Kitabı oxu: «Jack et Jane : adaptation autorisée»

Şrift:

Louisa May Alcott, P.-J. Stahl, Jacques Lermont

Jack et Jane : adaptation autorisée


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066330316

Table des matières

JACK ET JANE

CHAPITREI LES TROIS GLISSADES

CHAPITRE II DEUX PÉNITENTS

CHAPITRE III L’HÔPITAL NUMÉROI

CHAPITRE IV L’HÔPITAL NUMÉRO2

CHAPITRE V MYSTÈRES

CHAPITRE VI LES SURPRISES

CHAPITRE VII LA MISSION DE JANE

CHAPITRE VIII MERRY ET MOLLY

CHAPITRE IX LE CLUB DES DÉBATS

CHAPITRE X LE CLUB DRAMATIQUE

CHAPITRE XI LES MÉFAITS DE FRANK

CHAPITRE XII LE VINGT-DEUX FÉVRIER

CHAPITRE XIII LE SECRET DE JACK

CHAPITRE XIV JANE ÉCLAIRCIT LE MYSTÈRE

CHAPITRE XV LES MIRACLES DE SAINTE LUCY

CHAPITRE XV SUR LA COLLINE

CHAPITRE XVII DANS LA VALLÉE

CHAPITRE XVIII LA VEILLE DU1 er MA I

CHAPITRE XIX BELLE-PLAGE

CHAPITRE XX UNE IMPRUDENCE

CHAPITRE XXI UN JOUR DE FÊTE

CHAPITRE XXII L’ILE-VERTE

CONCLUSION

JACK ET JANE

Table des matières

CHAPITREI
LES TROIS GLISSADES

Table des matières

Quand on est jeune et qu’on a le caractère bien fait, on tire parti de tout, on s’arrange de tout pour s’amuser. L’été est passé! C’était bien beau et bien bon, l’été, mais l’hiver est venu, et l’hiver a son mérite: vive l’hiver!

Par une belle après-midi du mois de décembre, tous les enfants du village d’Harmong étaient allés avec leurs traîneaux glisser le long de la colline. La neige était assez gelée et la glace assez forte sur la mare pour leur permettre ce divertissement; aussi petits garçons et petites filles s’en donnaient-ils à cœur joie. L’on n’entendait que cris de plaisir et éclats de rire.

Il y avait trois glissades organisées: l’une d’elles conduisait dans la prairie par une pente douce; l’autre allait traverser la mare à côté, et la troisième partant du sommet de la colline, se terminait brusquement devant une barrière en bois, bordant et surplombant la grande route placée beaucoup plus bas. C’était une sorte de garde-fou destiné à prévenir les chutes.

Plusieurs enfants, déjà fatigués de tant de plaisir, se reposaient appuyés contre cette palissade, et en même temps s’amusaient à critiquer les autres qui n’avaient pas encore abandonné cet exercice agréable entre tous. Comme leur conversation va nous faire faire connaissance avec des personnages que nous verrons apparaître bien des fois dans le cours de ce récit, nous pouvons, je crois, l’écouter sans trop d’indiscrétion.

«Regardez donc Frank Minot, s’écria l’un d’eux en voyant passer un grand jeune homme de quinze à seize ans, dont la bouche fortement arquée et les yeux résolus, fixés sur le but encore éloigné, exprimaient une volonté bien arrêtée; a-t-il l’air assez grave, continua l’enfant, on dirait un juge.

–Voici Molly Loo. Et Boo, son petit frère,» chanta son voisin en désignant un traîneau dans lequel étaient une petite fille aux cheveux flottants et un tout petit garçon si gros que sa figure ressemblait à une vrai pleine lune.

«Et voilà Gustave Burton. Il ne glisse pas mal, n’est-ce-pas? mais ce n’est pas étonnant avec ses grandes jambes,» dit un troisième.

–Hourrah! pour Édouard Derlin.»

Et un cri général accueillit au passage un jeune homme à la figure avenante qui avait un mot gracieux pour tous ceux qu’il rencontrait.

«Laure et Lotty restent dans la glissade de la prairie, mais Molly Loo est la seule qui prenne celle de la mare, dit une petite fille timide et peureuse. Moi je ne voudrais aller pour rien au monde de ce côté-là; la glace n’est peut-être pas encore solide.

–Il fait pourtant un froid de loup, répondit un autre. Tenez, Molly n’est pas la seule, voici Jack Minot, le frère de Frank, et Jane Peck qui vont comme le vent.

–Faites place.

–Au petit Jack,» chantèrent alors les petits garçons qui trouvaient toujours une chanson ou un sobriquet à appliquer à leurs camarades.

Le joli traîneau rouge dont ils parlaient portait un petit garçon qui semblait tout sourire et tout soleil, tant ses dents étaient blanches, ses cheveux dorés et toute sa personne animée et heureuse. Sa compagne ressemblait à une petite Bohémienne, avec ses yeux et ses cheveux noirs, ses joues de la même couleur que son capuchon écarlate et sa figure pleine de vie et de gaieté. Elle se tenait d’une seule main et de l’autre agitait en triomphe le fichu bleu de Jack.

«Jane va partout avec Jack Minot; il est si gentil qu’il ne refuse jamais rien.

–Aux filles, interrompit malicieusement l’un des garçons qui avait demandé le matin même à emprunter le traîneau rouge et avait reçu de Jack un refus poli, mais net, attendu que Jane avait déjà manifesté le désir de s’en servir.

–C’est bien le plus gentil garçon qu’on puisse voir. Jamais il n’est désagréable pour personne, déclara la petite fille timide en songeant aux nombreuses occasions dans lesquelles Jack l’avait délivrée des terreurs sans fin qui l’attendaient sur le chemin de l’école, sous la forme de vaches et surtout de petits garçons qui lui faisaient des grimaces et l’appelaient poltronne.

–Il n’oserait jamais résister à Jane en tous cas, car elle aurait bien vite fait de lui arracher les yeux, grommela Joë Flint, qui se ressentait encore de l’affront que lui avait infligé Jane une heure avant lorsqu’il avait voulu faire acte de tyrannie en empêchant les plus jeunes enfants de prendre part aux jeux des autres.

–Comment pouvez-vous dire une chose pareille! Jane est charmante, ce n’est pas sa faute si elle est pauvre, mais personne ne la vaut. Elle est même plus capable que vous, Joë, puisqu’elle est toujours la première de notre classe,» s’écrièrent les petites filles avec un ensemble qui prouvait combien Jane était aimée.

Joë prit un air de dédain, et Merry Grant se hâta de mettre la conversation sur un sujet moins personnel.

«Qui est-ce qui va ce soir faire du nougat chez les Minot? demanda-t-elle.

–Tout le monde. Frank et Jack ont invité toute l’école et nous nous amuserons joliment, comme toutes les fois que nous allons chez eux, du reste,» s’écria Suzanne, la petite peureuse.

Un petit garçon prit la parole:

«Jack a dit qu’il y aurait un grand pain de sucre à notre disposition et que nous ferions assez de nougat pour pouvoir en emporter chez nous quand nous en aurons assez mangé. Ah! ils savent bien faire tout dans cette maison-là!»

Et le petit garçon passa sa langue sur ses lèvres, comme s’il goûtait déjà le fameux nougat.

«Mme Minot est une mère comme il en faudrait à tous les enfants,» dit en passant Molly Loo qui remontait la colline en traînant son petit frère derrière elle.

La pauvre petite ne savait que trop ce que c’est que de manquer de mère. Elle avait perdu la sienne depuis bien des années, et elle sentait bien souvent combien elle lui faisait défaut. Aussi elle s’efforçait de soigner Boo avec une patience et un amour maternel exemplaires.

«Il est impossible d’être meilleur que Mme Minot, déclara Merry avec enthousiasme.

–Surtout quand elle donne des petites fêtes,» se hâta d’ajouter Joë qui craignait d’en être exclu s’il ne se montrait pas plus aimable.

Là-dessus, ils se mirent tous à rire et s’apprêtèrent à reprendre leurs jeux, car le soleil se cachait, et le vent devenait trop froid pour leur permettre de les continuer bien longtemps. Bientôt on put les voir passer tous, les uns après les autres, sur les différentes glissades: le solennel Frank, le grand Gustave, le gracieux Édouard, Molly Loo, les jolies petites Laure et Lotty, le maussade Joë, la douce Merry entraînant Suzanne toute tremblante, et enfin Jack et Jane les inséparables.

Chacun débordait de cette joie exubérante qu’amène toujours un violent exercice, et les personnes qui pas saient sur la route au bas de la colline, ne pouvaient s’empêcher de lever la tête et de sourire à la vue de cette joyeuse troupe aux joues roses, qui remplissait l’air d’éclats de rire et de cris de triomphe.

«Jack, prenons donc la troisième glissade. Joë s’est permis de dire très haut tout à l’heure que je n’oserais y aller et je veux y passer, dit Jane à son compagnon, pendant qu’ils reprenaient haleine après avoir grimpé au sommet de la colline.

–Ce que Joë a dit n’est pas une bien bonne raison pour nous de faire une sottise, répondit Jack; la neige est déjà salie, et cette troisième glissade se termine trop brusquement contre la barrière. C’est une vraie montagne russe, elle est rapide et dangereuse et n’est pas la moitié aussi agréable que les deux autres. Prenez vite votre place et nous ferons le grand tour sur la mare, cela vaudra mieux, dit Jack d’un air si persuasif qu’il aurait réduit à l’obéissance tout autre que l’opiniâtre petite Jane.

–Tout cela peut être vrai, répliqua-t-elle, mais je ne veux pas que personne puisse jamais dire que je n’ai pas osé quelque chose. Ainsi, si vous avez peur, Jack, j’irai seule!»

Avant qu’il eût pu répondre un seul mot, elle lui avait arraché la corde des mains, s’était jetée sur le traîneau et s’était déjà engagée, sans tenir compte du danger, sur la terrible glissade. Mais elle n’alla pas loin. Elle était partie trop précipitamment, elle guidait mal son traîneau, et elle n’était pas arrivée au milieu qu’elle était par terre. Ce beau résultat obtenu, elle resta étendue dans la neige en riant jusqu’à ce que Jack vînt à son secours.

«Si vous voulez absolument faire une folie, lui dit Jack en la relevant, je ne vous la laisserai pas faire toute seule. Ce n’est pas la peur qui me retient, c’est la raison. J’ai déjà passé plusieurs fois avec les garçons sur cette glissade; mais nous l’avons abandonnée presque aussitôt, parce que la pente est trop raide et l’arrêt sur le rocher qui sépare la colline de la route trop subit.»

Car Jack était brave comme un petit lion et de la meilleure sorte de courage, de celui qui consiste à ne pas faire une sottise par pure forfanterie.

«Vous n’avez pas tort, Jack; je crois comme vous que cette glissade ne doit pas être agréable, mais il faut que j’y passe une fois ou deux. Sans cela Joë me taquinera toujours, et ça me gâtera tout mon plaisir d’aujourd’hui.»

Sur ce, Jane se mit à secouer sa robe couverte de neige et à frotter ses mains déjà rouges de froid.

«Allons, dit Jack, vous allez commencer par mettre mes mitaines, et, si elles ne vous vont pas trop mal, vous les garderez. Moi je ne les prends que pour faire plaisir à maman et je ne m’en sers jamais. Ainsi ne me refusez pas.

–Merci bien, elles sont délicieusement chaudes et me vont à merveille, mais elles doivent être trop petites pour vos mains de garçon. Je vous en tricoterai une autre paire pour Noël et je vous forcerai bien à les porter, moi.»

Tout en parlant, Jane enfilait ses mitaines avec un sourire de remerciement. Elle termina son discours par un coup de pied très accentué sur la neige glacée pour donner plus de force à sa menace.

Jack ne put s’empêcher de sourire.

L’intrépide Jane avait vaincu sa résistance; ils retournèrent ensemble à l’endroit où les trois glissades se réunissaient. Une fois là, cependant, un dernier accès de prudence revint à Jack.

«Décidément, laquelle de ces glissades voulez-vous prendre? demanda-t-il à Jane en jetant un de ces regards d’avertissement avec lesquels il avait plus d’une fois arrêté sa volontaire petite amie sans qu’elle s’en doutât.

–Celle-ci, celle que j’ai dit.»

Et sa petite main désigna sans hésitation le chemin périlleux dont elle avait parlé.

«Vous le voulez absolument?

–Oui.

–Alors venez, mais tenez-vous bien. Ce n’est pas une petite affaire.

–Bah!» fit la petite enragée.

Jack, devenu sérieux, ne souriait plus; il attendait, sans dire un mot, que Jane fût bien installée dans le traîneau, après quoi il prit sa place par devant, et ils s’engagèrent sur cette pente rapide.

«Je ne vois rien de bien effrayant dans cette descente, dit Jane quand ils furent arrivés au bas. Recommençons. Cet impertinent Joë nous regarde! et je tiens à lui montrer que nous n’avons peur de rien.

–C’est une vraie dégringolade; si c’est cela que vous vouliez, vous êtes servie à souhait, dit Jack au moment de remonter dans le traîneau.

–Certainement! vous autres garçons, vous vous imaginez que nous n’aimons que les choses très faciles, sans plaisir ni danger. Croyez-vous donc que nous ne pouvons pas être aussi braves et aussi fortes que vous? Voyons, Jack, donnez-moi trois «dégringolades» et ce sera tout. Ma première culbute ne compte pas, ainsi glissons, deux fois encore, et après je serai sage comme une image.»

Jane regardait le bon Jack d’une façon tellement irrésistible, qu’il lui céda immédiatement. Ils partirent de nouveau en soulevant derrière eux un nuage de neige finement pulvérisée, et s’arrêtèrent juste devant la palissade de la manière la plus gracieuse.

«C’est idéal! s’écria Jane, excitée par les bravos de leurs camarades. Plus qu’une fois maintenant!»

Jack, fier de son adresse retourna au point de départ, bien décidé à faire de cette troisième fois l’exploit le plus remarquable de la journée. Jane le suivit aussi rapidement que si ses grosses bottines étaient les fameuses bottes de sept lieues du Petit Poucet. Tout en marchant ils parlèrent du goûter qui devait suivre et entrèrent dans une grande discussion pour résoudre cette grave question de savoir si on leur donnerait, oui ou non, des noisettes.

Ils étaient si absorbés par cet important sujet qu’ils montèrent un peu à la hâte dans leur traîneau et partirent comme le vent. Jane oublia de bien se tenir et, s’il faut l’avouer, Jack distrait ne pensait pas assez, cette fois, à bien conduire.

Hélas! trois fois hélas! Personne ne sut comment cela arriva, mais le traîneau brisa la palissade qui était vermoulue. Après s’y être heurté rudement, il la franchit, et soudain on entendit un terrible craquement, et petit garçon, petite fille, traîneau, palissade, avec un tourbillon de terre et de neige, apparurent en un amas confus au milieu de la route, comme au fond d’un précipice. Deux cris perçants, suivis d’un silence de mort, conclurent la catastrophe.

«J’en étais sûr, s’écria Joë de son poste d’observation, et il cria à pleins poumons: Tombés! Venez! venez!»

On eût dit un corbeau croassant sur le champ de bataille après la défaite.

Tous les enfants accoururent, prêts à rire ou à pleurer suivant le cas, car il est bien rare que dans ces parties de plaisir et même dans les glissades les mieux organisées, il n’arrive pas quelques petits accidents quelquefois gais, mais quelquefois aussi assez graves.

Jack était étendu tout étourdi sur le chemin; il avait au front une grande plaie qui saignait d’une manière effrayante.

«Il est tué, il est mort! s’écria Suzanne, en se cachant la figure dans son tablier.

–Pas tout à fait, murmura Jack en fermant les yeux et faisant un grand effort pour se relever sur le coude; ce n’est rien du tout, ajouta-t-il, cela se passera quand j’aurai retrouvé ma respiration, mais. qu’est-il arrivé à Jane?»

Ses camarades s’écartèrent et il put voir sa compagne d’infortune couchée sur la neige, immobile et blanche comme une petite statue. Elle semblait comme stupéfiée, on ne lui voyait pas cependant de blessure apparente, et, lorsqu’on lui demanda si elle était morte, elle répondit d’un air égaré:

«Je ne crois pas. Jack est-il blessé?

–Il s’est cassé la tête,» dit Joë en lui montrant le héros vaincu, qui s’efforçait vainement d’avoir l’air calme et de se redresser tout à fait.


TOUS LES ENFANTS ACCOURURENT.

Jane alors ferma les yeux et, repoussant ses compagnes, elle leur dit:

«Laissez-moi, ne vous inquiétez pas de moi. Occupez-vous de lui.

–Inutile c’est fini!» lui cria Jack.

Et il fit un nouvel effort pour bien prouver à son amie qu’il n’avait rien; mais, cette fois, la douleur lui arracha un cri et il serait retombé sur le dos, si son frère ne l’avait pas soutenu.

«Qu’est-ce que c’est, frère? Où avez-vous mal? lui demanda Frank réellement effrayé!

–Ma tête, je crois, n’a rien de grave; mais je crains de m’être cassé la jambe. Ce que je vous recommande, frère, c’est de garder cela pour nous et de ne pas effrayer notre mère.»

Jack prit la main de Frank et la serra en voyant sa figure bouleversée par l’inquiétude. Les deux frères s’aimaient beaucoup, quoique l’aîné tyrannisât quelquefois le plus jeune.

«Tenez-lui la tête, Frank, pendant que je vais la lui bander pour l’empêcher de saigner,» dit Edouard Derlin d’une voix calme.

Il posa une poignée de neige sur la blessure. Jack, immédiatement soulagé, l’en remercia par un sourire.

«Il n’y a qu’une chose à faire, c’est de ramener Jack chez sa mère aussitôt que possible,» dit Gustave.

Son regard ému ne pouvait quitter le visage ensanglanté de son petit camarade.

«Il faudra aussi transporter Jane; mon avis est qu’elle s’est cassé le dos; elle ne peut pas faire un mouvement,» déclara Molly Loo.

Cette nouvelle fut accueillie par un sanglot de Suzanne et par des hurlements de Boo qui avait, en toute occasion, le talent de pousser des cris formidables, sans toutefois verser jamais une larme.

«Tout cela est de ma faute, j’aurais dû avoir la raison de retenir Jane et de l’empêcher de faire une pareille imprudence, s’écria Jack d’une voix désolée.

–C’est de la mienne et non de la vôtre, répliqua Jane avec véhémence. C’est moi qui ai forcé Jack à faire cette folie, et, si j’avais tous les os brisés, ce serait bien fait. Ne m’aidez pas, laissez-moi, je suis une mauvaise petite fille et je mérite de rester ici et d’y mourir abandonnée!»

La pauvre Jane trouvait de nombreuses sources de remords dans ses douleurs physiques et morales.

«Ne pensez pas à ceci. On vous fera des reproches plus tard. Avant tout il faut vous guérir,» dit Merry en l’embrassant.

La douce Merry adorait l’audacieuse petite Jane, et elle ne voulait jamais lui reconnaître aucun tort.

«Comment allons-nous faire pour les transporter?» s’écria Frank en fronçant les sourcils.

–J’aperçois un traîneau. Il viendrait bien à point,» dit Gustave Burton qui examinait l’horizon depuis un moment. Il alla à grandes enjambées au-devant du secours entrevu. Ses longues jambes étaient toujours au service d’un bon cœur et d’une tête raisonnable.

Chacun poussa un soupir de soulagement quand Gustave revint suivi de M. Grant, le père de Merry. C’était un bon gros fermier qui regarda les blessés avec une sollicitude paternelle.

«Vous avez eu un petit accident, leur dit-il, c’est un très bon endroit pour tomber. Je le sais par expérience, car j’y ai laissé trois de mes dents il y a bien trente ans. Allons, je vais vous ramener et promptement, car il est tard et je devrais déjà être rentré.

–Prenez Jane d’abord, s’il vous plaît, monsieur,» dit Edouard, le chevalier des dames, en étendant son manteau sur le traîneau afin que la petite fille y fût moins durement.

Avec quelque précaution que le brave M. Grant la prît. Jane aurait volontiers crié, tant il lui fit mal; mais elle serra les lèvres l’une contre l’autre avec tant de volonté qu’elle supporta la douleur sans pousser un cri. Ses camarades la regardaient et elle tenait à leur prouver qu’une petite fille peut être tout aussi courageuse qu’un petit garçon. Mais aussitôt qu’elle fut installée, elle enfouit sa figure dans le manteau d’Édouard pour cacher les larmes qui voulaient couler malgré elle, et, quand on eut déposé Jack à côté d’elle, il y eut bientôt un véritable petit réservoir d’eau salée dans une des poches du pauvre garçon.

Alors la triste procession se mit en marche. M. Grant conduisait ses bœufs, et les petites filles entouraient le traîneau où gisaient les intéressantes victimes, tandis que les petits garçons formaient l’arrière-garde.

La colline eût été déserte si, dans une intention qui n’était peut-être pas bienveillante, Joë n’était pas retourné près de la fatale palissade, à l’endroit où les débris du traîneau que Jack n’avait pas voulu lui confier marquaient la place de la grande catastrophe.

CHAPITRE II
DEUX PÉNITENTS

Table des matières

Jack et Jane ne voulurent jamais avouer combien ils souffraient quand on les eut déposés chez eux. Ce fut la soirée la plus triste, la plus longue et la plus douloureuse qu’ils eussent jamais passée.

Des deux malades, c’était peut-être Jack qui souffrait le plus physiquement, car ce n’était pas une petite affaire que de remettre sa jambe cassée, et, malgré tout son courage, il ne put s’empêcher de gémir pendant cette cruelle opération. Sa blessure à la tête lui causait d’ailleurs des douleurs intolérables. Le pauvre enfant était tout couvert de contusions. Cependant le docteur Whiting semblait si rassuré et parlait d’une jambe cassée comme d’une chose si ordinaire, que Jack lui demanda naïvement s’il lui faudrait rester couché toute une semaine.

«Il faut généralement vingt et un jours pour que les os se ressoudent,» répondit le médecin en serrant si bien ses bandages que Jack se compara intérieurement à un poulet qu’on ficelle pour le mettre à la broche.

«Vingt et un jours! Trois grandes semaines au lit! Miséricorde! Je n’appelle pas ça peu de chose, murmura le malheureux patient, qui n’avait qu’une connaissance très limitée des maladies.

–Ce sera pour le tout une affaire de quarante jours, jeune homme. Il faut en prendre votre parti en brave, cela vous apprendra à faire une autre fois un peu plus attention à ce que vous faites. Allons, bonsoir. Vous irez mieux demain matin; mais ne bougez pas, vous entendez.»

Et le médecin le quitta pour aller examiner Jane qu’il avait à peine entrevue à l’arrivée.

Tout le monde aurait cru que le cas de Jane était beaucoup moins sérieux que celui de son ami, mais le docteur parut s’en inquiéter bien autrement, et la petite fille passa un très mauvais quart d’heure pendant qu’il cherchait à reconnaître l’étendue du mal.

«Qu’elle reste sans remuer le moins du monde; le temps seul dira à quel point elle s’est blessée.»

Ce fut là tout ce qu’elle entendit, mais si elle avait su ce qu’il avait ajouté tous bas, elle eût été moins surprise de voir sa mère s’essuyer les yeux si souvent.

Les souffrances de Jane lui venaient en outre de sa propre conscience, car ce n’était que de temps à autre qu’une douleur aiguë lui traversait le corps, mais ses remords ne lui laissaient pas de trêve, et son imagination lui peignait les blessures et les contusions de Jack sous l’aspect le plus sombre.

«Oh! ne soyez pas si bonne pour moi, chère maman, je vous en prie; c’est moi qui ai forcé Jack à me suivre, et maintenant il est bien malade et il mourra peut-être, et tout cela par ma faute. Tout le monde devrait me haïr,» disait en sanglotant la pauvre Jane.

Une voisine lui avait charitablement raconté que Jack avait crié pendant qu’on lui remettait la jambe, et qu’après l’opération on avait retrouvé le frère de Jack, le pauvre Frank, pâle comme un linge et tellement ému qu’on lui avait fait mettre la tête sous la pompe de la cour pendant que Gustave, pour rétablir le calme dans son cerveau, pompait comme si le feu avait été à la maison.

«Chut, ma chérie, lui disait sa mère, calmez-vous, il faut tâcher de dormir. Buvez ce que Mme Minot vient de vous envoyer, cela vous fera du bien. J’ai le cœur brisé de voir ma petite Jane souffrir de la sorte.

–Je ne peux pas dormir, je ne comprends pas comment la mère de Jack et de Frank peut m’envoyer quelque chose quand j’ai à moitié tué son second fils et fait tant de chagrin à l’autre. Je voudrais avoir bien froid et bien mal!. Ah! si jamais je suis guérie, je serai la meilleure petite fille du monde pour faire oublier mes fautes passées. Vous verrez, cria Jane en secouant si énergiquement la tête que ses larmes jaillirent sur son oreiller.

–Vous ferez mieux encore de commencer tout de suite, ma chérie, car je crains fort que vous ne soyez clouée ici pour longtemps, soupira Mme Peck, incapable de cacher plus longtemps son anxiété.

–Je suis donc bien malade, maman?

–J’en ai grand’peur.

–Et bien, j’en suis très contente, j’ai mérité d’avoir plus de mal que Jack et j’espère qu’il en sera ainsi. Je le supporterai de mon mieux, et quand je serai guérie, je serai devenue si parfaite qu’on ne me reconnaîtra plus. Chantez-moi quelque chose, petite mère, je vais tâcher de dormir pour vous faire plaisir.»

Jane ferma les yeux avec une obéissance inaccoutumée et fut bientôt endormie. Il n’en fut pas de même de sa pauvre mère qui passa la nuit à pleurer tout bas. Mme Peck, la mère de Jane, était Anglaise, elle avait épousé un Canadien d’origine française, et elle avait quitté Montréal à la mort de son mari pour venir habiter, dans Harmony, un petit cottage séparé seulement de la belle grande maison de Mme Minot par une haie d’aubépine. C’était une personne triste et grave, qui avait connu des jours meilleurs. Elle avait tout perdu en perdant son excellent mari; mais elle ne s’en plaignait jamais, et gagnait sa vie en cousant et en soignant les malades, heureuse de faire n’importe quel ouvrage, pourvu que Jane ne manquât de rien, et reçût une bonne éducation. Elle n’avait de pensées que pour sa fille, qui était admirablement douée, et son seul bonheur était de voir les excellentes notes que Jane lui rapportait fièrement tous les mois.

Et maintenant la pauvre enfant était alitée, pour combien de temps?… peut-être pour des mois ou des années! Toutes les espérances de Mme Peck semblaient s’évanouir à la fois.

«Mais, s’il plaît à Dieu, ma chérie se guérira bientôt, et d’ici là cette bonne Mme Minot ne l’abandonnera pas,» pensa enfin la pauvre veuve, en regardant machinalement le rayon de lumière, qui venait de la grande maison, briller jusque sur le cottage, comme symbole de l’esprit de bonté qui en liait les habitants, malgré la différence des fortunes.


CHANTEZ-MOI QUELQUE CHOSE, PETITE MÈRE.

Pendant ce temps-là, l’autre mère, Mme Minot, était auprès de son petit garçon, non moins inquiète, mais plus calme, car elle savait mieux que personne supporter ses épreuves.

Jack avait la fièvre, il avait les yeux grands ouverts, les joues brûlantes et la tête en feu, et il ressentait de grandes douleurs dans sa jambe malade. La potion calmante qu’il avait prise n’avait pas encore produit son effet, et, pour occuper ses tristes heures, il n’avait d’autre ressource que d’écouter le bruit qui se faisait dans la maison.

On ne cessait de sonner et de frapper à la porte. En passant de bouche en bouche, l’accident avait pris des proportions formidables. A huit heures du soir, tout le village croyait Jack à l’article de la mort, et Jane très en danger, en quoi on ne se trompait guère, malheureusement. Il n’était donc pas étonnant que les camarades de classe et les voisins de Jack vinssent tout inquiets demander des nouvelles et offrir leur aide.

Frank commença par arrêter la sonnette et par mettre, à une fenêtre bien en vue, un écriteau ainsi conçu: Frappez à la porte de derrière. Après quoi il alla se reposer au salon avec son ami Gustave, pendant qu’Édouard jouait très doucement du piano pour endormir Jack. Quoiqu’il y eût une grande différence d’âge entre Édouard et Jack, et quoique le premier fût parmi «les grands,» il était toujours bon pour «les petits,» et en particulier pour Jack. Celui-ci, qui était très affectueux, n’avait jamais honte de montrer son amitié pour son grand ami, et on l’avait vu souvent, le bras passé autour d’Édouard, causer confidentiellement dans un coin de ce grand salon rouge où tous les jeunes gens étaient les bienvenus, et où Frank régnait sans partage.

«Avez-vous moins mal, mon chéri? demanda Mme Minot en se penchant vers la tête blonde qui avait cessé de s’agiter depuis quelques minutes.

–Je ne souffre pas moins, mais j’oublie mon mal en écoutant la musique. Ce cher Édouard me joue tous mes airs favoris. Qu’il est bon! Je suis sûr qu’il est très fâché que je sois malade?

–Tout le monde l’est mon enfant. Frank ne pouvait plus parler, tant il était ému; Gustave s’est passé de dîner pour nous aider plus longtemps, et Joë a rapporté les débris de votre pauvre traîneau, parce qu’il ne voulait pas que personne le prît, et aussi, a-t-il ajouté, parce que vous auriez peut-être envie de le conserver comme souvenir de votre chute.»

Jack essaya de rire, mais son rire était forcé. Pourtant il parvint à dire gaiement:

«C’est très bien de sa part, car j’avais refusé de le lui prêter, de peur qu’il ne me l’abimât. Il n’aurait pas pu mieux le casser que moi, cependant, n’est-ce pas, mère? Je ne crois pas que j’aie besoin de ces morceaux pour me rappeler cette chute-là. C’est dommage que vous ne nous ayez pas vus, mère, c’était une magnifique cabriole, à regarder tout au moins.

–Je ne regrette pas du tout de n’avoir pas été là. Je ne veux même pas me représenter mon cher trésor roulant le long de cette affreuse colline jusqu’au précipice de la route. Vous ne me jouerez plus de tours pareils, n’est-ce pas, Jack?

–Soyez tranquille, mère. Plus de glissade d’ici au mois de janvier! Que j’ai donc été bête! Les dégringolades sont toujours dangereuses, mais aussi c’est là qu’est le plaisir. Ah!

Jack étendit les bras, poussa un long soupir et fronça le sourcil. Il ne disait pas un mot de la petite entêtée qui l’avait mis dans ce triste état, car il avait trop de délicatesse pour vouloir se plaindre de sa petite amie, mais il lui en coûtait un peu de garder le silence. L’estime de sa mère lui était très précieuse, et il aurait voulu pouvoir lui expliquer tout. Elle n’ignorait rien cependant de ce qui s’était passé. Jane s’était accusée hautement devant elle, et Mme Minot avait sans peine deviné la vérité. Aussi mit-elle aussitôt l’esprit de son fils en repos en lui disant doucement:

«Ce n’était pas un bien grand plaisir, comme vous l’avez vu, mon cher enfant. Une autre fois, soyez plus ferme et aidez Jane à combattre sa propre volonté. Quand vous aurez appris à lui céder un peu moins et qu’elle saura vous céder un peu plus, il ne se passera plus rien de semblable. Vous savez que nous souffrons tous de ce qui est arrivé.

–Je m’en souviendrai, mère. Je voudrais ne jamais rien refuser à personne, mais je vois bien que j’aurais épargné bien des peines à Jane comme à moi, si je lui avais dit non. Je l’ai un peu essayé, mais elle y tenait. Pauvre Jane, je prendrai mieux soin d’elle une autre fois. Est-elle bien malade, maman?

–Je ne puis encore vous le dire. On ne le saura que plus tard. Elle ne souffre pas beaucoup, il faut espérer que ce ne sera pas très grave.

–Si elle avait seulement une jolie chambre comme celle-ci! Ce doit être bien triste d’être malade dans leur pauvre demeure, dit Jack en laissant errer son regard autour de lui.

–Je veillerai à ce qu’elle ne manque de rien; ne vous en tourmentez pas et tâchez de dormir, c’est là ce qui vous est le plus nécessaire.»

Mme Minot lui mit de la glace sur le front et l’éventa doucement. Il ferma les yeux et resta si tranquille que sa mère crut qu’il s’endormait. Tout à coup elle vit glisser une larme sur sa joue enfiévrée.

«Qu’as-tu, mon chéri?» lui demanda-t-elle.

Les yeux bleus de Jack s’ouvrirent tout grands, et il sourit de son bon sourire habituel malgré les larmes qui coulaient encore.

«Tout le monde est si bon pour moi que je ne peux pas m’empêcher de faire le petit nigaud.

–Ne soyez pas trop sévère pour vous, mon cher fils, vous avez été très courageux jusqu’ici, et c’est la réaction inévitable de votre effort qui vous fait faiblir un instant. L’un des meilleurs résultats du chagrin et de la souffrance est de nous apprendre combien nous sommes aimés. Cette leçon que vous avez apprise aujourd’hui, ne l’oubliez pas, petit Jack.

–Comment pourrais-je jamais l’oublier, quand vous savez si bien me montrer combien il est doux d’être plaint et gâté? Embrassez-moi, mère, et, ainsi que le dit Jane, je serai sage comme une image.»

Jack posa sa tête sur la main de sa mère, et resta immobile jusqu’à ce que, bercé par la musique de son camarade, il s’endormît de ce sommeil calme et réparateur avec lequel la nature guérit les corps et les âmes malades.


CHAPITRE III
L’HÔPITAL NUMÉROI

Table des matières

Les premiers jours on ne sut que très peu de chose des «chers malades,» comme les appelaient les vieilles dames du pays, et on ne les vit pas du tout, le médecin ayant interdit formellement toute visite; mais on ne les oubliait pas… Chaque fois que leurs camarades se rencontraient, leurs premières paroles étaient: «Avez-vous vu Jane?» et «Comment va Jack?» Et tous attendaient avec impatience le moment où ils auraient enfin la permission d’aller voir leurs compagnons favoris.

Ces quelques premiers jours, les prisonniers les employèrent à souffrir, à dormir et à tâcher de se résigner à la triste perspective d’être privés de jeux et d’études pendant de longues semaines. Mais la jeunesse est pleine de ressources merveilleuses; grâce à elle, les esprits et les corps reprennent le dessus dans les cas même les plus décourageants. L’élasticité de la nature dans les enfants s’adapte plus facilement à de nouvelles et aux pires situations. Jack et Jane commencèrent non pas à être guéris, hélas! mais à se croire, et par suite, à se sentir mieux, dès le quatrième jour, et la semaine n’était pas finie, que leurs mères étaient à bout de ressources pour les amuser.

Le premier essai de ce genre qui eut du succès partit de l’Hôpital no1(c’est ainsi que Mme Minot appelait la chambre de Jack). Comme cet endroit devint le théâtre de plusieurs scènes remarquables, nous allons commencer par en donner quelque idée à nos lecteurs.

Chacun des deux frères, Jack et Frank, avait une chambre particulière dans laquelle il arrangeait selon son goût ses trophées et ses trésors. Celle de Frank était remplie de livres, de mappemondes, de cartes, de machines en miniature, de dessins géométriques et de cornues servant à ses expériences de chimie. Un grand fauteuil dans lequel il s’étendait pour lire et étudier, un panier de pommes servant de rafraîchissement soit à lui, soit à ses amis, et un immense encrier hérissé de plumes ornaient seuls cette retraite d’étudiant studieux.

Le dada de Jack était de devenir un athlète; aussi une simplicité plus sévère régnait-elle dans sa chambre en tout temps, mais surtout en été; alors il n’y avait plus ni tapis, ni rideaux, ni coussins, et son lit était aussi dur et aussi étroit que la couche d’un Spartiate. Les principaux ornements étaient des fouets, des cannes, des lignes, des patins, des haltères, un grand appareil hydrothérapique et une petite bibliothèque composée presque entièrement de livres traitant des jeux, des chevaux, de l’hygiène, de la chasse, de la pêche et des voyages. En hiver, sa mère lui imposait tapis, rideaux et feu, et Jack se relâchait quelque peu de la sévérité de son traitement, en se permettant de temps en temps de manger des muffins pour son déjeuner, au lieu de la simple bouillie d’avoine qui constituait ordinairement son régime. Il oubliait volontairement sa douche quand le thermomètre était au-dessous de zéro, et il se bornait le soir à danser, quand le temps ne lui permettait pas la course hygiénique d’une heure qu’il s’imposait régulièrement.

Mais tout était bien changé. Il était prisonnier, il lui fallait subir toutes sortes de gâteries et de câlineries et se laisser aller à la mollesse et à l’oisiveté si antipathiques à son humeur. Le jour dont nous parlons, sa figure exprimait un mélange bizarre de tristesse et de contentement. Il examinait d’un œil pensif tout ce qui avait subitement enlevé à son domaine son caractère de simplicité et même de rudesse. C’était d’abord une chaise longue qu’on avait introduite dans sa chambre et sur laquelle Frank, pour le moment allongé, compulsait d’énormes volumes pour sa composition du lendemain: l’histoire de la machine à vapeur. Tout auprès se dressait une petite table sur laquelle Mme Minot avait étalé des friandises, de manière à induire en tentation les individus les moins enclins à la gourmandise. Des fleurs ornaient la cheminée, des livres amusants et des journaux illustrés étaient épars sur le lit où reposait Jack comme un guerrier blessé dans sa tente; mais le plus triste pour notre pauvre infirme, c’était d’apercevoir, par une porte entr’ouverte, ses fouets, ses cannes, ses lignes, ses patins et ses haltères bien aimés qui étaient ignominieusement relégués dans un coin avec l’appareil à douches.

Jack allait pousser un gémissement lugubre quand ses yeux s’arrêtèrent sur sa mère assise sur une petite chaise basse au pied du lit. Elle rangeait un panier contenant des bandes de linge, de la charpie et autres choses semblables. Le gémissement de Jack se changea en une petite toux sèche. Il se souvint de la fermeté et de la tendresse avec laquelle elle l’avait soigné, et il pensa combien il lui avait fallu de courage pour le panser et le voir-souffrir ainsi.

«C’est là une meilleure espèce de force que celle que je voulais acquérir par des exercices corporels, se dit-il. Il faudra que je tâche de les avoir toutes les deux. Dorénavant je ne crierai plus quand le docteur me torturera, et je ne ferai même pas un mouvement. Comme elle doit être fatiguée!» continua-t-il en voyant cette douce figure pâlie par les veilles, mais si patiente, si sereine et si bienveillante, qu’elle semblait un rayon de soleil dans cette chambre de malade.

«Allez donc vous reposer un instant, petite mère, dit-il tout haut. Je vais si bien que ce n’est vraiment pas la peine de rester auprès de moi. D’ailleurs, si j’avais besoin de quelque chose, Frank est là pour me le donner. Couchez-vous, je vous en prie, et tâchez de dormir.»

Jack éprouvait une vraie joie d’écolier à la pensée de tracasser le sybarite Frank.

Après s’être fait un peu prier, Mme Minot consentit à s’éloigner, et elle confia son malade aux soins de Frank en lui recommandant de ne pas faire de bruit si le cher enfant voulait dormir, et de le distraire s’il n’avait pas sommeil. Elle était si fatiguée que la demi-heure de repos qu’elle voulait s’accorder dura trois heures, et, comme le cher enfant n’avait pas sommeil, la tâche de M. Frank n’était pas une sinécure.

«Je vais vous lire quelque chose d’intéressant, voulez-vous? Voici Watt, Arkwright et Fulton, et d’autres encore tous illustrés. Ce sera charmant, proposa le nouveau garde-malade, qui avait une vraie passion pour les machines.

–Toutes vos vieilles chaudières m’ennuient. Je suis las de lire et il me faut quelque chose de réellement amusant, répondit Jack qui avait lu si longtemps les Chasseurs de l’Ouest, qu’il commençait à être légèrement fatigué et même un peu maussade.

–Voulez-vous jouer aux dames ou aux cartes? Je suis tout à votre disposition,» dit Frank en fermant ses in-folio.

Il se disait que c’était bien dur d’être resté au lit toute une semaine, et il se promit d’être d’une patience exemplaire.

«Nous ne pouvons jouer à rien d’amusant en n’étant que deux. Ah! que je voudrais que la classe fût finie et que mes camarades arrivassent. Le docteur a dit qu’ils pourraient entrer aujourd’hui.

Je les appellerai quand ils passeront, mais qu’allons-nous faire jusque-là? Je suis prêt à faire tout ce que vous voudrez. Parlez.

–Je voudrais avoir un télégraphe ou un téléphone pour pouvoir correspondre avec Jane. Ce serait bien drôle de causer de loin sans sortir.

–Lequel des deux modes de correspondance préférez-vous: télégraphe ou téléphone?» demanda Frank.

Il avait en vérité l’air de considérer un tel désir comme une fantaisie toute simple et facile à satisfaire.

«Pourriez-vous vraiment me faire l’un ou l’autre?

–Certainement. Nous commencerons par le télégraphe, afin que vous puissiez envoyer aussi des paquets par la poste, dit Frank, en lui proposant prudemment la chose dont il était le plus sûr.

–Alors faites-le vite, cela me fera plaisir et à Jane aussi.

–Il n’y a qu’une chose qui m’embarrasse: il faudra pour cela que je vous laisse seul pendant quelques minutes, et j’ai promis à mère de ne pas vous quitter.

–Qu’importe! Allez toujours! Je n’aurai besoin de rien pendant ce temps-là, et s’il me fallait quelque chose j’appellerais Anna.

–Et vous réveilleriez mère par la même occasion! Non ce n’est pas possible comme cela, mais je vais vous installer un arrangement dont vous me direz des nouvelles.»

Notre jeune inventeur prit une des lignes de son frère, et attacha tant bien que mal à l’un des bouts le crochet de fer qui sert à tisonner le feu en Amérique.

«Qu’avez-vous l’intention de faire? lui demanda Jack.

–C’est un bras pour vous servir, monsieur. Voyons un peu comment vous allez vous en tirer?»

La commodité de l’instrument fut bien vite prouvée. Jack fit tomber le tapis de la table quand il voulut prendre le livre qui était dessus; il attrapa la tête de Frank à la place de son mouchoir, et il cassa son verre quand il voulut pêcher une orange.

«Il est tellement long que je ne puis pas le diriger, s’écria-t-il en riant.

–Ne vous en servez que si vous en avez absolument besoin. Quant au verre cassé, que cela ne vous inquiète pas! C’est tout juste ce qu’il me fallait pour poser mes fils de télégraphe. Restez bien tranquille, j’aurai fini dans moins d’un quart d’heure.»

Et Frank sortit vivement, en laissant son frère fort occupé à rédiger sa dépêche.

«Qu’est-ce qui se passe donc dans le jardin de Mme Minot?» se demanda une vieille fille, sa voisine, en suivant de sa fenêtre les manœuvres extraordinaires de Frank.

Le jeune homme prit d’abord une serpette et fit une assez large ouverture dans la haie qui séparait le jardin de celui de Mme Peck, puis il fit passer par cette ouverture une sorte de câble qu’il fit aboutir, je ne sais trop comment, dans chacune des deux maisons, et enfin il fixa sur ce câble un petit panier couvert qui allait, et venait d’un endroit à l’autre au moyen de toutes sortes de ficelles et de deux poulies. Cela fait, l’ingénieur, satisfait de son œuvre, rentra chez lui en sifflant d’un air de triomphe.

«C’est encore un nouveau tour de ces enfants terribles! Je savais bien que même des jambes cassées ne les arrêteraient pas longtemps,» se dit la vieille fille en le voyant disparaître.

Elle aurait ri aux larmes si elle avait vu tout ce qui voyagea toute la journée dans ce mystérieux petit panier, grâce au grand télégraphe international, c’est ainsi que Frank avait baptisé le câble.

Le premier envoi fut une lettre de Jack, accompagnée d’une grosse orange.

«Ma chère Jane, quel malheur que vous ne puissiez pas venir me voir! Je vais assez bien, mais je suis terriblement fatigué de rester tranquille. Que je voudrais donc vous voir! Frank vient de nous arranger un télégraphe afin que nous puissions nous écrire et nous envoyer toutes sortes de choses. Je ne sais pas comment il s’y est pris; mais, quand vous voudrez m’envoyer quelque chose, vous n’aurez qu’à tirer la ficelle rouge, et ma petite cloche sonnera et je saurai qu’il y a un message en route. Je vous envoie une orange. Aimez-vous les confitures de goyaves? On m’a donné des masses de bonnes choses, nous les partagerons, bien entendu. Adieu.

«JACK.»

Le panier se mit en route pour le cottage et revint au bout d’un quart d’heure avec l’orange.

«Jane est-elle devenue folle?» demanda Jack quand son frère lui apporta la dépêche, le panier et son contenu, une orange.

L’orange semblait vide, mais aussitôt qu’il la prit, elle s’ouvrit. Il en tomba une lettre, deux boules de gomme et un hibou fait avec une noix. Deux brins de paille formaient les pattes, deux taches d’encre les yeux, et le tout faisait si bien la caricature du Dr Whiting, que les deux frères partirent d’un éclat de rire.

«C’est digne de Jane. Elle trouverait moyen de plaisanter, même à l’article de la mort. Voyons ce qu’elle écrit,» fit Jack, en ouvrant un petit billet qui montrait le plus grand mépris des règles de la grammaire et de l’orthographe.

«Mon cher Jack, on me défend de bouger, c’est affreux! Le télégraphe est charmant, nous nous amuserons bien avec. J’aime beaucoup les confitures de goyaves, seulement je n’en ai jamais mangé. Prêtez-moi donc un livre qui parle d’ours, de navires ou de crocodiles. Comme le docteur voulait aller vous voir, j’ai pensé qu’il arriverait plus vite par le télégraphe que par le retour du docteur, bien qu’il m’offrît de s’en charger. Faites-lui bon accueil. Molly Loo m’a dit que la classe était bien triste sans nous. Je l’espère bien.

«Votre amie,

«JANE.»

Jack riposta par l’envoi d’un livre et d’un petit pot de confitures de goyaves qui se répandit malheureusement en chemin, au détriment des Bêtes sauvages de l’Asie et de l’Afrique. Jane envoya immédiatement en change un tout petit chat noir qui sortit du panier en soufflant et en jouant des griffes au grand amusement de Jack. Le petit garçon se creusait la cervelle pour découvrir le moyen de transporter, par leur télégraphe, un gros lapin à lui appartenant, lorsqu’un appel de ses amis revenant de classe délivra Jane de ce cadeau inopportun.

«Voulez-vous les voir? lui demanda Frank qui les regardait de la fenêtre d’un air de condescendance?

–Je crois bien!» s’écria Jack en remettant précipitamment le petit chat par terre, afin qu’aucun œil masculin ne le surprît se livrant à cet amusement de petite fille.

Boum! fit la porte d’entrée. Pan! pan! pan! firent trois paires de bottines le long de l’escalier, et trois grands garçons s’arrêtèrent sur le palier de la porte pour pousser ce cordial «hullo,» qui est l’exclamation usitée en toute occasion par les jeunes Américains.

«Entrez vite, mes amis, je suis enchanté de vous revoir, s’écria le malade, en gesticulant plus que de raison.

Comment allez-vous?

–Avez-vous eu du mal?

–Maître Phips a dit qu’il vous demanderait des dommages et intérêts pour sa palissade cassée.»

En lui disant ces trois bonjours caractéristiques, les visiteurs ôtèrent leurs chapeaux et s’assirent auprès du lit, puis ils jetèrent un regard de côté sur les friandises étalées devant eux.

«Servez-vous, leur dit Jack d’un air affable. On m’a envoyé tant de sucreries que je ne pourrai en voir la fin, si vous ne m’y aidez pas. Allons, courage!»

Aussitôt dit, aussitôt fait. Gustave prit la tarte, Joë les biscuits et Édouard le pain d’épice. Quant aux bonbons, aux fruits et aux petites gaufres qui restaient encore, c’étaient de simples hors-d’œuvre, et cela ne vaut pas la peine d’en parler.

Tout fut débarrassé en un clin d’œil, et Jack s’écria d’un ton de haute satisfaction:

«Revenez demain, messieurs, la même chose vous attendra. Jusqu’à nouvel ordre, on goûtera ici tous les jours à cinq heures. Maintenant, quelles nouvelles apportez-vous?

Cinq .langues d’écoliers s’agitèrent comme de vrais moulins à paroles pendant près d’une demi-heure, et l’on, ne sait quand elles se seraient arrêtées si la petite. sonnette du télégraphe n’eût pas été agitée tout à coup avec une telle force que chacun en sauta sur sa chaise.

«C’est Jane; allez vite voir ce qu’elle veut, Frank. Et vous, messieurs, admirez la nouvelle invention de mon frère,» s’écria Jack.

Un bourrah général accueillit l’ouverture de la dépêche de Jane. C’était un coq en papier dont une des pattes était enveloppée dans du coton rose, un gros paquet de nougat et le petit billet suivant:

«Cher monsieur, j’ai vu entrer tous vos amis et je pense que vous avez du bon temps ensemble. Permettez-moi de vous envoyer le nougat que Molly Loo et Merry viennent de m’apporter. Il y en a tant que je ne pourrais jamais en venir à bout toute seule. Recevez avec, le portrait de Jack Minot. Je voudrais bien pouvoir aller vous trouver!. Aimez-vous le tapioca? Moi je ne peux pas le souffrir.

«A vous à la hâte.

«J.P»

«Ecrivons-lui tous,» proposa Jack.

On alluma la lampe; on prit plumes, encre et papier, et chacun se mit à griffonner, à l’exception de Frank, qui préféra dessiner la catastrophe.

Il est impossible d’imaginer rien de plus comique que ce dessin qui représentait Jack avec une tête de la dimension d’un ballon et Jane cassée en deux morceaux, tandis que les spectateurs étaient faits avec tant de talent et de malice que Gustave avait des jambes de cigogne, Molly Loo des cheveux longs de deux ou trois mètres, et Boo une bouche énorme de laquelle sortait une quantité innombrable de gémissements sous la forme de grands et petitsOo o.

«Je n’ai jamais rien vu de si réussi, s’écria Gustave en tenant le dessin en l’air pour le faire admirer à tout le monde. Voilà le portrait frappant de Joë avec une tache d’encre sur le nez pour montrer comme il était rouge.

–J’aime mieux avoir le nez rouge que des jambes de sauterelle,» grommela Joë sans se douter qu’il venait au même moment de se noircir le bout du nez en se penchant sur son épître.

Après avoir bien ri, chacun lut sa missive personnelle:

«Chère Jane, je suis bien fâché que vous ne puissiez pas être des nôtres. Nous nous amusons beaucoup et Jack est très gai. Laura et Lotty vous font leurs amitiés.

«Dépêchez-vous de guérir.

«GUSTAVE.»

«Chère petite Jane, j’espère que vous êtes bien installée dans votre donjon. Désirez-vous que nous vous donnions une sérénade ce soir? J’espère que vous ne tarderez pas à être remise. Vous nous manquez à tous. Je serais heureux de pouvoir vous aider d’une manière quelconque. Mettez-moi à contribution. Mes amitiés à votre mère.

«Votre ami,

«E.D.»

«Miss Peck,

«Chère madame,

«Je suis heureux de vous dire que nous allons tous bien et j’espère qu’il en est de même pour vous. J’ai donné une raclée à Jem Cox, parce qu’il farfouillait dans votre pupitre. mais vous feriez mieux d’envoyer chercher vos affaires. Vous n’aurez rien à payer pour la palissade, car Jack a dit qu’il s’en chargerait. Nous venons de goûter. Cela me serait égal de me casser la jambe si je devais avoir comme lui tant de bonnes choses et rien à faire.

«Recevez, chère madame, l’assurance de ma considération distinguée.

«Joseph FLINT.»

Joë était très fier de cette lettre dont le commencement et la fin étaient la copie textuelle d’un modèle épistolaire. Ses compagnons lui affirmèrent que Jane en serait exaltée.

«Allons, Jack, à votre tour et dépêchons-nous d’envoyer le tout, car il est l’heure de partir, dit Gustave pendant que Frank mettait les autres lettres dans le panier.

–La mienne est confidenlielle, je ne la montre à personne,» répondit Jack en la cachetant.

Mais Joë lui avait vu mettre le brouillon sous son oreiller: il s’en empara sournoisement et le lut avant que Jack eût pu l’en empêcher.

«Ma chère Jane,

«Je voudrais pouvoir vous envoyer un peu de mon plaisir, car vous devez être bien triste toute seule, mais puisque ce n’est pas possible, je vous envoie seulement mes meilleures amitiés. J’espère que vous tâcherez d’avoir de la patience; c’est ce que je me propose de faire de mon côté, car, ne l’oubliez pas, c’est de notre faute si nous sommes malades, et nous n’avons pas le droit de nous plaindre. Comme les mères sont bonnes, n’est-ce pas? La mienne doit aller vous voir demain pour me rapporter des nouvelles toutes fraîches. Ce petit rond que vous voyez-là est un baiser que je vous envoie pour vous souhaiter une bonne nuit.

«Votre

«JACK.»

«Est-ce assez sentimental, dit Joë en ricanant. Vous avez raison de vous cacher, Jack, ajouta-t-il, car vous êtes en train de devenir un vrai bébé.»

Les jeunes gens ne firent pas chorus avec Joë. Ils blâmèrent d’autant plus son indiscrétion qu’ils virent qu’elle avait chagriné Jack. Après avoir jeté son oreiller au visage de son adversaire, le petit malade avait caché son visage sous ses couvertures.

Ce projectile d’un nouveau genre faillit atteindre Mme Minot, qui entrait juste alors avec un plateau sur lequel était le thé de son malade.

Les écoliers s’empressèrent de partir, et Joë faillit même dégringoler au bas de l’escalier dans sa précipitation pour échapper à la poursuite de Frank, blessé comme Jack de son procédé.

«Restez ici Frank, lui cria sa mère. Que s’est-il passé?


CE PROJECTILE D’UN NOUVEAU GENRE FAILLIT ATTEINDRE Mme MINOT.

–On a un peu taquiné Jack, c’est tout. Voyons, frère, ne vous fâchez pas; Joë manque de délicatesse. Il n’avait pas de mauvaises intentions, et il n’est pas en somme allé trop loin, avouez-le! dit Frank pour apaiser le malade.

–Je vous avais tant recommandé de ne pas le fatiguer! Ces grands garçons ont été trop bruyants, trop tapageurs. Mais aussi je n’aurai pas dû le quitter, dit Mme Minot qui essayait en vain d’embrasser la tête blonde de son fils, qu’il avait si bien cachée qu’on apercevait plus que le bout d’une oreille cramoisie.

–Il s’est beaucoup amusé, et tout serait allé comme sur des roulettes si Joë ne l’avait pas taquiné à cause de Jane! Ah! voilà Joë qui reçoit sa punition. Je savais bien que Gustave et Édouard me remplaceraient,» s’écria Frank en s’approchant de la fenêtre pour voir la cause des cris et des rires qu’on entendait dans la cour.

Jack découvrit sa tête pour demander avec intérêt:

«Qu’est-ce qu’ils lui font?

–Ils le roulent dans la neige. Entendez-vous ces hurlements?

–C’est bien fait,» murmura Jack.

Un gémissement un peu plus accentué de Joë ayant amené devant les yeux de Jack la vision d’un agréable mélange d’oreilles frottées de neige et de taloches, il partit d’un éclat de rire, qu’il se reprocha toutefois aussitôt

«Frank, dit-il à son frère, courez vite les arrêter, je n’en veux plus à Joë. Cependant, dites-lui bien que c’était un vilain tour à me jouer. Dépêchez-vous. Gustave est si fort, qu’il ne se doute pas comme il peut faire mal quand il frappe.»

Frank partit en courant, et Jack conta ses peines à sa mère qui l’écouta avec sympathie, et ne vit rien à blâmer dans son affectueuse petite lettre.

«N’est-ce pas, mère, que ce n’est pas ridicule d’aimer Jane? Elle est si drôle et si gentille! Elle tâche d’être très sage; elle m’aime bien et je ne veux pas avoir honte de mes amis, même si l’on s’en moque, s’écria Jack avec animation.

–J’aime beaucoup mieux vous voir dans la compagnie d’une gentille petite fille que dans celle de garçons moins bons que vous, plus grands aussi et plus forts.

–Ce n’est pas cela que je veux vous dire. Je suis assez fort pour me défendre, interrompit le petit garçon en montrant avec fierté ses biceps développés et sa large poitrine. Regardez, mère, je renverserais bien vite Joë si j’étais debout. C’est pour cela que c’est lâche à lui de m’insulter quand il me voit au lit, incapable de me défendre.»

Mme Minot avait grande envie de rire de l’indignation de Jack, mais elle se retint pour ne pas le blesser. Heureusement la cloche du télégraphe vint à sonner, et il fallut courir à la fenêtre.

Dans son envie de briller aux yeux des écoliers, Jane envoyait un grand bonnet pointu en flanelle rouge, qui avait été fait jadis pour un déguisement, et elle y avait joint les vers suivants, car versifier plus ou moins bien, c’était là un de ses grands talents.

«Quand vient la nuit,

Quand vient la lune,

Cesse tout bruit,

Toute infortune.

Chacun s’endort

Dans un doux rêve

Et sans effort

La nuit s’achève.

«Dans cet espoir

Bien vite on souffle

Sur son bougeoir

De tout son souffle.

Or donc ce soir

Voilà pour Jack

Monsieur de Crac

Un éteignoir.»

«Si seulement Joë était là! Ce n’est pas lui qui saurait en faire autant, dit Jack. Il faudra encore envoyer une dépêche à Jane. Mère, donnez-lui quelque chose de bon à manger, car elle déteste le tapioca.»

Le dernier envoi du grand télégraphe international ce jour-là fut donc une pomme cuite et un muffin brûlant avec les meilleurs compliments de J.M.


CHAPITRE IV
L’HÔPITAL NUMÉRO2

Table des matières

L’hôpital no2était moins gai que l’autre, car, ne pouvant pas faire trêve aux travaux qui les faisaient vivre, Mme Peck était très occupée, et Jane n’avait pour se distraire que de courtes visites de ses compagnes et les jeux qu’elle inventait elle-même. Elle avait heureusement beaucoup d’imagination et un grand fond de gaieté naturelle, mais cette immobilité absolue était un véritable supplice pour une enfant aussi active, et bientôt cette situation lui devint intolérable. Cependant, le moindre mouvement et le moindre essai de se lever lui occasionnaient des douleurs tellement vives, qu’après ses tentatives il lui fallait reprendre sa position première. Le médecin ne paraissait pas rassuré, et la pauvre Mme Peck commençait à avoir des craintes sérieuses; mais Jane ne se rendait pas compte de la gravité du mal qu’elle s’était fait en voulant répondre à une bravade insensée.

Le télégraphe fut pour elle une grande source de distractions. Les deux amis se livrèrent, pendant quelques jours, à une correspondance des plus actives et à un échange continuel de denrées en tout genre; mais cet amusement même finit par devenir monotone. Ils. n’avaient pas grand’chose à se dire une fois les bulletins de santé échangés, et peu à peu les voyages du panier se ralentirent et finirent par cesser presque complètement.

Les pauvres enfants ne pouvaient pas lire toute la journée; ils avaient bientôt épuisé tous leurs jeux, et, comme leurs amis ne venaient les voir que pendant les heures de récréation, ils s’ennuyaient tant qu’au bout d’une quinzaine de jours, ils en étaient tout pâlis et énervés.

«Jane se rend malade, madame; à force de s’agiter, elle se donne la fièvre et je ne sais vraiment que faire pour la distraire. Toutes sortes de choses, auxquelles elle ne faisait pas attention autrefois, lui portent maintenant sur les nerfs. Il n’y a pas jusqu’au papier qui tapisse la chambre qui ne lui déplaise! Elle prétend que les dessins ressemblent à des araignées et que cela lui fait mal aux yeux. Je ne peux pas la mettre ailleurs et je ne suis pas assez riche pour faire poser d’autre papier. Pauvre petite! J’ai peur qu’elle n’ait de longs jours de tristesse en perspective.»

Mme Peck parlait ainsi à demi-voix à sa voisine, Mme Minot. Les deux mères étaient inquiètes de l’état de leurs enfants, et leur douleur commune les rapprochait. Tout en écoutant la mère de Jane, Mme Minot examinait la chambre où elle se trouvait et comprenait parfaitement que la petite malade eût de la peine à s’y trouver bien. Il régnait cependant une propreté minutieuse, mais c’était si pauvrement meublé qu’il n’y avait que les objets les plus indispensables. Pas une gravure autour de soi, pas un ornement sur la cheminée! Quant au papier, il était d’un brun sombre avec des dessins noirs qui, en effet, ressemblaient assez à d’énormes araignées, et qui auraient agacé bien vite des malades plus âgés et plus raisonnables que Jane.

Jane était couchée sur la chaise longue prêtée par le docteur, qui pouvait à volonté s’élever ou s’abaisser; mais l’enfant, toujours étendue tout de son long, avait à peine gagné quelques centimètres. Un oreiller de crin excessivement mince était tout ce qu’elle pouvait supporter sous sa tête. Ce jour-là, l’ennui l’avait endormie. Elle était bien jolie ainsi, avec ses longs cils noirs formant une ombre sur ses joues rougies par la fièvre, et ses cheveux bouclés cachant à demi sa figure appuyée contre sa petite main. On eût dit une fleur exotique dans cette triste chambre.

Plusieurs petits détails prouvaient combien elle avait de goût et de sentiment artistique: un ruban rouge relevait ses cheveux; un châle aux vives couleurs, quoique fané, couvrait son lit; et tous les cadeaux qu’on lui avait faits depuis sa maladie étaient soigneusement rangés sur une table auprès d’elle, côte à côte avec les rares bijoux qu’elle possédait. Il y avait quelque chose de si pathétique dans ces efforts d’enfant pour embellir sa pauvre demeure, que Mme Minot en fut touchée jusqu’aux larmes.

«Courage, chère madame Peck! lui dit-elle en lui tendant la main. Il faudra nous aider mutuellement pendant ce temps d’épreuves.

–Ah! madame, avec des amis comme vous je ne devrais pas avoir le droit de me plaindre; mais j’ai le cœur brisé de voir la vie de ma pauvre Jane gâtée peut-être à jamais!

–Ne dites pas cela; c’est même mal de le penser. Pourquoi désespérer? Tout est possible avec une jeunesse et une santé comme celles de Jane. Elle se remettra avec le temps, j’en suis convaincue. En attendant, rendons-la heureuse, c’est l’essentiel. Nous allons commencer par lui faire une surprise qui lui plaira.»

Tout en parlant, Mme Minot disposait autour de la petite fille tout ce qu’elle lui avait apporté. Puis elle partit en disant à sa voisine:

«Ne vous découragez pas; il vient de me venir une idée qui nous fera grand bien à tous, si je puis la mettre à exécution.»

Jane se réveilla presque aussitôt. Quel ne fut pas son étonnement en ouvrant languissamment les yeux, de voir devant elle, à la place des araignées noires, une jolie et grande image représentant une très gentille petite fille, prenant sa première leçon de danse, tandis que son maître de danse jouait du violon, et que sa mère, une aimable dame en robe jaune couverte de dentelles, la regardait d’un air d’approbation.

«Oh! que c’est joli! s’écria Jane. D’où cela vient-il? ajouta-t-elle en regardant les autres images, car il y en avait quatre encore: une chasse à l’éléphant, un navire aux voiles étendues, une cavalcade et un bal, qui garnissaient et égayaient les murailles.

–C’est la bonne fée qui ne vient jamais ici les mains vides, qui vous les a apportées, répondit sa mère. Tournez un peu la tête, ma chérie, et vous verrez encore d’autres trésors.»

Elle lui montra du doigt une rose épanouie, une grosse grappe de raisin et une jolie petite robe de chambre.

Jane battit des mains avec enthousiasme. Elle prit tous les objets les uns après les autres, et les examina sous toutes les faces.

Peu après arrivèrent Merry et Molly, avec Boo, bien entendu, qui trottait sur les talons de sa sœur comme un petit chien fidèle. La joie fut au complet. On se livra à tous les plaisirs imaginables: on essaya la robe; on goûta les raisins, on admira la rose, et on étudia chacune des images comme de véritables œuvres d’art.

«Cela a été une très bonne idée de couvrir cet affreux papier avec ces amusantes images, dit Merry. A votre place, j’en mettrais tout autour de la chambre.

–Cela me fait penser, s’écria Molly, que j’ai un gros paquet de gravures de modes que ma tante m’a données. Il n’y a rien de plus cocasse! Je les regarde souvent les jours de pluie pour me désennuyer. Je vais aller les chercher, nous les accrocherons un peu partout, et nous pourrons en faire aussi des poupées en papier.»

Molly partit précipitamment, suivie de loin par son petit frère, qui était dans la désolation lorsqu’il la perdait de vue un seul instant. Elle revint bientôt avec un gros paquet sous le bras, et les petites filles poussèrent de grands éclats de rire en examinant ces costumes d’un autre temps. Elles fixèrent contre le mur toute une procession de dames poudrées et frisées, avec des paniers et des robes à queue et des toilettes impossibles.

«Cette mariée est ravissante avec son voile et sa robe couverte de fleurs d’oranger, dit Jane quand ce fut fini.

–Moi, j’aime mieux les éléphants, s’écria Molly, qui montait sur tous les chevaux et même sur toutes les vaches qu’elle rencontrait, qui possédait neuf chats et n’avait peur de rien. Je donnerais je ne sais quoi pour assister à une chasse pareille.

–La leçon de danse est bien plus jolie, dit Merry. Regardez donc ces grandes fenêtres, ces chaises dorées et ces beaux personnages! Oh! que j’aimerais vivre dans un château pareil!»

Elle était très romanesque, et la vieille ferme qu’elle habitait ne répondait guère à ses idées de luxe et d’élégance.

«Ce vaisseau me fait envie, dit à son tour Mme Peck. Je regrette souvent mon pays, et je voudrais bien pouvoir y retourner un jour!»

Elle ajouta aussitôt comme si elle se reprochait ce souhait:

«Ce navire me rappelle ceux que je voyais partir autrefois pour l’Inde. J’ai bien failli y aller moi-même avec une dame qui se rendait à Siam; mais, au lieu de cela, je suis restée avec sa sœur qui allait au Canada, et c’est comme cela que je suis venue ici.

–Moi, je voudrais aller partout! s’écria Molly Loo, l’amie de tous les animaux maltraités et de tous les enfants abandonnés. J’irais dans le pays où les gens jettent leurs enfants aux crocodiles; je les repêcherais et je les élèverais; je tiendrais une école, et, quand mes élèves seraient grands, je fonderais une ville où il y aurait de bonnes maisons pour tout le monde.

–Il n’est pas besoin d’aller si loin pour trouver des enfants à élever, dit Mme Peck, on en voit dans toutes les grandes villes. C’est une œuvre à faire que l’on trouve partout, si l’on est capable de l’accomplir.

–Je voudrais qu’il y eût ici beaucoup d’enfants perdus! Ah! que j’aimerais à m’en aller par les rues avec des paniers pleins de provisions pour leur donner de bons repas! s’écria Molly, toute prête à se lancer dans cette voie nouvelle.

–Si nous fondions une société de secours pour les abandonnés! proposa Merry.

–C’est une idée lumineuse, s’écria Jane. Nous n’y admettrons pas les garçons, et ce sera une société secrète. Nous aurons des insignes et des mots de passe. Ce sera très amusant. Si nous avions seulement de petites sauvages à civiliser!

–Ce n’est pas bien difficile à trouver, lui dit sa mère en lui faisant un petit signe de tête. Je vous en montrerai une tout de suite, si vous voulez, et vous pourrez vous mettre à l’œuvre immédiatement. Convertissez-la en une petite fille douce et obéissante. Cela vous donnera de l’ouvrage pour quelque temps.

–C’est de moi que vous voulez parler, petite mère? Eh bien, vous avez raison, je commencerai par moi. J’y travaillerai. Je vais devenir si sage que personne ne me reconnaîtra plus. Dans les livres, les enfants malades deviennent toujours des petits modèles. Nous allons voir si c’est la même chose dans la réalité.»

Jane prit un si drôle d’air de componction, que ses amies se mirent à rire; puis elles demandèrent quel serait leur emploi.

«Vous, Merry, répondit Mme Peck, vous pourriez venir en aide à votre mère et donner le bon exemple à vos frères. Vous êtes fille unique. Une petite personne intelligente, dans ces conditions-là, fait assez généralement tout ce qu’elle veut de ses frères, surtout lorsqu’elle pense à embellir les lieux qui l’entourent, au lieu de rêver des châteaux qu’elle ne peut avoir.»

Merry rougit, mais elle accueillit de bonne grâce ce. reproche, se promit de ne plus le mériter et fut toute surprise, après quelques minutes de réflexion, de se sentir tant de choses à faire.

«Par où faut-il commencer? demanda Molly, je suis prête. A côté de miss Bat, des crocodiles même ne me feraient pas peur.

–Eh bien, ma chère, vous n’avez pas loin à aller pour trouver un petit garçon aussi sauvage que vous pouvez en désirer un,» dit Mme Peck en jetant un regard sur Boo, qui était assis par terre et regardait sa sœur avec de grands yeux effrayés du terrible mot de crocodiles qu’elle venait de prononcer.

Il était enrhumé et n’avait ni mouchoir ni fichu; ses petites mains, plus ou moins propres, étaient couvertes d’engelures, ses habits étaient déchirés et ses cheveux bouclés n’avaient pas eu commerce avec le peigne depuis plusieurs jours.

«Oui, je vois bien, madame, dit Molly toute confuse. Il est négligé. Je tâche bien de le tenir propre, mais j’oublie souvent; et cela l’ennuie tant que quelquefois je. n’ai pas. le courage de le contraindre à se laisser faire. Miss Bat n’y fait jamais attention et papa se met à rire, quand je lui en parle.»

La pauvre Molly s’efforça en vain de remédier aux choses en saisissant Boo par le bras et en l’époussetant des pieds à la tête avec son mouchoir, puis en lui tirant les cheveux comme un vrai sonneur de cloches, et enfin en le laissant retomber à terre, en poussant ce cri de désespoir: ;

«C’est vrai, nous sommes deux sauvages, et personne au monde ne peut nous sauver si je ne m’en charge pas.»

C’était assez vrai, malheureusement. Le père de Molly était un meunier absorbé par ses affaires et ne s’occupant que de ses moulins. Miss Bat, sa gouvernante, était vieille et paresseuse, de sorte qu’après s’être occupée des enfants pendant plusieurs années, elle se reposait tranquillement et n’en prenait qu’à son aise. Molly commençait à comprendre que bien des choses allaient de travers chez elle, et elle devenait assez raisonnable pour en avoir honte; mais jusque-là elle n’avait encore rien fait d’autre que d’être bonne pour son petit frère.

«Vous y arriverez avec quelques efforts, lui dit Mme Peck avec bonté. Et maintenant que vous avez toutes les trois votre mission, nous allons voir comment vous la remplirez. Ce sera une société secrète, puisque vous le désirez, et nous nous réunirons une fois par semaine pour en causer. Je suis sûre que vous allez accomplir des choses merveilleuses.

–Nous ne commencerons qu’après Noël, répondit Jane. Jusque-là, nous avons tant à faire que nous ne pouvons penser à rien de plus. N’en parlez à personne, mesdemoiselles, vous entendez. Notre première réunion aura lieu dans la première semaine de janvier.»

La chose fut décidée. N’était-ce pas toujours Jane qui décidait tout?

«Il me semble que je suis ’à un "de ces bals masqués dont on parle tant, ajouta-t-elle en passant en revue toute sa galerie de costumes.

–A propos de bal, n’est-ce pas désolant que nous ne dansions pas cette année?» soupira Merry, pendant que les petites filles s’amusaient à découper des images et à mettre les têtes des unes sur les corps des autres.

Cela produisait des résultats assez comiques, mais nous ne conseillons à personne de les imiter; c’est un procédé qui n’a d’autre résultat que de détraquer à jamais les poupées.

«Nous ne voulons ni danser ni nous amuser d’aucune façon, aussi longtemps que vous et Jack ne pourrez être des nôtres, dit Molly.

–Oh! moi, dit Jane, je serai guérie dans quinze jours; mais il faudra plus longtemps que cela pour remettre la pauvre jambe de Jack.»

Elle jeta un regard d’envie sur la danseuse attachée à la muraille. Elle adorait la danse. Hélas! elle ne soupçonnait pas combien il se passerait de temps avant qu’elle pût se livrer à son amusement favori.

–Si nous en donnions l’idée à Jack, s’écria la rieuse Molly. Envoyons-lui quelques-unes de ces belles dames, en lui disant qu’elles se proposent d’assister à son bal du jour de Noël.»

La motion fut accueillie avec acclamation.

On ajusta une tête coiffée d’un chapeau vert à une dame en jaune, assise dans un traîneau. La dame qui l’accompagnait, vêtue d’une robe de velours, d’une pelisse et d’un boa d’hermine, reçut une tête de mariée chargée de fleurs d’oranger, et ces chefs-d’œuvre furent expédiés par le télégraphe avec cette inscription sortant de leurs bouches:

«Miss Laura et Miss Lotty Burton demandent à être invitées au bal de Noël de Mme Minot.»

C’était une petite méchanceté de la part de Jane, car elle savait combien Jack aimait les gentilles petites sœurs de Gustave, dont les allures douces et timides faisaient le plus grand contraste avec les étourderies de Jane.

Aucune réponse n’arrivant, les trois amies avaient presque oublié leur plaisanterie en jouant aux mots avec des lettres mobiles, lorsque la sonnette du télégraphe retentit.

Le panier arriva lourdement chargé. Un rouleau de papiers de nuances variées était lié après l’anse, et l’intérieur contenait une grande boîte de perles de toutes couleurs, quelques feuilles de carton mince, un paquet de faveurs, un cornet vert et or pour servir de modèle, une pelote de gros fil, quelques fortes aiguilles et un billet de Mme Minot ainsi conçu:

«Chère petite Jane, j’ai l’intention de faire pour Noël un magnifique arbre de Noël, afin que tout le monde puisse en profiter, même les malades. Vos belles amies de carton seront les bien venues. Voudrez-vous me prêter votre concours? Je vous envoie de quoi faire des cornets de bonbons et des colliers de perles. Cela fera un très bon effet sur l’arbre, et les petites filles accueilleront bien les colliers, soit pour leur propre compte, soit pour leurs poupées. Faites-moi savoir s’il vous manque quelque chose.

«A vous,

ANNA MINOT.»

«Elle a compris que Jane avait besoin de distraction et d’occupation; que Dieu répande ses bénédictions sur elle!» pensa Mme Peck lorsqu’elle vit le ravissement de Jane, et quelque chose de plus brillant que les plus brillantes perles de Mme Minot tomba de ses yeux sur l’ouvrage qu’elle tenait.

De joyeux cris accueillirent l’ouverture de la boîte de perles. Il y eut de grandes discussions pour savoir qu’elles étaient les couleurs les mieux assorties et celles qui faisaient le plus d’effet. Puis on se mit à l’ouvrage. Jane ne pouvait refuser à ses amies de l’aider, et bientôt trois colliers brillaient sur trois petites poitrines, et chacune admirait en conscience son propre ouvrage.

Merry s’écria:

«Je ne demanderais pas mieux que de me casser quelque chose, si je devais avoir toujours d’aussi jolies choses à faire.»

Elle mit à regret son aiguille sur la pelote. Il était temps de partir, et ses devoirs de chaque jour lui paraissaient encore plus déplaisants après ce plaisir inattendu.

«Et moi aussi, dit Molly. Oh! Jane, croyez-vous que Mme Minot vous permettra de remplir les cornets de bonbons quand ils seront faits. Je serai si heureuse de vous aider. Noubliez pas de m’envoyer chercher, si elle vous le permet, ajouta-t-elle en se tordant le cou comme un petit pigeon pour mieux juger de l’effet de son collier rouge et or sur sa robe brune.

–Je crois que ce ne serait pas prudent, dit Jane d’un air important. Vous aimez trop les bonbons, et Boo serait encore moins possible dans ce rôle que vous.»

Cette mention du petit garçon le fit chercher. Il avait disparu, mais on finit par le découvrir dans un coin, très occupé à cirer le parquet avec le mouchoir de sa sœur et un peu d’huile provenant de la machine à coudre de Mme Peck.


DE JOYEUX CRIS ACCUEILLIRENT L’OUVERTURE DE LA BOITE DE PERLES.

On l’arracha de force à cette agréable occupation et on l’emporta tout poissé d’huile et poussant des hurlements désespérés.

Jane resta seule, mais sa solitude ne lui pesait plus. Elle se mit gaiement à l’œuvre et chanta comme un heureux petit chardonneret en cage, tout en collant ses papiers sur son carton ou en confectionnant avec ses perles les bijoux les plus variés.

Mme Minot avait réussi à égayer les deux prisonniers car Jack n’était pas moins occupé de son côté à un ouvrage analogue.

Pulsuz fraqment bitdi.

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15 yanvar 2025
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4064066330316
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