Kitabı oxu: «Les amours d'un tribun»

Şrift:

Hippolyte Mettais

Les amours d'un tribun


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066322694

Table des matières

INTRODUCTION

NOTICE BIOGRAPHIQUE

LE DOCTEUR MARAT

I

II

III

IV.

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX


INTRODUCTION

Table des matières

Le bibliophile Jacob a dit dans une causerie sur Marat:

«Il y a eu deux Marat: le Marat que tout le monde sait... (le conventionnel); l’autre Marat (le docteur), dont personne aujourd’hui ne soupçonne l’existence, celui qui fut l’élève et l’admirateur de J.-J. Rousseau, l’ami de la nature, le savant auteur de plusieurs découvertes dignes de Newton dans la Chimie et la physique; l’écrivain énergique et coloré qui a fait un livre de philosophie digne du philosophe de Genève... C’était une belle âme qui s’ouvrait à tous les sentiments nobles et généreux; il prit Rousseau et Montesquieu pour modèles... il eût mérité de se placer à côté d’eux comme moraliste, comme écrivain. Par malheur il osa s’attaquer à la secte de philosophie, à Voltaire surtout, à Helvétius, à Diderot; il fut écrasé ou plutôt étouffé dans l’obscurité.....

«On peut supposer que Marat se fût borné à des travaux de science et de philosophie, si ces travaux lui avaient rapporté l’honneur et le profit qu’ils méritaient, si les académies ne s’étaient coalisées en quelque, sorte pour tenir ses découvertes sous le boisseau....»

Maudites soient alors ces académies-là ! Maudits soient ceux qui comme elles repoussent le talent,. en lui fermant la porte au visage! car ils ne feront jamais que des 93 et des Marat.....

Qui donc alors est le plus coupable, du talent qui se révolte ou des égoïstes qui le repoussent?

Voilà ce que je veux demander aux hommes du jour, en leur montrant le docteur Marat. Mon but n’est point autre.

Mais entreprendre de raconter la vie du docteur Marat peut n’être pas sans difficulté ; car trente années de cette vie ont été oubliées par l’histoire. Les commencements et la fin heureusement sont très-connus. De plus, pour remplir la longue lacune qui se trouve entre ces deux temps, l’histoire a planté assez de jalons pour nous diriger à peu près sûrement au milieu des ténèbres qu’elle nous a laissées.

Ce sont ces trente années que j’ai voulu restaurer.

Ai-je réussi? Je ne sais. Dira-t-on que j’ai fait de l’histoire? Dira-t-on que j’ai fait du roman? Je ne sais encore. Je répondrai en tout cas ceci:

Raconter des faits vrais, afin de mettre la morale en évidence, c’est de l’histoire;

Raconter des faits vraisemblables, pour faire briller la morale, c’est du roman.

Ce double chemin qui conduit au même but est, à mon avis, très-sérieux, très-philosophique, par conséquent digne d’intérêt. Il doit concilier la bienveillance au récit.

Aussi présenté-je le mien avec confiance, en affirmant au lecteur que, s’il est bien vrai que j’ai inventé quelque chose, il est bien vrai en même temps que je n’ai rien détruit ni rien défiguré dans l’histoire et dans le caractère du docteur Marat.

On en pourra juger quelque peu, du reste, en lisant la notice biographique qui se trouve en tête de ce livre, et en la comparant aux récits qui suivent.

Quant à ces récits, je prie le lecteur d’oublier complétement, pour bien les apprécier, le journaliste et conventionnel Marat. Le Marat dont j’ai à parler fut un savant physicien. Nul doute alors qu’il n’ait étudié la nature, qu’il n’ait vécu avec délices au milieu d’elle, dans ses jeunes années. Il nous l’a dit d’ailleurs, et ses œuvres nous le prouvent assez. Je n’ai donc point fait d’anachronisme moral en le représentant comme je l’ai fait.

On prouverait que l’on n’a point étudié les livres du savant Marat, si l’on osait rire en disant que j’ai fait ridiculement un Tityre d’un coupeur de têtes d’homme. Le docteur Marat n’a jamais été qu’un honnête homme: il ne m’appartient pas de juger ce que fut le conventionnel Marat. En tout cas, ils furent deux hommes tout différents. Je laisse au philosophe le soin de nous dire pourquoi.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Table des matières

Jean-Paul Marat naquit à Boudry, petite ville de 1,800 âmes, dans la principauté, aujourd’hui république, de Neufchâtel, en Suisse, le 24 mai 1743, du médecin Jean-Paul Marat, de Cagliari, en Sardaigne, et de Louise Cabrol, de Genève.

Son père, dont le véritable nom fut Mara, était un homme fort érudit et de certaine réputation professionnelle; mais il jouissait d’une bien médiocre fortune. Il avait quatre enfants: Albertine, qui fit voir par les soins qu’elle donna aux publications de son frère qu’elle avait quelque érudition; Marie-Anne, qui fut mariée à un sieur Olivier; Jean-Pierre, dont il est question dans les fastes de la Révolution française; et Jean-Paul, qui était l’aîné.

Marat père était de famille catholique et catholique lui-même. Il abjura à Genève et se fit protestant, probablement à l’instant de son mariage. Jean-Paul Marat était donc de la religion protestante comme ses frère et sœurs.

Son éducation première fut très-soignée, il paraît, par sa mère, qu’il aimait aussi par dessus tout. Cette femme respectable, dont la mort arriva beaucoup trop tôt certainement pour le bien de la destinée du fils; cultiva son cœur et ses premiers penchants avec un soin parfaitement entendu. C’était par ses mains qu’elle faisait passer les aumônes qu’elle rendait aussi. abondantes que possible, pour l’habituer à aimer et à secourir ses semblables.

Pour juger si elle a réussi, nous avons besoin d’oublier tout ce qu’on nous a dit sur le Marat qui a si énergiquement vécu de 1789 à 1793. Il n’en est pas moins vrai que sa vie fut irréprochable pour tous jusqu’en 1789; que son enfance fut celle d’un enfant laborieux; que son adolescence n’eut rien de la légèreté du jeune homme; que son âge viril fut celui d’un homme de courage livré aux études sérieuses; que pendant quarante-six ans enfin il eut bien plus à se plaindre des hommes, que les hommes n’eurent à se plaindre de lui.

Sa grande passion, fut toujours l’amour de la gloire. Jusqu’à vingt et un ans il n’en connut pas d’autre. Dut-il cette réserve à la bonne éducation que lui donna sa mère ou à l’isolement dans lequel il étudia, livré aux soins de son père et de quelques maîtres particuliers dans la maison paternelle?.... Ce fut là en effet qu’il s’instruisit, à part une année peut-être, dans laquelle il est permis de supposer qu’il aurait habité le collége de Neufchâtel.

Mais en quelque lieu qu’il fut, il se montra toujours dévoré du désir d’apprendre.

Aussi savons-nous qu’il possédait la plupart des langues de l’Europe: le Français, l’Anglais, l’Italien, l’Espagnol, l’Allemand, le Hollandais, puis le Grec et le Latin.

. Quant aux sciences, il suffit de lire ses ouvrages pour comprendre quels travaux et quelles recherches il a dû faire afin de se mettre au courant des études physiques, physiologiques et psychologiques, dans lesquelles il a cherché à introduire les progrès de son observation. Je ne parle pas de ses études politiques, dont l’appréciation peut être variable, mais qui prouvent en tout cas avec quelle ardeur et quel courage il embrassait une science quand il la tenait.

A seize ans, Marat paraît avoir terminé son instruction universitaire. Sa mère venait de mourir. Il sentit alors autour de lui un vide incommensurable. Son père l’aimait, il est vrai, et il aimait son père; mais son père lui avait donné tout ce qu’il pouvait lui donner, l’éducation. Il n’avait point de fortune à lui laisser, et il n’avait plus rien à lui apprendre. Le fils sentit dès lors qu’il ne pouvait plus être qu’une charge dans un vaisseau déjà trop lourdement chargé. Il partit donc du toit paternel, allant à la grâce de Dieu ici et là, dans tous les pays de l’Europe.

Quel itinéraire suivit-il? Nous n’en savons rien. Il nous dit toutefois qu’il vécut deux années à Bordeaux, dix à Londres, une à Dublin, une à La Haye, à Utrecht, à Amsterdam, dix-neuf à Paris.

Il est bien probable que ce fut à Londres qu’il acheva d’étudier la science d’Hippocrate, et qu’il prit ses degrés. Et de fait, il paraît qu’il avait acquis là une petite notoriété médicale, surtout dans les maladies des yeux, sur lesquelles il fit un opuscule que nous n’avons pas. Albertine et Brissot de Warville ont mentionné ce fait.

Après donc avoir parcouru une bonne partie de l’Europe, honorablement, dit-il dans son journal, et pouvant défier quel peuple que ce soit d’avoir à lui reprocher le moindre fait illicite, il revint enfin en France. En quelle année? Nous ne le savons pas sûrement, mais ce dut être vers l’an 1774.

Il avait alors trente et un ans.

Marat n’avait pu voyager avec la douce sérénité et les jouissances du riche, puisqu’il n’avait pour toute fortune que sa science et qu’il n’avait emporté de chez son père que le piètre équipage du philosophe Bias. Il dut donc, pour vivre, employer une partie de ses heures à donner d’abord des leçons de linguistique dans un pays, dans un autre, plus tard, des ordonnances de médecin. Ce qui ne l’empêcha jamais de trouver du temps pour le travail intellectuel du cabinet, se délassant de l’aridité des sciences par des conceptions philosophiques et littéraires, tant l’activité de son esprit était prodigieuse.

Mais quel temps dut-il donc lui rester pour le repos et les plaisirs? On ne se trompera certainement pas en disant que cet homme ne se reposa jamais dans le temps où il est caché pour l’histoire, puisque l’on conçoit à peine comment il put suffire à la besogne dans son temps historique.

Lorsqu’il arriva en France, ses cartons étaient déjà tout remplis de travaux de toutes sortes, mais peu avaient vule jour.

En 1773, il avait publié en Angleterre, en deux volumes in-8°, un livre intitulé : De l’homme, ou des principes et des lois de. l’influence de l’âme sur le corps, et du corps sur l’âme; ouvrage neuf et extraordinaire qui devait placer son auteur entre les médecins philosophes Lecat et Cabanis, dit un littérateur distingué qui pourtant n’est pas tendre pour Marat.

Quoi qu’il en soit, Marat eut le tort et la maladresse de ne pas se montrer dans cet ouvrage un admirateur quand même de l’Encyclopédie, de parler légèrement de Voltaire et de critiquer Helvétius. Aussi son écrit lui valut-il la haine et les gros mots du philosophe à manchettes, qui le traita de bête et même de bête féroce, et les railleries sarcastiques de monsieur de Voltaire, qui trouva plus aisé de rire que de réfuter.

L’année suivante, il avait mis au jour, en Angleterre encore, son volume: Les Chaînes de l’esclavage, fait à l’occasion des élections anglaises. Il le traduisit en français et le réédita chez nous en mars 1793.

Son roman de jeune homme intitulé : Les Aventures du comte Potowski, était bien aussi dans ses cartons, mais il l’y trouvait si bien qu’il ne le publia jamais, bien qu’il y eût dans ce livre bon nombre de pages que n’aurait pas désavouées Rousseau, disent des experts qui sont loin d’être des amis..

Voilà tout le bagage littéraire apparènt de Marat, lorsqu’il aborda la France. Mais son bagage effectif devait être bien plus grand, car son esprit était tout rempli de projets, d’expériences et d’observations nouvelles dans une des grandes sciences accessoires de la médecine, dans la physique.

Nous ne voyons pas, cependant, qu’il ait rien publié jusqu’en 1779; il se préparait. Mais comment se préparait-il? En faisant des onguents à tous maux... en servant un charlatan des places publiques... en mendiant... disent des hommes qui ont envie de rire.

Je veux bien qu’on rie, puisque chez nous l’on rit de tout; mais à quoi bon, lorsqu’on doit parler sérieusement? Pour moi, sans avoir la prétention de me faire le défenseur du docteur Marat, je ne me sens pas le courage de rire. J’ai à étudier un homme de notoriété publique, que je trouve parmi les savants, je veux l’étudier sérieusement.

Que m’importe après tout, qu’il ait vendu des onguents à tous maux dans un pays où c’est de bon genre aujourd’hui et le chemin de la fortune! Dans ce cas, ce ne serait pas lui qui aurait le plus à rougir, mais bien la Société.

Mais, je le répète: on a voulu rire, voilà tout.

Marat toutefois n’était pas riche; il ne le fut jamais, pas même lorsqu’il aurait pu le devenir. Je le sais et je le redis après lui. Pourtant il a toujours suffi seul à l’impression de ses livres, qui ne lui donnèrent pas tous du gain.

Qu’il ait cherché à sortir de sa position précaire par tous-les moyens possibles et honorables dans la sphère de l’homme de science, cela est certain, puisque nous voyons continuellement paraître de lui quelque œuvre scientifique.

Je ne doute pas non plus qu’il ait demandé aide et protection à des travaux purement littéraires qui ne lui ont rien donné, puisqu’ils n’ont pas vu le jour, soit qu’il les ait trouvés indignes de paraître, soit qu’il n’ait pu trouver en eux une juste rémunération.

Y a-t-il encore là de quoi rire?

Tout le monde n’a pas la bonne chance d’avoir un nom qui lance une œuvre; et pour réussir sans nom, il ne faut pas que du talent. Il faut encore des amis forts et bienveillants, de la camaraderie, de la souplesse souvent. Marat était un homme réfléchi, laborieux, mais indépendant.

Donc, il a dû avoir ses jours de gêne, de jeûne même, des besoins non satisfaits, des illusions froissées, des désappointements. Qui n’en a pas dans sa vie première, dans ses débuts, quand on vient seul sur l’horizon? Qui n’a pas trouvé sur son passage des parvenus, des cœurs égoïstes qui s’endormaient à ses supplications, quand ils ne riaient pas de ses efforts inutiles, en lui lançant en plein visage cet horrible sarcasme: Allez! l’homme de talent arrive toujours.

Marat a vécu probablement de 1774 à 1779, de sa profession médicale, de ses leçons publiques et particulières de physique, dans lesquelles il a trouvé des amis et des protecteurs, dans lesquelles il a trouvé la place de médecin des écuries et des gardes du corps du comte d’Artois.

C’est en 1779, en effet, qu’on le voit pour la première fois inscrit dans l’Almanach royal, comme titulaire de cette place, qu’il garda jusqu’en 1787.

Il n’est pas supposable, redisons-le bien haut aux rieurs, que ce soit derrière la voiture d’un marchand d’orviétan que la Cour soit allé chercher un de ses médecins. Les médecins n’étaient pas assez rares alors, ni les hauts dignitaires assez ineptes pour que l’on vît de ces étonnantes distractions sociales.

Bien que l’on ne sache pas au juste comment Marat devint le médecin des gardes du corps, je crois qu’il ne serait pas difficile de trouver la trace du chemin qui l’y a conduit. Ce chemin est tout simplement celui de ses études de physique, qui le mirent en rapport avec quelques savants, tels que Beauzée, Franklin et quelques autres.

Ce fut précisément en 1779 que parut le plus important de ses ouvrages sur la physique, intitulé : Découvertes de M. Marat sur le feu, l’électricité et la lumière, qui eut un rapport très honorable de l’Académie des sciences de Paris.

Puis vinrent, à différentes époques très rapprochées, d’autres publications sur le feu, l’électricité et la lumière encore;

Des Notions élémentaires sur l’optique;

Un Mémoire sur l’électricité médicale, couronné par l’Académie royale des sciences de Rouen;

Puis enfin, l’Optique de Newton, traduction nouvelle faite par M....., sur la dernière édition originale..... dédiée au roi par M. Beauzée, éditeur de cet ouvrage, l’un des quarante de l’Académie.

Cette traduction était du docteur Marat; mais Marat avait eu maille à partir avec quelques académiciens dont il avait froissé les opinions scientifiques, et il craignait de ne plus trouver d’impartialité dans ses juges ennemis. Il voulait cependant avoir pour son livre la sanction du Jupiter qui a fait, fait et fera toujours la pluie et le beau temps dans la république des sciences.

Un ami lui prêta son nom, et sous ce déguisement, sa traduction put entrer à l’Académie, où elle reçut l’approbation de la docte compagnie. Marat avait donc bien fait de se mettre un faux nez, comme on dirait de nos jours.

Mais cet ami, quel était-il? Nous l’avons vu, monsieur Beauzée, l’académicien, qui était de plus le secrétaire interprète du comte d’Artois.

Comprenez-vous maintenant comment Marat put arriver à être médecin des gardes du comte d’Artois?

Il est bien juste de dire pourtant que ce tour joué par M. Beauzée, en faveur de l’ami Marat, ne le fut qu’en 1787.

Mais en 1779, monsieur Beauzée était déjà l’homme du comte d’Artois. Qui donc me prouvera que dès lors cet homme, tout occupé de littérature, ne connaissait pas et n’appréciait pas le docteur Marat, qui n’était pas à cette époque le dernier venu dans les sciences, et qui avait déjà d’ailleurs une certaine notoriété dans le monde littéraire par son ouvrage De l’homme, et dans le monde de la science par ses occupations scientifiques?

Je ne sais si la place qu’occupait Marat dans la maison du comte d’Artois était lucrative et bien pénible, mais on peut voir qu’elle fut loin d’absorber tout le temps de cet infatigable médecin.

A peine installé dans ses nouvelles fonctions,, il publia son Plan de législation, qui n’était autre que le mémoire qu’il avait envoyé pour le concours ouvert par une Société helvétique qui appelait tous les savants à la fondation d’un code pénal.

Cet ouvrage, il paraît, fit grande sensation en Suisse et en Allemagne. En tout cas, il était honnête et plein d’humanité. On ne devinerait jamais dans ce code la Bête féroce dont parle Helvétius, l’encyclopédiste.

C’est le seul. ouvrage de politique que nous lui voyons publier dans ces années. Il semble qu’il avait fallu une occasion spéciale et solennelle pour le distraire un instant de ses travaux scientifiques, vers lesquels nous le voyons revenir aussitôt.

Nous avons déjà dit un mot-de ses ouvrages sur la physique, nous n’y reviendrons pas, pas môme pour leur conserver leur rang de date. Je n’ai pas pris à tâche, du reste, de les énumérer tous, encore moins de les apprécier dans cette courte notice, ne me sentant pas toujours compétent, pas plus que je ne le suis pour juger en dernier ressort les découvertes qu’on lui attribue en physique. Je me contenterai de dire que des savants les trouvent admirables et quelques-unes dignes de Newton...

Quoi qu’il en soit, le docteur Marat cesse tout à coup ses fonctions dans la maison du comte d’Artois, en 1787, et aussi, il faut le dire, ses travaux scientifiques, sauf pourtant ses Mémoires académiques, qui sont de 1788, sans que nous puissions apercevoir la cause de cette retraite. Peut-être quelque motif secret, quelques-uns de ces drames ntimes que personnne ne connaît ou n’avoue, la déterminèrent-ils; ou peut-être aussi, le vent de la révolution, qui soufflait déjà partout, avait-il fini par souffler dans cette âme ardente.

Le champ peut s’ouvrir ici largement aux suppositions. Mais quand on aura bien étudié le caractère et la vie du docteur Marat; quand on aura mis et pesé dans la balance de l’impartiale Justice ses longues années de sagesse et de science, on ne pourra s’empêcher de dire, en le voyant franchir si brusquement le Rubicon pour se jeter dans les luttes de la politique à outrance: Il faut que cet homme ait bien souffert de la part des hommes, pour les condamner à la fin de sa vie si sévèrement, et pour ne leur accorder aucune merci.

Le docteur Marat est mort, pour moi, en 1789; puisque, à partir de cette époque, je ne lui vois plus faire aucun acte professionnel, ni écrire aucun livre de science. Je dois donc m’arrêter ici, car il n’entre pas dans mon but de juger ni le journaliste, ni le conventionnel Marat.....

Après avoir vu et senti la féroce stupidité de la Jacquerie communarde de 1871, je serais peut-être trop vivement tenté de trouver très anodine la politique qu’il a suivie pendant les quatre dernières années de sa vie avec une ardeur si étrange pourtant, qu’on la qualifie encore des noms les plus durs.

LE DOCTEUR MARAT

Table des matières

I

Table des matières

Un soir du mois de septembre de l’année 1774, une voiture couverte de riches armoiries à formes bizarres et inusitées en Angleterre, stationnait dans la cour de l’un des plus beaux hôtels d’Oxford street, à Londres. Les chevaux piétinaient d’impatience, et les valets, malgré leur flegme, plein de résignation d’ordinaire, commençaient à trouver qu’ils étaient là depuis longtemps.

Un gentleman, dans la belle maturité de l’âge, parut enfin sur le perron. Il était en compagnie d’une jeune dame de trente ans environ, au port de reine, et dont l’embonpoint commençant relevait singulièrement la beauté. Elle tenait le bras de son cavalier serré sous le sien, et paraissait bien décidée à ne pas s’en dessaisir avant d’avoir essayé une dernière attaque, dont les préliminaires avaient dû s’entamer dans les salons de l’hôtel.

— Je vous en prie, mon cher prince, dit-elle aussi, gracieusement qu’elle put, conduisez-moi à la soirée de lord Humber. Vous le voyez, je me suis habillée pour cela.

— Ma chère Frenchlow, répondit le prince en souriant et d’une voix caressante, tu es réellement trop préoccupée de cette soirée. Je t’assure qu’il n’y aura aucun plaisir pour toi. On parlera politique, et l’on ne fera rien que de la politique. Il n’y aura pas de dames: conviens que ce sera bien peu amusant.

— Oui, mais vous m’avez dit qu’il y serait, lui, et je veux le voir.

— Tu le verras, je te le jure! mais l’heure n’est pas encore venue. Pauvre enfant, tu te fais bien des illusions! Eh bien, je t’assure que tu as tort de désirer le voir, car ce jour-là tu en seras bien affligée.

— Pourquoi donc, prince?

— Allons, rentre dans l’hôtel, dit le prince sans répondre à la question de lady Frenchlow, et sois raisonnable. Je lui parlerai de toi; puis je me hâterai de revenir pour té rendre compte de notre soirée.

Le prince s’avança alors vers sa voiture, et lady Frenchlow rentra à l’hôtel en disant à son cocher:

— Attelez mes chevaux, nous sortons.

En ce moment, le prince revint sur ses pas.

— A propos, dit-il à sa compagne, j’oubliais un mot essentiel: c’est qu’il mourra vingt ans après que tu l’auras vu. Vingt ans, c’est long, n’est-ce pas? C’est pourtant un bien petit bail pour un jeune homme.

Et il partit.

— Cocher, nous ne sortons pas, dit lady Frenchlow à son cocher,

La voiture du prince avait disparu. Elle ne tarda pas à arriver devant l’hôtel de lord Humber, où le prince entra. L’huissier annonça lé prince de Belphégor.

Le prince alla serrer la main de lord Humber.

— Aurons-nous lord North ce soir? demanda le visiteur à son hôte.

— Je l’espère, répondit l’interpellé ; pourtant qui sait? Lord North est si occupé !

Il aurait pu dire que Frédéric North, comte de Guilford, premier lord-de la trésorerie, était plus qu’occupé ; il était même fort embarrassé en cette année 1774. L’insurrection des États-Unis, les démêlés de l’Angleterre avec la France, rendaient sa position très-pénible. Si nous joignons à tous ces tracas quelques émeutes dans les rues de Londres, les attaques de l’opposition parlementaire, et le laborieux enfantement d’une nouvelle Chambre à élire; puis les Lettres foudroyantes du mystérieux Junius, les publications politiques du fougueux et célèbre Burke, nous comprendrons facilement les soucis de son esprit.

Mais le premier lord de la trésorerie était courageux. Bien convaincu, en outre, de la légitimité des principes du catéchisme des ambitieux, il se mit résolûment à l’œuvre pour conserver d’abord à son pays le plus beau fleuron de sa couronne, l’Amérique, qui voulait s’émanciper; comme il dut en même temps donner ses soins aux affaires en cours avec la France; comme il dut aussi surveiller. et préparer même des élections favorables à son gouvernement.

La tâche n’était pas petite, comme on le voit. Les élections surtout tracassaient singulièrement lord North, car d’elles dépendait son pouvoir, et partant les intérêts de sa patrie, pensait-il.

Il est difficile à ceux qui n’ont jamais pétri de leurs mains les affaires de l’État, de comprendre toutes les peines et toutes les intrigues, petites et grandes, auxquelles il faut se livrer pour les mener à bien. Mais ceux qui ont quelque peu trempé leurs doigts là, ne seront pas surpris des frais d’imagination que fit lord North pour réussir en l’année 1774.

Le gouvernement anglais avait, comme tous les gouvernements modernes, toute une hiérarchie d’espionnage à sa disposition, avec ses mille et mille tenants et aboutissants. Impossible de fonctionner sûrement, disent les puissants de nos jours, sans cette machine occulte qui a la force de cinq cents chevaux.

Lord North avait également cette conviction. Aussi se servait-il grandement de la machine en-question; mais il crut que, vu l’embarras de la position, il devait y ajouter la force de quelques centaines de chevaux par une invention nouvelle.

Cette invention n’était pas d’un sot, et si lord North n’a pas laissé en Angleterre une bien grande réputation d’habileté administrative, excepté dans les finances, on doit cependant admirer et prôner son idée; car elle était tant soit peu philosophique et, quoique profondément policière, elle ne sentait rien des puanteurs de la police.

Lord North avait pour ami intime lord Humber, un ami d’autant plus intime que leurs relations n’étaient guère appréciées à leur valeur que par eux-mêmes. Pour tout le monde ils étaient deux vieilles connaissances qui ne manquaient pas de déférence l’une pour l’autre, d’un certain degré d’affection même, mais qui ne se gênaient pas au besoin pour se contrecarrer dans une opinion. Cependant ces deux hommes ne travaillaient que dans un but, soutenir le ministère de lord,North: ils étaient deux ministres sous un seul nom. Les plus clairvoyants politiques se doutaient à peine de la solidarité de cette union. Lord North, du reste, avait son opinion, qui naturellement était fort connue; tandis que lord Humber n’en affichait aucune. Ses amis paraissaient être tout le monde, et son salon était ouvert à toutes les opinions.

Il avait un magnifique hôtel à l’extrémité d’Oxford street, où il recevait deux fois par semaine. Mais à l’opposé de l’aristocratie anglaise qui à toujours été fort réservée sur les invitations, lord Humber, lui, se faisait fort large. Toutes les classes sociales trouvaient sa porte ouverte. On le lui pardonnait volontiers pour sa bonne réception, et pour la singularité de cette habitude qui plaisait quelque peu aux amateurs de nouvelles en tous genres. Ce rendez-vous n’était pas, il est vrai, le plus accepté par les grandes dames. Il y en avait cependant qu’entraînaient leurs maris, et qu’attiraient l’affabilité et les bonnes manières de lady Humber,

Par un reste de manie nationale, l’huissier chargé d’annoncer les visiteurs avait toujours soin de crier bien intelligiblement l’entrée d’un nom sonore et fortement titré, et de mâchonner les noms obscurs, quand il ne les affublait pas de qualifications tant soit peu aristocratiques, de manière à ne blesser. personne toutefois.

De ces réunions si excentriquement formées, et du choc des conversations qui devaient s’y heurter, sortait nécessairement un enseignement pour celui qui savait le saisir. Si nous joignons à cela que, tout flegmatique qu’il soit, l’Anglais est homme, et que, comme tout homme, excité par l’entrain de l’alcool qui a pris les formes les plus gracieuses et les plus provoquantes, l’Anglais doit parler alors. Et de fait, il parlait.

C’était ce que désirait lord North.

Or donc, un soir de septembre, l’hôtel de lord Humber avait ses portes largement ouvertes. C’était jour de grande réception; les salons étaient à peu près au complet. Comme d’habitude, des cercles plus ou moins intimes se formaient parmi les invités, tandis que quelques habitués et quelques nouveaux venus qui paraissaient trouver leur agrément à butiner des nouvelles de ci et de là, traversaient tous les groupes sans s’arrêter dans aucun.

— Diable! fit le vicomte Georges de Sackeville, un ancien chef d’opposition parlementaire, un disgracié du gouvernement précédent, qui pour l’instant grillait d’obtenir son pardon, et se tenait en attendant isolé dans l’embrasure d’une fenêtre d’où il pouvait remarquer plus facilement les entrants, diable! fit-il, il paraît que le temps est à la fermentation, car nous aurons ce soir, je crois, une réunion plus nombreuse que d’habitude. Pourtant je ne vois pas lord North, qui m’a donné rendez-vous ici. Est-ce qu’il croit que je vais me trouver payé des services que je lui rends dans ces salons par quelques promesses en l’air? Oh! non pas, mylord. Je veux, et vous l’avez promis, je veux que vous me rouvriez les portes du Parlement, que quelques imbéciles ont fermées devant moi; je veux être pair d’Angleterre, et seulement alors..... Eh pardieu! alors je ne recommencerai pas l’opposition que j’ai si vaillamment faite autrefois dans la Chambre des communes.

Et le vicomte, froissant d’une main ses gants et glissant un bras derrière son dos, se prit à rôder au travers des salons, prêtant une oreille attentive à tout ce qui s’y disait, afin de remplir consciencieusement son rôle.

— Vicomte, lui dit une voix qui le retint au passage, nous discutons ici sans rien savoir. Vous qui voyez parfois le premier lord de la trésorerie, donnez-nous donc des nouvelles de l’Amérique.

— Je ne sais que ce qu’en disent les journaux, répondit le vicomte.

— Lesquels? dit un des membres de ce petit comité. Les uns disent que l’Amérique est soumise, les autres, que l’Amérique est victorieuse.

— Victorieuse! Non! pas encore, mais elle le sera, dit en passant et sans s’arrêter un invité qui ne dit pas autre chose.

— Qui dit cela? s’écria vivement un des causeurs en se levant et regardant s’éloigner celui qui venait de parler.

— Ne faites pas attention, sir Brook, répondit quelqu’un: celui qui dit cela est un original que vous connaissez bien, c’est le prince de Belphégor. Il n’a jamais de sa vie dit un mot vrai, j’en suis sûr, pas même lorsqu’il parle de ses titres, que lui seul connaît, s’il les connaît.

Le vicomte de Sackeville ne fut pas tout à fait de cet avis, car il se mit à la poursuite du prince de Belphégor, qu’il rejoignit.

— Vous savez de l’Amérique des nouvelles que nous ne saurions pas, prince? lui dit-il.

— Je ne sais rien que ce que tout le monde saura bientôt, répondit l’interpellé : c’est que l’Amérique se donne en ce moment, pour commander ses armées, un petit officier du nom de Washington; que des officiers français vont aller à son aide, et qu’il émancipera son pays. Vous pouvez, vicomte, donner ces nouvelles à lord North que voici, et qui vous apporte dans sa poche votre nomination à la Pairie.

Le prince salua et continua ses pérégrinations interrompues de ci et de là par quelques mots qu’il lançait à chacuns

Lord North apparut en ce moment aux portes du salon. Mais ce qui sembla singulier au vicomte, c’est que le ministre n’était point encore visible, lorsque le prince annonçait son arrivée.

— Regardez bien lord North, dit à l’entrée du ministre un gentleman qui ne paraissait pas un agent ministériel: il va passer doucereusement la main sur le dos de toutes les opinions, pour tâcher d’acquérir des électeurs.

— A quoi bon? répondit un des assistants de ce petit groupe qui paraissait plus frondeur que satisfait: il a de l’argent, il peut acheter des voix; il a des places pour museler les plus hargneux, des honneurs pour piper les ambitieux: il ne manquera jamais d’amis.

— Chut! fit à demi-voix le premier interlocuteur en voyant passer à ses côtés un homme âgé, sec, maigre et pâle, à la figure nerveuse, aux traits mobiles et mal assis.

Lorsque le petit homme sec fut passé, après avoir salué profondément les puissants, et s’être raidi dignement devant les médiocrités sociales: savez-vous, reprit le gentleman toujours à demi-voix, quel est ce monsieur?

— C’est un monsieur qu’on a annoncé comme baronnet: pour moi, voilà tout ce que c’est.

— Eh bien, c’est un homme fort habile, car avec rien il a gagné ça et des rentes. Il a nom sir Boox. Sir Boox a je ne sais quel âge. Il y a quelque trente ou quarante ans, il fit partie en qualité de je ne sais quoi d’une petite expédition armée qui allait coloniser l’Amérique. Il ne resta là que quelques mois à peine, grâce peut-être au fouet ou à quelque autre désagrément militaire... et pourtant c’est pour ce petit voyage qu’il est aujourd’hui baronnet et renté.

— Trente ou quarante ans! dit avec étonnement un des auditeurs de cette petite histoire, qui trouvait sans doute que les mérites de sir Boox avaient mis bien des années à se faire jour... Mais depuis ce temps qu’a-t-il fait? ajouta-t-il.

— Depuis ce temps, répondit le narrateur, il a cherché un peu partout une position sortable, tantôt dans le camp des Torys, tantôt dans le camp des Whigs, picorant partout selon le besoin, et sachant hurler avec les loups, comme il savait bêler avec les moutons. Mais en homme prudent, chaque fois qu’il désertait un camp, il ne déchirait pas sa cocarde, il la mettait dans sa poche; si bien qu’au jour du besoin il-se trouvait en mesure de répondre à tout. Dernièrement, par exemple, il lui prit fantaisie d’afficher ses mérites en attachant à son chapeau le titre de baronnet renté. Il se fit à cet effet recommander à un puissant du camp des Torys, auquel il se présenta. Il raconta son cas. — C’est maigre, répondit le sollicité. Si vous étiez seulement des nôtres! — Comment donc! répondit le prudent monsieur en tirant de sa poche une cocarde: je suis oiseau, voyez mes ailes. De là il alla frapper à la porte d’un grand Whig auquel il s’était fait chaudement recommander. Il lui conta tous ses mérites qu’il ne diminua en rien. — C’est maigre, dit à son tour ce puissant-là. Si vous étiez seulement des nôtres! — Comment donc! répartit le solliciteur en tirant encore une cocarde de sa poche, celle des Whigs, bien entendu: je suis souris, vivent les rats!... Si bien que sir Boox, vient d’avoir son petit cadeau. Honni soit qui mal y pense! dit-il fièrement comme un chevalier de la Jarretière, en contemplant son brevet de mendiant.

La conversation ne paraissait pas devoir finir par l’histoire de M. Boox. L’éveil était trop fortement donné aux frondeurs pour en rester là. Tous les cercles, du reste, discutaient à fond de train, et d’un ton où lord North comprenait parfaitement que son administration n’était pas caressée sur un lit de roses. Aussi quelques nuages d’inquiétude assombrissaient de temps en temps.son front. Ses affidés, en tout cas, étaient en plein exercice; ils écoutaient, comme la princesse Fine-Oreille, et regardaient avec les yeux d’Argus.

Les salons de lord Humber étaient ce soir-là comme une mer agitée au fond de laquelle grondent de sourds orages. La soirée était déjà bien avancée, lorsque les portes s’ouvrirent devant deux nouveaux personnages, dont le nom de l’un, lancé par l’huissier de service, éclata tout à coup comme une bombe fulminante.

— Sir Burke! sir Junius! annonça l’huissier.

Le nom de Burke et celui qui le portait étaient parfaitement connus de tous. Burke était un avocat célèbre et un célèbre littérateur. Mais Junius n’était jusqu’à cet heure qu’un être mystérieux dont on ne connaissait l’existence que par sa voix puissante et grondeuse, par son esprit acéré et venimeux qui avait lancé sur le ministère précédent des flèches empoisonnées, et qui en décochait tous les jours de mortelles sur le ministère North dans ses Lettres que tout le monde lisait.

. Pour les Anglais d’alors ces Lettres étaient plus orageuses encore que ne le furent dans le temps, chez nous, les pamphlets de Paul-Louis Courrier, puis plus tard les petits livres de Timon et les Juvénales de Barthélemy et Méry. Et Junius leur auteur, un pseudonyme évidemment, n’était pas connu, pas même soupçonné ! Et le nom et la personne de Junius venaient d’arriver et de retentir aux oreilles de tous! quelle bonne fortune!

Tous aussi se levèrent à ce nom, pour voir celui qui le portait; beaucoup se précipitèrent au devant de lui. Si bien que Burke et son compagnon se trouvèrent en un instant au milieu d’un cercle infranchissable au-dessus duquel on pouvait apercevoir la tête de lord North, avec des yeux ardents et pleins de haine, qui cherchaient à bien fixer dans leur souvenir les traits de cet insaisissable ennemi.

*Le pauvre Junius, lui, parut d’abord un peu déconcerté de cette réception, qu’il ne savait comment interpréter, bien qu’il ne fût pas de nature à s’effrayer facilement.

C’était un homme de trente ans, que l’on était loin d’admirer à première vue, mais qui était loin aussi pourtant de perdre tout droit à l’admiration, aux yeux des physionomistes sérieux. L’histoire nous a d’ailleurs laissé son portrait, que voici:

«Il était de la plus petite stature, à peine avait-il

«cinq pieds de haut. Il était néanmoins taillé en

«force, sans être gros ni gras; il avait les épaules

«et l’estomac larges, le ventre mince, les cuisses

«courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras

«forts, et il les agitait avec vigueur et grâce. Sur

«un col assez court, il portait une tête d’un carac-

«tère très-prononcé ; il avait le visage large et os-

«seux, le nez aquilin, épaté et même écrasé ; le des-

«sous du nez proéminent et avancé, la bouche

«moyenne et souvent crispée dans l’un des coins

«par une contraction fréquente; les lèvres minces,

«le front grand, les yeux de couleur gris-jaune,

«spirituels, vifs, perçants, sereins, naturellement

«doux, même gracieux, et d’un regard assuré ; le

«sourcil rare, le teint plombé et flétri, la barbe

«noire, les cheveux bruns et négligés; il marchait

«la tête haute, droite et en arrière, et avec une ra-

«pidité cadencée qui s’ondulait par un balancement

«des hanches...»

— Messieurs, dit Burke en souriant aux personnes qui l’entouraient, je ne sais comment il se fait que l’huissier a commis la balourdise d’annoncer sir Junius. Il est vrai que monsieur et moi nous causions de Junius en entrant; peut-être alors a-t-il pris ce nom pour celui de mon compagnon, que je désire présenter aux maîtres de la maison, et que je puis présenter à vous tous comme un galant partenaire... J’ai l’honneur de vous présenter, messieurs, mon ami le docteur Jean-Paul Marat.

Aucun rire n’éclata à cette déconvenue; mais des sourires de désappointement errèrent sur toutes les lèvres. Le cercle s’élargit aussitôt et Marat put circuler librement.

— Allez, observez, dit Burke à Marat, après l’avoir présenté à lord Humber, et ne vous gênez nulle part, car vous valez tous ces gens-là. Surtout ne laissez soupçonner par personne que vous et moi nous avons trempé notre plume dans l’encrier de Junius. Nous deviendrions alors aussi faibles que Samson après que Dalila lui eut coupé les cheveux.

— Son entrée est manquée, dit en style de théâtre l’acteur Garrick qui suivait des yeux Marat: le petit monsieur a fait four. Burke est réellement trop cruel de ne pas lui avoir laissé sur le dos la peau de Junius.

— Mais enfin, dit à Garrick un tout jeune homme, le baron Cloots, prussien d’origine, mais citoyen cosmopolite qui courait de pays en pays pour s’instruire, et qui finit par venir tomber sous la guillotine de notre 94, enfin quel est donc ce Marat dont le-nom nous a tous désappointés?

— Un petit médecin de la cité, répondit un des assistants, un oculiste, je crois, un pauvre hère, en tout cas, qui vit de quelques consultations médicales et de leçons de français et de physique, qu’il donne par surcroît dans les pensions.

— D’où vient-il? demanda quelqu’un.

— Ah! voilà : pour l’instant il est Anglais, mais je crois qu’il n’est d’aucun pays, à moins qu’il ne soit de la Suisse, il le dit du moins, jusqu’à ce qu’il ait enfin adopté une patrie, répondit en ricanant celui qui avait déjà répondu au baron Cloots. Seulement jene comprends pas comment sa vue seule ne nous a pas averti qu’il était incapable de porter le nom de Junius.

— Son nom sera bien plus célèbre un jour, Messieurs, ne vous déplaise! dit en passant une voix qui fit lever toutes les têtes.

— Ne faites pas attention, Messieurs, répartit le narrateur en haussant les épaules: c’est le prince de Belphégor qui s’en va de cercle en cercle, semant ses excentricités. Ce pauvre nabab se croit encore au fond des Indes, et il se dresse continuellement sur le trépied des prophètes et des sorciers

— Marat cependant fit comme le lui avait conseillé Burke, il ne se gêna pas dans cette société si variée. Avisant un cercle qui lui parut plus abordable que tout autre à un nouveau venu, il s’y glissa. Son attention soutenue à écouter et à approuver de quelques mots bien sentis, lorsque l’occasion se présentait, finit par le faire remarquer. La conversation roulait sur les fautes et la chute des gouvernements. Chacun avait un mot acerbe à ce sujet; chacun prétendait aussi trouver dans des faits graves et éclatants la cause évidente de la chute de tous les trônes qui étaient tombés dans tous les pays.

— Marat n’eut pas son mot d’approbation ordinaire pour cette théorie. On le regarda comme pour lui demander son avis, mais il se tut.

— Et vous, monsieur, qu’en pensez-vous? lui demanda enfin un de ces faiseurs de système; qui prétendait qu’on l’applaudît.

— Je pense, monsieur, répondit Marat, qu’on ne tue pas un gouvernement. Quand il tombe, c’est qu’il s’est suicidé.

— Cependant...

— Permettez, ajouta Marat... Un gouvernement est toujours aimé de la majorité de ses administrés, quand il est juste, digne et paternel. Qui donc alors le fera tomber? Une loi intempestive? un ministre mal avisé ? Non, il faut plus que cela. D’après ce que je viens d’entendre, je comprends qu’aucun de vous n’est content. Pourquoi? Est-ce parce que le ministère manœuvre de manière à escamoter les voix des électeurs? Est-ce parce que l’intolérance d’un ministre va peut-être vous faire perdre les possessions d’Amérique? Non, vous pardonneriez cela au trône, sinon au ministre. Vous n’êtes pas contents parce que les lois de vos gouvernants sont faites pour eux contre vous; parce qu’on vous écrase d’impôts sans vous donner aucune compensation juste et bienveillante; parce que la police vous gêne dans vos jouissances les plus légitimes, quand elles ne sont pas de son goût, qu’elle vous bâillonne sottement, sans but d’utilité publique, dans vos libertés les plus innocentes; qu’elle ne vous pardonne rien, qu’elle n’excuse rien, qu’elle ne tolère rien, lorsqu’il n’y a péril pour personne à le faire. Vous n’êtes pas contents parce que la municipalité, sœur aînée de la police, vous gruge par ses exigences, vous accable de dîmes et de corvées, se crée des priviléges ruineux pour vous, vous rançonne enfin sans merci ni trêve. Vous n’êtes pas contents, parce que dans le premier comme dans le dernier des employés du gouvernement vous ne trouvez qu’un tyran aux petits pieds qui vous humilie et vous brise dans tous vos intérêts.

Voilà, Messieurs, dit toujours Marat, comment naît la désaffection, comment elle mine un gouvernement. Vous n’êtes pas gens à prendre le mousquet pour tuer votre ennemi, n’est-ce pas? mais vous rirez quand vous le verrez tomber sous le poids de ses iniquités. Oh! non, il n’est pas nécessaire d’un grand coup de tonnerre pour briser un trône: une fourmilière qui creuse à sa base... puis le moindre coup de vent..... et le trône croule tout seul.

— Bien parlé, Monsieur! s’écria un des auditeurs de Marat. Junius n’aurait pas mieux dit.

— Pardon... eh! eh! si: l’auteur des Chaînes de l’esclavage, dit derrière Marat une voix dont le docteur crut reconnaître le timbre dé crécelle.

Tout le monde sourit en reconnaissant le prince de Belphégor, qui, selon son habitude, avait lancé son trait en fuyant, comme un Parthe. Le trait avait touché. Après avoir salué ses bienveillants auditeurs et serré la main de plusieurs, Marat s’élança après le prince indien, qu’il n’avait pas perdu de vue.

— Monsieur le comte, dit-il en l’abordant.....

— Pardon, mon cher monsieur Marat, répondit le prince en arrêtant tout court le pauvre docteur, vous vous méprenez peut-être: je suis le prince de Belphégor.

— Je vous crois, monsieur le prince, puisque vous le dites; cependant le timbre de votre voix et les traits même de votre visage, ajouta-t-il en regardant attentivement le nabab, sont si semblables à ceux du comte de Béelzébuth.....

— Assez! s’écria le prince, reculant d’un pas avec un effroi comique. Vous me ferez fuir, si vous me laissez supposer que vous avez eu des relations avec le prince des démons.

— Monsieur le prince est d’une gaieté qui ne me déplaît pas, repartit Marat. Mais, le comte Pépin de Béelzébuth a laissé dans mon souvenir des impressions que je ne puis oublier, et il ne m’était pas indifférent de le retrouver ici.

— Eh bien, mais, mon cher docteur, parlons de votre vieille connaissance, si vous le voulez bien, et si vous trouvez que j’ai quelque ressemblance avec elle.

— Vous lui ressemblez en effet parfaitement, monsieur le prince: seulement la ressemblance est à votre avantage. Vous êtes plus jeune et d’une physionomie plus brillante, bien qu’il y ait dix ou douze ans que je n’ai pas vu le comte.

— Peut-être aussi, Monsieur, avons-nous le même caractère et les mêmes aptitudes, puisque la nature nous a donné les mêmes traits. Pour moi, d’abord, je suis un peu comme les enfants curieux de l’Inde, initié dans les sciences que vous autres européens vous appelez sciences occultes, je suis enfin, disons le mot qu’on ne manquera pas de vous dire ici, je suis sorcier, à moins qu’on ne vous dise que je suis fou.

— On en disait autant du comte.

— Et pourquoi pas, puisque nous nous ressemblons comme un fils ressemble à son père, ou un frère à son frère parfois? Et, sur ce mot-là, parlons net, monsieur Marat: où avez-vous vu le comte Pépin?

— A Neufchâtel, en Suisse, puis à Paris.

— A Paris! dit le prince en enveloppant d’un regard profond le docteur, dont le cœur était gros de souvenirs. C’est que je vous dirai une chose: je suis parti des Indes dans mon jeune âge, et j’y ai laissé des frères. Je ressemblais parfaitement, disait-on, à mon frère aîné. Qui me dit que celui que vous avez vu n’était pas mon frère aîné, bien que comte de Béelzébuth? D’où venait-il, s’il vous plaît?

— Nul ne le savait.

— Vous piquez vivement ma curiosité, monsieur le docteur. Mais je m’aperçois qu’on nous regarde avec une attention qui me déplaît, lord North surtout... Je vais vous quitter en vous serrant la main comme à une vieille connaissance, quoi qu’il en soit. Je vais en même temps vous demander la permission d’aller chez vous causer des incidents qui ont gravé dans votre esprit le souvenir du comte Pépin de Béelzébuth.

— Je demeure dans la cité.....

— Je sais, car je vous connais, monsieur le doc teur, dit le prince en interrompant Marat. Au revoir, monsieur Marat!

Et il partit.

Marat le suivit quelques instants des yeux, tout interdit, car il ne savait pas s’il était le jouet d’une étrange illusion.

Il ne rentra plus dans aucun cercle; il se livra à part lui à mille et mille conjectures sur le prince de Belphégor, qu’il disséquait dans son esprit, en errant au travers des salons.

— Suivez cet homme, dit lord North en désignant Marat à un personnage avec lequel il paraissait causer, bien qu’il n’en fût rien. Ecoutez tout ce qu’il dira. Puis vous, dit-il à un autre, enjoignez positivement à tous les journaux de ne rien publier de lui, pas un mot, pas une annonce, rien, rien: on paiera pour cela. Je veux que cet homme ne sorte pas de l’oubli; je veux que son livre infâme, calomniateur des rois et de la royauté, destructeur de toute bonne société, puisqu’il dit aux peuplés qu’ils sont asservis, je veux que son livre les Chaînes de l’esclavage, qui est sous presse, meure en naissant, je ne veux pas même qu’il naisse: on paiera.

Et vous, dit lord North à une troisième personne, faites en sorte que d’ici quelques jours j’aie en main les notes les plus détaillées sur cet homme. Je veux savoir d’où il vient, par qui et comment il a été élevé, ce qu’il a fait dans sa jeunesse; où il a vécu, qui il a fréquenté, je veux savoir sur lui jusqu’au moindre fait. Il doit y avoir des infamies dans cette vie-là..... Puis nous aviserons.

Lord North était superbe de colère. Il est évident qu’il n’était pas bien persuadé que Marat ne fût pas Junius. Ce soupçon avait d’autant plus de poids dans son esprit qu’il savait que dans le terrible livre des Chaînes de l’esclavage il y avait des idées et des peintures qui apportaient un puissant secours aux attaques des Lettres du mystérieux personnage, et qui paraissaient coulées dans le même moule.

La nuit cependant marchait toujours. Les salons de lord Humber se dégarnirent petit à petit, puis se vidèrent complétement. Il n’y eut bientôt plus en face l’un de l’autre que lord North et lord Humber, qui se regardèrent un instant avec des yeux pleins d’inquiétude, et finirent par se dire: Causons, l’affaire est grave.

II

Table des matières

Le lendemain Marat sortit tard de son lit, tout accablé d’un mauvais sommeil. Il avait rêvé toute la nuit du prince de Belphégor.

Il était d’ailleurs à peine convalescent d’une grave maladie qu’il avait contractée dans le travail opiniâtre auquel il avait dû se livrer pour mettre au net ses Chaînes de l’esclavage, ouvrage fait en vue des élections qui se préparaient en Angleterre, et qui, par conséquent, était pressé de paraître.

Si la veille même il avait assisté à la soirée de lord Humber, ce n’avait été que sur les instances de Burke, qui avait cru lui être utile en l’introduisant là. Mais, comme nous l’avons vu, cette visite n’avait abouti à rien qu’à rendre Marat plus suspect au pouvoir, et le pouvoir plus suspect à Marat.

Bien qu’il n’eût pas entendu les ordres de lord North à son sujet, le docteur en pressentit cependant quelque chose. Aussi eut-il toujours dès cet instant une paire de pistolets sous la main, «bien déterminé, a-t-il écrit depuis, à recevoir convenablement le messager d’Etat qui voudrait m’enlever mes papiers. Il ne vint point. Le ministre informé de mon caractère, avait jugé à propos de n’employer que la ruse.»

Le ministre, en effet, n’employa que la ruse, et la ruse fut si bien conduite que le pauvre docteur ne put s’en garer.

Le premier soin de Marat, à son lever, fut de courir chez lés éditeurs de son livre, puis chez Burke. Le livre était imprimé, mais les éditeurs le gardaient en magasin. Burke lui déclara que les journaux avaient tous refusé de l’annoncer malgré ses instances, malgré l’offre qu’il avait faite de payer l’annonce.

«Il n’était que trop visible qu’ils étaient vendus, dit Marat... Je compris trop tard que le ministre, craignant que cet ouvrage ne barrât ses menées pour s’assurer de la majorité du parlement, avait acheté imprimeurs, publicateurs et journalistes.»

Mais il n’était pas facile de battre Marat à plate couture. Comprenant qu’il n’y avait rien à faire pour son livre à Londres, il partit en apparence pour la Hollande, afin de dépister la police, mais en réalité pour le nord de l’Angleterre, où il savait que florissaient de nombreuses sociétés patriotiques. Il leur offrit gratuitement son œuvre, cette œuvre qui avait épuisé sa petite bourse et qui lui avait presque coûté la vie. C’était une bonne inspiration, car on reçut cette œuvre avec reconnaissance, puis on la propagea avec enthousiasme. L’une des sociétés même remboursa au pauvre auteur le prix de l’édition et en fit une nouvelle à ses frais, «qu’elle répandit dans les trois royaumes, écrivit Marat, après m’avoir fêté, et m’avoir décerné la couronne civique. Mon triomphe était complet, mais il était tardif.... les élections étaient faites.»

Le ministère avait donc obtenu un grand avantage sur le docteur Marat, mais en revanche il lui avait donné une notoriété qu’il n’avait point encore eue.

Ce résultat était immense pour Marat, dont le cœur débordait de désirs, et qui n’employait toute l’énergie de son esprit que pour la satisfaction de ses besoins intellectuels, négligeant même à cet effet les besoins de son corps.

Arrivé et installé depuis dix ans en Angleterre, Marat en avait pris toutes les habitudes, il en avait embrassé tous les intérêts avec ce feu ardent qu’il mettait dans toute affaire qui lui était chère.

Il était donc merveilleusement disposé pour bien dire, lorsqu’il lança dans la publicité son livre des Chaînes, et nul doute que cet ouvrage n’eût influencé les élections, s’il eût pu paraître avant, comme il influença l’esprit public à son apparition.

En tout cas, ce livre fil de Marat presque un personnage en Angleterre. Mais cette réputation vint mal à temps pour son repos. Tant qu’il s’était livré uniquement aux travaux de sa profession, il avait pu vivre dans le calme de la médiocrité. La renommée le lança dès ce jour dans les tourments de la vie publique.

Le premier tourment qui suivit l’apparition de son livre lui vint du ministère, qui fit rayer son inscription de docteur sur les archives du collége médical de Londres. C’était une bien piètre vengeance, car le diplôme qui lui avait été accordé ne pouvait lui être ravi aussi facilement. Le docteur le déchira d’ailleurs lui-même, on peut le croire, du moins, et il l’oublia si bien depuis, qu’il n’en parla jamais à qui que ce fût, et personne n’en transmit le souvenir à l’histoire. Si bien qu’on pourrait le mettre en doute aujourd’hui, si Marat n’avait pas prouvé par ses travaux qu’il était capable de l’obtenir, et si en outre il n’avait pas exercé sa profession là où il était impossible qu’il l’exerçât sans diplôme.

Cette taquinerie ministérielle ne fut donc qu’un coup d’épée dans l’eau. Ni le ministère, en tout cas, ni personne ne pouvait empêcher Marat de vivre de son travail. Il était trop actif, trop instruit, et, selon le dire commun, il avait trop de cordes à son arc.

Après avoir dévoré tous ces déboires, que nous trouverons peut-être bien minimes dans notre égoïsme superbe, mais qui affectèrent beaucoup le pauvre docteur, Marat se remit en souvenir la soirée de lord Humber, et le prince de Belphégor qu’il n’avait guère, toutefois il faut le dire, oublié malgré tous ses tracas. Le prince, lui, paraissait l’avoir complètement oublié, malgré l’autorisation qu’il lui avait demandée d’aller causer avec lui du comte de Béelzébuth, son ménechme, car le prince n’était pas venu.

Le prince de Belphégor vivait en très-grand seigneur à Londres. Il arrivait, croyait-on, du fond des Indes avec la fortune d’un puissant nabab, car son genre de vie, bien qu’on ne lui connût aucun banquier et qu’on ne lui vît aucune propriété de rapport, n’indiquait rien moins qu’un millionnaire brillant au milieu des millionnaires. Il était fort excentrique, on l’en accusait, mais comme il dépensait beaucoup et qu’il payait exactement, deux points très-importants et toujours très-estimés partout, surtout en Angleterre, il était vu d’un bon œil dans toutes les sociétés de Londres. Si d’ailleurs il était excentrique, c’était, disait-on, probablement plus la fauté de ses habitudes de pays et d’éducation que de son esprit et de son cœur.

Il serait difficile de dire si la figure du prince de Belphégor était belle ou laide. En tout cas, elle impressionnait vivemént, et lorsqu’on l’avait seulement une fois entrevue, on ne l’oubliait jamais. Son type contrastait singulièrement avec celui des Européens; il n’était pas même tout à fait celui des enfants de l’Inde. Les physiognomonistes les plus érudits se demandaient si ce type n’était pas celui d’une caste disparue, qui aurait été calqué sur celui que les peintres les plus autorisés prêtent à Satan.

Le prince, cependant, n’avait rien d’infernal que la coupe du visage, et aussi peut-être un peu la morale malicieuse. Du reste il était bon; on citait mille traits de sa générosité. Il était surtout très-admirateur de la plus belle moitié de l’espèce humaine, de la femme, enfin, qu’il courtisait très-gracieusement, plus gracieusement même qu’on aurait pu l’attendre d’un homme habitué aux amours faciles, comme on l’est dans l’Inde.

Aussi avait-il son harem, disait-on à Londres, bien qu’il ne l’avouât pas. Mais on croyait cette habitude si bien inoculée à son sang de nabab, qu’on ne voulait traiter que de houris la foule assez nombreuse de belles filles qui peuplaient son hôtel, bien que des fonctions déterminées fussent stipulées pour chacune, en dehors, bien entendu, des fonctions qu’on exerce ordinairement dans un sérail.

Dans une ville aussi vaste que Londres, où les affaires sont plus pratiquées que les plaisirs, le prince de Belphégor n’était guère connu que de nom en dehors des réunions aristocratiques.

Aussi Marat, qui habitait loin de lui, et qui vivait dans un monde complétement en dehors des habitudes de cet homme, Marat ne le connaissait pas. Mais il n’eut pas de peine à s’enquérir de lui lorsqu’il le voulut, et à savoir tout ce que nous venons de dire. Le difficile était d’aborder le nabab. Comment faire? Comment lui, chétif et pauvre médecin de la Cité, pourrait-il se retrouver sur le passage. de cette puissance de l’aristocratie?

Il en cherchait les moyens lorsqu’on lui remit une lettre d’invitation à une soirée donnée par lord Killarney.

Marat ne connaissait pas lord Killarney, mais il n’eut pas de peine à se persuader que sa réputation du moment lui valait cet honneur. Cependant, comme il était fier et qu’il s’était créé d’immenses travaux intellectuels, il ne trouva pas là motif à se déranger de ses occupations. Il allait donc refuser. l’invitation, lorsqu’il aperçut un post-scriptum annonçant que le prince de Belphégor assisterait à la soirée et qu’il y verrait avec plaisir monsieur le docteur Marat.

— Enfin! s’écria Marat, c’est le ciel qui me favorise. Je ne sortirai pas des salons du lord sans savoir au juste quel est cet homme, sans avoir soulevé au moins un coin de son masque..... Et puis?..... fit Marat avec réflexion. Quand même ce serait le comte de Béelzébuth, que lui dirais-je? que me devait-il? Est-ce sa faute s’il a écrasé sous ses pieds ma première et ma plus douce illusion? Non..... non, peut-être... Aussi n’est-ce point pour lui demander compte d’aucun outrage que je veux le voir. Je veux lui parler, parler avec lui du passé, lui demander... lui demander quoi?.... Rien! s’écria Marat en secouant la tête et ouvrant deux grands yeux pleins de feu. Je ne veux rien lui demander. Que m’importe ce qu’elle est devenue, si elle est morte, ou si son excentrique philosophie l’a jetée ailleurs que dans la terre.

Marat se promena vivement dans sa chambre après ce petit soliloque, les bras fortement croisés sur la poitrine et la tête rentrée dans le col de son habit. Il s’arrêta tout à coup, et frappant fortement du pied le sol de sa chambre: je n’irai pas, dit-il. Que me fait à moi le prince de Belphégor? Quand même ce serait le comte Pépin de Béelzébuth, je n’en bougerais pas.

La soirée de lord Killarney était, indiquée pour le lendemain. C’était une soirée de garçon: le billet d’invitation l’annonçait positivement. Cela ne voulait pas dire qu’aucune dame n’y serait admise. Les invités pouvaient le savoir, car c’était dans les usages du lord.

Il n’est pas besoin de dire que les dames devaient en ce cas n’avoir plus aucune bonne habitude sociale à conserver ni aucune mauvaise à acquérir, car lord Killarney était, sauf son respect, un franc-luron, et ses soirées des orgies.

Lord Killarney était un homme de quarante ans environ, grand, bien pris dans sa taille, d’une figure remarquable par sa beauté virile et sa distinction. Ses manières étaient pleines de grâce; un sourire amical et franc errait toujours sur ses lèvres, qui s’ouvraient à chaque instant pour laisser échapper des mots pleins d’esprit et de sel attique. C’était enfin un corps parfait, un esprit charmant réunis pour former un viveur échevelé, sans foi ni loi, disons tout, prenant le plaisir sans mesure ni discrétion, et toujours à la recherche du plaisir.

Il était célibataire et presque seul au monde, car sa famille était à peu près éteinte. Personne ne pouvait donc gêner ses allures en rien, comme personne, il faut le dire à la décharge de ses vices, n’avait cherché à infuser dans son cœur l’amour du bien et la décence sociale. Aussi sa liberté d’action était complète; il en usait et abusait si largement et si vivement qu’acharné après la grosse fortune que lui avaient laissée ses pères, il était sur le point de la voir réduite à rien. Mais on pouvait jurer que c’était bien là le moindre de ses soucis.

La société habituelle du lord était, on n’en peut douter, tant soit peu imprégnée des vices et des vertus de l’amphitryon. Tous pourtant n’étaient pas aussi avancés les uns que les autres dans cette gaie science. On distinguait facilement, du reste, les novices, encore peu habitués aux orgies, des vétérans, pour qui rien n’était nouveau sous le soleil.

Les salons de lord Killarney s’ouvrirent à l’heure dite, mais sans bruit, sans grand appareil. Il n’y eut pas la foule. La réunion n’était évidemment qu’une réunion d’intimes, presque un lunch d’amis. On n’y dansa pas, on n’y fit pas de musique, mais on y mangea du plum-pudding et l’on y but force liqueurs. On y devisa surtout haut et gaiement. Une seule voix de femme chanta par-ci par-là-quelques chansonnettes, puis mêla ses rires bruyants aux gros mots de lord Killarney et aux chorus éclatants des convives.

Cette voix était la voix de lady Frenchlow, la belle et sémillante maîtresse de Killarney, la seule femme admise ce soir-là à la réunion: encore était-elle venue à l’improviste, on ne l’attendait pas.

— A lady Frenchlow! dit un des buveurs en présentant son verre à la chanteuse, pour trinquer avec elle.

Elle trinqua, mais ne but pas.

— Un grognement pour lady qui ne boit pas! dit un autre buveur qui, lui, vida son verre d’un seul trait.

— Non, lady ne boit pas, répondit la Frenchlow, car elle ne boit que des liqueurs qui lui sont agréables, comme elle n’aime que celui qu’elle aime, son seigneur gracieux, dit-elle en caressant de la main Killarney.

— Bien dit, milady! cria d’une voix de fausset un des buveurs: donc Killarney peut être sûr de votre vertu.... pour ce soir.

— Oui.

— Et demain?

— Demain si je ne l’aime plus, je le lui dirai, mais je ne le tromperai pas.

— En tout cas, milady, se hâta de dire un des convives en regardant Killarney d’un air narquois, je me mets sur les rangs: à quand mon tour?... Demain?

— Peut-être: mais à demain les choses sérieuses! comme disait un ancien qui pourtant ne mangeait pas du plum-pudding, répondit lady Frenchlow, qui mordit en même temps dans un gros morceau de gâteau.

Lord Killarney cependant buvait peu et ne prenait part que par monosyllabes aux verbeux lazzis qui se débitaient autour de lui. Il paraissait quelque peu impatient, et de temps à autre il jetait vers la porte d’entrée un coup d’œil furtif.

— Killarney a le spleen, dit un des buveurs qui devisait à tort et à travers, en buvant comme un pré desséché, Killarney ne dit mot. Tom, s’écria-t-il en s’adressant à l’un des valets de service, rapporte donc la parole de lord Killarney, qui s’est, je crois, enfuie par la porte, car il regarde toujours de ce côté pour voir si elle ne revient pas. Qui donc attends-tu, milord? J’ai deviné juste, n’est-ce pas?

— Non, j’attends...

— Le prince de Belphégor? dit un des buveurs en éclatant de rire.

— Le prince de Belphégor? répéta lady Frenchlow en regardant Killarney d’un œil interrogateur

— Le prince de Belphégor, répondit Killarney, ne viendra pas ici, je ne l’attends pas; peut-être viendra-t-il à mon yacht... A propos, Tom, ajouta-t-il en interpellant son valet, que mon yacht soit prêt à mettre à la voile, si ces messieurs sont de mon avis. Nous terminerons notre soirée là. Le temps est beau, et je ne connais rien de plus attrayant que de boire et chanter le soir et la nuit sur la Tamise, même au mois de septembre.

Il n’y eut pas d’opposition sérieuse à la proposition du lord de la part de ses invités; il y eut même acceptation vive et bruyante de la part des vétérans.

— Tu n’attends pas ce soir le prince de Belphégor ni ici ni là-bas? demanda à voix basse à Killarney lady Frenchlow.

— Non, répondit Killarney, ni ici ni là-bas.

— Mais tu attends quelqu’un, j’en suis sûre, ajouta-t-elle en le prenant par le bras et l’entraînant dans l’embrasure d’une fenêtre, pendant que tous les buveurs s’en donnaient à cœur joie. Tu ne m’avais point invitée, lui dit-elle, mon arrivée t’a surpris, et tu n’es pas gai parce que je suis ici. Qui donc attends-tu? une femme?

— Une femme! oh! non... Riquet à la Houppe, un nain, l’être le plus bizarre, le plus laid, le plus sot que je connaisse dans les trois royaumes.

— Et tu l’as invité ?

— Pourquoi pas? Nous sommes en débauche, nous rirons, nous nous amuserons de lui toute la soirée.

— Tu l’appelles?...

Lord Killarney tira de sa poche une lettre qu’il présenta à lady Frenchlow.

— Lis, lui dit-il: il n’y a pas plus de deux heures que je l’ai reçue. Le petit monstre a pris le temps de la réflexion avant de répondre, mais enfin il viendra.

— Signé : docteur Marat, dit la lady en remettant la lettre à Killarney... Ah! c’est le docteur Marat! ajouta-t-elle d’une voix tremblotante... Au revoir, milord! dit-elle en lui serrant la main après un instant de silence. Amusez-vous bien.

— Non, reste, dit le lord, n’aie pas peur de lui. Il n’est pas laid à ce point, j’ai exagéré un peu.

—Je ne veux pas le voir, je le connais.

— Tu le détestes donc bien alors?

— Si je te disais oui... Au revoir! dit de nouveau lady Frenchlow avec dédain... Quelle idée! ajouta-t-elle: inviter le docteur Marat d’une orgie!...

— Il le fallait bien, dit mystérieusement Killarney, puisque ces messieurs veulent lui faire voir Londres au fond de la Tamise.

— Tu dis?... risposta vivement la Frenchlow.

— J’ai dit... rien: j’ai plaisanté, répondit Killarney, qui eût bien voulu en ce moment reprendre le mot imprudent qui lui était échappé.

— Adieu! dit la Frenchlow en partant décidément au milieu du bruit des convives, qui parurent ne pas faire attention à sa disparition, bien que plusieurs s’en réjouirent intérieurement.

Elle ne voulut pas accepter que lord Killarney la fît reconduire chez elle; elle sortit seule. A la porte de l’hôtel, elle monta dans une voiture qui la conduisit dans la cité, à la demeure de Marat. Le docteur était sorti: elle lui laissa un mot pour lui dire de se rendre immédiatement à l’hôtel du prince de Belphégor, avant toute autre visite.

Puis de là elle se rendit à l’hôtel du prince qui, lui aussi, était sorti. C’était une fatalité. Lady Frenchlow ne se rebuta pas cependant: elle alla rôder sur les bords de la Tamise, là où elle espérait apercevoir le yacht de Killarney. Elle le vit en effet; il était à la voile. Un certain mouvement régnait sur le petit. navire, mais ce n’était pas le mouvement d’une société qui s’y serait réunie. Il était d’ailleurs au port et dans l’immobilité. Tout n’était donc pas encore perdu. Mais la position était grave, et le temps pressait. Mais que faire là, elle, toute seule, sans autorité sur personne?

Une pensée lui vint, ce n’était peut-être pas la meilleure, mais elle la saisit au passage. Elle retourna de toute la vitesse de son cheval à l’hôtel du prince de Belphégor pour lui demander assistance. Fatalité ! le prince n’était pas encore rentré.

Il ne lui resta plus qu’une démarche à faire, bien qu’elle dût la mettre en présence de Marat, qu’elle ne voulait pas voir, ce fut de retourner à l’hôtel de Killarney et de dire alors au docteur devant tous, s’il le fallait: N’allez pas sur la Tamise.

Mais il n’y avait plus personne à l’hôtel de Killarney; toute la société était partie.... Le yacht, de son côté, avait quitté le port pour voguer, impossible de savoir où. Lady Frenchlow resta longtemps sur les rivages du fleuve, regardant de tous côtés autant qu’elle pouvait voir sur un fleuve noir comme un drap mortuaire, et dans une nuit de septembre, interrogeant tous les matelots, tous les passants, et ne recueillant de tous que des renseignements contradictoires et désespérants.

Epuisée enfin d’émotions et de fatigues, versant un torrent de larmes amères, elle retourna instinctivement à l’hôtel de Killarney.

Le lord était là, seul et rêveur.

— Eh bien? lui dit-elle.

— Il est venu.

— Après?...

— Nous sommes montés sur mon yacht pour nous promener à la lueur des torches; c’était ravissant. Nous avons été loin, en dehors de la ville.

— Après? dit lady Frenchlow avec une anxiété toujours croissante.

— Après!... après!... il est arrivé un accident.

— Ah! vous l’avez jeté à Peau! s’écria la courtisane avec des yeux étincelants de rage et serrant fortement le bras de Killarney.

— Non... je ne crois pas du moins, dit-il, je crois qu’il est tombé par imprudence dans les flots. Ils sont tombés quatre: on en a retiré trois à demi asphyxiés.

. — Et l’autre? le quatrième? le docteur? dit la Frenchlow avec un son de voix indescriptible.

— On ne l’a pas retrouvé... Mais qu’est-ce que cela te fait?

— Misérable! infâme! assassin! s’écria la courtisane hors d’elle-même.

— Tiens!... comme tu dis ça! fit niaisement lord Killarney, qui était déjà tout ahuri du crime dans lequel il avait au moins trempé fortement les mains, s’il ne l’avait pas commis lui-même.

— Sot que tu es! riposta la courtisane avec un superbe dédain. Crois-tu que pour vouloir bien recevoir tes caresses pendant quelques jours, je sois un assassin, moi, un lâche qui frappe sournoisement son ennemi? Ah! tu as cru cela, toi! Tu as dit: Cette femme est facile dans ses amours, donc elle est capable de tous les crimes! Pauvre philosophe!... Adieu!... Non, au revoir! ajouta-t-elle brusquement en faisant un tour sur elle-même pour sortir.

Lord Killarney la retint par le bras. Il commençait à revenir un peu à lui-même, et à reprendre l’assurance qu’il avait perdue.

— Un instant! dit-il... Cette affaire est grave. Si tu parles, tu ne parleras pas longtemps, entends-tu? D’ailleurs tu es leur complice, non pas le mien, car si le malheur est arrivé sur mon yacht, je n’y suis pour rien. Mais si j’ai préparé cette affaire, tu l’as préparée aussi, toi, car tu étais de la soirée des coupables. Adieu donc maintenant, et réfléchis... Non, plutôt à revoir, Frenchlow! dit lord Killarney en adoucissant sa voix et tendant à sa maîtresse une main qu’elle ne serra pas... Songe que ta vie vaut bien celle du petit monstre Marat, ajouta-t-il.

La Frenchlow ne répondit pas, et partit.

Lorsqu’elle fut seule, l’énergie fébrile qui l’avait soutenue en face de son criminel amant l’abandonna tout à coup. Elle était brisée; elle frissonna dans tous ses membres: elle avait la fièvre accablante du désespoir.

Lorsqu’elle arriva à son cottage, elle se trouva en présence d’un corps d’homme qu’on venait de retirer de l’eau.

Ce corps était celui du docteur Marat...

Deux heures après cet accident, un de ces hommes que nous avons appelés les vétérans des soirées de lord Killarney se présenta à l’hôtel de lord North. Il fut reçu malgré l’heure avancée de la nuit, car il annonça qu’il venait pour affaire grave et pressée.

— Ah! c’est vous, Thompson... lui dit le ministre en bâillant de toute l’ampleur de ses mâchoires... quoi de nouveau?

— J’apporte à Sa Seigneurie les renseignements qu’elle m’a demandés sur le docteur-Marat, répondit Thompson avec un visage épanoui qui annonçait toute la satisfaction d’un bon et difficile succès.

— Vraiment!... Après tout, je savais bien que vous réussiriez, vous; mais c’est admirable que vous ayez trouvé ces renseignements en aussi peu de temps, repartit le ministre en écarquillant deux yeux pleins de satisfaction.

— Et des renseignements très-exacts, ajouta Thompson en présentant au lord une liasse de papiers.

— Qu’est cela? Votre rapport? Peste! il n’est pas mince, dit le ministre en tendant la main pour recevoir les papiers que Thompson lui tendait.

— C’est mieux qu’un rapport, milord; c’est la vie de Marat, écrite par je ne sais qui, mais annotée par Marat lui-même, du moins j’ai tout lieu de le croire.

— Comment! comment! voyons, expliquez-vous, car je ne vous comprends guère, Thompson... La vie de Marat, dites-vous, annotée par lui-même!

— J’ai trouvé ces papiers chez lui parmi ses papiers: je suppose dès lors qu’ils sont, au moins en partie, de lui.

— Pour entrer chez lui, je suppose, Thompson, que vous n’avez point enfreint la loi, dit lord North avec un grand air de dignité. Vous êtes un bon agent, je le sais, ajouta-t-il, mais on vous reproche d’avoir parfois trop d’entrain, et de ne pas toujours assez respecter nos usages.

— Que voulez-vous, milord? répondit. Thompson en souriant avec la finesse d’un homme qui met plus son droit dans la ruse que dans la loi: pour obtenir, il faut demander; pour trouver, il faut chercher.

— Evidemment, mais il ne faut pas prendre; il ne faut pas non plus violenter personne, ni violer le domicile du citoyen. Chez nous cela n’est permis à personne, riposta assez vivement lord North.

— Aussi n’ai-je point violé le domicile de M. Marat, répondit humblement l’agent en faisant une reculade dans l’aveu qu’il voulait faire. J’ai pris avec autorisation de perquisition à domicile. Il n’y a point eu de difficulté dans cette perquisition parce qu’il n’y avait personne chez le docteur.

— Bien! mais quand il rentrera, que dira-t-il? Car votre autorisation... repartit lord North avec une moue qui voulait dire: Vous n’en aviez pas.

— Oh! il ne rentrera pas, répondit l’agent, sans regarder la moue qui l’accusait de mensonge.

— Il ne rentrera pas! dit le ministre en accentuant ses mots et regardant fixement son agent. J’espère bien toutefois, ajouta-t-il avec la dignité d’un homme qui veut couvrir sa responsabilité, j’espère bien qu’on n’a pas violenté M. Marat, et qu’en tout cas, ni mes ordres, ni mes désirs n’ont point été mis en avant dans cette affaire. Je voulais des renseignements et rien de plus. Pour le punir j’avais la loi..

— Sa Seigneurie n’a rien à se reprocher, et je n’ai invoqué ni son nom, ni ses ordres, ni ses désirs dans ma mission, répondit Thompson en s’inclinant comme pour demander à être congédié, n’ayant plus rien de bon à dire.

— C’est bien: allez Thompson.,. je lirai ces papiers, dit le premier lord de la trésorerie en congédiant son agent trop zélé.

Quoique la nuit fût avancée, lord North n’attendit pas au lendemain pour commencer cette lecture, tant il était curieux d’apprécier un homme qu’il connaissait si peu et qu’il considérait cependant comme un ennemi dangereux pour son ministère.

Lord North pensait avec raison que ce n’est pas dans un fait éclatant, ni dans la vie publique où l’amour-propre et l’entrain du moment ont tant de part, qu’il faut chercher les penchants d’un homme, mais bien dans l’intimité de la vie, dans les habitudes, dans les petits faits journaliers, insignifiants pour tous. Aussi la notice que venait de lui apporter Thompson lui parut-elle d’un prix inappréciable. Il pourrait lire à cette heure dans le cœur de Marat, il le pensait du moins.

Cette notice est toute une histoire: je la transcris mot pour mot.

Evidemment elle n’était pas écrite par Marat; elle lui avait été probablement communiquée pour qu’il voulût bien l’annoter partout où il en serait besoin.

La voici...

III

Table des matières

Le premier jour de septembre de l’an 1758, la ville de Neufchâtel était tout en émoi. Il ne s’agissait pas, je me hâte de le dire, de fondre décidément dans la République suisse cette bizarre principauté que les Prussiens ne tiennent que d’une aile. Il s’agissait tout simplement des joyeux préparatifs que faisaient les élèves du collége pour partir en vacances.

Cette bienheureuse époque n’avait point été oubliée, mais elle était retardée d’un mois cette année-là. Voici pourquoi.

M. le chancelier, le premier de la principauté après le roi son maître, quoique fortement imbu des principes aristocratiques de la monarchie prussienne, sa mère et sa patronne, avait cru de son intérêt de montrer quelque déférence pour les idées démocratiques qui régnaient dans une grande partie du canton, et il avait installé son fils au collége, comme un simple bourgeois.

Or, la Prusse était depuis quelque temps en guerre avec la Russie et l’Autriche. Elle avait éprouvé de nombreux revers au milieu de nombreux succès. Un succès plus important que les autres venait de couronner les efforts et le courage du roi Frédéric. Le chancelier éprouva le besoin prudent d’aller en cette occurrence faire sa cour au vainqueur et l’assurer des bonnes dispositions de ses demi-sujets et des siennes surtout.

Son absence dura un mois, juste le temps de la prolongation des études scolaires que suivait le fils de M. le chancelier, qui, pour ne pas laisser son héritier chéri s’ennuyer seul à la chancellerie en son absence, ou au collége en l’absence de ses camarades, avait trouvé bon de demander l’ouverture des vacances pour le premier jour de septembre. Cette mesure ne fut pas du goût de tout le monde, on n’en peut douter, mais comment refuser ce petit service à un puissant du canton?

Le premier jour de septembre donc, la porte du collége venait de s’ouvrir pour laisser sortir le dernier des élèves que tout le personnel administratif accompagnait jusque dans la rue. C’était en effet un personnage que cet élève, dont les allures, la taille et les formes accusaient un jeune homme de vingt ans environ: c’était Frédéric Habner, le fils du chancelier, qui était suivi d’un valet en grande livrée, chargé dés prix universitaires que son jeune maître avait conquis.

Au moment de cette sortie, deux jeunes gens se promenaient seuls aux environs du collége, paraissant attendre quelqu’un, leurs parents probablement. De ces deux élèves, l’un n’était encore qu’un adolescent de l’âge de quinze ans environ, petit de taille; mais fortement constitué. Il causait avec beaucoup d’entrain, agitant énergiquement les bras et se dressant parfois sur la pointe des pieds, comme pour grandir et accentuer son discours. Il paraissait du reste fort mécontent; il parlait dè favoritisme avec une animation menaçante.

Il fut tout à coup arrêté dans ses récriminations par la fuite de son compagnon qui, remarquant en ce moment le jeune Frédéric et son cortège, laissa le petit orateur pérorer seul tout à son aise, pour aller rejoindre la famille Habner.

Le discoureur désappointé jeta sa tête en arrière en secouant ses longs cheveux incultes et rentra silencieusement au collége, tout en lançant un regard plein de dédain sur celui qui l’avait si cavalièrement délaissé et sur ceux qui obtenaient en ce moment toutes ses gracieusetés.

Cet ami sans gêne était cependant un bon ami, un ami de famille: c’était Romain Delahart.

— Eh! mais... Jean-Paul!... Jean-Paul!... cria en revenant sur ses pas Romain, qui arriva juste pour voir la porte du collége se fermer sur son camarade.

Paul n’entendit rien. Romain fit alors de ses deux épaules un geste de regret et monta dans le carosse du chancelier à côté de son ami Frédéric, puis tout rentra dans le silence autour du collége.

Paul cependant s’installa de nouveau dans sa chambre. Il était seul: il s’assit sur la malle qui contenait son petit mobilier d’étudiant, les coudes appuyés sur ses deux genoux et la tête dans ses mains. Il resta quelques instants dans cette position, rêvant tout à son aise, lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit tout à coup pour livrer passage à un ricanement sec comme le bruit d’une crécelle.

— Eh! eh! dit une voix sarcastique, que faisons-nous là, jeune homme?

Paul regarda son interrogateur sans lui répondre. C’est qu’en effet Paul ne connaissait pas ce visiteur qui n’était pas un habitant du collége et qu’il n’avait vu nulle part ailleurs.

C’était un homme qui n’avait, pas d’âge pour les yeux d’un adolescent de quinze ans: sa physionomie aurait assurément trompé la perspicacité plus grande d’un homme expérimenté. Sa chevelure et sa barbe, bien fournies l’une et l’autre, étaient d’un blond ardent, sans fils argentés; sa figure était sans rides, suffisamment pleine et animée d’un sang qu’on voyait couler sous la peau. Sa bouche était largement fendue; terminée à ses commissures par deux sillons très mobiles qui remontaient le long des ailes du nez. Sa lèvre supérieure était mince et fortement ombragée par un nez long et tant soit peu crochu comme le bec d’un oiseau de proie. Son front était large et proéminent; à sa base se trouvaient deux yeux rouge feu, petits, vifs et fascinateurs, à angles externes déviés en haut. Sa taille était de grandeur ordinaire, à formes sèches et nerveuses.

Ce n’était pas là assurément un être gracieux, mais il y avait en lui quelque chose d’irrésistible. Il ne lui manquait du reste, pour être complet, que deux cornes sur le front, des pieds fourchus, et une queue de scorpion sous les pans de son habit. Je ne sais si Paul ne cherchait pas de ses yeux tout cela; en tout cas il ne répondit pas à la question qui venait de lui être faite.

L’étrange personnage, cependant, l’enveloppait d’un regard profond: puis, ricanant d’un ton caverneux, sec et d’outre-tombe, il recommença de nouveau sa question.

— Eh! eh!... eh! bien que faisons-nous là, jeune homme?

Paul répondit cette fois: J’attends mon père.

— Oui, et en attendant vous rêvez aux prix que vous n’avez pas eus et qui vous appartenaient; vous songez avec amertume à des amis qui vous délaissent pour des amis plus haut placés que vous... Ne hochez pas la tête comme si vous vouliez dire que je me trompe, mon cher Jean-Paul. Je ne me trompe pas, car les sentiments que vous caressiez tout à l’heure, lorsque je suis entré dans votre cellule sont les sentiments de la nature, partant, ceux de tout le monde. Ce serait perdre son temps que de vous prêcher de les étouffer; aussi ne le ferai-je pas. Mais je blâmerai votre père, lorsque je le verrai, de vous avoir mis en concurrence dans un collége avec le fils du chancelier, les fils du gouverneur, des conseillers d’Etat, de tous les puissants enfin de la principauté, vous qui êtes... pauvre, disons le mot.

— Mon père, répondit Paul, en redressant sa petite taille, a cru bien faire, et il a bien fait.

— Oui, mais on a froissé là votre innocence, votre dignité d’homme; on a terni en vous jusqu’au beau sentiment de l’amitié en vous liant à Romain, qui vous a ingratement délaissé pour courir dans les bras de Frédéric Habner, ce qui vous a fait maudire les grands et ceux qui les courtisent... Oh! ne rougissez pas, Jean-Paul. Je ne blâme pas ces senti-. ments-là, car alors il faudrait blâmer la main de celui qui les a infusés en vous. Cette main-là n’est ni la vôtre, ni celle de votre père, c’est la main de je ne sais qui.

A ce mot, Jean-Paul Marat, car c’était lui, regarda son interlocuteur avec surprise. Son regard sembla demander une explication qu’il entrevoyait, mais qu’il n’osait comprendre: car, élevé par sa mère dans une croyance religieuse très-sévère, il n’avait pas, lui, le moindre doute sur la main qui avait créé son âme et ses facultés.

— Eh! eh! dit en ricanant le verbeux visiteur, je m’amuse à faire de la philosophie sociale et psychologique transcendante, et c’est bien le cas pourtant en face d’un élève des hautes classes; mais j’oublie de lui dire le plus intéressant de ma visite, c’est que je viens le chercher pour l’emmener en vacances.

— Vous, monsieur! dit avec surprise Paul, qui était loin de voir un protecteur dans un homme qui jusqu’à cette heure n’avait fait que titiller les fibres douloureuses de son âme.

— Oui, moi, mon cher Jean-Paul. Le docteur votre père ne peut venir; il a prié M. Delahart de vous emmener avec votre ami Romain. M. Delahart est descendu à la chancellerie, où Romain est allé le retrouver. Nous avons rendez-vous ici pour vous prendre. Mais j’avais une demi-heure d’avance sur ces messieurs, voilà pourquoi, mon petit ami, je vous ai taquiné pendant une demi-heure. Maintenant nous pouvons descendre; la voiture nous attend évidemment en bas.

Le visiteur prit sans façon la malle du petit jeune homme d’un côté, en lui recommandant de la prendre de l’autre, et ils descendirent dans la rue, où effectivement les attendait une voiture.

Ce ne fut pas sans quelque souci que Paul regarda cette voiture sur le devant de laquelle il aperçut la tête de son ami Romain. Il s’arrêta tout court. Mais son hésitation ne tint pas, lorsqu’il vit sortir derrière Romain la figure rieuse d’une jeune fille qui sauta lestement à terre et vint se jeter, dans ses bras en lui appliquant deux gros baisers sur les joues.

— Virginie! s’écria-t-il tout ému.

— C’est moi, mon petit Jean-Paul, répondit la jeune fille en se retirant d’un pas pour mieux contempler son ami. Mais comme tu es beau! Sais-tu qu’il y a plus de deux ans que je ne t’ai vu? Ah! étions-nous enfants à cette époque! Te souviens-tu qu’on nous appelait toujours Philémon et Bauois, à causé du bon petit ménage que nous faisions ensemble dans nos jeux?

— C’est bon, mais hâtons-nous; vous parlerez de cela plus tard, cria une voix impérieuse qui sortit du fond de la voiture.

C’était la voix du père de Romain, de M. Delahart. Mais Virginie n’entendait rien, elle était tout entière à Jean-Paul. L’arrivée subite et bruyante d’une carriole, qui secouait sans pitié sur son banc solidement rivé aux deux extrémités un paysan et sa fille, calma mieux que la voix de M. Delahart l’entrain de Virginie.

La carriole s’arrêta en face de Paul, que la jeune paysanne appela vers elle. Puis, s’avançant sur le timon, elle lui tendit les deux bras pour lui demander de la descendre de son véhicule.

Cette jeune fille était à peu près du même âge que Paul, et plus jeune de quelques années que Virginie, mais aussi belle qu’elle, avec un visage plus frais et des formes plus virginales. Elle n’était plus une enfant, quoiqu’elle en eût toute l’innocence.

Paul la reçut dans ses bras et la descendit de la carriole.

— Nous venons te chercher, mon père et moi, lui dit-elle. Ta mère est malade et ton père ne peut la quitter... Tiens! c’est Virginie!... s’écria la jeune paysanne en s’avançant vers Virginie qu’elle n’avait point encore remarquée, et lui sautant au cou... puis M. Delahart!... puis Romain! ajouta-t-elle en regardant la voiture. Vous venez peut-être aussi chercher Jean-Paul?

—Oui, oui, Barbera, répondit M. Delahart, et. dépêchons-nous.

— Faites excuse, monsieur Delahart,.dit Buttlander, le père de Barbera, du milieu de sa carriole qu’il n’avait pas quittée, ça vous dérangerait de reconduire. Jean-Paul chez lui, puisque vous n’allez qu’à moitié chemin de Boudry, guère plus; tandis que moi je passe dans la ville pour rentrer à ma ferme. Je laisserai Jean-Paul en passant.

La raison était bonne; aussi personne ne répliqua. Paul s’installa donc dans la carriole du fermier sur le même banc, le banc unique, du reste, où étaient assis Barbera et son père. Les deux jeunes gens, serrés l’un contre l’autre et continuellement cahotés par les accidents de la route, eurent bientôt oublié Neufchâtel et les petits incidents de leur départ, pour se livrer à des rires interminables que réveillaient à chaque instant les soubresauts de leur véhicule.

Les rires de Paul cependant n’étaient pas aussi francs que ceux de Barbera. Il n’était. pas difficile de voir qu’ils avaient pour lui une sourdine pleine de préoccupation. Il arriva même un instant où il se tut tout à fait, et poussa un soupir qui fit éruption malgré lui de sa poitrine. Barbera le regarda en ce moment avec inquiétude, devinant avec son instinct de généreuse affection que Paul n’était joyeux que pour lui être agréable.

— Qu’as-tu donc, Jean-Paul? lui dit-elle. Bien. sûr que tu as quelque chagrin.

— C’est vrai, répondit-il; je pense à ma pauvre mère.

— Oh! elle n’est pas bien malade ta mère, dit le père Buttlander: M. Marat me l’a dit.

— Tant mieux! reprit Paul: pourtant mon père n’a pas osé la quitter pour venir me chercher.

— Eh bien! je te dirai pourquoi, Jean-Paul. M. Marat a dit: Je n’irai pas à Neufchâtel chercher mon fils, parce que je ne veux pas assister à la distribution des prix. Comme je prévois que Jean-Paul n’en aura pas, je ne veux pas voir sa défaite. — Oh! qu’il en aura, lui dis-je, je le parie! Jean-Paul n’est-il pas un garçon plus savant qu’eux tous? J’ai dit ça, vois-tu, Jean-Paul, parce que je le pensais. Il ne faut pourtant pas que tu en sois trop fier, car tu dois savoir que Dieu met la science là où ça lui plaît. — Oui, mon fils est plus savant qu’eux tous, répondit ce pauvre M. Marat avec l’orgueil d’un bon père, mais..... Puis il se tut.

— Mais, mais, lui dis-je, il en aura.

— Et je n’en ai pas eu, répondit Paul en redressant la tête et secouant ses longs cheveux.

— Alors je demanderai en passant à ton père pourquoi il disait mais, car je tiens mon opinion sur toi pour bonne, dit Buttlander en donnant un coup de fouet à son cheval, comme pour accentuer son opinion. Et puis, ajouta-t-il, il faut que je te dise tout, puisque je suis en train. Ta mère est malade parce qu’elle a un peu de chagrin. Ton père aussi en a du chagrin, mais ça se passera: c’est à cause de son chien. Ah! il l’aimait bien son chien: il l’aimait comme un de ses meilleurs amis.

— Eh bien? dit Paul avec inquiétude.

— Eh bien! il est mort.

— Turc est mort! s’écria Paul en pâlissant.

— Oui! c’est toute une histoire que ton père te racontera sans doute. S’il ne te la raconte pas, ne la lui demande pas, je te le conseille. Ne lui parle jamais de Turc, car il est trop triste de l’avoir perdu. Ça pourrait paraître drôle à bien des gens. Que veux-tu, ton père est comme ça: il a un si bon cœur, ce pauvre M. Marat! Je connais d’ailleurs, moi, des hommes qui aimeraient mieux perdre leur fortune que leur chien. Une fortune, ça se refait quelquefois; mais un chien, quand c’est un ami et qu’on le perd, ça ne se retrouve jamais.

Paul écoutait, le cœur bien gros. Il allait questionner Buttlander, lorsque le fermier lui dit en lui montrant la porte de sa maison: Nous y voici. Motus surtout par rapport à Turc! tu entends? ajouta-t-il à voix basse, en posant un doigt sur ses lèvres.

La malle du jeune collégien fut aussitôt descendue de la carriole, et, après avoir serré la main du docteur qui venait à sa rencontre, Buttlander repartit aussitôt sans s’arrêter, car il était tard, et sa ferme était à quelque distance de Boudry..

Paul se jeta alors au cou de son père et de sa mère, qu’il serra dans ses bras avec une étreinte convulsive, en versant de grosses larmes, sans rien dire. Il était heureux sans aucun doute de retrouver dans un état de santé inespéré celle qu’il aimait avant tout au monde; mais il y avait dans son cœur encore d’autres sentiments qui surexcitaient ses étreintes, celui de la honte d’abord, la honte de ne pouvoir offrir à ses parents quelques fruits honorifiques de son travail, puis surtout l’inquiétude qu’avait fait naître en lui la narration de Buttlander.

Le docteur comprit tout cela, et n’en dit mot à son fils; Mme Marat, elle, l’embrassa deux fois pour le consoler de ses angoisses qu’elle avait parfaitement devinées.

La nuit venue, Paul entra dans sa chambre pour essayer de prendre dans le sommeil un repos dont son esprit avait grand besoin. Mais le sommeil vint difficilement, et lorsqu’il vint ce ne fut pas pour lui donner le calme qu’il recherchait. Des rêves plus pénibles que la réalité, car ils exagéraient les moindres faits, tourmentèrent son imagination toute la nuit.

Lorsqu’il se réveilla, il était tout en nage; sa respiration était haletante. Il se dressa sur son lit et jeta un regard effaré tout autour de lui. Le jour était venu, il apporta dans son cœur un calme qui le fit sourire avec tristesse pourtant des sots écarts de son imagination.

La vue de son père qui entra en ce moment dans sa chambre, acheva de le rasséréner. M. Marat venait lui recommander d’entrer dans son cabinet. aussitôt qu’il serait prêt. Jean-Paul ne tarda point à obéir.

— Mon ami, lui dit alors le docteur après lui avoir serré affectueusement la main, aujourd’hui comme autrefois je suis content de toi. Tes dispositions pour la science sont grandes: n’en sois pas orgueilleux, mais laisse-moi te dire cela pour relever ton courage que je vois abattu. Si j’ai voulu faire pour toi un peu plus que pour ton frère, dont tu es l’aîné, c’est que tu devras lui servir de protecteur après moi. Mais, tu le sais, je ne suis pas riche; nous vivons tous ici parce que je travaille. Pourtant j’ai fait un sacrifice immense en t’envoyant passer une année au collége de Neufchâtel. C’est que je voulais que tu fréquentasses les autres enfants, pour que tu prisses un peu plus d’émulation qu’avec ton père: et puis, je n’avais pas chez moi les instruments de physique nécessaires pour te faire toucher du doigt les phénomènes d’une science dans laquelle je crois que tu brilleras un jour.

Mais je ne peux plus continuer de si grands sacrifices. Quelques frais inattendus viennent de fondre sur nous et m’empêchent de te promettre, comme je l’aurais voulu, la vie du collége pour une année encore. Nous travaillerons donc désormais ensemble, comme par le passé.

Dès auj ourd’hui nous nous mettrons à l’œuvre. Hâtons-nous, car le temps presse. La gêne peut entrer chez nous; ton frère et tes sœurs grandissent, il faudra bien leur donner à eux aussi quelque éducation; ta mère est mal portante, et nous allons avoir besoin de mains étrangères pour l’aider. Nos frais vont donc s’accroître, et il est douteux que les bénéfices du travail s’accroîtront d’autant.

Maintenant je vais te dire encore un mot que je ne voulais pas te dire; mais il est inutile de faire trop le discret avec toi. Tu es jeune, et pourtant je te sais des idées d’homme. Eh bien ce mot, le voici: N’oublie jamais l’année que tu as passée au collége, les vices que tu as dû y voir, les injustices dont tu as été la victime et que tu retrouveras partout. Ne les oublie pàs, pour t’en venger? non; mais seulement pour t’en préserver autant que tu le pourras. Il ne faut pas être méchant, mais il faut être prudent pour ne point être dupe de l’injustice, du préjugé et des faux jugements de l’égoïsme et de la sensiblerie, tous vices, ou défauts au moins, qui sont le fond de l’esprit humain si horriblement gâté par la société actuelle, comme tu le verras malheureusement sans doute un jour, mon pauvre enfant.

Ce petit speech de monsieur Marat, qui se terminait par un mot de philosophie pratique, dû probablement à l’expérience du pauvre docteur, toucha singulièrement le jeune collégien et le rendit rêveur. Son père le laissa seul, sous l’impression de ses avis, et partit pour sa tournée médicale.

Paul était actif, il ne resta pas longtemps dans l’extase de la rêverie. Il se mit de suite à l’ouvrage en rangeant ses livres et les disposant pour l’étude. Sa mère le trouva dans cette occupation lorsqu’elle vint lui annoncer une visite qui du reste parut vouloir s’annoncer d’elle-même, car une voix joyeuse cria dès la porte de la maison: Jean-Paul! Jean-Paul! c’est moi, c’est nous.....

C’était Romain.

— Romain et compagnie, dit le jeune homme en s’effaçant pour laisser entrer Virginie, qui non moins gaie que son compagnon de voyage saisit vivement Paul par les deux mains et lui dit: Nous venons te chercher, mon petit mari d’autrefois.

— Oui, dit Romain en regardant madame Marat d’un air suppliant, avec la permission de monsieur et de madame Marat nous venons chercher Jean-Paul; car aujourd’hui il y a grande réception chez nous, un grand dîner, puis soirée, pour inaugurer mes vacances.

Romain n’osa pas dire: pour fêter mes victoires scolaires, en face d’un pauvre vaincu qu’il aimait.

— Nous aurons, ajouta-t-il, beaucoup d’amis, des illustrations de toutes sortes, et par dessus tout, M. Rousseau, l’honneur et la gloire de la Suisse, en ce moment à Neufchâtel. Il a promis à mon père de venir: s’il vient, nous lui ferons raconter les amours de sa Nouvelle Héloïse.

— Il y aura aussi... devine qui! dit Virginie en frappant joyeusement de ses deux mains..., il y aura aussi la petite amie Barbera: j’espère du moins que le père. Buttlander ne nous la refusera pas. Nous allons de ce pas chez lui: tu devrais bien nous y accompagner, Jean-Paul.

Paul était abasourdi de toutes ces propositions. II hésitait, car son cœur était loin d’être aussi joyeux que celui de ses amis. Pourtant l’invitation le tentait par plus d’un côté. Voir M. Rousseau d’abord était un grand plaisir pour lui, car i-l savait la réputation de Rousseau, et il avait aussi, tout jeune qu’il était, feuilleté et savouré plus d’une de ses pages. D’un autre côté, on annonçait du plaisir, et, bien que Paul fût plus réfléchi que gai, il n’était pas cependant complètement ferme aux désirs d’un adolescent de quinze ans.

Pourtant il ne répondit pas, mais il serra sa mère dans ses bras et lui appliqua un long baiser sur la joue. Madame Marat comprit que cette ardente caresse n’était que la demande d’une permission. Elle répondit en rendant les caresses: travailler aujourd’ hui, mon petit Jean-Paul, c’est de bonne heure. Tu pourrais bien prendre un peu de vacances.

— Eh bien, j’irai, dit Paul en se redressant et secouant sa tête comme d’habitude lorsque son parti était pris, j’irai, mais ce soir seulement, au retour de mon père et avec son assentiment. D’ici là je ne sortirai pas.

Il ne sortit pas en effet. Mais son père avait dit Hâtons-nous au travail, le temps presse; qui sait l’avenir? Il se mit immédiatement au travail en attendant le retour de son père.

Lorsque le docteur Marat rentra le soir, il était fatigué, sérieux, et peut-être un peu maussade. Tout n’avait pas été joie sans doute dans sa tournée. Une empreinte de réflexions chagrines était fortement gravée sur sa figure.

Paul ne lui dit donc rien: peut-être avait-il déjà moins d’ardeur pour l’invitation du matin. Madame Marat fut obligée de rappeler à son fils ce qu’il avait promis. Elle soumit elle-même l’invitation au docteur, qui regarda Paul d’un air interrogateur, sans rien répondre.

Paul baissa les yeux, car ce regard fut pour lui comme un reproche. Il se rappela aussitôt le discours que lui avait tenu son père le matin, et il regretta les quelques heures qu’il avait promises au plaisir, lorsque son père, lui, donnait toute sa journée au travail et sa soirée aux soucis d’une famille peu aisée.

Il garda donc un complet silence.

Après l’avoir regardé quelques instants d’un œil profond, monsieur Marat lui dit enfin: Pourquoi, Jean-Paul, n’irais-tu pas chez monsieur Delahart, un de nos bons et loyaux clients! Là tu verras des grands, on te l’a dit, des riches, des gens illustres, tout ce que tu n’es pas, tout ce que tu ne seras jamais, mais qu’importe! Il est bon de voir de près ces gens-là pour connaître leur petitesse, la petitesse de l’homme qui veut se grandir au-dessus de sa taille. Tu verras leurs vices, leurs défauts, toute l’infirmité humaine enfin: il est bon de voir cela, au moins pour s’en garer dans la vie. Va, Jean-Paul: cette étude en vaut bien une autre, et je te crois de force à t’approcher de cette lumière sans y brûler tes ailes, va!...

L’autorisation paternelle ainsi donnée parut un peu suspecte au petit collégien, qui la trouva bien haut montée pour une si minime affaire de plaisir. Il craignit que ce ne fût une épreuve à son adresse. Aussi resta-t-il muet, tout en cherchant à creuser le sol avec la pointe de ses pieds, comme pour y trouver la solution d’un problème; niais il ne trouvait rien.

Il en était là, lorsque le bruit d’une voiture légère qui s’arrêta tout à coup vint fixer l’attention de tout le monde. Puis la porte de la maison s’ouvrit, et des voix fraîches et joyeuses se firent entendre dans le corridor, tout près de la chambre où se trouvait la famille Marat.

C’étaient Virginie et Barbera qui arrivaient ainsi rieuses et sans gêne.

— Eh bien? dit Virginie à Paul, après avoir salué avec une rondeur tout amicale M. et Mme Marat, eh bien, Jean-Paul, es-tu prêt?

— Nous venons te chercher, dit Barbera, puisque tu ne viens pas.

— Romain est désolé de ton absence, reprit Virginie, et s’il n’avait été tenu à la maison, pour rècevoir les invités, il serait ici. Pour nous, nous ne retournerons qu’avec toi: c’est bien convenu.

M. et Mme Marat écoutaient en silence ce petit plaidoyer vif et animé qui assiégeait leur fils. Ils souriaient au charmant babil de ces deux belles filles dont l’innocence trouvait tout naturel de venir à la recherche d’un ami d’enfance, qui était tout aussi naïf qu’elles-mêmes.

Heureux âge, heureuses natures! disait à part lui monsieur Marat, pendant que Paul, regardant son père et sa mère, semblait leur demander un bon conseil qu’il ne trouvait pas en lui.

— Allons, va, mon ami! répéta M. Marat, pendant que Mme Marat déposait sur la joue de son fils un long baiser pour tout conseil.

Pulsuz fraqment bitdi.

3,79 ₼
Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
15 yanvar 2025
Həcm:
291 səh. 2 illustrasiyalar
ISBN:
4064066322694
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı:

Oxşar kitablar