Kitabı oxu: «Siribeddi : mémoires d'un éléphant»
Jacques Lermont
Siribeddi : mémoires d'un éléphant

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066317737
Table des matières
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
Post-scriptum

CHAPITRE I
Table des matières
SIRIBEDDI ET SA FAMILLE
Mme Mahala et son mari, M. Jumbo, étaient dans le ravissement le plus complet: le ciel venait de leur envoyer un charmant bébé, tout leur portrait; ils ne se lassaient pas de l’admirer. De la tête aux pieds, leur fils leur paraissait une merveille.
«Regarde ses oreilles, mon ami, s’écriait la petite Mme Mahala; sont-elles longues déjà !... Quelle finesse d’ouïe il aura bientôt!
— Et ses yeux, sont-ils assez vifs! répondait son mari sur le même ton.
— Et sa trompe, comme il l’agite élégamment! Ne dirait-on pas qu’il a déjà plusieurs semaines? Oh! pourvu qu’il ait cinq ongles à chacun de ses pieds! Que diraient mes amies, s’il n’en avait que quatre!»
Mais, après examen, il fut bien et dûment constaté que le jeune Siribeddi possédait les vingt ongles réglementaires pour un éléphant de haute race. S’il n’en eût eu que seize ou dix-huit, Mme Mahala se serait crue déshonorée à tout jamais aux yeux de sa tribu.
«Ah! je respire, s’écria-t-elle; à présent je puis sans crainte présenter notre trésor à nos amis. Va les chercher, mon cher Jumbo. Tu as le temps pendant qu’il fait son premier repas.»
A vrai dire, Mme Mahala mourait d’envie d’exhiber son cher fils. Quand on est jeune mariée et qu’on a épousé un mari de son âge que les anciens traitent encore en enfant, on n’est pas fâchée de montrer à ses amis et connaissances qu’on est mère de famille et respectable à tous points de vue. Jusqu’ici personne n’avait pris au sérieux le jeune ménage. Un ménage de bébés!... Tout allait changer! Du coup ils prendraient rang parmi les gens raisonnables et on ne leur jetterait plus à la tête leur jeunesse, comme si chaque jour ne devait point les guérir de ce défaut. Était-ce leur faute s’ils n’avaient pas cent cinquante ans comme le Patriarche, ni même cent trente ans comme le Grand-Chef, ou quatre-vingt-dix-neuf comme le Philosophe? A eux deux c’est à peine s’ils atteignaient la moitié de l’âge de ce dernier; mais ils avaient le temps de vieillir!...
La tribu très distinguée des Longues-Queues dont Mme Mahala et son mari, M. Jumbo, faisaient partie, devait son nom aux extraordinaires dimensions de l’appendice caudal de ses sujets. Elle était renommée entre toutes parmi les bandes d’éléphants qui peuplent les forêts de l’île de Ceylan, et ce n’est pas peu dire, dans un pays où les éléphants passent à bon droit pour être les plus beaux du monde. La tribu se composait d’une quarantaine d’individus de tout âge qui formaient une seule et même famille; mais que d’anneaux brisés dans cette chaîne! que de générations entre le Patriarche et le bébé qui venait d’ouvrir à la lumière ses petits yeux bruns. C’est à ce point que si la guerre et les maladies n’eussent fait de grands vides dans les rangs, la bande trop nombreuse eût peut-être été forcée de se diviser et de se séparer.
La colonie offrait l’image du bonheur le plus parfait. Elle était rassemblée dans une clairière que le Chef avait indiquée peu auparavant comme lieu de campement. Ce choix faisait honneur à son discernement: des palmiers aux longues palmes, ou aux larges feuilles en éventail, selon l’espèce, au tronc recouvert de convolvulus de mille couleurs, l’ombrageaient de tous côtés; çà et là des bananiers montraient leur feuillage finement découpé et leurs beaux régimes de bananes, festin délicieux qui, pour être prêt à point, ne demandait aux gourmets éléphantins que la peine de le cueillir au degré de maturité convenable. Non loin de là, coulait une rivière indispensable aux ablutions quotidiennes. C’était un véritable Eden en ce paradis terrestre qu’on nomme Ceylan.
Nulle surprise ne semblait à craindre dans cet espace bien protégé que le pied de l’homme n’avait jamais foulé. A l’exception de quelques perroquets établis sur la cime des arbres, et dont le cri strident se faisait entendre de temps à autre, aucun animal ne s’y montrait. Nul danger n’était probable; mais tandis que ses compagnons reposaient paisiblement, le Grand-Chef, fidèle à son devoir, veillait pour le salut commun. Son lieutenant, l’oreille au guet, l’œil grand ouvert, montait la garde de son côté. Au moindre sujet d’alarme, l’appel particulier de l’une des deux sentinelles les réunirait tous en un clin d’œil pour faire face à l’ennemi.
Dans ces régions tropicales au soleil de feu, les éléphants font de la nuit le jour; par suite ils emploient les heures de la journée à se reposer, à dormir où à rêver. On les voyait donc disséminés dans la clairière, seuls ou par petits groupes, selon leurs goûts. Il était près de cinq heures, la chaleur commençait à devenir moins accablante; les enfants, que rien n’arrête lorsqu’il s’agit de leur plaisir, s’amusaient à se poursuivre, à jouer à cache-cache ou à se lancer dans les jambes de longues branches d’arbres, occasion de culbutes toujours divertissantes. De temps en temps, leurs mères criaient tendrement:
«Ne vous échauffez pas trop, mes enfants, ne courez pas tant, vous allez vous rendre malades.
— Oui, maman,» répondaient-ils docilement.
Et ils s’arrêtaient quelques minutes, mais l’instant d’après l’ardeur du jeu l’emportait sur les recommandations maternelles et ils recommençaient de plus belle.
«Laissez-les donc, disaient alors les papas, ils s’amusent, c’est de leur âge; n’en avons-nous pas fait autant dans notre jeunesse?»
Les anciens, réunis à l’ombre d’un palmier, devisaient de choses et d’autres; ils parlaient de l’avenir pour leurs arrière-petits-enfants, du passé aussi, et des mille souvenirs que leur rappelaient les ébats de cette bande d’étourdis qui gambadaient autour d’eux. D’autres, les yeux mi-clos, jouissaient de la douceur de l’heure présente et se laissaient aller à une paisible somnolence; le Philosophe, très grave, se promenait à l’écart, comme s’il cherchait la solution d’un grand problème. Le Maître chargé de l’éducation des jeunes gens regardait les jeux de ses élèves en se balançant tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre. C’était cependant un personnage très correct, à l’air digne et froid, auquel il ne manquait qu’une paire de bésicles pour être un magister incomparable, mais lui aussi, sans doute, pensait qu’un peu de gymnastique lui était nécessaire. D’ailleurs, pour qui connaît les éléphants, sa tenue n’avait rien d’insolite: ces messieurs ont un besoin impérieux de balancement, ils ne peuvent rester immobiles.
Les mères de famille s’occupaient de leur ménage, deux ou trois jeunes mamans soignaient leurs bébés encore trop petits pour pouvoir prendre part aux ébats de leurs aînés. Tous, lorsqu’ils se sentaient en appétit, cueillaient délicatement du bout de leur longue trompe, soit le fruit qui les tentait, la banane blonde vite mûrie sous ce climat brûlant, soit des feuilles de palmier ou de bananier, soit une brassée d’herbe fraîche ou quelque champignon au fin parfum.
Parfois, par pur désœuvrement, ils déchiquetaient de grands panaches de palmiers, éparpillaient au hasard des régimes entiers de bananes, déracinaient de jeunes arbres, pour en manger les racines, ou décrivaient des arabesques fantaisistes sur le tronc des arbres dont ils enlevaient l’écorce avec cette espèce de doigt qui termine leur trompe. On les eût fort étonnés si on leur eût appris qu’ils gaspillaient ainsi en pure perte les dons de Dieu. Habitués à trouver en abondance tout ce qui était nécessaire à leur subsistance, qu’avaient-ils à penser au lendemain? Dans ce pays enchanteur où le printemps est pour ainsi dire éternel, où l’arbre porte à la fois des feuilles, des fleurs et des fruits nouveaux, où la fleur de la veille est presque le fruit d’aujourd’hui, ils ne songent point à être prévoyants. Ils font un peu comme ces bandes de singes qui dévalisent les jardins des colons, pillant tout, saccagant tout et jonchant le sol de fruits verts dans l’unique but de satisfaire leurs instincts de destruction. Les dégâts des éléphants étant proportionnels à leur taille, je vous laisse à penser quels ravages ils exercent dans les plantations de café ou de cocotiers, et les précautions que prennent les planteurs pour les empêcher d’y pénétrer! Mais, dans la jungle où ils sont seuls maîtres, la nature, prodigue de ses biens, a vite fait de réparer les dommages qu’ils lui causent. Ils en sont quittes, lorsqu’ils ont dévasté momentanément un endroit, pour émigrer dans une autre partie de la forêt aux inépuisables ressources.
Le jeune M. Jumbo ayant annoncé à tous ses amis le grand événement qui le comblait de joie, chacun s’empressa d’aller présenter ses devoirs à Mme Mahala et à son fils, déjà baptisé du doux nom de Siribeddi. Il fallait voir de quel air heureux et fier la jeune maman recevait les félicitations et comme elle faisait admirer à tous les visiteurs les mille et une perfections qu’elle découvrait à son fils. Tout le monde aimait Mahala dans la tribu, et chacun se réjouit avec elle de son bonheur. Les matrones y mêlèrent des conseils à l’infini sur l’éducation physique et morale du bébé :
«Ne le gâtez pas trop, ma chère, disait l’une, élevez-le sévèrement; si vous lui laissez faire ses trente-six volontés, quand il est petit, sous prétexte qu’il est petit, vous n’en viendrez jamais à bout lorsqu’il sera grand.
— La première de toutes les qualités est l’obéissance, s’écria une autre, Siribeddi ne peut l’apprendre trop tôt. Souvenez-vous de ce qui arriva l’an passé au fils de votre voisine, le petit Kindly! s’il eût su obéir il serait encore ici.
— Vous me faites frémir, s’écria Mme Mahala en serrant étroitement contre son cœur son fils bien-aimé. Dire que moi aussi je pourrais perdre mon petit Siribeddi. Ah! j’aimerais mieux mourir. Je m’étonne que Mme Kindly ait pu survivre à un coup pareil, moi j’en serais....
— Chut! dit une belle jeune dame qu’on appelait Fleur de Goyave, voici Mme Kindly en personne; soyez convaincue, Mahala, ajouta-t-elle tout bas, que la pauvre mère n’a pas oublié l’affreux malheur qui l’a frappée.»
En effet, la manière dont la nouvelle venue dit à la jeune mère: «Aimez bien votre fils, mais ne le gâtez pas,» prouvait qu’elle souffrait encore de sa blessure, d’autant plus qu’elle se sentait en partie responsable de l’accident arrivé à son enfant.
«Mme Kindly a raison, dit le Philosophe, les enfants gâtés ne sont ni bons fils ni bons citoyens. Faites de votre Siribeddi un éléphant modèle. Qui sait, peut-être un jour sera-t-il à la tête de ses pareils, et, dans ce cas, il devra donner à ses sujets l’exemple de toutes les vertus.
— J’en accepte l’augure,» dit la jeune mère en souriant d’un air modeste.
Quelle est la maman qui ne rêve pour son fils les destinées les plus brillantes? Mme Mahala voyait déjà son cher Siribeddi chef de sa tribu.... Bien mieux, ce grand honneur lui paraissait tout naturel.
«Je propose, dit une voix, de porter un toast au nouveau membre de notre société.»
Alors, de tous côtés, s’élevèrent les cris de:
«Vive le petit Siribeddi! Longue vie et bonheur à lui et à ses parents. Puisse-t-il ne jamais faire connaissance avec nos ennemis, les hommes!»
Puis chacun reprit ses occupations accoutumées et le jeune ménage resta seul.
«Que nos amis sont bons, s’écria la petite Mme Mahala en essuyant une larme d’attendrissement. Je ne croyais pas qu’ils nous aimassent autant: mon ami, je suis trop heureuse, cela me fait peur!»
Elle s’arrêta de parler, pensive un instant, mais bientôt se réveillant comme d’un songe:
«Il serait temps que Siribeddi essayât de marcher un peu,» dit-elle.
Les éléphants ayant le privilège de marcher dès leur naissance, le jeune Siribeddi eût pu en effet déjà faire quelques pas, s’il l’eût voulu.
Encouragé par les caresses maternelles, il consentit à s’aventurer sur le gazon. Ce fut un concert d’acclamations joyeuses.
«Mais c’est qu’il marche à ravir! il est très fort pour un nouveau-né ! Bientôt il sera comme père et mère.»
C’était une miniature d’éléphant. Imaginez une aimable créature de la taille d’un ânon, reproduisant en petit chacun des traits distinctifs de ses parents; sa peau déjà rude (ce n’est pas pour rien qu’il était de la famille des pachydermes, autrement dit des animaux à peau épaisse), sa peau, dis-je, était rosée, au lieu d’avoir la couleur brune de ses semblables à l’âge adulte; ses jambes flageolaient un peu sous lui et sa trompe, à peine plus longue qu’un mirliton, l’embarrassait beaucoup, il ne savait littéralement qu’en faire. Sauf cela, c’était le portrait vivant de tous les éléphants asiatiques que vous avez pu voir, à part les défenses, bien entendu, qui n’étaient pas visibles dans sa bouche et qui peut-être n’y pousseraient jamais, le nombre d’éléphants porteurs de défenses étant, paraît-il, assez limité à Ceylan. Dans la tribu des Longues-Queues on n’en comptait pas plus d’une dizaine, parmi lesquels on remarquait surtout les défenses du Patriarche, du Grand-Chef, du Lieutenant et du Philosophe. Malgré sa jeunesse, Jumbo en avait déjà d’une dimension respectable, mais les siennes étaient loin d’approcher de celles des anciens de la tribu. Les défenses du Patriarche étaient immenses, elles avaient même failli, un jour, lui jouer un mauvais tour, tant elles excitaient la convoitise de ces chercheurs d’ivoire qui ne craignent point de traquer les pauvres éléphants pour s’emparer de ce précieux produit vendu ensuite au poids de l’or. Par pur hasard le Patriarche avait échappé au danger dans cette rencontre où bon nombre de ses enfants perdirent la vie.
C’ÉTAIT UNE MINIATURE D’ÉLÉPHANT. (P. 8.)

Après tout, Siribeddi avait de qui tenir, et il était fort possible qu’il fût plus tard au nombre de ces favorisés du sort. On tenait en grande estime dans la tribu les éléphants porteurs de défenses, mais il fallait attendre, pour être fixé sur le compte de Siribeddi, que ses dents de lait tombassent et fussent remplacées par d’autres.
Je parle ici des éléphants de Ceylan, on assure que ceux d’Afrique ont des défenses parfois longues de trois mètres, qui pèsent jusqu’à trois cents livres et dont le poids moyen est de cent cinquante livres. Dans l’île de Ceylan, tous ceux qui n’ont pas de défenses ont de grosses dents de vingt-cinq à trente centimètres de longueur et de cinq centimètres environ de diamètre, qui leur servent à couper des branches d’arbres. Ces dents, qu’ils n’utilisent pas comme leurs frères d’Afrique pour creuser la terre à de grandes profondeurs afin d’y trouver de l’eau, n’ont plus du tout la même forme; au lieu d’être droites et épaisses, elles sont minces et gracieusement recourbées et pèsent rarement plus d’une cinquantaine de livres. En revanche, l’éléphant, de Ceylan est beaucoup plus grand, plus beau et plus intelligent que celui d’Afrique, et il s’apprivoise beaucoup plus facilement.
Que nous voilà loin de notre petit Siribeddi, il est temps de revenir à lui....
CHAPITRE II
Table des matières
PREMIERS PAS DANS LA VIE
Je ne vous raconterai pas par le menu les premiers jours de la vie de Siribeddi; ses essais pour marcher et courir sans rouler à tous moments sur le gazon de la clairière, sa gaucherie lorsqu’il voulait se servir de sa trompe et ses colères enfantines lorsqu’au lieu de la porter à sa bouche, il se la mettait dans les yeux ou se donnait involontairement de grands coups sur les oreilles. C’était tout un petit apprentissage de la vie qui n’avait rien de bien intéressant pour d’autres que pour ses parents.
Mme Mahala se tirait on ne peut mieux de son rôle de jeune maman; elle avait une grande affection pour le Philosophe, et il lui était resté quelque chose des nombreuses leçons qu’il lui avait données et de tous les discours tenus devant elle. Ce n’est pas sans profit qu’on fréquente les savants! Lorsque Siribeddi tombait, elle l’aidait en riant à se relever, au lieu de lui montrer son émoi, il s’ensuivait que le pauvre petit aurait eu honte de pleurer quand il voyait sa maman lui sourire.
Lorsqu’il lui arrivait une de ces petites mésaventures, Mme Mahala apprenait à son fils à en prendre bravement son parti.
«Je tiens à ce que tu aies du caractère, lui disait-elle; il n’est personne à qui ne survienne de temps en temps quelque ennui; sois de ceux qui les acceptent avec gaîté, et non de ces tristes personnages qui geignent sous le poids des moindres misères comme s’ils étaient seuls au monde à souffrir. Ce n’est amusant ni pour eux ni pour les autres; d’ailleurs, je ne connais pas de plus mauvais calcul, car les ennuis sur lesquels on s’appesantit sont dix fois plus lourds à supporter.»
Pour une petite dame éléphant, ce n’était pas déjà si mal raisonner.
M. Jumbo s’occupait beaucoup aussi de son fils; il l’enlevait avec sa grande trompe et le faisait sauter comme font les papas pour leurs bébés, ou bien il le portait sur ses défenses pour lui faire faire en triomphe le tour de la clairière où la tribu des Longues-Queues était toujours installée; mais il traitait encore Siribeddi en tout petit enfant, tandis que Mme Mahala, qui l’avait constamment auprès d’elle et qui voyait sa petite intelligence s’éveiller peu à peu, lui tenait des propos pleins de sagesse dont il ne pouvait manquer de profiter. Elle ne vivait plus que pour son fils, et ne consentait qu’à regret à s’en éloigner quelques minutes.
Son mari lui pardonnait l’abandon apparent dans lequel elle le laissait. Elle lui prouvait clair comme le jour que Siribeddi ne pouvait se passer de ses soins de tous les instants, et que tant qu’elle aurait à le nourrir de son lait elle ne devait penser qu’à lui. Dès qu’il serait sevré, elle reprendrait sa vie ordinaire,
«Je ne te reconnais plus, disait M. Jumbo, toi si gaie, si folâtre autrefois, tu ne joues plus, tu restes immobile des journées entières, et tu ne te promènes que si cela plaît à Siribeddi. Quand il dort au moins, tu pourrais sortir avec moi; mais non, tu es là, à le regarder dormir, et moi je suis tout seul.
— J’ai toujours peur, répondait-elle, qu’il ne lui arrive quelque chose. Amuse-toi et promène-toi pour nous deux.»
Il fallut qu’une vieille amie de sa mère lui fit comprendre qu’il y avait un peu d’exagération dans son zèle maternel et que Siribeddi n’en mourrait pas pour être laissé quelquefois à lui-même.
Je ne sais pourquoi on s’imagine toujours que les éléphants sont de graves personnages, sérieux et gourmés, un peu moroses même, qui jamais ne se dérident. On les juge sur de malheureux captifs traînés de foire en foire dans des ménageries, ou tenus entre les quatre murs d’une prison de quelques pieds, eux, libres enfants des forêts, habitués à errer, au gré de leur fantaisie, sous un climat tout autre que le nôtre. Vraiment on serait triste à moins! Pensez à tout ce que doivent souffrir ces pauvres bêtes, qui ont de la mémoire; ils l’ont prouvé en mainte occasion. Quel contraste douloureux entre leurs années d’enfance et leur misérable situation de prisonniers!
Dans la jungle, au contraire, ils sont vifs, joyeux, insouciants et heureux comme une bande d’écoliers en vacances; ils se livrent entre eux à des plaisanteries sans fin, font des niches à leurs voisins, et jouent du soir au matin, quand ils n’ont pas de sujets d’alarmes.
Seuls, les anciens de la tribu des Longues-Queues avaient la gravité qui convenait à leur âge; quant à Mme Mahala et à son fils, ils s’amusaient parfois ensemble comme deux vrais bébés, tant la jeune mère se faisait petite pour plaire à son enfant. Il fallait voir Siribeddi passer et repasser sous le gros corps de sa maman, se cacher d’un côté quand elle le croyait de l’autre, enrouler sa petite trompe autour de ses jambes, sauter devant elle avec une grâce éléphantine et se frotter doucement contre elle pour se faire caresser.
Il était un peu timide, le petit Siribeddi, il ne voulait pas s’éloigner de sa maman, et lorsque d’autres bébés éléphants venaient le chercher pour faire une partie de jeu, il enfouissait sa grosse tête massive sur les genoux de Mme Mahala, secouait ses larges oreilles et répondait à toutes les avances par un non énergique.
Siribeddi ne connaissait encore que la clairière qui l’avait vu naître; la tribu la quittait pourtant chaque nuit pour aller se désaltérer à la rivière et se baigner; mais aux premiers jours de la vie de son enfant, Mme Mahala, trouvant Siribeddi trop jeune pour l’emmener et ne voulant pour rien au monde le laisser seul, s’était privée de ce plaisir. Un jour, ou plutôt un soir, elle jugea qu’il était temps de l’initier aux douceurs du bain. La course était un peu longue pour ses petites jambes, qu’importe? son papa était là pour lui venir en aide quand il serait fatigué ?
La journée avait été d’une chaleur suffocante. Malgré leur habitude de s’éventer avec des branches de palmier, les éléphants avaient beaucoup souffert de la température élevée, et ce fut avec un soupir de soulagement que tous virent arriver l’heure du coucher du soleil. Chaque fois que Siribeddi s’était, pendant la journée, plaint d’avoir trop chaud, sa bonne mère l’avait consolé en lui parlant de ce bon bain qu’elle lui ferait prendre le soir, aussi était-il encore plus impatient que les autres de partir.
A un signal du Grand-Chef, toute la bande se réunit au milieu de la clairière et l’on se mit en marche; les enfants et les vieillards étaient au centre, les gens raisonnables en avant, le Grand-Chef à leur tête. Le Lieutenant formait l’arrière-garde.
«Pourquoi tant de précautions? demanda Siribeddi à son papa, je croyais que vous alliez toutes les nuits à la rivière, vous devez bien savoir le chemin.
— Notre chef est prudent, répondit M. Jumbo; quelque connue que soit notre route, elle peut cacher quelque embuscade; nous sommes environnés d’ennemis.»
Siribeddi se serra contre sa maman. Il n’avait pas précisément peur, mais il n’était pas tout à fait rassuré :
«Quels ennemis avons-nous, murmura-t-il, nous ne faisons de mal à personne.
— Ce n’est pas une raison malheureusement pour n’en point avoir, dit le Philosophe qui avait entendu la question.
— Les tigres nous en veulent, ajouta M. Jumbo; pourquoi, je n’en sais rien; s’ils nous laissaient tranquilles, ce n’est pas nous qui les attaquerions jamais. Voilà des individus qu’il ne fait pas bon rencontrer lorsqu’on est seul,
— Y a-t-il beaucoup de tigres par ici? demanda Siribeddi en tremblant.
— Non, mon chéri, répondit sa maman, rassure-toi, et s’il en venait un, par hasard, se désaltérer en même temps que nous à la rivière, il se garderait bien de nous troubler, nous sommes trop nombreux. Les petits éléphants qui ne s’écartent pas d’auprès de leurs parents ne risquent rien, mais gare aux désobéissants qui s’en éloigneraient trop. Le tigre caché derrière les arbres bondirait sur lui et l’emporterait. Jamais plus sa famille ne le reverrait.
— Et quels sont nos autres ennemis? demanda Siribeddi.
— Les singes, mon enfant.
— Oh! dit M. Jumbo en riant, ceux-là ne sont pas bien dangereux.
— Non, mais ils sont bien ennuyeux. Te rappelles-tu le jour où ils nous ont bombardés de noix de coco?
— Les projectiles avaient du bon, interrompit le Philosophe.
— Je n’en disconviens pas, si nous avions pu les ramasser, répondit Mme Mahala. Comment l’aurions-nous pu sous la grêle de boulets qu’ils nous lançaient sur la tête. Nous n’étions pas en nombre et nous ne pouvions les déloger de leur forteresse, au plus haut des cocotiers; il a bien fallu les laisser maîtres du terrain. T’en souviens-tu, Jumbo?
— Si je m’en souviens! Je me suis promis de donner une leçon à cette maudite engeance.
— Et l’as-tu fait, papa? demanda Siribeddi avec le plus vif intérêt.
— Pas encore.
— Oh! alors je t’aiderai, papa! Tu m’attendras, dis?
— Mon Siribeddi sera un brave petit éléphant, s’écria Mme Mahala, tandis que son mari riait de bon cœur de l’ardeur martiale de son fils, alors qu’il ne s’agissait que de singes.
— Ce que je déteste le plus, avoua le Philosophe, ce sont les moustiques.»
On a beau être philosophe, on a ses faiblesses. Est-il quelque chose de plus exaspérant que ces insectes qui vous couvrent impunément de piqûres. C’est la plaie des pays chauds. On peut éviter les serpents, combattre les lions, échapper aux moustiques, jamais!
«Les moustiques, dit Siribeddi, est-ce que c’est aussi gros que les tigres?»
Sa naïveté fit sourire le Philosophe.
«Non, dit sa mère, ils sont presque imperceptibles, mais proportionnellement à leur taille, ils sont pires. Tu feras connaissance avec eux beaucoup plus tôt que je ne voudrais, mon pauvre petit.
— Et les hommes, continua Siribeddi, qu’est-ce qu’ils nous font? Je vous en ai entendus parler l’autre jour comme d’êtres redoutables.
— Les hommes, mon chéri, fasse le ciel que tu ne les connaisses jamais, ce sont nos pires ennemis, ce sont eux surtout dont notre Grand-Chef redoute les embûches. Que leur avons-nous fait? Dieu seul le sait. Nous ne demandons qu’à vivre paisiblement dans nos forêts sans avoir de rapports avec eux, pourquoi viennent-ils nous y tendre des pièges?
— Il faut être juste, dit le Philosophe; nous empiétons quelquefois sur leurs domaines, quand nous allons visiter leurs plantations.
— Nous personnellement, répondit M. Jumbo, nous n’y allons pas si souvent que bien d’autres tribus voisines; nous devrions faire un pacte d’alliance avec eux.»
En ce moment, le Chef réclama le silence, et chacun se tut.
On s’enfonça sous bois dans le chemin déjà tracé, sans bruit, sans paroles; à peine si une branche craquait; parfois le Chef s’arrêtait subitement et toute la bande avec lui s’arrêtait. Il humait l’air, considérait l’espace, et ne voyant rien de suspect, continuait sa route.
«Attendez-moi là,» dit-il, lorsqu’il fut à une centaine de mètres de la rivière.
Il pouvait y avoir du péril, le Chef voulait y être seul exposé. Lentement, avec mille précautions, il s’avança vers la rive.
Un écureuil fit un mouvement sur l’arbre où il dormait avec sa compagne; le Chef prêta l’oreille pendant plusieurs minutes, prêt à avertir sa bande et à lui conseiller la retraite au besoin. Mais l’écureuil se rendormit et la bande reprit sa marche. Quelle belle nuit! claire, lumineuse, fraîche et embaumée de mille senteurs délicieuses! Parmi ces odeurs y en aurait-il une qui indiquât le passage de l’homme? Non. Jusqu’à présent tout va bien. Le Grand-Chef continue sa marche prudente. Qu’il fait bon vivre par une nuit pareille, qu’on sera heureux tout à l’heure dans cette eau qui brille comme une nappe d’argent! Après avoir tant souffert de la chaleur tout le jour, quel plaisir de se désaltérer à souhait et de plonger dans la rivière!... Mais une blancheur remue sur la berge; qu’est-ce? un ennemi? un tigre à l’affût? un crocodile?... Non, tout simplement une colonie de sarcelles mal endormies, qui s’étirent et battent de l’aile. Volontiers le Grand-Chef rirait d’avoir été arrêté pour si peu. Cette fois, il en est bien certain, sa troupe ne risque rien.
«Avancez, crie-t-il, avancez sans crainte.»
Il est là, les pieds dans l’eau, il a soif, mais il ne songe pas à boire une goutte de liquide avant l’arrivée des siens, il retourne à leur rencontre et ce n’est que lorsque tous sont entrés dans la rivière qu’il se permet de penser à lui. Encore a-t-il soin de poster une sentinelle au bord, avant de commencer ses ablutions. Le salut de la bande avant tout. Il a charge d’individus, et il ne l’oublie jamais. Si ses frères l’ont pris pour chef, c’est justement parce qu’ils avaient toute confiance en lui et en son dévouement.
IL EST LÀ, LES PIEDS DANS L’EAU.... (P. 20.)

CHAPITRE III
Table des matières
DANS LA RIVIÈRE
Le bain joue un grand rôle dans la vie des éléphants à l’état de liberté, c’est leur principale occupation nocturne, et non pas simplement une opération hygiénique accomplie en quelques minutes. Les élans et les gazelles, qui vivent aussi en troupeaux, viennent comme eux la nuit au bord des rivières; ils y boivent à leur soif, se reposent un peu et reprennent ensuite leurs courses vagabondes; les cerfs font de même; mais les buffles et les éléphants, ces derniers surtout, vivent dans l’eau pendant des heures.
Mme Mahala ne parvint pas sans peine à faire entrer Siribeddi dans la rivière. Cet élément mobile qui semblait se dérober sous lui le troublait au plus haut point. Après y avoir mis le bout de son pied, il s’était vite retiré et tous les raisonnements de sa maman étaient impuissants à le décider à renouveler sa tentative.
«Viens donc, lui criait son papa en secouant sa tête toute ruisselante d’eau, car il venait de faire un plongeon complet, viens donc, Siribeddi, qu’attends-tu pour nous suivre?»
Il s’obstinait à ne pas bouger, si bien que Mme Mahala se vit dans la nécessité de le punir. Quelques petits coups de trompe bien appliqués sur son dos, eurent raison de son entêtement.
«Qui aime bien châtie bien, murmurait sa mère en accomplissant ce devoir douloureux. Siribeddi, mon enfant, c’est la première fois que tu m’obliges à te donner le fouet, espérons que ce sera la dernière. Chacun des coups que je frappe sur toi me fait plus de mal qu’à toi-même.»
Bon gré mal gré, il dut se baigner; lorsqu’il eut surmonté son sentiment d’effroi, il fut forcé de convenir vis-à-vis de lui-même que sa maman avait eu raison d’employer ce moyen énergique au lieu de parlementer avec un petit entêté comme lui.
«C’est qu’il fait très bon ici, dit-il, après avoir imploré un pardon que son indulgente mère ne lui fit pas attendre, j’aurais eu bien tort de t’y laisser aller sans moi.»
Mme Mahala lui apprit alors la manière de boire en aspirant l’eau avec sa trompe. Jusque-là, pour boire le lait de sa maman, il n’avait eu besoin que d’ouvrir la bouche et de têter comme tous les autres jeunes animaux. Un petit cheval ou un petit chien ne s’y fût pas pris autrement. Je vous dis cela parce que certains naturalistes ont prétendu à tort que les bébés éléphants se servaient de leur trompe pour prendre le lait de leur maman, et le rejeter ensuite dans leur bouche.
Siribeddi n’était pas bête; il eut bientôt fait de comprendre qu’il fallait respirer fortement pour faire monter le liquide dans son grand nez et le lancer ensuite dans sa bouche. Il fit un peu le dégoûté pour boire de l’eau, parce que, en comparaison du lait, cela lui paraissait insipide. Rien ne l’amusait comme de rejeter cette eau au loin, et il essaya tant bien que mal de se donner des douches, comme il le voyait faire autour de lui. Cette petite pluie fine retombant sur la tête ou sur les épaules était très agréable. Quand Mme Mahala le trouva suffisamment rompu à cet exercice, elle jugea utile de passer à un autre.
«Regarde ton père, lui dit-elle, vois comme il nage bien; il faut lui demander de te donner une leçon.»
M. Jumbo était un nageur émérite; d’ailleurs ses pareils sont de première force dans cet art qu’ils pratiquent constamment. Il fit exécuter quelques mouvements à son fils, tout en déclarant que celui-ci était trop jeune pour arriver à quoi que ce fût de bon, ce qui ne l’empêcha pas de dire à la fin de la séance que Siribeddi avait des dispositions étonnantes.
Pendant ce temps de répit, Mme Mahala faisait sa toilette: elle se douchait en conscience des pieds à la tête, se roulait dans l’eau pour mieux se nettoyer, nageait, plongeait et paraissait encore plus heureuse que ses camarades, qui n’en avaient pas été privés comme elle pendant plusieurs jours.
Voyant cela, M. Jumbo retint son fils auprès de lui. Le ramenant sur la rive, il lui fit admirer les joutes auxquelles se livrait une partie de la tribu. C’était à qui nagerait le plus loin, le plus longtemps, à qui ramasserait au fond de la rivière une pierre ou un fruit lancé par le Grand-Chef. Quelquefois ils restaient plusieurs minutes sous l’eau avant de trouver l’objet qu’ils cherchaient, aussi fallait-il être excellent plongeur pour y réussir. La bande d’écoliers s’amusait aussi de son côté à s’éclabousser, à barboter dans les roseaux du bord de l’eau, et à danser, leurs trompes enlacées, comme les enfants qui dansent en rond en se donnant la main. Et c’étaient des rires et des cris de joie à n’en plus finir.
«Tu devrais aller jouer avec eux, Siribeddi, lui dit son papa.
— Je n’ose pas, ils sont trop grands, balbutia Siribeddi, ils me font peur.»
Mais M. Jumbo avait déjà fait signe au petit Yousouh, le fils d’un de ses amis. Yousouh fut auprès d’eux en un clin d’œil.
«Viens, dit-il à Siribeddi, on s’amuse bien mieux quand on n’est pas tout seul, viens, n’aie pas peur.»
Et il l’entraîna doucement.
Quel gentil petit camarade que Yousouh! si gai, si enjoué, si pétulant et en même temps si doux! En moins d’un quart d’heure, Siribeddi et lui étaient intimes. Qu’était devenue la timidité de Siribeddi? Il riait plus fort que les autres et aspergeait ses voisins avec une ardeur égale à la leur.
«Quelle bonne idée tu as eue de venir me chercher, dit-il à Yousouh, et que j’étais donc nigaud de me faire des monstres de vous tous.
— Alors tu ne nous repousseras plus comme autrefois quand nous irons demander à ta maman de te laisser jouer avec nous, lui demanda Yousouh. Je commençais vraiment à croire que tu avais un mauvais caractère, et pour un peu je me serais rangé à l’avis de Syamor qui prétendait qu’il était inutile de te faire des avances, puisque tu ne voulais pas y répondre.
— C’était bien ta faute, ajouta Syamor, comment pouvions-nous penser que tu étais aussi gentil quand nous te voyions toujours bouder?
— Il ne boudait pas, dit Yousouh, il n’était que timide; à présent qu’il nous connaît il sera toujours aimable. Je le prends sous ma protection. Nous sommes amis à la vie, à la mort, n’est-ce pas, Siribeddi?
LE MAITRE ÉTAIT LÀ, QUI VEILLAIT SUR SES ÉLÈVES. (P. 31.)

— Oh! oui,» répondit celui-ci, plein de reconnaissance.
Il était si ému qu’il en oublia les recommandations de sa maman et qu’il marcha dans l’eau, sa trompe abaissée au niveau de la rivière, ce qui fit qu’il but un coup, selon l’expression consacrée par les nageurs, en pareil cas.
«Fais donc attention à ce que tu fais, lui dit Yousouh, tandis qu’il toussait, suffoquait et frappait du pied, dans sa colère. Tu as oublié que notre trompe est faite pour respirer, mon ami; quand nous jouons dans l’eau, il faut la tenir élevée au-dessus de nos têtes et ne jamais la laisser pendre. Enfin, tu n’as pas grand mal, c’est l’essentiel. N’y pensons plus et amusons-nous.»
Le Maître était là, qui veillait sur ses élèves, rétablissant l’harmonie entre eux quand par hasard il survenait quelque dispute, et les empêchant de s’écarter. Il avait l’œil à tout; les parents étaient bien tranquilles sur le sort de leurs enfants lorsqu’ils le sentaient auprès d’eux.
«Qu’est-ce qui se passe? s’écria tout à coup Siribeddi en voyant une partie de jeu brusquement interrompue. Pourquoi revenons-nous sur la terre ferme? Il fait si bon dans le sable humide.»
Siribeddi s’adressait à Yousouh, qu’il ne quittait pas plus que son ombre.
«Le Maître a parlé, répondit celui-ci. Je ne sais pas ce qu’il veut, mais il faut obéir.
— Il a parlé, dis-tu! Je ne l’ai pas entendu.
— C’est que tu ne connais pas bien sa voix. Hâtons-nous; il est très bon, notre Maître, mais il exige de nous une obéissance absolue.»
Ils partirent au galop sous la conduite de leur maître et ne s’arrêtèrent que lorsqu’il s’arrêta lui-même. Les enfants comprirent alors pourquoi on les avait rappelés. Une seconde bande d’éléphants s’avançait vers la rivière. Moins nombreuse que la tribu des Longues-Queues, elle ne comptait guère qu’une trentaine d’individus.
«Je ne vois pas pourquoi nous ne sommes pas restés quand même, dit Siribeddi. La rivière me paraît assez grande pour tous.
— Ta maman ne t’a donc pas appris, lui répondit son ami, que les lois de notre tribu nous défendent de nous lier avec d’autres? Quant à ce qui concerne les grands, notre chef est sans inquiétude, mais l’un des petits pourrait étourdiment se mêler à ces nouveaux venus, et s’il en recevait quelque mauvais coup, ce serait la guerre déclarée entre eux et nous, une guerre terrible! Mieux vaut nous tenir à l’écart jusqu’à ce que les étrangers soient passés; en nous voyant installés ici, il n’est pas probable qu’ils y restent, ils préféreront remonter la rivière, car ils n’ont pas plus que nous envie de frayer avec des inconnus.»
En effet, le chef de la bande étrangère se contenta de saluer au passage le grand-chef des Longues-Queues. Il n’y avait pas d’hostilité entre eux, mais il n’y avait pas non plus de sympathie.
Un danger commun réunit à peine les diverses tribus d’éléphants; et lors même qu’il y a accord momentané entre elles pour combattre un ennemi, cet ennemi une fois vaincu elles se séparent aussitôt. C’est ce que Mme Mahala expliqua à son fils pendant le passage de cette autre bande. Dès qu’elle l’avait aperçue, elle s’était empressée de rejoindre son cher trésor pour le protéger en cas de besoin.
«Alors, dit Siribeddi, si l’un de ceux que nous voyons venait à se séparer de sa tribu pour une raison ou pour une autre, nous ne lui permettrions pas de demeurer parmi nous?
— Non, mon enfant.
— Pas même s’il était malade?
— Non; il n’a qu’à rester avec les siens; c’est à eux et non à nous de soigner leurs malades.
— S’il était égaré, nous ne le recevrions pas même quelques jours pour lui donner le temps de se guérir?»
Mme Mahala secoua négativement la tête.
«C’est cruel, s’écria son fils, et toi qui me disais, pas plus tard qu’hier, qu’il ne fallait faire souffrir aucun animal!
— Nos lois le veulent ainsi, mon chéri; tout étranger, tout inconnu peut être un ennemi, la prudence nous fait un devoir de ne pas nous exposer à des perfidies; nos anciens, plus sages que nous, ayant établi des lois, ce que nous avons de mieux à faire, c’est de nous y conformer. Un jour — je n’étais pas née encore, mais je l’ai entendu souvent raconter à ma grand’mère — un jour, notre chef se laissa fléchir. Il recueillit un jeune éléphant qui semblait épuisé et mourant de faim. Il l’accueillit en frère, le soigna et le guérit; il lui offrit même d’épouser une de ses filles afin de le fixer irrévocablement auprès de nous. Eh bien, cet être si cordialement reçu n’était qu’un perfide espion, un traître qui fit tomber notre tribu dans une embuscade. Ce fut miracle qu’elle n’y pérît pas tout entière. Mon grand-père y perdit la vie, et une foule d’autres avec lui. Le Grand-Chef jura qu’il ne se laisserait plus jamais prendre aux belles paroles de personne, pas même à celles d’anciens amis. «Désormais,
«dit-il, tout individu qui ne fera pas partie de notre tribu,
«ou même qui l’aura abandonnée, fût-ce pour quelques
«jours seulement, sera considéré comme notre ennemi et
«traité en conséquence.
— Est-ce possible? s’écria Siribeddi.
— Tant que nous sommes réunis, nous sommes solidaires les uns des autres et nous nous défendons mutuellement, mais du moment où l’un de nous s’est séparé de la tribu, il a perdu à tout jamais sa famille et ses amis.
— Mais c’est horrible!» s’écria Siribeddi.
Les idées s’éveillaient en foule dans sa petite cervelle.
«Alors, reprit-il, si moi, je m’égarais, ne fût-ce que pendant deux jours, le Grand-Chef te forcerait à ne pas me reconnaître?
— Tu ne peux pas te perdre, mon mignon, je te garde trop bien, et d’ailleurs comment vivrais-tu, même un jour sans moi? Tu n’es pas d’âge à te nourrir d’herbe. Mais nous parlons là de choses trop sérieuses. Va jouer et oublie-les, ou du moins, n’y songe que pour te rappeler que, quoi qu’il arrive, il ne faut pas t’éloigner de nous....»
Cependant la seconde bande d’éléphants avait poursuivi sa route, en quête d’un endroit solitaire, et les jeux reprirent de plus belle parmi les Longues-Queues.
«Je suis bien aise que Siribeddi ait enfin vaincu sa timidité, dit Mme Mahala à M. Jumbo, et je suis encore plus contente qu’il se soit lié avec le jeune Yousouh; j’ai toujours eu beaucoup d’affection pour sa mère, qui est bien une des personnes les plus charmantes que je connaisse.
— Yousouh me fait l’effet de ressembler à sa maman, répondit M. Jumbo, c’est un enfant très bien élevé et dont l’intimité ne peut que profiter à notre fils; si c’était ce petit Syamor, ce serait autre chose; Syamor a une mauvaise nature, son maître me le disait dernièrement, on a beau le corriger, il est si récalcitrant que c’est à se demander si on pourra jamais en faire quelque chose.
— Que c’est difficile d’élever ses enfants! s’écria Mme Mahala, on voudrait toujours les garder auprès de soi pour les façonner à sa guise, et en même temps il faudrait avoir le courage de s’en séparer, car ils ne sont pas faits pour vivre seuls, et le contact d’autres enfants leur est indispensable.»
Le retour de Siribeddi interrompit cette conversation.
«Oh! maman, s’écria-t-il en venant se réfugier auprès d’elle, écoute! Qu’entend-on? Serait-ce le cri de ce terrible animal que tu appelles un tigre? J’en tremble de tous mes membres.»
Mme Mahala dressa l’oreille pour mieux entendre.
«Oh! le peureux! s’écria-t-elle, ce sont les aboiements des élans qu’il prend pour des rugissements de tigres! Ne crains rien, mon chéri, les élans sont des créatures inoffensives et douces qui n’ont aucune ressemblance avec les tigres; nous sommes leurs alliés.
— Ah! dit Siribeddi tout à fait rassuré.
— D’ailleurs, ajouta son papa, tant que le Grand-Chef ne nous dit rien, tu peux être tranquille; tiens, les voilà qui approchent. Est-il possible devoir des animaux plus gracieux et plus aimables!»
Le chef en tête comme toujours, la bande d’élans débouchait à la lisière de la forêt, sautant, bondissant avec une agilité de jeune cabri et une grâce inouïe Les pauvres bêtes, visiblement altérées, ne firent qu’un bond jusqu’à la rivière; là, sans s’inquiéter du voisinage des éléphants, elles étanchèrent leur soif et se baignèrent. La tribu des Longues-Queues ne semblait pas s’apercevoir de leur présence; comme l’avait dit Mme Mahala, leur race était incapable d’aucun mauvais dessein à l’égard des familles éléphantines. Ces élans, très communs dans l’île de Ceylan, n’abandonnent leurs paisibles retraites que pour venir boire.
Siribeddi, qui les voyait pour la première fois, ne les quittait pas des yeux.
«Qu’ils sont jolis! dit-il à sa mère, je voudrais leur ressembler. Oh! maman, il y en a un tout blanc.»
En effet, un des membres de la bande était albinos; le cas n’est pas très rare, paraît-il, parmi eux. Si le petit Siribeddi avait été tout près de cet individu, il eût pu voir ses yeux roses et sans cils, comme le sont les yeux des albinos à quelque race qu’ils appartiennent. Celui-ci était d’une blancheur éblouissante qui contrastait avec la couleur fauve de ses camarades.
Les élans ne firent qu’une courte station à la rivière; bientôt leur chef les invita à le suivre dans l’intérieur de la forêt, et les éléphants se retrouvèrent seuls.
Le temps passe vite lorsqu’on s’amuse, l’heure du retour à la clairière arriva plus tôt que chacun ne l’eût souhaité. On sortit de l’eau à regret et on procéda à une petite opération qui intrigua Siribeddi au dernier point. Chacun, grands et petits, se roulait dans la vase humide puis dans la terre poussiéreuse des bords de l’eau.
«A quoi bon nous être si bien lavés, si c’est pour nous salir ensuite tout exprès?» demanda Siribeddi, qui ne manquait pas de coquetterie.
Sa maman lui expliqua que cette singulière façon d’agir avait sa raison d’être, les éléphants ne font rien sans motif: s’ils se vautrent ainsi dans la vase, c’est non seulement parce que la chaleur du jour leur est plus supportable sous cette enveloppe de vase desséchée, mais encore parce que les moustiques ont moins de prise sur eux; or la chaleur et les moustiques sont leurs plus grands persécuteurs dans la jungle.
Siribeddi était curieux, — ses congénères le sont tous. —La réponse de sa mère le satisfit. Il fit comme ses voisins, il se roula dans la vase et sur la terre, cette terre rougeâtre de Ceylan qui ne contribue pas peu à donner à l’éléphant de ce pays la teinte indéfinissable, d’un brun tirant sur le rouge, qu’ont tous les éléphants sauvages.
La nuit touchait à sa fin: déjà les chauves-souris, qui avaient tournoyé autour de la rivière depuis l’arrivée des éléphants, avaient regagné leurs obscures demeures dans des troncs d’arbres; l’aube commençait à blanchir l’azur foncé du ciel; le Grand-Chef donna le signal du départ. Après avoir tant joué, s’être donné tant de mouvement, on se sentait un peu las: les papas et les mamans avaient placé chacun leur enfant entre eux. Chaque couple se mettant épaule contre épaule, les petits étaient soulevés de terre et portés ainsi jusqu’au lieu du campement. Les plus jeunes, comme Siribeddi, s’étendaient tout simplement sur les défenses de leur papa. Quant au Patriarche, qui se faisait vieux et ne marchait plus qu’avec difficulté, il était soutenu par deux des Anciens, qui considéraient ce devoir sacré comme un bonheur, car les éléphants ont le plus grand respect pour la vieillesse.
«Quand tu seras très âgé et que cela te fatiguera de marcher, dit Siribeddi à son papa, ce sera moi qui te porterai à mon tour.»
CHAPITRE IV
Table des matières
LES EXPÉRIENCES DE SIRIBEDDI
Plusieurs mois se passèrent ainsi, avec ce seul changement que la tribu des Longues-Queues ayant dépouillé tous les bananiers des environs de leurs feuilles et de leurs fruits, avait quitté la clairière où Siribeddi avait fait ses premiers pas, pour aller s’installer successivement dans d’autres parties de la forêt; les éléphants continuaient donc leur vie de farniente pendant le jour, et de jeux aquatiques pendant la nuit. Aucun événement digne d’être rapporté ne vint, à cette époque, rompre la monotonie de leur existence.
Siribeddi se développait rapidement: sa petite intelligence s’éveillait peu à peu, il réfléchissait, comparait, jugeait et commençait à se faire une idée assez nette de tout ce qui l’entourait. Son amitié pour le jeune Yousouh n’avait fait que croître; toutes les fois qu’on ne le trouvait pas auprès de sa maman, on était sûr de le voir en compagnie de son cher Yousouh. Celui-ci, qui avait un an de plus que lui, l’initiait à une foule de choses, se constituait son gardien, son instituteur, inventait pour lui mille divertissements nouveaux, agissait, en un mot, comme l’eût fait un frère aîné. Il déchargeait ainsi Mme Mahala d’une partie de sa tâche, aussi M. Jumbo prétendait-il que, grâce à Yousouh, il avait enfin retrouvé sa compagne. Cela ne les empêchait pas d’être l’un et l’autre aux petits soins pour leur cher fils, mais, Mme Mahala l’avait dit avec raison, il n’était pas mauvais que Siribeddi fût, dès sa plus tendre enfance, habitué à vivre avec des individus de son âge.
«Nous sommes éminemment sociables, disait Mme Mahala souvent, je ne voudrais pour rien au monde que Siribeddi devînt misanthrope.»
Misanthrope! En vérité, Siribeddi n’y songeait guère. C’était la gaîté même, il amusait toute la tribu par ses petites saillies et ses réparties, et, toujours bien reçu, quoi qu’il fît et quoi qu’il dît, il n’était pas loin de s’imaginer que l’univers entier avait été créé pour lui!
«Nous devons être les rois de la création, dit-il un jour à sa maman. Quel animal pourrait rivaliser avec nous? Nous ne sommes pas des lourdauds comme les buffles, des écervelés comme les cerfs, des méchants comme ces tigres dont tu me parles toujours. Que sont les oiseaux à côté de nous? Moins que rien. Nous seuls devrions être puissants et redoutés. Quand je vois notre chef déraciner un palmier gigantesque avec autant de facilité qu’un autre animal arracherait un brin d’herbe, je ne puis m’empêcher de songer que toutes les bêtes qui peuplent la forêt devraient être nos tributaires.»
Mme Mahala était toute surprise d’entendre de semblables discours sortir de la bouche de son fils.
«Ah! Siribeddi, soupirait-elle, l’orgueil est un grand défaut. Qui a pu te mettre pareille idée en tête! Tu es bien jeune pour parler ainsi, jamais ton père ne m’a tenu ce langage. Je ne disconviens pas que nous n’ayons en partage la force et l’intelligence, mais pourquoi vouloir régner sur d’autres animaux? Qu’ils poursuivent leur route et nous la nôtre; nos voies sont différentes; nous n’avons pas à nous gêner mutuellement. Voudrais-tu que tous les hôtes de la forêt vinssent nous apporter leur tribut? Les vois-tu déposant leurs offrandes à nos pieds pour nous remercier de les épargner. Qu’en ferions-nous, grand Dieu, et qu’avons-nous besoin d’autre chose que de ce que Dieu nous donne? Tu parles comme ceux qui se nourrissent de chair et de sang, nous nous laisserions mourir de faim plutôt que d’en faire autant. Nous ne sommes point des cannibales. Pourquoi donc affirmerions-nous notre puissance en massacrant des innocents? serait-ce dans le seul but de nous faire craindre? Sois bien persuadé, au contraire, que c’est parce qu’on reconnaît que notre mansuétude est un effet de bonté et non de faiblesse qu’on nous tient en si haute estime.
— C’est égal, dit Siribeddi, il me déplaît d’entendre dire que le lion est le roi des animaux, ce titre nous est dû. C’est un triste monarque que celui qui dévore chaque jour quelqu’ un de ses sujets pour leur prouver son amour!
— Qu’importe après tout, mon enfant? Nous sommes assez sages pour ne pas envier un titre qui ne nous servirait de rien. Nous n’avons et ne reconnaissons personne au-dessus de nous; si nul ne nous doit rien, en revanche nous ne devons rien à qui que ce soit, et nous avons la satisfaction de dire que nous ne faisons de mal à aucun être, sinon dans des cas de légitime défense.»
Le jour n’était pas loin, cependant, où Siribeddi devait s’apercevoir que quelle que fût la force de ses parents et des anciens de la tribu, la sienne, en particulier, était bien minime.
Comme tous les enfants, il était un peu porté à abuser de sa vigueur naissante envers les êtres plus faibles que lui. Chaque fois que sa mère le surprenait en flagrant délit d’abus de ce genre, elle le corrigeait sévèrement. De temps en temps, ses victimes se chargeaient de le punir. Une fois, entre autres, qu’il s’était amusé à détruire une fourmilière en la renversant de fond en comble d’un coup de pied, les insectes furieux se vengèrent en le piquant cruellement. Siribeddi revint tout penaud vers sa maman.
«Regarde ce que ces méchantes bêtes m’ont fait,» dit-il, en lui montrant son pied déjà enflé.
Les éléphants ont la plante des pieds si sensible qu’un rien les blesse: une épine, un caillou coupant qu’ils rencontrent sur leur route, peut les faire boiter pendant plusieurs jours.
Mme Mahala plaignant de tout son cœur maternel son enfant souffrant, enveloppa son pied dans une compresse de larges feuilles humides qui soulagea aussitôt Siribeddi. Mais le Philosophe, qui avait tout vu de loin, vint rétablir la vérité des faits.
«Siribeddi n’a eu que ce qu’il méritait, dit-il à Mme Mahala, soignez-le parce qu’il est trop jeune pour comprendre tout l’odieux de son action, mais ne le plaignez pas.
— Comment as-tu pu être aussi cruel! s’écria Mme Mahala, les fourmis sont d’infatigables travailleuses qui ne se reposent ni jour ni nuit, et c’est une mauvaise action de les déranger de leur travail?
— Je l’avais oublié, murmura Siribeddi.
— Sais-tu bien, ajouta le Philosophe, qu’à côté d’innocentes victimes que tu as faites en détruisant leur habitation, tu obliges les survivantes à un travail immense pour réparer les dégâts que leur a causés ton étourderie.»
Siribeddi tout confus baissa la tête.
«Je ne recommencerai plus, dit-il.
— A la bonne heure, reprit le Philosophe, quand on sait reconnaître ses torts on est déjà à moitié corrigé. Tu ne t’imagines pas quelles vaillantes petites bêtes sont ces fourmis, et quels services elles rendent à la forêt.»
Siribeddi ouvrit de grands yeux:
«Vous vous moquez de moi, dit-il.
— Pas le moins du monde, mon enfant, les fourmis, et surtout les fourmis blanches qu’on appelle termites, sont les balayeuses de la forêt, c’est grâce à elle que jamais aucun bois mort ne dépare la splendeur de nos arbres.
— Je ne vois pas, interrompit Siribeddi, ce que de si petits insectes ont à faire avec la beauté de nos forêts.
— Tu ne le vois pas, comme tu dis, parce que tu ne t’es jamais donné la peine de regarder autour de toi, mais si un arbre vient à tomber, qu’il soit ruiné par l’âge, ou que la foudre l’ait frappé, il n’est pas plus tôt sur le sol que les fourmis se mettent à l’œuvre, et elles sont si nombreuses et elles travaillent avec tant d’activité que quelques heures leur suffisent pour emporter miette à miette, dans leurs fourmilières, ce qu’elles n’ont pu grignoter sur place. Avec quelle rapidité, tu en jugeras quand je t’aurai conté que j’ai remarqué des arbres tombés en travers de notre chemin quand nous allions au bain et dont il ne restait plus trace au retour.
— Si vous ne me le disiez pas, s’écria Siribeddi, je ne le croirais pas.
— Tu peux me croire, Siribeddi, ce sont littéralement des armées de fourmis qui rivalisent de zèle pour détruire un seul arbre. De même pour les cadavres d’animaux, qui entreraient si vite en décomposition sous notre climat, les fourmis, grandes travailleuses, nous en débarrassent. Après leur passage, il ne reste que les os, d’une blancheur d’ivoire.
— Dorénavant, dit Siribeddi, je serai plein de respect pour mesdames les fourmis. On ne me reprendra plus à piétiner sur leurs demeures; sans compter, ajouta-t-il en riant, qu’elles piquent plus fort qu’on ne pourrait l’attendre d’un si petit corps.
— Ne dis pas de mal de leur corps, dit le Philosophe; il a tant de rapports avec le nôtre!»
Cette fois, Mme Mahala ouvrit d’aussi grands yeux que son fils.
«Mais oui, continua le Philosophe, cet insecte presque imperceptible a, avec nous, un point commun, c’est son proboscis. Il a une sorte de petite trompe avec laquelle il saisit les objets et les transporte d’un endroit à un autre.
— Et la mouche, demanda Mme Mahala, n’a-t-elle pas un instrument analogue?
— Oui, ma chère, vous avez raison, la mouche a aussi un proboscis.
— Oh! s’écria Siribeddi, et moi qui croyais que nous étions seuls ainsi favorisés.
— Cela rabat ton orgueil, dit le Philosophe. Un privilège que nous partageons avec ces infiniment petits n’en serait-il plus un à ton avis? Eh bien, tu aurais tort, mon ami, si tu en faisais fi à cause de cela, — et tu avais tort aussi, ajouta-t-il en riant, de t’enorgueillir d’un avantage physique. Tout au plus te serait-il permis de tirer vanité de qualités acquises, telles que le savoir, la patience, la bonté, et encore! tu les gâterais en t’en faisant honneur.... Maintenant que tu as compris ce que valent les fourmis, retourne jouer avec tes camarades.»
IL FAILLIT S’Y CASSER LA JAMBE. (P. 47.)

La leçon ne fut pas perdue pour Siribeddi; désormais il respecta les fourmilières et leurs habitants et il eut une moins bonne opinion de lui-même.
Un autre jour, par inadvertance, Siribeddi courant comme un petit fou sans faire attention où il marchait, mit le pied dans le terrier d’un jeune lapin. Il faillit s’y casser la jambe; fort heureusement, il en fut quitte pour la peur. Sa frayeur n’était rien en comparaison de celle qu’il fit au propriétaire du terrier, et il fut le premier à rire de sa petite mésaventure.
Pulsuz fraqment bitdi.