Kitabı oxu: «La reine Hortense en Italie, en France et en Angleterre pendant l'année 1831»
Hortense
La reine Hortense en Italie, en France et en Angleterre pendant l'année 1831
Ses mémoires inédits, écrits par elle-même

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066338398
Table des matières
RÉCIT DE MON PASSAGE EN FRANCE ET DES CAUSES QUI L’ONT AMENÉ
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
RÉCIT DE MON PASSAGE EN FRANCE ET DES CAUSES QUI L’ONT AMENÉ
Table des matières
I
Table des matières
Après avoir reçu de la fortune tout ce qu’elle peut prodiguer de grandeurs et d’adversités, après avoir retracé les brillants et tristes détails de ces vicissitudes dans des souvenirs achevés en 1820, j’espérais que le sort, fatigué de m’accabler, ne me réservait plus que le repos; je croyais l’avoir obtenu enfin; mais la douleur, qui me trouve sans courage parce qu’elle anéantit toutes mes facultés, la douleur si déchirante que cause la perte d’objets chéris, il m’a fallu en être frappée à coups redoublés, et, chaque fois que ma raison reprenait de l’empire, que je me resserrais avec une sorte de joie autour de ce qui me restait, la mort impitoyable revenait sans cesse m’isoler davantage.
En 1821, j’eus à supporter le chagrin d’apprendre la mort affreuse de l’Empereur. Lui, si grand de facultés et si grand d’âme, qui voua son génie au bien-être des peuples et sembla les enchaîner pour briser à jamais leurs chaînes; lui qui préparait le siècle de la liberté, en éclairant les nations, et en introduisant dans nos mœurs comme dans nos lois le règne de l’égalité, il périssait dans une île malsaine et déserte, loin des siens, à la merci de ses ennemis, méconnu de la France qu’il avait rendue si puissante et si prospère, de l’Europe où chacune de ses conquêtes apportait des institutions regrettées aujourd’hui! Il n’avait pour toute consolation dans son isolement, que l’avenir de gloire qu’il savait bien lui être réservé. Lui seul devait pressentir la justice qui lui serait rendue un jour, parce que lui seul comprenait alors tout le bien qu’il avait fait et tout le bien qu’il avait voulu faire.
En 1824, j’eus encore la douleur de perdre le frère le plus parfait et le plus tendrement aimé : il était dans la force de l’âge et de la santé. Déjà dès l’année précédente les symptômes de la crise terrible qui nous l’enleva plus tard nous avaient fait sentir toutes les angoisses d’une séparation éternelle. Présente à sa maladie, combien mon courage avait été mis à une terrible épreuve, quand je l’avais vu mourant, abandonné des médecins; quand seule j’avais été chargée de lui faire faire ses dernières dispositions, et que j’avais encouragé à lui donner les remèdes qui le sauvèrent et nous le rendirent pour quelques mois encore! Quel temps heureux que ces quinze jours que nous passâmes ensuite en famille sur les bords du lac de Constance! Comme un malheur qu’on vient d’éviter ajoute de jouissances à la vie! Comme elle s’embellit de tout ce que le ciel nous laisse de bienfaits! Je puis dire qu’alors je sentais vivement le bonheur qui me restait; toute autre infortune avait disparu. J’avais craint de perdre mon frère, mon ami, mon soutien, et je le conservais! et il m’était rendu!... Remplie de sécurité, je partis pour l’Italie; et c’est là que je reçus l’affreuse nouvelle qu’il était retombé malade, et que traité de la même manière (par la saignée, qui une première fois lui avait été si contraire), doucement il sembla s’endormir..... Il. n’existait plus!...
Après ce malheur, un des plus grands de ma vie, je passai l’hiver à ma campagne en Suisse. Je faillis y mourir; j’étais anéantie; je n’avais plus la force de lutter contre tant de douleurs: l’amour maternel me sauva. Il fallait vivre, j’avais encore des enfants! Le courage me revint.
Madame Campan qui m’avait élevée, madame de Caulaincourt qui fut madame d’honneur, toutes. deux m’aimaient aussi tendrement que si j’eusse été leur fille, il me fallut encore les règretter.
Le bon roi de Bavière mourut aussi. Je perdais le dernier protecteur qui me restait, et la Bavière n’avait plus d’intérêt pour moi. J’éprouvai des difficultés pour aller en Italie; je parvins enfin à les surmonter, et tous les ans j’allai passer l’hiver à Rome et je revenais l’été habiter ma campagne d’Arenenberg en Suisse. La douce consolation que me procuraient mes enfants, le dévouement de quelques amies, la constante affection de la grande-duchesse de Bade, qui seule de ma famille m’a donné des soins dans mes malheurs; les voyages, le beau ciel de l’Italie, l’amour des arts, enfin tout ce qui distrait, rien de ce qui touche vivement, avaient rendu de la douceur à ma vie. Ma santé s’était fortifiée, les douleurs de mon âme s’étaient calmées, lorsque la révolution de juillet vint tout à coup me faire sortir de cet état de tranquillité, pour me jeter de nouveau dans toutes les agitations de la vie.
Mon fils aîné avait épousé sa cousine, seconde fille du roi Joseph. Il vivait à Florence près de son père. Il était remarquablement beau et bon, rempli d’intelligence, de feu et du besoin de dépenser ses facultés pour le bonheur des autres. Malgré les grandeurs qui avaient environné son enfance et dont j’avais tant redouté l’influence pour l’éducation que je voulais donner à mes fils, il avait adopté ces maximes qu’on lui répétait souvent: «Qu’il faut être homme avant d’être
» prince; que l’élévation du rang n’est qu’une
» obligation de plus envers ses semblables, et que
» l’infortune noblement supportée rehausse toutes
» nos nobles qualités.» Les malheurs sans nombre de sa famille avaient encore été la meilleure des leçons. Aussi, sans préjugés, sans regrets des avantages qu’il devait à sa naissance, mettant seulement à honneur d’être utile à l’humanité, il était républicain par caractère, ne faisait aucun cas des prérogatives qu’il avait perdues, et croyait devoir son assistance à tout ce qui souffrait. Je n’avais pu le retenir lorsqu’il voulut aller en Grèce, qu’en lui tandis que son nom pouvait nuire à cette cause intéressante. «Il voulait s’y rendre seul, disait-il, y servir sans qu’on pût le reconnaître.» Mais enfin il céda à l’idée d’abandonner son père malade, dont il était la plus douce consolation. Je cherchais à calmer par mes conseils cette exaltation, qui, quoique portée vers tout ce qui était noble et élevé, me faisait craindre pour des destinées que le sort semblait vouer au repos.
Mon fils Louis avait absolument les mêmes sentiments et le même caractère que son frère. La révolution de juillet les trouva, l’aîné au milieu de ses inventions pour l’industrie, qui, faute de mieux, l’occupaient depuis son mariage; et le plus jeune à l’école militaire de Thun, où il suivait des cours d’artillerie et du génie. Tous deux semblèrent renaître au bruit des événements de Paris. Quoique séparés, leurs impressions furent les mêmes; vifs regrets de n’avoir pas combattu avec les Parisiens, enthousiasme pour leur héroïque conduite, et légitime espoir de servir cette France qu’ils chérissaient tant. Il me disaient:
«Elle est enfin libre; l’exil est fini, la patrie est
» ouverte; n’importe comment, nous la servirons!» Voilà ce qui remplissait toutes leurs lettres. J’étais loin de partager leurs espérances.
Depuis la chute de l’Empereur, la liberté d’écrire, si nécessaire alors pour défendre les droits du peuple, avait été aussi employée à dénaturer tous les actes de son règne. L’homme qui se croyait le plus impartial, pour faire passer un éloge avançait une injure ou une critique. La jeunesse élevée à cette école, et qui jouissait pourtant des institutions établies par l’Empereur, admirait à peine le génie supérieur qu’elle ne se donnait pas le loisir de juger. Elle ne comprenait pas que ce nom de Napoléon portait seul avec lui le principe d’égalité, d’ordre et d’indépendance nationale.
Il avait, disait-on, attenté à la liberté. Le parti des Bourbons pouvait, il est vrai, s’en plaindre, car le 13 vendémiaire et le 18 fructidor avaient donné le secret de sa force alors et de ses espérances; mais pour les patriotes ce reproche serait une injustice. La liberté pendant les guerres eût été toute en faveur des anciens privilégiés et des ennemis de la France. Le peuple, fatigué des discordes civiles, ne paraissait plus disposé à soutenir une émancipation dont il tardait tant à ressentir les bienfaits.
Un autre reproche adressé à l’Empereur était le rétablissement de la noblesse, et pourtant le coup le plus funeste qui lui fut porté vint de la création de la nouvelle noblesse, à laquelle tout le monde pouvait atteindre. L’ancienne n’avait pas le droit de reprendre ses titres, car ce fut Louis XVIII qui les lui rendit; mais les persécutions dont elle avait été l’objet pendant la révolution avaient fait succéder la bienveillance à la haine. L’antique habitude d’honorer ces noms historiques reparaissait et faisait reporter vers eux un intérêt dont ils eussent profité pour reprendre leurs avantages. Malgré l’estime due à nos nouvelles illustrations, les anciennes familles recevaient encore seules les hommages de la société française comme de l’étranger, et elles n’avaient qu’un pas à faire pour retrouver la puissance. L’Empereur, en donnant des titres, créait une aristocratie conservatrice des bienfaits de la révolution comme des droits nationaux, et par là il annula l’ancienne, dont tous les intérêts étaient, depuis longtemps, devenus oppressifs au peuple.
Un législateur peut conserver comme sujet d’émulation des distinctions encore respectées, ne les accorder qu’au mérite et aux services rendus: c’est un progrès. Anéantir les distinctions lorsque le besoin en existe encore et qu’il fait partie de nos mœurs, c’est renvoyer au camp ennemi ceux dont on pourrait tirer un utile parti en n’accordant plus qu’à leurs talents, comme à ceux de tous, les prérogatives qui furent si longtemps le droit de leur naissance.
Tel fut le système de l’Empereur; et si la nouvelle noblesse a été .assez inconséquente pour se réunir à l’ancienne contre le peuple dont elle faisait partie, qui pouvait le prévoir? Par cette trahison, bien des hommes et tous les titres sont devenus de peu de valeur en France. Plus nationale en Angleterre, l’aristocratie y est encore puissante. Celle de l’empire, qui s’est neutralisée par sa propre faute, ne serait pas de si peu de poids, si les maréchaux, si les grands d’alors s’étaient retirés à l’écart au moment de nos humiliations, ou si leurs voix ne se fussent jamais élevées que pour défendre les intérêts populaires. L’amour et le respect les environneraient encore, et l’on n’eût osé ni méconnaître ni attaquer leurs temps glorieux.
Au lieu de cela, la calomnie avait prévalu; on s’était insensiblement détaché de tous les souvenirs du passé ; on n’en voulait plus; le peuple seul, qui en avait recueilli les bienfaits, ne l’oubliait pas. Mais confiant en ses nouveaux défenseurs, occupés avec courage depuis le retour des Bourbons à faire respecter par leur éloquence des intérêts que l’empire avait toujours ménagés, le peuple fit la révolution de juillet, et laissa à leurs talents et à leur patriotisme le soin d’en assurer le résultat.
Les libéraux, repoussés de la cour de Charles X, avaient été constamment reçus avec bonté, avec grâce, chez le duc d’Orléans. Ils avaient jugé cet intérieur de famille moral et intéressant. Ces vertus et cette simplicité bourgeoise les avaient séduits; c’était une véritable affection; et sans vouloir s’arrêter à la position du duc, ni au nom qu’il portait, son caractère avait suffi pour les rassurer tous, et ils le croyaient seul capable de porter à bien les destinées de la France.
J’avais vu souvent de ces citoyens distingués; ils cachaient peu leurs sentiments. Ce parti, joint à celui qui, à l’instar de l’Angleterre, voulait depuis longtemps faire d’un d’Orléans un Guillaume, assurait la couronne au duc à la première occasion. Je n’en doutais pas, et mes prévisions ne furent pas trompées. En voyant le drapeau tricolore, des voix s’élevèrent, il est vrai, en faveur de Napoléon II, mais elles cédèrent bientôt à l’ascendant de ceux qui possédaient la confiance générale. Le duc d’Orléans fut reconnu roi; mais le peuple, rarement ingrat aux bienfaits reçus, qu’il fut touchant pour le souvenir de l’Empereur! Tout en reconnaissant le roi qu’on lui offrait, on ne put le satisfaire qu’en lui promettant le corps de Napoléon. Sa statue sur la colonne, le retour de sa famille, et les représentations de nos anciennes victoires, lui semblèrent la récompense de celle qu’il venait de remporter.
Je reçus beaucoup de lettres à cette époque. Les unes disaient: «Nous avons combattu en songeant
» à votre cause;» les autres: «Arrivez,
» nous sommes libres enfin, et nous allons vous
» revoir!.....» Je compris que le nouveau roi allait avoir une position difficile, entre une affection populaire ancienne, légitime, pour le souvenir d’un grand homme, et une liberté sans limite qui lui imposait des conditions de fidélité d’autant plus impérieuses qu’il portait un nom sur lequel les derniers événements devaient naturellement appeler la méfiance. Que devait-il faire? La réponse n’était pas facile. Quant aux principes qui devaient diriger ses actions, il me semblaient indiqués d’avance.
Toute jeune, j’avais pris l’habitude de chercher à m’expliquer quelle raison faisait faire telle ou telle chose à l’Empereur. J’approuvais presque toujours; mais j’avoue à ma honte que souvent ce que j’avais découvert ne me satisfaisait pas. J’osais quelquefois le blâmer à part moi. Depuis que j’ai acquis de l’expérience, que de fois me suis-je écriée: «Ah! que l’Empereur avait raison et qu’il connaissait bien les hommes!»
Cette habitude de réflexion contractée fort jeune, et ce plaisir qu’on trouve à prévoir la conduite des hommes publics par l’examen de leur situation, me firent alors penser que, né d’une révolution populaire, le roi devait en embrasser franchement tous les intérêts, sans quoi, la liberté qu’il était appelé à soutenir se tournerait contre lui. Deux noms seuls en France inspirent au peuple une entière confiance, celui de Napoléon et celui de Lafayette: le premier, parce que, leurs intérêts sont confondus ensemble: même gloire, même grandeur, mêmes ennemis; le second, parce qu’il s’est montré toute sa vie l’ami désintéressé des peuples, et le noble et constant défenseur de leurs libertés. Il me semblait de l’essence de cette nouvelle cause de s’identifier complètement avec les idées de liberté de l’un, et les idées de gloire de l’autre. Il fallait donc que le nouveau roi fît chanter cette gloire passée pour qu’on ne la lui chantât pas en signe de malveillance. Et la conséquence naturelle de tels principes était l’abrogation de la loi de proscription qui frappait les Bonapartes, loi imposée avec éclat par l’étranger à la France au, moment de nos humiliations communes, et que la France enfin affranchie ne pouvait manquer d’abolir avec le même éclat, ne fût-ce que pour constater son indépendance. Je n’en doutais pas, du moins; aussi quel fut mon étonnement lorsque je lus dans une gazette la proscription nouvelle dont on frappait la famille de l’Empereur! J’en fus affligée et étonnée au dernier point. Comment! la France libre, au lieu de réparer les coups portés par l’étranger en 1815, consent à reconnaître de tels actes? Le souverain qui se met à la tête d’une nation généreuse doit-il en repousser les souvenirs et les affections? C’est une triste condescendance envers les ennemis de son pays.
Cependant, si je me plaignis à quelques amis de cette injustice, je me résignai à la supporter, et j’exigeai même des personnes qui voulaient en occuper le public, de renoncer à troubler la joie de la France par des plaintes en notre faveur que je ne voulais pas encourager. Il est singulier que je n’aie jamais cherché que l’ombre et le repos, et que la destinée me place sans cesse en évidence. Aussi la calomnie me suppose-t-elle toujours créatrice des agitations qui ont tant troublé ma vie. Les deux lettres qui suivent feront connaître mes idées à cet égard.
Arenenberg, 2 septembre 1830.
» A M. ***,
» Vous désirez de mes nouvelles; je me réjouis, comme vous, du bonheur de la France. Vous avez dû voir que l’enthousiasme de mes enfants n’a pu être contenu, malgré mon désir qu’ils ne paraissent en rien. Mais ils sont élevés à apprécier ce qui est noble et grand: ils sont fiers de leur patrie qu’ils auraient été heureux de servir, et ils ont de vingt à vingt-cinq ans!... Vous savez aussi combien de fois ils ont entendu répéter que les places les plus élevées ne faisaient pas le bonheur; mais que l’air de la patrie, des amis et une distinction toute personnelle devaient être le but de leur ambition. Je pense donc comme vous qu’ils pouvaient la servir cette France devenue libre, sans offenser aucun de leurs souvenirs. Ce n’était pas à nous à ne pas reconnaître les droits d’un peuple à se choisir un souverain. Mais je viens de lire une loi qui m’étonne autant qu’elle m’afflige. Comment? dans ce moment d’enthousiasme et de liberté, la France ne devait-elle pas ouvrir les bras à tous ses enfants? à ceux qui, depuis quinze ans, partageaient avec elle tant d’abaissement et de souffrance? Au lieu de cela, on renouvelle pour une seule famille un acte de proscription. Quels sont ses crimes? N’est-ce pas l’étranger qui l’avait chassée? n’est-ce pas la France qu’elle avait servie? Craindre cette famille, c’est lui faire un honneur qu’elle repousse... Son chef n’existe plus! S’il adonné une grandeur et une gloire qu’on accepte enfin, faut-il repousser tout ce qui lui a appartenu, au lieu d’acquitter une dette sacrée, en exécutant le traité fait avec lui pour sa famille. Aucun des membres de cette famille ne pensait encore à revenir en France. Il y a des convenances que les positions forcent à garder, et sans une invitation du pays ils ne pouvaient s’y présenter. — Mais les voilà encore, avec leurs malheurs, sans protection, et en butte à toutes les vexations dont les gouvernements se plaisaient à les accabler! Que puis-je dire à mes enfants, moi qui ne cherche qu’à modérer leur jeunesse et à entretenir en eux l’amour de la patrie et de la justice? Je ne puis plus que leur apprendre que les hommes sont ingrats et égoïstes; mais qu’il faut encore les aimer, et qu’il est toujours plus doux d’avoir à leur pardonner qu’à les faire souffrir. — Adieu, vous avez désiré de mes nouvelles, vous voyez que l’impression du moment est pénible. Je ne comptais pas aller à Paris; loin de là, je m’arrangeais pour mon voyage d’Italie. Mais la vue de cette loi qui nous expulse à jamais de cette France qu’on aime tant, où l’on espérait encore aller mourir, est venue renouveler toutes mes douleurs. Cette proscription prononcée dans des temps malheureux était triste sans doute; mais c’était par des ennemis. Renouvelée par ceux qu’on croyait des amis, cela frappe droit au cœur.
» HORTENSE.
» P. S. Mon fils est encore avec les élèves de Thun, occupé à faire des reconnaissances militaires dans les montagnes. Ils font dix à douze lieues par jour, à pied, le sac sur le dos. Ils ont couché sous la tente au pied d’un glacier. — Je l’attends dans dix jours.»
«Arenenberg, 2 octobre 1830.
» Je reçois votre lettre, monsieur; je suis on ne peut plus touchée du sentiment qui vous inspire un ouvrage en faveur de la famille Bonaparte encore exilée de la France. Plus que personne j’ai été vivement affligée de cette loi sévère; mais j’ai dû me résigner, parce que, Française avant tout, et ne pouvant supposer à mes chers compatriotes, libres enfin, une ingratitude qui est loin de leur caractère, j’ai appris qu’il avait fallu de fortes raisons pour nous éloigner encore. Notre exil, dit-on, paraît nécessaire au bonheur de la patrie, à sa tranquillité présente; il ne doit être que momentané : comment ne pas y souscrire, quand sa gloire et sa prospérité furent toujours notre premier intérêt? Je vous conseille donc, monsieur, de la peindre dans vos chants heureuse et libre, cette France régénérée; mais de ne pas y ajouter une plainte sur ce qui nous regarde. Vous l’attristeriez, et vos vers, à en juger par ceux que je reçois, sont trop bien pour ne pas faire un effet qui ne serait pas en harmonie avec notre résignation. Je recevrai pourtant avec reconnaissance l’ouvrage que vous m’annoncez; mais je serais fâchée, je l’avoue, qu’il fût imprimé. Croyez, monsieur, que je saurai toujours apprécier vos nobles sentiments et trouver du plaisir à vous assurer de ma haute considération.
» HORTENSE.»
Cependant un traité fait en 1815 excluait la famille Bonaparte de la France. Le premier soin de la diplomatie fut, dit-on, de le faire valoir. La loi d’exil fut donc renouvelée, quoique dès 1829 le roi eût plusieurs fois répété que s’il régnait jamais, son premier soin serait de faire rentrer la famille de l’Empereur. Tel était peut-être encore son désir, mais déjà engagé envers la diplomatie, il dut suivre ses conseils.
Cela explique toute sa conduite, et comment dans des occasions plus graves il crut devoir sacrifier les intérêts de la révolution à la crainte d’une guerre étrangère.
Il était évident que les traités de 1815 devenaient désormais la base de la politique du gouvernement; mais ceux que ces traités avaient alors le plus irrités, se résignaient de bonne grâce à les subir. Le roi attirait à lui, il est vrai, tous ceux qu’ils avaient le plus frappés, et ils furent heureux de retrouver près d’un roi qui leur tendait la main, une réparation à leurs longues infortunes. Aussi les anciens amis de l’Empereur oublièrent-ils complètement qu’il existât un fils de leur protecteur, et qu’ils avaient juré de le soutenir.
Pour excuser cet abandon, l’on semblait regarder comme prince étranger cet illustre prisonnier; au moment où c’était l’étranger qui reprenait des droits conquis par la force des armes en 1815, et concédés par la faiblesse en 1830. Mais ces considérations se perdaient dans des vues d’un intérêt journalier. Les ennemis de la France seuls voyaient juste, et préféraient tout au rétablissement du trône impérial. Rendre l’enfant de la victoire, qui, quoique élevé parmi eux, portait avec lui le principe populaire, c’était à leurs yeux donner le signal de l’émancipation des peuples. Aussi, j’ai appris depuis, que toutes les réponses faites à quelques amis fidèles furent qu’on ne le rendrait pas.
Le croirait-on? je reçus des lettres de ceux que j’aurais dû supposer mes meilleurs. amis, et qui me disaient tout simplement que je pourrais peut-être à présent revenir à Paris, mais sans mes enfants; qu’avec eux cela n’était plus possible, et que l’élection d’un roi brave homme et digne de toute confiance était le coup le plus funeste porté à la famille impériale. Je n’ai jamais envié ni regretté une couronne: aussi ce n’était pas la perte des grandeurs qui m’affligeait; j’en ai eu plus que je ne pouvais en porter, et je regarde ma vie comme finie. Mais ce qui me blessait; c’était l’indifférence avec laquelle on m’apprenait que tous les liens étaient rompus entre la France, les anciens amis et la famille du grand homme. Un regret m’eût satisfaite; mais la politique étouffe tous les sentiments du cœur.
On pense bien qu’il ne me vint pas à l’idée un instant de me séparer de mes enfants, quoique le roi m’eût fait dire des paroles gracieuses par la grande duchesse de Bade. Je n’eus qu’un désir, celui de me rapprocher de mon fils aîné, et je partis comme à l’ordinaire au mois d’octobre pour Rome.
J’étais inquiète de ce qui allait se passer en Italie. Je ne pouvais croire que la révolution ne retentit pas dans tous les pays opprimés, et ma seule pensée était de garantir mes enfants d’entraînements dangereux pour leur tranquillité, et qu’il était naturel de prévoir et de redouter.
Dans ce but, j’évitai de passer par Milan; je pris la route du Tyrol et de Venise. A Bologne, où je m’arrêtai un jour, je vis chez mon beau-frère le prince Bacchiochi, un ancien officier attaché autrefois à mon frère. «Quelle belle révolution,
» madame, que celle de Paris! Vous ne repasserez
» pas par ici, je l’espère, que vous n’ayez entendu
» parler de la nôtre.» Ce propos m’en disait assez pour réaliser toutes mes craintes. «Qui serait
» assez fou, m’écriai-je vivement, pour essayer de
» soulever l’Italie, quand on voit la marche que
» suit le gouvernement français? S’il remplit sa
» mission, il peut, sans rompre avec l’Autriche,
» exiger d’elle qu’elle vous accorde des institutions
» ou votre indépendance: si ces deux puissances
» se brouillent ensemble, vous pouvez
» encore espérer l’appui de la France; mais si vous
» vous remuez avant qu’une guerre soit déclarée,
» vous vous perdez indubitablement.» J’ajoutai encore beaucoup d’autres raisons dans ce sens, mais sans produire le moindre effet: je m’en apercevais bien, l’illusion était complète; partout la révolution et Louis-Philippe étaient portés aux nues. On ne les séparait pas, et j’avais l’air de Cassandre, lorsque je prédisais que la France ne soutiendrait pas l’Italie si elle se soulevait.
J’avoue que je ne croyais pas dire aussi juste, car je pensais bien qu’elle y serait forcée dans un cas extrême: mon effroi était de voir chacun se précipiter dans le chaos des révolutions, sans réflexion, sans plan arrêté et sans avoir mûrement calculé ses moyens. Mais la victoire de Paris avait révélé une arme inconnue jusqu’alors, le pavé. Avec le peuple pour soi, chacun croyait être sûr d’anéantir la plus belle armée. L’erreur était complète.
J’arrivai à Florence agitée de mille craintes. J’avais besoin de garantir mes deux enfants de l’illusion commune dont je les voyais environnés. Que leur jeunesse, leur ardeur me causaient d’inquiétudes! Je voulais attirer leur confiance, et mes raisonnements, contraires à ceux de tant d’autres, les désespéraient.
Mon mari était allé à Rome pour voir sa mère. Je passai quinze jours heureux au milieu des deux seuls intérêts de ma vie.
Mon fils Napoléon m’apprit qu’on lui avait écrit de Paris pour l’engager à venir aider à reconquérir les droits de son cousin. On fixait le procès des ministres comme un moment décisif contre un gouvernement qu’on disait imposé. Mon fils m’avoua qu’il avait d’abord balancé, mais il me montra sa réponse. «Le peuple est seul maître,
» disait-il; il a reconnu un nouveau souverain.
» Irais-je porter la guerre civile dans ma patrie,
» lorsque je voudrais la servir au prix de tout
» mon sang?»
De la Corse on lui avait fait des propositions auxquelles il avait répondu de la même manière. J’approuvai sa conduite. D’ailleurs qu’eût-il pu faire alors en France? Si le peuple était resté attaché à son nom, j’avais trop de preuves que tous les meneurs, que tous les anciens amis avaient pris avec amour d’autres engagements, et les auraient sans doute défendus.
Mais l’Italie qu’il habitait comptait peut-être sur son assistance: voilà où se portaient toutes mes craintes.
La Toscane était le pays le plus heureux de l’ltalie a le souverain y était aimé ; on n’ambitionnait de lui qu’une constitution que les ministres tenaient déjà toute prête, disait-on. On assurait même que M. de Metternich, en apprenant les événements de juillet, avait dit: «Croit» on que nous redoutions de donner des consti» tutions?» Depuis, il n’en avait plus parlé, les cabinets alliés étant parvenus à reprendre de l’influence en France.
Mais comme en Toscane tout se montrait sous un aspect pacifique et de bon accord, c’était donc des pays environnants que des émissaires pouvaient être envoyés à mon fils, et je le priai en grâce de se prémunir contre de telles avances. Je lui représentai les malheurs privés et publics qu’amènent les révolutions, et je lui conseillai d’user de son influence pour calmer l’effervescence que je voyais partout. Il m’approuvait, convenait que le moment n’était pas encore venu; mais qu’il ne pouvait l’empêcher de venir bientôt, et qu’il ne suivrait jamais que la route de l’honneur et du désintéressement.
Tout ce que je découvrais en lui d’élévation, de moyens, de distinction, me charmait, mais je vivais d’anxiétés. Comme un avare, j’aurais voulu enfouir les deux trésors qui me restaient, et je croyais voir chacun acharné à me les enlever.
Je partis pour Rome le 15 novembre, jour de ma fête, triste anniversaire depuis que mon frère dont là fête tombait le même jour n’existait plus, et encore plus triste depuis que ce jour-là j’embrassai mon cher enfant pour la dernière fois.
Il vint me conduire à cheval jusqu’à la seconde poste. Il était rayonnant de joie et de santé ; et à propos de son cheval qu’il avait dressé à bien sauter les fossés, il me conta qu’il était venu de la même manière conduire son père lorsqu’il était parti pour Rome, et que retournant à la nuit, seul, comme un chevalier qui cherche les aventures, il avait aperçu assez loin dans la montagne une clarté considérable; qu’alors sautant haies et fossés avec son cheval, il était arrivé à travers champs près d’une maison isolée qui était en feu. Les pauvres gens à qui elle appartenait avaient perdu la tête, et sans eau, sans secours, ne faisaient que se lamenter. Mon fils ajoutait avec une simplicité charmante: «Quel pouvoir a un habit!
» J’arrive et je prends le commandement
» sans contestation; chacun s’empresse de m’obéir;
» on accourait des cabanes voisines: je
» fais former la chaîne, et n’ayant pas d’eau,
» c’est avec de la terre que je suis parvenu à
» sauver la moitié de la maison. Je m’éloignai,
» conservant mon incognito, au milieu des plus
» tendres bénédictions. Le plus curieux de l’affaire,
» ajoutait-il en riant, c’est qu’ils sont parvenus
» à découvrir qui j’étais. Je les ai vus arriver
» jusqu’à Florence pour me demander des secours,
» et il a fallu encore aider à rebâtir la
» maison que j’avais sauvée.»
Ce cœur si simple, si noble, si tendre, ne devait-il donc battre que si peu de temps pour le bonheur de l’humanité ! Je l’embrassai à plusieurs reprises; j’avais de la peine à le quitter, j’avais peur de tous les événements, mais que j’étais loin d’imaginer le plus funeste de tous!
Arrivée à Bolséna, j’appris par un courrier que mon mari avait dû coucher à Viterbe. Mon fils Louis voulut partir sur un cheval de poste pour aller au-devant de son père et passer quelques heures avec lui. Nos voitures se rencontrèrent vers le milieu du jour. Il me rendit mon fils et me témoigna ses craintes sur les idées politiques que ses enfants manifestaient, et son désir qu’ils restassent étrangers à tout événement. Dans sa tendresse inquiète il aurait voulu, comme moi, les garder aussi pour lui seul; il ne consentit à me rendre son fils Louis qu’à condition que je le lui renverrais un mois ou deux avant mon passage à Florence.
Arrivée à Rome, j’y repris ma vie habituelle. Tous les jours j’allais passer deux heures chez ma belle-mère, et souvent, le soir, j’allais lui lire de. petites pièces nouvelles que je recevais de Paris. J’en avais cette fois un grand nombre faites sur l’Empereur. Tout pénible qu’était ce souvenir, elle ne voulait pas y demeurer étrangère. Condamnée à passer le reste de ses jours couchée, sans pouvoir marcher, puisqu’elle s’était cassé la cuisse et qu’on avait craint de la lui remettre, elle supporte son mal avec un courage admirable. Sa tête est saine et forte; elle n’est indifférente à rien de ce qui se passe dans le monde politique . Elle reportait sur le fils de l’Empereur toutes ses espérances, et ne pouvait croire, disait-elle, à l’ingratitude du peuple français. Ces pièces, toutes médiocres qu’elles étaient, lui faisaient plaisir: au moins on y voyait un souvenir, et elle jouissait d’apprendre qu’il n’était pas encore anéanti en France.
J’aimais à lui entendre parler de l’enfance de l’Empereur; elle s’animait alors, et retrouvait, avec sa mémoire, toute la vivacité de la jeunesse. Avec les vieillards, c’est du passé qu’il faut s’entretenir; l’avenir est si peu de chose pour eux! Mes soins semblaient tant la distraire et la consoler, que je m’étais fait un bonheur de les lui prodiguer. Pour être plus libre, j’avais fixé un seul jour où je recevais toutes les personnes qui désiraient me voir; le reste du temps j’étais toute à ma belle-mère.
Il y avait à Rome alors beaucoup de mes anciennes connaissances, qui de la cour de l’Empereur avaient passé à celle de Charles X, et dont plusieurs quittaient la France, exaspérées contre les événements de juillet. L’une de ces personnes me dit un jour assez sérieusement: «C’est l’impératrice
» Joséphine qui est la cause innocente
» de tous nos maux. N’a-t-elle pas obtenu la vie
» de M. de Polignac? S’il était mort du temps de
» l’Empire, nous n’aurions pas eu ses ordonnances.»
Je souriais à ces lamentations: certainement je pouvais me tromper; mais je ne partageais aucune des idées que je voyais exprimées par chaque parti. Je pensais que l’humiliation d’avoir vu les Bourbons ramenés par l’étranger après nos calamités, était un tel grief aux yeux de la nation, que l’établissement de la charte pouvait à peine l’effacer. Au contraire, cette liberté bien nécessaire au moment où l’ancienne noblesse reparaissait, et qui rassurait d’un côté les hommes qui avaient été acteurs dans nos révolutions, éclairait sur ses pertes la jeunesse instruite et plébéienne. Elle apprenait en grandissant tout ce qu’elle allait avoir d’espérances déçues par la domination d’une aristocratie devenue puissante et qui voudrait tout envahir. Ainsi, défendre la liberté, c’était aussi défendre son avenir: la jeunesse s’y livra tout entière.
La princesse de Poix avait dit à Mme Campan en 1814: «Qu’on ne croie pas que ce soit seulement
» le triomphe d’une dynastie sur une autre;
» c’est le triomphe de l’aristocratie: nous ferons
» tout pour reconquérir nos droits et ne plus les
» perdre.»
C’était là le fond de là pensée de l’ancienne noblesse. Les Bourbons, identifiés avec les mêmes intérêts, pouvaient-ils maîtriser les excès de leurs amis? Aussi M. de Chateaubriand, qui réunit à tant de distinction et de dévouement à sa cause, un véritable patriotisme, s’est-il trouvé presque seul de son bord en voulant la liberté.
Peut-être était-il difficile qu’elle s’unît alors aux Bourbons: il existait entre eux et la nation trop de causes d’irritation et de méfiance, et sans la confiance il n’y a pas de gouvernement libre possible .
Aussi un nouveau roi devait-il à tout prix attirer à lui cette confiance et ne se montrer souverain que pour défendre l’honneur et la liberté de la France déposés avec tant d’abandon entre ses mains.
Il est si facile d’ailleurs de gagner l’affection du peuple. Il a la simplicité de l’enfance! S’il voit qu’on s’occupe de lui, il laisse faire: ce n’est que quand il croit à l’injustice ou à la trahison qu’il se révolte, et il est toujours généreux quand il est vainqueur. Il y a tout à attendre d’une population qui a été aussi admirable que celle de Paris dans les trois journées; et c’est avec orgueil que je me disais: «C’est là mon pays,
» ce sont là mes compatriotes.»
Du reste, spectatrice presque désintéressée dans tout ce qui se passait, j’aimais à juger les événements avec impartialité, et je jouissais de ne plus être actrice dans le grand drame qui se déroulait devant moi. Pourquoi le sort me réservait-il d’y jouer un si funeste rôle.
Le pape tomba malade et mourut. Il était aimé et respecté : s’il eût vécu on serait sans doute resté tranquille; cet interrègne parut un moment favorable à cette jeunesse pleine d’ardeur, pour secouer le joug d’un gouvernement qui n’offrait aucun but à son activité ; puisque toute carrière à Rome, hors celle de l’Église, lui est interdite.
On parlait assez hautement d’agitations prochaines pour donner des craintes; mais je ne voyais rien là qui pût m’inquiéter sérieusement pour mon fils; j’étais donc au moins rassurée de ce côté, lorsque j’appris que le gouverneur de Rome était allé trouver le cardinal Fesch, trop malade pour s’enfermer encore au conclave, et lui avait parlé du désir que le gouvernement avait de voir mon fils s’éloigner pour quelque temps de Rome. Le cardinal crut à une petite vexation particulière pour sa famille. Il s’emporta et demanda des raisons; on ne put lui en donner, sinon qu’un jeune homme du nom de Bonaparte, portant sur son cheval une chabraque tricolore, fixait trop l’attention et deviendrait dangereux au gouvernement dans un moment de désordre. Ce conseil, puisque c’en était un seulement, déplut au cardinal; il déclara que son neveu n’ayant rien fait qu’on pût lui reprocher, ne quitterait pas Rome.
Instruite le lendemain par le roi Jerôme de cette visite, je me rendis chez le cardinal. Il était. encore tout indigné de la conduite du gouverneur; et sur le désir que je lui exprimai de voir mon fils s’éloigner, puisqu’il causait de l’ombrage, et que d’ailleurs son père désirait l’avoir près de lui, il me pria de n’en rien faire, en ajoutant «que c’était donner raison à la malveillance
» et que cela ne me regardait pas, puisqu’on
» n’était pas venu me trouver.»
Je le quittai, agitée de mille inquiétudes. Il se tramait quelque complot à Rome, c’était évident: comment en garantir mon fils? Ce jeune homme repoussé comme un paria de la société européenne, à cause de la trop grande puissance de ce nom toujours redouté, que fera-t-il au milieu des avancent des dangers qui vont l’environner? Si le gouvernement le craint, d’autres pensent donc à lui.
J’étais absorbée dans ces réflexions, lorsque je passai devant le Panthéon. Je fis arrêter ma voiture; mademoiselle Masuyer, jeune dame nouvellement près de moi, ne connaissait pas ce temple, je voulus le lui montrer; d’ailleurs j’aimais à voir ce beau monument, toujours le même depuis tant de siècles quoiqu’on en ait fait une église. Après l’avoir examiné en silence, je m’arrêtai devant une statue de la Vierge. Tous ces ex-voto qui l’entourent sont toujours à mes yeux un signe attendrissant. C’est la douleur, la crainte ou la reconnaissance qui ont imaginé ce faible hommage. Ils rappellent et nos misères et nos consolations. Je me mis à genoux devant cette statue et tous ces emblèmes d’espérance et de gratitude. Je n’ai jamais qu’une prière, j’ai tant besoin d’être exaucée! je craindrais de désirer davantage: «Que mes enfants se portent bien,
«ô mon Dieu! et que je meure avant eux.» Je finissais d’exprimer ce vœu maternel, lorsqu’une femme qui priait près de moi s’approcha et me dit avec un accent douloureux: «Ah! madame,
» sauvez mon pauvre fils!...» Je me relevai avec une émotion indéfinissable. Comment! elle demandait la même chose que moi, et je pouvais lui être utile! Je la questionnai: son fils, âgé de dix-huit ans, se mourait de la fièvre. «Je n’ai
» aucun moyen de le soigner, me disait-elle: ah!
» sauvez mon pauvre enfant.» Ces mots si souvent répétés me rendaient sa providence; ce n’était pas à mes yeux une aumône ordinaire, et je tenais à sauver ce fils qu’elle me redemandait comme si j’avais en effet le pouvoir de le lui rendre. Je lui donnai les secours qui paraissaient urgents, et je fis prendre son adresse.
II
Table des matières
De retour chez moi, je fis appeler mon fils. Nous étions à causer de mes inquiétudes, lorsqu’on lui annonça un colonel du pape. Cinquante hommes entouraient le palais; ils avaient l’ordre de conduire à l’instant mon fils aux frontières. Rien n’était moins civil, mais rien n’était plus rassurant pour moi. Le voir loin des dangers me convenait; le peu de forme qu’on y mettait ne pouvait m’abaisser; je me sentais au-dessus de tous les manques de procédés possibles. J’excusai plutôt des vieillards que la terreur avait frappés, d’oublier ce que l’on doit à une illustre infortune comme la nôtre. Je ne m’opposai nullement au départ de mon fils, il me tardait seulement de le savoir arrivé près de son père.
Au moment où je l’embrassais, il demanda à me dire un mot en particulier, et m’avoua qu’un homme avec lequel il avait quelquefois fait des armes, poursuivi par la police, était venu le matin même se confier à sa bonté. Il l’avait enfermé dans un salon près de son appartement. Je promis de m’en charger, et il partit.
Le roi Jérôme arriva chez moi dans une irritation facile à concevoir. Le même ordre avait été donné pour son fils, jeune homme de quatorze ans, mineur, toujours avec son gouverneur: et si son père ne s’était pas trouvé chez lui, on le lui eût enlevé pour l’envoyer je ne sais où !...
L’ambassadeur de Russie intervint. Le cardinal Albani, avec la légèreté d’un jeune homme, soutint que c’était un petit voyage de huit jours qui ne pouvait qu’amuser la jeunesse. Il fut forcé pourtant de rétracter l’ordre qui concernait le fils du prince de Montfort. Le mien était parti. Toute ma famille me blâma beaucoup de n’avoir pas résisté à l’ordre injuste qui pouvait nuire à mon fils. Je demeurai convaincue qu’il pouvait y avoir de plus grands dangers pour lui en restant à Rome; l’en éloigner était donc l’essentiel, et quant à l’opinion des gouvernants, je m’en inquiétais peu; j’étais habituée à leurs injustices. Par leur haine, ils avaient augmenté la popularité de ce nom que, à tort ou à raison, ils redoutaient toujours et qu’ils cherchaient à abaisser de tout leur pouvoir. Qu’importe donc de paraître innocent ou coupable à leurs yeux?
Aussitôt que j’eus un moment de libre, je courus rassurer le fugitif que j’avais promis de protéger.
Il m’avoua qu’il avait été compromis autrefois, emprisonné longtemps, et si malheureux, que, bien qu’innocent, s’il devait retomber dans les mains du gouvernement, il se tirerait un coup de pistolet à l’instant. C’était un ancien officier de l’armée d’Italie. Rentrant chez lui un soir, il y avait vu les gendarmes, s’était enfui et était venu demander asile à mon fils.
Je lui promis de le garder jusqu’à ce que je puisse lui procurer les moyens de sortir sûrement des États pontificaux. Le point difficile était de le soustraire à tous les yeux, Heureusement mes domestiques étaient tous dévoués et sûrs: ils le soignèrent. On lui portait à dîner de ma table, et personne ne s’en aperçut.
L’occupation que me donnèrent ces événements ne me fit pas oublier ce jeune homme malade qu’une mère me redemandait, et qu’une conformité de prières et de vœux me rendait si intéressant. J’y envoyai mon médecin; il vint me dire qu’il était bien mal, que sa misère était au comble. Il fut convenu qu’on prendrait chez moi tout ce qui serait nécessaire, que plus tard on penserait à lui donner d’autres secours. Cette vie m’importait... A part l’intérêt naturel qu’inspire l’infortune, j’y attachais une idée superstitieuse si l’on veut, mais si naturelle dans le malheur! «Cette pauvre mère, me disais-je, priait en même temps que moi; nous demandions la même chose. Elle sera exaucée, je l’espère. Je suis heureuse d’y contribuer; pourquoi ma prière ne serait-elle pas exaucée aussi?»
Qu’on juge de ma surprise! par un singulier hasard, ce jeune homme portait les mêmes noms que mes deux fils, Louis-Napoléon. Son père, ancien militaire, l’avait nommé ainsi, sans doute par souvenir. Il était mort et avait laissé sa veuve dans la misère.
Il fut sauvé enfin, ce fils, à ma grande satisfaction. Je voulais m’en charger; il me semblait qu’il m’appartenait. Sa mère m’apprit qu’elle avait à Naples un frère riche qui n’avait pas d’enfants, et qu’en voyant son neveu elle était sûre qu’il l’accueillerait. Je n’eus donc qu’à m’occuper de son voyage. Elle partit heureuse, et moi j’avais à trembler encore!
Cependant, malgré la route que suivait le gouvernement français, les Italiens s’apprêtaient à se soulever, et criaient: Vive Louis-Philippe, représentant de l’indépendance des nations! Les proscrits espagnols n’étaient-ils pas une preuve frappante que le nouveau roi ne voulait pas encourager des tentatives qui eussent atteint sa propre famille? Mais qui espère beaucoup, voit peu juste. La Pologne donnait un trop éclatant exemple aux yeux de cette jeunesse, pour qu’il ne fût pas suivi ailleurs, et tout le monde semblait croire que la France serait forcée tôt ou tard de soutenir les élans d’héroïsme que sa révolution avait inspirés.
Un matin, la comtesse*** vint me montrer une lettre qu’elle recevait de son frère. Il était à Bologne, et lui disait qu’ils étaient tous prêts à lever l’étendard de l’indépendance.
Saisie à cette nouvelle, éloignée de mes enfants, quelles craintes ne devais-je pas éprouver pour eux! Seront-ils assez sages, assez modérés pour résister à tant d’entraînements? Dans cette appréhension, je leur écrivis une lettre en forme de note sur la situation de l’Italie. J’en fis faire une copie que j’envoyai, et je gardai la mienne que je joins ici.
«Rome, 8 janvier 1831.
. ..... Les Italiens peuvent sans doute, dans un moment d’élan, secouer un joug qui leur pèse; mais je ne leur crois pas les moyens de lutter seuls et longtemps contre les efforts dirigés contre eux.... Ils n’ont pas compris le bien qu’on leur a fait en les régénérant sous l’Empereur. La classe éclairée le comprend à présent et le regrette; mais si la classe éclairée dirige un mouvement, le peuple seul le soutient. En Lombardie, le peuple se sent peut-être humilié, mais il n’est pas malheureux; à Rome, il est fier et emporté ; mais après un mouvement qui amènerait l’étranger, peut-être livrerait-il ses chefs pour retomber sous l’influence de ses prêtres. Les Autrichiens sont tout prêts à réprimer un mouvement en Italie; ils ont déjà des forces considérables des deux côtés du Pô. Ferrare a dans ses murs une forte garnison. Le Piémont, qui tient à la France et qui pourrait le premier se soulever, puisqu’il pourrait espérer un appui immédiat et un refuge, le Piémont est divisé : l’armée, conduite par de jeunes nobles, veut la royauté légitime ou le prince de Carignan. Naples attend quelque chose de son nouveau souverain, et l’attente la rendra inhabile à rien entreprendre dans ce moment. Dans l’espoir de la non-intervention, la Romagne seule se dispose à lever l’étendard de la révolte; et peut-il entrer dans le bon sens qu’une si petite partie d’un empire puisse combattre des forces supérieures et leur résister! Ce serait une chimère.
» Les jeunes gens qu’on voudrait mettre à la tête d’une telle entreprise n’ont qu’une chose à faire, c’est de calmer l’effervescence par tous les moyens possibles...... Les gens à courtes vues ne savent ni juger ni prévoir; il faut se garder de leurs propos entraînants: ils n’ont rien à perdre, ils n’ont rien à ménager, et voient avec leur imagination. L’homme qui se laisse influencer par le langage du premier venu, qui ne fait pas usage de son jugement, sera toute sa vie médiocre. Il est des noms magiques qui peuvent avoir une grande influence sur tous les événements qui se préparent: ils ne doivent paraître dans les révolutions que pour rétablir l’ordre, en donnant de la sécurité aux peuples et en balançant le pouvoir exclusif des rois. Leur rôle est donc d’attendre avec patience. S’ils fomentent des troubles, ils auront le sort des aventuriers dont on se sert, mais qu’on abandonne ou qu’on livre au premier accident.. ..... L’Italie ne peut rien sans la France; il faut qu’elle attende aussi avec patience que la France ait démêlé elle-même ses propres affaires. Toute imprudence est nuisible aux deux causes, car une levée de boucliers sans résultat anéantit pour bien longtemps les forces et les hommes d’un parti, pour relever l’autre à ses dépens; et l’on méprise celui qui tombe.....»
Mes enfants me répondirent qu’ils avaient lu la note avec la plus grande attention, et qu’ils l’approuvaient. Me voilà donc tranquille sur ce point; et quand la Romagne, Modène, Plaisance se soulevèrent, je n’eus à gémir que sur les malheurs que je voyais tomber sur ces pays, sans y ajouter l’effroi d’y voir mes fils.
J’ignorais, ce que j’ai su depuis, que Menotti était venu les trouver à Florence, leur avait exposé l’état de l’Italie et le besoin qu’elle pouvait avoir d’eux.
Attaché au duc de Modène, il avait voulu, d’accord avec lui, le faire agréer comme l’appui de l’indépendance; mais repoussé par la méfiance trop motivée des Italiens contre un prince autrichien si contraire à la liberté, il avait dû y renoncer. Menotti leur apprit ces détails, et leur dit que le nom de Napoléon était encore tout-puissant sur les peuples; qu’il devait servir à la cause de la liberté, et que l’Italie réclamait leur intervention pour la soutenir quand le moment serait arrivé.
Mes enfants s’y engagèrent; Menotti ne croyait pas l’instant si tôt venu. Toutes les mesures n’étaient pas également prises dans tous les pays de l’Italie, qui se promettaient secours et qui n’étaient pas prêts.
Un incident instruisit le duc de Modène et fit éclater le complot. On en vint aux armes; le duc fut vaincu et dut la vie à ce même Menotti qu’il fit exécuter quand, à la tête des Autrichiens, il rentra dans ses États.
Ignorant tous ces détails, j’étais à Rome, aussi tranquille qu’on peut l’être quand on sent le sol trembler sous ses pieds, et que nos intérêts les plus chers ne sont pas encore complètement à l’abri du danger.
Malgré l’effroi causé par l’annonce du soulèvement et les progrès que faisait la révolte, on dansait tous les jours à Rome. Le pape était nommé ; c’était un brave homme, pieux, indulgent, mais étranger aux passions qui agitent le monde; il allait se trouver en lutte avec elles. Les fêtes de son installation eurent lieu comme à l’ordinaire, et les étrangers se joignirent aux Romains pour jouir ensuite des plaisirs du carnaval.
La joie innocente et naïve du peuple m’a toujours inspiré un sentiment de satisfaction mêlé d’attendrissement. C’est lui qui supporte toutes les souffrances, toutes les privations de la vie; d’autres jouissent du fruit de son travail. C’est sur lui que pèsent les impôts, la guerre, la disette. La gloire est pour d’autres, et le dédain est trop souvent ce qu’il recueille de son noble courage. Sa joie m’a toujours fait du bien. Les Romains sont charmants dans ces fêtes populaires où, se travestissant en comtes et en marquis, ils en imitent et les formes et les manières, et viennent avec galanterie vous montrer leur esprit et leur douce gaieté. Je me plaisais toujours à suivre le Cours, au milieu de cette foule joyeuse, pendant ces huit jours de carnaval qui sont si brillants à Rome.
Le samedi gras j’attendais l’heure de monter en voiture; lorsqu’un jeune homme demande à me parler, ayant quelque chose d’important à me dire. Son nom ne m’était pas connu; je le entrer pourtant. «Madame, me dit-il, je crois de
» mon devoir de vous engager à ne pas aller aujourd’hui
» au Cours. Nous sommes prêts et décidés
» à tenter un soulèvement, toutes les précautions
» sont prises: il ne peut arriver aucun
» malheur; mais vous pourriez vous trouver dans
» un moment de désordre. J’ai voulu vous l’éviter.» Je lui laissai voir la terreur que m’inspirait une telle entreprise, et lui représentai tout le danger qu’il y avait à s’y jeter. Il me répondit avec émotion et courage: «Essayer
» même de sortir d’esclavage, est un devoir;
» on est trop heureux de s’y sacrifier.» Et il partit.
On a su depuis le plan vrai ou faux de cette conspiration. A l’heure où toutes les troupes sont sur deux lignes dans la grande rue du Cours, et où toutes les voitures, remplies de femmes et de masques, se suivent à la file, les conjurés ayant chacun leur place marquée et un signe de ralliement, au coup de canon qui annonce la fête devaient se jeter deux sur un soldat pour le désarmer, tandis qu’un troisième couperait les traits des chevaux. Le peu de cavalerie qu’il y avait ne pouvait alors avancer, puisque les voitures restant en place formaient des barricades. Rome était soumise aux vainqueurs, seuls armés par e moyen, et qui s’emparaient tout de suite du fort Saint-Ange.
Mes appartements avaient vue sur le Cours. Toutes les fenêtres ouvertes, pavoisées, y donnaient un air de réjouissance: elles étaient fort recherchées, je permettais à beaucoup de personnes étrangères d’y venir. J’étais moi-même à me promener dans mes salons, inquiète des événements qui allaient se passer, quand j’appris que le Cours était contremandé.
Les édits du pape qui annonçaient des complots coupables et tout ce qui transpirait sur le projet d’un soulèvement, rendaient tous les étrangers inquiets de leur position. L’autorité avait fait un appel aux fameux faubourgs de Transtevère et dei Monti.
On prétend que les habitants de ces faubourgs sont les purs restes du sang romain, et qu’ils ne se sont jamais mésalliés. Leur courage égale leur ignorance, et leur méfiance de l’étranger réveillerait facilement leurs passions. On se souvenait de la mort du général Duphot; et sans savoir d’où pouvait venir le danger, chaque Français s’armait en cas d’attaque. Il y en eut plusieurs qui venaient chez moi, et qui, me voyant si isolée, m’offrirent leurs services. C’étaient presque. tous des personnes attachées à Charles X. M. de Bressieux, Capitaine distingué de la garde royale; ancien page de l’Empereur et fils d’une dame de ma belle-mère, fut celui qui y mit le plus d’instances. Je n’avais nulle inquiétude pour moi; au contraire, je me sentais toute légère de n’avoir pas à trembler pour mes enfants. J’acceptai pourtant ses offres de service afin de ne pas être seule en cas d’événements, et je l’engageai à venir avec un de ses amis dîner chez moi tous les jours jusqu’à son départ. Ils y venaient donc pour la première fois le jour même dont la matinée avait été désignée pour le soulèvement.
Nous parlions gaiement à table, comme les Français le font toujours, des choses même les plus sérieuses, de la terreur causée par les révolutions, du pillage dont tout le monde paraissait avoir peur, et des moyens de se barricader chez soi, lorsque nous entendîmes une décharge de mousqueterie. Le prince Ruspoli, propriétaire du palais que j’habitais, entra précipitamment chez moi. Il était avec raison fort effrayé, et il venait pourtant me rassurer.
M. de Bressieux, avec tout le calme d’un homme plus habitué aux événements, commença par vouloir faire fermer la grande porte du palais; mais ce fut chose impossible. L’étiquette l’avait clouée là depuis si longtemps, qu’à la mort seule d’un prince romain il est permis de la remuer, et depuis le dernier mort on avait négligé de faire raccommoder les ferrures.
Pendant ce temps, la troupe parcourait les rues. On entendit bien encore de loin en loin quelques coups de fusil, mais le calme se rétablit.
Mon salon se remplit à l’instant de tous les Français et Françaises de ma connaissance. Chacun venait se réfugier près de moi. Il semblait aux autres comme à moi que je n’avais rien à redouter des coups qui ne partaient pas des rois. 1814 et 1815 m’avaient assez montré que ceux-là seuls m’étaient à craindre.
Voici ce que j’appris le lendemain sur la fusillade que nous avions entendue. Toute cette jeunesse que le contre-ordre du matin avait mise dans l’impuissance d’agir, n’en voulait pas moins exécuter ses projets le soir. La troupe du pape campait toute armée sur les places; et quoiqu’on présumât qu’une partie fût indécise, quel est le soldat qui se laisse enlever ses armes par la force?
A la nuit, sur la place Colonne, les jeunes gens s’avancèrent sur le régiment d’infanterie pour le désarmer à l’improviste. Un seul coup de pistolet fut tiré de ce côté, et ils reçurent une décharge de peloton. Beaucoup furent blessés ou tués. Chose extraordinaire, on ne trouva pas un seul corps sur la place, seulement des traces de sang dans plusieurs directions annoncèrent des victimes; mais les vaincus avaient eu l’humanité et le sang-froid qu’on ne, trouve ordinairement que chez les vainqueurs.
Le sort me place sans cesse actrice dans tous les événements, tandis que ma volonté et mes actions devraient m’y laisser toujours étrangère. Mais qui peut résister à soulager le malheur qui s’adresse à nous?
Un Corse, ancien militaire qui connaissait ma femme de chambre, vient la trouver. Son fils est grièvement blessé. Il a eu la force de le porter jusque chez lui. Les recherches vont commencer, il sera en prison, il n’en doute pas; mais son fils ne pourra supporter les horreurs du cachot, il en mourra, blessé comme il est. Il court partout pour chercher un refuge, partout on le lui refuse. Il n’y a que moi, dit-il, qui puisse le sauver. Il se jette à mes pieds, et comme la pauvre mère, il me crie: «Sauvez mon fils!»
Je ne puis résister à soulager un malheur de ce genre, et je consens à me charger de ce fils, malgré toute la difficulté qui s’y trouve.
Comme j’avais encore chez moi mon prisonnier qui n’avait pu trouver une occasion sûre pour quitter les États romains, je pense à lui confier sans doute un ami: il le soignera. Le plus embarrassant est de l’amener dans le palais, sans éveiller les soupçons. J’arrange les plus petits détails moi-même, car tout ce qu’on me proposait était dangereux. Ma voiture, sans livrée, part à la nuit; on y place le blessé. J’avais un valet de chambre souffrant d’une sciatique: on dit au portier que c’est lui qui rentre d’une petite promenade. On porte le jeune homme chez lui, et pendant la nuit, quand tout dort dans le palais, mes deux valets de pied le transportent dans la chambre du premier infortuné. Il faut pourtant mettre un chirurgien dans la confidence. Il trouve cinq blessures, dont deux sont fort graves. Lorsqu’il vint m’en rendre compte, je songeai pour la première fois que ce jeune homme pouvait mourir chez moi. Que faudrait-il faire alors? Puis j’éloigne cette triste idée. J’ai été heureuse pour la pauvre mère, pourquoi ne le serais-je pas pour le pauvre père ?
Cependant tous ces événements et les événements plus graves de la Romagne, où la révolution faisait des progrès, jetaient une grande consternation dans Rome.
Les cardinaux commençaient à perdre courage. Sans aucun moyen de résistance, fallait-il faire quelques concessions aux insurgés? Ils recevaient les avis de chacun, les recherchaient même alors, et ne décidaient rien.
Un jeune savant belge, M. Verhulst , se trouvait à Rome pour sa santé. Il venait très-souvent le soir chez moi; nous avions ensemble de fréquentes discussions. Il demande un matin à me parler, et m’apporte un projet de constitution pour les États romains, qu’il voulait soumettre à ma critique avant de le donner au cardinal-vicaire pour le montrer au pape. Je ne pus m’empêcher de rire de la singularité de ma position. Moi, réviser une constitution, et pour le pape! Cela me faisait l’effet d’une plaisanterie.
Mais mon jeune Belge ne riait pas. «J’ai causé
» hier toute la soirée, me dit-il, avec plusieurs
» cardinaux, leur terreur est grande. Je leur ai
» parlé du seul moyen de sauver l’Église et l’État.
» Ils ont trouvé justes toutes mes observations,
» et l’un d’eux veut les soumettre aujourd’hui
» même au pape. Voici la constitution dont je
» viens d’esquisser les bases. — Hélas! lui dis-je,
» si le pape était homme à faire les concessions
» convenables, il serait demain le chef de
» toute l’Italie. Il dicterait peut-être encore des
» lois à l’Europe, et rendrait à la religion, alliée
» à la liberté, la splendeur qu’elle avait autrefois.
» Mais, en conscience, croyez-vous que ces bons
» religieux comprendront un mot de ce que vous
Pulsuz fraqment bitdi.