Kitabı oxu: «Précisément parce que je suis Allemand !»
Hermann Fernau
Précisément parce que je suis Allemand !
Eclaircissements sur la question de la culpabilité des Austro-Allemands posée par le livre J'Accuse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333102
Table des matières
I
II
III
IV
V
I
Table des matières
Dès sa publication, l’ouvrage J’accuse a provoqué une émotion intense. Le fait de voir un Allemand authentique venir déclarer sans ambages le gouvernement de sa patrie responsable de la guerre mondiale, l’anonymat mystérieux gardé par l’auteur, ses accusations hardies, mais formulées avec une impitoyable logique, tout cela a mis aussitôt ce livre en vedette des productions littéraires que la guerre a fait éclore. Partout où l’on pense et où l’on discute, J’accuse, malgré les événements militaires, devint l’objet de la conversation générale, — exception faite de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, pays dans lesquels le livre a été interdit dès son apparition.
Je suis mortifié de devoir constater que les autorités de ma patrie ont jugé bon d’interdire purement et simplement J’accuse. Non que je regrette qu’elles privent ainsi le public allemand d’une lecture intéressante et littéraire, mais parce que cette interdiction me semble constituer tout d’abord une violation de ce patrimoine intellectuel sacré pour la protection duquel l’Allemagne a tiré l’épée du fourreau et puis j’ai l’impression qu’un gouvernement qui prohibe un livre a malheureusement un peu l’air de le redouter.
Peut-il y avoir des livres qu’il faille interdire, pour celui-là même qui possède des preuves irréfutables de la justice et de la sainteté de sa cause (et nous voulons présupposer que tel est le cas du gouvernement allemand)? N’a-t-on pas la permission, en Allemagne, de parler des causes et responsabilités de la guerre mondiale qu’en usant d’un schéma absolument précis, sortant des ateliers berlinois de la culture? Le chancelier de l’Empire allemand n’a-t-il pas, dans un discours, relevé avec fierté que, contrairement aux Français qui possèdent une censure redoutant le plein jour, aux vues étroites, l’activité du censeur allemand se limite aux pures questions de technique militaire concernant la défense nationale? Cela aurait-il donc changé ? La censure militaire serait-elle sortie de son rôle — comme le cas de J’accuse paraîtrait le prouver — pour devenir un organe de contrôle des productions intellectuelles in globo, c’est-à-dire une tutelle de la nation allemande tout entière?
Ce serait profondément regrettable. Tout vrai patriote allemand aime son pays, non seulement parce qu’il est, de tous les pays de l’univers, le plus apte à la guerre, mais aussi parce qu’il est la patrie des méthodes critiques, de la logique scientifique et de la liberté de la pensée. Or si, dans la patrie de Kant et de Fichte, un gouvernement vient déclarer qu’il doit tirer le glaive pour défendre ce patrimoine intellectuel, et qu’il retire du même coup la parole à tous ceux qui ne sont pas de son avis, il y a là, pour nous Allemands, quelque chose de honteux et d’angoissant au dernier degré. Oui, honteux: car il en ressort une contradiction peu honorable pour le pays de la liberté de pensée. Et angoissant: car notre gouvernement, qui combat depuis dix-sept mois avec succès contre les armées et les flottes de l’Europe entière, a vraiment l’air de redouter un livre. A quoi nous servirait donc la victoire des armes, s’il nous faut finalement rendre ces mêmes armes devant celles de l’esprit?
Les rares exemplaires de l’ouvrage qui, malgré toutes les défenses, ont pu pénétrer en Allemagne, y ont déchaîné des cris d’indignation et des protestations enflammées. J’accuse a, il est vrai, trouvé de l’approbation dans plus d’un milieu familial allemand, dans des coins intimes et même jusque dans les cercles les plus distingués. Mais cette approbation ne pouvait s’exprimer ouvertement. Seuls sont autorisés à s’exprimer ouvertement en Allemagne, à l’heure actuelle, les sentiments et les opinions qui concordent avec les sentiments et les opinions du gouvernement. On ne connaîtra jamais la plupart des idées discutées aujourd’hui en Allemagne, car il n’est pas permis de les confier à l’impression. Ce qu’on appelle la «trève civique» (Burgfriede) est cette institution où seuls les patriotes gouvernementaux peuvent prendre la parole avec la tranquille certitude qu’aucun contradicteur ne se fera entendre. Plus d’opinions personnelles, sauf celles ratifiées en haut lieu! Des journalistes et des journaux dressés à la prussienne! Une mentalité et une science couleur grisaille de l’uniforme de campagne! Des discours et de la petite monnaie en fer! Toute la nation, un bloc d’airain où ne doit plus scintiller la moindre paillette d’or d’une individualité. Quiconque prétend être encore un citoyen du monde est un vil coquin; quiconque élève le moindre doute sur l’excellence et l’amour de la vérité de ce même gouvernement, jadis tant attaqué, est un homme perdu. Quiconque ne va pas chercher la vérité à Potsdam est un suppôt de l’enfer. Ce qui constituait jadis notre plus grande fierté, par exemple la liberté de parole et de critique, garantie constitutionnellement à tout Allemand, peut, sous le couvert de la Burgfriede, devenir rapidement un crime grave. En revanche, ce qui en temps normal passait pour un indice d’une mentalité inférieure (le mépris des nations étrangères, la servilité des reptiles que Bismarck marqua déjà au fer rouge, etc.) devient un signe de vertu élevée.
Ces faits nous expliquent pourquoi J’accuse est, pour le moment, un enfant mort-né, en Allemagne, et pourquoi son auteur qui a été assez hardi — chose inouïe chez un citoyen allemand — pour exposer les événements autrement que le gouvernement de sa patrie, ait été aussitôt mis au ban. Il arriva un jour où, en dépit de tous les efforts pour étouffer ce livre, on ne put plus l’ignorer; le lecteur allemand fut inondé d’un flot d’articles et de brochures qui, bavant de rage, tombaient à l’unisson sur un ouvrage introuvable dans les librairies. Les «plumes autorisées», qui devaient bien le savoir, assuraient que J’accuse était un écrit diffamatoire, un pamphlet pitoyable, un meurtre de la patrie, etc., etc. Bien que le bon Michel allemand ne doutât pas un instant que, seuls, les Français fussent les victimes d’une censure fardant la vérité, alors que lui, Michel, vivait après comme avant, dans le pays de toutes les libertés et que c’était précisément la défense des dites libertés qui avait rendu cette guerre inévitable, — il était néanmoins obligé d’admettre dans cette occurence que nous autres Allemands (sauf si nous vivons par hasard à l’étranger), nous n’avons pas la liberté d’expliquer et de discuter les causes de la guerre autrement que Berlin ne nous le commande.
Comme, à mon avis, amour de la patrie ne signifie pas obéissance aux idées officielles, comme je n’attends pas de notre gouvernement qu’il nous limite la libre recherche de la vérité et que, finalement, il voudrait nous forcer à brandir le poing avec indignation sur les égarements d’un Allemand dont les opinions différeraient peut-être de celles de ce gouvernement (qui n’est pourtant pas infaillible); — comme je crois en outre que cette guerre ne peut avoir pour but de nous gratifier d’une Allemagne habillée en gris-campagne, d’une Allemagne où l’injure et la diffamation irraisonnées de ceux qui pensent autrement deviendraient une arme politique, où les allures rampantes seraient les plus hautes vertus civiques, et la contrainte de la pensée un succédané des principes démocratiques, — pour tous ces motifs, j’estime nécessaire de dire un mot destiné à calmer les esprits et à éclaircir les idées.
En vous assurant solennellement, M. le censeur, que vous avez devant vous un citoyen allemand, bon chrétien, animé des meilleurs sentiments patriotiques, né et élevé en Prusse, ayant un casier judiciaire absolument blanc et, au demeurant, bien noté auprès des autorités de son pays, je vous demande l’aimable permission de parcourir en toute liberté l’ouvrage J’accuse, de discuter les points qui y sont soulevés et, par surcroît, d’exprimer des opinions s’y rattachant. Cela, non pas pour prendre parti dans la question elle-même (le ciel nous préserve, vous et moi, de la fureur teutomane de savants allemands, comme aussi d’autres dangers!), mais uniquement pour exposer avec clarté les problèmes posés plus spécialement dans J’accuse et pour pousser d’autant plus à leur discussion approfondie que j’ai, en ma qualité d’Allemand, le plus vif intérêt à voir réfuter logiquement et juridiquement les thèses développées dans ce livre si répandu.
II
Table des matières
Qu’est-ce donc que le livre J’accuse? Et que veut-il?
C’est un acte d’accusation contre le gouvernement allemand.
Il veut prouver que «l’Allemagne est coupable d’avoir, conjointement avec l’Autriche, suscité la guerre européenne».
Dans le chapitre Ier intitulé «Allemagne, éveille-toi! », l’auteur nous affirme et s’engage à établir que le peuple allemand est victime d’un mensonge énorme.
Le chapitre II nous parle des «antécédents du crime». On y cite et passe au crible des passages des ouvrages du général von Bernhardi où l’on voit que ce partisan, si typique, de l’idée impérialiste de la guerre, appelait de tous ses vœux la conflagration dont il espérait de grandes choses pour l’hégémonie universelle de l’Allemagne. J’accuse prétend que le mouvement panslaviste, dénoncé si souvent comme cause de la guerre, était à peine aussi agressif que le mouvement pangermaniste. «Dans chaque pays il existe de ces pan-mouvements. Ils sont innocents aussi longtemps qu’ils restent dans le domaine des idées. Mais nos pangermanistes en sont sortis en nous entraînant dans cette horrible guerre...» L’auteur considère le kronprinz comme la tête de ligne et l’âme damnée de ce mouvement pangermaniste. S’il n’en prononce pas directement le nom, du moins décrit-il le personnage de façon à ne pas laisser d’équivoque. La guerre actuelle est, toujours selon l’auteur, «une guerre de conquête, résultant d’idées impérialistes et faite au profit de desseins impérialistes ». L’Allemagne veut une «place au soleil». «La place au soleil est la domination universelle qui nous revient parce que nous sommes le peuple élu de Dieu.» Mais qu’est-ce donc que la «place au soleil» ? L’auteur estime que l’Allemagne la détenait déjà avant la guerre; il cite à l’appui des chiffres tirés en partie, eux aussi, du livre du général von Bernhardi, chiffres montrant avec clarté le prodigieux essor pris par l’Allemagne dans tous les domaines. Faut-il à l’Allemagne plus de territoire, plus de colonies? Or, les vraies colonies allemandes sont à Paris, à Londres, à Manchester, à New-York, au Canada, dans l’Amérique du Sud, en Australie, «là où nous ne possédons pas un mètre carré ». L’accroissement annuel de la population — 800 000 individus — n’exige aucun agrandissement de territoire; le chiffre annuel des émigrants allemands est tombé de 134 200 durant la période 1881-1892 à 18500 en 1912. Donc aujourd’hui l’Allemagne compte chaque année plus d’immigrants que d’émigrants, tandis que le commerce, l’industrie, la navigation, la richesse publique et privée sont en augmentation constante. Quant aux succès diplomatiques, l’Allemagne et la Triple-Alliance en ont obtenus de fréquents et de réels. Si, malgré tout, le mot d’ordre: «Il nous faut notre place au soleil», l’idée d’encerclement et autre chose encore ont causé au peuple allemand une impression telle qu’on les retrouvait dans la bouche de chacun, sans qu’on sût exactement ce qu’ils signifiaient, c’est que les pangermanistes s’efforçaient systématiquement de populariser la guerre future.
En vingt-deux pages, l’auteur décrit les efforts de l’Angleterre pendant ces dernières années, ses propositions pour amener une entente politique et une limitation réciproque de la marine de guerre. Ce fut en vain: l’Allemagne observait une attitude négative; ce n’était point l’égalité, c’était la suprématie qu’elle voulait! «Si vraiment l’Allemagne n’avait eu d’autres buts que ceux que le kaiser, le chancelier et les princes proclament sans cesse dans leurs discours: soit la garantie contre les agressions, le libre développement de ses forces et de sa culture, elle n’aurait pu les atteindre plus sûrement et avec moins d’efforts qu’en acceptant les propositions anglaises.» L’Allemagne ne combat donc point pour la cause de la liberté, comme le disent ses gouvernants: car ces libertés, qu’elle veut s’assurer à la pointe de l’épée, elle les possédait déjà bien avant la guerre. D’aucun côté, la liberté de l’Allemagne n’était menacée.
Puis l’auteur passe à l’examen des points suivants: La France avait-elle l’intention de nous attaquer? La Russie le voulait-elle aussi? Bien qu’il y mette la meilleure volonté du monde, il avoue ne pouvoir trouver la preuve que ces deux pays aient eu des intentions agressives; à ses yeux la Triple-Entente est une alliance défensive . Il parle des menées ténébreuses du parti militaire allemand, dont les junkers forment le noyau, il montre le revirement qui (selon le Livre jaune français) s’est opéré ces dernières années dans l’esprit de Guillaume II et arrive à la conclusion que la vérité se trouve partout ailleurs, excepté dans la version officielle allemande des causes et des buts de la guerre. L’auteur pense que le véritable but de la guerre, c’est de conquérir la liberté «que certains pensent», notamment, dans le domaine de la politique extérieure, la suprématie politico-économique sur l’Europe (à laquelle aspirent les politiciens de l’hégémonie universelle allemande) et, dans le domaine de la politique intérieure, l’asservissement du peuple allemand, par le refoulement de ses aspirations démocratiques, à l’instar de ce que firent lés junkers prussiens comme fruit des victoires de 1815, 1848 et 1870-1871.
Au chapitre III, J’accuse parle du «crime» même, soit du mécanisme diplomatique qui déclancha la guerre. Tout homme soucieux d’étudier les responsabilités de cette guerre, devrait lire deux fois ce chapitre. D’abord parce qu’il constitue la partie la plus importante de l’ouvrage, l’acte d’accusation proprement dit et l’administration de la preuve, puis parce qu’il expose fort bien les événements qui se sont déroulés pendant ces onze journées angoissantes, étudiant toutes les circonstances et toutes les éventualités, — pour autant que le permettent les documents officiels publiés par les Etats intéressés. Les proportions de cette brochure m’empêchent d’entrer dans les détails. En tous cas, ceux qui en leur qualité de citoyens allemands, ne séparent pas le patriotisme de la confiance dans le gouvernement, ressentiront de l’inquiétude à la lecture de ces 178 pages. Inquiétude causée non pas tant parce que la version de l’auteur est en contradiction absolue avec la version officielle allemande des causes de la guerre, mais plutôt parce qu’on a quelque peine à se défendre contre l’argumentation juridique si nette de J’accuse et l’abondance des documents cités. Il est facile de se défendre contre les 113 premières pages, car chacun peut ergoter sur les «antécédents » et les présenter sous un jour plus ou moins favorable selon tel ou tel pays ou parti. Avec quelque habileté et sans que ce soit un trait de génie, rien n’est plus aisé que d’insister sur un point utile à sa cause, en laissant d’autres points dans l’ombre. Mais ici où se pose nettement la question: «Qui donc a passé de la simple menace à l’acte lui-même?» ; ici, où seuls entrent en cause des documents officiels accessibles à chacun, susceptibles d’être contrôlés et de servir de preuves; ici, où l’auteur, dépouillant tout sentiment et verbiage patriotiques, n’intervient qu’en juriste et logicien; ici, il faut ou bien détruire juridiquement l’argumentation de J’accuse, c’est-à-dire opposer des contre-preuves, ayant une valeur juridique, basées sur des documents, ou bien admettre que l’auteur a raison. La voie qu’il a suivie dans le chapitre dont nous parlons, rend impossible — pour autant que j’en puis juger — toute fraude, tout arrangement préconçu. Les deux premiers chapitres peuvent, sans doute, éveiller l’impression que l’auteur est plus homme de parti que juriste. Mais, dans ce troisième chapitre, on a le sentiment qu’il n’accuse point le gouvernement allemand par simple désir d’accuser, mais bien parce que les documents connus l’y contraignent. Plus loin, nous aurons l’occasion de revenir sur quelques questions posées par J’accuse, questions qu’il étudie et auxquelles il répond. Il me semble que quiconque entreprendra la réfutation de l’ouvrage devra commencer par répondre à ces questions-là. Je crois même que quiconque juge nécessaire une procédure régulière sur la responsabilité de cette guerre (c’est seulement ainsi qu’on évitera le retour de semblables catastrophes) devra suivre le chemin choisi par J’accuse. Car si l’on ne répondait pas à ces questions par les dossiers diplomatiques de ces onze journées critiques, tout débat sur la responsabilité risquerait de dégénérer bientôt en propos fangeux et louangeux sur les patries des juges respectifs.
Je puis passer sous silence les chapitres IV et V de J’accuse («Les conséquences de l’acte», «L’avenir »). L’auteur s’y révèle pacifiste décidé et polémise contre le système de la paix armée. Il engage les peuples libres à former une ligue de la paix et a l’air de dire qu’une Allemagne libre ne peut être qu’une Allemagne républicaine. De même que les chapitres I et II ne constituent qu’une introduction à la troisième partie, capitale celle-là, de même les quatre-vingts dernières pages n’en sont qu’un complément.
Comme tous les ouvrages traitant de questions d’actualité, J’accuse a aussi ses défauts. Et ces défauts sont si nombreux (et il est si aisé de les exploiter sous le couvert de «la trêve civique») qu’il est facile, en les énumérant, de tromper le lecteur sur le véritable contenu et la valeur du livre. Dès la première ligne, on sent bien que l’auteur est de ces républicains de la vieille école qui, avec Kant, rendent secrètement la royauté absolue responsable des guerres. C’est pourquoi il ne s’adresse pas toujours à nous comme un logicien rigide, mais bien souvent comme un apôtre de l’idée républicaine sévèrement proscrite en Allemagne. Une indignation à peine dissimulée, un parti-pris passionné contre le junkertum et le militarisme vibrent dans ces pages, un patriotisme poursuivi depuis longtemps en Allemagne comme délit de haute trahison. C’est le même patriotisme qui conduisit en prison déjà le Turnvater (le père des gymnastes) Jahn, qui valut l’injure et l’opprobre au plus national de nos poètes allemands, Ernest Maurice Arndt. Ce patriotisme qui prétend que l’ennemi principal du peuple allemand se trouve non pas à l’extérieur, mais bien à l’intérieur des frontières, obscurcit parfois la vision de l’auteur et l’amène à présenter les événements sous un jour un peu partial, — on le remarque notamment au chapitre II. En vérité, il ne convient pas de dépeindre l’Angleterre, la France et la Russie comme des agneaux sans tache et l’Allemagne et l’Autriche comme les uniques bêtes de proie. En écrivant ses «antécédents», l’auteur aurait dû noter qu’il y avait aussi en France, en Russie et en Angleterre de nombreux individus, associations, journaux et livres poussant à la guerre. Les Moltke, les Treitschke, les Frobenius et les Bernhardi étaient certes loin d’être seuls en Europe à célébrer la guerre comme une bénédiction du ciel et comme un salutaire bain d’acier pour les peuples.
Il convient néanmoins de remarquer que ceux qui poussaient à la guerre dans les nations de la Triple-Entente formaient, notamment en France, une minorité diminuant sans cesse et exerçant une influence presque nulle sur le gouvernement et la masse. J’ai moi-même insisté sur ce fait dans mon livre La Démocratie française, fruit de longues études sur place. Dans le chapitre assez long que j’y consacre aux «Garanties de paix de la troisième République», j’ai énuméré les éléments caractérisant la démocratie française (puissante haute finance aux intérêts essentiellement internationaux, chiffre de population stationnaire, laïcité grandissante, mentalité pacifiste du corps enseignant, influence des idées démocratiques en général, etc., etc.), éléments qui tous agissaient éminemment contre l’idée de la guerre et contribuaient depuis bien des années à affaiblir l’idée de la revanche. En Allemagne, par contre, le mouvement chauvino-belliqueux était dirigé et alimenté par les milieux, très puissants, des junkers, des militaires et des pangermanistes. Ce mouvement possédait dans le Alldeutscher Verband (l’Union pangermaniste), le Flottenverein (la Ligue de la flotte), le Wehrverein (la Ligue de défense) et autres groupements semblables, des organisations gigantesques, répandues dans toute l’Allemagne, qui, exécutant point par point leur programme, avaient pour tâche de préparer le pays à l’«inévitable » guerre en vue de la domination du monde.
Mais revenons à J’accuse. J’estime que les considérations présentées par l’auteur sur la situation militaire sont sans pertinence. Sans doute les événements confirment de jour en jour davantage ses conclusions: la guerre actuelle ne pourra finir, quoiqu’il arrive, par une victoire allemande. Mais ses prédictions ont donné aux trop nombreux «renifleurs d’opinion» qui aujourd’hui, en Allemagne, ont seuls le droit de parler, une heureuse occasion de jeter la suspicion sur le patriotisme de l’auteur et de persuader les lecteurs non avertis que le livre a été écrit pour servir la cause des ennemis de l’Allemagne.
Cette dernière accusation prouve, du reste, un certain manque de finesse psychologique. Un écrivain à la solde des ennemis de l’Allemagne n’aurait pas agi avec tant d’élan, c’est-à-dire avec tant d’imprudence. Il aurait produit un livre qui, comme tous les livres faits sur commande, serait infiniment plus sec, plus froid et infiniment plus ennuyeux. Poussé par un impérieux besoin, l’auteur a pris la plume. La preuve en est dans la passion et dans l’enthousiasme pour son idéal politique qui l’ont guidé dans son travail. L’ouvrage est un produit spontané de l’amour de l’écrivain pour son pays. J’accuse est écrit avec une telle fougue, il est tellement dépourvu de tout procédé littéraire, de tout artifice; le caractère, l’âme de son auteur s’y montrent avec tant de naturel, tant d’indignation, — on voudrait même dire avec tant d’innocence, — bref, cette œuvre, si on la juge en appliquant le critère de la traditionnelle circonspection scientifique allemande, paraît si pleine de lacunes et de parti-pris, qu’elle fait bien l’impression d’être, de la première à la dernière page, et malgré le caractère tout juridique du domaine qu’elle explore, l’épanchement fougueux d’un cœur meurtri. Jamais un auteur qui n’écrirait pas en toute spontanéité et inspiré par un idéal, ne ferait cet effet-là. Jamais il ne parviendrait à entraîner le lecteur .
Et puis, a-t-on jamais essayé d’acheter la plume d’un écrivain anonyme? La première condition exigée d’un écrivain qu’on veut acheter est d’intervenir sous son vrai nom (qui, par surcroît, doit être un nom connu), en faveur des idées qu’on se propose de lui dicter.
Pulsuz fraqment bitdi.