Kitabı oxu: «Les jeunes filles de Quinnebasset»
Jacques Lermont
Les jeunes filles de Quinnebasset

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316686
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
I
II
III
CHAPITRE V
L’ARDOISE DE M me FAGG
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
L’ARDOISE DE M me FAGG
II
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
CHAPITRE XII
II
CHAPITRE XIII
I
II
III
IV
V
VI
CHAPITRE XIV
LE JOURNAL D’ÉMILIE
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
II
III
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
L’ARDOISE DE M me FAGG
II
III
IV
V
VI
CHAPITRE XIX
L’ARDOISE DE M me FAGG
CHAPITRE XX
L’ARDOISE DE Mme FAGG.
CONCLUSION
L’ARDOISE DE M me FAGG.

CHAPITRE PREMIER
Table des matières
LA PETITE-FILLE DU CAPITAINE HOWE
La nuit s’annonçait aussi orageuse que les précédentes. Pas une étoile au ciel couvert de nuages menaçants; le vent hurlait et grondait au loin, et de larges gouttes de pluie commençaient déjà à tomber. Tous les volets de la maison du capitaine Howe se mirent à battre, comme poussés par une main invisible, et le maître du logis quitta son grand fauteuil au coin du feu pour aller les assujettir solidement
«Voilà encore une tempête qui se prépare, dit-il à sa femme lorsqu’il revint à sa place. Si cela continue, nous aurons pour sûr une inondation; il y a des années que je n’ai vu un hiver aussi pluvieux!»
Mme Howe fronça le sourcil. Elle avait annoncé, tout l’été, un hiver sec et rigoureux, et, comme elle avait la prétention d’être infaillible, il lui déplaisait d’avouer qu’elle avait pu se tromper, même pour une chose aussi insignifiante.
«Quel affreux temps pour les voyageurs! ajouta le capitaine en bourrant sa pipe; heureusement nous n’attendons personne ce soir.
— Qui voudriez-vous donc attendre? demanda sa femme d’un ton aigre-doux qui lui était habituel; personne que je sache ne nous a annoncé sa visite.»
Ce fut au tour du capitaine à garder le silence; il tirait régulièrement de grandes bouffées de tabac de sa pipe et tenait ses yeux fixés sur la flamme qui dansait capricieusement dans le foyer. Ses pensées étaient ailleurs. Il cherchait un biais pour les communiquer à sa femme; mais, jusque-là, ses ouvertures n’avaient pas eu un grand succès. Ce n’était pas un diplomate que le capitaine Howe, et sa femme, toute petite et menue qu’elle était, lui inspirait une certaine frayeur.
Le habitants du village de Quinnebasset n’avaient jamais compris pourquoi il s’était remarié. Sa seconde femme ressemblait si peu à la première; mais ils avaient été amis d’enfance, et le brave homme la voyait toujours avec ses yeux d’autrefois. Il se laissait un peu mener par le bout du nez, comme disaient ses vieux amis, et il croyait de bonne foi qu’elle lui était bien supérieure en tout et pour tout.
Il n’y avait pas de lumière dans la chambre qu’occupaient les deux vieillards. Mme Howe, qui était plus qu’économe, estimant que, pour tricoter et fumer, il était inutile de brûler de l’huile; mais, à la lueur vacillante du feu de bois, on distinguait parfaitement le vieux couple assis de chaque côté de la cheminée. Mme Howe, qui avait été d’une beauté remarquable dans sa jeunesse, était encore jolie avec ses traits fins et réguliers, et ses joues roses, sous ses cheveux blancs coiffés d’un grand bonnet de dentelle. Auprès d’elle le capitaine semblait un colosse; c’était un homme aux formes athlétiques, gros à proportion depuis qu’il avait pris de l’âge. Il n’avait jamais été beau, et sa robe de chambre à grands ramages, sa tête chauve, ne l’embellissaient pas, non plus que son teint bronzé par son ancien métier de marin; mais il y avait tant de bonté dans ses yeux bleus et dans son sourire, que sa laideur était plus sympathique que la beauté de sa femme.
Huit heures sonnèrent à la grande horloge qui avait vu se succéder tant de générations dans la vieille maison.
«Déjà huit heures, reprit le capitaine; je ne comprends pas que Charles ne soit pas encore revenu.
— Où l’avez-vous donc envoyé ? demanda Mme Howe.
— Chercher les lettres.
— La diligence n’est pas encore passée.
— Vous croyez?
— J’en suis sûre. C’est le mauvais temps qui l’aura retardée, écoutez cette bourrasque; mais de qui attendez-vous donc des nouvelles?
— De Frédéric.»
Frédéric était le plus jeune des cinq fils du capitaine. Mme Howe, seconde du nom, n’avait point d’enfants et ne professait pas pour ses beaux-fils une bien tendre affection.
«Il y a à peine huit jours que vous avez reçu une lettre de lui,» dit-elle froidement.
A cette époque, et à la campagne surtout, on ne s’écrivait pas aussi souvent que de nos jours.
«Vous devez bien penser que, dans les circonstances pénibles où se trouve Frédéric, il me tarde de savoir quelle résolution il a prise, dit le capitaine avec une nuance de reproche dans la voix.
— De quelles circonstances pénibles voulez-vous parler? lui demanda sa femme en comptant les mailles de son tricot avec autant de calme que s’il se fût agi d’un étranger. J’ai lu sa lettre; mais il écrit toujours si illigiblement que je n’y ai rien compris.
— On dit illisiblement,» murmura le capitaine aussi doucement qu’il put pour ne pas la froisser. Les fautes de langage de Mme Howe étaient proverbiales dans Quinnebasset, son éducation première ayant été fort négligée, et son mari croyait de son devoir de l’en reprendre de temps à autre.
— Illisiblement, si vous le voulez, dit-elle en levant les épaules; ce qu’il y a de certain, c’est que ses lettres sont toujours impossibles à lire. Eh bien, qu’est-ce qu’il disait?
— Qu’il a eu des revers de fortune, et qu’il pensait à quitter Boston.
— Comment encore! mais c’est une véritable pierre qui roule que ce garçon-là ; cela ne m’étonne pas qu’il soit toujours si nécessiteux!»
M. Howe tisonna le feu avec impatience. Il lui arrivait assez fréquemment d’appeler son fils «pierre qui roule»; mais, dans la bouche de sa femme, cette expression prenait une tout autre signification.
«Combien a-t-il d’enfants? demanda Mme Howe, je ne m’en souviens jamais.
— Il en a quatre, deux garçons et deux filles.
— C’est une lourde charge avec une femme empêtrée comme est la sienne.
— Je vous assure, ma chère amie, que cette pauvre Caroline ne manque pas de courage; mais elle a une santé si délicate...
— Oui, je les connais, ces santés délicates, interrompit Mme Howe d’un ton de souverain mépris. Caroline est tout bonnement une malade imaginative; avec une femme énergique à ses côtés, un homme peut se tirer d’affaire dans les circonstances les plus difficiles.
— Pauvre Frédéric! (et le capitaine poussa un gros soupir), le voilà obligé de recommencer sa carrière.
— Il doit y être habitué depuis le temps que cela lui arrive, dit Mme Howe sans l’ombre de commisération pour le benjamin de son mari. S’il va chercher fortune dans le Far-West, comme c’est plus que probable, puisque c’est la grande ressource des gens qui ne réussissent nulle part, que deviendront sa femme et ses enfants? Ils iront sans doute vivre chez les parents de sa femme?
— Vous savez que Caroline a perdu son père et sa mère; il ne lui reste que des frères qui ne se soucieront peut-être pas d’en prendre la charge. Vous souvenez-vous qu’il a été question, l’an passé, de nous confier l’aînée des filles?
— Pas le moins du monde; vous ne m’aviez pas fait l’honneur de me consulter à ce sujet, car je n’oublie rien de ce qui m’a été dit.
— Aïe! pensa le capitaine, j’ai fait fausse route.
— Quel âge a-t-elle, cette petite? lui demanda sa femme.
— Émilie? elle doit avoir quelque chose comme quatorze ans; il est temps de s’occuper sérieusement de son éducation. Quand elle était ici avec ses parents, il y a une dizaine d’années, un peu avant notre mariage, c’était une drôle de petite créature, vive comme la poudre, et qui vous avait des réparties très fines; jolie en outre, ce qui n’est pas étonnant. Elle était bien amusante, et je suis sûr que vous l’auriez aimée tout de suite si vous l’aviez vue.»
Ce n’était pas probable, Mme Howe enveloppant dans une même antipathie les enfants et les animaux.
«Je ne l’ai pas revue depuis, continuait le capitaine; je serais curieux de savoir ce qu’elle est devenue. Somme toute, il n’y aurait rien d’impossible à ce que Frédéric nous l’envoyât; ma foi, je n’en serais pas fâché ; sa présence nous égayerait, n’est-ce pas, Eunice?»
Pas d’autre réponse que le cliquetis des aiguilles à tricoter de Mme Howe, dont le bruit se succédait aussi régulier que le tic-tac de la vieille horloge; mais, si le capitaine avait levé les yeux sur sa femme, il aurait vu des lèvres serrées qui ne présageaient rien de bon.
«Notre maison est un peu vide, dit-il, et nous pourrions, sans nous gêner, abriter toute la famille de mon fils; mais je ne vous en demande pas tant; une petite place pour Émilie, et je serai content.»
Clic-clac, clic-clac, faisaient les aiguilles en se heurtant; tic-tac, tic-tac, disait le balancier de l’horloge; hou, hou, hou!... répondait le vent au dehors... Quant à espérer recevoir de Mme Howe un seul mot, c’était autre chose. Non pas qu’elle fût sourde; mais il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, dit le proverbe, et, chaque fois que quelque chose lui déplaisait, elle gardait un silence obstiné pour bien marquer son mécontentement.
«A l’âge d’Émilie, ajouta encore son mari pour l’amadouer, une fillette n’est pas gênante; elle peut rendre une foule de petits services, coudre, s’occuper du ménage, faire des commissions, etc. Si mon fils se décidait à nous l’envoyer, vous seriez la première à vous en féliciter, j’en suis sûr.»
Peine perdue, Mme Howe restait muette. De guerre lasse, le capitaine prit les pincettes et se mit à arranger ou plutôt à défaire le feu. C’était une manie chez lui; régulièrement, tous les soirs, à huit heures sonnantes, il l’éteignait presque complètement, afin, disait-il, d’avoir de la braise pour le lendemain matin et d’économiser du temps et de la peine; puis, sur les ruines de ce premier feu, il remettait du menu bois et des bûches nouvelles qui duraient tout le reste de la soirée. Il était si préoccupé ce soir-là qu’il le laissa s’éteindre, et la chambre se trouva tout d’un coup dans l’obscurité la plus complète.
«Nous allons être obligés d’allumer la lampe maintenant, » grommela Mme Howe en cherchant une allumette à tâtons. Mais, avant qu’elle l’eût trouvée, on entendit un bruit de roues et de grands claquements de fouet; c’était la diligence qui arrivait.
Au lieu de continuer sa route comme à l’ordinaire, la lourde voiture s’arrêta devant la maison du capitaine Howe, et le conducteur cria d’une voix de stentor:
«Holà ! hé ! capitaine, il n’y a donc personne chez vous?
— On y va, on y va,» répondit Mme Howe, achevant d’allumer sa lampe, tandis que son mari se levait précipitamment.
Il savait bien ce que signifiait cet arrêt; il ne le savait même que trop, car il n’était pas sans inquiétude sur la manière dont sa femme prendrait la chose. N’avait-il pas répondu à la dernière lettre de son fils: «N’oubliez pas que je suis prêt à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour vous venir en aide.» Evidemment, ce n’était pas lui dire en toutes lettres: «Envoyez-moi Émilie si cela vous convient;» mais le bon vieux monsieur était sûr, au fond du cœur, que son fils le comprendrait à demi-mot, et que l’arrivée de l’enfant suivrait de près la réception de sa lettre. Le courage lui avait manqué pour avertir sa femme de ce qu’il avait fait. Peut-être aussi attendait-il la réponse de son fils pour lui en parler; mais, cette réponse n’arrivant pas, il avait jugé bon de «préparer les voies». De là cette conversation qu’il venait d’avoir avec Mme Howe, laquelle, il faut l’avouer, était déjà loin de l’esprit de cette dernière. Elle était à cent lieues de supposer que cette petite-fille qu’elle ne connaissait pas pouvait lui arriver ainsi sans avertissement préalable, et, quand elle vit sur le seuil de la porte une fillette si mince et si mignonne qu’on lui eût donné dix ans au plus, quoiqu’elle en eût bien près de quatorze, elle crut à une erreur de la part du conducteur.
«Vous vous trompez, mon enfant, lui dit-elle en faisant un mouvement en arrière; c’est ici la maison du capitaine Howe. Qui cherchez-vous dans le village?
— Je suis Émilie Howe, répondit une petite voix toute tremblante d’émotion. Papa m’avait dit qu’il avait écrit à grand-père et que vous m’attendiez...
— Ah!» fit Mme Howe, et ce fut tout. Pas un mot de bienvenue, pas un baiser pour la petite-fille de son mari, qui restait interdite et frissonnante sous cet accueil inhospitalier comme sous une douche d’eau glacée. Toute l’attention de la vieille dame semblait s’être concentrée sur la grosse malle que le conducteur s’apprêtait à déposer au milieu du corridor.
«PAPA M’AVAIT DIT QUE VOUS M’ATTENDIEZ.»

«Pas là ! pas là ! s’écria-t-elle; mettez cela dans un coin, que nous n’en soyons pas embarrassés.»
Le capitaine arriva enfin clopin-clopant; ses rhumatismes le rendaient boiteux, et il ne pouvait marcher sans sa béquille qu’il avait eu grand’peine à retrouver dans l’obscurité.
«Où est ma petite Émilie?» disait-il en lui tendant les bras; et il l’embrassa si tendrement que celle-ci, qui n’avait gardé qu’un très vague souvenir de lui, et qui, depuis quelques minutes, envisageait avec terreur la perspective d’un second accueil semblable au premier, se sentit aussitôt rassurée.
«Venez vite vous chauffer, ma chérie; vous devez être à moitié gelée après ce long voyage par un si vilain temps. Entrez. Mais nous n’avons pas de chance. Justement, le feu est éteint. Aussi, c’est votre faute, Charles, mon garçon; vous ne m’aviez pas laissé assez de petit bois. Enfin, puisque vous voilà de retour, ce n’est que demi-mal. Dépêchez-vous de nous faire une flambée pour réchauffer notre petite voyageuse...» (Ceci s’adressait à un jeune garçon qui venait de rentrer.) Puis, se retournant vers Émilie:
«Votre papa a donc quitté définitivement Boston?» lui demanda-t-il; et sans attendre sa réponse: «Il a très bien fait de vous envoyer ici, et nous sommes très contents de vous posséder, n’est-ce pas, Madame Howe? Très contents, vraiment, très contents!...»
Oh! non, Mme Howe n’avait pas l’air content, mais, dans son trouble, son mari ne savait plus trop ce qu’il disait.
«Regardez bien cette belle dame, dit-il à sa petite-fille; c’est votre grand’mère que vous ne connaissez pas encore. Elle est aussi bonne que belle, et je suis sûr qu’elle va vous faire préparer de suite un petit souper, car vous devez mourir de faim.»
Sur cette insinuation de son mari, Mme Howe, majestueuse autant que le lui permettait sa petite taille, traversa la chambre et disparut dans la direction de la cuisine. La porte n’était pas plutôt refermée sur elle qu’Émilie se jeta au cou de son grand’père, en disant entre deux sanglots:
«Papa ne vous a pas écrit! Vous ne m’attendiez pas, et vous n’aviez pas envie de moi! Pourquoi suis-je venue? Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi suis-je venue?»
CHAPITRE II
Table des matières
PREMIÈRES IMPRESSIONS
Les cinq garçons du capitaine Howe ne l’avaient point habitué à des scènes de larmes; aussi se trouvait-il fort embarrassé devant le désespoir de sa petite-fille. Comment faire pour la consoler?
«Chut! chut! ma mignonne, calmez-vous, lui disait-il en lui donnant de petites tapes amicales sur le dos, comme si elle eût été un petit chat. Frédéric a oublié de nous prévenir, c’est vrai, mais qu’importe! Il n’y a pas de quoi verser une seule larme, et, quand vous aurez fait plus ample connaissance avec nous, vous verrez que nous ne sommes pas si terribles que nous en avons l’air. Je sais bien que ce n’est pas gai d’arriver à l’improviste dans une maison inconnue et de n’y trouver ni feu ni lumière; c’est une mauvaise chance, car il y a peut-être six mois que pareille chose n’a eu lieu... Et quelle pluie! Un vrai déluge; cela ne m’étonne pas que vous soyez toute désorientée, on le serait à moins.»
L’on entendait dans la pièce voisine un bruit de pas qui se rapprochaient. Mme Howe allait revenir; Émilie s’arracha précipitamment des mains de son grand-père.
«C’est fini, s’écria-t-elle, en rejetant en arrière une forêt de cheveux noirs bouclés; soyez tranquille, grand-père, je ne recommencerai pas.
— A la bonne heure! dit celui-ci, enchanté de voir la tournure que prenaient les choses. Débarrassez-vous vite de votre chapeau et de votre manteau; vous êtes toute mouillée, ma pauvre petite... Bien!... A présent, laissez-moi vous regarder à mon aise, que je voie à qui vous resremblez... Tous les Howe sont blonds; donc vous tenez du côté de votre mère... pas si jolie qu’elle, par exemple! Vous êtes brune comme une petite bohémienne. Levez un peu les yeux, n’ayez pas peur. Je lis sur votre figure que vous êtes une bonne petite fille, et, jolie ou non, vous me plaisez. Donnez-moi encore un baiser, et après ce sera le tour de votre grand’mère, ajouta-t-il en la poussant vers Mme Howe, qui se tenait droite et raide au milieu de la chambre et n’embrassa l’enfant que du bout des lèvres.
«Je suis bien fâchée de vous déranger, balbutia Émilie.
— Vous ne nous causez aucun dérangement, répondit son grand-père; venez vous sécher auprès du feu pendant que l’on prépare votre souper.»
Mais Mme Howe ne dit mot. Émilie, de plus en plus intimidée, alla s’asseoir sur l’extrême bord d’une chaise; ce ne fut qu’au bout de quelques minutes qu’elle osa jeter les yeux autour d’elle.
A la lueur brillante du feu, tout avait pris un aspect joyeux dans cette chambre, si proprement tenue qu’on se serait cru subitement transporté en pleine Hollande. Mme Howe n’admettait pas chez elle le moindre grain de poussière; on se mirait dans les vieux meubles de chêne ciré, et les chenets, qui dataient d’au moins cent ans, semblaient être en or, tant ils étaient soigneusement frottés et récurés chaque matin.
«C’est une jolie chambre, pensa Émilie. Il doit faire bon y habiter; je le dirais bien à grand-père, mais je n’ose pas. Je parle toujours trop, et souvent sans raison. Je vais tâcher de me tenir bien tranquille, et je n’ouvrirai la bouche que pour répondre si on m’interroge.»
Sage programme, mais rien moins que facile à exécuter avec une nature remuante comme la sienne.
«Tout le monde allait bien chez vous? lui demanda le capitaine.
— Oui, grand-père.
— Comment êtes-vous venue?
— Avec un ami de papa jusqu’à moitié chemin, et, le reste du temps, j’étais recommandée au conducteur du train.
— Vous n’avez pas eu peur?
— Oh! non, grand-père, je ne suis plus un petit enfant.
— Pas même quand vous étiez en diligence? Les chemins sont, sans doute, bien mauvais, et vous avez dû être joliment secouée?
— Oh! pour cela, oui,» dit-elle avec un franc éclat de rire qu’elle réprima presque aussitôt. Était-il seulement permis, de rire dans cette maison?
«Y avait-il d’autres voyageurs dans la voiture? lui demanda encore son grand-père, qui ne savait que lui dire pour la mettre à son aise.
— Oh! s’écria Émilie, oubliant du coup toutes ses résolutions, il n’y avait personne autre qu’une jeune fille qui est si jolie et si gracieuse que nous avons été tout de suite amies. Elle s’appelle Délice Sanborn. C’est un nom bizarre; mais il lui convient à merveille, car c’est un vrai délice que de la regarder.
Que de choses vous avez découvertes pendant un voyage de deux heures, et dans l’obscurité, encore! dit le capitaine en souriant bénévolement.
— J’ai eu le temps de la voir à la gare, répondit la petite fille. Elle venait de faire des commissions à Poonoosac, et elle était déjà dans la voiture quand j’y suis montée. En m’entendant m’informer au conducteur de l’endroit où vous demeuriez, elle a deviné qui j’étais, et nous nous sommes mises à causer. C’est si drôle, grand-père, si vous saviez? elle se rappelle avoir joué avec moi quand nous étions ici il y a dix ans! Moi, je ne m’en souviens pas; mais c’est que j’ai deux ans de moins qu’elle. N’est-ce pas, grand-père, qu’elle est charmante? Et comme elle a l’air spirituel, comme elle est grande et bien faite, et quelle jolie toilette elle avait! Je suis sûre qu’il n’y a pas sa pareille dans tout le pays.»
M. Howe sourit de cet enthousiasme juvénile; mais sa femme s’écria d’un ton sarcastique:
«Quelle tète à l’évent que cette petite Délice! Est-ce assez fou de choisir un jour comme celui-ci pour s’en aller à Poonoosac!»
Comment! sa grand’mère était là ! Ah! si Émilie l’avait su, elle se serait mordu la langue pour s’empêcher de parler; elle eût voulu rentrer à cent pieds sous terre. Le bon capitaine vint à son secours.
«Vous êtes bien sévère pour Délice Sanborn, dit-il à sa femme; qu’avez-vous donc contre elle?
— Elle a la réputation de mener toutes les jeunes filles de Quinnebasset, et ce n’est jamais une bonne réputation.
— Et pourquoi donc? demanda le capitaine, qui décidément prenait le parti de Délice. Si elle mène ses compagnes, comme vous dites, c’est parce qu’elle est la plus intelligente de toutes. Elle s’intéresse à tout, cette petite, même à la politique, car elle ne vient pas ici sans m’en demander des nouvelles. De quoi avez-vous causé avec elle, Émilie?
— De toutes sortes de choses, dit-elle évasivement.
— Mais encore?
— Des personnes que j’allais voir à Quinnebasset,
— De nous, par conséquent; eh bien, je serais curieux de savoir quels renseignements elle vous a donnés sur nous?
— Elle m’a dit que je ne rencontrerais pas souvent des gens aussi bavards que votre domestique Esther,» répondit-elle bien à contre-cœur.
Qu’y avait-il donc là de si plaisant pour que son grand-père partit d’un éclat de rire, et que sa grand’mère s’écriât:
«Quand je vous disais que cette Délice était folle!...
— Bah! dit le capitaine, c’est une plaisanterie bien inoffensive. Les jeunes filles aiment à rire; soyez juste, Eunice, vous ne vous en priviez pas non plus à son âge. Que vous a encore appris votre nouvelle amie, Émilie?
— Elle m’a dit que Charles, votre autre domestique, avait une histoire des plus romanesques, répondit la petite fille en pesant chacune de ses paroles.
— C’est vrai, dit le capitaine. Charles est un garçon de très bonne famille; il s’est trouvé, encore en bas âge, orphelin et sans fortune, et il gagne sa vie honnêtement en travaillant chez moi. Je ne le considère pas du tout comme un domestique ordinaire. Ensuite, Émilie, comment Délice vous a-t-elle dépeint votre grand’mère et moi?» Émilie s’agita nerveusement sur sa chaise; mais il n’y avait pas moyen d’esquiver une réponse.
«Elle a dit que vous étiez un républicain de la vieille roche, et que vous vous étiez épris de grand’maman en l’entendant parler des droits de la femme.
— Bravo!» fit le capitaine en se frottant les mains, tandis que Mme Howe rougissait légèrement, mais ne paraissait pas autrement mécontente.
«Pourvu qu’il ne me questionne pas davantage! se dit la pauvre Émilie. Qu’est-ce que je pourrais faire pour l’en empêcher?
«Grand-père, dit-elle tout haut, vous ne connaissez pas ma petite sœur Dunie? Voulez-vous que je vous montre sa photographie?»
Et, sans attendre la réponse, elle se leva d’un bond pour aller chercher son waterproof, dans la poche duquel se trouvait la susdite photographie. Dans sa précipitation, elle se jeta contre une personne qui sortait de la cuisine, portant sur un plateau le souper qu’on lui destinait.
«Oh! pardon, je ne vous voyais pas,» s’écria Émilie en ramassant une serviette tombée par terre. «Je vous donne bien de la peine,» ajouta-t-elle gentiment.
Malgré la réputation de bavardage que lui avait faite Délice Sanborn, Esther ne répondit pas seulement merci.
«Elle n’est guère polie,» pensa la petite fille, sans remarquer le sourire bienveillant avec lequel Esther l’examinait.
Les habitants de cette maison, dans laquelle elle était appelée à vivre, lui paraissaient de plus en plus bizarres.
Dans la cuisine, autre surprise. Charles, «ce jeune domestique au-dessus de sa position», qu’elle n’avait fait qu’entrevoir à son arrivée, s’était débarrassé du tablier de cuir qu’il mettait pour fendre du bois, soigner le cheval du capitaine et faire tous les gros ouvrages de la maison. Assis sur un tabouret, près du grand fourneau de la cuisine, il lisait maintenant à la clarté douteuse d’une lampe fumeuse.
«C’est là qu’il travaille, le pauvre garçon, se dit Émilie; il est bien mal.»
Sur une planchette formant étagère, au-dessus de sa tête, il y avait une pile de cahiers, une plume, un encrier et une douzaine de livres, toute la bibliothèque de Charles, et en même temps tout son matériel d’écolier studieux.
Quelle opinion devait-on se faire de ce garçon, dont la vie était si romanesque et qui travaillait dans des circonstances si difficiles? Il faut avoir bien à cœur de s’instruire pour étudier tout seul, le soir, quand on est fatigué par une grande journée de travail? La curiosité d’Émilie était vivement excitée.
Tout en cherchant son carnet, elle lança un regard furtif sur son voisin. Eh bien, non, il n’avait pas du tout la mine d’un héros de roman. Qu’il était loin de ressembler au portrait qu’elle s’en était tracé d’après les récits de Délice! Ce n’était pas là cette physionomie sombre, tourmentée, désespérée, mélancolique ou dramatiquement résignée à son triste sort qu’Émilie, qui avait beaucoup d’imagination, lui avait prêtée tour à tour; aussi la petite fille fut-elle toute désappointée. La figure de Charles n’avait rien d’extraordinaire; il avait tout simplement l’air d’un bon garçon qui prend les choses très philosophiquement.
Émilie en arriva, au bout d’une minute d’examen, a cette conclusion tant soit peu hâtive que, quels qu’eussent été ses chagrins d’autrefois, il les avait bien oubliés, et qu’ainsi ce serait perdre son temps que de le plaindre. Après quoi elle retourna dans la salle à manger. Son couvert était mis au milieu de la grande table, et Esther versait du lait bouillant dans sa tasse.
«Oh! merci, s’écria-t-elle, vous m’en donnez trop.
— Esther ne vous entend pas, mon enfant, lui dit son grand-père: elle est sourde et muette»
Elle poussa un petit cri de surprise. Sourde et muette, Esther! Oh! comme Délice s’était amusée à ses dépens! Mais elle lui revaudrait cela; elle était en fond pour lutter de taquineries avec elle!...
«Est-ce qu’Esther a toujours été ainsi? demanda-t-elle à son grand-père.
— Non, répondit celui-ci, c’est le résultat d’un accident.
— Comme cela doit être triste pour elle! s’écria Émilie. Alors, vous êtes obligés de lui parler par signes?
— Nous ne savons pas le langage des sourds-muets, dit le capitaine; mais, quand nous avons quelque chose à lui dire, nous l’écrivons sur son ardoise.»
Elle s’aperçut alors que l’infirme portait, suspendus à sa taille, une petite ardoise et un crayon, seul lien qui existât pour elle entre le monde qui l’entourait et celui de ses pensées.
«Que je serais malheureuse si je ne pouvais plus ni parler ni entendre ce qu’on dit autour de moi!» pensa la petite fille. Elle était si préoccupée de ce qu’elle venait d’apprendre, qu’elle en oubliait presque de manger, quoiqu’elle eût grand appétit, n’ayant rien pris en route que les quelques sandwichs dont sa mère l’avait munie au départ.
ESTHER VERSAIT DU LAIT BOUILLANT DANS SA TASSE.

Elle s’arrêta de nouveau en voyant les yeux de Mme Howe se fixer sur son assiette avec une persistance qui aurait pu troubler une personne plus âgée qu’elle. On eût dit que la vieille dame comptait chaque bouchée qu’elle portait à ses lèvres. La pauvre petite sortit de table ayant encore faim.
«Je ne grandirai jamais si je ne mange pas plus que cela tous les jours, se dit-elle avec l’exagération naturelle à une enfant de son âge, et je voudrais tant grandir!... Oh! pourquoi suis-je venue, pourquoi maman ne m’a-t-elle pas gardée!... Je n’avais guère envie de venir avant, mais maintenant que je sais ce que c’est, c’est encore pis! Jamais, jamais je ne pourrai m’y habituer!...»
Son grand-père, absorbé dans son journal, semblait avoir oublié sa présence; sa grand’mère était occupée à donner quelques ordres pour le lendemain. Émilie resta donc livrée à ses réflexions, qui n’avaient rien de gai jusqu’ au moment où on la conduisit dans la chambre où elle devait passer la nuit. Là, tout était encore plus triste, si c’était possible; la chambre, inhabitée depuis longtemps, était glaciale. Comme elle regardait, vers l’ouest, le côté d’où venait la tempête, la pluie et les rafales paraissaient avoir redoublé de violence, tandis que l’unique bougie qui éclairait cette vaste pièce y laissait des coins remplis d’une ombre menaçante, et que le grand lit à colonnes qui s’élevait au milieu, eût contenu facilement quatre fillettes de la taille d’Émilie. L’enfant s’y glissa en frissonnant. Elle était fatiguée, elle avait froid; il lui manquait le baiser du soir de sa maman, le lit de sa petite sœur à côté du sien, et l’accueil qu’elle avait reçu n’était pas fait pour la consoler.
«Jamais je ne pourrai supporter cette vie-là, se dit-elle pour la dixième fois, j’en mourrai, c’est sûr!... Eh bien, tant mieux! Mais qu’est-ce que je dis là ? C’est très mal de souhaiter la mort; il faut avoir plus de courage que cela! Je verrai demain Délice Sanborn, puisqu’elle m’a promis de venir, et je ne m’ennuierai plus. Comment pourrais-je être triste avec elle! J’ai dans l’idée que nous serons très bonnes amies. Moi, d’abord, je l’aime déjà de tout mon cœur; mais elle doit avoir autant d’amies que de connaissances; elle est si parfaite!...»
Cinq minutes plus tard, elle dormait d’un sommeil profond. Elle s’était pourtant déclaré à elle-même qu’elle ne fermerait pas l’œil de la nuit, d’autant plus qu’elle entendait certains bruits mystérieux dont elle ne parvenait pas à s’expliquer la cause et qui ne laissaient pas de l’inquiéter un peu, bien qu’elle ne fût ni poltronne, ni mijaurée.
CHAPITRE III
Table des matières
DEUX AMIS
La tempête grondait encore dans toute sa fureur quand Émilie s’éveilla le lendemain, ce qui n’empêcha pas la petite fille de courir aussitôt à la fenêtre pour voir «à quoi ressemblait le paysage». Hélas! il n’avait rien de séduisant. Des champs détrempés par la pluie s’étendaient à perte de vue, et c’est à peine si l’on distinguait dans le lointain ces montagnes dont le papa d’Émilie lui parlait toujours, et qu’elle s’était imaginées si belles. Elle eut un soupir de désappointement.
«Je m’attendais à mieux, dit-elle à demi-voix; après tout, lorsque le jardin sera fleuri, peut-être la vue y gagnera-t-elle; il y a là de grands arbres qui doivent former une belle allée de verdure. Ah mais! voilà d’où venait le tapage de cette nuit: c’est de ce marronnier dont les grandes branches s’avancent tout près de ma fenêtre et, quand le vent les secoue, viennent heurter contre les vitres. Étais-je assez sotte de m’inquiéter pour si peu!... Ah! si seulement petite mère et Dunie étaient avec moi, je ne me soucierais ni de l’hiver ni de l’été, et je serais heureuse dans n’importe quel pays. Allons, je ne vais pas recommencer à me désespérer; du courage! habillons-nous vite! Je ne sais pas à quelle heure on a l’habitude de déjeuner ici; mais il ne faut pas que je sois en retard, pour le premier jour.»
Ce qui ne l’empêcha pas, en entrant dans la salle à manger, d’être accueillie ainsi par la grand’mère.
«A quelle heure vous levez-vous donc, Émilie? Nous avons fini de déjeuner depuis longtemps.»
C’était bien commencer la journée que de se faire gronder dès la première minute! Elle se promit d’être plus matinale à l’avenir; mais, pour le moment, il n’y avait rien à faire que de baisser la tête et d’expédier son repas en silence.
Elle parcourut ensuite la maison du haut en bas pour se rendre compte de ce local où elle allait demeurer. C’était un grand bâtiment à deux étages, qui s’élevait un peu en dehors du village de Quinnebasset, assez loin de toute habitation; mais Tom, le chien du capitaine, faisait bonne garde, et, d’ailleurs, à Quinnebasset, personne n’avait peur des voleurs. Du côté de la rue, on voyait une cour pavée; à droite, un champ de pommes de terre; à gauche, le jardin plein de fleurs rustiques, pivoines, asters, dahlias, etc., disparus avec les beaux jours. Quelques lauriers-thyms et quelques houx survivaient seuls; mais les autres arbustes ne demandaient qu’un peu de soleil pour se feuiller de nouveau. Par derrière s’étendait un désert de terres labourées, qui, l’été, se changerait en champs de blé et d’avoine. Près de la cuisine se trouvaient le potager, le verger, la grange, l’écurie et la basse-cour. Tout cela avait l’air d’exister depuis des siècles. Grand-papa Howe n’aimait pas les changements; ses biens restaient tels qu’ils les avait reçus des mains de son père, et il n’eut, pour rien au monde, voulu acheter des machines agricoles. Cela pas plus qu’il n’eût consenti à changer sa vache rouge contre une petite vache bretonne ou ses poulets de race commune contre des poules huppées, comme le faisaient bon nombre de ses voisins, qui, eux, reconnaissaient volontiers que certaines choses d’aujourd’hui valent mieux que quelques-unes de celles d’autrefois.
Tel était donc le séjour où Émilie était appelée à vivre. Mais le poète n’a-t-il pas dit:
«Notre vie est telle que nous la faisons nous-même; —nous voyons le monde selon la manière particulière dont nous le regardons.»
Tout dépendait donc d’Émilie elle-même et de ses propres dispositions.
La pluie ne discontinua pas de toute la journée. «Un temps à ne pas mettre un chien dehors,» disait le capitaine; aussi Délice Sanborn ne vint-elle pas, malgré sa promesse. Émilie, abandonnée à elle-même, erra à travers la maison comme une âme en peine. Elle était si triste qu’elle eût volontiers pleuré sans sa volonté bien arrêtée d’être raisonnable.
Heureusement, il y avait pas mal de choses à admirer chez le capitaine Howe. Elle examina les uns après les autres tous les objets rangés dans les armoires vitrées de sa grand’mère: vieille argenterie, porcelaines antiques, souvenirs d’un autre temps ou curiosités rapportées par le capitaine des pays étrangers où il avait voyagé, magots de la Chine, bronzes indiens, amulettes, etc. Mais, où elle trouva le plus de distractions, ce fut au grenier, où les meubles cassés, les chaises boiteuses, les vieux bahuts sculptés, les rouets et les métiers à tisser, avec lesquels ses bisaïeules ou ses trisaïeules avaient confectionné tant de belles pièces de toile, dormaient côte à côte depuis de longues années, sans que personne songeât à troubler leur sommeil.
Cette ressource épuisée, grand-papa, qui était bien disposé, raconta à sa petite-fille des histoires de son jeune temps; mais, le lendemain, il avait ses douleurs rhumatismales et ne se souciait plus de causer. La pluie tombait toujours sans arrêt, et Délice, comme la veille, n’apparaissait pas. Émilie crut que cette journée ne finirait jamais.
Le soir, tandis que grand-papa dormait sur son journal, et que grand’maman dormait, de son côté, sur son tricot, quoiqu’elle ne voulût pas convenir qu’elle eût jamais de pareilles faiblesses, la petite fille s’esquiva sans bruit jusqu’ à la cuisine, où elle trouva Charles et Esther occupés l’un à lire, l’autre à faire de la dentelle au crochet. Tous deux l’accueillirent avec un sourire; évidemment, là, elle était la bienvenue.
«Si vous saviez comme je m’ennuie! s’écria-t-elle. Mais, Carl, continuez votre lecture; je vais causer un peu avec Esther pour me distraire.
— Pourquoi m’appelez-vous Carl? lui demanda le jeune garçon d’un air étonné.
— N’est-ce pas votre nom, puisque vous êtes Hollandais?
— Qui vous l’a dit?
— Délice Sanborn.
— Ah!... Si je viens de la Hollande, continua-t-il avec tristesse, je voudrais bien y retourner! Je m’y trouverais peut-être moins embarrassé qu’ici pour mes leçons.»
Et, d’un mouvement brusque, il ferma son livre.
«Vous avez donc un bien mauvais professeur qu’il ne sait pas vous les expliquer? reprit Émilie.
«POURQUOI M’APPELEZ-VOUS CARL?»

— Moi, un professeur! dit-il d’un ton amer, j’en ai eu un tout juste pendant trois mois de ma vie. N’est-ce pas désolant à mon âge?
— Quel âge avez-vous donc?
— Seize ans, et je n’en sais pas plus qu’un enfant de six ans. Ce n’est pas la peine d’essayer davantage. Je ne puis arriver à rien tout seul! C’est à s’arracher les cheveux!... »
Le pauvre garçon avait le cœur si gros que, malgré lui, il contait ses peines à la première personne qui lui avait parlé avec intérêt.
Tout aussitôt il regretta son élan d’expansion. A quoi avait-il pensé de se plaindre devant une jeune fille, lui qui n’avait jamais laissé seulement soupçonner combien il souffrait!
«A votre place, lui dit gentiment Émilie, je ne me découragerais pas; si vous êtes allé si peu de temps en classe, vous ne pouvez pas espérer être bien avancé.
— Je ne me décourage pas souvent, répondit-il; tôt ou tard, j’atteindrai mon but.»
Et il tâcha de prendre un air indifférent. Émilie eut assez de tact pour comprendre qu’il ne voulait pas de sa compassion. Elle se retourna vers Esther.
«Je me demande si celle-ci va bien vouloir me prêter ses oreilles,» se disait-elle en s’emparant de son crayon et de son ardoise. Moi aussi, je serai trop malheureuse si je ne trouve pas une âme avec qui échanger mes pensées.»
Puis elle écrivit sur l’ardoise d’Esther:
«Les petites filles sont bavardes, tout le monde sait cela. Est-ce que cela vous dérangera beaucoup si je cause un moment avec vous? Si vous aimez mieux continuer à travailler, dites-le-moi, et je m’en irai. Laissez-moi seulement vous faire une seule question: Y a-t-il longtemps que vous êtes comme maintenant, et comment vous y prenez-vous pour être toujours bonne et patiente, ma pauvre chère Esther? A voire place, je serais désespérée!...»
Mme Fagg écrivit avec une rapidité merveilleuse:
«Je suis prête à causer avec vous autant que vous le voudrez, miss Émilie, et, puisque cela vous intéresse, je vais vous raconter mon histoire. J’ai fait, à l’âge de quatre ans, une chute qui m’a rendue sourde; j’étais encore si jeune que je ne tardai pas à oublier les quelques mots que je savais et à ne plus pouvoir parler. Je ne me rappelle pour ainsi dire pas le moment où j’étais comme tout le monde, et je souffre peut-être moins de mon malheur à cause de cela.
— Comment avez-vous appris à lire et à écrire? lui demanda Émilie.
— J’ai passé quelques années à Boston dans un asile de sourds-muets où le père de votre grand’mère, qui était un de mes cousins, eut la bonté de me faire entrer. J’étais orpheline et sans protection. S’il ne s’était pas occupé de moi, jamais je n’aurais pu être admise dans cet établissement, et le peu que je sais, je ne l’aurais pas appris. Aussi, je lui en suis bien reconnaissante. C’est encore à lui que je dois d’être ici. Je m’étais mariée, fort jeune moi-même, avec un professeur sourd-muet comme moi, et nous étions bien heureux. J’ai eu le malheur de perdre mon mari moins d’un an après notre mariage. Comme nous étions aussi pauvres l’un que l’autre, je ne sais ce que je serais devenue si votre grand’mère n’avait consenti à me prendre chez elle.» Émilie bondit d’indignation.
«Vous êtes sa cousine, écrivit-elle de l’autre côté de l’ardoise, et elle fait de vous sa cuisinière! est-ce croyable?...
«— Chut, chut, miss Émilie!» répondit Mme Fagg désolée de voir le tour que prenait la conversation.
«— Elle n’est pas ma grand’mère, vous savez, écrivit alors la petite fille, elle n’est que la femme de mon grand-père.
«— Qu’importe! elle est âgée, et vous lui devez le respect.
«— Bon, je me tais, puisque vous l’exigez; mais il y a vraiment des choses qu’on a le droit de ne pas trouver justes. Être réduite à servir avec cette instruction et cette élévation de sentiments!
«— Ne me jugez pas si favorablement, miss Émilie; j’ai quitté l’asile beaucoup trop jeune, et ce que je sais est si peu de chose, que ma tâche ici est tout ce dont je suis capable; que gagnerais-je à la prendre en dégoût? Je veux, je dois être satisfaite de mon sort.»
La figure expressive de l’infirme indiquait un si grand fond de douce et ferme résignation, qu’Émilie en eut les larmes aux yeux.
«Je voudrais pouvoir vous dire quelque chose qui vous fit plaisir, qui vous aidât un peu, écrivit-elle.
«— Cher bon petit cœur, répondit Mme Fagg tout émue, merci! Si vous voulez me distraire, ne me parlez pas de moi; dites-moi plutôt comment vous trouvez Quinnebasset, et si vous pensez que vous vous y habituerez.
«—Il faudra bien que je m’y habitue, griffonna Émilie, puisque je suis forcée d’y vivre; mais, pour le moment, je vous assure que je m’y amuse médiocrement.
«— Vous regrettez votre maman, votre chez vous, c’est bien naturel
«— Oh! oui, je regrette maman, répondit Émilie; mais, quant à un chez nous, nous n’en avons plus, malheureusement! Papa est parti pour chercher fortune dans le Far-West; mes frères sont en pension; maman et Dunie, dans la famille de maman. Nous sommes tous dispersés aux quatre coins du monde; ce n’est pas gai, allez!...
«— Pauvre petite exilée! dit clairement le regard plein de compassion de Mme Fagg.
«— Dunie est ma petite sœur, reprit Émilie; je la regrette plus que tout, après maman, parce que je m’occupais d’elle toute la journée. Mes frères aussi me manquent; et mon piano, si vous saviez!... Mon pauvre piano, on a dû le vendre pour payer nos dettes, comme on a vendu tous nos meubles, et les chevaux et les voitures de papa, tout ce que nous avions, enfin! Si je pouvais faire de la musique, je ne m’ennuierais pas, et, si seulement grand’mère était autrement, je prendrais mon parti en brave. J’arrivais bien disposée à l’aimer de tout mon cœur et à lui être reconnaissante de m’avoir reçue chez elle, mais elle ne se soucie ni de moi, ni de ma reconnaissance. Ah! tout aurait mieux valu que de venir ici, où personne n’avait envie de me voir!
«— Qu’en savez-vous?
«— Croyez-vous donc que je sois aveugle? Le plus triste, c’est que, bon gré mal gré, il faut que j’y reste.
«— Si vous avez été appelée ici, Émilie, c’est que vous y avez une tâche à remplir.
«— Qui sait? ma mission est peut-être de vous tenir compagnie, écrivit Émilie après être restée songeuse un instant.
«— Chère petite! vous m’avez fait du bien dès la première minute. Oui, ne prenez pas un air si surpris, votre petite figure est si franche et si gaie que c’est un plaisir de l’avoir devant les yeux.
«— Comment ma figure peut-elle être gaie quand je suis si triste?» se demanda Émilie un peu embarrassée d’avoir été l’objet d’un examen de la part de Mme Fagg.
Elle se leva pour s’en aller.
«Ne partez pas encore, lui dit Charles, j’ai là quelque chose pour vous.
— Quoi donc?
— Des noisettes. Je vous les casserai et vous les mangerez.
— J’ai joliment bien fait de venir vous trouver, dit-elle quand elle se vit confortablement installée devant le feu, les pieds sur un petit tabouret, et les mains pleines de noisettes qu’elle ne parvenait pas à croquer assez vite pour être «au courant.»
Et revenant au sujet qui la préoccupait:
«Croyez-vous que je me plairai ici? Aimez-vous cette vie-là, vous?
— Oui et non.
— Quels sont les «oui» ?
— Eh bien, j’aime votre grand-père, il est si bon!... Il est un peu vif, mais je suis habitué à son caractère, et, maintenant que je le connais, ses grandes colères ne m’effrayent plus. C’est le meilleur ami que je possède.
— Je ne vous demanderai pas si grand-maman est dans vos bonnes grâces, car je suis à peu près sûre qu’elle fait partie de vos «non».
Charles se mit à rire.
«Ce n’est pas convenable ce que je viens de dire là, reprit Émilie; mettons que je n’ai rien dit. Je n’apprendrai donc jamais à parler comme il faut, moi qui voudrais tant être digne et calme? mais c’est au-dessus de mes forces, à ce qu’il paraît.
— J’en suis bien aise, s’écria Charles; nous avons a Quinnebasset bien assez de jeunes filles qui prennent de grands airs sans que vous vous mettiez de la partie.
— De qui voulez-vous parler? Pas de Délice Sanborn, j’espère, car cela ne m’irait pas du tout.
— Délice n’est rien en comparaison de Dora Topliff, répondit Charles. Et, à propos, miss Émilie, si vous tenez à être amie avec miss Dora, vous ferez bien de ne pas lui dire que nous avons causé ensemble.
— Je me soucie de cette Dora comme de ceci, répliqua Émilie en faisant claquer ses doigts. Mais, à présent que la glace est rompue entre nous, Carl, laissez-moi donc voir si je ne pourrais pas vous aider dans ce qui vous embarrassait tout à l’heure. Je suis allée en classe tous les jours de ma vie depuis un temps infini, et, sans en savoir bien long, il est possible que je puisse vous venir en aide.
— Vous êtes trop bonne! s’écria Charles.
— Alors vous acceptez, c’est entendu?
— Mais...
— Je ne veux pas de mais. Ce n’est pas que je ferai grand’chose pour vous; non, c’est qu’il suffit quelquefois d’un mot pour vous éviter des heures de recherche. Ne me remerciez pas; cela n’en vaut pas la peine, et mettons-nous tout de suite à l’œuvre.
— Voici ce dont il s’agit, dit alors Charles en ouvrant son livre d’un air d’indifférence assez mal joué (il y avait si longtemps que le pauvre garçon soupirait après un peu d’aide!) Je n’ai pas eu de chance jusqu’ici, miss Émilie; mais j’ai de l’énergie et de la persévérance, et vous pouvez compter que je ne resterai pas dans la position où je suis actuellement. Il n’y a pas que moi qui ai eu des commencements difficiles, et, si l’on me poussait un peu, on verrait bien que je ne suis pas plus bête qu’un autre.
— Certainement, s’écria Émilie, grand-papa m’a dit que vous étiez remarquablement intelligent.
— Le capitaine est trop indulgent, répondit Charles tout rouge de plaisir; mais je ferai mon possible pour justifier sa bonne opinion. Mon père était médecin, et ce n’était pas le premier venu encore; il avait beaucoup de talent, et il était très considéré dans la ville où nous habitions. S’il n’était pas mort victime de son dévouement pendant une épidémie, je ne serais pas où j’en suis.
— Et votre mère?» demanda Émilie avec intérêt.
Il lui répondit brièvement:
«Ma pauvre mère fut longtemps malade de chagrin après la mort de mon père; puis elle réunit toutes ses économies et entreprit un petit commerce; mais elle ne réussit pas, et mourut, à son tour, désolée de me laisser seul au monde et sans ressources.
— Et depuis, qu’êtes-vous devenu? demanda Émilie.
— Depuis? j’ai vécu comme j’ai pu, allant à droite et à gauche. Je n’ai jamais rien demandé à personne, par exemple; j’ai toujours gagné le pain’ que j’ai mangé.
— C’est triste!
— Non, ne me plaignez pas, miss Émilie; je ne suis pas une poule mouillée comme vous avez pu le croire en m’entendant gémir sur mon sort tout à l’heure.
— Oh! un moment de faiblesse dont il est inutile de parler. Voyons maintenant...
— Émilie! cria Mme Howe sans bouger de son fauteuil.
— Je viens tout de suite, grand’mère, répondit-elle. Un mot encore, Carl...
— Je ne suis pas hollandais et je m’appelle Charles Preston.
— Eh bien, Charles, ne vous découragez pas; je viendrai travailler avec vous tous les soirs après dîner, et vous verrez qu’à nous deux vos leçons iront comme sur des roulettes... Me voici, grand’mère, me voici!»
Et elle s’enfuit sans écouter les remerciements de son nouvel ami.
«Que faisiez-vous donc à la cuisine? lui demanda Mme Howe de son air le plus froid; ce n’est pas là votre place.
— Bah! dit le capitaine, laissez-la faire, Eunice; Esther et Charles ne sont pas des domestiques ordinaires; si elle s’amuse en leur compagnie elle n’a pas à s’en priver. A son âge, un peu de variété est nécessaire.»
La question était tranchée, et la petite fille, libre de tenir sa double promesse, y fut scrupuleusement fidèle.
CHAPITRE IV
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L’ARDOISE DE MADAME FAGG
I
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ÉMILIE. — «Je vais vous faire une confidence, madame Fagg, je meurs de faim ici, et cela, sans exagération aucune, je meurs de faim littéralement? Je n’ose pas manger à table, parce que grand’maman regarde d’un air étonné chaque bouchée que je porte à mes lèvres, et que j’ai vraiment honte d’avoir tant d’appétit à côté d’elle qui mange comme un oiseau, tout juste assez pour ne pas mourir d’inanimation, comme dit mon frère Ned. C’est peut-être pour cela qu’elle est si petite; mais moi, cela me désole, je voudrais tant grandir!
«Imaginez-vous qu’aujourd’hui, n’ayant eu pour mon dîner qu’un petit morceau de viande pas plus gros que mon pouce, je me dis en moi-mème: «Ce serait trop triste de mourir dans un âge si tendre; mettons-nous à la recherche d’un restaurant et tâchons de nous procurer un supplément de nourriture.» La pluie venait enfin de cesser; je jetai un grand voile sur mon chapeau et je sortis, persuadée que j’allais passer inaperçue. Comme, depuis trois jours que je suis ici, je n’avais vu que Délice Sanborn, n’avais-je pas le droit de me croire parfaitement inconnue à Quinnebasset? Ah bien! oui!
«Je ne savais de quel côté diriger mes pas, et, voyant un homme sur le seuil de sa porte, j’allai bravement lui demander où je trouverais un restaurant? Quand je lui eus formulé ma requête, il promena autour de lui de grands yeux qui avaient à peu près autant d’expression que ceux de Minet, peut-être moins.
«— Vous dites un restaurant?
«— Oui, monsieur.
«— C’est de cet endroit ici que vous voulez parler? Nous l’appelons le Bas-Village.
«— Oui, je sais, lui répondis-je, croyant avoir affaire à un idiot; mais ce n’est pas là ce que je vous demande Je voudrais savoir où il y a un restaurant?
«— Je n’en ai jamais entendu parler, répéta-t-il; peut-être bien qu’il y a des gens qui l’appellent comme cela; mais, chez nous, on dit toujours le Bas-Village.»
«Il était évident que le pauvre homme n’en savait pas plus long. Si je lui avais dit une auberge ou un cabaret, il m’aurait sans doute mieux comprise; mais je ne pouvais pas penser à entrer dans une auberge ou dans un cabaret!
«— Eh! mais, me dit-il alors, vous devez être la petite-fille
«de Frédéric Howe, qui est arrivée de Boston l’autre
«jour. Allons, une poignée de main, si je ne me trompe
«pas. Là ! J’en étais sûr! Tout le monde est en bonne
«santé là-bas? Oui? Et votre papa, quand est-ce qu’il
«viendra à Quinnebasset? Il y a des années qu’on ne l’a
«vu! Il a dû vous dire mon nom quéquefois; je suis
«Ozem Page.»
«Je répondis de mon mieux à toutes ses questions. C’est de lui que grand-papa me racontait hier le trait suivant: un jour que ses vaches étaient malades, il a jugé à propos de jeter un grand sac de sel dans le ruisseau qui traverse ses pâturages, parce qu’il pensait que l’eau salée les guérirait!!!
«Quinnebasset, qui s’intitule une petite ville, n’est guère qu’un gros village, et chacun me regardait passer comme si j’avais été une bête curieuse. Il me semblait qu’on allait lire sur ma figure le but de ma sortie, et il me tardait d’en avoir fini! Cependant, ne voulant pas revenir les mains vides, j’entrai chez un épicier pour y acheter des biscuits. Les cinq ou six hommes qui traînaient dans la boutique à ne rien faire interrompirent subitement leur conversation pour me regarder, moi et mes malheureux biscuits.
«— Vous êtes la petite-fille de Frédéric Howe? me dit
«l’épicier en me tendant mon paquet. Oh! nous connaissons
«ben votre papa.»
«Au moment où je sortais de sa boutique, je fus arrêtée par une vieille demoiselle qui portait perruque et lunettes; Délice m’ayant déjà parlé d’elle, je la reconnus aussitôt: c’était miss O’Neil. Le portrait que Délice m’en avait fait n’était pas flatté, mais qu’il était ressemblant!...
«Elle me mit la main sur l’épaule, et je vis venir d’avance la phrase ordinaire: «N’êtes-vous pas la petite-fille
«de Frédéric Howe?» Elle n’y manqua pas; puis elle ajouta:
«— Quelle bonne figure souriante!» (Je crois bien, j’ai failli éclater de rire à son nez!...) «Il faudra venir me
«voir un de ces jours, cela me fera plaisir.»
«Ce qui me fit plaisir, à moi, ce fut de m’en aller; mais elle ne me lâcha pas si vite; il fallut qu’elle m’examinât en détail et constatât ma ressemblance ou ma dissemblance avec l’un et avec l’autre. Elle termina en me recommandant bien de ne pas l’oublier. J’eus l’aplomb de lui répondre que ce n’était pas possible, et je me sauvai pour ne pas commettre d’irrévérence.
«Voilà tout ce qui m’est advenu à ma première sortie dans Quinnebasset. Cela n’est pas d’un haut intérêt.»
II
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ÉMILIE. — «Oh! madame Fagg, je ne peux pas vous dire combien j’aime Quinnebasset, depuis que cette pluie sempiternelle s’est décidée à s’arrêter! Ces montagnes boisées doivent être d’une beauté merveilleuse en été, et la rivière est un vrai torrent écumeux. Délice m’a dit qu’il y avait des promenades ravissantes de tous les côtés, et que nous ferions des excursions ensemble tous les jours de congé, dès que le printemps sera revenu.
«Me voici à la fin de ma première semaine de classe. Je vais vous dire ce que j’en pense, puisque vous désirez le savoir. J’estime beaucoup notre maîtresse, miss Lightbody; on dit qu’elle n’est pas assez ferme avec ses élèves, mais elle paraît très bonne et très douce; cela ne vaut-il pas mieux? Elle est très jolie et très distinguée, malgré ses lunettes bleues. A ce propos, pourquoi les savants ont-ils presque toujours des lunettes sur leur nez?
«Savez-vous que cela m’intimidait beaucoup, cette pensée d’aller en classe et de faire connaissance avec tant de figures nouvelles?
«Ce qui a contribué encore à m’embarrasser, c’est que je me suis trouvée plus avancée que mes compagnes. Cela tient tout simplement à ce que j’ai été élevée à Boston; mais j’avais peur qu’elles en fussent blessées; on me paraît un peu susceptible à Quinnebasset. D’ailleurs, il y a toujours une sorte d’animosité entre les jeunes filles de la campagne et celles de la ville; aussi me suis-je hâtée d’apprendre à Délice que je ne sais rien de rien en dessin, en lui recommandant bien d’en instruire toutes ses voisines. Comme cela, elles ont pu voir que je n’avais nulle envie de me poser en jeune fille «supérieure».
«Toutes ces demoiselles, sans exception, m’ont paru très gentilles, et je ne vois pas trop pourquoi il y en a qui sont exclues de notre clan, celui dont Délice fait partie et moi aussi, grâce à elle. J’en ai remarqué quatre dont il faut que je vous parle, ma bonne Esther, parce que, d’après Délice, elles sont «la crème de la crème» du pays.
«C’est d’abord Virginia Curtis, une jolie brune que l’on pourrait appeler une jeune fille bien équilibrée; elle ne dit et ne fait jamais que ce qu’elle doit dire et faire. Cela m’agacerait d’être si parfaite!
«Ensuite Katie Hackett, une blonde aux yeux noirs pétillants de gaieté et de malice. Celle-là est loin d’être parfaite, mais elle est pleine d’entrain et me plaît infiniment. Elle me plairait tout à fait si Délice ne m’avait pas prévenue qu’elle a une langue dont il faut se méfier, et que ce qu’on dit devant elle doit être attentivement contrôlé. J’aimerais autant ne pas le savoir.
«La troisième est Maggie Selden, qui est blonde, pâle, frêle, mince comme un roseau et douce comme un agneau; elle ne dit jamais de mal de personne et elle est d’une complaisance à toute épreuve. C’est un ange, je ne vous dis que cela.
«Quant à Délice, elle vient si souvent ici que je n’ai pas besoin de vous faire son portrait. Je l’aime de tout mon cœur, et je l’ai aimée dès le jour de mon arrivée, si vous vous le rappelez; les autres ne lui vont pas à la cheville. Toutes, nous l’adorons, nous l’appelons «Délice la bien nommée», «Délice de notre cœur» ; aucune épithète n’est assez exquise pour elle! Vous ne pouvez pas vous imaginer comme elle est charmante pour tout le monde en général et pour moi en particulier...
«Je n’ai pas encore vu «la reine» de notre clan, Dora Topliff. Délice dit qu’elle est extrêmement désagréable et universellement détestée; je suis sûre qu’elle me déplaira. Katie Hackett me racontait ce soir qu’elle (Dora) venait d’arriver de New-York, où elle était allée passer quelques semaines, et que nous la verrions bientôt apparaître avec un chignon de cent francs sur la tête. Est-ce croyable qu’on se mette des faux cheveux à son âge, et qui coûtent un tel prix encore!...
«Il y a, parmi celles qui ne sont pas des nôtres, une jeune fille qui m’intéresse beaucoup. Elle s’appelle Xéna Gliddins; sa mère est veuve et tient une petite boutique d’épicerie. Je crois que c’est à cause de cela que ces demoiselles trouvent qu’elle ne peut pas faire partie de «la crème de la crème»; mais, moi qui ne suis pas aristocrate, cela me fait mal de voir cette pauvre Xéna toujours à l’écart et exclue de tous les plaisirs. La pauvre fille est en outre tout à fait disgraciée de la nature: elle a une taille tout d’une venue qui ressemble plutôt à un sac de blé qu’à la taille d’une jeune fille de seize ans, une figure couverte de taches de rousseur, des cheveux presque blancs tant ils sont d’un blond pâle, et des yeux aux cils invisibles. Bref, elle est affreuse; mais c’est justement pour cela qu’elle me fait peine; il me semble qu’elle doit être si malheureuse!... On dit qu’elle fait des vers pour se consoler. Elle a peut-être du talent, qui sait? En tout cas, je ne comprends pas qu’on l’oblige à préparer tous les jours le feu de la classe. Selon moi, elle a tort de se soumettre à cette exigence. S’il est vrai que ce soin nous regarde, toutes les élèves devraient s’en charger à tour de rôle; il n’est pas juste que ce soit toujours la même qui en ait l’ennui...»
«TOUTES CES DEMOISELLES M’ONT PARU TRÈS GENTILLES.»

III
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ÉMILIE. — «Eh bien, madame Fagg, je l’ai vue, la reine des jeunes filles de Quinnebasset: j’ai vu Dora Topliff... Délice me l’a amenée hier au soir. Quel air elle prend, bon Dieu! J’ai connu à Boston des jeunes filles de magistrats et même de députés qui n’avaient pas une pareille morgue. Elle vous a une manière si hautaine de vous regarder qu’on voudrait se changer en une petite souris pour aller bien vite se cacher dans quelque coin. Tel est l’effet qu’elle m’a produit au premier abord; mais cela n’a pas duré longtemps, je vous assure!... C’est grand-père qui m’a mise à l’aise avec elle; lorsque Délice la lui a présentée, il a fait semblant de ne pas bien entendre son nom.
«— Asseyez-vous, miss... miss?...
«— Miss Topliff, lui souffla Délice.
«— Oui, je le sais, mais son petit nom?
«— Dora, murmura Délice.
«— Dora, répéta grand-père, comment cela se fait-il?
«La petite Topliff, que j’ai connue haute comme mon
«genou, s’appelait Déborah: ce n’est donc pas la même?»
«Il fallait voir la mine déconfite de Dora, tandis que Délice disait gentiment à grand-père:
«— Quelle plaisanterie, monsieur Howe! vous savez
«bien qu’il y a longtemps que Dora a changé son nom.»
«C’est moi qui eus envie de rire, surtout lorsque grand’mère a ajouté, de son ton le plus gracieux, que miss Dora avait choisi une très jolie abréviation pour son nom de Déborah, qui était un peu long.
«Elle paraît tenir en haute estime toute la famille Topliff. Est-ce parce que M. Topliff, le père, est immensément riche? Toujours est-il qu’elle avait arboré, en l’honneur de Dora, son étonnant bonnet à rubans jaunes, et elle l’accablait, sur sa beauté, sa distinction, son bon goût, de tant de compliments, que j’en étais écœurée.
«Cela a eu, pour finir, un excellent résultat; j’en ai oublié toute ma frayeur, et je me suis mise à babiller comme si de rien n’était.
«Savez-vous ce que grand-papa m’a dit après la visite? Voici ses paroles exactement:
«Vous ne vous en êtes pas laissé imposer par les grands
«airs de cette petite impertinente; j’en suis bien aise. Je
«ne voudrais pas pour rien au monde vous voir à ses pieds
«comme toutes ses compagnes. S’il n’y avait pas eu, dans
«cette famille-là, il y a quelque quarante ans, un spéculateur
«d’une probité plus que douteuse, ses descendants
«ne seraient pas aujourd’hui des Crésus. Miss Dora perd
«son temps en venant faire des embarras chez moi, qui
«connais à fond toute l’histoire.»
«Madame Fagg, grand-papa a raison: toutes ces demoiselles sont aux pieds de Dora, uniquement parce qu’elle est riche, et qu’avec sa fierté et ses dédains, elle tient tout le monde à distance; mais, moi, je ne plierai pas devant elle, elle peut en être sûre!»
CHAPITRE V
Table des matières
MISS TOPLIFF
Emilie s’attachait tous les jours davantage à Délice Sanborn. Celle-ci, de son côté, l’accablait de marques d’amitié, la patronnant en toute occasion et, avec le plus touchant abandon, lui confiant toutes ses aspirations, tous ses secrets. Il est vrai que Délice traitait de même toutes ses compagnes; mais Émilie, aveuglée par son affection, s’imaginait être la seule privilégiée. C’était le modèle des confidentes. Toujours prête à écouter les doléances de Délice ou le récit de ses succès, ne parlant presque jamais d’elle-même et de ses ennuis personnels, prenant intérêt aux choses les plus futiles quand elles émanaient de la jolie bouche de Délice, elle ne voyait rien au monde de si aimable, de si attrayant, en un mot de si parfait que sa nouvelle amie. Elle lui prêtait généreusement toutes les qualités qu’elle-même possédait, et ne voyait pas les défauts. Ils étaient bien reçus, ceux ou celles qui, devant Émilie, s’attaquaient à miss Délice!... Mme Howe haussait les épaules quand on lui parlait de cette chaude amitié. «Cela n’a pas le sens commun,» disait-elle avec quelque - raison; mais il n’y avait rien de surprenant à ce qu’une fillette au cœur ardent, à l’imagination vive et à l’esprit enthousiaste, comme était Émilie, fût séduite par les dehors brillants de Délice.
«Je ne sais ce que je deviendrais sans vous, lui disait-elle un soir qu’elle était allée prendre le thé chez Mme Sanborn; depuis deux mois que je suis à Quinnebasset, votre maison est pour moi un véritable paradis.
— Pauvre petite Émilie! lui répondit Délice, si vous êtes trop malheureuse chez votre grand’mère, il vous faut venir habiter avec nous.»
Elle eut été bien attrapée si on l’avait prise au mot.
«Oh! que je voudrais que ce fût possible! s’écria Émilie avec un tel élan qu’elle fit sourire Mme Sanborn, tout occupée qu’elle était à une partie d’échecs avec son fils John.
— Pourquoi vos jolis cheveux ne sont-ils pas bouclés comme d’habitude? demanda Délice, passant d’un sujet à un autre avec la légèreté qui la caractérisait.
— Parce que grand’maman trouve qu’ils ont toujours l’air en désordre quand ils sont sur mon cou, répondit Émilie. J’ai voulu me faire une natte; mais cela ne tient pas.»
Et elle secoua la tête de manière à faire tomber le ruban qui retenait ses cheveux rebelles.
«Comment pourriez-vous natter une chevelure pareille? dit Délice. Milie, ma chérie, vos cheveux sont trop ravissants pour ne pas les montrer à tout le monde. Laissez-les flotter à leur guise et n’écoutez pas votre grand’mère, —pour tout ce qui est affaire de goût, s’entend, — car je me garderais bien de vous prêcher la révolte; on vous défendrait de me voir, et cela me ferait trop de peine.
— Et à moi, donc! s’écria Émilie; où en serais-je sans vous? Ce n’est pas gai tous les jours chez grand-papa, le soir surtout!... Heureusement, je puis aller me distraire un peu à la cuisine; mais j’ai vu le moment où les «autorités supérieures» y mettaient bon ordre.
— Comment! cette intimité dure encore? Je ne vous comprends pas, Milie, de vous commettre ainsi avec des gens de bas étage, des domestiques, si vous aimez mieux, ajouta-t-elle avec une petite moue de dédain.
— C’est moi qui ne vous comprends pas! s’écria Émilie, le sang lui montant aux joues en entendant attaquer ses humbles amis. Le travail n’a jamais déshonoré personne; au contraire. Vous reprochez à Mme Fagg et à Charles Preston d’être rétribués pour les services qu’ils rendent à grand-père; voudriez-vous donc que ce fût gratuit de leur part? Pour moi, je ne vois rien de respectable comme les gens capables de gagner leur vie eux-mêmes. Ma plus grande ambition serait d’arriver un jour à n’être à la charge de personne. Charles et Mme Fagg sont pauvres, je le veux bien; mais ils sortent tous deux d’une famille honorable, et ils sont très bien élevés. Si, au lieu d’être une fille, j’étais un garçon, j’aiderais probablement mon grand-père pour tout ce que fait Charles; m’appelleriez-vous pour cela un domestique, et refuseriez-vous de causer avec moi? Le père de Charles était docteur en médecine, et tout aussi bien posé que votre père et le mien;
Mme Fagg est cousine au second degré de ma grand-mère. En quoi puis-je déroger, je vous prie, en me considérant sur le même pied que «nos domestiques» ? Comme naissance, ils sont mes égaux; comme intelligence, qui sait s’ils ne me sont pas supérieurs?
— Oh! s’écria Délice, quant à cela, vous savez bien que non, puisque vous donnez des leçons à ce garçon qui est plus âgé que vous.
— Eh bien, qu’est-ce que cela prouve? que j’ai eu des maîtres et que Charles n’en a pas eu; ce n’est pas sa faute après tout!
— Ce qui n’empêche pas, dit Délice, que, si j’étais vous, je ne perdrais pas mon temps à me faire son répétiteur.
— Si vous saviez comme cela me coûte peu!...
— Qu’il aille à la classe du soir; il n’aura plus besoin de vos leçons.
— Il ira certainement, mais l’hiver prochain, quand il aura un peu rattrapé ses camarades. Jusque-là il souffrirait trop. Mettez-vous à sa place, Délice.»
Mais Délice ne s’y mettait pas du tout, à la place de Charles; elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi Émilie, qui repoussait les avances de Dora Topliff, la riche, l’élégante, la sublime Dora, se mettait en frais pour un garçon sans fortune et sans position.
«Quelle chaleur! dit-elle en riant. Ne vous emportez pas, Milie chérie, cela n’en vaut pas la peine. Ainsi, vous passez la moitié de vos soirées à servir de précepteur à M. Charles, et l’autre moitié à griffonner pour l’amusement d’une sourde-muette? C’est de la vertu ou je ne m’y connais pas! Et cela ne vous ennuie jamais?
— Pas un seul instant! s’écria Emilie; rien que la vue de Mme Fagg suffirait pour me récompenser, tant elle est transfigurée quand je m’occupe d’elle. La pauvre femme est là travaillant son éternel crochet pendant que je remplis son ardoise. Elle suit mon crayonnage du coin de l’œil, et quelquefois elle est si pressée de savoir ce que j’écris, qu’elle le lit à mesure, par-dessus mon épaule. Je ne lui dis pourtant rien de bien intéressant. Je lui raconte tout ce qui me passe par la tête, ce que nous faisons en classe et pendant les récréations, un tas d’enfantillages, en somme; mais elle prétend que cela lui fait plaisir.
— Généreuse enfant que vous êtes, dit Mme Sanborn avec une spontanéité un peu imprudente, voilà de la vraie philanthropie!
— Ah! madame, balbutia Émilie, j’avais oublié que vous étiez là. Que je suis donc confuse! Depuis une demi-heure que je parle de moi, j’ai l’air de me poser en modèle de vertu; n’en croyez rien, je vous prie; je ne suis ni douce ni patiente.
— Vous êtes douce comme un petit agneau et patiente comme Job, répliqua Délice.
— Vous aussi! s’écria Émilie, en rougissant jusqu’aux yeux. Je vous en prie, Délice, ne vous faites pas d’illusions sur mon compte. Vous me connaissez depuis si peu de temps que vous n’avez encore vu que mes bons côtés; mais j’ai un caractère terrible, et, quand on me contrarie, il m’arrive parfois de me mettre dans des colères folles. J’ai mieux aimé vous en prévenir d’avance; un de ces jours, peut-être, vous me verrez sous un aspect qui me fera perdre à jamais votre amitié.»
Pauvre Émilie! il lui en coûtait de faire un tel aveu devant des étrangers; mais elle était trop franche pour ne pas se soustraire à des éloges qu’elle savait immérités.
«M’aimez-vous encore un peu? demanda-t-elle tout bas à Délice après sa confession.
— Deux fois plus qu’avant, répondit celle-ci; mais, quand vous serez tentée de vous livrer à une de ces formidables colères qui vous poussent à des actes si terribles, il faudra venir me trouver, et je vous mettrai une camisole de force, comme celle-ci,» ajouta-t-elle en lui faisant une prison de ses deux bras.
L’ARDOISE DE Mme FAGG
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ÉMILIE. — «Bonsoir, madame Fagg; je me sens toute triste ce soir, et je viens causer un peu avec vous pour me remettre.
» Il y a aujourd’hui deux mois que je suis arrivée à Quinnebasset. Vous en souvenez-vous? La maison était noire comme la nuit; et grand’maman — non, je ne veux pas dire du mal d’elle, — mais quel accueil, bon Dieu!... Ils ont été longs, ces deux mois!
«Vous me montrez Charles, comme pour me dire que je n’ai pas tout à fait perdu mon temps. Oui, c’est possible; mais cela ne m’empêche pas d’avoir souvent le mal du pays... Savez-vous que Charles a des dispositions remarquables pour les mathématiques? Il en a plus appris à lui tout seul que mon frère Dick. Vous me direz que Dick n’a que treize ans; mais pensez à tous les professeurs qu’il a eus! J’ai montré à Charles le peu que j’en savais moi-même, et il a fait des progrès, oh mais! des progrès stupéfiants... Je suis toute contente que M. le juge Davenport l’ait pris en amitié. Vous avez l’air étonne; personne ne vous en avait donc parlé ? Eh bien, voici ce qui s’est passé : Délice s’est amusée à raconter à M. Davenport que j’occupais mes loisirs à faire concurrence à M. Smart, le maître d’école. Elle disait cela pour plaisanter, bien entendu; mais il est si bon que cela lui a donné envie de connaître Charles, et ils sont intimes maintenant. M. Davenport fait grand cas de lui, et Charles est aux anges, parce qu’il peut avoir tous les livres dont il a besoin, M. le juge ayant mis sa bibliothèque à sa disposition. C’est une très bonne chance pour lui à tous les points de vue, et j’ai bien remercié Délice, qui est cause de tout.
«Comme c’est drôle de parler de Charles à côté de lui, sans qu’il se doute qu’il fait tous les frais de notre converversation par écrit! Regardez-le, il ne lève pas le nez de dessus son cahier. Il est si heureux de la perspective d’aller en classe, l’hiver prochain, qu’il ne perd pas une minute. Il m’a raconté tout ce qu’il avait souffert avant de venir ici. Je ne m’étonne plus de la patience avec laquelle il supporte les mauvaises humeurs de grand’mère et les brusqueries de grand-papa. Au fond, grand-papa l’aime bien, quoiqu’il le rudoie un peu par moments, et il l’estime «parce qu’il n’y a pas de malhonnêtes gens dans sa famille et que lui-même est un brave et digne garçon, «un travailleur».
«Vous savez à qui l’on fait allusion en parlant de personnes qui ont eu de malhonnêtes gens dans leur famille? A ce propos, j’ai une histoire à vous conter sur Dora Topliff. Ces demoiselles ne peuvent pas la souffrir; toutes, sans exception, disent du mal d’elle quand elle a le dos tourné ; mais par devant on lui fait des salamalecs à n’en plus finir. Celles qui en disent le plus sur son compte ne se sentent plus d’aise quand elle a daigné leur adresser un salut dans la rue. Cela m’agace au suprême degré ; mais, ce qui m’agace encore plus, c’est son attitude à elle-même vis-à-vis de Xéna Gliddins. Je vous ai dit, je crois, que cette pauvre Xéna préparait chaque matin le feu de la classe, et que je trouvais cela d’une injustice révoltante; mais, mercredi, ce fut bien autre chose. Imaginez-vous qu’elle avait complètement oublié le feu; elle a des distractions inouïes, Xéna Gliddins; elle a toujours l’air d’être dans la lune. Délice dit que c’est quand elle cherche une rime qui la fuit... Mercredi donc, il faisait un froid de loup, et justement le feu ne se décidait pas à prendre. Arrive miss Dora Topliff.
«— Eh bien, vous pouvez vous vanter de faire mal votre ouvrage, Xéna,» dit-elle d’un ton sec.
«Xéna ne répondit pas. Elle était à genoux devant le poêle et y empilait du bois vert dont la fumée lui prenait a la gorge et la faisait tousser comme une malheureuse. Dora ayant ajouté je ne sais quelle impertinence, elle se redressa:
«— Comment me parlez-vous, Déborah?
«— Comme je parle toujours à mes inférieurs,» répondit-elle.
«Xéna poussa un cri étouffé et s’enfuit en se cachant la figure dans ses mains. Je regardai autour de moi pour voir laquelle de ces demoiselles allait prendre son parti; mais toutes, même Délice, semblaient changées en statues (comme la femme de Loth). Je les aurais battues!
«J’oubliais que j’étais encore trop nouvelle pour avoir le droit de dire ce que je pensais.
«— C’est révoltant! m’écriai-je; vous devriez avoir honte, Dora!» Et je courus après Xéna pour la consoler. J’étais si indignée que j’en tremblais!
«— Ne pleurez pas, ma pauvre Xéna, lui dis-je en passant mon bras autour d’elle, du mieux que je pus, car mon bras n’est pas bien long, et elle a au moins soixante-dix centimètres de tour de taille.
«— Laissez-moi,» me dit-elle en me repoussant, et elle ouvrit son canif d’un air tragique.
«Elle était dans un tel état de surexcitation qu’elle n’avait plus sa tête à elle, et je crus vraiment qu’elle allait se tuer; j’en eus froid dans le dos.
«— Je voudrais être morte, criait-elle; chacun me méprise, et l’on me traite comme la boue des rues.»
«Je lui répétai, sur tous les tons, que toutes ces demoiselles l’aimaient, tandis qu’au fond elles détestaient Dora Topliff; mais elle s’obstina longtemps à répéter que personne ne se souciait d’elle. Cependant, à force de lui soutenir le contraire, je finis par arriver à un certain résultat. Elle commençait à être plus calme, lorsque j’entendis la voix de miss Lightbody, notre maîtresse. Vite, je poussai Xéna dans le cabinet où nous accrochions nos chapeaux et nos manteaux, pour qu’elle pût y pleurer à son aise, et, rentrant dans la classe, je me mis en devoir de faire ce malheureux feu, cause innocente de cette triste algarade.
«C’était tout naturel, n’est-ce pas, madame Fagg? Il fallait bien que quelqu’un s’en occupât. Mais si vous aviez vu l’effet produit sur toutes mes compagnes! On eût dit qu’un cataclysme venait d’éclater!
«Pendant la récréation de midi, Délice me tança d’importance.
«— Vous avez donc juré de prendre le parti de tous ceux qui sont mal vus dans Quinnebasset?» me dit-elle.
«Et, comme je me taisais:
«— Oh! Émilie, à quoi avez-vous pensé ? s’écria-t-elle.
«— Oh! Délice, répliquai-je sur le même ton, pouvais-je agir autrement, voyons?
«— Vous vous êtes abaissée devant tout le monde.»
«Ce reproche m’alla droit au cœur.
«— Délice, m’écriai-je en relevant la tête, trouvez-vous que Dora Topliff a eu raison de traiter Xéna comme elle l’a fait? Répondez-moi sérieusement.
«— Non, évidemment non, répondit-elle. Dora est autoritaire et arrogante comme pas une; mais il faut bien la prendre comme elle est.
«— Et pourquoi? lui demandai-je exaspérée; donnez-moi une raison, pour l’amour de Dieu!
«— Sa famille est si bien posée, Milie. Ils sont si riches, ils ont une si belle maison et donnent de si jolies soirées, si vous saviez! D’ailleurs, il n’y a pas à dire, il faut en passer par où elle l’entend. Vous ne la connaissez pas encore, Milie; on accepte d’elle une foule de prétentions qu’on ne passerait à aucune autre. Elle veut être la maîtresse, elle veut nous mener toutes, et elle ne veut pas qu’on la contredise en quoi que ce soit.
«— Qu’elle le veuille ou non, m’écriai-je, chaque fois qu’elle commettra une injustice, je me révolterai!
«— Vous ne voulez donc plus être des nôtres? me dit Délice. Si vous vous brouillez avec elle, j’aurai beau faire, on vous exclura de notre classe. Vous aviez bien besoin de vous échauffer ainsi pour Xéna, à qui vous n’avez pas adressé dix paroles jusqu’à présent! Ces demoiselles sont capables de ne jamais vous le pardonner.»
«Croiriez-vous, ma chère madame Fagg, que j’ai été assez enfant pour me mettre à pleurer? Je me soucie fort peu de Dora Topliff; mais l’idée de me voir repoussée par toute la classe était trop pénible pour moi. Je ne suis pas ce qu’on appelle une nature énergique; j’ai besoin de l’approbation et surtout de l’amitié d’autrui.
«Le plus curieux de l’histoire, c’est qu’au lieu de me blâmer et de ne plus vouloir que je sois des leurs, comme Délice me l’avait fait craindre, toutes les jeunes filles dont je vous ai parlé m’ont comblé d’éloges, — dans le tuyau de l’oreille, s’entend.
«Ce fut d’abord Virginia Curtis:
«— Dora devient par trop superbe; il est temps qu’elle le comprenne, et nous sommes toutes très contentes que vous l’ayez remise à sa place, Émilie.»
«Puis Katie Hackett:
«— Bravo, Émilie! à bas le tyran!...»
«Et la douce Maggie Selden elle-même me serra la main en me disant:
«— Que je suis donc contente que quelqu’un ait enfin pris le parti de cette pauvre Xéna!»
«Cela me consola tout à fait; mais cela n’empêcha pas ces mêmes demoiselles d’aller ensuite se grouper autour de Dora et de l’écouter comme un oracle. Madame Fagg, madame Fagg, quelle qualification, je vous prie, mérite cette manière d’agir? Je ne voudrais pas la taxer de bassesse et d’hypocrisie, et cependant cela y ressemble fort.
«J’étais convaincue que je m’étais fait de Dora une ennemie mortelle; mais pas du tout, depuis lors, elle me traite avec une considération à nulle autre pareille. (Je vais faire comme Xéna, emprunter des lambeaux de poésie pour agrémenter ma conversation!)
«Ce soir, je revenais de la classe avec Katie Hackett, quand Dora nous rejoignit.
«— Quelle belle journée nous avons eue! me dit-elle gracieusement.
«— Vous trouvez? lui répondis-je d’un ton sec.
«— Vous plaisez-vous à Quinnebasset?
«— Assez, miss Dora, je vous remercie.
«— Pourquoi êtes-vous si froide avec moi? s’écria-t-elle.
«— C’est toujours ainsi que je parle à mes supérieurs, » lui répondis-je.
«Je n’aurais pas pu me retenir pour un empire. Dora nous quitta sans me répliquer un mot, me laissant me mordre la langue — trop tard. Je n’en fais jamais d’autres, Madame Fagg, toujours mon malheureux caractère qui me joue de ces tours!...
«Quant à Xéna, elle ne sait comment me témoigner sa gratitude; elle m’accable de bonbons et de biscuits et m’a déjà dédié je ne sais combien de pièces de vers.»
«C’EST TOUJOURS AINSI QUE JE PARLE A MES SUPÉRIEURS.»

Pulsuz fraqment bitdi.