Kitabı oxu: «Un cas de folie»
Henry Cauvain
Un cas de folie

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318703
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
I
–Et maintenant, mon cher, voici mon cabinet de travail!
Armand d’Arçay mit dans ces mots une emphase convaincue qui fit sourire André Gérard, son ancien camarade d’enfance, qu’il promenait depuis une heure à travers le nouvel hôtel que sa mère venait de faire bâtir à Rennes.
En disant ces paroles, Armand avait introduit son ami dans une grande pièce carrée, haute de plafond, et qui recevait le jour d’une fenêtre garnie de rideaux en vieille tapisserie.
André Gérard, habitué à la blancheur nue de son modeste atelier, regardait avec une admiration pleine de respect, l’installation minutieusement confortable et complète de son ancien camarade d’enfance.
Puis, retrouvant sa gaieté un peu railleuse et sans gêne:
–En vérité, dit-il, tu es installé comme un ministre!… Voici la chaise de l’orphelin et le fauteuil de la veuve… J’aperçois même un canapé pour le cas où ladite veuve serait jeune et jolie!…
Et il réveilla de son bon rire cet intérieur un peu froid.
Ils causèrent. Ils avaient tant de choses à se dire! Ils ne s’étaient pas revus depuis près de quinze ans. Lorsqu’ils avaient été séparés, ils n’étaient encore que deux enfants.
Un jour, madame d’Arçay avait dit à son fils en lui posant la main sur la tête:
–Tu sais, ton petitami Gérard est part!…
L’enfant avait suspendu net ses jeux, un peu d’angoisse avait étreint son cœur et deux larmes étaient venues rouler dans ses grands yeux noirs.
–Je ne t’avais pas oublié, dit Armand en tendant la main à son ami, après lui avoir rappelé ce souvenir. Tu étais mon meilleur camarade en ce temps-là. Te souviens-tu des superbes bonshommes que tu me dessinais? Depuis, j’ai souvent pensé à toi. Je savais qu’on t’avait envoyé à l’autre bout de la France, dans un collège où le gouvernement t’avait donné une bourse comme orphelin d’un militaire. mais je n’aurais jamais espéré qu’après un si long espace de temps je te reverrais à Rennes.
–A! je te réponds que ce n’est pas l’amour du clocher qui m’y a rappelé!… Car, si j’excepte les bons souvenirs que j’ai gardés de nos parties dans le grand parc de ton père, mon enfance pauvre et misérable ne m’a laissé dans l’esprit qu’une triste impression. Je suis venu, comme je te l’ai dit tout à l’heure, pour recueillir un petit héritage qu’une vieille tante a eu la bonne idée de me laisser. Mais, les formalités nécessaires accomplies, je file pour Paris où j’espère bien que tu me rejoindras un jour. Il est impossible que tu passes ta vie dans ce trou de province. Tu n’auras ici que des procès absurdes. Tu traîneras une existence sans intérêt, sans idéal, sans passion… tu végéteras enfin.
Armand sourit discrètement.
–Je me trouve très heureux ici, dit-il, je ne songe pas à quitter Rennes.
Le coup d’œil vif du peintre alla droit au fond de l’âme de son ami, cette belle âme pure et candide qui flottait, pour ainsi dire, à la surface de ses yeux noirs.
–Ah dit-il avec sang-froid, c’est différent. Si tu es amoureux, n’en parlons plus.
–Mais, je ne l’ai pas dit… fit Armand, en devenant rouge tout à coup.
–Si tu ne me l’as pas dit tout à l’heure, tu me le dis maintenant, poursuivit le malicieux Gérard en montrant du doigt les joues empourprées du jeune avocat.
–Je ne veux pas quitter ma mère, dit Armand, après une courte pause. Et ma mère désire rester à Rennes. Elle vient d’y faire bâtir cet hôtel, un peu pour elle, beaucoup pour moi, car je dois l’habiter seul une partie de l’année. Tu sais combien elle aime le séjour de notre château du Mesnil. Elle compte y passer le printemps et l’été de chaque année. Il y a là pour elle des souvenirs qui lui sont chers…
Un silence de quelques instants régna entre les deux jeunes gens. Armand avait poussé un soupir en disant ces derniers mots, et ses yeux s’étaient baissés avec une expression triste. André le regardait, un peu interdit, n’osant lui adresser une question qui pourtant le préoccupait visiblement.
Enfin, prenant son courage à deux mains:
–Je ne t’ai pas parlé de ton père, lui dit-il en hésitant un peu. Je n’osais réveiller ce pénible souvenir. Tout est fini, n’est-ce pas?
–Oui, André; mon pauvre père est mort il y a trois ans, après une terrible agonie de quinze années. Hélas! jamais il n’a recouvré sa raison. Il est mort sans nous reconnaître, ni ma mère ni moi…
–Je me souviens de ton père… un grand homme noir, à l’œil froid, dont le regard vous donnait le frisson. Je me rappelle qu’un jour j’avais ma poche gonflée de billes. Tout à coup, il m’attira vers lui avec un geste brusque, me serra entre ses deux genoux, dont l’étreinte avait la dureté d’un étau, et il se mit à m’interroger avec tant d’insistance, il me pressa de questions si vives que je finis par avouer en pleurant que j’avais volé ces billes… et je te jure pourtant que cela n’était pas.
–Oui, dit Armand avec un sourire un peu triste, mon père était, parait-il, un juge d’instruction hors ligne… Mais c’est précisément cette trop grande ardeur, cette fièvre de travail qui l’a tué!…
Le bruit d’une cloche sonnant à toute volée vint interrompre la conversation des deux jeunes gens.
–Le déjeuner! dit Armand en se levant. Suis-moi. Je vais te présenter à ma mère. Elle sera ravie de te revoir.
–Et moi, je serai heureux de l’embrasser comme autrefois, si elle veut bien me le permettre!
II
Madame d’Arçay les attendait dans la grande salle à manger du rez-de-chaussée. Elle n’était pas seule. Près d’elle se tenait une belle jeune fille qui arrangeait des fleurs dans un grand vase.
En entendant la porte s’ouvrir, cette jeune fille se retourna. En apercevant Armand, elle rougit.
–Corbleu! pensa André Gérard, il a bon goût, l’ami Armand!…
Il était difficile, en effet, de voir une créature plus belle et plus gracieuse que Marguerite de Trémeillan, et Gérard avait raison de féliciter tout bas Armand, qui avait su se faire aimer d’elle.
Marguerite était accourue au-devant d’Armand et lui avait pris les deux mains. En apercevant un étranger, elle recula, un peu surprise et rougit de nouveau.
–Ma chère Marguerite, dit Armand, je vous présente un de mes plus vieux amis, un ami d’enfance, M. Gérard, qui veut bien être notre hôte pendant quelques jours.
Puis, se tournant vers le jeune peintre et lui montrant Marguerite:
–Mademoiselle de Trémeillan, ma fiancée.
Il mit dans ces deux mots un accent si pénétré, si ému, que Gérard se sentit remué. Le brave garçon était un de ces naïfs qui se mettent à genoux devant l’amour toutes les fois qu’ils le rencontrent. Et il devinait que ces deux jeunes gens s’aimaient à plein cœur.
–Mademoiselle, dit-il, je suis tenté de gronder Armand. Depuis deux heures que nous bavardons, il ne m’a pas dit ce qui devait l’intéresser le plus.
–Il ne vous a pas parlé de moi, n’est-il pas vrai?
Et la jeune fille leva un doigt vers Armand, d’un air de reproche.
–Je voulais lui ménager une surprise, ma chère Marguerite.
–Dites plutôt que vous êtes un timide…
–Qui n’ose avouer son bonheur. Eh bien! cela est vrai. Je ne puis croire que vous consentiez réellement à devenir ma femme. C’est pour moi un rêve, un événement miraculeux auquel j’ai peine à ajouter foi.
Et Armand, interdit comme un enfant, baissait les yeux et n’osait s’approcher d’elle.
–Eh bien! oui, je vous aime, dit-elle gaiement en courant au devant de lui et en lui mettant ses deux mains sur les épaules. Voilà ma déclaration faite. Êtes-vous heureux? N’aurez-vous plus peur? Oserez-vous m’avouer à vos amis?
Pour toute réponse, Armand saisit ses deux mains et les baisa avec transport, tandis qu’André se répétait à lui-même, pour la deuxième fois, que son ami était un homme heureux d’être aimé par cette belle et charmante enfant.
–Voyons, mes amoureux, interrompit madame d’Arçay, quittons la poésie et faisons un peu de prose, voulez-vous? A table. Monsieur André, vous m’avez à peine saluée.
André se confondit en excuses. A dire vrai, la beauté de mademoiselle de Trémeillan lui avait fait presque oublier la bonne madame d’Arçay, qui se tenait un peu à l’écart.
Pour réparer son erreur, il vint lui tendre comme autrefois ses deux joues et elle l’embrassa de tout cœur. Le déjeuner fut fort gai.
Lorsqu’il fut terminé, madame d’Arçay ayant reçu une visite qui la retint au salon avec Marguerite, les deux jeunes gens allèrent fumer un cigare dans le jardin.
Ils y étaient à peine depuis quelques instants, lorsqu’un domestique s’approcha d’Armand.
–Que me veux-tu, Baptiste? demanda le jeune homme.
–Il y a là quelqu’un qui désire parler à monsieur, dit le vieux domestique en désignant la grille de la rue, derrière les barreaux de laquelle on apercevait, en effet, une forme noire.
–Eh bien! fais entrer.
–C’est que.
–Quoi?
–Cet homme a une bien mauvaise figure.
–Que me veut-il?
–Il désire voir monsieur pour une affaire, un procès.
–Pardieu! s’écria Armand en se tournant vers son ami qui, resté un peu plus loin, n’avait pas entendu les paroles que le vieux domestique avait prononcées d’une voix très basse.–On m’annonce un client. mon premier client!
–Vraiment! dit Gérard. Je serais curieux de voir la figure de cet heureux mortel qui va pour la première fois s’asseoir dans le magnifique fauteuil vert, sous l’œil paternel de Démosthène… Est-ce au moins ce qu’on appelle un fort client?
Le vieux Baptiste fit une grimace significative.
–Non? tant pis… Après tout, Me d’Arçay n’a pas besoin des deniers du plaideur.
La grille s’ouvrit et un homme parut sur le seuil. Il est probable que le client s’impatientait d’attendre.
–Hum! dit Gérard en jetant un coup d’œil sur lui… Heureusement, il fait jour et nous ne sommes pas au coin d’un bois. Quel visage sinistre!… Ça, dit-il en toisant l’inconnu, c’est une affaire de cour d’assises. Armand, je te félicite; cela vaut mieux qu’un de ces procès civils où tout le monde dort, juges et avocats.. La cour d’assises! les grandes paroles! les grands sentiments! Voilà ce qui te va… Et à moi aussi. Mordieu! J’aurais dû me faire avocat, acheva Gérard en fendant l’air de ses deux grands bras.
–Je vais recevoir cet homme, dit Armand. Fais-le monter, Baptiste. Inutile que ces dames le voient. En vérité, il pourrait leur faire peur. Fais-le monter par le petit escalier.
Baptiste s’inclina et alla rejoindre l’inconnu, avec lequel il entra sous une petite porte donnant sur l’escalier intérieur.
Armand pria en deux mots son ami de l’excuser, gravit légèrement les marches du perron et alla attendre dans son cabinet l’arrivée de son premier client.
III
Il venait à peine de s’asseoir en face de son bureau lorsque la porte s’ouvrit et l’homme parut.
Baptiste se retira après l’avoir fait entrer.
L’inconnu s’arrêta un instant sur le seuil. Il regarda autour de lui d’un air qui avait quelque chose d’égaré.
Il paraissait avoir besoin de se remettre. Il venait sans doute de loin, et avait marché vite et longtemps, ainsi que l’attestait la poussière dont il était couvert.
Armand lui fit signe de s’asseoir. L’homme ne parut pas remarquer cette invitation.
–Asseyez-vous, mon ami, dit le jeune avocat, que ces allures étranges étonnaient.
L’homme retira alors lentement le chapeau déformé qu’il avait sur la tête. Il essuya son front baigné de sueur, posa son bâton dans un coin et vint s’asseoir près du bureau d’Armand.
Il voulut parler, mais aucune parole ne sortit de sa gorge. D’une main tremblante, il desserra la corde roulée qui lui servait de cravate.
Il fit un signe qui voulait dire: J’ai soif.
Il est probable que si un pareil personnage était venu tomber chez un autre avocat qu’Armand d’Arçay, il eût été vivement éconduit. Mais Armand était jeune, il avait un cœur d’or, cet homme était son premier client, et puis enfin il y avait là quelque chose de bizarre et de mystérieux qui piquait sa curiosité.
Il se leva, alla vers une petite table où étaient placés un plateau et des verres, et rapporta à l’homme un verre où il avait vidé la moitié d’un carafon d’eau-de-vie.
L’inconnu avala cela d’un seul trait et un faible: merci! sortit de ses lèvres.
–Maintenant, mon ami, fit Armand, dites-moi ce qui vous amène chez moi.
L’homme fit un nouvel effort pour parler. Cette fois il prononça des paroles distinctes, mais sa voix était si basse et si usée qu’Armand dut se pencher vers lui pour entendre ce qu’il disait.
–Monsieur, commença l’inconnu, je viens vers vous pour que vous me fassiez rendre justice. Il ne s’agit pas ici d’une affaire ordinaire. Je ne suis pas un paysan qui vous demande de plaider contre un voisin. Je ne suis pas non plus, comme vous pourriez le croire, d’après ces pauvres vêtements, je ne suis pas un mendiant qui a eu maille à partir avec la gendarmerie.
Je suis, monsieur, un honnête homme qui vient de passer vingt ans de sa vie au bagne et qui veut une réparation pour son honneur. Je suis un innocent qui veut sa réhabilitation.
La voix sourde de l’inconnu s’était éclaircie; il avait prononcé ces derniers mots avec fermeté, en se redressant et en appuyant avec énergie son poing fermé sur le bord du bureau de l’avocat.
Armand était assez ému de ce début, encore plus intrigué de savoir quel était cet homme et quelle histoire il allait lui conter. Malgré sa jeunesse et son inexpérience, il savait que tous les criminels ont pour invariable coutume d’affirmer leur innocence et d’accuser les juges qui les ont condamnés.
Mais ici cette affirmation avait une netteté et une autorité singulières.
D ailleurs, l’inconnu sembla prévoir le soupçon du jeune avocat.
–Je veux, monsieur, lui dit-il, que vous vous intéressiez à ma cause. Je vous supplie de me croire… Si vous ne pouvez m’entendre, dites-le moi. J’irai chez un autre avocat. Mais il faut que j’obtienne justice. En arrivant dans cette ville, sans prendre le temps de me reposer, après une marche de dix lieues sous un soleil brûlant, sans boire ni manger, bien que je tombe de faim et de soif, sans même m’informer aux environs si une pauvre petite fille que j’ai laissée avant de partir pour le bagne est vivante ou morte, je me suis fait indiquer la maison d’un avocat. On m’a montré votre demeure, je n’ai pas demandé votre nom, je suis accouru et me voici… Ce jour que j’attends depuis vingt ans, entendez-vous, monsieur, depuis vingt ans! ce jour est arrivé. Il me semble maintenant que je vais pouvoir prouver mon innocence… que je vais retrouver mon bonheur… que toutes mes souffrances seront oubliées. Oui, monsieur, oui, vous pouvez tout cela. Vous pouvez me rendre plus que la vie. Écoutez-moi, je vous en prie, prenez pitié de moi. Ne me traitez pas comme un misérable vagabond. Oui, je vous jure que sous ces vêtements de pauvre, sous cet aspect repoussant et sinistre, il y a un honnête homme, monsieur, et cet honnête homme vous implore à genoux.
Et, en disant ces mots, l’inconnu joignit ses mains sur le bord de la table et y appuya son front pâle.
Armand le contempla un instant avec attention.
Il se sentait ému: Néanmoins, il ne voulait pas se laisser entraîner. Il essayait de rester froid devant cette douleur qui pouvait n’être qu’une comédie bien jouée.
Il avait été élevé dans un tel respect de la magistrature, le souvenir de son père restait devant ses yeux comme une si haute personnification de l’inflexible justice, qu’il ne pouvait admettre la possibilité d’une erreur judiciaire.
L’inconnu se leva et regarda fixement le jeune avocat. Il lut dans ses yeux le doute, ou tout au moins la défiance.
Il poussa un soupir et secouant sa tête, qui était toute blanche:
–Ah! monsieur, dit-il avec découragement, les malheureux ont bien de la peine à inspirer confiance!. D’ailleurs, reprit-il, je n’ai jamais douté des difficultés que je rencontrerais. Je sais que tous les criminels se disent innocents. Au bagne, mes compagnons juraient que les juges s’étaient trompés en les condamnant.
–Je le sais, dit Armand d’un air qui signifiait qu’il se tenait en garde contre une trop facile confiance.
–Mais je vous jure qu’ils se sont trompés pour moi, s’écria l’inconnu. Je vous jure, monsieur, que je suis un innocent, un malheureux, et que j’ai droit à votre pitié.
–Eh bien! racontez-moi votre histoire, dit Armand en se renversant dans son fauteuil.
IV
–Mon histoire, la voici en deux mots, dit l’étranger après s’être recueilli quelques instants:
Mes parents étaient de fort honnêtes gens de ce pays, mon père s’appelait Pierre Torquenié.
–Vous êtes Jean Torquenié! s’écria Armand.
–Oui, fit l’inconnu avec surprise… vous me connaissez?
–J’ai entendu parler de votre histoire, qui a fait du bruit autrefois, dit le jeune avocat en quittant sa pose indifférente. Vous avez assassiné le vicomte de Mortrée et vous avez empoisonné votre femme…
–Oui, c’est pour cela que j’ai été condamné, fit l’homme avec amertume. Si vous connaissez cette histoire, il est inutile que je vous la raconte.
–J’en connais, en effet tous les détails, dit Armand.
Et, après un silence, il reprit:
–Je vous préviens même que vous aurez grand’peine à me prouver votre innocence; car je sais mieux que personne que cette affaire a été admirablement instruite, que le juge a bien fait son devoir et qu’il a obtenu du coupable des aveux complets.
–Le juge!. s’écria l’homme en s’agitant tout à coup d’une façon extraordinaire. Le juge!. Ah! monsieur, si vous saviez quel était l’homme qui m’a interrogé!. Si vous saviez les tortures qu’il m’a infligées. oui, les tortures, entendez-vous. Et pourtant, je me suis défendu, j’ai résisté, j’ai lutté. Mais que voulez-vous que fasse un malheureux qui souffre pendant six mois dans le secret d’une prison, qu’on accable de mauvais traitements, qu’on interroge tous les jours, en le retournant de toute façon, jusqu’à ce qu’il perde la tête. Ah! si les murs de la prison avaient pu parler! Si les jurés avaient assisté, dans ce cabinet sombre que je revois encore, que je n’ai jamais cessé de revoir à toute minute de ma misérable vie, s’ils avaient assisté à ce qui se passait entre moi et le bourreau qui m’interrogeait,–on comprendrait comment, à bout de forces, j’ai pu avouer, quoique innocent, inventer un crime que je n’avais pas commis, me livrer enfin sans défense, affolé de douleur, ayant presque perdu la raison!…
–Taisez-vous, malheureux, dit Armand avec un mouvement d’indignation. Je ne souffrirai pas que devant moi vous insultiez votre juge!
–Ah! vous êtes sans pitié, s’écria Jean Torquenié en se tordant les mains, vous me chassez, vous refusez de m’entendre… C’est bien, monsieur, acheva-t-il en se levant, j’irai chez un autre homme de loi… On m’avait dit que vous autres avocats, vous étiez des cœurs généreux; que, quand un homme venait vous supplier de le défendre en vous démontrant son innocence, vous ne refusiez pas de lui prêter votre appui. Lorsqu’en sortant du bagne, je me suis mis en route pour demander justice aux hommes qui m’ont condamné, je ne me doutais pas que le premier obstacle viendrait de celui dont la mission est de défendre les malheureux.
Jean Torquenié dit cela avec une sorte de dignité souffrante qui avait quelque chose de très émouvant. Mais Armand semblait de pierre. Ce jeune homme, dont le cœur était plein de générosité, qui avait toujours rêvé le dévouement, qui n’avait embrassé cette profession d’avocat que dans le beau désir de donner à sa vie un but utile, restait comme un marbre devant l’homme qui l’implorait.
Évidemment, pour qu’il se montrât aussi inexorable, il fallait qu’il eût des raisons bien puissantes d’être convaincu que cet homme mentait.
–Adieu, monsieur, dit ce dernier d’un ton d’indicible douleur.
Armand détourna les yeux avec une sorte de dégoût.
Mais tout à coup l’homme, prêt à partir, s’arrêta brusquement.
Un cri sortit de sa gorge, il étendit le bras vers un portrait qui était suspendu contre un panneau dans un cadre sombre et parut agité d’une émotion extraordinaire.
–A! le voilà, le voilà! s’écria-t-il, le misérable qui m’a torturé, qui m’a déshonoré, qui a perdu ma vie, qui a peut-être tué mon enfant!… A! le bourreau! puisse-t-il vivre encore!…
En disant ces mots, il adressa au portrait un geste d’effrayante menace.
Mais Armand s’était élancé sur lui et, lui saisissant le bras qu’il serra avec force.
–Silence, misérable! s’écria-t-il, livide de colère.
Et mettant sa robuste main sur l’épaule de Jean Torquenié, comme s’il eût voulu le contraindre à s’incliner devant celui qu’il venait d’outrager:
–Cet honnête homme était mon père! s’écria-t-il avec feu.
L’ancien forçat se dégagea de cette étreinte et, regardant le jeune homme en face:
–Votre père!… s’écria-t-il avec une sorte d’égarement… Ah! il est mort?… C’est bien… Je comprends maintenant pourquoi vous m’avez repoussé, pourquoi vous avez été dur pour moi… Vous êtes cruel comme votre père… Ah! soyez maudit comme lui!
Torquenié adressa au portrait un dernier geste de rage et sortit à grands pas, comme un fou, sans se retourner.
V
Cette scène violente jeta dans l’esprit d’Armand d’Arçay des préoccupations dont il ne put se défendre durant le cours de la journée.
Marguerite remarqua l’humeur un peu soucieuse de son fiancé, mais, malgré ses tendres instances, elle ne put en connaître la cause. Armand lui jura que jamais il n’avait été plus heureux. Il prétexta un peu de migraine et se retira de bonne heure dans sa chambre.
André Gérard, que l’attitude préoccupée de son am avait surpris et inquiété, le suivit au moment où il quitta le salon et, en lui mettant la main sur l’épaule:
–Ami Armand, lui dit-il, quelque chose te tourmente… mademoiselle de Trémeillan l’a remarqué. Elle m’a supplié tout à l’heure de connaître la cause de ton humeur un peu sombre… Que dois-je faire, que dois-je lui dire?
–Laisse-moi, répliqua doucement Armand en se dégageant. Marguerite s’est alarmée bien à tort… Qu’a-t-elle donc remarqué en moi d’extraordinaire?
–Je t’en supplie, n’essaie pas de me tromper. Mademoiselle de Trémeillan ne peut deviner ce qui te trouble, mais je le pressens, moi. C’est depuis que cet homme, cet inconnu, est venu te voir, que tu es tourmenté, taciturne… Mais, mon pauvre ami, si tu t’affectes ainsi de toutes les histoires que viendront te raconter tes clients, tu seras le plus malheureux des hommes et le plus larmoyant des avocats.
–Ne plaisante pas, je t’en prie, dit Armand.
Il fit un pas en avant, comme pour s’éloigner. Puis il réfléchit une seconde et, prenant la main de Gérard:
–Tiens, fit-il, je vais te dire ce qui me préoccupe… J’ai besoin de te confier cela et de te demander conseil.
Ils montèrent dans la chambre du jeune avocat et, dès que la porte fut fermée, Armand qui semblait avoir hâte de soulager son cœur, raconta rapidement à Gérard la visite de Jean Torquenié.
Lorsque son récit fut terminé, il regarda le jeune peintre, comme s’il eût attendu son avis.
André Gérard était devenu sérieux. Il fit deux ou trois tours dans la chambre les mains derrière le dos. Puis, venant s’arrêter devant Armand:
–Cela est étrange, dit-il, et je comprends que cette visite t’ait causé une émotion profonde. Mais avant de te donner mon avis là-dessus, je voudrais bien connaître l’histoire de cet homme, les circonstances de son crime, les détails de son procès..–.
–Cette affaire a fait un assez grand bruit autrefois, et la Gazette des Tribunaux a rendu compte des débats. Je te ferai porter ce soir, dans ta chambre, le volume qui contient le procès. Tu le liras, et tu verras qu’il n’y a pas d’incertitude possible. Cet homme a avoué; il s’est reconnu coupable, il a été justement condamné.
–Et cependant, dit André en prenant les mains du jeune avocat, et cependant tu es tourmenté d’un doute affreux, mon pauvre ami, et tu ne peux te défendre d’une profonde inquiétude.
–Non, non, dit Armand avec énergie, je t’affirme que ma conviction est faite. Mon père était cité comme un des premiers magistrats du ressort, comme le juge le plus équitable, le plus austère, le plus habile.–Et puis, enfin, cet homme a avoué!!!
Armand répétait ces mots à tout instant, comme s’il eût éprouvé le désir de se bien prouver à lui-même qu’une erreur avait été impossible et qu’aucune tache ne devait obscurcir la mémoire de son père, pour lequel il gardait un culte si profond et si tendre.
–Fais-moi l’amitié de descendre au salon, reprit Armand d’Arçay. Il ne faut pas que l’on sache que j’ai reçu cet homme. Tu diras que je suis un peu souffrant. Tu diras ce que tu voudras, mais je compte sur ton amitié pour que ni Marguerite ni ma mère ne connaissent ce qui s’est passé aujourd’hui.
André Gérard fit ce que son ami désirait. Il essaya de convaincre Marguerite qu’Armand n’avait aucun sujet de tourment, que le lendemain il n’y paraîtrait plus. Il jura que son ami avait été désolé de se trouver dans cette disposition d’esprit un peu maussade, mais que depuis quelques heures la migraine le faisait cruellement souffrir.
Madame d’Arçay accepta ces explications les yeux fermés. Quant à Marguerite, elle sourit tristement et dit:
–Je veux bien vous croire, monsieur, et croire Armand. S’il avait quelque sérieux sujet d’ennui, j’aime à penser qu’il m’en ferait part. Tout ne doit-il pas être commun entre nous?
Marguerite se retira avec la mère d’Armand. Elle était à Rennes depuis la veille. Son père l’avait envoyée chez madame d’Arçay parce qu’il avait été obligé de visiter une ferme éloignée et qu’il ne voulait pas la laisser seule au château.
Il devait venir la chercher le lendemain.
VI
André Gérard, qui, à Paris, était un enragé noctambule, ne se souciait en aucune façon de monter si tôt dans sa chambre.
Il faisait un clair de lune superbe, la soirée était tiède et douce. Il demanda une clef au vieux Baptiste et sortit de l’hôtel d’Arçay.
Le quartier où s’élève cet hôtel est situé près de la rivière d’Ille, qui à cet endroit fait un coude charmant et enserre de son bras d’argent un îlot de peupliers et de saules gris.
A gauche, un moulin barre la rivière. Un groupe d’antiques maisons aux chevrons de bois, aux toits plantés de travers comme des bonnets d’ivrogne, trempent leurs murailles dans l’eau. Quelques-unes de ces maisons ont leurs fenêtres éclairées une partie de la nuit, et l’on entend venir de ce côté un bruit de voix et de chants ou les notes aiguës d’un instrument de cuivre.
C’est là que se trouvent les cabarets populaires, bouges assez mal famés où se réunissent principalement les ouvriers de la grande fabrique de drap Breton et Cie, dont on aperçoit à droite les bâtiments et les hautes cheminées.
Une promenade bordée de tilleuls bas et très épais continue la rivière; et de cette promenade, on a une vue pittoresque sur l’îlot de verdure, le moulinet les vieilles maisons.
Tout cela, éclairé par la lune, avait un aspect ravissant:
André alla s’asseoir sur un banc de la promenade et contempla longtemps ce coin original de la ville. Mais le bruit venant des cabarets troublait sa rêverie. Ce jour-là précisément était un jour de paye, et les ouvriers le fêtaient bruyamment.
André se leva donc, traversa la rivière près du moulin et s’enfonça dans la petite île dont les rayons de la lune argentaient la verdure.
Il s’étendit paresseusement sur l’herbe, qui était très épaisse, et s’amusa à regarder l’effet des feuilles de peuplier qui frissonnaient au-dessus de sa tête comme de petites lames de métal brillant.
Il tomba bientôt dans une sorte d’engourdissement qui n’était pas sans charme et savoura les parfums de l’herbe haute qui lui faisait un lit moelleux.
Un bruit de pas précipités, sur le petit pont qui conduisait du moulin à l’îlot, l’arracha tout à coup à ses méditations.
Il ne fut pas peu surpris de voir une grande ombre apparaître soudain à quelque distance.
La personne qui avait fait irruption dans la petite clairière s’arrêta et demeura un instant immobile.
André aperçut alors, grâce aux rayons de la lune, un homme de haute stature, un peu voûté. Il avait la tête nue et ses cheveux étaient tout blancs.
Il portait dans ses bras une femme qui semblait évanouie, car, à peine arrivé dans la clairière, il l’avait déposée sur l’herbe et, agenouillé devant elle, il s’efforçait de la ranimer.
André ne put rester indifférent devant cette scène. Il s’avança vers le groupe que formaient l’homme et sa compagne.
En entendant marcher derrière lui, l’inconnu se releva brusquement et tendit ses deux mains vers la jeune femme, comme s’il eût voulu la reprendre et l’emporter avec lui.
Mais André le rassura d’un mot et lui offrit ses services, dans le cas où ils pourraient lui être utiles.
L’étranger accepta. Tandis que le jeune homme soulevait la tête pâle de la femme et lavait avec son mouchoir qu’il avait été tremper dans la rivière le sang qui lui coulait le long du front, l’inconnu lui raconta en peu de mots comment il avait rencontré cette malheureuse.
Il traversait les bas quartiers de la ville, lorsque tout à coup, il entendit des cris. Il aperçut alors cette jeune fille que poursuivaient une troupe de femmes et d’enfants. Elle courait en poussant des gémissements. Il s’élança pour la défendre. Au même moment, une pierre atteignit la pauvre fille à la tête. Elle tomba étourdie. La troupe qui la poursuivait s’arrêta un instant en voyant sa victime par terre. Il prit aussitôt la blessée dans ses bras et l’emporta dans une sombre ruelle. Au bout de cette petite rue, il aperçut un pont qui conduisait dans la campagne. Il s’y jeta aussitôt, afin de soustraire cette fille aux cruautés des gens qui la poursuivaient.
–Il faut bien que les malheureux s’aident entre eux, dit-il en secouant tristement la tête.
–Elle semble revenir à elle, dit Gérard, qui avait senti trembler dans sa main le poignet fin et nerveux de la jeune fille. Elle ne peut rester ici. Voulez-vous que je vous aide à la conduire chez vous?
–Chez moi! répéta l’homme avec amertume, chez moi!.
Il reprit après un silence:
–Je suis sans asile, monsieur, et demain matin, au point du jour, il faudra que je quitte cette ville.
A ce moment, la femme évanouie parut se ranimer; un soupir sortit de ses lèvres, elle ouvrit les yeux.
André lui souleva doucement la tête.
Le premier mouvement de la malheureuse fut de porter la main à son front, et une plainte plus douloureuse passa entre ses lèvres pâlies.
La blessure qu’elle avait reçue et qui était profonde, semblait la faire cruellement souffrir.
André lui appliqua de nouveau sur le front son mouchoir mouillé, qui était tout rouge de sang.
Enfin, au bout de quelques instants, elle put parler.
Elle vit qu’elle avait été recueillie par deux étrangers. Elle leur dit d’une voix éteinte qu’elle travaillait à la fabrique Breton depuis son enfance, qu’elle n’avait jamais connu que les mauvais traitements de ses camarades, que les injures des contre-maîtres.
Elle raconta tout ce qu’ils lui faisaient souffrir, et tandis qu’elle se plaignait, sa voix prenait peu à peu un accent dur, farouche; on sentait que cette âme de vingt ans portait en elle de profondes ulcères.
–Et savez-vous pourquoi ils m’en veulent? poursuivit-elle en s’animant par degrés, pourquoi ils me méprisent, pourquoi ils me frappen?... C’est parce que je suis la lille d’un homme qui est au bagne. Est-ce ma faute à moi si mon père a assassiné? Oh! je voudrais être homme!
Et se redressant à demi, elle tendit son poing crispé vers la partie de la ville où on voyait les lueurs rouges du fleuve se réflétant dans l’eau.
Mais Jean Torquenié saisit cette main avec un mouvement ardent; il pencha brusquement la tête de la jeune fille, de façon qu’elle reçut en plein les rayons de lune qui perçait le dôme de feuillage.
Puis, poussant un cri étouffé, il entoura de ses deux bras et embrassa passionnément son front sanglant.
Celle-ci s’arracha à son étreinte et le regarda un instant avec des yeux égarés.
–Oh! comme elle lui ressemble!. murmura-t-il. c’est elle. c’est elle!–Ma Jeanne! s’écria-t-il en essayant de la reprendre.
Mais elle s’était relevée avec un mouvement de répulsion et d’horreur.
–Ah! s’écria-t-elle en repoussant de toutes ses forces le malheureux qui voulait encore s’approcher d’elle, laissez-moi, laissez-! moi!...
–Jeanne! ma Jeanne! je suis ton père, s’écria l’ancien forçat d’une voix déchirante.
–Mon père!
Et elle se recula avec un geste de frayeur.
–Oui, oui, je suis ton père, reprit Jean Torquenié haletant, pâle d’émotion. Je suis ton père, ton père innocent, entends-tu? Ne me fuis pas ainsi. Viens, viens, ma Jeanne; laisse-moi te prendre dans mes bras. Pauvre enfant! On te fait souffrir à cause de moi. Quelle horrible vie!. Mais tout cela va changer. On saura que je ne suis pas coupable. On ne nous méprisera plus. Je te ferai respecter. Oh! comme tu es belle, ma Jeanne, et comme je vais t’aimer, pauvre petite!.
Ils s’étaient levés tous deux.
Il fit un pas vers elle et son visage sillonné de rides s’éclaira d’un sourire, le premier depuis vingt ans.
Mais Jeanne le repoussa de nouveau.
–Laissez-moi, laissez-moi, s’écria-t-elle.
Son regard s’anima d’une flamme vive et, avec un accent farouche, elle reprit:
–Laissez-moi, je vous hais!.
En disant ces mots, elle s’enfuit, franchit le pont de bois et disparut.
Jean Torquenié se laissa tomber sur l’herbe et mit sa tête entre ses deux mains. De profonds sanglots secouaient tout son corps.
Cette scène étrange avait fait sur André Gérard une profonde impression.
Il n’avait pas les mêmes raisons que son ami Armand pour se défendre contre l’émotion. Il se sentit pris de sympathie envers ce malheureux et, d’un mouvement spontané, il lui tendit la main.
–A! monsieur, s’écria le pauvre homme en saisissant avec force cette loyale main, voici la première fois qu’on ne me repousse pas. Voici la première main que l’on me tend depuis vingt ans. Vous avez pitié de moi, vous êtes bon. N’est-ce pas que c’est affreux de souffrir comme cela injustement? Vingt ans de bagne pour un crime que je n’ai pas commis!… J’accours ici, je demande justice, les gens de loi me chassent. Je retrouve ma fille, elle me maudit et me fuit… Pauvre enfant, je lui pardonne, dit-il avec un accent de miséricorde; depuis de longues années, elle n’a appris qu’à me haïr, et tout ce qu’elle a souffert c’est à moi qu’elle le doit… à moi, entendez-vous, à moi qui l’aime tant, mon Dieu! et qui avais tant rêvé de la rendre heureuse, lorsque le ciel me l’a envoyée!…
André se sentait de plus en plus ému. Il était surpris de voir que la physionomie de cet homme, toute ravagée qu’elle fût par la douleur, avait, lorsqu’elle s’animait, une beauté singulière.
Il remarquait qu’il s’exprimait avec une distinction qu’on n’eût guère attendue d’un misérable qui avait passé la moitié de sa vie au bagne.
–Ainsi, reprit Jean Torquenié, me voici seul, tout seul, abandonné de tous. Il faut pourtant que je me fasse rendre justice, s’écria-t-il en se relevant. Maintenant plus que jamais, il le faut!
Et il dirigea son regard mouillé de larmes vers l’endroit où Jeanne avait disparu.
–Je vais me remettre en route, ajouta-t-il en ramassant le bâton qu’il avait jeté sur l’herbe; où irai-je? Je suis sorti du bagne et pourtant je ne suis pas libre jusqu’au jour où la justice aura reconnu son erreur. Je ne pourrai faire un pas sans sentir toujours sur mon épaule la main de la police… Quelle misère!…
–Vous ne restez pas dans cette ville? demanda Gérard.
–Non; on m’a fixé Evreux pour résidence. Il faut que je m’y rende. Je n’étais venu ici que pour consulter un avocat, car je voulais que l’erreur fut reconnue là où elle avait été commise. Mais je me suis cruellement trompé. J’ai été trouver aujourd’hui deux gens de loi. Ils m’ont chassé tous deux. L’un ne m’a pas cru, l’autre m’a vu trop pauvre…
Puis, après un silence, il poursuivit:
–Je ne veux pas, monsieur, vous occuper plus longtemps de ma misérable personne. Vous avez été bon pour moi. Laissez-moi vous remercier encore. Je vous jure que votre intérêt ne s’est point égaré et que la main que vous avez serrée tout à l’heure est celle d’un honnête homme.
Il fit quelques pas pour s’éloigner, mais André l’arrêta. Ce malheureux devait être sans ressources, et, bien que la bourse du jeune peintre fût médiocrement garnie, il ne voulut pas laisser partir Jean Torquenié sans lui offrir ce qui était nécessaire pour pourvoir à ses premiers besoins.
A la proposition qu’il lui fit, l’ancien forçat baissa la tête et Gérard crut voir une vive rougeur se répandre sur son visage décharné.
Cependant, après avoir fait un effort sur lui-même:
–J’accepte, dit-il d’un ton triste, non comme une aumône, mais comme un prêt que j’espère pouvoir vous rendre bientôt. J’ai un métier et je travaillerai.
Et, après une légère hésitation:
–Oserai-je vous demander, monsieur, dit-il, à qui je dois une si généreuse pitié.
–Je m’appelle André Gérard, et voici mon adresse, dit le jeune peintre en mettant sa carte dans la main de Jean Torquenié.
Quelques instants après, l’ancien forçat avait disparu et Gérard traversait tout rêveur les bas quartiers de la ville, qui étaient redevenus mornes et déserts.
VII
En rentrant, il trouva sur sa table un volume contenant la Gazette des Tribunaux de l’année 1847.
Cette histoire l’intéressait trop maintenant pour qu’il ne voulût pas en connaître immédiatement tous les détails.
Il commença donc sans tarder la lecture des débats de l’affaire Torquenié, jugée en1847, par la cour d’assises de Rennes.
Voici quel était l’acte d’accusation:
«Le25avril, à cinq heures du matin, un charretier de Bourrée, qui se rendait à Bonnières, trouva dans un fossé de la route, près de l’endroit appelé le Trou du chat, le cadavre d’un jeune homme qu’il reconnut aussitôt pour le vicomte Marcellin de Mortrée.
» Le charretier mit le cadavre sur sa voiture et le transporta à Bonnières. La justice, aussitôt prévenue, fit les constatations légales. Le corps était vêtu d’un pantalon et d’une chemise. Un de ses pieds était nu, l’autre chaussé d’un soulier dont les lacets étaient dénoués.
» Il n’avait sur lui ni bijoux ni argent. On trouva seulement dans l’une des poches de son pantalon un petit livre relié en bleu: un volume de roman.
» Il avait été frappé au front d’un coup de feu qui avait dû occasionner une mort immédiate. Le projectile fut retrouvé dans la plaie. C’était une balle ronde comme celles des anciens fusils de munition de fort calibre.
» Ce que l’on connaissait de la vie et des habitudes du jeune vicomte Marcellin excluait toute idée de suicide. Resté orphelin de bonne heure, possesseur d’une grande fortune, il avait tout ce qui peut rendre l’existence facile et heureuse. Son caractère était, il est vrai, assez bizarre. Il avait une façon de vivre, de s’habiller, de parler qui étonnait parfois ceux qui n’étaient pas dans son intimité. Mais rien ne pouvait faire supposer qu’il eût quelque motif d’attenter à ses jours. Enfin, on n’a trouvé auprès de son corps aucune arme ayant pu servir à commettre un acte de désespoir, et le lieu où il a été découvert ainsi que le désordre de ses vêtements, achevaient d’éloigner toute supposition d’une mort volontaire.
» Il était donc bien évident que la justice se trouvait en présence d’un crime. Restait à déterminer la façon dont le meurtre avait été commis et à découvrir l’assassin.
» Une longue et difficile instruction a permis d’arriver à ce double résultat.
» Le plan du terrain, où le corps du vicomte de Mortrée a été trouvé, fut soigneusement relevé. Le corps gisait dans une partie de la route assez découverte. Un peu plus loin, commençaient des taillis formant ce qu’on nomme le Bocage et placés plus haut que le chemin. Ces taillis furent examinés. On découvrit dans un buisson plusieurs branches brisées, comme si à cet endroit quelqu’un avait fait un effort pour passer.
» Il était facile de reconstituer la scène du meurtre. L’assassin avait dû se placer dans ce fourré pour attendre la victime. Le vicomte de. Mortrée avait été tué au moment où il franchissait le fossé. Un de ses pieds était encore engagé dans les ronces du talus et la tête avait été plonger dans le ruisseau. Des recherches minutieuses amenèrent la découverte, dans un champ voisin, du soulier qui manquait à l’un des pieds du jeune vicomte. Il devenait évident qu’il avait dû fuir précipitamment à travers champs, à peine vêtu, et qu’il avait été tué dans cette fuite. L’inspection du cadavre fit supposer que la mort remontait à une heure environ. C’était donc vers quatre heures du matin que le vicomte de Mortrée avait été tué.
Mais d’où venait-il? Pourquoi courait-il dans la campagne à cette heure matinale? Qui pouvait avoir intérêt à l’assassiner?
» Le comte Marcellin de Mortrée vivait très retiré au château des Marnes. Depuis la mort de ses parents, survenue alors qu’il était encore tout jeune, son caractère avait pris une teinte de profonde mélancolie. Il demeurait étranger aux plaisirs de son âge. Les écuries et le chenil du château restaient vides. C’est à peine si parfois on le rencontrait monté sur un petit cheval noir plein de feu. Il allait le plus souvent au pas, la tête penchée, l’air triste. Parfois aussi on le voyait passer à travers les landes désertes, qu’il parcourait d’un galop furieux, comme s’il eût senti le besoin de calmer par cet exercice violent des idées trop exaltées ou des passions trop ardentes.
» Un jour, dans une de ces courses folles, il lui arriva un accident. Son cheval buta contre une touffe de genêts, il perdit les étriers et fut projeté si violemment en avant qu’il se cassa le bras. Le garde-chasse du comte de Trémeillan le trouva une heure après à demi évanoui dans la lande. Il appela deux ou trois paysans qui passaient et, comme on se trouvait plus à proximité du château d’Albrays que de celui des Marnes, le garde-chasse fit conduire le blessé chez lui. Il habitait une petite maison, située près de la grille du parc. Le vicomte de Mortrée resta deux jours chez le garde-chasse, puis, lorsque le premier pansement fut fait, on le transporta à son château.
» Quand il fut guéri, il alla voir le garde-chasse pour le remercier. On remarqua que, depuis, ses visites furent assez fréquentes. Autrefois, dans ses promenades, il n’approchait jamais du château d’Albrays. Personne ne s’en étonnait dans le pays, car on savait qu’une haine profonde séparait les deux familles de Mortrée et de Trémeillan. Maintenant, au contraire, on rencontrait souvent le vicomte Marcellin sur la partie de la route près de laquelle s’ouvrent les avenues du château d’Albrays. On le voyait disparaître parfois sous les profonds ombrages du parc.
» Les paysans qui travaillaient dans les champs et les petites gens du pays ne furent pas les seuls à remarquer les promenades plus fréquentes de Marcellin de Mortrée et la direction nouvelle qu’il leur donnait.
» Le garde-chasse qui l’avait recueilli se nommait Jean Torquenié. C’était un jeune homme de vingt-quatre ans environ. Il avait épousé, deux années auparavant, une jeune fille d’une remarquable beauté, dont il était très épris, et qui était la sœur de lait de la comtesse de Trémeillan. Torquenié, d’un caractère jaloux et violent, n’avait pas tardé à voir avec un secret déplaisir le jeune vicomte venir rôder du côté du château. Une ou deux fois, alors qu’il partait pour ses tournées matinales, il avait rencontré Marcellin de Mortrée.
» Un jour qu’il était rentré chez lui plus tôt que de coutume, il avait même aperçu le cheval du vicomte attaché à une haie près de sa maison, et, en entrant dans la cuisine, il avait trouvé le jeune homme assis devant la cheminée. Marianne, sa femme, préparait du vin chaud au vicomte, parce qu’il avait été surpris par la pluie et que ses habits étaient mouillés. Au moment où Torquenié était entré, il avait remarqué un geste de surprise de sa femme, et un mouvement de dépit du vicomte Marcellin, et, après le départ de ce dernier, il avait vivement reproché à Marianne d’avoir reçu ce jeune homme chez elle.
» Le caractère de Marianne Torquenié pouvait justifier jus qu’à un certain point les appréhensions du garde. Elle était excessivement jolie, et, de plus, très légère et très coquette. Avant son mariage, elle avait eu plusieurs intrigues qui avaient quelque peu compromis sa réputation, si bien que, lorsque Jean Torquenié annonça l’intention de l’épouser, ses parents firent pendant quelques mois une vive résistance avant de consentir au mariage.
» A partir du moment où le vicomte de Mortrée commença ses fréquentes visites du côté du parc de Trémeillan, il fut facile de voir que le caractère et les manières de Jean Torquenié changèrent. Il avait toujours eu une nature très vive. Il se montra plus irascible encore. Il s’emportait contre sa femme en reproches amers, mais sans oser toutefois faire une allusion directe aux visites du vicomte Marcellin. Il se plaignait de la froideur de Marianne. Il prétendait qu’elle ne l’avait jamais aimé. Un jour, un homme de Bourrée le trouva dans le chemin de la forêt. Il avait son fusil entre ses jambes et se cachait la tête dans ses deux mains. Interpellé par cet homme, il leva son visage et le paysan remarqua que ses yeux étaient remplis de larmes de rage. Il lui demanda en plaisantant ce qu’il avait. D’un ton farouche, Jean Torquenié enjoignit à l’homme de continuer son chemin.
» Quelques instants après, une vieille femme qui allait faire du bois passa près de lui. Elle remarqua aussi l’air sombre de Torquenié et, le plaisantant, elle lui dit:
»–Eh! Jean, qu’est-ce que tu attends? Est-ce un lapin ou un vicomte?
» Il se redressa furieux et, étreignant son fusil, il répondit en frappant la terre du pied:
»–Ton vicomte, je voudrais le voir là-dessous, mauvaise vipère.
» Enfin un autre témoin, Pierre Desplas, tondeur de chevaux, étant venu travailler au château, fut logé pendant quelques jours dans la maison du garde. Il couchait dans une chambre au-dessus de celles des époux Torquenié et fut réveillé la nuit par une altercation violente qui s’éleva entre eux. Il n’entendit pas bien toutes les paroles qu’ils échangèrent. Mais il a affirmé que Torquenié était dans un tel état de fureur qu’il poussait des hurlements semblables à ceux d’un loup.
» Il disait que sa vie serait désormais un tourment de "tous les jours, qu’il ne pouvait plus supporter la froideur et l’indifférence de Marianne, e, qu’elle le trompait, qu’elle le martyrisait et que, si cela durait, il ferait un mauvais coup. Le témoin a confirmé par serment l’exactitude de ces dernières paroles, qui ont été répétées à deux reprises.
La jalousie de Jean Torquenié était connue de tout le pays. Aussi quand le vicomte de Mortrée fut trouvé assassiné, un matin, sur la route, une vague rumeur désigna Jean Torquenié comme pouvant bien être l’auteur du crime.
» La justice hésita pourtant quelques jours avant de suivre les indications de l’opinion publique. Les antécédents de Jean Torquenié étaient bons. Le comte de Trémeillan avait toujours rendu justice à la probité et au dévouement de son garde. Il est vrai que, dans le pays, –son humeur brusque lui avait fait peu d’amis; mais l’extrême sévérité qu’il déployait à l’égard des braconniers pouvait contribuer à éloigner de lui bien des gens.
» Cependant la rumeur publique fut bientôt si forte, elle accusa si hautement Torquenié que la justice dût diriger son enquête de ce côté. Quinze jours après le crime, une perquisition fut faite chez le garde du comte de Trémeillan.
» Marianne était au lit avec une fièvre violente, soignée par une des vieilles servantes du château surnommée la Terreuse.
» Jean Torquenié était absent.
Le juge prit la Terreuse à l’écart.
»–Depuis combien de temps Marianne a-t-elle cette fièvre? demanda-t-il.
»–Depuis quinze jours à peu près. Ça lui a pris tout d’un coup au matin. Elle a donné à tout le monde de grandes inquiétudes.
» Cette femme fut invitée à mieux préciser le jour auquel remontait la maladie de Marianne. Après avoir cherché dans ses souvenirs, elle indiqua le26avril au soir, le lendemain, par conséquent, de la mort de Marcellin de Mortrée. Les armes du garde furent examinées. Les trois fusils de chasse qu’il possédait étaient de trop petit calibre pour contenir la balle qui avait frappé le jeune vicomte. Mais on trouva au fond d’une armoire une carabine courte au canon de laquelle le projectile s’adapta parfaitement et qui avait encore une forte odeur de poudre.
» Marianne n’avait pas semblé entendre ce qui se passait autour d’elle ni comprendre le but des perquisitions opérées chez le garde. Elle parut trop faible pour être interrogée.
En ce moment, Jean Torquenié rentra. En apercevant les magistrats, il pâlit vivement. Un cri de surprise sortit de ses lèvres. Le procureur du roi lui dit le soupçon qui pesait sur lui et l’engagea à se justifier en donnant l’emploi de son temps pendant la nuit du 24avril. Le garde tomba sur une chaise, mit sa tête dans ses deux mains et ne répondit pas. On lui représenta la carabine trouvée dans l’armoire, en lui faisant remarquer que la balle qui avait tué le vicomte Marcellin était exactement de même calibre.
» Il affirma seulement qu’il ne s’était pas servi de cette arme depuis deux ans et que, la dernière fois qu’il l’avait employée,–c’était pour tuer un loup,–il l’avait soigneusement nettoyée. Il n’expliqua pas comment elle se trouvait maintenant noire de poudre. On lui demanda de montrer les balles dont il se servait pour cette carabine. Il dit qu’il ne savait ce qu’elles étaient devenues.
» Quant à l’emploi de son temps pendant la nuit du25avril, il ne put donner à cet égard aucune indication précise. Il affirma seulement que les quelques tournées de nuit qu’il avait faites depuis quinze jours s’étaient toutes terminées bien avant le matin.
» Les réponses embarrassées de cet homme, ses explications insuffisantes et cette grave découverte faite chez lui de l’arme qui semblait avoir servi à commettre le crime, confirmaient les soupçons que faisaient peser sur lui tous ceux qui connaissaient son caractère ombrageux et violent.
» Cependant les preuves n’étaient pas assez certaines pour qu’il fût possible de commencer une instruction criminelle. Il fallait, d’ailleurs, attendre que Marianne fut rétablie pour l’interroger. Pendant ce temps, la justice fit une nouvelle enquête et dirigea de tous côtés ses actives recherches afin de retrouver l’assassin du vicomte Marcellin.
» Sur ces entrefaites, Marianne Torquenié mourut. Il était difficile d’admettre qu’elle eût succombé à la fièvre, peu grave en somme, qui depuis trois semaines la tenait au lit. Cette mort subite et qui ne paraissait pas naturelle, attira encore sur la maison du garde l’attention du public et celle de la justice. Jean Torquenié, craignant les révélations de sa femme, n’avait-il pas supprimé par un nouveau crime un témoin dont la déposition aurait pu être accablante?
» On fit l’autopsie du corps. Le médecin délégué à cet effet conclut formellement à l’empoisonnement par le phosphore. Le corps était positivement imprégné de cette substance toxique. La malheureuse femme avait dû en absorber des quantités considérables.
» Cette fois, il n’était plus possible d’hésiter. Qui pouvait avoir intérêt à ce crime, si ce n’est Jean Torquenié? Il fut arrêté et conduit à Rennes.
» Pendant de longues semaines, il continua à nier son double crime. Il reconnut que les visites fréquentes du vicomte de Mortrée lui donnaient de l’ombrage, mais qu’il était sûr que Marianne était innocente et que, fût-elle coupable, jamais il n’aurait eu la lâcheté de tuer un homme désarmé comme on tue un gibier au coin d’une haie et d’empoisonner une pauvre femme qu’il aimait tendrement.
» Il persista pendant longtemps dans ce système de dénégation absolue.
» Enfin, un jour, tourmenté sans doute par le remords, il demanda à être conduit devant le juge qui était chargé d’instruire cette difficile affaire. Là, il fit des aveux complets. Il se reconnut coupable du meurtre du vicomte Marcellin de Mortrée. Il dit que la jalousie l’avait poussé à se débarrasser de lui. Il avoua enfin qu’il avait empoisonné sa femme avec du bouillon dans lequel il avait jeté des boules de phosphore qui servaient à détruire les rats et les mulots.
» En conséquence, etc.
VIII
» Pendant cette lecture, Jean Torquenié est resté accablé à son banc, la tête dans ses deux mains. A la fin seulement, il a paru sortir de sa torpeur et, lorsqu’il a été question des aveux qu’il a faits, il a tressailli et a jeté autour de lui des regards égarés.
«La lecture de l’acte d’accusation terminée, le président procède à l’interrogatoire de l’inculpé.
» D. Jean Torquenié, levez-vous. Quel âge avez-vous?
» R. Vingt-quatre ans.
» D. Vous avez toujours eu une conduite satisfaisante. Vous avez succédé à votre père comme garde-chasse du comte de Trémeillan. e père du comte actuel vous aimait et vous a fait donner une bonne éducation. Vous avez partagé pendant quelque temps les leçons que recevait son plus jeune fils mort aujourd’hui. Le précepteur qui vous a connu enfant rend justice à votre intelligence. Mais il fait connaître que vous aviez un caractère violent. Un jour que vous n’aviez pas bien compris un problème qu’il vous expliquait, vous avez renversé avec violence la table sur laquelle vous travailliez.
En1845, vous avez épousé Marianne Danet; de ce mariage est née une petite fille. Quand vous l’avez épousée, Marianne avait une réputation assez légère. Elle avait été courtisée par un jeune homme de Bonnières.
Le prévenu fait un geste comme pour demander à parler. Il prononce des paroles inintelligibles.
» Le président.–Je vous invite à répondre à haute voix aux questions que je vous pose. N’oubliez pas qu’il s’agit ici pour vous d’une question capitale. Le crime que vous avez commis...
Me. Rousseau, défenseur du prévenu, se levant vivement:
»–Pardon, monsieur le président, mais il me semble que mon client comparaît devant le jury en prévenu et non en coupable.
» Le président.’–Maître Rousseau, j’entends diriger les débats comme il me convient. Veuillez reprendre votre place. Accusé, vous reconnaissez que votre femme avait une nature légère et coquette, et que vous lui avez adressé à ce sujet de vifs reproches? |
«L’accusé.–Marianne était une honnête femme. oui, messieurs, une honnête femme!... Oh! quel supplic!
Il retombe accablé sur son banc. 1
» Le président.–Répondez avec calme. Le jury ne se laissera pas influencer par le désespoir que vous affectez. On ne vous inflige ici aucun supplice.
» Me Rousseau.–Monsieur le président, cet homme aimait tendrement sa femme et son enfant, les questions que vous lui posez ravivent chez lui une cruelle blessure. (
» Le président.–Sa tendresse pour Marianne ne l’a pas empêché de l’empoisonner. Maître Rousseau, je vous prie de ne pas interrompre à tout instant l’interrogatoire. C’est l’accusé qui doit répondre, ce n’est pas vous. t
» Me Rousseau.–Mon malheureux client st tellement affaibli par une longue prévenon qu’il est presque hors d’état de répondre ui-même. Je réclame pour lui un peu de pié. Il me semble qu’en intercédant de cette açon, je ne sors pas de mon rôle, monsieur e président.
» Le président.–Je vous supplie encore ne fois, de ne pas vous interposer à tout insant entre le président et l’accusé. Cet homme toujours eu une rare énergie, et si mainteant il se montre troublé et accablé, ce ne peut tre que par suite du remords qu’il éprouve ou pour se conformer à un rôle qu’il entend jouer. » Le président passe en revue les divers évéements qui ont précédé le crime. Il rappelle u’à la suite de l’accident qui lui est survenu, e vicomte de Mortrée est resté deux jours chez an Torquenié. Là, il a vu Marianne, il a été pigné par elle. Il est naturel qu’il soit devenu moureux de cette jeune femme, qui était ort jolie. Il est revenu plusieurs fois à la naison du garde. Marianne a été sans doute sattée des attentions que lui témoignait le viomte Marcellin. Par les absences fréquentes auxquelles l’obligeait son service, Jean Toruenié lui laissait une grande liberté. Elle en probablement abusé et a entretenu des relations avec le vicomte de Mortrée. Celui-ci était un homme sans principes, sans religion, qu devait se faire un jeu de séduire la femme de l’homme qui l’avait recueilli et soigné.
Après avoir sommairement rappelé ce faits, le président reprend l’interrogatoire d l’accusé.
» D. Vous reconnaissez que les visites fré quentes faites par le vicomte de Mortrée au environs du château vous inspiraient une vio lente jalousie?
» Le prévenu après avoir fait un effort su lui-même:
»–Non, je n’étais pas jaloux; je savai bien que Marianne était la meilleure et la plu honnête des créatures. Mais je ne voulais pa entendre jaser sur elle.
» D. Vous lui avez fait de véhéments re proches, que des témoins ont entendus.
» R. Marianne était jeune, sans expérience elle aimait à plaire. Je connais les mauvaise langues du pays. On n’aurait pas manqué d dire sur elle des choses qu’on a dites depuis C’est pour lui éviter ainsi qu’à moi ce chagri que je l’ai suppliée plusieurs fois d’être pru dente et de ne pas accueillir chez nous1 vicomte de Mortrée.
» D. Que vous répondait-elle?
» R. Elle riait; elle me disait que je n’avais pas le sens commun, que jamais le vicomte Marcellin ne lui avait adressé un mot de galanterie, qu’elle ne l’avait vu qu’une fois ou deux, lorsqu’il était venu chez nous pour nous remercier, et que ce n’était pas sa faute s’il choisissait les environs du château pour but de ses promenades.
» D. Un témoin qui déposera tout à l’heure vous a entendu dire à deux reprises que, si cela continuait, vous feriez un mauvais coup.
» R. J’ai dit ça comme j’aurais dit autre chose, dans un moment de vivacité. Je jure devant Dieu que je n’ai jamais eu de mauvaises pensées à l’égard du vicomte de Mortrée et de ma pauvre Marianne.
D. Vous essayez un nouveau système de défense. (Se tournant vers le jury.) Messieurs les jurés, il faut que vous sachiez que, dans l’instruction, l’accusé a fait des aveux complets. Il s’est reconnu coupable d’avoir tué M. de Mortrée, d’avoir empoisonné sa femme, et il a donné à cet égard les détails les plus précis.
» R. Non. non. cela n’est pas. J’avais perdu la tête! Oh! je vous en supplie, messieurs, ne croyez pas que j’ai avoué. Je suis innocent. Je suis innocent!.
» Le président.–Je vais lire l’interrogatoire, subi par le prévenu devant le juge d’instruction. Le jury appréciera.
» Le président donne lecture de cet interrogatoire. Jean Torquenié reconnaît qu’après avoir quitté sa maison à minuit, le25avril, en annonçant qu’il resterait toute la journée du lendemain en route, il est revenu chez lui vers quatre heures du matin.
» Il a appelé Marianne, qui ne lui a pas répondu. Alors, d’un coup d’épaule, il a fait sauter le loquet de la porte et est entré. Au moment où il pénétrait dans la maison, il a entendu le bruit d’une chute dans le jardin. Grâce au jour qui commençait à poindre, il a vu un homme escalader la haie. Alors il a saisi sa carabine, qu’il tenait depuis quelque temps toute chargée, et s’est mis à la poursuite du fugitif. Celui-ci courait difficilement, à peine chaussé, dans les terres labourées. T orquenié a fait le tour par le bocage et a été attendre au Trou-du-Chat cet homme qu’il avait reconnu pour le vicomte de Mortrée.
» Au moment où ce dernier franchissait un talus, il a fait feu et le vicomte est tombé raide mort. Lorsqu’il a su que la rumeur du pays le désignait pour assassin, lorsqu’il a appris que la justice avait fait chez lui une perquisition, il a perdu la tête et, autant pour se venger de Marianne que pour se débarrasser d’un témoignage accablant, il l’a empoisonnée avec du phosphore.
Le président ajoute que ces aveux ont été arrachés parole par parole au prévenu par le juge qui a dirigé l’instruction de cette affaire avec une persévérance et une ténacité dignes des plus grands éloges.
» Cette lecture faite, le prévenu, qui a paru l’écouter avec une sorte de stupeur, se lève vivement et s’écrie:
» Mais je n’ai pas dit cela. mais c’est impossible! Je ne me souviens de rien. Messieurs, messieurs, je n’avais pas ma tête à moi. je voulais être jugé. J’ai répondu tout ce qu’on a voulu. Six mois de prison, six mois, entendez-vous?. le secret., les persécutions. Mon Dieu! mon Dieu! mais je suis innocent!!.
» Il retombe suffoqué sur son banc. Le président lui adresse encore quelques questions auxquelles il ne répond pas.
» Le président.–Il est inutile de continuer cet interrogatoire. Après avoir avoué dans l’instruction et donné sur son crime les détails les plus circonstanciés, le prévenu rétracte aujourd’hui ses paroles. Ce système de défense ne peut se soutenir. L’accusé ferait mieux de renouveler ses aveux et d’implorer la clémence du jury.
» Nous allons passer à l’audition des témoins.
» On entend plusieurs témoins.
» Jacqueline Frère lavait du linge à la fontaine qui est près de la maison du garde, lorsqu’elle a vu Torquenié rentrer chez lui, le jour où le vicomte de Mortrée était dans la cuisine près de Marianne qui lui faisait du vin chaud. La fenêtre était ouverte. Après le départ du vicomte, elle a entendu l’accusé reprocher à sa femme d’avoir accueilli ce jeune homme.
» Martin Brévant, cultivateur, raconte que, deux jours avant le crime, il a rencontré Jean Torquenié assis sur le bord de la route et tenant son fusil entre ses genoux. Il paraissait sombre et abattu. Le témoin croit qu’il parlait de «mort et de vengeance».
» Me Rousseau–C’est la première fois que le témoin donne ce dernier détail. Dans le résumé de l’acte d’accusation, il n’est pas question de paroles prononcées par Jean Torquenié.
Le président.–Le témoin a pu se rappeler depuis cet incident.
» Me Rousseau.–Je ferai remarquer au jury que le témoin paraît être dans un état complet d’ébriété.
» Marie Alabrègue, métayère, rapporte que, le même jour, elle a aperçu, au même endroit, Jean Torquenié qui, répondant à une plaisanterie qu’elle lui adressait, lui dit: «Ton vicomte, je voudrais le voir là-dessous!» et il frappa la terre du pied avec colère.
» Pierre Desplas, tondeur de chevaux, dit qu’il a été logé un jour et une nuit chez le garde du comte de Trémeillan. Pendant qu’il dormait, il a été réveillé par un bruit de voix qui venait de la chambre où couchaient Jean Torquenié et sa femme. Ces voix semblaient se quereller. Il a prêté l’oreille. Torquenié reprochait à sa femme de ne plus l’aimer. Il lui reprochait aussi sa coquetterie. Il finit par lui dire que, si cela continuait, il ferait un mauvais coup.
» Le président.–Témoin, vous comprenez, n’est-ce pas, toute la gravité de la déclaration que vous faites? Vous êtes sûr d’avoir entendu ces paroles?
R. Oui, monsieur le président.
Me Rousseau.–Torquenié voulait dire que, si la vie lui devenait trop pénible, il serait capable de se tuer de chagrin.
» Le président.–Cette explication est bien spécieuse, maître Rousseau. Le jury appréciera de quel côté est la vraisemblance.
» L’accusé, avec agitation.–Oui, oui, c’est bien cela que j’ai voulu dire. J’étais indigné par les mauvais propos qu’on faisait courir sur nous. Je me rappelle que j’ai pleuré comme un enfant dans les bras de Marianne, et je lui ai dit: Si par malheur tu venais à ne plus m’aimer, je me tuerais.
» Le président.–Ou bien vous la tueriez.
» Le prévenu pousse un cri, se cache la figure dans ses deux mains et sanglote.
» Me Rousseau.–Monsieur le président, je vous supplie d’avoir pitié de cet homme. Laissez-moi vous faire remarquer de nouveau qu’il n’est pas encore condamné. Par conséquent, ce n’est pas un coupable, mais un prévenu que vous avez devant vous, et la façon dont vous l’interrogez.
» Le président.–Je ne permettrai pas au défenseur de mettre en doute l’impartialité du président. Voici la seconde fois qu’il élève la voix pour critiquer la façon dont se fait l’interrogatoire. Je le prie de m’épargner une troisième observation.
» Me Rousseau.–Je protesterai toutes les fois qu’il le faudra. C’est mon devoir, et je n’y faillirai pas.
Le président.–Maître Rousseau, la cour et le jury ne se laisseront pas influencer par votre violence.
» Me Rousseau.–Je souhaite, monsieur le président, qu’ils ne se laissent pas influencer davantage par votre partialité.
» Après cet incident, qui produit dans l’auditoire une très vive impression, le président déclare l’audience suspendue pendant quelques minutes.
» A la reprise de l’audience, M. le président se plaint avec une grande modération et beaucoup de dignité des attaques injustes dont il a été l’objet de la part de la défense. Il a présidé de nombreuses sessions d’assises. C’est la première fois qu’il entend soupçonner son impartialité. Il dédaigne de telles calomnies, qui trouvent peut-être leur excuse dans la situation désespérée d’un client dont le défenseur essaie de sauver la tête par tous les moyens.
» Me Rousseau déclare qu’il n’interrompra plus l’interrogatoire. Il ignore si la tête de son client est en jeu et le président ne doit pas le savoir plus que lui, puisque le jury n’a pas encore prononcé. Il se bornera à poser aux témoins les questions indispensables. Il réserve pour sa plaidoirie ses appréciations sur la façon dont l’instruction à été faite et les débats conduits.
L’audition des témoins continue.
» La Terreuse comparaît.
» L’arrivée de cette femme à la barre excite une certaine émotion. Ce qu’on sait de ses antécédents, de son caractère, est bien fait pour piquer la curiosité. Sa famille a toujours servi celle du comte de Trémeillan. Son père a péri sur l’échafaud avec le grand-père du comte actuel. C’est une nature sombre et exaltée;elle passe dans le pays pour n’avoir pas toujours eu sa raison. En1832, elle a accompagné le comte en Vendée, où il avait été se battre pour la duchesse de Berry. Elle a pris le commandement d’une bande de chouans, elle a fait le coup de feu et est restée pendant plusieurs mois cachée dans un bois où elle habitait une sorte dé tanière comme une bête sauvage. De là, ce surnom que ses compagnons lui ont donné et que les gens du pays lui ont conservé,
» C’est une femme de petite taille, à la tournure courte et épaisse. Elle se tient très droite. Sous sa coiffe apparaissent deux bandeaux noirs à peine sillonnés de quelques fils d’argent et qui encadrent durement son visage. Ses traits laids et communs ont une singulière énergie. Ses yeux percent de leur regard luisant les broussailles de ses sourcils. Elle les dirige avec assurance sur la cour et sur les jurés. Avec sa peau jaune, son front bas, sa mâchoire proéminente et ses lèvres épaisses, elle semble avoir du sang noir dans les veines et descendre de quelque peuplade sauvage de l’Afrique.
» Elle répond aux questions du président avec lenteur, comme si elle comprenait l’importance des paroles qu’elle prononce. Sa voix est rauque et voilée.
» C’est elle qui, le26avril au matin, en passant devant la maison du garde, a appris à Marianne qu’on venait de trouver sur une route voisine le cadavre du vicomte de Mortrée, tué d’un coup de feu.
» En recevant cette nouvelle, Marianne a poussé un cri et est tombée évanouie sur le sol de sa porte. Elle l’a relevée et l’a mise au lit. Une heure environ après, Jean Torquenié est rentré chez lui. Il semblait sombre et nerveux, Il a à peine écouté la Terreuse lorsqu’elle lui a dit que sa femme était souffrante et il s’est dirigé tout de suite vers une terrine remplie d’eau où il s’est lavé les mains. Il ne portait pas d’armes sur lui. Il n’avait qu’un bâton à la main. La Terreuse lui a demandé d’où il venait. Il a répondu qu’il avait été de garde depuis le matin dans les bois de Gièvres.–Sans votre fusil? a ajouté le témoin. Jean Torquenié n’a pas répondu et a tourné le dos.
» Le prévenu.–C’est faux. Tout cela est faux!!
Le président.–Accusé, n’interrompez pas le témoin. Cette femme a été toute sa vie un modèle de probité et de dévouement. Elle n’a aucun intérêt à trahir la vérité. Ses sentiments religieux, qui sont très vifs et très sincères, lui font comprendre toute la gravité du serment qu’elle a fait en jurant devant Dieu de parler suivant sa conscience.
» Le prévenu.–Elle a menti. messieurs, cette femme ment!!. (S’adressant au témoin.) Jouannette, pourquoi dis-tu ce qui n’est pas vrai?... Quand je suis rentré, j’avais mon fusil à la main, mon fusil à deux coups. En apprenant que Marianne était souffrante, j’ai couru vers son lit. Je n’ai pas été me laver les mains. Je ne t’ai pas dit que j’étais de garde depuis le matin dans le bois de Gièvres. Tu mens. Ou tu ne te rappelles pas. Voyons, souviens-toi. Dis que j’ai aidé à soigner Marianne et qu’en lui donnant ces soins je paraissais bien l’aimer.
» La Terreuse se tourne vers l’accusé et le regarde un instant fixement. Puis, s’adressant au président:
»–Je jure que je dis la vérité, dit-elle d’une voix assurée.
» Le président l’invite à continuer.
»–J’ai soigné Marianne pendant trois semaines environ. Je venais tous les jours. Je lui portais du lait, je prenais soin aussi de son petit enfant. Enfin, j’ai tâché de lui être aussi utile que possible, parce que M. le curé nous recommande bien d’aider notre prochain dans ses misères. Elle avait la fièvre. Elle perdait souvent la tête et prononçait des paroles sans suite.
» Le président.–Avez-vous retenu quelques-unes de ces paroles?
» R. Elle disait souvent le nom de Marcellin. (Sensation.) Elle murmurait quelquefois des mots qui faisaient croire qu’elle avait peur de son homme. Prends garde; disait-elle comme ça, il sait tout, il va nous tuer!. Elle poussait des cris qui fendaient l’âme.
» D. La justice à fait une perquisition chez le garde pendant que vous étiez auprès de Marianne?
R. Oui, monsieur le président. Mais elle ne s’en est pas aperçue; elle était trop fiévreuse.
D. Quelle a été l’attitude du prévenu pendant cette perquisition?
» R. Il avait bien peur. Il claquait des dents.
» D. Racontez-nous comment la maladie de Marianne a empiré et comment elle est morte.
» R. Voilà. C’était au milieu du mois de mai. Depuis quatre ou cinq jours, elle allai mieux; elle se levait; elle mangeait un peu Cependant, plusieurs fois par jour, elle avai des mouvements étranges, comme ça (le té moin se secoue vivement). Elle paraissai être sous le coup d’une grande frayeur. El se mettait dans le jardin sur une chaise; elle jouait parfois avec sa petite fille, mais e n’en parlait pas.
» D. Comment était-elle avec son mari?
» R. Elle évitait de le regarder; elle ne r pondait pas quand il voulait causer. 1
» Le prévenu fait des signes de vive dénégation.
» R. Elle ne savait pas pourtant que la justice était venue chez eux et que Jean Torquenié était soupçonné d’avoir tué le vicomte. Plusieurs femmes du bourg avaient bien rôdé autour du jardin, cherchant à entrer et à bavarder avec elle. Mais je les avais éloignées, ces vipères. Je ne voulais pas que la pauvre chère femme connût ce qu’on disait de son homme. Elle aurait pu en mourir sur le coup; mais je voyais bien à son air qu’elle en savait long là-dessus et qu’elle se doutait de tout, sauf de la venue de la justice.
» Un soir, elle se plaignit de douleurs au ventre et à l’estomac. Elle avait un peu mangé dans la journée. Elle avait pris du bouillon.
» D. C’est vous qui le lui avez préparé.
» R. Oui, monsieur le président.
D. Torquenié était-il présent?
)) R. Il était dans la maison. Il allait et venait, il rôdait autour de moi.
» D. Est-ce lui qui lui a fait boire le bouillon?
» R. Non. C’est moi. Mais je me rappelle qu’étant revenue près du fourneau, après l’avoir quitté un instant, je fus étonnée de voir le couvercle sur la casserole. Je dis même à Torquenié: Il ne fallait pas la couvrir, vous avez failli faire tout enfuir.
» D. Messieurs les jurés, vous comprenez l’importance de cette déposition. L’accusé s’est approché du fourneau où l’on préparait un aliment pour sa femme.–Elle est morte dans la nuit qui a suivi. Torquenié, vous rappelez-vous cet incident? Reconnaissez-vous avoir touché la casserole où la Terreuse préparait du bouillon?
» L’accusé.–Ce que dit cette femme est un mensonge d’un bout à l’autre.
» Il cache de nouveau sa tête dans ses deux mains et semble en proie à un accablement profond.
«Le président.–Témoin, continuez votre déposition.
» La Terreuse.–Vers neuf heures du soir, les souffrances de Marianne ont augment: elle tordait ses draps, elle étendait ses mains qui semblaient avoir des griffes; elle poussait de véritables hurlements. On devait l’entendre de loin; Torquenié ferma la fenêtre.
» D. Quelle était son attitude pendant l’agonie de Marianne?
R. Il paraissait très troublé. Il courait de tous côtés. Il se jeta aux pieds de son lit et cria: Marianne, je te demande pardon!
» Le président, à l’accusé.–Reconnaissez-vous avoir prononcé ces paroles?
» L’accusé (essuyant les larmes qui inondent son visage).–C’est possible, monsieur le président. J’avais eu des torts envers la pauvre chère femme. Je l’avais injustement tourmentée au sujet des visites du vicomte. La voyant si malade, il est naturel que je lui aie demandé pardon.
» Le président invite le témoin à continuer.
» La Terreuse.–De minute en minute les souffrances parurent redoubler. Elle avait les yeux hagards; elle semblait folle. Je n’ai jamais rien vu dans ma vie de si effrayant. Elle sautait sur son lit, elle se tordait le ventre avec ses deux mains. On aurait dit qu’elle avait avalé un fer rouge.
Le président, à l’accusé.–Pourquoi, lorsque votre femme souffrait tant, n’avez-vous pas envoyé chercher un médecin?
L’accusé.–Mais j’en ai envoyé chercher un, monsieur. La Terreuse peut vous le dire. Tu te rappelles, Jouannette, que je t’ai demandé d’aller à la ville chez M. Barthélémy. Tu es sortie, et en rentrant tu m’as dit que tu avais chargé de la commission un paysan qui passait, parce qu’en ce moment nous ne pouvions ni l’un ni l’autre quitter la malade.
La Terreuse, avec assurance.–Je ne me souviens pas de cela.
» D.A quelle heure Marianne est-elle morte?
» R. Vers dix heures. Pauvre femme, elle n’a pas traîné longtemps. Le scélérat lui avait fait prendre une forte dose.
» D. L’accusé a-t-il montré quelque douleur au moment de cette mort?
» R. Oui. Il a pleuré.
«D. C’est bien. Allez-vous asseoir.
» On entend encore quelques témoins dont les dépositions sont insignifiantes. Signalons cependant celle du comte de Trémeillan, qui a bien voulu venir donner à son ancien garde une marque d’intérêt en rendant justice au dévouement et à l’intelligence dont il a toujours fait preuve dans l’exercice de ses fonctions. C’était, dit-il, un bon serviteur.
» La liste des témoins étant épuisée, M. le président donne la parole à M. l’avocat général Aymard pour soutenir l’accusation.
» Le réquisitoire du ministère public est très ferme et très énergique.
Il commence par retracer la jeunesse et les antécédents de l’accusé. Son intelligence se montrait vive et éveillée, mais son caractère était difficile. Le feu comte lui a fait donner une instruction au-dessus de son état et lui a permis de partager les leçons d’un de ses fils. Cette généreuse pensée peut sembler imprudente.
«Il n’est pas bon, dit l’éloquent organe du ministère public, que les bienfaits élevés de l’instruction se déplacent et s’abaissent jusqu’aux classes inférieures de la société. On développe ainsi des instincts et des appétits qui sont parfois dangereux. On jette dans des âmes inexpérimentées des semences de jalousie qui se développent plus tard et deviennent des menaces pour la société. En haut, l’instruction donne la lumière; en bas, elle jette les hommes dans les ténèbres de la haine et de l’envie.
» Après ces considérations générales, le ministère public entre dans la discussion des faits. Pour lui, le double crime de Jean Torquenié est évident. Sans parler des aveux faits par l’accusé pendant l’instruction, aveux dans lesquels il aurait dû persévérer à l’audience, car alors le jury eût pu être touché de son repentir, il y a contre lui un ensemble de preuves tellement fortes que sa culpabilité est aussi évidente que la lumière du soleil.
» L’avocat général rappelle les faits déjà connus, groupe les dépositions des témoins, insiste surtout sur le témoignage de la Terreuse, «ce modèle de loyauté et d’honneur, cette brave servante du plus brave des maîtr s». Il montre que le premier crime a été prémédité, que Jean Torquenié avait manifesté l’intention de se défaire du vicomte de Mortrée. Il prouve que l’empoisonnement de Marianne a été la conséquence de ce premier forfait, et que le garde-chasse a voulu à la fois se venger de l’outrage que cette malheureuse lui avait infligé et supprimer un témoin gênant.
«L’organe du ministère public reconnaît pourtant que des circonstances atténuantes peuvent être invoquées en faveur de l’accusé. Il a reçu la plus grande insulte qui puisse accabler un homme. Il a été cruellement trompé par une femme qu’il aimait. Quelque horreur que l’on doive éprouver pour ces deux crimes, on ne peut se défendre d’une certaine pitié envers ce malheureux.
» La société ne lui demandera donc pas un compte rigoureux du sang qu’il a versé. Elle n’exigera pas vie pour vie.
Elle se montrera généreuse en épargnant cette tête que menace le glaive de la loi. Mais un châtiment sévère doit être infligé au coupable, et M. l’avocat général demande que la peine des travaux forcés à perpétuité soit prononcée contre lui.
«Le président.–La parole est à Me Rousseau pour la défense de l’accusé.
» Un mouvement d’attention se produit dans l’auditoire. On sait que le jeune défenseur est l’une des espérances du barreau de Rennes, qu’il a un talent plein de fougue, et son attitude pendant les débats laisse supposer que sa plaidoirie sera véhémente. On prétend qu’il est convaincu de l’innocence de son client et qu’il veut plaider l’acquittement.
Dès que la parole lui est donnée il se lève vivement et, d’une voix nette et mordante, il combat pied à pied les assertions du ministère public.
» Il ne répondra pas aux théories que l’honorable magistrat a cru devoir émettre sur l’instruction donnée au peuple. Cela lui paraît tout à fait hors de cause.
» Si Torquenié avait été ignorant, il aurait certainement trouvé un avocat général pour affirmer que c’était cette ignorance qui l’avait conduit sur les bancs de la cour d’assises. Il essaie de prouver que son client n’a jamais eu le caractère sombre et sauvage qu’on lui prête.
» Il lit une lettre du précepteur qui a donné des leçons au fils du feu comte de Trémeillan et au fils de l’ancien garde-chasse. On y rend justice aux bonnes qualités de l’accusé, à sa docilité, à sa douceur.
» Quelques témoins ont affirmé qu’il avait le caractère rude et le cœur dur. Me Rousseau prie l’avocat général de se faire représenter le casier judiciaire de ces témoins. Il verra que tous ont été poursuivis pour braconnage à la suite de procès-verbaux faits par Jean Torquenié, qui apportait dans son service une juste sévérité.
» On vous dit qu’il a le cœur dur, messieurs, poursuit le jeune avocat. Que ne puis-je vous retracer toutes les phases du trop court roman où ce malheureux a mis le meilleur de son âme? Que ne puis-je vous lire toutes les lettres qu’il écrivait à sa bien-aimée Marianne? Vous connaîtriez mieux alors l’homme qui est aujourd’hui devant vous.
» Il est temps aussi de faire cesser cette odieuse légende qui dénature le caractère de Marianne et qui fait peser sur elle les plus infâmes soupçons. En élevant ici la voix en sa faveur, j’obéis, messieurs, à l’une des plus constantes préoccupations de l’accusé. Si vous le voyez morne et accablé sur le banc où je ne sais quelle fatale destinée l’a jeté, si vous voyez son visage sillonné de larmes, sa poitrine soulevée par les sanglots, ne croyez pas que ces marques de désespoir soient l’indice d’une faiblesse d’âme, d’une crainte lâche au sujet du sort qui l’attend. Jean Torquenié ne craint rien pour lui.
Pulsuz fraqment bitdi.