Kitabı oxu: «Fables et poésies diverses»
Jean-Baptiste-Antoine Georgette Dubuisson Vte de La Boulaye
Fables et poésies diverses

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066326074
Table des matières
NOTICE BIOGRAPHIQUE
A mes Petits-Enfants.
LIVRE PREMIER.
LE JEUNE CHAT, LA POULE ET LES POUSSINS.
LE PRISME.
L’HOMME ET L’OISEAU.
LE LOUVETEAU ET LE PAYSAN.
LE RAYON ET LE SOURIRE.
LE LION ET LE LOUP.
APOLLON MARCHAND.
LE SINGE ET LE MIROIR.
LES VERRES DE COULEUR.
LE RÊVE.
LA CONSCIENCE ET L’OREILLER.
LE MOINE ET LE CHARRETIER
LE MANNEQUIN.
L’OURS ET LE DROMADAIRE.
LE MOINEAU ET LE CHAT.
LE MÉNÉTRIER ET LE GALOUBET.
L’ORCHESTRE DE L’OPÉRA.
LA CORNEILLE ET LES PETITS OISEAUX.
L’ENFANT ET LES JOUJOUX.
LA PLUIE ET LE BEAU TEMPS.
L’OURS ET LE TIGRE.
LA CONVERSION DU LOUP.
LE CHAT QUI DORT.
LE RAT ET LA TAUPE.
LES FEUILLES MORTES ET L’ÉCOLIER.
LE LOUP, LE MOUTON ET LE CHIEN.
LES DEUX RATS.
LE MAT DE COCAGNE.
LES DEUX MOINEAUX.
LE CHAT FIDÈLE.
LES DEUX LIVRES.
LE TORRENT.
LE PAPILLON ET LA CHENILLE.
L’HORLOGE ET LA MONTRE
LA MONTAGNE ET LA PLAINE.
L’OISEAU ET LE VERMISSEAU.
LES PIGEONS ET LA PIE.
LE MIROIR.
L’ARAIGNÉE ET LES MOUCHERONS.
LE COURTISAN.
L’HOMME ET LE PETIT RUISSEAU.
LA MEMOIRE ET LE VIEILLARD.
LA MÈRE ET LA JEUNE FILLE.
LE SEIGNEUR ET LE MANANT.
LE PETIT RUISSEAU ET LA FOURMI.
LE GRAND CHEMIN ET L’IMAGINATION.
UNE INVASION DANS LA POLITIQUE.
LES INCORRIGIBLES.
LE MICROSCOPE.
CHAQUE CHOSE EN SON TEMPS.
JUPITER ET LE BOEUF.
LE CORBEAU, LE PIGEON ET LES DEUX LOUPS.
LE PEINTRE DE PORTRAITS.
LA FOURMI ET LE VASE FROTTÉ DE MIEL.
L’ORIGINE DES ÉCLIPSES.
LES FLATTEURS ET LE MIROIR.
L’AUBÉPINE ET LA PERVENCHE.
LE JEUNE HOMME ET LE VIEILLARD.
LE DANOIS ET LE BASSET A JAMBES TORSES.
LE FEU DE JOIE.
LE SOLEIL ET LES MOUCHERONS.
AVIS AUX MAUVAIS PLAISANTS.
LE RETOUR DE LA FAUVETTE,
Epilogue.
LIVRE DEUXIÈME.
LE DÉPUTÉ DE PROVINCE.
La prise d’Alger.
LA CONQUÊTE D’ALGER.
MON ERMITAGE.
LES DEUX ENVIEUX
LA MORT DU MATELOT.
DES ŒUVRES DE CHARITÉ ET PLUS SPÉCIALEMENT DES SALLES D’ASILE.
A MONSIEUR ET MADAME DE LA PEYROUSE,
LA CHARITÉ EN VOYAGE.
EPITRE A MA ROBE DE CHAMBRE.
L’INCENDIE.
LE BOURDON DE NOTRE-DAME DE BOURG.

Des circonstances, indépendantes de ma volonté, m’ont empêché d’accomplir, aussi promptement que je le souhaitais, le désir manifesté par mon père, dans les derniers mois de son existence, de publier quelques-unes des Fables qui avaient occupé les loisirs de sa vieillesse. J’acquitte aujourd’hui ce devoir de piété filiale.
Une plume sympathique à tous les amis de mon père, et guidée par un cœur qui savait l’aimer et l’apprécier, a bien voulu joindre à ce petit Recueil une rapide esquisse de sa vie. J’ose espérer que ce double souvenir sera reçu avec bienveillance par ceux à qui il est destiné.
Bourg, le 21 août 1857.
Vte EUGÈNE DE LA BOULAYE.
...... Est animus tibi
Rerumque prudens, et secundis
Temporibus dubiisquc reclus,
Vindex avaræ fraudis, el abstinent
Ducontis ad se cuncta pecuniæ.
..............................................
HORAT., lib. IV, ode VIII.
Notice Biographique.
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Table des matières
SUR
M. LE VICOMTE DE LA BOULAYE.
Le 20 février 1856 s’éteignait à Bourg, à l’âge de soixante-quatorze ans, M. le vicomte DE LA BOULAYE, auteur des Fables et autres Poésies que contient ce volume..
Par un privilége, qui est celui des hommes d’élite, l’oubli ne s’est pas appesanti sur sa tombe, sa mémoire n’a pas cessé d’occuper la place qu’il s’était faite, de son vivant, dans l’affection de ses amis et dans les sympathies de tous.
Les fortunes diverses qui avaient agité sa vie, la vieillesse qui avait blanchi sa tête, n’avaient rien retranché à la sérénité de son caractère, aux grâces de son esprit, à la bonté de son cœur constamment ouvert aux sentiments généreux.
Plus qu’à un autre, peut-être, il m’a été donné de connaître les qualités éminentes que possédait M. de la Boulaye. Honoré de son amitié pendant de longues années, j’ai pu, dans des conversations intimes et journalières, recueillir de sa bouche la plupart des faits qui ont marqué sa noble carrière.
Les retracer est un besoin de mon cœur, c’est aussi l’accomplissement d’un devoir.
Il est toujours utile de garder le souvenir des hommes qui, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, se sont montrés invariablement fidèles aux lois de la conscience et de l’honneur, et qui, modèles de toutes les vertus, ont possédé le secret de les rendre aimables et séduisantes. C’est du reste le dernier hommage qu’il m’est possible de rendre à un ami vénéré.
Puisse cet hommage être digne de celui qui l’inspire!
JEAN-BAPTISTE-ANTOINE-GEORGETTE DUBUISSON DE LA BOULAYE, né à Versailles le 11 novembre 1781, était le neuvième enfant de M. de la Boulaye, gouverneur des pages de la chambre de Louis XVI, et de Mlle Marguerite du Tillet, arrière-petite-fille de l’un de nos plus célèbres historiens, de ce Jean du Tillet, greffier en chef du Parlement, l’homme le plus versé dans nos antiquités nationales, qui le premier en France écrivit l’histoire d’après les titres et documents originaux.
On donna pour parrain au nouveau-né, l’abbé de Beauvais, évêque de Sénez, prédicateur du roi, parent et ami intime de son père. A ce dernier, l’abbé de Beauvais avait coutume de lire, avant de les prononcer devant son royal auditoire, les sermons qui de son temps lui valurent le titre de dernier orateur de la chaire chrétienne; éloge abusif, qui laissait l’avenir sans espérance et dont les Fraissinous, les Mac-Carthy, les Ravignan, les Lacordaire, les pères Félix, Ventura, ont si victorieusement démontré l’exagération.
A l’âge de cinq ans, M. de la Boulaye perdit son père. Des neuf enfants que lui avait donnés Mlle du Tillet, six l’avaient précédé dans la tombe. Il ne laissait à sa veuve qu’un fils et deux filles. M. de Sénez se chargea de l’éducation de son filleul et obtint son admission dans la maison de Gentilly, sorte d’annexe ou d’école préparatoire du grand collège de Sainte-Barbe. Mme de la Boulaye retarda d’un mois l’entrée de son fils dans ce pensionnat, voulant qu’il fût témoin de l’ouverture des Etats-Généraux, événement qui allait changer la face de la France et de l’Europe. Cette femme, d’un sens supérieur, ne se laissait pas éblouir par les promesses des réformateurs. «J’ai voulu, dit-elle à son fils, que vous fussiez témoin de cette cérémonie qui, si je ne me trompe, marquera une ère importante dans nos annales. Puisse le jour où elle s’accomplira n’être pas fatal à la France!» Les impressions que ressentit alors ce petit garçon de sept ans et demi, de la procession des Etats-Généraux qui défila sous ses yeux et des réflexions de sa mère, s’étaient conservées avec toute leur vivacité dans la mémoire du septuagénaire. Entré à Gentilly en 1789, le jeune écolier en sortit vers le milieu de l’année 1792. Ces trois années de pension furent les seules où ses études suivirent une marche régulière. Le malheur des temps et la position devenue précaire de sa famille, ne lui permirent plus de poursuivre son instruction que par intervalle et presque toujours sans maîtres.
Un événement, qui avait laissé une empreinte plus profonde dans sa mémoire, fut sa première communion, faite sous la direction de sa vertueuse mère au commencement de 1794. Ce n’était pas une petite affaire alors que l’accomplissement d’un acte de cette nature. Peine de mort contre tout prêtre surpris à dire la messe; peine de mort également contre les assistants, pris aujourd’hui, exécutés demain, formalités qui ne demandaient que vingt-quatre heures. Ainsi le voulait la liberté. Un vieux prêtre, caché à Versailles, avait préparé l’enfant, un vieux récollet, qui continuait l’exercice de son ministère en dépit des lois révolutionnaires, lui administra le sacrement de l’Eucharistie. On comprendra avec quels sentiments de foi et de piété l’enfant reçut ce sacrement auguste. Il n’y avait pas place pour les dissipations de l’enfance, alors que de l’autel à l’échafaud l’intervalle était si court; que chaque jour les têtes tombaient sous la hache, comme les feuilles que le vent d’automne jonche sur le sol de la forêt, et que courbés sous un joug de fer, toujours inquiets du présent et tremblants pour l’avenir, ceux qui vivaient en ces temps néfastes ressemblaient à ces pauvres oiseaux placés sous la machine pneumatique, toujours flottants entre la vie et la mort. Sur une terre chaque jour arrosée de sang, et au soleil ardent de la révolution, une tête d’enfant ne tardait pas à mûrir.
Au commencement de l’année 1795, il fut question d’une levée d’enfants de treize à quinze ans, destinés à recruter la marine de la république. Mme de la Boulaye, pour soustraire son fils à cette réquisition, le fit inscrire au nombre des ouvriers de la manufacture d’armes de Versailles. Chaque jour, vêtu d’une veste et d’un pantalon de coutil bleu, l’enfant se rendait dans les ateliers du Grand-Commun. L’exiguité de sa taille, la délicatesse de sa santé, le rendant impropre aux travaux manuels, on se contenta de lui faire suivre les cours de dessin et de mathématiques. Il y montra une telle aptitude qu’en moins de trois ans il se rendit capable de subir d’une manière satisfaisante l’examen exigé pour entrer à l’Ecole polytechnique, dont la fondation était toute récente. Mais la gêne croissante de Mme de la Boulaye ne lui permettant pas de subvenir aux frais d’entretien de son fils, elle obtint, par l’intervention d’un ancien ami de sa famille, son admission dans l’administration de la marine. En 1794, à l’âge de seize ans et demi, le jeune de la Boulaye se sépara pour la première fois de sa mère. Envoyé successivement à Anvers et à Brest, il put, grâce aux lettres de recommandation qu’il emportait avec lui, se faire accueillir, malgré l’infériorité de son grade, dans la meilleure compagnie. Ces relations de société, auxquelles il avait été accoutumé dès son enfance, avaient fait de lui un modèle du savoir - vivre, un des représentants de l’urbanité française.
Si le commis d’administration eut lieu de se féliciter de l’accueil que lui firent à Brest les principales autorités maritimes, il y trouva, sous le rapport de la dépense, un changement qui lui fit vivement regretter la résidence d’Anvers. Autant dans cette dernière ville il vivait bien et à bon compte, autant à Brest on vivait mal et à grands frais, ce qui importunait fort les employés à petits traitements: notre commis était malheureusement de ce nombre; ses appointements ne s’élevaient qu’à 1,500 francs. Or, à cette époque, M. de Crès, ministre de la marine, imagina de frapper tous les appointements de ses subordonnés d’une retenue d’un quart, ce qui dans la marine lui valut le sobriquet de Marquis de Carabas (quart à bas). Cette mesure réduisait les annuités de M. de la Boulaye au mince total de 1,125 francs. Le moyen avec cela de faire face aux dépenses nécessitées par la vie du grand monde? Il s’était promis de ne rien demander à sa mère, réduite elle-même à d’insuffisantes ressources, et il fut constamment fidèle à cette résolution. Malgré la vie de privation qu’il s’était imposée, il fut forcé de contracter quelques dettes: cette situation le jeta dans une profonde mélancolie qui altéra sa santé. Ses chefs s’en aperçurent et jugèrent qu’un changement d’air lui serait favorable; il reçut en conséquence l’ordre de se rendre à Quimper, ce Quimper-Corentin où, selon le bon Lafontaine,
Le Ciel conduit quand il veut qu’on enrage.
Mais l’appréciation du poète ne devait pas se réaliser pour M. de la Boulaye. Il trouva dans cette ville des parents et une société qui lui en rendirent le séjour tellement agréable que Quimper revenait fréquemment dans ses souvenirs et sa conversation.
De Quimper, le jeune commis rappelé à Brest, fut peu de temps après mandé à Paris. Ici se place une aventure qui me force à interrompre l’ordre chronologique de cette narration et à anticiper sur l’avenir. Le lecteur, toutefois, m’excusera d’en user ainsi en faveur de la moralité de l’anecdote, moralité que notre immortel fabuliste a formulée dans les deux vers qui suivent:
Il faut autant qu’on peut obliger tout le monde;
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
Au moment de partir pour Paris, léger d’espèces, mais riche d’espérances, le jeune commis avisait aux moyens de franchir cette distance, lorsqu’il fit chez son directeur la rencontre d’un M. Tyrol, commissaire de la marine, venu en mission à Brest et repartant pour la capitale. Ce commissaire, qui voyageait en poste, offrit à M. de la Boulaye une place dans sa chaise. Il fut convenu que le voyage se ferait à frais communs; mais, lorsqu’arrivé à Paris, M. de la Boulaye parla de régler le compte de la dépense, le digne commissaire, qui avait été pour son compagnon de voyage d’une bonté parfaite, lui répondit, qu’en vertu du proverbe ubi major, minor cessat, il ne pouvait rien accepter de lui, qu’il se trouvait du reste amplement dédommagé par le plaisir que sa conversation lui avait procuré pendant la route.
Peu de chose, il faut en convenir, etait alors un petit commis de marine auprès d’un commissaire général; mais avec le temps M. Tyrol, devenu septuagénaire, dut accepter une pension de retraite, fixée à la somme bien insuffisante pour ses besoins, de 1,800 francs, pendant que le petit commis, en moins de douze ans, s’était transformé en secrétaire général de la maison de S. M. Louis XVIII. Or, un jour que le secrétaire général de la maison du roi dépouillait les innombrables pétitions tirées, comme autant de lettres de change sur la cassette du roi, il en vit une signée: Tyrol, ancien commissaire général de la marine. Le pétitionnaire, après avoir exposé ses longs et honorables services, la gêne à laquelle il se trouvait réduit, implorait la bonté du roi, rémunérateur de tous les services, consolateur de toutes les misères.
Une heure après, l’ancien commissaire général recevait l’invitation de passer au ministère. Admis aussitôt auprès du secrétaire général, il n’eut garde de reconnaître dans un si haut fonctionnaire le jeune commis que jadis il avait si obligeamment ramené de Brest. Ce dernier, sans se découvrir, lui fit raconter toutes ses petites affaires. Il avait quelques dettes à payer et un petit secours mensuel le rendrait le plus heureux des hommes; telle était la conclusion du bon vieillard. Il avait à peine achevé de parler, que le secrétaire général lui remettait un bon sur la caisse de secours qui lui permettait de se libérer de ses dettes, plus un autre bon de 50 francs par mois à toucher jusqu’à sa mort.
D’où pouvait venir au digne solliciteur une solution si prompte et si satisfaisante? Il fallut bien le lui dire, et je laisse à penser avec quelle effusion de joie et de reconnaissance le bon M. Tyrol reconnut et remercia son ancien compagnon de voyage.
Revenons à notre commis de marine, qui resta fixé à Paris jusqu’au moment où, après la rupture du traité d’Amiens, Napoléon conçut le gigantesqueet patriotique projet d’attaquer la Grande-Bretagne dans la Grande-Bretagne même. Alors le jeune de la Boulaye fut envoyé à Boulogne, devenue le principal des six camps formés le long de l’Océan entre Bordeaux et Ostende, et le lieu de rassemblement des vaisseaux, bricks, chaloupes canonnières et bateaux plats fournis par les villes et les corps de l’Etat.
Au milieu des formidables préparatifs de cette campagne, le jeune de la Boulaye donna à ses chefs la mesure de ses talents et de son activité qui ne tardèrent pas à recevoir leur récompense. Après l’abandon du projet de descente en Angleterre et le désarmement de la flotille de Boulogne, on apprit que la flotte française, commandée par l’amiral Villeneuve, était bloquée dans le port de Cadix par la flotte anglaise, commandée par l’amiral Nelson. Il fallait d’urgence pourvoir à la subsistance de notre flotte, improviser et organiser un service qui n’existait pas; pour cela faire, il fallait trouver des agents à la hauteur des circonstances. L’administration supérieure désigna pour cette mission difficile le directeur de Boulogne, M. de Limeux, lequel, à son tour, désireux de s’associer un collaborateur capable, jeta les yeux sur le jeune de la Boulaye, qui partit avec lui le 16 septembre 1805 pour l’Espagne, en qualité de sous-directeur. Ce voyage dans le pays des aventures était dans ses vieux jours un texte inépuisable d’anecdotes instructives et plaisantes. Arrivés à Madrid, M. de la Boulaye et son directeur attendirent le vice-amiral de Rosily, envoyé à Cadix pour prendre le commandement de la flotte en remplacement de l’amiral Villeneuve. Rejoints par l’amiral, ils prirent de conserve la route de Cadix. Leur itinéraire les conduisit à Puerto-Lapiche, où ils passèrent une nuit dans l’auberge même où le chaste amant de Dulcinée, l’incomparable héros de la Manche, fut armé chevalier par le châtelain de cette détestable taverne.
Notre jeune sous-directeur de marine n’aurait pas été fâché, sans doute, de rencontrer sur sa route quelque aventure pour illustrer son voyage; une infante à délivrer des mains de quelque ravisseur, un enchanteur à combattre, un géant à pourfendre. Mais point, il ne trouva partout que monotonie et solitude. Toutefois, à deux journées de Cadix, par un temps clair et serein, un bruit sourd et lointain, semblable aux éclats prolongés du tonnerre, ne cessa de se faire entendre. Le surlendemain, nos voyageurs, arrivés à la Isla de Léon, lieu devenu plus tard célèbre par la réunion des Cortès qui imposèrent à la royauté une constitution inacceptable, furent témoins d’un spectacle à la fois navrant et grandiose. La route qui conduit de la Isla de Léon à Cadix, s’étend sur une langue de terre sablonneuse qui longe la mer et sépare la rade de l’Océan. Or, sur cette route une mer furieuse vomissait des débris de navires, des tronçons de mâts, de vergues brisées, de haubans, pêle mêle avec une innombrable quantité de cadavres nus et dépouillés, poussés et repris successivement par les flots. En même temps plusieurs vaisseaux luttant contre l’orage, s’efforçaient de regagner le port. A fréquents intervalles ils tiraient le canon d’alarme, dont la lumière et les détonations se mêlaient à la lueur des éclairs et aux grondements redoublés du tonnerre; tout annonçait qu’une grande catastrophe s’était accomplie. Ce ne fut qu’à leur entrée à Cadix que nos voyageurs apprirent que la veille avait eu lieu la bataille navale de Trafalgar qui venait d’anéantir cette belle flotte composée de trente-cinq vaisseaux de ligne, que Napoléon avait mis dix ans à équiper. Nous n’avons pas à reproduire ici le récit de ce fatal événement dont l’histoire contemporaine a recueilli minutieusement les détails aujourd’hui connus de tous, moins toutefois la circonstance qui en a été la cause déterminante.
A tort on a écrit que Nelson avait été assez habile pour mettre en défaut la vieille expérience de Villeneuve.
M. de la Boulaye, qui se trouvait sur les lieux le lendemain de la bataille et qui avait reçu les confidences de la plupart des hommes qui furent acteurs dans ce drame funeste, assignait à l’imprudente sortie de Villeneuve du port de Cadix une cause bien différente. Voici quelle était sa version telle que je la lui ai plusieurs fois entendu développer:
Le baron de Crès, ministre de la marine, nature ombrageuse et jalouse, ne redoutait rien tant que de voir son crédit auprès de l’empereur balancé par le mérite ou les succès de quelque officier général de marine. C’était de Crès qui, après la mort de l’amiral de la Touche, avait fait donner à Villeneuve le commandement de la flotte; mais la fâcheuse affaire de la Corogne détermina l’empereur à donner la direction suprême des flottes combinées de France et d’Espagne à M. de Rosily, alors le plus habile homme de mer, et que pour cette raison même de Crès redoutait et détestait le plus. Ne pouvant empêcher le remplacement de Villeneuve, de Crès lui expédia un courrier porteur d’un billet qui ne contenait que ces mots: «Sors, ou tu perds ton commandement.» Docile à l’avis du ministre et désireux de clore sa carrière militaire par une action éclatante, ou d’acquérir un titre à la conservation de son commandement, Villeneuve, pour le malheur de la France et pour le sien, sortit en effet de Cadix le 21 octobre 1805, date funèbre dans nos fastes militaires. Ce fait montre une fois de plus que la plupart des grands événements tiennent à des causes futiles et presque toujours aux calculs d’un mesquin égoïsme.
La mission assignée au directeur de la marine à Cadix avait, après la fatale issue de la bataille de Trafalgar, complètement changé de nature. Des trente-cinq vaisseaux dont se composait la flotte, cinq seulement parvinrent à regagner le port; de ce nombre était l’Algésiras, monté par le contre-amiral Magon, ami intime de la famille de la Boulaye, frappé mortellement pendant l’action entre ses deux aides-de-camp. La coque de l’Algésiras, semblable à une écumoire, ne laissait apercevoir aucune place qui ne portât l’empreinte d’un boulet. Attaqué à la fois par quatre vaisseaux anglais qui le serraient de si près, que d’un bord à l’autre on s’arrachait les écouvillons et les refouloirs, le contre-amiral fit charger ses canons de deux boulets et de mitraille jusqu’à la gueule, et donna constamment la réplique à l’ennemi sur ce ton-là.
M. de la Boulaye tenait des deux aides-de-camp qui avaient survécu au contre-amiral Magon une foule de particularités, entr’autres la suivante, où se retrouve ce mélange invariable de gaieté, de sang-froid et d’intrépidité qui de tout temps a fait le fond du caractère français A bord de l’Algésiras se trouvait un détachement de soldats d’infanterie qui jusque-là ne s’étaient pas fait faute de régaler les marins du récit de toutes les batailles auxquelles ils avaient assisté. Voilà qu’au plus fort de la mêlée, un matelot s’approche de l’un d’eux et lui dit d’un ton goguenard: «Eh bien! grenadier, ça ne vaut-y pas bien ta b........ de bataille de Marengo?»
Quelques jours après la bataille de Trafalgar, M. de la Boulaye reçut l’ordre de se rendre à Algésiras pour affaires de service. La contrée qui s’étend entre Cadix et cette dernière ville est à la fois déserte et montagneuse. Entre Chiclane et Algésiras, sur un parcours de trente lieues, on ne trouve pas un seul village; seulement on rencontre des troupeaux de bœufs et de moutons qui, sous la conduite de bergers à figures sauvages et couverts de peaux de chèvre, se transportent d’un pâturage à un autre; or il arriva que, dans une halte que fit notre sous-directeur dans une grange solitaire construite sur la crète d’une montagne, il se vit aussitôt entouré d’une foule de bergers, hôtes de cet aimable asile; dans quelles intentions, c’est ce qu’il ne tarda pas à connaître?
Nulle part, peut-être, autant que dans ces montagnes et parmi ces sauvages, qui à peine savaient le nom du roi d’Espagne, la renommée de l’empereur était grande: c’était pour eux l’objet d’un véritable culte; ils étaient persuadés que sa taille était pour le moins de dix coudées. Jamais les habitants de la Grèce ne professèrent pour leurs demi-dieux Hercule et Thésée une admiration plus enthousiaste. Aussi faisaient-ils à notre jeune Français les questions les plus incroyables. Pour satisfaire autant qu’il lui était possible leur curiosité et leur empressement, M. de la Boulaye s’avisa de leur montrer une pièce d’or à l’efligie de l’empereur, qu’ils se passèrent de mains en mains, poussant les plus étranges exclamations. Jamais la médaille de saint Jacques de Compostelle ne fut autant admirée, baisée, vénérée que le fut la monnaie à l’effigie impériale. Après avoir donné à leurs élans d’enthousiasme l’essor le plus illimité, ces braves gens rendirent fidèlement à M. de la Boulaye sa pièce d’or, lui souhaitant mille années d’existence et une prospérité à l’avenant. Cette admiration et cette sympathie pour l’empereur était alors partagée par toutes les classes de la société espagnole.
Arrivé à Algésiras, M. de la Boulaye, gracieusement accueilli par M. Méjean, consul de France, puis présenté par ce dernier à toutes les notabilités de la ville, assistait un soir au spectacle dans la loge consulaire, lorsqu’on apporta à M. Méjean une dépêche annonçant la victoire d’Austerlitz. Le pli qui contenait cette heureuse nouvelle fut aussitôt transmis par le consul au général Castanos (depuis duc de Baylen) qui était aussi à la représentation. A peine le général en eut-il pris lecture qu’il s’empressa de venir en personne offrir au consul et à M. de la Boulaye ses félicitations. Bientôt le public, mis dans la confidence, se leva et salua les deux Français par d’unanimes et énergiques acclamations.
Combien déplorable fut la politique adoptée quelques années plus tard vis-à-vis de l’Espagne! politique qui changea en une haine invétérée les bonnes dispositions de ce peuple brave et loyal. Trop tard l’empereur comprit et déplora cette immense faute: «La guerre d’Espagne, disait-il à Sainte-Hélène, a été une véritable plaie et la cause première des malheurs de la France; c’est ce qui m’a perdu!»
Lorsqu’on le mettait sur le chapitre de son séjour en Espagne, la conversation de M. de la Boulaye devenait animée, abondante, inépuisable. Il est regrettable qu’il n’ait pas donné suite au projet qu’il avait formé de retracer par écrit ce qu’il avait vu, appris et senti dans ce pays. Ceux qui ont participé à ses spirituelles et instructives causeries partageront nos regrets sur ce point. Cet oubli ou cette négligence de sa part nous a privés d’une foule de particularités et d’appréciations sur les hommes et les choses de ce temps dont l’histoire eût pu faire son profit. Il quitta l’Espagne en juillet 1806 pour ne pas se séparer de son chef, M. de Limeux, directeur de la marine à Cadix, que de pénibles contrariétés et l’affaiblissement desasanté contraignirent à rentrer en France.
Chez M. de la Boulaye, les considérations d’intérêt personnel furent toujours, durant sa longue et honorable carrière, subordonnées aux instincts généreux de son cœur. M. de Limeux ayant quitté Cadix, M. de la Boulaye ne resta dans cette ville que le temps strictement nécessaire pour mettre ordre aux affaires de la direction, après quoi il quitta l’Espagne et rejoignit à Montpellier son cher directeur, dont la maladie était aggravée. A force de soins dévoués et persévérants, il vint à bout de le ramener à Paris où il fut assez heureux pour le réconcilier, d’une part avec le Ciel, de l’autre avec sa famille dont il avait eu à se plaindre. M. de Limeux, reconnaissant des soins et de l’affection toute filiale de M. de la Boulaye qui avait partagé ses travaux et adouci ses douleurs, voulait tester en sa faveur. Un refus très-nettement exprimé changea les dispositions du mourant, qui se détermina à laisser sa fortune à ceux à qui elle devait naturellement revenir.
Après avoir rendu les derniers devoirs à M. de Limeux, M. de la Boulaye travailla dans les bureaux de l’administration centrale de la marine jusque vers le milieu de l’année 1808, époque où, avec le titre de directeur, il reçut la mission de réorganiser le service des vivres sur l’escadre française, mouillée à l’embouchure de l’Escaut, rude et difficile tâche qui pendant une année entière l’assujettit à un travail forcé, qui nécessita l’emploi non seulement de toutes ses journées, mais encore d’une partie de ses nuits. Ce travail excessif, joint au mauvais air de Flessingue, altéra sa santé, à tel point qu’il dut quitter cette résidence pour Anvers. Ce fut là qu’une lettre de sa mère vint donner aux idées du malade une face nouvelle et hâter sa convalescence.
Mme de la Boulaye mandait à son fils que, désireuse de le voir marié, elle avait cherché et trouvé pour lui un parti des plus honorables dans la personne de Mlle de la Chapelle, fille d’un ancien commissaire général de la maison du roi, dont la famille, avant la révolution, avait été en liaison intime avec celle des la Boulaye.
La famille de Mlle de la Chapelle, originaire du Périgord, s’était fixée dans le Lyonnais durant le cours du 17e sièele. L’aîné de ses oncles, à l’héritage duquel elle participa, avait transporté sa fortune dans le département de l’Ain, et une de ses tantes avait épousé M. de Raymondis, lieutenant général au baillage de Bresse. Ces quelques détails suffisent à expliquer comment les de la Boulaye, Normands d’origine et fixés à Versailles par les charges que dès le commencement du 18e siècle ils occupèrent à la cour, ont pris racine sur le sol de la Bresse.