui des uhlans coupèrent une main pour le faire taire; il battit de l’autre, criant: «Je taperai jusqu’à la mort!» Ils furent obligés de le tuer.
Au milieu de ces récits qui exaltaient notre enthousiasme, qui nous jetaient dans un délire de patriotisme, une voix s’éleva du groupe et cria:
«Eh bien, moi, je m’engage!»
Il y eut un mouvement de surprise et d’émotion; tous les yeux se tournèrent vers celui qui venait d’articuler très nettement ces mots.
C’était Dorval!
Nous le considérâmes, saisis d’un respect admiratif, sachant qu’il tiendrait parole.
«Oui, je m’engage! répéta-t-il, je m’engage!»
Un hourra de bravos accueillit sa déclaration.
Alors il entonna la Marseillaise et fit le tour de la cour.
Nous le suivîmes en chantant avec lui l’hymne guerrier. Il marchait, le bras tendu, le masque énergique et farouche; et il lançait à pleins poumons l’appel aux armes.
Et voilà qu’au second tour, une autre voix cria:
«Moi aussi, je m’engage!»
Et un nommé Verriez sortit du groupe et s’avança vers Dorval.
Tout le monde s’arrêta.
Dorval considéra Verriez des pieds à la tête, comme pour se rendre compte s’il était bon pour le service, puis il lui demanda d’une voix rude:
«C’est sérieux ce que tu dis?
— Très sérieux, répondit l’autre avec fermeté.
— Ce n’est pas de la fanfaronnade? insista-t-il.
— Tu plaisantes!»
Tous les deux se fixèrent un instant dans le blanc des yeux, sans que le regard de chacun eût la moindre défaillance.
«Alors, viens!» dit Dorval, en prenant le bras de Verriez.
Ils se mirent en marche pendant que nous les applaudissions; et nous les suivîmes en chantant le second couplet de la Marseillaise.
Nous allions commencer le troisième tour et le troisième couplet, lorsque, de nouveau, une voix hêla:
«Hé, je vais avec vous! je m’engage aussi, moi!»
On s’arrêta et Dorval dit:
«Ah! c’est toi, Loubin! Tu sais que ce n’est pas pour rire! ceux qui promettent ici de s’engager doivent s’engager.
— C’est ainsi que je l’entends!
— Bien sûr?
— Bien sûr!
— En ce cas, avance!»
Dorval, Verriez et Loubin s’accrochèrent tous les trois par le bras; la promenade recommença, et la Marseillaise fut reprise au troisième couplet.
Depuis quelques instants, la tentation de me joindre à eux me donnait une fièvre d’impatience; l’imprévu de l’aventure m’attirait et un grand souffle patriotique me gonflait la poitrine.
Je projetai donc de m’engager; mais en même temps quelque chose me retenait: je songeais que mon père s’opposerait sans doute à mes intentions et que, sûrement, ma mère les combattrait de toute la force de son amour maternel.
Pourtant, gagné par l’exemple de mes camarades, fier d’être acclamé comme eux, je me surpris, dans une minute d’emballement, criant à Dorval
«Je suis des vôtres....»
J’eus, à mon tour, ma petite manifestation.
Alors, pour en finir d’un coup, Dorval monta sur un banc et s’écria:
«Y en a-t-il d’autres qui veulent s’engager? Qu’ils le disent! Mais je les avertis que ce ne sera pas une promesse vaine!»
Quelques-uns semblèrent se tâter; puis, obéissant probablement à la crainte des parents, gardèrent le silence.
«Il n’y en a plus?» insista Dorval.
Personne ne répondit.
Alors Dorval nous fit monter tous les trois à côté de lui, sur le banc, pour que nous fussions bien en vue, et il prononça les paroles suivantes, de façon à être entendu de tous les assistants:
«Camarades qui nous écoutez, nous quatre ici présents, Verriez, Loubin, Gridennes et moi Dorval, nous jurons solennellement, devant vous tous, de nous engager d’ici huit jours pour servir pendant la durée de la guerre dans l’armée française, et de nous y conduire en courageux soldats et en dévoués patriotes. »
Tous les quatre, nous criâmes, la main tendue:
«Nous le jurons!»
Dorval, avec l’emphase et la gravité d’un tribun parlant à la foule, reprit:
«Nous jurons de nous engager, malgré les observations, les larmes ou la défense de nos familles.»
Nous répétâmes:
«Nous le jurons!»
«Camarades, reprit Dorval, vous venez de recevoir notre serment: retenez bien nos noms; et si jamais l’un de nous manque au devoir ou à l’honneur, souvenez-vous de lui; et lorsque vous le retrouverez dans l’existence, appelez-le renégat, crachez-lui à la face; et méprisez-le, comme on méprise un lâche et un traître.»
Plusieurs salves d’applaudissements suivirent ces paroles énergiques, et nous descendîmes très impressionnés.
On nous fit une longue ovation; quelques minutes plus tard, je me dirigeais vers la rue d’Assas, où demeurait ma famille, en face de l’ancienne pépinière du Luxembourg.
Chemin faisant, après l’élan de la première minute, je me sentis troublé, à cause de mes parents.
«Comment vais-je leur annoncer ma résolution? pensais-je. Que vont-ils dire? J’aurais dû leur parler de mon projet, leur demander conseil.»
Je pressentais une scène, un refus catégorique; je me voyais pris entre mon serment et leur défense formelle de le tenir.
Et je me disais que si je passais outre, moi qui m’étais toujours tant appliqué à ne jamais leur causer le moindre chagrin, j’allais leur faire une peine immense et, qui sait, amener peut-être le désespoir de toute leur vie.
CHAPITRE II
Table des matières
SOMBRES PRÉVISIONS
Quand j’arrivai à la maison, je trouvai mon père et ma mère causant, dans le salon, des incidents de la journée.
Ma mère, que j’embrassai, me pressa contre elle plus fort que de coutume; et, très inquiète, elle me dit, en soupirant:
«Tu connais la nouvelle? Ah! mon Dieu! pourvu que ton père ne soit pas appelé sous les drapeaux!»
Et ce cri de ma mère m’atteignit au coeur; elle craignait peu pour moi, sachant que je n’avais pas l’âge d’être soldat; et pourtant je m’en irais dans quelques jours, je lui donnerais ce coup auquel elle ne s’attendait pas; mon père partirait peut-être aussi; et elle resterait seule!...
On se mit à table; et aussitôt, ma mère réclama ma sœur Henriette, alors âgée de huit mois. On eût dit qu’elle voulait nous avoir tous les trois, auprès d’elle, comme si, troublée par de sombres prévisions, elle eût craint qu’un danger ne nous menaçât.
Annette, la bonne, lui apporta l’enfant dont les drôleries naïves, les bégayements informes nous amusaient tant d’habitude; mais cette fois on prêtait peu d’attention aux gentillesses d’Henriette, En revanche, ma mère, cédant à une tendresse anxieuse, la caressait constamment, puis nous enveloppait tour à tour, mon père et moi, d’un regard dans lequel son souci et son amour se confondaient.
Annette allait de la salle à manger à la cuisine où se tenait Aschuler; nous remarquâmes qu’elle pleurait.
Jean Aschuler, où le «Père Jean», comme nous l’appelions, était un brave Alsacien d’une soixantaine d’années, au service de la famille depuis plus de trente ans. Je l’avais toujours connu simple et bon, très chauvin, affligé d’un fort accent strasbourgeois qui parfois nous faisait rire.
Il avait un fils de trente ans, nommé Charles, qui avait servi dans les cuirassiers; depuis sa libération, il travaillait à la fonderie de mon père. Charles devait épouser Annette le mois suivant; et la pauvre fille se désolait en songeant à cette maudite guerre qui obligerait son fiancé à risquer sa vie dans les batailles.
Nous l’entendions manifester doucement ses alarmes à son futur beau-père qui, dans son langage rude, tentait, mais en vain, de lui donner du courage.
Je voulais savoir ce que mon père pensait des événenements; et je l’amenai à parler de la situation, persuadé qu’il entrevoyait, comme moi, l’immense succès de nos armes.
Hélas! il s’en fallait!
Mon père se montra, au contraire, très soucieux, doutant de la victoire, affirmant que nous n’étions pas prêts, avouant même la crainte d’une catastrophe.
Et ses réflexions ébranlaient douloureusement mes espérances, me jetaient dans une sorte d’épouvante.
«La Prusse, me dit-il, nous a tendu un piège auquel nous nous sommes laissé prendre. Depuis des années, très discrètement, elle se préparait à la lutte; alors que nous nous endormions, nous, amollis par un certain bien-être, et trop confiants dans notre seul courage. Aujourd’hui, beaucoup mieux armée que la France, elle va mettre immédiatement en ligne douze cent mille soldats bien exercés. Que pouvons-nous lui opposer? Trois cent mille hommes à peine! Aussi, j’estime qu’au lieu de chanter comme on le fait, et de voir déjà les Français à Berlin, il serait plus sage d’observer un grand sang-froid et d’envisager que les Prussiens pourraient venir à Paris.
— Que dites-vous là, mon père!» m’écriai-je dans un mouvement de révolte intérieure.
Mon père continua:
«Nous avons en France un patriotisme profond, mais souvent imprudent et aveugle. Gâtés par un long passé de gloire, nous nous considérons comme invincibles. Une telle opinion de soi-même est dangereuse, parce qu’elle endort un peuple dans une fausse sécurité. Au contraire, celui qui, tout en ayant conscience de sa force, ne se croit jamais assez protégé par elle, celui-là ne cesse de veiller et d’accroître ses moyens de défense; celui-là ne sera pas vaincu.
— Alors, d’après vous, nous allons à la défaite? dis-je, bouleversé.
— J’en ai peur, répliqua mon père, à moins qu’on ne se mette à la hâte à fabriquer des armes, à fondre des canons, et qu’on ne fasse partir tous les hommes valides. Ah dame! le devoir est rude; il faut que chacun paye de sa personne... et au besoin de sa vie.»
Je comprenais combien le langage de mon père était sensé ; mais ses paroles m’accablaient, me poignardaient le cœur. Tombant, d’un coup, de l’enthousiasme qui tout à l’heure me grisait, à de noirs pressentiments, je voyais la France envahie, Paris aux mains de l’ennemi; et je songeais avec effroi aux horreurs de la guerre entrevues dans les livres; des souvenirs historiques me hantaient, je me rappelais ces villes assiégées où lés femmes et les enfants mouraient de faim, tombaient sous les obus. Et la peur du terrible inconnu que nous avions devant nous me prit, non pour moi-même, mais pour ceux que j’aimais.
Sans doute ma mère se livrait aux mêmes réflexions, car, aux derniers mots de mon père, ses yeux s’emplirent de larmes.
Je m’approchai d’elle pour la consoler par des tendresses, tandis que mon père, regrettant son élan de franchise, chercha à atténuer le sens de ses paroles.
«C’est une manière de parler, lui dit-il très affectueusement; j’exagère, tu le penses bien. Ils ne sont pas encore là ; et, au fond, je te l’assure, je ne crois pas qu’ils y viennent jamais.»
Mais le coup était porté ; et je pensai que mon père l’avait peut-être fait un peu exprès pour préparer ma mère aux luttes à venir, aux douleurs prochaines.
Ma pauvre mère était forte, malgré son extrême sensibilité ; elle eut vite raison d’un moment de faiblesse. Elle se raidit contre sa peine et poussa un long soupir.
Pendant ce temps, à la cuisine, le père Jean grondait toujours après Annette qu’il ne parvenait pas à raisonner; alors, élevant la voix dans un mouvement d’impatience, il prononça avec son accent habituel et cet emportement plein de sincérité qui mettait une rudesse honnête dans son visage:
«Faut pas pleurer comme ça, petite sotte!... c’est bête à la fin! Est-ce que je pleure, moi!... c’est mon fils pourtant! Tout le monde ne reste pas sur le champ de bataille, en somme!... Nous le reverrons, je vous le prédis! j’en suis certain.»
Puis changeant de ton, avec quelque chose de souriant, de câlin et d’étrangement ému dans la voix, il poursuivit:
«Et s’il gagnait la croix! Ah! il en est capable! je le connais. Hein! c’est là que vous serez fière de vous promener avec lui, quand il aura le petit ruban rouge à sa boutonnière!
«Le bedit ruban rouche», prononçait le brave alsacien.
Ce fut pour ma bonne mère comme un exemple qui lui redonna du courage.
Vers la fin du diner, mon père questionna Aschuler au sujet de l’Alsace et notamment de Strasbourg.
Chaque fois qu’on l’entretenait de sa ville natale, le père Jean s’échauffait; en ces circonstances pénibles, il ne tarit point. Il nous dépeignit la cité, les faubourgs, les champs, nous parla des fêtes; puis, dans son enthousiasme, il s’écria:
«Jamais les Prussiens n’arriveront jusqu’à Strasbourg; si pourtant ils mettaient le siège devant cette ville, Strasbourg il les repoussera, il les tuera jusqu’au dernier. Jamais ils ne prendront Strasbourg! chamais, vous m’entendez.»
Et, en articulant ces paroles, ses yeux flamboyaient, les nerfs de son cou se tendaient, il serrait les poings avec une énergie étonnante, comme dans une grande colère.
Il se calma, pourtant; son regard s’adoucit, devint vague, erra un instant au loin, bien loin; et, pris subitement d’une nostalgie qui mouillait ses cils roux, Aschuler poursuivit lentement:
«Oui, c’est beau, Strasbourg! c’est bien beau! Voilà trente-cinq ans que j’y «suis pas été !...» Ha! je voudrais bien, avant de mourir, revoir mon pays, avec la petite maison où mes parents sont morts et où je suis né ; et puis la cathédrale, et puis les champs et tout.... Si monsieur voulait, l’année prochaine j’irais passer deux ou trois jours dans mon pays; je serais bien content, monsieur Gridennes, bien content.»
Nous étions très touchés parles sentiments qu’exprimait en mauvais français le bon Aschuler; et mes parents promirent de lui donner, l’année suivante, la permission qu’il demandait.
Nous nous préparions à sortir de table, lorsque Faget, le contremaître de la fonderie de mon père, se présenta pour demander des renseignements au sujet des affaires de la maison.
Il était accompagné de son fils, un apprenti ciseleur, garçon de mon âge, très intelligent et plein d’entrain. Nous avions joué jadis ensemble; il me marquait beaucoup de sympathie et un certain respect, m’appelant «Monsieur Fernand», alors que je lui disais: Jules, tout court.
Pendant que son père s’entretenait avec le mien, nous échangeâmes quelques paroles à mi-voix, près de la fenêtre.
«Monsieur Fernand, me dit-il gaiement, la guerre est déclarée! chic! chic!»
Et, pour manifester son contentement, il secouait vivement la main droite, en faisant claquer l’index contre le médium.
«C’est cela qui te rend si joyeux, lui répliquai-je.
— Hé oui, parbleu! les Prussiens, on va leur tailler des croupières, que ça leur ira comme un gant; et s’ils veulent un complet, ils l’auront sur mesure par-dessus le marché, un complet qui ne fera pas un pli dans les entournures, je vous le garantis.
— En es-tu certain?
— Absolument; papa l’a dit. On va leur prendre tout le Rhin, autrement dit, les érhinter.»
Et, satisfait de son mot, il poursuivit:
«Vous comprenez, les érhinter, avec ou sans h, à la volonté du preneur.»
Je souriais de la confiance de Jules et de son amusant bagout.
Je lui demandai:
«Qu’est-ce que tu penses faire?
— Je ne sais pas encore; mais je le ferai sûrement; je ne resterai pas chez moi quand les autres vont à la promenade. Pas si bête! je veux me ballader aussi, moi. D’abord, je m’incorpore tout entier dans la garde nationale; ma tête en est déjà ; le reste viendra ensuite; voyez plutôt.»
Et il sortit de dessous son bras un képi neuf dont il se coiffa.
«J’ai l’air d’un général; pas vrai? Et on se battra comme un lion. Puis, lorsque nous aurons enlevé aux Allemands leurs royaumes et leurs duchés, nous signerons la paix; et comme nous aurons donné à la France de vastes territoires, nous nous payerons un jour de campo... formio. On fermera les boutiques, les magasins, les écoles, les ateliers, les administrations, les usines, les échoppes, toutes les boîtes où l’on travaille, petites ou grandes, et l’on écrira dessus: «Fermé pour cause d’agrandissement!...» Naturellement, puisque la France se sera agrandie. Quant aux Prussiens, ils fermeront, eux aussi, mais... «pour cause de réparations». Ah! je leur conseille de numéroter leurs os... leurs eaux du Rhin!»
A ce moment, Faget, qui avait terminé avec mon père, interpella son fils.
«Tu viens, mon gros!
— Oui, p’pa.»
Je regrettais cette interruption, car Jules aurait pu bavarder sur ce ton plaisant durant une heure, sans épuiser sa verve faubourienne et bon enfant.
«Allons, pensai-je, en le quittant, en voilà un avec lequel on ne s’ennuiera pas!»
Lorsqu’ils furent partis, mon père prononça:
«C’est un bien brave et bien honnête homme que Faget, mais un rêveur, un utopiste. Il prétend avoir trouvé le principe d’une machine infernale capable de détruire tout un corps d’armée en quarante-trois secondes, pas une de plus. Il doit me montrer ses plans; je serais curieux de les voir.»
Nous passâmes au salon; je ne trouvai pas encore l’occasion de causer seul avec mon père. Toute réflexion faite, mon but maintenant était d’obtenir, de lui d’abord, l’autorisation de m’engager. Il se chargerait ensuite d’apprendre doucement la nouvelle à ma mère et de la préparer petit à petit à mon départ. Je résolus donc d’entretenir mon père le lendemain matin.
Nous nous couchâmes vers onze heures; j’eus beaucoup de peine à m’endormir.
Durant la nuit, mes inquiétudes se mêlèrent à mes espérances; mon esprit fut ballotté entre des rêves de victoires et des cauchemars de défaites.
Lorsque je m’éveillai, le soleil qui montait au-dessus des maisons, derrière le Val-de-Grâce, incendiait ma chambre. Dans la rue, sur le pavé, un escadron de cuirassiers passait. Personne n’était levé, sauf mon père, accoutumé à travailler dès l’aube.
«C’est le moment de lui parler», me dis-je avec un soupir.
Tout en m’habillant, j’eus la conviction que de très mauvais jours s’annonçaient pour nous et que j’étais appelé à jouer un rôle dans les événements.
«Eh bien! pensai-je, debout devant la glace, si un devoir s’impose à moi, je le remplirai, quelque dur qu’il soit!»
CHAPITRE III
Table des matières
UNE CONSCIENCE QU’ON TORTURE ET UN CŒUR QU’ON DÉCHIRE
Dès que je fus prêt, je courus frapper à la porte du cabinet de mon père. Le cœur me battait avec violence, car j’allais accomplir une de ces actions qui peuvent avoir une importance décisive dans notre vie.
Une fois entré, je voulus parler, mais je ne savais comment aborder la question.
Mon père vit mon embarras; alors il me demanda:
«Qu’y a-t-il, mon enfant?
— Il y a, répondis-je, très ému, que je crains de vous avoir mécontenté.
— En quoi donc?» fit-il, me regardant d’un air surpris, un peu sévère.
Je le lui expliquai.
«Voici: J’ai compris, comme vous, que la France a besoin de toutes les forces dont elle dispose pour soutenir la guerre contre l’Allemagne; et... j’ai songé à m’engager.
— A t’engager!...» reprit-il; et un sursaut le redressa dans son fauteuil.
Il y eut un instant de silence; le visage de mon père s’illumina d’abord d’un rayon d’orgueil. Au fond, il m’approuvait certainement, il était même fier de moi.
Mais bientôt un pli douloureux fronça ses sourcils; l’affection paternelle s’inquiétait, prenait le dessus.
«Fernand, ce n’est pas sérieux?
— Si, mon père, c’est très sérieux.
— Tu es trop jeune!
— Bast! je suis fort et bien portant; deux collégiens comme moi vaudront bien un soldat.
— Tu ne t’imagines pas, reprit-il, ce que c’est que la guerre; à quelles fatigues énormes tu t’exposerais. La campagne peut durer jusqu’à l’hiver; tu ne résisteras pas aux longues marches, aux nuits passées dehors, sous la neige.
— Je vous assure que j’endurerai les fatigues aussi bien qu’un autre. D’ailleurs, il y a des enfants moins âgés que moi qui ont porté les armes.
— Je le sais!» répliqua-t-il, hésitant et impatienté.
Il luttait contre lui-même, avec la peur de céder; et, se sentant faiblir, il fit un effort énergique et déclara sur un ton très décidé :
«Non, non, je ne veux pas! ne me parle plus de cela, Fernand..., je t’en prie!»
Je songeai à mon serment contracté en présence de mes camarades, et je poursuivis:
«C’est que... voilà !... j’ai promis!
— Promis!... quoi?... à qui?»
Alors je racontai la scène de la veille, la promenade dans la cour, l’enthousiasme, le serment fait, sur l’honneur, de s’engager, malgré l’opposition des parents.
Mon père s’étonna, resta perplexe une seconde; puis, comme s’il eût trouvé subitement l’argument suprême et décisif, il s’écria:
«Malheureux! tu n’as donc pas pensé à ta mère?...
— Si, j’y ai pensé ; je suppose bien qu’elle ressentira beaucoup de chagrin; mais les mères auront peut-être moins à souffrir du départ de leurs enfants qu’elles n’auraient à souffrir d’une invasion qui résulterait de l’indifférence du pays devant l’ennemi. N’est-ce pas pour les défendre, et parce que nous les aimons, que nous voulons partir?...»
Il marchait, maintenant, à grands pas dans la pièce, soucieux et satisfait à la fois de me voir dans ces idées. Il s’arrêta devant moi et me dit:
«Et qui donc restera avec elle, pour la consoler, pour la protéger, peut-être, quand je ne serai plus ici? Car enfin, je n’ai que quarante-deux ans, moi; je vais être appelé, j’y compte. Ce sera une grosse douleur pour elle; et tu veux que cette douleur, elle l’éprouve deux fois; tu veux qu’elle ait à se lamenter doublement, sur l’époux et sur le fils!...»
Ces raisons me touchaient, certes, jusqu’au fond du cœur; mais je revenais toujours à ma parole donnée, et je disais:
«Qu’est-ce que mes amis penseront de moi?
— Ils penseront ce qu’ils voudront; tu n’es pas encore le maître de tes actions; d’ailleurs, il est inutile que tu retournes au collège; les examens sont passés; les vacances commencent dans huit jours; tu ne les reverras donc plus.
— Je peux les rencontrer dans l’existence! m’écriai-je, me trouver même en relations d’affaires un jour avec eux! Alors, ils se souviendront, et ils n’auront que du mépris pour moi; à leurs yeux, je serai le fanfaron qui a eu peur, le monsieur qui n’a pas de parole, le soldat qui a déserté. Ils raconteront cette aventure à tout le monde; ce sera la tache de ma jeunesse, le remords de toute ma vie! Ah! mon père, y songez-vous? et voulez-vous donc que j’aie honte de moi-même?»
Alors mon père me serra dans ses bras et s’écria:
«Non, mon enfant, je ne veux pas que tu aies honte de toi-même; je veux que tu sois un patriote, un brave, un homme honnête et irréprochable; et j’approuve ce que tu as fait, et je suis fier de toi, et je te félicite! Mais c’est ta mère, ta pauvre mère qui m’inquiète.
— Ne pourriez-vous pas la préparer à ce départ? demandai-je.
— Il n’y a qu’un moyen, répondit mon père, c’est d’attendre que les événements soient plus avancés. Quand elle verra que tout le monde court à la frontière, quand elle comprendra mieux les obligations imposées à chacun, lorsque enfin elle se sera habituée peu à peu à l’idée des sacrifices nécessaires, alors nous lui parlerons de ton projet. Et tu pourras, quoique n’étant pas des premiers, te conduire aussi bien que les autres et accomplir ton devoir de Français.»
Je sentis que je devais faire quelques concessions et que je n’obtiendrais pas davantage; je dis à mon père:
«Eh bien! c’est entendu.»
Et comme ses yeux brillaient d’une émotion contenue, je me jetai à son cou, en suppliant:
«Surtout, ne me faites pas trop languir.»
Il me le promit. Puis, pour que je n’aie pas d’explications à donner à mes camarades, et sans doute pour éviter de ma part un coup de tête précipité qui aurait pu causer une trop vive douleur à ma mère, il décida que je ne retournerais pas au collège.
Le jour même, il chercha à me distraire; il m’emmena à son magasin d’objets d’art situé au premier étage d’une maison de la place de la Bourse.
Là étaient exposés aux regards des visiteurs des statuettes, des groupes en bronze, œuvres d’artistes connus ou de jeunes sculpteurs dont le talent commençait à s’affirmer.
Tout cela s’alignait sur des tables, des piédestaux et des socles en chêne, dans une espèce de grand salon clair tendu d’étoffe rouge.
Je me rappelle qu’enfant j’éprouvais un plaisir extrême à me promener au milieu de ces personnages, fixés dans l’immobilité du métal et qui, pourtant, semblaient si bien vivre. C’étaient des camarades pour moi, de vrais amis que j’affectionnais. J’avais la permission de leur conter des histoires, de les mêler à mes jeux, à la condition de n’y point toucher. Et lorsqu’un acheteur emportait un de mes préférés, je pleurais en cachette, comme au départ d’un compagnon qui vous quitte pour toujours.
Il y avait quelque temps que je n’étais entré dans le magasin; en revoyant cette petite famille d’autrefois, les souvenirs d’enfance me revinrent en foule; une sorte de griserie très douce hallucina mon esprit.
Je m’arrêtai une minute devant chacun d’eux pour renouer connaissance; et les conversations que je leur tenais quand j’avais six ans me remontaient instinctivement aux lèvres.
Lorsque j’eus fini ma tournée, je vins m’asseoir à une table, et de longs soupirs soulevèrent ma poitrine; alors, pendant que mon père travaillait à son bureau, je me mis à faire des croquis, pour tuer le temps.
Tous ces petits bonshommes de bronze, ces enfants, ces déesses, ces guerriers, ces fortunes me parurent inquiets et tristes comme moi.
Il me sembla même qu’ils s’animaient peu à peu, qu’ils me parlaient de la guerre, qu’ils manifestaient eux aussi le désir de partir, mais que quelqu’un les empêchait de se mouvoir, les forçait à attendre l’heure.
Je copiais un jeune athlète gaulois qui, debout, le bras gauche armé du bouclier, tirait son glaive.
Et tout à coup, à travers ma rêverie, je crus entendre mon modèle de bronze prononcer lentement, avec cette voix presque imperceptible qui, parfois, vient, nous ne savons comment, des choses qui nous environnent:
«Un jour, bientôt, j’irai me battre.»
Et tous les autres répétèrent:
«Oui, oui, nous irons nous battre, nous irons tous!»
Je ne me doutais pas alors que ces singulières paroles, perçues par mon esprit bien plus que par mes oreilles, exprimaient un engagement qui, comme nous le verrons, fut scrupuleusement tenu!...
Durant une semaine, je sortis avec mon père; un matin il m’emmena à la fonderie.
Elle se trouvait à Saint-Cloud, dans une propriété où nous passions mes deux mois de vacances, quand nous n’allions pas à la mer. Elle était installée au bout du jardin, derrière la maison, sous un vaste hangar.
Le soir, on apercevait de loin, dans l’ombre, les orifices incandescents des fourneaux; trois trous disposés comme deux yeux et une bouche. On eût dit des monstres fantastiques dévorés par un feu intérieur. Souvent leur bouche s’ouvrait et du gosier pourpre sortait une longue coulée de lave rouge étincelante que des hommes noirs recueillaient à l’aide de creusets et qu’ils vidaient dans les moules des statuettes. Un atelier d’ajustage et de ciselure touchait à la fonderie.
Cette fois-là, les ouvriers, une vingtaine environ, se réunissaient pour dire adieu aux camarades qui partaient le lendemain; et mon père leur avait donné rendez-vous, afin de leur souhaiter bonne chance.
Charles Aschuler, le fils du père Jean, était avec eux; c’était un grand garçon fort, un peu blond, à l’air honnête et doux.
Ils vinrent boire dans la salle à manger; la plupart, anciens soldats, portaient déjà le képi et le pantalon garance. Très enthousiastes, ils manifestaient une grande confiance et se promettaient d’accomplir des prouesses.
Quand ils eurent trinqué et qu’ils furent sur le point de se séparer, ils jetèrent un dernier coup d’œil ému à la fonderie, que certains d’entre eux ne reverraient peut-être plus jamais. Et l’on sentait qu’ils laissaient là quelque chose d’eux-mêmes; ils éprouvaient en ce moment un chagrin visible, à quitter ces fourneaux, ces outils, et le bon travail habituel et réglé qui faisait vivre leur famille.
Qui donc, maintenant, nourrirait la femme et les enfants? Enfin, à la grâce de Dieu! Il fallait bien aussi, ces êtres chers, les défendre contre les envahisseurs.
Nous rentrâmes à Paris, avec Charles Aschuler; et, le lendemain, il se passa à la maison une scène pénible, dont je garderai le souvenir éternellement.
Ce jour-là, des régiments se rendaient à la gare de l’Est. Charles Aschuler, convoqué à la caserne de Lourcine, avait déjeuné avec nous; et, son petit paquet à la main, il s’apprêtait à prendre congé.
Le père Jean, très ému, mais digne et solennel, fixait son fils d’un regard ferme, regard de père, dans lequel l’amour inquiet se mêlait à de la fierté heureuse. Il lui faisait une foule de recommandations et lui répétait pour la dixième fois:
«Charles, mon cher enfant, tu te battras comme un lion, n’est-ce pas? et tu leur flanqueras une bonne pile, hein?»
Annette, suffoquée, les yeux rouges, la figure toute décomposée par la douleur, pleurait à grands flots de larmes, sans pouvoir prononcer une parole. Et Charles essayait en vain de la consoler, se tenait près d’elle plus affecté par le chagrin de sa fiancée que par la perspective des périls de la guerre.
L’heure étant venue, les mains se serrèrent et le père Jean, suivi d’Annette qui voulut conduire son futur jusqu’à la caserne, descendit avec son fils.
Par la fenêtre ouverte, nous entendions tous les bruits du dehors; le temps était chaud, le ciel très pur; et des échos de clairons, des piétinements de troupes au loin, tout ce brouhaha d’une ville qui se prépare à la guerre arrivait jusqu’à nous, nous secouait d’une vive émotion patriotique.
Et malgré moi, je ne cessai de songer à mes trois camarades de collège; je me demandais ce qu’ils pensaient de mon silence depuis huit jours et ce qu’ils avaient fait; et ma plus grande crainte était de les rencontrer pendant mes sorties avant d’avoir tenu mon serment.
Mais des tambours se mirent à battre; mon père et moi, nous nous approchâmes de la fenêtre, et nous aperçûmes, sur notre droite, une foule bruyante qui envahissait la rue, en chantant la Marseillaise: c’étaient des soldats et des volontaires en civils; chacun portant sa valise ou des effets enveloppés dans une serviette. Des amis, des parents ou de simples curieux les accompagnaient. Presque tous se montraient vaillants; mais il y avait çà et là des hommes graves et des femmes affligées, dont les yeux disaient l’anxiété muette. Je remarquai parmi les engagés beaucoup de jeunes gens: ils avaient l’air décidé et satisfait. Je me dis: «Je devrais être au milieu d’eux» ; et je m’en voulus presque de ne pas avoir résisté à mon père: «Enfin, pensai-je, mon heure viendra bientôt.»
Pendant que je me livrais à ces réflexions, un coup de sonnette retentit à notre porte et me frappa en pleine poitrine comme un pressentiment vague.
Annette, ni Aschuler n’étant là, j’allai ouvrir moi-même, et je me trouvai en face de trois jeunes soldats.
C’étaient Dorval, Verriez et Loubin!
J’avais peine à les remettre sous leur uniforme neuf qu’ils portaient avec une certaine crânerie: ils se tenaient très droits, fiers et contents, pareils à de vrais troupiers. Et ils me parurent tout transformés. Je découvris subitement sur leur figure des traits mâles que je ne leur connaissais pas encore. Je les avais laissés collégiens comme moi quelques jours auparavant, je les retrouvais hommes dans la complète énergie du mot.
Alors je me sentis petit devant eux, et une angoisse terrible traversa mon cœur, tandis que la honte me brûlait le visage.
D’un geste timide je leur indiquai le salon, mais ils restèrent dans l’antichambre.
«Eh bien, quoi donc! articula Dorval d’un ton rude: on ne t’a pas vu depuis l’autre fois. Qu’est-ce que ça signifie? Tu t’es engagé, je pense? Es-tu prêt? nous partons...»
Je balbutiai quelques mots très timides:
«C’est que... voilà... mon père... exige que j’attende quelque temps.
— Ah! ce n’est pas fait...» jeta Dorval avec un sourire ironique.
Puis, se retournant vers les autres, il ajouta:
«Qu’est-ce que je vous disais?
— Mon père non plus ne voulait pas, fit à son tour Verriez; j’ai tant insisté qu’il a fini par consentir.
— C’est à cause de ma mère, repris-je faiblement.
— Ma mère à moi, a pleuré, dit Loubin; elle ne sera pas la seule à verser des larmes, la pauvre femme. Je lui ai dit que je me sauverais plutôt, parce que j’avais juré.
— Je vous assure, continuai-je, que j’ai employé tous les moyens; prochainement je reviendrai à la charge.... Il est convenu, qu’avant peu... d’ici la fin du mois....»
Dorval m’interrompit:
«Allons donc, c’est de la comédie; avoue franchement que le courage te manque.
— Oui, oui, répétèrent les deux autres, tu as peur.
— Peur! moi! m’écriai-je, oh! ne dites pas cela! Un jour, je vous prouverai que je suis brave, vous verrez.»
A ce mot, ils se mirent à ricaner tous les trois en répétant:
«Un jour, ah! oui! un jour... ou l’autre.»
Puis Dorval, qui s’apprêtait à sortir, me fixa d’un regard lourd de mépris, et prononça:
«Toi, tu ne nous prouveras jamais qu’une chose: c’est que tu es un capon, entends-tu! Et tous ceux du lycée le sauront; et quand l’un de nous te rencontrera, il te le dira bien en face, comme je te le dis en ce moment.»
Et les deux autres répétèrent:
«Oui, tu es un capon! un capon!
— C’est une infamie! articulai-je désespéré, c’est une infamie!»
Ils se retiraient, et je tentais en vain de les retenir.
«Attendez, suppliai-je, j’appelle mon père; il vous expliquera... et puis je vous accompagnerai... Tenez, je pars, là ; je m’en vais avec vous, tout de suite, le temps de faire mes adieux. Attendez-moi, attendez-moi! »
Mais ils s’en allaient; ils avaient gagné le palier, se souciant fort peu, sans doute, de voir mon père; et, tout en descendant les étages, ils me jetaient d’en bas ces mots qui m’atteignaient au front comme des pierres:
«Capon! capon! capon!»
Je rentrai, fou de désespoir. Dans l’antichambre, mon père, que le bruit de la dispute avait attiré, me demanda:
«Qu’est-ce que c’est?»
Nous pénétrâmes dans le salon où ma mère arrivait en même temps que nous, anxieuse des quelques mots qu’elle avait entendus.
«Ce sont eux, m’écriai-je devant elle, mes trois camarades de Saint-Louis. Ils ont tenu leur parole! Ils partent, et ils venaient me chercher. Alors, ils m’ont dit que j’avais peur! Ils m’ont fait honte! ils m’ont appelé capon! Ah! quel affront! je m’en souviendrai toute ma vie: aussi, je me sauve: je vais les rejoindre, personne ne m’arrêtera.»
Mon père se taisait, regardant ma mère pour voir l’effet produit en elle par mes paroles; je le sentais disposé à céder.
Et ma pauvre mère me fixait, les yeux agrandis, bouleversée tout à coup par la révélation de mon projet.
II
«TU ES UN CAPON, ENTENDS-TU?» (P 35)

«Tu veux t’engager! Tu es fou!.
— Je l’ai juré à mes camarades, repris-je, il le faut, sans quoi je serais un lâche; et vous ne supporteriez pas que votre fils fût un lâche.
— Tu ne m’aimes donc pas, Fernand! Tu veux donc me tuer?»
Puis, se tournant vers mon père, elle poursuivit:
«Louis, voyons, parle, toi... dis-lui!... Tu n’y consens point, je suppose?...»
Mon père répondit, un peu mollement:
«Je lui ai fait mes observations.
— Ça ne suffit pas, il faut le lui défendre formellement. Ah! tu y consens, je le vois, tu y consens! Mon Dieu, que je suis malheureuse!»
Elle se mit à pleurer. Comprenant que tout dépendait maintenant d’elle, je tentai de la gagner par la douceur.
«Songez, lui dis-je, que si j’avais quatre ans de plus, la loi m’appellerait sous les drapeaux; il faudrait bien que je parte malgré vos larmes. Aujourd’hui, il y a une question d’honneur qui pèserait sur ma vie, et j’en aurais un éternel remords. Vous-même, vous rougiriez de moi; cela ne se doit pas. Et puis tout le monde ne périt pas à la guerre: beaucoup en reviennent. A mon retour, je vous raconterai mes exploits; vous serez fière de votre fils, et vous m’aimerez encore plus, si c’est possible.»
Elle avait passé son bras autour de mon cou et me serrait contre elle, énervée, en pleurs.
«Non, non, disait-elle, je ne veux point, je te le défends; ne me quitte pas, mon enfant, j’en mourrais de chagrin. Oh! je t’en supplie! à tes genoux...»
J’étais désolé d’affliger ma mère ainsi; et mon cœur saignait de sa peine, mais il me semblait que c’était là une conséquence des devoirs terribles qui parfois s’imposent.
Pourtant, devant son excitation croissante, mon père me souffla tout bas:
«N’insiste plus, en voilà assez pour aujourd’hui; demain, nous verrons.»
Alors j’eus l’air de me laisser ébranler un peu, de céder à demi. Mais elle voulait obtenir de moi une promesse formelle.
«Jure-moi que tu ne t’engageras pas; jure-le moi sur ce qu’il y a de plus sacré.
— Non, lui répondis-je, navré ; je ne le peux pas; je ne peux pas jurer ici de ne pas faire une chose, quand, ailleurs, j’ai juré solennellement de la faire.»
Je marchais dans le salon, très perplexe; elle me suivait pas à pas., répétant:
«Jure-le moi, Fernand, jure-le moi, je t’en supplie.»
Je refusais toujours, cherchant à mettre fin à cette scène pénible par une sortie précipitée. Je posais la main sur le bouton de la porte, lorsqu’il me sembla que la voix de ma mère changeait de ton, devenait rauque et saccadée.
Désespérée, elle disait, se parlant à elle-même:
«Oh! la guerre! la guerre! Quel crime épouvantable! Comme si c’était nécessaire! Elle nous prend nos maris, nos enfants, tout ce que nous avons de plus cher! Eh bien, moi, je me révolte; je ne veux pas! je ne veux pas!»
L’intonation devenait de plus en plus aiguë ; je me retournai; ma mère, très pâle, levait, en parlant, ses mains qui tremblaient. Tout à coup, elle jeta un cri perçant et tomba à la renverse.
Nous nous précipitâmes pour la recevoir dans nos bras, et nous l’étendîmes sur le canapé.
«Malheureux enfant! fit mon père. Vite un médecin! »
Je m’élançai dehors; et, quand je rentrai, précédant le médecin de quelques minutes, ma mère revenait à elle.
J’allai l’embrasser; alors elle me saisit par le cou, à deux bras et pleura longtemps sur mes joues, suffoquée, sans pouvoir articuler une parole.
Quand le docteur arriva, je m’éloignai. Il dit que l’indisposition était due à une surexcitation nerveuse, mais qu’elle n’aurait pas de suite grave, si l’on évitait les émotions. Il ordonna des calmants, la campagne et un mois de repos.
Dès qu’il fut dehors, mon père m’appela; ma mère refusa de se coucher; on l’installa avec des oreillers sur la chaise longue, et je m’assis à côté d’elle. Elle était très lasse; elle me prit la main pour m’empêcher de sortir et s’endormit d’un sommeil agité. Souvent, elle se réveillait en sursaut, comme d’un cauchemar, l’air inquiet, l’œil effaré, à l’idée que je pouvais ne plus être là ; alors, tout de suite, ses doigts pressaient les miens, sa tête se penchait vers moi, et à ma vue son regard tranquillisé s’attendrissait, puis se portait sur Henriette qui dormait dans son berceau, près de nous.
La fenêtre était ouverte; une chaleur intense montait dans l’air lourd; du quartier latin nous arrivaient les clameurs assourdies de la foule qui chantait la Marseillaise et criait: «A Berlin! A Berlin!»
CHAPITRE IV
Table des matières
ANGOISSES DIVERSES
Le lendemain, ma mère se sentait mieux; mais elle avait une grande lassitude; et, par instants, elle poussait de gros soupirs, comme un enfant qui a longuement pleuré.
Mon père m’annonça qu’il allait nous conduire au Crotoy pour quelques semaines.
Sur un geste de déception qui m’échappa à cette nouvelle, il ajouta:
«Surtout ne parle pas d’engagement; il faut d’abord que ta mère se remette. La guerre ne fait que commencer; à votre retour il sera temps encore de te produire; à ce moment-là tu agiras si tu veux. Je trouverai moyen, sans que ta mère en souffre trop, de donner satisfaction à tes sentiments patriotiques, qui t’honorent et que je respecte. Et tu feras ton devoir, comme les autres.
— Vous me le promettez? interrompis-je.
— Je te le promets, mais à une condition.
— Dites, mon père!
— Tu vas être seul avec ta mère là-bas; je te la confie. Tu vois combien elle est nerveuse; le médecin m’a averti que présentement un coup de tête de toi peut la rendre très malade, lui être fatal, même. Tu tiens en quelque sorte sa santé entre tes mains, je dirais presque sa vie. Évite donc tout ce qui lui causerait de la peine ou de la contrariété. Par conséquent, aucune allusion à ton désir de t’engager; aie l’air d’avoir renoncé à ce projet, pour qu’elle soit tranquille. Quand tu reviendras, elle sera plus forte; nous recauserons de cela; et, je te le répète, je m’arrangerai pour que tes intentions se réalisent et que, si jamais tu rencontres tes camarades, tu n’aies pas à rougir devant eux.
J’aimais trop ma mère pour ne pas consentir à ce délai, puisqu’il y allait de son existence.
Je sautai au cou de mon père pour le remercier et je lui dis:
«C’est entendu, comptez sur moi....»
Quarante-huit heures plus tard, nous étions au Crotoy.
Mon père nous installa dans un chalet; puis il revint à Paris, où des intérêts urgents l’obligeaient à rester avec Aschuler.
Et nous passâmes là six longues semaines durant lesquelles j’éprouvais d’inexprimables angoisses en me voyant condamné, devant la marche envahissante de l’ennemi, à une inaction qui me rendait honteux et me mettait la rage dans le sang.
Chaque matin, avec l’entêtement de l’espoir, je courais aux nouvelles chez le libraire et à la mairie où l’on affichait quotidiennement les dépêches. J’en revenais le plus souvent le cœur brisé par l’annonce d’une défaite et la douloureuse constatation que les Prussiens s’avançaient vers Paris, méthodiquement, comme une tache maudite qui s’étend toujours.
Mais dans ces luttes acharnées, nous ne succombions que devant la supériorité du nombre; et des prodiges de vaillance furent accomplis par nos troupes, formées la plupart du temps avec précipitation, et inaccoutumées au dur métier de la guerre.
Annette, très inquiète, suivait les péripéties du régiment de Charles, le 9e cuirassiers. Un jour elle apprit qu’à la bataille de Reichshoffen, ce régiment avait été détruit dans la charge héroïque qu’il exécuta par trois fois à travers les masses ennemies.
La pauvre fille s’affala sur une chaise, hébétée de douleur, gémissant: «Il est mort! Il est mort!»
Pour avoir une certitude, je demandai à mon père de tenter des démarches, afin de savoir ce que le brave garçon était devenu.
Mon père me répondit par une lettre dans laquelle il écrivait: «Le père Jean a reçu un avis du ministère de la guerre. On n’a pas retrouvé le corps de son fils, mais cela ne signifie rien; les cadavres étaient si nombreux qu’il a fallu les enterrer pêle-mêle, sans prendre le temps de dresser les actes de décès. Charles est donc bien mort. D’ailleurs un de ses camarades, qui a survécu à l’horrible hécatombe, a déclaré avoir vu Charles déjà blessé, perdant beaucoup de sang, recevoir un coup de sabre sur la tête et rouler sous les pieds des chevaux.
«Le vieil Aschuler, disait encore mon père, est profondément affecté ; mais il demeure stoïque. Il murmure constamment: — «Mort, tout de suite, au commencement, c’est triste! Ah! il a dû bien se battre!» Il reste l’œil fixe et sec, l’air stupide, poussant par moments de formidables soupirs qui se prolongent et s’éteignent dans une plainte sourde.»
Annette éplorée prit le deuil, jurant qu’elle ne se marierait pas; qu’elle conserverait éternellement intact le souvenir de son fiancé.
Sa douleur émut le pays. Dans les rues du Crotoy, quand elle passait habillée de noir, les paupières rouges, les yeux brillants de larmes et doucement hagards, la tête songeuse, inclinée sur la poitrine, chacun la contemplait avec compassion, et l’on disait: «C’est la fiancée du cuirassier de Reichshoffen!»
Lorsque se produisit le foudroyant désastre de Sedan, où une armée de cent mille Français fut cernée par deux cent quarante mille Prussiens, et emmenée prisonnière en Allemagne, je ne pus retenir un cri de douleur; et je me dis à moi-même:
«Cette fois, il faut que je parte!
Et j’écrivis à mon père une lettre le suppliant de me laisser rentrer seul.
«Il me semble, lui disais-je, qu’une seconde mère, plus malheureuse que la première, me reproche mon inertie et m’appelle sans cesse.»
Il me répondit qu’il viendrait me chercher la semaine suivante.
J’avais envoyé également un mot à Jules Faget pour le prier de me donner des renseignements sur ce qui se passait à Paris.
Il m’adressa une longue lettre dans un style aussi imagé que sa conversation.
«Ici, me racontait-il, nous nous préparons à une défense... carabinée. Nos visiteurs seront reçus... à la porte. On leur offrira sur les bastions un festin, où il y aura des pruneaux et des bombes glacées. Après quoi, nous les reconduirons à coups de fourchettes à Berlin pour les faire trinquer là-bas une dernière fois à la santé des Français.
«Quant à papa, il travaille nuit et jour; il a inventé deux machines vraiment épatantes: un ballon dirigeable destiné à surveiller l’ennemi; puis un canon lançant des bombes infernales qui, en éclatant au milieu d’un corps d’armée, tueront cinq mille hommes d’un coup.
«Il se dépêche, pour terminer ses plans avant l’arrivée des Prussiens. Il ira voir prochainement le ministre de la guerre qui n’aura plus qu’à procéder à la construction des machines.
«Je dois vous aviser que plusieurs jeunes gens de notre âge parlent d’organiser une association de pupilles qui participeraient à la défense de Paris, en offrant leurs services à l’autorité militaire J’ai l’intention de m’en mettre. Voilà votre affaire. Dépêchez-vous de revenir; nous causerons de tout cela.»
Ce que je retins surtout de la lettre un peu naïve de Jules, ce fut ce projet d’une association de pupilles.
«Puisque ma mère, à aucun prix, ne veut que je m’engage, pensai-je, j’entrerai dans l’association des pupilles. De cette façon je ne quitterai pas ma famille, et je pourrai tout de même rendre quelques services.»
Mais un accident très grave vint, à quelques jours de là, jeter mon cœur dans une angoisse terrible.
C’était une après-midi, vers quatre heures; nous prenions notre bain habituel, pendant qu’Annette, toujours très triste, amusait de son mieux ma sœur sur la plage.
Il y avait peu de monde; ma mère, qui commençait à nager, s’exerçait à quelques pas de moi.
Je la suivais des yeux en songeant à mes projets, quand une grosse vague de fond lui arriva en pleine poitrine au moment où elle voulait se redresser.
Elle eut le visage inondé, suffoqua, perdit pied, se débattit et disparut sous l’eau.
Je me précipitai vers elle; mais, encore novice en natation, je ne pus avancer assez vite; je la vis confusément revenir à la surface, la chevelure dénouée, les bras tendus, criant au secours.
J’activai mes mouvements, mêlant mes appels aux siens, balancé par les vagues qui me la montraient tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de moi. La distance qui me séparait d’elle diminuait à peine et le flot nous emportait tous les deux vers la haute mer.
Bientôt la fatigue me gagna; mais je luttais quand même, désespérément, tandis qu’une foule de réflexions me torturaient l’esprit.
Je me demandais avec angoisse si j’arriverais à temps pour la sauver, si j’aurais la force de la soutenir jusqu’à ce qu’on vînt à mon aide, si enfin, nous n’allions pas périr l’un et l’autre! J’entendais derrière moi des cris lointains; et, instinctivement, pour mesurer l’espace qui nous séparait de nos sauveteurs, je tournai la tête, sans cesser de nager.
En une seconde, j’entrevis des gens que notre péril effrayait; ils s’agitaient comme dans un cauchemar; et ils me parurent au bout du monde.
Annette affolée se démenait sur la plage avec Henriette dans les bras, en criant: «Au secours! ils se noient là-bas! vite! vite!...»
Les promeneurs accouraient de toutes parts; des marins se précipitaient vers le rivage, avec des cordes, des bouées et sautaient dans une barque.
Alors, je repris courage; je calculais qu’il fallait bien trois minutes avant qu’ils fussent près de nous. Trois minutes, c’étaient trois siècles! d’ici là, ne sombrerions-nous pas?
Ma mère allait à la dérive maintenant, presque inerte; sa tête s’enfonçait, puis ressortait. Je me rapprochais d’elle, mais le reflux me la disputait, l’éloignait de moi chaque fois que je croyais la saisir —J’étais à bout d’énergie.
Enfin, je parvins à l’atteindre, à lui toucher le bras avec une main; alors mes doigts s’agrippèrent après elle au point de lui entrer dans la chair comme autant de crochets.
Je tentai de lui parler pour lui donner de la force; je haletais tellement qu’aucun mot ne sortait de ma bouche. Mes membres tremblaient, épuisés par des efforts surhumains. Une sorte de vertige me montait au cerveau; je m’évanouissais lentement; et pourtant je la serrais toujours, car je percevais derrière moi un clapotis de rames.
III
J’ÉTAIS A BOUT D’ÉNERGIE (P. 48)

Tout à coup, l’eau m’envahit la figure: nous coulions à pic, comme dans une chute, au point que je me demandais si nous n’allions pas toucher le fond de la mer. En même temps, un bruit de cascade m’emplit les oreilles; et, en cette seconde terrible, une foule d’idées traversèrent mon esprit. Je pensai que nous étions perdus et je songeai à l’affliction de mon père apprenant la fin tragique de sa femme et de son fils.
Bientôt aux affres terribles de la suffocation, succéda une sorte d’anéantissement presque agréable de l’être; puis toute sensation s’éteignit en moi....
Après un certain temps dont je ne pus apprécier la durée, une chaleur grandissante emplit peu à peu mon corps, un souffle réconfortant pénétra dans mes poumons. Je soulevai mes paupières. J’étais couché dans mon lit. Un médecin me tenait le poignet dont les battements lui avaient annoncé un retour à la vie.
Tout d’abord, je ne comprenais pas; subitement la mémoire des faits me revint et une angoisse terrible me tortura le coeur. Je voulus parler; mais ma langue, que le docteur avait sans doute tirée hors de la bouche pour faciliter l’entrée de l’air par la gorge, me cuisait. J’articulai pourtant avec effort:
«Ma mère!... Où est-elle?
— Votre mère va aussi bien que vous, répondit le docteur, ce ne sera rien.
— Dites-moi la vérité », insistai-je.
A ce moment, j’entendis une voix qui faiblement criait:
«Mon fils! mon enfant! je veux le voir!...
— Je veux voir ma mère», dis-je à mon tour, en essayant de m’asseoir.
Annette, un peu remise, m’apporta une robe de chambre dans laquelle on m’enveloppa, et, soutenu par le docteur, j’arrivai près de ma mère; elle me tint embrassé longuement sans pouvoir prononcer une parole. On m’installa à côté de son lit dans un fauteuil; et pendant des heures nous restâmes ainsi, sentant nos forces renaître, heureux de nous retrouver comme après une longue absence.
Mon père, prévenu par dépêche, était là le lendemain matin; il me pressa contre son cœur et, les yeux pleins de larmes de joie, il me dit:
«Tu as sauvé ta mère, mon Fernand; sans toi, j’étais veuf, j’étais désespéré pour toujours!»
A l’idée qu’il avait été sur le point de la perdre, ce fut entre eux deux comme une nouvelle affection pleine de prévenances et de petits soins qui me touchaient.
Quant à moi, je me sentis grandi à leurs yeux. A partir de cet instant, en effet, je devins pour mon père un ami, une sorte de confident intime de ses craintes et de ses espérances, et, pour ma mère un protecteur sur lequel elle pouvait compter.
CHAPITRE V
Table des matières
VOYAGE ACCIDENTÉ
On était alors au 15 septembre; l’ennemi ne se trouvait plus qu’à quelques lieues de Paris; avant quatre ou cinq jours, il assiégerait la capitale; il ne serait plus possible d’entrer ni de sortir.
Mon père fut d’avis que ma mère demeurât au Crotoy avec Henriette. Du moins il le disait, mais je devinais bien qu’au fond il lui aurait été pénible de se séparer d’elle dans un pareil moment.
Ma mère aussitôt se récria; mon père lui dit:
«Mon devoir, tu le penses bien, est de rester à Paris.
— Et le mien, répliqua ma mère, de ne pas te quitter.»
Et comme elle ne voulait pas non plus s’éloigner de nous, elle poursuivit, énergique:
«Là où tu seras, je serai avec mes enfants!»
Il fut donc convenu que nous nous en retournerions immédiatement.
Le lendemain matin, l’express nous emportait à toute vitesse.
Nous allâmes d’une seule traite d’Abbeville à Amiens. Là, le train s’arrêta cinq minutes; et nous. rencontrâmes des voyageurs qui arrivaient de Paris.
Alors, vite chacun descendit de son wagon et interrogea avidement les nouveaux venus, qui furent entourés, pris d’assaut.
La plupart de ces derniers donnaient des renseignements très vagues; mais d’autres, désirant paraître bien informés, se montraient affirmatifs ou grossissaient les faits.
«Ils sont à tel endroit, disaient-ils.
— On s’est battu à tel autre.
— Ils tirent sur les voyageurs.
— La voie est coupée.
— Tous les ponts ont sauté.»
Ce qui tourmenta vivement mon père, ce fut l’insistance que mirent quelques-uns à prétendre qu’on n’entrerait plus dans Paris et que nous ne dépasserions point Creil ou Chantilly. Il avait à Paris, ou Aschuler nous attendait, ses capitaux et de gros intérêts; ou irions-nous munis d’une somme insuffisante? Et puis, déjà inscrit sur les contrôles de la garde nationale, mon père tenait à être présent, à ne pas avoir l’air de déserter.
Il s’informa auprès de tout le monde; le chef de gare, lui-même, ne répondait de rien. Néanmoins le signal du départ fut donné ; et personne ne put dire exactement où nous allions.
En temps ordinaire, le train aurait filé directement sur Paris; mais le service était désorganisé. Des mouvements de troupes se produisaient sur la ligne, et l’on nous garait de longs quarts d’heure, pour laisser la place à des régiments qui se dirigeaient vers la capitale, enfermés dans des wagons à bestiaux, où les soldats chantaient à tue-tête.
Des heures s’écoulèrent ainsi; à partir de Clermont, la marche du train devint absolument insupportable; il stationnait presque à chaque gare, parfois même en plein champ; on disait les Prussiens à quelques kilomètres seulement; le mécanicien craignait une surprise: un pont détruit par eux, la voie coupée, les rails enlevés; pour éviter un accident, il fallait avancer avec une extrême prudence et attendre les ordres.
Parfois, dans un arrêt trop long, au milieu de la campagne, des gens descendaient sur la voie et disaient:
«Ça y est, nous n’irons pas plus loin!»
Un coup de sifflet retentissait; les employés criaient: «En voiture!» — Alors chacun remontait à la hâte et l’on repartait.
Le train avait trois grandes heures de retard. En approchant de Creil, les précautions redoublèrent; des paysans prétendaient avoir vu des Prussiens dans les bois. Une anxiété profonde envahissait les voyageurs; nous pénétrions dans la zone dangereuse. Néanmoins nous allions quand même.
A ce moment, le soleil se couchait à notre droite dans un ciel doré ; une douce fraîcheur nous apportait le parfum des mousses et des feuilles mortes. Les oiseaux se disputaient des gîtes sous les branches et leurs pépiements querelleurs emplissaient les frondaisons rougeoyantes des arbres. On entendait dans la campagne le roulement des voitures de ferme qui passaient lentement sur les routes. Comme il eût été bon de se promener dans cette paix sereine du soir tombant!
Tout à coup une rumeur courut d’un bout du train à l’autre, des têtes apparurent aux vasistas et des voix hélèrent:
«Les voilà ! les voilà !»
Nous nous étions levés pour mieux voir.
Alors j’aperçus, sortant des bois, un soldat habillé en drap sombre, coiffé d’un casque à pointe; puis un second, puis un troisième; une vingtaine se présentèrent ainsi, le fusil sur le bras, le doigt sur la gâchette, prêts à faire feu à la moindre alerte, comme un chasseur à l’affût.
IV
LA DÉTONATION RETENTIT (P. 57)

C’étaient des éclaireurs sans doute.
Subitement l’un d’eux visa le train; la détonation retentit et une balle frappa les parois du compartiment voisin; puis d’autres coups partirent.
Le train redoubla de vitesse, parut fuir, ainsi qu’une bête traquée, en sifflant éperdument, à travers les bois et les villages.
Nous arrivâmes à Creil; on nous annonça que la ligne était coupée du côté de Chantilly et qu’on tenterait de gagner Paris par Pontoise.
Nous atteignîmes bientôt cette ville. La brume tombait lentement sur la campagne; les coteaux et les bois s’estompaient, se fondaient dans une teinte grise qui s’accentuait.
A Pontoise, le train stoppa une minute à peine, car l’autorité militaire attendait que nous fussions passés pour faire sauter les ponts derrière nous.
Nous repartîmes; en traversant l’Oise, je vis de la troupe qui gardait les quais à distance, pour empêcher la circulation.
A quelques centaines de mètres du fleuve, la voie tourne; je me mis à la portière et je fixai les yeux sur le pont que je distinguais encore. Tout à coup, une gerbe de pavés et de cailloux jaillit très haut dans un nuage de poussière, et une formidable explosion se répercuta longuement dans la vallée. Les wagons furent ébranlés, les vitres vibrèrent et ce fut tout.
Le dernier train, à l’abri des surprises maintenant, courait vers Paris.
La nuit venait; le paysage disparaissait dans l’ombre croissante; là-bas, sur ma gauche, une grande lueur rouge rayait l’horizon.
«Qu’est-ce que c’est que cela? demandai-je à mon père; on dirait une aurore boréale.
— Non, me répondit-il: ce sont des bois qu’on essaye d’incendier pour que les Prussiens ne puissent s’y cacher.»
Bientôt, il y en eut d’autres sur ma droite; elles formaient dans le ciel des taches d’un rouge grisâtre, où l’on devinait une fumée épaisse.
Et ces détonations sourdes qui éclataient par moments, ces incendies de plusieurs hectares, ces coups de sifflets prolongés que notre train jetait dans la nuit comme un appel apeuré, tout cela avait quelque chose de sinistre qui me serrait le cœur.
Paris qui, le mois d’avant, était encore la grande ville ouverte à tous, un des rendez-vous les plus attrayants du monde entier, Paris brûlait ses forêts, coupait ses routes, détruisait ses ponts, s’isolait enfin du reste de la terre. Et c’était à Paris que nous allions.
Enfin, nous franchîmes les remparts; et tout de suite j’eus l’impression qu’une lourde porte de bronze se refermait sur nous.
Ceux qui entraient dans cette fournaise ne pouvaient, en effet, prévoir ce qu’ils deviendraient au milieu des événements terribles qui allaient s’accomplir.
Pulsuz fraqment bitdi.