Kitabı oxu: «Le roman du Renard»

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J. Lerroy-Allais

Le roman du Renard


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334628

Table des matières

PRÉFACE

PREMIÈRE AVENTURE

DEUXIÈME AVENTURE

TROISIÈME AVENTURE

QUATRIÈME AVENTURE

CINQUIÈME AVENTURE

SIXIÈME AVENTURE

SEPTIÈME AVENTURE

HUITIEME AVENTURE

NEUVIÈME AVENTURE

DIXIÈME AVENTURE

ONZIÈME AVENTURE

DOUZIÈME AVENTURE

TREIZIÈME AVENTURE

QUATORZIÈME AVENTURE

QUINZIÈME AVENTURE

SEIZIÈME AVENTURE

DIX-SEPTIÈME AVENTURE

DIX-HUITIÈME AVENTURE

DIX-NEUVIÈME AVENTURE

VINGTIÈME AVENTURE

VINGT ET UNIÈME AVENTURE

VINGT-DEUXIÈME AVENTURE

VINGT-TROISIÈME AVENTURE

VINGT-QUATRIÈME ET DERNIÈRE AVENTURE

ÉPILOGUE


PRÉFACE

Table des matières

Notre dessein a été de présenter au public la grande «épopée animale» du Moyen-Age sous une forme aisément accessible, tout en respectant, autant qu’il se pouvait, la couleur si pittoresque et si savoureuse de l’original. Nous avons choisi le titre de Roman du Renard pour ne pas étonner les lecteurs peu familiarisés avec notre vieille littérature. L’ensemble des contes, dont notre Recueil est une adaptation et qui remontent pour la plupart aux XIIe et XIIIe siècles, formait un vaste cycle compris sous l’appellation de Roman de Renart. Le nom commun de renard en ancien français était goupil. Les auteurs qui composèrent le récit de ses aventures donnèrent le nom propre de Renart à leur malicieux héros. Renart fut le goupil, comme Noble fut le lion, Ysengrin le loup et Chanteclair le coq. La substitution, au XIIe siècle, du nom renart à celui de goupil et la disparition finale de ce dernier témoignent de l’extraordinaire fortune que le Roman de Renart a conquise, dès l’origine, auprès de l’imagination populaire.

Ch. D.

PREMIÈRE AVENTURE

Table des matières

Les Trois Jambons de Maître Ysengrin.


Un matin, Renard entra chez son compère loup, l’œil morne et la fourrure mal lissée. La disette régnait au pays; bien malgré lui, Renard faisait carême, et, ce matin-là, il se sentait, plus que de coutume, l’estomac creux et les dents longues.


Tout de suite, Ysengrin s’aperçut de l’état fâcheux de Renard, et, feignant une grande sollicitude:

— Qu’est-ce donc, beau neveu? Vous avez l’air bien mal en point.

— Je suis, en effet, très mal en point, répondit Renard d’un ton piteux, et ma faiblesse est grande.


Ce disant, il tournait un œil d’envie vers trois beaux jambons qui pendaient aux solives, gras, roses et fumés à souhait.

Ysengrin surprit ce regard et demanda:

— N’avez-vous point déjeuné ?

— Hélas! non. Le loup fit un geste désolé, et, s’adressant à son épouse:

— Giremonde, faites bien vite cuire une rate à ce pauvre garçon... Ne vous défendez pas, beau neveu, elle est toute petite.

C’est précisément ce qui chiffonnait Renard que la rate fût si petite, et même que le mets offert ne fût qu’une rate. Le beau jambon des solives l’aurait beaucoup mieux accommodé.

— Vous avez là de superbes jambons, mon oncle, dit-il avec une convoitise qu’il cherchait en vain à dissimuler.

— Ma foi oui, superbes, répondit Ysengrin d’un air avantageux.

— A les mettre si bien en vue, ne craignez-vous point de tenter les passants, surtout par ce temps de disette? Il serait peut-être sage de les manger sans délai et d’en faire profiter vos parents et amis.


— Certes non! fit délibérément le loup; j’entends les manger à loisir et n’en faire profiter personne.

— A votre place, insista Renard confus de s’être laissé deviner, je les cacherais tout au moins soigneusement, et je crierais bien fort qu’on me les a volés.

— Nenny, je n’ai point peur des passants. Ils peuvent contempler mes jambons à leur aise, ils n’y goûteront point.

Sans rien dire de plus, Renard consomma la maigre pitance qui lui était offerte; puis la tête basse et la queue entre les jambes, il regagna son château de Maupertuis.

Mais Renard ne demeure pas volontiers sous le coup d’une défaite ou d’un affront, et il a plus d’un tour dans son sac.

La nuit suivante, il revient de son pas velouté à la demeure d’Ysengrin. Il grimpe sur le toit et, sans faire de bruit, y creuse un grand trou à l’endroit où les jambons sont suspendus; il les décroche l’un après l’autre et les emporte chez lui, où sa femme, Ermeline, et ses enfants, Malebranche et Percehaye, attendent impatiemment le résultat de son expédition.



En hâte, on débite l’un des jambons, on le fait cuire, on le déguste, réparant ainsi d’un seul coup la diète sévère des jours passés.

Puis, bien repu celte fois, l’œil vif, la fourrure lisse et brillante, Renard s’en retourne à la maison d’Ysengrin.

Celui-ci venait de s’éveiller, et, constatant le larcin dont il avait été victime, remplissait le voisinage de sa clameur.

— Çà, mon oncle, que vous est-il arrivé ? s’enquit Renard sur un ton de sollicitude inquiète.

— Mes jambons,... mes superbes jambons,... cria Ysengrin de plus belle.

— Eh bien, mon oncle, vos jambons,... vos superbes jambons...

— On me les a volés!

Renard prit un air entendu.

— Là,... là,... fit-il, voilà qui est bien joué !

— Que voulez-vous dire?

— Que les larrons ne sont pas loin et que vous n’êtes sans doute point trop fâché après eux. Continuez, mon oncle, criez encore plus fort, les plus malins s’y laisseront prendre.

— Quand je vous dis qu’on me les a volés.

— Je vous entends.

— Quoi... vous m’entendez?... vous expliquerez-vous, enfin?

— Mon oncle, je suis très flatté que vous ayez trouvé bon le conseil que je vous ai donné hier: de cacher vos jambons et de crier ensuite qu’on vous les avait volés.



Ysengrin semblait au comble de la fureur, et son épouse jugea bon d’intervenir.

— Ce n’est pas bien, Renard, de vous gausser de nous quand nous sommes dans la peine; si nous avions encore nos jambons, nous serions trop contents de vous en offrir votre part.

— Il est fâcheux que vous ne vous en soyez pas aperçue plus tôt, tante Giremonde. Voici maintenant votre toit crevé, c’est un gros dégât, et vous n’avez pas vos jambons davantage.

Ces propos et le ton goguenard de son neveu éveillèrent les soupçons d’Ysengrin dont la colère redoubla.

— Si jamais je découvre le larron, gronda-t-il en s’adressant à son neveu, que celui-là prenne garde...


Renard ne jugea pas nécessaire de poursuivre le colloque. Riant sous cape, il regagna Maupertuis, où un bon somme vint réparer la fatigue de son expédition nocturne.


Il les emporte chez lui, où sa femme, Ermeline, et ses enfants attendent impatiemment.


DEUXIÈME AVENTURE

Table des matières

Renard et Chanteclair.

On était à la saison où les prés reverdissent, où les bois s’enfeuillent, où, du matin au soir, les oiseaux disent des chansons nouvelles.

Renard, un beau jour, sortit de chez lui pour jouir du renouveau et, par la même occasion, tenter fortune. Il se dirigea vers l’habitation de Messire Hauchecorne, hobereau cossu qui cultivait lui-même ses terres.

L’habitation était plantureuse et jolie. Dans le verger, les arbres défleuris montraient leurs branches couvertes de petits fruits vert tendre, indice d’une bonne récolte. Aux prairies,

les vaches et leurs veaux, les juments et leurs poulains paissaient l’herbe fraîche, tandis qu’au fond du chemin creux, les moutons broutaient les jeunes pousses d’arbrisseau. Dans le ruisseau clair, frétillait le poisson argenté.

Le courtil alternait de carrés de légumes et de plates-bandes où s’épanouissaient coque-lourdes, passeroses, jonquilles et tournesols. Les ravenelles fleurissaient au pied des murs et les iris, au faîte des toits. Dans les haies, les églantiers étaient tout roses et les aubépines toutes blanches. La colline embaumait le thym, l’hysope et la marjolaine.

La maison elle-même respirait la prospérité. Le lardier regorgeait de viandes fraîches et salées, de quartiers de venaison, de saucisses et d’andouilles. A la laiterie s’alignaient les jattes de lait, les mottes de beurre, les fromages crémeux. Des chapelets d’oignons et de fèves étaient pendus au plafond, et les gros œufs roux remplissaient des corbeilles.



Toutes ces beautés et toutes ces richesses aiguisaient l’appétit de Renard. Mais sa grande convoitise était pour la basse-cour, pleine de coqs fiers, de poules grassouillettes et de poussins dodus, de jars, d’oies et d’oisons, de canards, de canes et de canetons; le tout claironnant, gloussant, caquetant.

Renard se promettait bien de ne pas rentrer à Maupertuis sans une proie sérieuse.

Justement la minute semblait propice à la maraude. Le maître inspectait ses terres, la maîtresse priait au moutier, la servante était allée au bourg pour vendre des chapons, les valets se trouvaient occupés ici et là, tous loin de l’habitation; il ne restait plus au logis qu’une vieille toute chenue qui n’était plus bonne qu’à filer sa quenouille: la place était, autant dire, sans défense.

Mais les palissades étaient faites de pieux longs, aigus et solides; nul espoir d’en venir à bout. Les haies, serrées et pleines d’épines, n’auraient point livré passage à une souris. A la vérité, elles étaient assez basses et Renard les aurait bien franchies d’un bond, mais cette brusque entrée, en effrayant la poulaille, courait risque de donner l’éveil au voisinage. Renard serait alors découvert, poursuivi et peut-être tué.



Piteux et morose, il se demandait comment tirer parti de l’aventure quand, à force de tourner autour de l’enclos, il aperçut dans la haie un trou qui servait à l’écoulement des eaux. tourner autour de l’enclos, il aperçut dans la haie un trou qui servait à l’écoulement des eaux. Sans retard, il s’y glisse, non toutefois sans quelque dommage pour sa fourrure.

Mais des poules l’ayant aperçu ont donné l’alarme, et toute la basse-cour de crier à tue-tête en voletant de tous côtés.

Le grand coq doré, Chanteclair, qui somnolait sur une branche de sapin, s’éveille en sursaut et arrive le col tendu, les ailes basses, la plume hérissée.

— Qu’est-ce? demanda-t-il d’un ton paternellement fâché. Pourquoi courez-vous ainsi comme des folles?

— C’est, répond Pinte, la doyenne et la plus sage, c’est que nous avons eu bien peur.

— Et de quoi, je vous prie?

— D’une bête des bois que nous avons vue entrer au courtil.

— Pinte, ma commère, vous radotez, sauf le respect que je vous dois. Nos palissades sont trop solides et nos haies trop drues pour qu’aucune bête des bois y puisse entrer.

— Nous l’avons pourtant bien vue..., et, tenez, je la vois encore,... là,... dans les terres, tout près de l’angélique... A son poil roux, ce doit être un goupil.


Quelques poules l’ayant aperçu ont donné l’alarme, et toute la basse cour de crier à tue-tête.


Renard se voyant découvert, résolut de changer de tactique. Il sortit des feuilles où il se tenait caché.

— Salut à vous, Chanteclair!

A l’aspect de Renard, le coq se campa solidement sur ses ergots, tout prêt à la bataille.

— Pourquoi cette attitude guerrière, messire coq? ne savez-vous pas que la paix générale est conclue et proclamée?


— Vous m’en voyez fort aise, fit Chanteclair sans se départir de sa méfiance

— Désormais, tous les animaux, depuis les lions jusqu’aux sauterelles, depuis les loups jusqu’aux agneaux, vivront en paix. Ce sera l’âge d’or. Je venais précisément vous en apporter la nouvelle de la part de Noble, notre puissant roi qui m’a, en même temps, chargé de vous saluer de sa part.


— Saluez donc, Renard, et puis déguerpissez au plus vite. On n’est point céans animé de bonnes intentions à votre égard; et si vous veniez à être découvert, je ne donnerais pas cher de votre peau..

— Je m’en vais, Chanteclair, fit Renard avec un air de feinte obéissance; mais, auparavant, me sera-t-il permis de vous adresser une requête?

— Dites, Renard.

— Je voudrais vous entendre chanter,... ne fût-ce que deux ou trois cocorico. Au bois nous sommes privés de bonne musique: les corneilles y sont plus nombreuses que les coqs. Quant aux petits oiseaux: fauvettes, pinsons, rossignols, peuh!... je n’en fais point grand cas. Qu’est-ce que leurs menus cui-cui au prix de votre belle voix de trompette?

— Si ce n’est que cela... fit Chanteclair avec une condescendance pleine de satisfactions

Et il entonna son cocorico le plus sonore.

— C’est assez bien, fit Renard. Mais vous souvient-il de Chanteclin, votre père? C’est lui qui s’entendait à filer un son... Sa voix était si haute, si claire et si belle que chacun s’arrêtait pour le mieux écouter.

Le coq, piqué au jeu, chanta un nouveau motif où il mit toute son application et toute sa science.

— C’est déjà mieux, fit Renard; mais Chanteclin,... ah! Chanteclin... Il me revient qu’il avait une méthode à lui que vous ne suivez pas. Quand il voulait charmer les alentours, il fermait les yeux bien serré. Je l’ai vu cent fois.



— Comment-de ne voir goutte cela faisait-il chanter mon père plus fort et mieux?

— Je n’en sais rien; toujours est-il qu’il le faisait et que cela lui réussissait à merveille.

Pinte fit alors entendre un gloussement d’alarme. Fermer les yeux en face du traître!... Chanteclair n’y pensait pas.

Mais le dit Chanteclair était mordu par la vanité et rien d’autre n’existait plus pour lui. Fermant les yeux aussi fort qu’il pouvait, il commença de filer un son qu’il jugeait magnifique.

Il ne le fila pas loin. Jugeant le moment opportun, Renard lui saute au col, et, passant par le trou d’eau qui lui avait déjà servi, il l’emporte vers les bois.

Les autres coqs, les poules, les oies, les canards, se mettent à piailler de toutes leurs forces si bien que la vieille fileuse vient sur le seuil regarder ce qui se passe.

Elle aperçoit Renard et, de sa voix tremblante et cassée, appelle au secours les hommes du voisinage. Ils arrivent et donnent la chasse au glouton: qui avec une fourche, qui avec une faucille, qui avec un hoyau. Le meunier lâche après lui son dogue Mauvoisin, et tous de crier:


— Haro!... haro!... au goupil qui emporte un coq!...

Talonné par la peur Renard franchit haies et fossés;... le voici à l’orée du bois,... il se croit sauvé ;... déjà il se réjouit à l’idée du bon repas qu’il va faire en compagnie de sa chère Ermeline et de leurs enfants.


Mais l’excès du péril rend Chanteclair ingénieux et lui inspire une ruse digne de son ravisseur.

— Messire, dit-il d’une voix étranglée, vous laisserez-vous ainsi honnir par ces vilains? Quand ils crieront encore: «Il emporte notre coq!» répondez-leur: «Oui, je l’emporte à votre nez, à votre barbe,» vous verrez comme cela les fera taire.

«Il n’est sage, dit-on, qui parfois ne folleille;» Renard l’éprouva pour son propre compte. Lui, si habile à tromper les autres, se trompa lui-même ce jour-là. Quand il entendit la voix du meunier, qu’il détestait plus particulièrement à cause de son dogue, il répondit, ainsi que Chanteclair le lui avait conseillé : «Oui, je l’emporte à votre nez, à votre barbe.»

Le coq ne l’eut pas plus tôt senti desserrer son étreinte qu’il s’échappe — perdant il est vrai quelques pennes, mais enchanté d’avoir échappé au glouton.

Il vole au plus haut d’un hêtre et, de là, nargue Renard.

— Ha! beau porteur de nouvelles de paix, que vous semble de l’aventure?

— Ce qu’il m’en semble, fait Renard confus, c’est qu’il ne ment pas celui qui dit: «Entre la cuiller et la bouche, il y a souvent encombre.»

Et, marri, l’âme dolente et la panse vide, il file vers Maupertuis pendant que Chanteclair, à grands coups d’ailes, regagnait tout joyeux son enclos.


Ermeline et ses enfants dépérissaient à vue d’œil, et Renard ne songeait plus à se moquer d’autrui.


TROISIÈME AVENTURE

Table des matières

Comment Renard berna les Marchands de poisson.


Depuis longtemps déjà, la table était rarement mise chez Renard.

L’hiver était si froid que le gibier se terrait soigneusement et, bien loin à la ronde, on ne voyait ni poil ni plume.

Quant à chercher pâture aux clapiers et aux basses-cours, il n’y fallait point songer. Les paysans, qui restaient chez eux ne pouvant travailler la terre, auraient bientôt fait de découvrir les larrons et de leur donner la chasse, trop heureux d’un peu de distraction dans ce morne hiver.

Ermeline et ses enfants dépérissaient à vue d’oeil, et Renard se sentait si mal en point qu’il ne songeait plus à se moquer d’autrui.

Un matin, il quitte son château bien résolu à n’y rentrer qu’avec des provisions sérieuses.


Il sort du bois, va dans la jonchaie en quête de quelque animal aquatique poussé hors de l’eau par la rigueur de la température.

Il cherche,... il fouille,... il guette... Rien.


Il gagne le chemin et s’aplatit dans le fossé : un rat, une taupe, une musaraigne, s’y trouveront peut-être. Maigre chère! mais, en temps de disette, il ne faut pas se montrer difficile. Hélas! le fossé est aussi désert que la jonchaie.

Renard grimpe au haut du talus, et là, à moitié enfoncé dans la haie pour se garer de la bise, il observe à droite et à gauche... Rien encore.

Pourtant, au bout d’un long moment, il entend grincer les roues d’une grosse voiture.

Qu’est-ce?

Renard connaît mieux que quiconque la route et ceux qui la fréquentent.

— Les poissonniers, se dit-il avec un espoir bientôt converti en résolution énergique.

Une si belle occasion ne passera pas en vain près de lui. Son plan est vite conçu et encore plus vite exécuté.

Il s’étend sur le chemin, les pattes raidies, les dents découvertes, la langue pendante.

Les marchands l’aperçoivent.



— Un goupil!... s’écrient-ils, un beau goupil avec une superbe fourrure! le froid l’aura saisi sans doute. Descendons, la proie sera facile.

Ils descendent armés de leurs bâtons et s’approchent de Renard avec précaution, tout prêts à l’assommer.

Bien qu’il tremblât fort dans sa peau, Renard ne bouge pas plus qu’une souche. Les marchands le poussent du pied, le tirent, le secouent sans qu’il fasse le plus petit mouvement.

— La capture est encore plus facile qu’on ne le pensait, disent-ils; le coquin est mort.

Un peu brutalement ils jettent Renard dans leur voiture, puis se mettent à deviser sur le profit qu’ils vont faire de sa peau.

— Elle vaut bien quatre livres, dit l’un.

— Mettez-en cinq, reprend l’autre; elle est épaisse à souhait. C’est le bon moment pour les fourrures. Nous nous en déferons aisément.

Mais «entre faire et dire, il y a un long trajet» ; les poissonniers en firent l’épreuve.

Sans s’émouvoir de leurs discours, Renard s’avance en rampant vers l’un des paniers, en tire la couverture et voit qu’il est plein de harengs frais. En quelques lampées il apaise la faim qui le tenaille; puis, songeant à sa famille, il se met en devoir d’agencer ses provisions.

Le panier voisin contenait des anguilles et des lamproies. Il choisit les plus belles, en fait un tas,... mais comment les emporter?

Renard est ingénieux. Dans un coin il avise de ces ardillons qui servent à embrocher le poisson; il en prend ce qu’il lui faut et les passe dans la tête des anguilles.

Maintenant, il s’agit de quitter les lieux sans anicroche. La voiture côtoie la forêt, la route est complètement déserte,... l’instant est donc propice. Sa proie entre les dents, Renard saute lestement et gagne la lisière du bois.

— J’ai fait un excellent dîner, je ferai au logis un souper meilleur encore.



Sa faim étant apaisée, il retrouve son humeur facétieuse et goguenarde.

— Grand merci! seigneurs poissonniers et bon voyage! crie-t-il aux marchands avec un grand salut, Grâce à vous, j’ai fait un excellent dîner; et je ferai au logis un souper. meilleur encore. Vous remarquerez, au moins, que j’ai fait avec vous un partage de frères. Si j’ai pris les plus beaux poissons, je vous en ai laissé le plus grand nombre.

Furieux, les marchands se mettent à crier haro! sur le rusé voleur.

— Au goupil! au goupil!

Mais il n’y avait personne sur la route; avant qu’ils aient eu le temps de descendre, Renard était déjà à l’abri des futaies.

Et, moroses, les poissonniers disaient entre eux:

— Ah! qu’il nous a bien trompés! Nous qui comptions avoir cinq livres de sa peau, c’est lui, au contraire, qui nous refait d’au moins dix à douze livres de poisson.


QUATRIÈME AVENTURE

Table des matières

Comment Ysengrin fut poliment débouté de sa supplique.


Sans perdre de temps, Renard gagna Maupertuis, où Ermeline et ses enfants l’accueillirent avec tout le respect qui lui était dû et la joie que leur causait son heureuse aubaine.

On écorche les anguilles, on les coupe en tronçons, on les assaisonne à point, on les met cuire, et, portes closes pour se tenir à l’abri du froid — et aussi des indiscrets, — toute la famille se met à table.


Mais la saison n’était pas plus favorable aux loups qu’aux goupils; et Ysengrin, lui aussi, faisait carême. Comme il rôdait dans les parages de Maupertuis en quête d’un gibier sur lequel il ne comptait guère, il flaire la bonne cuisine de Renard.

Toc!... toc!...

Personne ne répond.

Toc!... toc!... toc!...

Même silence.

Pan! pan! pan!...

Les coups, cette fois plus forts et plus rapprochés, décident Renard à donner signe de vie. A une toute petite lucarne, il montre le bout de son nez.


— Qui est là ?

— Moi.

— Qui moi? Il y a beaucoup de moi en ce bas monde: exactement autant que de gens.


— Ysengrin.

— Ah! excusez, mon oncle, je vous prenais pour un larron.

— Fâcheuse méprise! ouvrez-moi donc, beau neveu. Je suis porteur de nouvelles intéressantes que je vous conterai tout en partageant votre repas.

— Ah! vous venez donc en mendiant?

— Non certes! mais en porteur de nouvelles.

— C’est que j’ai des hôtes de conséquence, et je ne puis les déranger.

— Quels sont-ils? Renard.

— Allez toujours! de ceux qu’on ne saurait déranger, vous dis-je. Au revoir donc!

— Ecoutez, beau neveu, insiste Ysengrin, d’un ton de supplique, j’aime mieux tout vous avouer. J’étais venu céans pour quérir une bouchée de n’importe quoi... et aussi pour vous prier de m’héberger cette nuit... La chasse — une chasse bien inutile — m’a poussé loin de chez moi, et, tel que vous me voyez, je suis sans gîte et sans pain.

— Que ne le disiez-vous plus tôt, mon oncle, je vous aurais secouru sans tant de paroles. Pensez-vous que j’aie oublié cette petite rate que vous m’offrîtes de si bon cœur, le jour où, moi aussi, j’étais affamé ?


Renard revint à la lucarne avec un menu tronçon d’anguille.



Renard disparut une seconde, puis revint à la lucarne avec un menu tronçon d’anguille.

— Voilà ce que mes hôtes vous envoient... Oh! ne vous excusez pas, mon oncle, c’est un tout petit morceau.

Effectivement, il était si petit qu’Ysengrin n’en fit qu’une bouchée.

— Le mets est-il bon?

— Le meilleur du monde; mais il est un peu court, ne pourrais-je en avoir encore un peu?

— Y pensez-vous, mon oncle? je n’en ai que tout juste, et mes convives ne sont pas de ceux à qui l’on peut faire affront. Vous ne m’en voudrez pas, je suis sûr. Le don vaut quelque chose, mais l’intention vaut davantage... La rate que Giremonde me fit cuire l’autre jour était toute petite; néanmoins je vous en eus la plus vive reconnaissance.

Ysengrin n’était pas sûr que Renard ne se moquât point de lui; mais il n’en voulut rien laisser paraître. L’hiver n’était pas fini, la disette non plus; Renard avait de bonnes inventions dont on pouvait profiter à l’occasion; il était donc prudent de le ménager.


CINQUIÈME AVENTURE

Table des matières

La Pêche miraculeuse d’Ysengrin



C’était un peu avant Noël. Les gens étaient occupés de toutes parts à tuer, dépecer, saler leurs porcs; et boudins, saucisses, andouilles, s’entassaient au lardier.

Ysengrin voulut prendre part à la réjouissance universelle et faire, lui aussi, une bonne ripaille.

Il va trouver Renard.

— Dites-moi, beau neveu, où donc trouvâtes-vous ces anguilles délicieuses que vous me fîtes goûter l’autre jour, et dont le fumet est encore présent à mon souvenir?

— Je les pêchai moi-même dans un vivier tout près d’ici.

— Vraiment! serait-il indiscret de vous en demander le chemin?

— Pas le moins du monde. Ce m’est une joie, au contraire, de vous faire profiter de mes bonnes aubaines.

— C’est trop de complaisance, Renard.

Le corbeau Tiercelin qui passait par là, n’en revenait pas de tant de cérémonies et il se demandait lequel était en train de duper l’autre.


— Partons donc, mon cher oncle, et, si vous suivez bien mes instructions, je puis vous promettre une pêche miraculeuse.

La nuit était claire et glaciale, et l’étang se trouvait fortement gelé. On n’y voyait qu’un trou, que les paysans entretenaient soigneusement et près duquel ils déposaient la seille qui leur servait à puiser de l’eau.

— Voici l’endroit et voici l’instrument, fit Renard. Quand je veux du poisson, c’est là que je viens. Je me fais attacher le seau à la queue et j’attends patiemment. Dès que le seau me semble plein, je le tire hors de l’eau et j’apporte ma pêche à Ermeline qui en fait ce que vous savez.

— Ermeline est une cuisinière de tout premier ordre, remarqua Ysengrin avec courtoisie.

— Giremonde ne lui est pas inférieure, fit Renard en retournant la politesse. Je n’oublie pas cette petite rate qu’elle accommoda l’autre jour à mon intention.

Là, mon oncle, vous voilà installé,... la seille solidement attachée plonge bien dans le trou, vous n’avez qu’un peu de patience à prendre... Quant à moi, je reste dans ces parages à guetter les lapins de la garenne, qui sortent quelquefois au clair de lune pour se dégourdir les jambes,... tout prêt, naturellement, à vous donner un coup de main si besoin en était.

— Bonne chasse, Renard!

— Bonne pêche, Ysengrin!

Tapi sous un buisson voisin, la tête entre les pieds, Renard ne quitte pas de l’œil son compère qui, posé sur le bord du trou, la queue plongeant en partie, attend le poisson. Or, comme le froid est extrême, l’eau ne tarde pas à se figer, puis à se transformer en glace qui serre fortement la queue d’Ysengrin. Se sentant tiraillé, il croit que le seau s’alourdit parce que le poisson y arrive en quantité et il se réjouit.

— Tant de poisson en si peu de temps! songe-t-il, Renard avait raison de m’annoncer une pêche miraculeuse.

Toutefois, incommodé par ce qu’il croit le poids du seau, il se décide à regagner le bord de l’étang. Mais la glace a pris de la consistance, le trou s’est fermé, serrant la queue d’Ysengrin, qui ne peut plus bouger. Il s’agite, se démène, tire en avant, puis à droite, puis à gauche... Vains efforts, la glace ne cède point.

Le loup ne les attend pas et il disparaît avant que bêtes et gens soient revenus de leur surprise.



A la fin, il se décide à appeler Renard.

— Je suis las et transi, dit-il, je voudrais bien sortir, mais il y a tant de poisson dans la seille que je ne peux la soulever. Venez donc à mon aide, beau neveu.

Renard qui faisait semblant de dormir, relève la tête et, avec un feint étonnement:

— Quoi! mon oncle, vous êtes encore là ! Le jour va poindre, hâtez-vous donc de fuir.

— Mais je te dis que le seau est trop lourd et que je ne peux bouger.

— Ah! fait Renard sur un ton de gronderie paternelle, vous en avez voulu trop prendre... Le sage a bien raison de dire: «Qui trop désire, tout perd.»

La nuit passe, l’aube paraît, le soleil se lève. La terre est toute blanche de neige et le froid redouble.

Messire Constant des Granges, un honnête vavasseur dont le manoir est proche de l’étang, se lève et inspecte l’horizon pour reconnaître le temps qu’il fera.


Soudain il aperçoit le loup.

Il sonne du cor, appelle les veneurs et les chiens, prend ses armes et fait seller un destrier.


Renard, sans attendre la fin de l’aventure, file prudemment sous bois, laissant sur la brèche le pauvre Ysengrin.

Malgré ses efforts désespérés, celui-ci n’est point parvenu à se dégager.

Un veneur et sa meute attaquent vigoureusement le loup, qui fait belle défense, mordant les uns, déchirant les autres de ses puissantes griffes, tenant le reste à distance par ses hurlements effroyables.

Messire des Granges arrive à la rescousse et, de sa vieille colichemarde, croit pourfendre le prisonnier. Mais le coup porte à faux et c’est seulement la queue qu’il coupe.



Voilà donc Ysengrin délivré. Sans s’attarder à pleurer le bout de sa queue, il s’élance. Les chiens s’écartent pour lui faire passage, quitte à le poursuivre tout aussitôt. Naturellement le loup ne les attend pas et il disparaît avant que bêtes et gens soient revenus de leur surprise.

Une fois sauvé, le pauvre Ysengrin gémit sur son infortune et maudit Renard.

— Hélas! que pensera de moi Giremonde ma digne épouse?... Et quelle figure ferais-je désormais à la Cour?... Ah! Renard, si jamais l’occasion se trouve de te faire expier tes méfaits!...


SIXIÈME AVENTURE

Table des matières

Comment Tiercelin prit un fromage à la vieille et comment Renard le prit à Tiercelin


Dans une plaine fleurie, que baignait un ruisseau clair, était l’habitation d’un fromager. Tout près de là se trouvait un petit bois de hêtres où nichaient une énorme quantité de corbeaux.

Un jour d’été, il y avait un bon millier de fromages étendus sur des claies à prendre un tour de soleil avant qu’on les porte au marché. Une bonne femme les tournait et les retournait sans cesse pour les mettre à point.

Mais vinrent à passer des voisines qui rentraient du bourg, et la conversation s’engagea tout aussitôt: sur le prix du beurre et celui des chapons,... sur la fille du péager, qui épousait le jeune tisserand de laine... Le mari de l’une avait la malegoutte, la bru de l’autre, la fièvre quarte... Celle-ci venait d’acheter une gorgerette; à celle-là, les buandières avaient perdu un napperon;... et tout ci, tout ça, tout l’autre,... les mille aventures qui remplissent la vie des ménagères. Les bonnes femmes étaient si bien occupées de leurs propos qu’elles ne voyaient point ce qui se passait autour d’elles.


Jugeant l’instant favorable, il fondit sur le plus beau qu’il emporta.



Tiercelin qui, depuis un bon moment, guettait les fromages, jugea l’instant favorable et fondit sur le plus beau qu’il emporta au profond d’un hêtre.

La vieille l’aperçut, et furieuse:

— Ha! mon beau monsieur! c’est donc pour vous que séchaient mes fromages! Et le maître s’en prendra à moi!...

Ce disant, elle jetait dans la direction du corbeau des pierres qui n’atteignaient personne.

— Taisez-vous, la vieille! riposta Tiercelin, le maître fera bien de s’en prendre à vous, car il a raison celui qui dit que «c’est la mauvaise garde qui nourrit le loup».

Et tout glorieux de sa proie, le corbeau se mit à l’entamer à grands coups de bec.

Renard, qui se reposait au frais, n’avait rien perdu de la scène.

— Bonne affaire, pense-t-il; si elle peut réussir, j’aurai d’un seul coup le rôt et le dessert.

Du ton melliflu qu’il savait si bien prendre, il salua Tiercelin.

— Que le ciel vous maintienne en joie, mon compère!... vous venez de me faire bien rire... Ah! de quel ton plaisant, vous clouâtes le bec de cette vieille bavarde... Mais, savez-vous ce qui me charme le plus en votre discours?... c’est la voix,... une voix si ample, si belle qu’on ne saurait trouver mieux.

— Vraiment! fit Tiercelin flatté, car il avait la prétention d’être un remarquable chanteur.

— C’est tel que je vous le dis... Vous fûtes toujours, d’ailleurs, excellent musicien... Ai-je rêvé que vous jouez de la cornemuse?...

— Vous me comblez, Renard. Il est vrai que l’on veut bien m’accorder quelques moyens.

— Quelques moyens!... c’est trop de modestie. Chantez-nous donc une petite ritournelle.

— Volontiers, Renard.

Et Tiercelin fit entendre quelques crah! qu’il jugeait superbes.

— Certes! c’est très bien. Mais voulez-vous un conseil? mangez moins de noix. Il n’y a rien qui détériore le gosier comme les noix, noisettes, avelines, amandes et autres denrées du même genre. Je suis sûr que si vous vous en absteniez, votre talent dépasserait celui de Chanteclair... Et vous savez vous-même quelle est la réputation de Chanteclair.

Tiercelin, qui voulait à tout prix tenir le premier rang parmi les musiciens des bois, commença à filer un son, le plus haut et le plus long qu’il put, tant et si bien que, dans son application, il lâcha le fromage qu’il tenait entre ses pattes. Renard le reçut en plein dos.

— Bon, fit-il, voici déjà le dessert, le rôt viendra ensuite.

Il se mit à pousser des cris lamentables.

— Ah! Tiercelin, qu’avez-vous fait? vous allez peut-être causer ma mort.

— Comment cela! fit le corbeau; comment un fromage mou pourrait-il assommer qui que ce soit?

— Ce n’est pas qu’il m’assomme, c’est qu’il m’infecte. J’étais venu me reposer au frais du bois à cause d’une blessure que je me suis faite à la jambe il y a trois jours, et voilà que je reçois ce maudit fromage qui empeste. Il n’y a rien de si mauvais pour les maux de jambes que l’infection du fromage. Venez bien vite m’en délivrer; pour moi, je ne saurais faire le plus petit mouvement sans risquer de m’évanouir.



Le corbeau est méfiant de sa nature; mais comment ne pas ajouter foi aux grimaces douloureuses et dégoûtées de Renard? Et puis Tiercelin se sentait bien disposé envers lui depuis qu’il l’avait proclamé agréable chanteur. Il descendit donc de son hêtre.

Toutefois, quand il se vit en face de Renard, sa méfiance reparut, et il n’avança qu’en rampant, l’œil fixé sur le prétendu malade.

— Ah! fait Renard dolent, n’aurez-vous point pitié de ma souffrance? Que craignez-vous de moi en l’état où je suis?

Tiercelin s’approche avec plus d’assurance et de franchise. Mais... hep! l’autre lui saute dessus.

Par bonheur pour le corbeau, Renard s’était trop hâté, il ne put attraper que quelques pennes de la queue.

— Ah! traître, crie Tiercelin en s’envolant.

Renard s’excusa en termes désolés. C’est une crise de son mal qui lui avait fait faire ce saut en avant;... il priait bien son compère de l’excuser.

Mais le compère ne s’y laissa point prendre.

— Traître!... menteur!... larron!... garde le fromage; mais c’est tout ce que tu auras; ne compte point sur ma peau.

— Bon! bon! fait Renard en reprenant son ton naturel, je me contente pour aujourd’hui du fromage qui, du reste, est délicieux; je retrouverai bien le rôti quelque jour prochain.


La rusée mésange prend un brin de mousse dans son bec et en caresse doucement la moustache de Renard.


SEPTIÈME AVENTURE

Table des matières

Le Baiser de la Mésange.


A la fourche d’un hêtre la mésange avait posé son nid. Quatre oiselets y étaient éclos et commençaient à pépier. Encore quelques jours et ils allaient prendre leur vol.

La mère courait de-çà, de-là, pour leur trouver pâture, quand elle aperçut Renard.

D’un coup d’aile la voilà hors d’atteinte.

— Là !... là !... ma commère, que vous prend-il donc?... pourquoi cette fuite rapide?...

— Renard, je ne suis pas votre commère.

— Vous fais-je donc insulte en vous nommant ainsi?...

— D’abord, vous mentez,... sans doute pour n’en pas perdre l’habitude. Et puis je serais bien fâchée d’être la commère d’un mauvais garçon tel que vous.

— Bon! jolie mésange. Vous n’êtes pas dans vos lunes de courtoisie, il faut en prendre son parti.



— Et d’abord, que faites-vous dans ces parages si éloignés de votre domaine?

— Je venais vous faire une visite et vous apporter une bonne nouvelle.

— Quelle, Renard?

— La paix générale est signée.

— Je le sais. Chanteclair, à qui vous l’annonçâtes l’autre jour, s’empressa de m’en faire part.

Au nom de Chanteclair qui l’avait berné, Renard fit la grimace, mais il ne laissa pas voir son ennui et il ajouta:

— Plaise à Dieu qu’elle dure longtemps!


— C’est en effet très désirable... Allons, Renard, laissez-moi le terrain libre, que je puisse trouver pâture pour mes petits.

— Est-ce donc que je vous en empêche?

— Vous m’empêchez de descendre à terre pour chercher les vers et les insectes dont ils ont besoin.

— Vous fais-je peur?...

— Sans doute.

— Mais puisque la paix est jurée...

— Je ne m’y fie point... Renard, vous feriez sagement de retourner à Maupertuis, où cette Ermeline bien-aimée se languit en votre absence.

— Je ne partirai pas sans avoir échangé avec vous le baiser de paix.


— Nenny.

— La cause?...

— Il court de mauvais bruits à votre sujet. Tenez, rien que vos yeux me font peur.

— N’est-ce que cela?... je vais les fermer.

— Est-ce bien sûr?...

— Voyez plutôt.

— Bon, je descends. Mais faites bien attention à ne pas les rouvrir.

— Je n’aurai garde.

La rusée mésange prend un brin de mousse dans son bec et, bien doucement, vient en caresser la moustache de Renard. Lui, tout aussitôt, ouvre les mâchoires et fait un bond en avant. Mais prrrt!... la mésange s’est envolée.


— Là ! voyez-vous ce bel ambassadeur de paix. S’il n’avait tenu qu’à vous, le traité serait déjà rompu.

— Eh! fait Renard, c’était pour rire... Je voulais voir si vous étiez peureuse.

— Oui-dà.

— Allons! recommençons... Me voici les yeux fermés.


— A d’autres!

— Vous supposez donc quelque piège caché ?... C’était bon avant la paix jurée.

Mais Renard a beau prêcher, la mésange ne bouge plus de son hêtre d’où elle nargue le trompeur.

Soudain, on entend un aboi formidable.

— Ce sont les braconniers, fait la mésange, attendez-les; vous pourrez donner le baiser de paix à leurs mâtins; ils vous en sauront le meilleur gré du monde.

Renard ne répond pas. La queue entre les jambes, les oreilles dressées, il inspecte l’horizon pour orienter sa fuite.

— Que craignez-vous donc? insiste l’oiseau avec le plus grand sérieux, puisque la paix est jurée.

— Oui, mais j’ai peur qu’ils n’en soient pas avertis.

On entendait tout proche les cris poussés par les braconniers.

— Au goupil!... au goupil!... haro sur le goupil!...

Renard alors part comme un trait d’arbalète. Mais il est poursuivi par la meute qui lui fait une chasse obstinée.

Il lui fallut courir, sauter, ramper, traverser des buissons d’épines où il laissa des lambeaux de sa fourrure, franchir des fossés boueux où il faillit se noyer; et c’est rendu de fatigue, le ventre creux et l’esprit morose, qu’il rentra le soir à Maupertuis.

On arrive à la maison, la nuit est complètement obscure.



La fidèle Ermeline l’accueillit avec une grande compassion.

— Que vous est-il arrivé, mon cher seigneur, pour être ainsi réduit?

— La faute en est à une mauvaise petite mésange à qui je venais apporter des paroles de paix. Voyez un peu ce qu’il en coûte de vouloir faire le bien... Ah! m’amie, que la vertu est mal récompensée!...


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11 oktyabr 2024
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