Kitabı oxu: «La vie d'Abbatucci, garde des sceaux, ministre de la justice»

Şrift:

Jean de La Rocca

La vie d'Abbatucci, garde des sceaux, ministre de la justice


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066335182

Table des matières

PRÉFACE

ABBATUCCI

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

DUEL, DÉLIT

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI

CHAPITRE XXII


PRÉFACE

Table des matières

Les monuments que les peuples élèvent à la mémoire des grands hommes ne sont pas seulement un honneur rendu à une célébrité, la glorification d’une grande vie, c’est aussi un exemple.

La reconnaissance des peuples a ainsi un double effet.

Mais d’abord que cherchent les hommes d’élite dans la noble carrière qu’ils parcourent? Quelle espérance anime, exalte, décuple leurs facultés? quel but les attire et les guide? Est-ce la gloire? sont-ce les honneurs? est-ce l’or?

Les honneurs satisfont la vanité. Un grand esprit n’a pas de vanité ; il a un noble orgueil.

Dans les sociétés modernes, l’or est devenu un puissant mobile, un but ardent vers lequel tendent tous les cœurs, toutes les intelligences. L’homme, dans notre siècle, est devenu positif. Les satisfactions matérielles ont été mises au-dessus des satisfactions morales. Dès lors toutes les préoccupations se sont dirigées vers ce dieu Million, vers ce veau d’or devant lequel se prosternent tous les peuples, réunis dans une même religion. Ainsi toute gloire est devenue de nos jours une valeur; la réputation se transforme en crédit; les facultés sont cotées. Les grandes choses se sont rabaissées; les vertus, les héroïsmes, les éclatantes qualités du cœur et de l’esprit, ont subi l’épreuve de l’estimation.

Ces magnifiques priviléges accordés par Dieu aux grands hommes ont perdu ce prix infini qu’ils revètaient autrefois en demeurant dans le domaine moral et en ne descendant pas dans le domaine matériel, où tout est défini, limité, où tout reçoit un sceau, une empreinte qui le circonscrit dans les bornes d’une quantité.

C’est que l’or est la source la plus féconde des jouissances matérielles, et ce sont ces jouissances que recherchent les peuples modernes.

Mais est-ce là un but qui doive passionner? L’or, cette récompense matérielle, ce prix défini et pesé, peut-il susciter les mêmes élans que l’attrait de la gloire, cette récompensé infinie, que nul esprit ne calcule, trésor inépuisable qui grandit dans les âges, que nul faste ne peut dépenser, que nulle chance ne peut détruire. L’or est sous la garde infidèle de l’aveugle fortune; la gloire est sous l’incorruptible défense du souvenir et de la tradition qui gardent comme un précieux dépôt les grandes renommées.

Ce splendide et inextinguible rayonnement attire les natures bien douées, comme le soleil attire les fleurs. Le génie marche à la renommée, à la gloire; sur sa route il trouve et ramasse quelquefois la fortune; alors la fortune devient dans la main du génie un moyen, un levier, mais jamais un but.

Ce sont là des banalités mille fois redites, mille fois redites surtout dans l’antiquité, car l’âge contemporain semble les ignorer ou les oublier.

Et souvent les hommes de notre époque font pis encore. Ils dévoilent sans pudeur leurs instincts, leurs préoccupations. La question d’argent est à l’ordre du jour. Elle a envahi tous les genres de littérature. Quel est, dans tous les théâtres, le héros de la pièce nouvelle? C’est le millionnaire. Quel est, dans les journaux, l’objet des nouvelles du jour, le sujet des échos, des chroniques? Le millionnaire. Le millionnaire est fêté, vanté, chanté de toutes parts.

Mais demain qu’est devenu le millionnaire? Un caprice de la fortune, un coup de bourse, ont précipité de son piédestal doré cette fragile renommée.

Étoile filante, statue d’argile.

A côté de cette réputation élevée sur l’or se dresse une pure gloire; elle grandit dans le souvenir et dans l’admiration des peuples comme un astre qui monterait à un apogée d’où il ne doit jamais descendre. Elle ne craint pas les revirements du sort. Un nuage peut un instant la ternir. Un caprice du peuple peut un instant renverser du piédestal un héros, un génie; cette statue peut être traînée dans la boue dans un moment d’égarement et de haine aveugle; mais tôt ou tard le nuage s’évanouira, l’étoile retrouvera son rayonnement et la statue son piédestal.

Étoile fixe, statue de bronze.

C’est donc la gloire que cherchent les grands hommes. La fortune peut bien être la récompense du talent; la gloire peut seule être le prix des esprits élevés. La fortune ne choisit pas les objets de sa faveur; mais la gloire n’est pas aveugle. Elle ne pose son éternelle couronne que sur les fronts marqués au sceau des grandes idées ou des grandes choses.

Que l’or devienne la seule récompense du mérite: aussitôt le mérite s’éteint remplacé par la faveur, par le hasard.

Qui arrive à la gloire?

Ce sont les poëtes, les philosophes, les littérateurs éminents, les grands artistes, les généraux illustres, les héros, les bienfaiteurs de l’humanité, les inventeurs, les savants, les grands hommes d’État.

Qui arrive à la fortune?

Quelquefois ceux que nous venons de nommer; souvent les spéculateurs, les agioteurs, les consciences peu scrupuleuses; plus souvent encore les exacteurs, les trafiquants sans bonne foi.

Sans la gloire, que seraient les grands hommes? Sans la gloire, quel serait le prix de cette belle et noble vie de J. P. C. Abbatucci que hier. la mort a enlevé à la France?

Il était placé sur ce faîte où les enivrements sont si naturels, les abus de pouvoir si aisés, les défaillances de probité si faciles parfois. Quand l’orgueil a été saturé d’honneurs, l’instinct des grandes et pures choses s’émousse, les cupidités s’éveillent à cause de la facilité qui se présente de les satisfaire. Il est des exemples fameux de concussion et de vénalité.

M. Abbatucci est mort les mains pures. Il était resté intègre parmi les plus intègres. Et c’est cette inaltérable probité, ce pur et invincible sentiment d’honnêteté et de gloire, cette hauteur morale de la vie, qui, parmi ses nombreux titres, doivent le plus faire honorer son souvenir.

Il est temps donc d’élever à cette illustration le monument que lui ont mérité ses grands talents. Il est temps de dresser un édifice de reconnaissance qui brille aux yeux du peuple comme la glorification méritée d’une belle vie.

Mais il est temps aussi d’élever un monument qui serve au peuple d’exemple, et lui inspire l’amour et le respect des belles choses et des belles actions.

Les grands hommes sont pour ainsi dire les illustres ancêtres d’un peuple; et ce peuple est noble par les héros qu’il a produits. Noblesse oblige; héroïsme oblige. Malheur aux peuples qui n’ont pas d’histoire!

Les républiques hispano-américaines s’épuisent dans des guerres mesquines, dans des disputes indignes. Malgré le caractère libéral de leur système gouvernemental, elles ne font aucun progrès dans les arts, dans les sciences, dans les lettres. Est-ce parce qu’elles n’ont pas de nationalité ? Non. Ces républiques offrent, malgré le mélange du sang indigène, une homogénéité de race. La masse de la population est d’origine espagnole. Et du reste quelle contrée est couverte de populations plus hétérogènes que les États-Unis? et cependant les États-Unis ont marché à pas de géants dans tous les genres de progrès et de civilisation. C’est que la confédération du nord de l’Amérique a une histoire. C’est que la guerre de l’indépendance a été féconde en grands hommes et a formé à cette république une galerie d’ancêtres qui constituent la noblesse de la nation américaine.

Les États-Unis ont atteint et conservent cet état de progrès, de prospérité, de puissance, parce qu’ils ont eu, pour les guider vers ce brillant sommet, des hommes comme Franklin, comme Washington, etc.

Comme le soldat suit la marche audacieuse de son chef, ainsi le peuple suit la route brillante que le grand homme trace.

Les héros propagent le courage, les savants répandent les sciences, les hommes intègres sèment l’amour de la vertu.

Ainsi donc les républiques hispano-américaines n’ont pas de littérature; elles sont privées de glorieuses annales guerrières, parce qu’elles ne peuvent suivre dans leur enseignement ni l’art d’un poëte, ni les exploits d’un grand capitaine, ni les actes éclatants d’un grand législateur.

Ce sont les grands hommes qui font une grande nation.

Athènes, Rome, sont célèbres par les génies qu’elles ont produits, et c’est à ces génies qu’elles doivent leur splendeur.

La France est, sans contredit, le pays qui conserve le plus de glorieuses traditions. Charlemagne a appelé Napoléon, Corneille a guidé Racine et Voltaire. Les traits de ces génies se sont répandus, se sont vulgarisés. Les esprits, les cœurs de la nation, ont été traversés des vifs éclats émanés de ces grandes intelligences, de ces grands cœurs; ils s’en sont imprégnés; leurs actions ont revêtu un caractère de grandeur qui, tout empruntée qu’elle est, n’a pas moins son illustration et son éclat.

Voilà le second effet des monuments élevés à la mémoire des hommes célèbres, effet précieux, effet éminemment utile, puisqu’il amène chez les peuples l’amour et l’instinct des actes méritoires.

On ne saurait donc trop souvent élever des monuments aux grands hommes. On ne saurait donc trop souvent écrire l’histoire de leur vie; car l’histoire est le monument le plus durable que l’on puisse élever à une glorieuse mémoire.

Cette histoire est donc opportune. Elle est opportune, et par le personnage important dont elle s’occupe, et par l’effet que toute histoire est destinée à produire.

Quelle plus belle vie choisir, en effet, pour la poser en exemple à un peuple que celle d’un homme d’État éminent, à une époque où chacun veut usurper ce titre. Cette physionomie si large, si splendide, cette intelligence heureuse, cette pénétration profonde, cette perspicacité si vive et si droite, cette indépendance austère, cette intégrité si haute, serviront de modèle aux hommes appelés à la vie politique. Le peuple y puisera une douce admiration et une satisfaction consolante. N’éprouve-t-on pas un sentiment plein de joie à apprendre les belles qualités de l’homme auquel une partie des destinées de la France était livrée.

Écrire cette histoire, c’est donner satisfaction à ce droit qu’a le peuple de connaître les hommes qui gouvernent; c’est rendre en même temps hommage au chef de l’État, en proclamant bien haut cette vive sollicitude qui l’anime pour la France, quand il choisit avec tant de tact et de bonheur des hommes de cette trempe et de ce talent. N’est-ce pas dire au peuple:

Voilà les hommes éminents qui interprètent la pensée de l’Empereur; voilà les belles et pures intelligences qui l’aident de leur dévouement, de leurs lumières, de leur patriotisme, et qui l’entourent de leur intégrité ?

Nous écrirons aussi cette histoire pour la magistrature, dont le ministre de la justice, Abbatucci, a été une des plus grandes illustrations. Les juges, les interprètes et les gardiens de notre législation, trouveront en lui un beau et rare modèle d’équité, de sagesse et de modération. Ils suivront son flambeau à travers les obscurités inévitables et les sous-entendus des codes, où l’erreur est quelquefois si facile et la fausse interprétation si aisée. Nous écrivons cette vie pour les législateurs, qui verront dans notre personnage un exemple précieux de fermeté, d’indépendance, d’éloquence, de loyauté et d’habileté. Orateur élégant, mais surtout esprit lucide, raison élevée, bon sens exquis, il a toujours été d’un merveilleux secours pour l’élaboration des lois et pour la solution nette et pratique des questions politiques les plus compliquées. Certes, notre tâche est difficile, mais elle est belle. Notre plume pourra-t-elle mesurer l’ampleur de cette grande figure? Nous n’osons l’espérer. Sans doute avons-nous plus de courage que de talent.

Mais d’abord l’étude de cette vie nous appartient à plus d’un titre. J. P. Ch. Abbatucci est Français, mais il est Corse. Il est donc deux fois notre compatriote. Et nous avons entrepris une galerie de biographies des hommes célèbres de la Corse.

D’un autre côté, nous avons déjà occupé notre plume à tracer la vie de plusieurs membres d’une famille dont le ministre de la justice que la France vient de perdre est une des plus belles illustrations.

Notre œuvre est donc restée incomplète. La famille Abbatucci ne vit pas seulement dans les ancêtres qui ont fondé sa renommée; elle continue sa gloire dans cette série de célébrités qui, à chaque génération, brillent dans les belles carrières ouvertes aux grands esprits, et nous prévoyons déjà que l’histoire ne s’arrêtera pas à la figure que nous allons esquisser.

Ne voyons-nous pas déjà, en effet, dans les rangs de l’armée un jeune colonel, Antoine Abbatucci, dont la bravoure, déjà constatée par plusieurs blessures, rappelle la valeur du héros de Huningue. A la Chambre des députés, une intelligence d’élite, Séverin Abbatucci, se fait remarquer dans l’étude des projets de loi. Dans une position plus brillante encore, au conseil d’État, siège un esprit supérieur, Charles Abbatucci. Tour à tour député, maître des requêtes, président du conseil général de la Corse, enfin revêtu de la haute charge que nous venons de désigner, Charles Abbatucci suit avec honneur la route que son père a tracée d’une manière si glorieuse.

On le voit, dans cette famille honneur oblige.

Nous sommes fier de la tâche qui nous incombe. Cette tâche, les circonstances nous l’ont imposée; car, l’œuvre commencée, il a fallu la continuer.

Un instant nous avons craint d’être trop au-dessous de cette œuvre; la foi en nos propres forces nous manquait; mais les bienveillantes et nombreuses sympathies que nous avons rencontrées, le sentiment d’un devoir presque pieux à remplir, ont relevé notre courage, et nous nous sommes mis à l’œuvre.

Du reste, il est certaines figures qui dominent l’historien; et nous croyons que même un écrivain d’un certain mérite ne saurait se mettre tout à fait à la hauteur de cette grande intelligence.

Toutes les vies illustres n’ont pas Plutarque pour historien; et cependant elles ont leur intérêt, grâce à l’importance du personnage qui a accompli cette vie illustre.

Notre œuvre a donc son importance dans le sujet qu’elle traite.

Ce sera là notre mérite.

ABBATUCCI

Table des matières

(JACQUES-PIERRE-CHARLES)

SÉNATEUR, GARDE DES SCEAUX, MINISTRE DE LA JUSTICE, GRAND’-CROIX

DE LA LÉGION D’HONNEUR, ETC.


CHAPITRE PREMIER

Table des matières

QUELQUES MOTS SUR LA FAMILLE ABBATUCCI

Avant de tracer la vie pour laquelle nous avons pris la plume, il est de notre devoir de dire quelques mots sur la famille Abbatucci.

Dans une brochure illustrée, publiée par nous l’année dernière, nous avons tracé, avec tous les détails que nous avons pu donner, les différentes biographies des membres illustres de cette famille. Comme ce volume est une œuvre à part, indépendante de notre premier ouvrage, tout en renvoyant le lecteur à notre précédente biographie, nous indiquerons sommairement les principaux traits et les actes importants qui ont donné aux Abbatucci la célébrité dont ils jouissent.

Vers le commencement du dix-huitième siècle, la famille Abbatucci présenta au conseil supérieur de la Corse ses états de noblesse; il fut prouvé que cette famille était noble depuis plus de deux siècles et qu’elle jouissait de toutes les prérogatives attachées à son ordre.

Nous ne chercherons pas les faits qui ont jadis élevé les Abbatucci à cette position privilégiée. En Corse, comme partout ailleurs, la noblesse venait de l’épée; et cette famille dut son titre à quelque beau fait d’armes. Quoi qu’il en soit, nos souvenirs ne se porteront pas plus loin que le 6 novembre 1726. — A cette époque naquit, a Zicavo, Jacques-Pierre Abbatucci, fils de Séverin Abbatucci et de Rose Paganelli, fille du général Paganelli. Il étudia chez les jésuites, à Brescia, et fit de rapides progrès dans toutes les branches des connaissances humaines. Médecine, droit, littérature, tout devint pour lui un but d’étude, et il prit ses grades dans ces diverses sciences.

Ces vastes connaissances établirent d’abord sa réputation, et le généreux emploi qu’il en faisait dans sa patrie lui valut une grande popularité. Aussi fut-il désigné comme premier conseiller au conseil suprême de la Corse, qui siégeait à Corte.

C’était un esprit souple et varié, un écrivain plein de clarté, de netteté et d’entraînement. Sa parole avait de la vie, de l’harmonie, du mouvement. Il avait un grand talent d’argumentation politique et il serait devenu un grand homme d’État, si les circonstances ne l’avaient rendu homme de guerre.

Il balança souvent en Corse l’influence de Paoli, et ce général en conçut même de l’ombrage. Jacques-Pierre commandait la partie de la Corse dite du delà des monts. Là, il exerçait tout empire sur les esprits, tant son mérite était universellement reconnu.

Toutefois la dissidence ne dura pas longtemps entre Paoli et Abbatucci. A la bataille décisive de Ponte-Nuovo, ils combattirent sous le même drapeau, et les deux généraux associèrent leur patriotisme pour arrêter l’invasion des Français. — La fortune des armes ne récompensa pas leur courage. La France fut victorieuse. Paoli s’embarqua pour l’Angleterre.

Jacques-Pierre Abbatucci demeura en Corse pour soutenir les intérêts de ses concitoyens.

Il jura fidélité à Louis XV, et depuis cette époque son dévouement ne fit jamais défaut à la France.

Sa soumission fut sincère et loyale.

C’est dans cette occasion que Jacques-Pierre Abbatucci fit éclater son habileté, son esprit de prudence et de conciliation. Avec moins d’orgueil et plus de perspicacité que Pascal Paoli, il comprit que tout l’avenir de la Corse reposait dans son alliance avec la France.

Il défendit donc désormais la cause française en Corse, et il en subit toutes les conséquences avec un grand courage et une grande abnégation. Tous ses biens furent saccagés, brûlés, perdus. Le gouvernement de la France, en récompense de son dévouement, le nomma lieutenant-colonel du régiment provincial formé en Corse.

En même temps, il fit constamment partie de l’assemblée des États, dans laquelle il représentait la noblesse.

Plus tard, lors de la révolte de Paoli contre la République, Jacques-Pierre marqua par des actes de grand héroïsme son nouveau caractère de Français. Il offrit son sang et sa fortune à sa nouvelle patrie. Puis, quand la Corse fut tombée au pouvoir des Anglais, ruiné complétement, il vint sur le continent porter honorablement une noble infortune.

La République le dédommagea de ses pertes. J. P. Abbatucci fut nommé général de division à l’armée de Rhin-et-Moselle. Quelque temps après, il combattit sous les ordres du général Bonaparte. Puis, fatigué de la guerre, attristé par la mort de plusieurs de ses enfants, il revint dans cette île de Corse témoin de ses exploits et toute pleine encore de son nom.

Il mourut en 1815.

D’un premier mariage, J. P. Abbatucci n’avait pas eu d’enfant mâle. D’une seconde union, il eut quatre fils:

Jacques-Pierre-Charles-Pascal qui fut consul général; Charles, général de division; Antoine-Dominique, chef de bataillon, et Séverin, lieutenant.

J. P. Charles-Pascal Abbatucci naquit à Ajaccio le 6 décembre 1765. Il fut élevé dans un des meilleurs colléges d’Italie. Laissant ses frères aux émouvantes péripéties de la guerre, il entra dans la carrière politique et se fit remarquer par un esprit très-droit et un caractère très-ferme. — Sa parole avait de l’élégance et de la persuasion. Sa conversation était semée de traits brillants et de reparties fines. — Sa grande qualité était une souplesse merveilleuse qui lui faisait suivre sans entraves les méandres difficiles de l’époque orageuse dans laquelle il vivait. C’est à son habileté que son père dut une partie de la grande influence qu’il exerçait sur la Corse.

J. P. C. P. Abbatucci fut successivement nommé juge de tribunal, avec Joseph Bonaparte, membre du conseil général de la Corse. Il dut se concerter avec Paoli, son parrain, pour déterminer le nombre de troupes que la Corse pouvait fournir à la France, lors de l’expédition de Sardaigne; il fit partie de la députation envoyée par la Corse au-devant des commissaires de la Convention nationale et qui se composait de Napoléon Bonaparte, Mouron, Multédo, Barberi; enfin il combattit avec courage à côté de son père lors de la défection de Paoli.

A Paris, Pascal Abbatucci renouvela avec la famille Bonaparte des liaisons qui dataient de la Corse. Il fut pendant quelque temps le compagnon de lit de Napoléon et de son frère Joseph. — Napoléon était alors commandant, il disait souvent à Abbatucci que son vœu le plus brillant était d’obtenir les épaulettes de général.

A l’établissement du Cousulat, il reçut une mission politique dans la Normandie, la Picardie et les départements de Belgique. Dans cette mission toute de confiance, il fit preuve d’un grand tact, de fine observation et d’une grande habileté. Dès lors il s’éleva rapidement dans la hiérarchie des charges politiques. 11 fut nommé inspecteur des bureaux du ministère de l’intérieur, puis consul général à Trieste. Là, il connut Marmont, le maréchal Bertrand. — Joachim Murât lui donna juridiction consulaire sur les provinces illyriennes, le nomma chevalier de l’ordre de Sicile, et lui envoya la grande médaille d’honneur.

Le premier Empereur lui donna aussi quelquefois des marques publiques de sa bienveillance. Aussi Pascal Abbatucci fut-il constamment fidèle à la cause des Bonaparte. — Il fut le compagnon d’infortune du roi Jérôme.

Après le désastre de Waterloo il le suivit à travers mille dangers et l’accompagna en Wurtemberg où le roi de Westphalie, traité en prisonnier par son beau-père, fut abreuvé d’ennuis et de tourments. M. Abbatucci devint là l’homme de confiance de l’infortuné roi, et nous trouvons, dans une note du Journal de la reine de Westphalie, trois passages qui prouvent combien on comptait sur son absolu dévouement. Nous les extrayons:

«Mon mari demanda alors à mon père la permission de renvoyer M. Abbatucci à Paris, pour réclamer d’un banquier pour un million deux cent mille francs d’objets qui étaient entre ses mains. Mon père refusa, et le roi ne put que faire écrire à son mandataire sur la restitution de ses effets.»

Et plus loin:

«Le 10 au soir, des sentinelles furent posées aux portes de nos appartements. La commission força le cabinet du roi, qui protesta contre cette violence. Une recherche rigoureuse eut lieu; on enleva la cassette qui contenait la somme nécessaire aux dépenses courantes. Depuis ce moment, M. de Brussel donnait tous les mois à M. Abbatucci une somme fixée par mon père et prise sur cette cassette pour l’entretien de la maison.»

Et dans une autre partie:

«L’hiver dernier, M. Abbatucci se rendit à Stuttgardt, et, n’ayant pu pénétrer jusqu’au roi, il parla avec chaleur de ma position à M. Winzingerode et à M. Wellnagel, insistant sur ce point, que, si Sa Majesté n’avait pas la bonté de donner sa garantie pour le payement de la maison de Trieste, une catastrophe était à craindre. Le roi fit répondre à M. Abbatucci: «Je ne crains pas la catastro-

«phe dont vous me parlez; j’en serais même charmé, car cela me

«procurerait le plaisir de revoir ma sœur, que je recevrais les bras

«ouverts.»

Plus tard, l’ancien consul général revint à Paris où il se lia avec toutes les illustrations politiques et littéraires de l’époque.

De tous les fils de l’ancien général Jacques-Pierre Abbatucci, il fut le seul qui se maria. — Il est le père du ministre de la justice dont nous avons entrepris l’histoire.

Le 15 novembre 1771, Charles Abbatucci, le héros de Huningue, naquit à Zicavo. Il manifesta dès son jeune âge une vocation toute particulière pour la carrière des armes. Son premier maître fut son père. Il s’instruisit des différentes sciences qui composaient les grandes connaissances du vieux général. L’intelligence prompte et vive du jeune élève s’empara avec facilité des notions les plus diverses et les plus ardues. — Il embrassait tout: les sciences proprement dites, les arts, l’histoire, la géographie, la topographie; l’artillerie était l’objet de ses constantes études. Il lisait couramment dans leur langue originale Virgile, Homère, Xénophon.

Nous ne suivrons pas ce jeune héros dans les différentes phases de sa brillante et trop courte carrière. Nous avons écrit ailleurs sa vie avec tous les détails qu’elle comporte.

En 1790, il reçut les épaulettes de lieutenant. Il se fit remarquer à l’armée du Nord, sur les bords du Rhin, par son sang-froid et son adresse. Il était alors aide de camp du général Pichegru. — Après la victoire d’Hooglede, les représentants du peuple, pour récompenser le courage, l’intelligence et le patriotisme dont il avait fait preuve, le nommèrent adjudant général, chef de brigade.

Dès lors les hautes facultés de Charles Abbatucci dans ce grade supérieur vont pouvoir se développer. Il se conduit avec éclat à la reprise d’Ypres, au siège de Charleroi, de Vanloo, de Maestricht, de Nimègue et du Fort de Grave.

Après l’expédition de Hollande, par un noble désintéressement, Charles, que ses vertus guerrières appelaient au grade de général de division, refusa ce poste important, parce que son père n’était encore que général de brigade.

C’est là un sentiment exquis dont on trouve peu d’exemples.

Cependant Pichegru prit le commandement de l’armée de Rhin-et-Moselle, et Charles Abbatucci suivit son ancien général. — Il reçut là un poste tout de péril et de confiance. — Marchait-on à l’ennemi, il prenait l’avant-garde; battait-on en retraite, l’arrière-garde revenait de droit à son courage indomptable; il aimait toujours à faire face à l’ennemi.

Nous l’avons déjà dit: l’armée semblait avoir choisi Charles pour son génie protecteur. Sa valeur, son sang-froid, son habileté, sa sollicitude pour le soldat, ne se démentaient jamais. Et, quand l’armée en retraite repassa le Rhin, Abbatucci, debout sur la rive, laissa défiler les bataillons dont il protégeait la marche et quitta le dernier le sol étranger.

Lorsque l’armée française eut franchi le fleuve, le général en chef laissa sous les ordres du général Reynier une division pour garder Huningue, petite ville située sur la rive gauche du Rhin. Le général Charles Abbatucci commandait une brigade de la division Reynier. Il fut désigné pour défendre la tête du pont d’Huningue.

Mémorable défense qui élève Charles Abbatucci au niveau des plus grands héros de tous les temps et de tous les peuples.

Nous avons entendu dire au général Niel que la défense d’Huningue était une des plus belles pages de nos annales militaires.

Il déploya dans cette position à peine tenable les plus brillantes qualités stratégiques et les plus mâles vertus guerrières. A la tête d’une poignée de braves soldats que son courage inspirait, il tint tète et repoussa même les masses incomparablement supérieures des Autrichiens.

L’ennemi fuyait; les derniers coups de feu retentissaient sur les ouvrages reconquis par nos soldats. Charles Abbatucci était victorieux; il pouvait, après ce beau fait, rêver à de splendides destinées.

Un soldat perdu, un blessé oublié par la mort dans les fossés, arrêta cette belle vie au milieu de son triomphe. Le général Charles Abbattucci, blessé mortellement par un coup de feu, tomba dans les bras de son ami le capitaine Foy.

De magnifiques honneurs ont été rendus à la mémoire du général Abbatucci. Les habitants d’Huningue lui élevèrent un monument en marbre. A cette occasion le général Foy écrivait ces lignes mémorables: «C’est le moment de recueillir une cendre héroïque et de consacrer la mémoire d’un général qui fut un homme de génie, soldat intrépide et bon citoyen. »

Ces paroles sont le plus beau et le plus durable monument qui puisse consacrer le souvenir du héros de Huningue.

Mais ces honneurs ne suffisaient pas pour traduire l’admiration et la reconnaissance de la patrie: un nouveau monument a été érigé sur la terre natale. Une statue de bronze, œuvre admirable de Vital Dubray, s’élève sur une des places d’Ajaccio! C’est la noble figure du général Abbatucci. Le statuaire a pris, pour couler le héros, le moment où, sommé de rendre la place qu’il défend, Charles Abbatucci, froissant la lettre du général autrichien, lui crie en montrant la place:

«Gagnez-la.»

Le jour de l’inauguration de ce bronze célèbre, une foule enthousiaste encombrait l’avenue qu’il décore.

Il y a peu de jours, une foule plus recueillie, mais non moins saisie d’admiration, remplissait cette place prédestinée. On portait les cendres du ministre de la justice. La dépouille mortelle du garde des sceaux passait devant l’image de son oncle. Elle semblait venir lui rendre compte de sa vie et lui dire: «Et moi aussi j’ai bien mérité de la patrie.»

Dominique-Antoine Abbatucci naquit à Zicavo en 1773; c’était un caractère ferme et plein d’énergie. Le plus bel avenir s’ouvrait devant lui.

Il assista à la défense de Huningue, il servait en qualité d’aide de camp de son frère.

Capitaine au 4e régiment de dragons, lors de l’expédition d’Egypte, il partit en Afrique et fut nommé chef de bataillon à son arrivée à Alexandrie. — Il voulut rejoindre immédiatement son corps. Chargé de faire une reconnaissance, il fut entouré pendant la nuit par une nuée de Mameluks; en vain essaya-t-il de former le carré pour se défendre: aucun Français n’échappa à la mort. Abbatucci Antoine avait alors à peine vingt-deux ans.

Bonaparte fit inscrire son nom sur la colonne de Pompée.

Séverin fut le quatrième fils de J. P. Abbatucci; il naquit, en 1775, à Zicavo. C’était encore une nature d’élite taillée en héros. Ses études furent très-brillantes, — il embarrassait ses professeurs.

Encore enfant, il combattit avec un rare courage, à côté de son père et se distingua au siége de Calvi. Séverin eut le bras fracassé par une bombe. Quelque temps après il reçut le grade de lieutenant et se rendit sous les murs de Toulon.

Il y trouva la mort.

Il avait dix-huit ans!

CHAPITRE II

Table des matières

Description de Zicavo. — Naissance de Jacques-Pierre-Charles Abbatucci. — Sa jeunesse. — Son départ pour Paris. — Son entrée au prytanée Saint-Cyr. — Sa sortie. — Son entrée au lycée Napoléon. — Son départ pour Pise. — Son retour en Corse.

A soixante-huit kilomètres d’Ajaccio, s’élève une montagne pittoresque, toute couverte de magnifiques forêts de hêtres et de gigantesques châtaigniers. La nature est à la fois sombre et riante. L’air vif qui souffle généralement sur les hauteurs, y est adouci par ce beau climat méridional qui fait de la Corse une contrée si enchanteresse.

Sur ces coteaux ombreux, tout respire la fraîcheur, la pureté, le calme. Les déclivités ont des pentes sans fatigue, les forêts des ombrages sans tristesse, les brises des murmures sans âpreté, les sommets de vastes points de vue sans monotomie.

C’est la nature belle, forte, variée.

Au milieu des bois, sur le penchant de la montagne, est bâti le village de Zicavo, gracieux assemblage d’habitations rustiques où se perpétuent les vertus patriarcales.

Au-dessus du village se dresse une vieille construction qui est devenue un monument historique. Elle est solidement bâtie en granit et elle a été mise à l’épreuve de la mine. — Sa disposition est vaste et bien entendue. Sa fondation remonte à une époque très-reculée, et elle a été le berceau de toute cette série d’hommes illustres qui ont d’âge en âge fondé la célébrité des Abbatucci. C’est là que sont nées et que se sont développées les grandes facultés de cette noble famille. Les plus belles vertus s’y sont perpétuées. Et le temps, qui n’a pu altérer la séve et la verdeur du généreux sang qui coule dans les veines des rejetons des Abbatucci, a respecté ces murs inébranlables, ces murs qui ont défié dans les âges le fer et le feu.

On dirait qu’il y a une solidarité de durée et de gloire entre ces pierres indestructibles et les hommes qu’elles ont vus naître. L’alcyon construit le frêle édifice où il dépose sa couvée au bord des flots qui l’engloutissent. L’aigle bâtit son aire sur le sommet inabordable d’un rocher. Ainsi chaque être prête sa grandeur et son caractère aux choses qui entrent dans son usage et dans son domaine.

Devant la maison des Abbatucci s’étend une belle place ombragée par un ormeau trois fois séculaire. Depuis trois cents ans cet arbre magnifique protège de son ombre les premiers pas des enfants de cette maison. C’est là le vieux témoin des premiers élans, des premiers rêves des membres de la famille.

L’enfant a joué sous son ombre; le vieillard s’est reposé sous son abri. Vieux témoin des gloires de cette lignée d’hommes célèbres, il a raconté aux fils les vertus de leurs pères. Généraux, hommes d’Etat, il les a tous connus.

Précieux lares où l’on éternise un souvenir! Les sociétés antiques entouraient du respect de la religion ces centenaires des forêts, sous la feuille desquels semblaient voler les ombres des générations mortes.

C’était au mois de décembre 1792. Un doux événement se préparait au rez-de-chaussée de cette maison que nous venons de décrire.

De tous les membres de la famille, Jacques-Pierre-Charles-Pascal Abbatucci s’était marié, et on attendait un rejeton entre les mains duquel pût être déposé un nom et un honneur sans tache.

Innocence Abbatucci, épouse du consul général, était saisie des douleurs maternelles. Une servante, nommée Tota, qui a donné pendant soixante-trois ans ses soins et son dévouement à cette famille, attendait la venue du fils tant désiré, au chevet de la malade. Au premier étage, dans une anxieuse attente, se tenaient assemblés tous les Abbatucci et les amis de la famille. Tout à coup on entend un bruit de pas précipités dans l’escalier, accompagné de cris de joie et de petits airs corses. C’est la servante qui vient présenter le nouveau-né à la famille.

C’était bien un fils, c’était bien l’espoir attendu.

Cette servante, élevant dans les airs et balançant l’enfant qu’elle portait, dansait et chantait:

Ecchu lu fiori!

Ecchu la stella

Ecchu lu sole!

La voilà la fleur! s’écriait-elle! la voilà l’étoile! le voilà le soleil!

Ce nouveau-né était Jacques-Pierre-Charles Abbatucci, celui dont nous allons écrire l’histoire.

Il arrivait dans une époque de troubles et de guerre. Cette joie qui avait accueilli sa venue ne brilla qu’un jour. Les Abbatucci durent se disperser pour combattre les ennemis de la France, de cette nouvelle patrie dont ils avaient spontanément et loyalement embrassé les intérêts.

Les uns soutenaient le drapeau français sur le continent; les autres étaient demeurés sur le sol insulaire et résistaient aux rebelles.

Madame Innocence Abbatucci occupait seule avec son fils, à peine âgé de quelques mois, et sa fidèle servante, la maison patrimoniale.

Faibles forces: deux femmes et un enfant pour garder ces murs!

Un jour les rebelles se présentent au village de Zicavo. Ils incendient et ravagent tout sur leur passage. Arrivés devant la maison des Abbatucci, ils demandent impérieusement qu’on leur en ouvre les portes. Le croirait-on? Une femme entreprit de résister à ces forcenés. C’était Innocence Abbatucci; elle ne pouvait faire moins que d’imiter l’héroïsme de la famille à laquelle elle était alliée.

Cette courageuse femme s’arme; répond par des coups de fusil aux injonctions et aux menaces des rebelles; fait grand bruit, parle, va, vient, brise, entasse les meubles pour faire croire que la maison a de nombreux défenseurs; elle ne céda le pas que lorsque les fondements de la maison eurent été minés et que les ennemis eurent lancé sur la toiture des projectiles enflammés.

Madame Innocence gagna une maison amie, pendant que son fils, confié aux mains sûres de la servante, était porté de nuit à la ville de Sartène.

Le jeune Abbatucci grandit au milieu de ces péripéties émouvantes de la guerre civile en Corse. Les brusques revirements qu’elle entraîne, les émotions qu’elle fait naître, inspirèrent à Jacques-Pierre-Charles une ardeur et une fermeté qui marquèrent ses premiers ans d’un caractère particulier.

Toutefois cette vivacité n’arrêtait pas la manifestation et le développement de cette belle intelligence à laquelle plus tard la France dut tant de services.

Pour diriger ses premiers pas, l’enfant avait un guide rare et précieux, c’était Jacques-Pierre Abbatucci, le vieux général de division. On le sait, Jacques-Pierre était versé dans toutes les sciences, dans tous les arts; son esprit était fait à toutes les expériences, et dans son cœur palpitaient tous les beaux sentiments.

C’était là une vieille renommée; il eût été un grand homme si ses facultés avaient pu se développer sur un plus vaste théâtre; il n’avait qu’à dire à son petit-fils:

«Voilà le chemin que j’ai parcouru; tu peux le «suivre; il te mènera sûrement à la gloire!»

Les temps avaient changé, et ce rejeton, qui, vingt ans plus tôt, aurait été peut-être un valeureux capitaine, devint un profond légiste. Mais la justice, comme la guerre, porte un glaive en main; ici on combat pour l’indépendance, là on défend la vérité. L’une combat les envahissements des peuples, l’autre les empiétements des hommes.

Toutefois cette direction de l’esprit du jeune Abbatucci ne se manifesta que plus tard; car ses premières études furent faites en vue de la carrière militaire.

On voulait lui donner une éducation étendue, complète, brillante.

Le cœur du vieux grand-père saigna à la pensée de se séparer de cet enfant, seul rejeton de sa race, qu’il avait vu grandir sous la sauvegarde de ses soins tendres et éclairés. Mais la raison vainquit le cœur, et J. P. Charles partit pour Paris, accompagné par le prêtre Lanfranchi.

Le jeune enfant s’embarqua au mois d’octobre 1799, à Ajaccio, sur un bâtiment de commerce. Là J. P. Charles eut l’occasion de recueillir le fruit de la forte et robuste éducation qu’on avait donnée à ses jeunes ans.

Quelques heures après le départ, la mer se gonfla, et de grosses rafales de vent agitèrent les vagues. La houle ballottait le navire et l’éloigna de sa route. On courait de périlleuses bordées. L’eau était à peine tenable. Le navire, violemment agité, criait dans toutes ses jointures. Un vent furieux déchirait les voiles. On craignait un naufrage, l’inquiétude pâle était sur tous les visages.

J. P. Charles Abbatucci avait alors à peine sept ans. Mais il avait dans les veines du sang de ces héros qui ont illustré sa famille. Le neveu du défenseur d’Huningue, le petit-fils du combattant de Ponte-Nuovo et de Calvi, ne pouvait pas trembler devant la fureur de ces vagues qu’il semblait au contraire défier!

Et puis n’avait-il pas peut-être au fond du cœur un secret pressentiment de sa grandeur future? Une voix intérieure, cette voix des nobles ambitions, qui murmure au fond des grandes âmes, lui criait peut-être: Tu Marcellus eris! Et toi aussi tu seras un grand homme. Et alors qu’avait-il à craindre de ces flots qui portaient Abbatucci et sa fortune?

Le jeune Abbatucci arriva à Paris. Il y trouva son père qui était lié avec la famille Bonaparte et avec toutes les sommités de l’époque. — Jacques-Pierre-Charles accompagna son père dans les plus brillants salons. L’enfant sortait des forêts solitaires et sauvages de la Corse; pourtant le luxe du grand monde e l’éblouit pas Il était fait pour les splendeurs, et il paraissait se trouver là dans le monde pour lequel il était né. C’était un charmant enfant, svelte, élancé, doué d’une douce gravité et d’une amabilité sérieuse.

Le jeune Abbatucci entra au prytanée Saint-Cyr. Il y eut pour condisciples des élèves comme Odilon Barrot, Aupick, Baraguay-d’Hilliers, Salvandy, etc., etc. Ses succès furent rapides, et il s’éleva tout d’abord au rang des meilleurs sujets. Son intelligence, son ardent amour du travail, sa conduite exemplaire, lui valurent au prytanée le grade de sergent-major.

Le prytanée Saint-Cyr fut dissous, et J. P. C. Abbatucci entra au lycée Napoléon pour étudier la rhétorique et la philosophie. Là il eut pour condisciples tous les hommes qui ont joué les principaux rôles dans les affaires de la France pendant le règne de Louis-Philippe. Tels sont: Montalivet, Casimir Delavigne, Dumon, Rémusat, etc., etc.

Pise était à cette époque l’école de droit la plus forte et la plus célèbre de l’Empire. Abbatucci en suivit les cours et y fit des études les plus complètes et les plus solides.

C’est là qu’il jeta les fondements de cet édifice de science judiciaire que plus tard il élèvera si haut. Travailleur infatigable, il n’abandonnait une question de droit que quand il l’avait étudiée sous toute ses faces, qu’il en avait sondé toutes les interprétations. Il aimait, dans ses heures d’études, à répéter à haute voix les leçons qu’il avait entendues; on eût dit un jeune professeur qui éclairait un point de droit à ses élèves.

En même temps que se développaient les facultés de son intelligence, le jeune étudiant laissait s’ouvrir les trésors de son cœur. Il était, on l’a dit, la providence de ses compatriotes. Et souvent, sans consulter les ressources de sa bourse, il n’écoutait que les généreux élans de son cœur.

Ses études de droit terminées, J. P. C. Abbatucci revint en Corse. Il revit son vieux grand-père qui avait été son premier maitre, et à qui il devait compte de ses progrès, puisque c’était lui qui lui avait tracé la voie.

J. P. Charles revit non sans émotion l’antique toit paternel, cette place où s’étaient ébattus ses jeunes ans, cet ormeau vénérable qui avait abrité les jours de son enfance.

Là, il vécut dans le passé en rêvant à l’avenir.

La popularité de la famille Abbatucci était grande en Corse à cette époque. On se rappelait les nobles actes accomplis par ses divers membres. On parlait dans toutes les chaumières, dans tous les salons, des traits d’héroïsme, des lumières, du désintéressement, du dévouement, de la loyauté, du patriotisme des Abbatucci. Le jeune J. P. Charles semblait ne devoir pas démériter de ses ancêtres.

Ses condisciples, de retour dans leurs foyers, avaient vanté la conduite studieuse et généreuse du dernier rejeton. On parlait partout avec enthousiasme de sa haute intelligence qui promettait de grandes choses, de sa magnificence qui dénotait un cœur large et sympathique.

Aussi J. P. Charles pouvait-il compter dans toute l’île sur de nombreux dévouements. Cette affection, qui entoure toujours en Corse les Abbatucci, se manifesta en 1811, d’une manière éclatante, en faveur du ministre que la France a perdu. Cette année, le jeune J. P. Charles était de la conscription. Les habitants du canton de Zicavo et de trois ou quatre cantons environnants comprirent que, si le précieux dépositaire du nom des Abbatucci était désigné par le sort pour être enrôlé sous les drapeaux, la France gagnait certainement un bon soldat, mais qu’elle perdait un grand légiste.

Les bons soldats ont-ils jamais fait défaut à la France? La Corse, ainsi que le continent, ne sont-ils pas couverts d’une généreuse population, chez qui les vertus guerrières sont innées?

Mais ce n’est pas seulement le courage qui caractérise le magistrat. Les qualités fondamentales du magistrat sont la perspicacité, l’intelligence, un grand sens, une grande intégrité, un esprit juste et impartial. Ces qualités se trouvaient merveilleusement rassemblées sur la tête du brillant élève de l’école de Pise. Son enrôlement sous le drapeau causait donc un dommage réel à la magistrature, en la privant d’un membre qui promettait de l’illustrer.

On n’hésita pas. L’élan fut unanime. Il fut décidé que J. P. C. Abbatucci serait préservé des chances du sort. Il s’organisa en conséquence une députation de tous les pères des jeunes gens du canton de Zicavo et des cantons environnants, qui devaient subir la destinée de la conscription.

Cette députation se rendit chez le préfet de la Corse. Celui-ci était M. Arrighi.

Le préfet fut supplié de réserver le dernier numéro du contingent pour J. P. C. Abbatucci. En même temps quatre pères déclarèrent nettement que, si leur demande n’était pas agréée, le fils de l’un d’eux remplacerait, sous les drapeaux, le rejeton d’une famille dont les membres avaient déjà tant versé de sang pour la patrie; un jeune homme qui pouvait, dans une autre carrière, être si utile à son pays. Le préfet hésitait devant cette mesure illégale.

Mais était-ce une illégalité ce qui était demandé par ceux mêmes qui en subissaient les conséquences?

L’enthousiasme qui animait la députation gagna le préfet. Cet acte inouï, ce dévouement sans précédent, l’émut jusqu’aux larmes, et pour les hommes qui l’accomplissaient, et pour la famille qui avait su l’inspirer.

Il céda à ces instances. Il choisit dans l’urne le dernier numéro qu’il appliqua à celui dont le sort fit un. magistrat des plus éminents, un grand ministre. Cela est d’autant plus remarquable, que cet acte sans précédent se passait en 1811!

Voici d’ailleurs, à ce sujet, comme pièce justificative, l’extrait du registre des délibérations du conseil de recrutement du département du Liamone:

«Aujourd’hui vingt-six avril mil huit cent onze, à sept heures du matin, dans la commune de Zicavo, chef-lieu du canton de Talavo. — Le conseil de recrutement du département du Liamone, composé de MM. Arrighi, préfet, président; Duchoquet, chef du 4e bataillon du régiment de la Méditerranée, et Benuzant, major du 22e régiment d’infanterie légère. Présents: MM. Aubert, capitaine de recrutement; Stephanopoli, docteur en médecine attaché à l’hospice civil d’Ajaccio; Wolfer, maréchal des logis de la gendarmerie impériale, faisant fonctions d’adjudant à défaut d’officier titulaire; Renucci, maire de Ciamanace; Renucci, maire de Cozzano; Lozinchi, maire de Zicavo; Paoletti, maire de Tasso; Casanova, maire de Sampolo; Peraldi, maire de Corra; Lucciani, maire de Guitera; et Bartoli, maire de Palneca (lé maire de Zevaco absent), étant réunis dans la susdite commune, lecture a été faite du procès-verbal de la dernière séance, dont la rédaction a été approuvée. — M. le préfet, en présentant à l’examen du conseil son travail pour le canton de Talavo, a observé que tous les conscrits portés sur les listes alphabétiques, ainsi que tous les maires, pénétrés de reconnaissance pour les services signalés rendus par le général Abbatucci et sa famille, et voulant lui en donner une marque des plus éclatantes, ont demandé d’une voix unanime que le petit-fils de ce général, âgé de quatre-vingt-cinq ans, qui se trouve fils unique, soit placé d’office au dernier numéro du canton, sans tirer au sort; que, ce sentiment étant spontané et les conscrits ayant offert de compléter le contingent, le préfet y avait adhéré, et que dès lors le jeune Abbatucci se trouve placé au numéro quarante de la liste du tirage, qui est le dernier du canton. Le préfet demande le concours du conseil pour convalider cette opération.

«Le conseil n’a pu voir, dans cette communication, que l’effet de sa complaisance, et a été ému de ce trait dont il a été témoin oculaire, et, partageant à cet égard l’intention des conscrits et la décision de M. le préfet, le conseil l’a approuvée.

. .... Fait à Zicavo, les jours, mois.....

Signé : DUCHOQUET, chef de bataillon;

BENUZANT, major;

ARRIGHI, préfet.

Le secrétaire général de la préfecture,

PINELLI.

CHAPITRE III

Table des matières

Premier mariage de J. P. C. Abbatucci. — Son second mariage. — Sa nomination de procureur royal. — Sa nomination de conseiller à la cour de Bastia — Son amitié avec M. Troplong. — Le procès Viterbi. — Naissance de trois enfants. — Sa nomination à la cour d’Orléans.

Cette réputation que s’était tout d’abord acquise le jeune étudiant de Pise s’agrandit tous les jours. La famille Abbatucci était considérable par ses ancêtres; le nouveau rejeton promettait d’en continuer l’éclat.

Les meilleures maisons de Corse briguèrent alors l’honneur d’une alliance. Mais, là où la plupart des hommes ambitieux ne voient qu’une question de position ou de fortune, Jacques-Pierre-Charles ne vit qu’une question de bonheur.

La femme, de nos jours, est devenue une associée. Abbatucci chercha une compagne.

A quelques lieues de Zicavo, dans l’arrondissement de Sartène, on trouve le joli village de Petreto. Il est bâti sur le flanc d’une chaîne de hauteurs, et domine une belle et fertile vallée.

Là vivait une noble famille, importante par la fortune et par le nom. C’était une branche des Colonna.

Mais ce qui constituait, aux yeux du jeune Abbatucci, le plus brillant titre des Colonna de Petreto, c’est qu’elle renfermait parmi ses membres une belle jeune fille dont la vue l’avait séduit tout d’abord.

C’était une jeune fille de taille moyenne, brune, magnifique spécimen du type corse. Elle avait de grands yeux, pleins d’éclairs, adoucis par une naïveté toute chaste.

La demande d’Abbatucci fut agréée par la famille Colonna, et le mariage eut lieu.

Ce mariage, si plein de charmantes promesses de bonheur, ne fut qu’un avant-goût du doux plaisir d’aimer. La mort vint briser ce lien tressé de fleurs, et par cela même peut-être trop fragile.

Madame Abbatucci mourut en couches au mois d’octobre 1813.

Les âmes fortes ont des sources inépuisables de courage.

A ce coup de foudre, Abbatucci opposa la fermeté de son cœur. — La douleur plia seulement cette nature munie d’admirables ressorts et qui se redressait toujours après un moment d’abattement.

Le souvenir des beaux jours qu’il avait passés dans ce premier mariage rendait cher à Abbatucci le nom des Colonna.

En 1815, il épousa en secondes noces Euphrasie Colonna d’Istria, parente éloignée de sa première femme. Cette union lui présenta un bonheur plus constant, et, en 1810, il eut un premier fils, Charles Abbatucci, aujourd’hui conseiller d’État.

Jacques-Perre-Charles avait désormais un héritier de son nom et des qualités brillantes dont ce nom a toujours été accompagné.

En même temps que la fortune lui accordait la faveur d’un rejeton, un honneur important couronnait son mérite: il fut nommé, en 1816, chef du parquet de Sartène. Il avait alors vingt-quatre ans.

C’était le plus jeune des magistrats de la Corse; et cependant il brillait parmi eux par son savoir et sa vive intelligence. Il avait le jugement sur, l’esprit droit, le trait vif, la parole facile et élégante.

A ces facultés qui rehaussent l’homme public M. Abbatucci joignait toutes les éclatantes qualités de l’homme du monde. Sa taille était bien prise, gracieuse; ses traits, nobles et réguliers, étaient empreints d’une gravité affable. Il était aimable, liant. Sa conversation était choisie, instructive, spirituelle. Tous ces dons, qui faisaient l’apanage de l’esprit et du cœur de M. Abbatucci, étaient universellement connus. Et c’est ce qui explique cette promotion prématurée au poste de procureur du roi, pour lequel il eut besoin d’obtenir une dispense d’âge.

Dans la difficile charge qu’on lui confiait, M. Abbatucci développa toutes les ressources de sa précoce habileté et de ses heureuses dispositions pour les affaires publiques. Du reste, il appuyait son intelligence et son esprit d’un grand fond de science. Il avait à cet âge une connaissance approfondie du droit; il trouvait avec une merveilleuse facilité tous les points de la législation qui pouvaient éclairer une cause et dénouer la difficulté par une solution équitable. Son esprit souple et vaste embrassait l’ensemble et savait ne pas négliger les détails.

Son grand art était d’apporter la lumière dans un sujet. Ennemi des ambages ou des malentendus, il cherchait tout d’abord à élucider une question, persuadé que la connaissance d’une cause renferme en elle le jugement.

Cette manière de distribuer la justice lui rendait plus facile une tâche rendue très-ardue par la position qu’il tenait en Corse. — M. Abbatucci avait les sympathies de tous ses concitoyens; son cœur, naturellement ouvert aux affections, lui créait partout des amitiés. Il arrivait souvent alors qu’un ami se présentait à la barre où il portait l’accusation. En cette occurrence délicate, beaucoup eussent failli par excès de condescendance ou par crainte exagérée de paraître partial.

Le jeune procureur savait rester juste sans sévérité ni faiblesse.

Cette conduite, pleine de tact et de sagesse, valut tous les éloges à M. Abbatucci. — En récompense de ces premiers services, il fut nommé, en 1819, conseiller à la cour royale de Bastia.

Le jeune magistrat avait à cette époque vingt-sept ans. Il portait encore une fois dans ce poste important une grande jeunesse, mais un profond savoir.

Il arrivait tout jeune homme à ces hautes charges de la magistrature réservées à l’expérience de l’âge mûr. En outre, à la cour de Bastia, il trouva parmi les conseillers ses collègues des hommes d’un grand mérite comme savoir et comme intelligence. — Tels étaient Olivetti, Marcellesi, Susini, Ceccaldi, Belgodere, Arrighi, etc., etc.

Et pourtant Abbatucci prit tout d’abord dans le sein de cette compagnie une autorité et une prépondérance que son âge ne devait pas lui faire espérer.

Les grandes qualités n’attendent pas les années pour se produire. Et un enfant de génie est capable de grandes choses.

Condé à vingt ans dérouta la science des vieux généraux; Victor Hugo, à seize ans, était, selon le mot de Chateaubriand, un enfant sublime.

Abbatucci, à vingt-sept ans, était le conseiller le plus éclairé de la cour de Bastia. — Dans ce poste moins éclatant, mais tout aussi difficile, c’étaient les dons de la nature qui avaient le pas sur la longue méditation des affaires.

Il y a de ces jeunes vues qui s’élèvent d’emblée à des hauteurs où l’on n’arrive qu’à force d’études et de réflexions.

A Bastia comme à Sartène, Abbatucci se fit remarquer par les grâces de sa personne, les côtés brillants de son esprit, les qualités aimables de son caractère. Il était l’ornement des salons de la haute société. Ses dîners rassemblaient l’élite de la population de Bastia. On vantait sa magnificence. Et ce grave magistrat de vingt-sept ans savait trouver ces charmantes manières, ces délicatesses du sentiment, ces côtés agréables de l’esprit, qui ont tant d’attrait pour les femmes et pour les hommes d’élite.

A Bastia, M. Abbatucci lia une amitié fondée sur une parité de qualités de cœur et d’intelligence.

Des amitiés, c’est là la plus certaine et la plus durable.

L’amitié qu’on porte à un homme est un sentiment de haute considération pour son mérite. Quand ce sentiment ne repose pas sur de réelles qualités de celui qui l’inspire, il n’a d’appui que l’illusion, et il fait bientôt place, quand l’illusion se déchire, à une sorte d’attachement banal et sans dignité, qui n’a de racine que dans l’habitude. Le cœur est étranger à cette liaison, parce que l’estime en est bannie; l’esprit n’y prend aucune part, parce que la considération est absente.

Il est de nombreux exemples de ces étroites et indissolubles amitiés de grands esprits.

Horace adressait tous ses vœux au vaisseau qui emportait son ami, qui emportait Virgile; Racine, Boileau, Molière, unissaient leur cœur et leur pensée.

Jacques-Pierre-Charles Abbatucci unit sa pensée et son cœur à la pensée et au cœur de M. Troplong.

M. Troplong avait d’abord succédé à Abbatucci dans la charge de procureur impérial à Sartène. — Il fut ensuite nommé substitut, puis avocat général à la cour de Bastia.

C’est là que ces deux grands esprits se lièrent. Cette amitié devint très-étroite. Les deux amis allaient, après les audiences, sur les promenades, sur les places, à travers les forêts d’oliviers qui entourent la ville. Là ils échangeaient leurs pensées, leurs sentiments. Ils entamaient de longues conversations sur les littératures, sur les législations des peuples. Ils débattaient des questions de droit, se transmettaient leurs lumières; ils parlaient sans doute d’avenir, et peut-être entrevoyaient-ils les magnifiques destinées auxquelles ils étaient l’un et l’autre appelés.

Sans doute ils ont dû se rappeler plus tard ces doux sentiments des jeunes années et ces discussions et ces rêves de feu qui brûlent les fronts marqués du sceau du talent. Ils ont dû évoquer ces espoirs réalisés, ces grandes ambitions satisfaites, les deux amis, quand ils se sont rencontrés aux sommités où les a élevés l’Empereur.

Ils ont été tous deux les éclatantes lumières de la magistrature. Ils occupaient tous deux les plus grandes charges de l’État.

Arrivés, l’un au ministère de la justice, à la présidence du Conseil des ministres, à la garde des sceaux; l’autre, à la présidence de la Cour de cassation, ce suprême tribunal, à la présidence du Sénat; ils ont dû regarder en arrière et se dire en se pressant la main: «Là-bas nous nous sommes trouvés, de là-bas nous sommes sortis; ici nous nous retrouvons, ici nous sommes montés. Notre cœur et notre esprit ne s’étaient pas trompés. Nous devions nous aimer parce que nous connaissions notre valeur.»

Cette époque de la vie de M. Abbatucci est marquée par des travaux littéraires intéressants. Les deux buts élevés vers lesquels il a toujours tendu, la gloire et la liberté, inspirent la prose et les vers qu’il a écrits. Nous citerons une ode d’une mâle éloquence sur la mort d’Annibal, et quelques beaux passages d’une ode à Mirabeau.

ANNIBAL.

«Trahi par l’amitié, trahi par la fortune,

Fatigué des longueurs d’une vie importune

Et des rigueurs du sort,

Sur le sol de l’exil, le héros de Cartilage

Trouve dans le secours d’un funeste breuvage

Le bienfait de la mort.

«Mais, avant d’expirer, tournant vers sa patrie

Ce regard qui jadis fit trembler l’Italie

Et l’orgueil des Romains,

Il s’écria: «Salut, ô terre que j’adore!

«Salut, pays ingrat, dont je voudrais encore

«Partager les destins.

«C’en est fait, je péris. La puissance romaine

«N’a plus à craindre enfin que ma fatale haine

«L’accable de revers.

«Je péris, ô Carthage! et la mort d’un seul homme

«A ta fière rivale, à l’odieuse Rome,

«Va livrer l’univers.

«C’est en vain qu’enflammé d’une ardeur magnanime

«Des Alpes j’aurai vu l’insurmontable cime

«S’abaisser devant moi;

«En vain j’aurai de Rome écrasé les cohortes,

«Et fait pendant longtemps habiter à ses portes

«Et la mort et l’effroi.

«O Cannes! ô Trébie! ô lac de Trasimène!

«Vous ne me verrez plus de la valeur romaine

«Flétrir tous les lauriers;

«Vous ne me verrez plus de ces mains triomphantes

«Moissonner dans vos champs les dépouilles sanglantes

«De cent mille guerriers.

«Tout périt avec moi; sans moi plus de patrie;

«Sans moi plus de Carthage: une ligue ennemie

«Et les fureurs d’Hannon,

«Arrachent de mes mains le fruit de la victoire,

«Et, pour perdre Annibal, ils détruisent la gloire

«De l’antique Sidon.

«Ces murs à qui jadis et les arts et la guerre

«Préparaient par mes soins l’empire de la terre

«Et de si beaux destins,

«Ces murs s’écrouleront, et leur ruine immense

«A mes mânes trahis servira de vengeance

«Et d’exemple aux humains!»

MIRABEAU.

«Lorsque la liberté, s’annonçant par ta voix,

Balança les pouvoirs des peuples et des rois,

C’est toi qui le premier, armé de la parole,

De nos vieux préjugés brisas l’orgueil frivole;

Devant toi s’écroula, malgré ses défenseurs,

L’ouvrage monstrueux de dix siècles d’erreurs.

«Le talent n’est-il pas l’élève du malheur?

Libre dans l’esclavage et bravant son empire,

L’on te vit, animé par le triple délire

De l’amour, de la gloire et de la liberté,

Préparer dans les fers ton immortalité.

Tantôt de ton amour peignant la violence,

Égaler de Rousseau la magique éloquence;

Tantôt, de la nature interrogeant les lois,

Peser du citoyen les devoirs et les droits;

Et, captif courageux comme écrivain sublime,

A force de talent faire oublier ton crime.

«Du peuple américain sage libérateur,

Franklin d’un fer magique arme son bras vainqueur;

Et, captivant la foudre au milieu des nuages,

De leurs feux dévorants désarme les orages.

Montgollier, créateur d’un art audacieux,

Sur des ailes de flamme emporté vers les cieux,

Foule d’un pied hardi le séjour du tonnerre,

Et livre enfin ces airs aux enfants de la terre.

Un sage moins brillant, mais plus utile encor,

Dans un chemin frayé prend un sublime essor;

De la nature entière il tente l’analyse;

Par ses soins la nature à l’homme enfin soumise,

Au feu qui l’interroge explique par degrés

De la création les mystères sacrés.

«Chaque jour des emprunts l’indigente opulence

Dans leur source épuisait les trésors de la France;

Mais, pour nous rendre enfin nos droits ensevelis

Sous l’antique berceau de l’empire des lis,

La liberté parut. Tu parus avec elle;

De ses stoïques lois interprète fidèle,

Tu voulus abdiquer une vaine grandeur,

Et, du peuple opprimé partageant le malheur,

Vouer à son salut ton génie et ta gloire.

O temps heureux! ô jours d’éternelle mémoire!

Oh! combien vous est cher l’imposant souvenir

D’un âge qui pour nous a changé l’avenir!

«Qui le peindra, ce jour de triomphe et de fête,

Où la France admira, pour la première fois,

Le trône environné d’une foule de rois,

Des volontés du peuple augustes mandataires,

Digne objet de l’amour et des vœux populaires?»

M. Abbatucci essaya aussi sa nerveuse éloquence par quelques belles oraisons funèbres, que nous regrettons de ne pouvoir reproduire; l’espace nous manque. Nous signalerons toutefois la grandeur simple et touchante des discours qu’il prononça sur la tombe de MM. Castelli, Belgodère, comte Casabianca, Giacobi, hommes distingués par leur position et leur caractère.

Jacques-Pierre-Charles Abbatucci a été mêlé à plusieurs causes célèbres, et toujours il a fait éclater sa haute raison, son esprit de justice et son intégrité. Il est plusieurs procès dans lesquels il a joué un rôle important, et nous pourrions entrer dans les détails de chacun, pour faire connaître notre personnage. — Mais ce serait une longue étude à faire; les faits déborderaient le cadre que nous nous sommes tracé, et ils ne présenteraient pas peut-être l’intérêt que nous désirons constamment conserver à notre sujet.

En 1821, fut jugée en Corse une cause importante, et par le retentissement qu’elle eut en France, et par le drame horrible qu’elle amena. C’est dans cette affaire que M. Abbatucci porta haut et ferme cet esprit de justice perspicace et loyal dont il a constamment donné des preuves. Sa conduite, dans cette circonstance, est d’autant plus remarquable, qu’il eut à lutter énergiquement contre les conclusions de la cour criminelle presque tout entière.

A cette époque, la justice était très-mal rendue en Corse. Le jury n’existait pas. Les jugements des magistrats étaient soumis à des influences qui contrebalançaient puissamment les dispositions des lois. Le patronage était encore dans toute sa force. La puissance ou la faiblesse de l’accusé constituaient ainsi presque toujours son innocence ou sa culpabilité

Cette déplorable situation était rendue plus triste encore par le nombre des causes criminelles que faisaient naître les fréquents assassinats commis par vengeance.

La vendetta, ce terrible caractère de rancune et de justice personnelle et expéditive qui a distingué les Corses, était encore à cette époque dans toute sa vigueur; et de. sanglantes inimitiés décimaient chaque jour les familles. — Ces vengeances, la mauvaise justice rendue en Corse ne devait en outre que les accroître et les envenimer. Lorsqu’un homme ne pouvait faire punir celui qui l’avait gravement offensé, il le punissait lui-même.

Nous empruntons les détails qu’on va lire à une brochure publiée sous la Restauration et à un travail de M. Ch. Abbatucci, plein de verve et d’intérêt, qui a paru dans le Journal du Loiret.

Dans le canton de Casinca, vivaient deux familles considérables par leurs richesses et par leur influence; c’étaient celle de Viterbi et celle de Frediani. — Ces deux familles étaient rivales.

A la suite d’une agression des Frediani, Simone-Paolo Viterbi, chef de la famille de ce nom, fut poignardé dans une assemblée électorale.

Simone avait deux fils, dont l’un se nommait Luc-Antonio, né à Penta, en 1769. Celui-ci eut de deux unions un fils, Orso-Paolo, et sept filles. Luc-Antonio Viterbi avait reçu à Florence une éducation assez brillante. C’était un homme de haute taille, à la physionomie grave et expressive. Il aimait à couler ses jours dans la pratique des vertus domestiques et dans de paisibles études littéraires.

L’assassinat de Simone Viterbi avait été immédiatement suivi de la mort d’un Frediani, Francesco-Andrea. Cette mort fut imputée aux Viterbi, et particulièrement à Luc-Antonio, dont on connaissait l’âme altière et vindicative. Dès ce moment, les deux familles se jurèrent une haine mortelle.

Quelque temps après, une lutte sanglante s’engagea entre les deux maisons; et deux des partisans de Frediani restèrent sur la place.

Cinq mois après cette rencontre, Piero Viterbi, frère d’Antonio, reçut, en passant devant la maison de Douato Frediani, une balle de mousquet qui l’atteignit à l’épaule.

On le voit, la haine de part et d’autre était irréconciliable.

Ces faits se passaient à l’époque de la première Révolution française.

Les Viterbi avaient embrassé avec ardeur la cause de Paoli; mais ils se séparèrent de ce dernier lorsqu’il eut imploré l’assistance de l’Angleterre.

Les Anglais étant entrés en Corse, Luc-Antonio Viterbi s’embarqua pour Toulon avec toute sa famille. Les Frediani, réunis alors à la faction anglaise, incendièrent les maisons des Viterbi, mirent le feu à leurs maisons, ravagèrent leurs propriétés. — Les Viterbi revinrent en Corse après le départ des Anglais et demandèrent aux tribunaux justice des dommages dont ils avaient été victimes. — Il y eut alors un rapprochement momentané entre les deux familles ennemies. Un mariage allait même éteindre cette soif de vengeance et lier les Viterbi aux Frediani, quand des émissaires de ces derniers firent inopinément massacrer Simone Viterbi.

La rage de Luc-Antonio fut terrible. Il se met à la tête de la gendarmerie; tous les Frediani furent arrêtés. L’un d’eux, qui s’était évadé, fut trouvé mort dans les défilés de Tavogna; et Luc-Antonio, dans sa haine furieuse, perça de son poignard ce cadavre insensible.

Cependant les Viterbi furent indemnisés de leurs pertes, et les Frediani furent condamnés à dix ans de travaux forcés.

A cette époque, Luc-Antonio, recommandé par ses talents, par son instruction, par l’austérité de ses mœurs, par son attachement à la France, fut nommé accusateur public, et conserva longtemps cette charge.

En 1814, Donato Frediani fut assassiné ; les auteurs du crime demeurèrent dans l’ombre. Les soupçons, d’abord incertains, s’arrêtèrent ensuite sur Paolo-Orso Viterbi et Luc-Antonio, son père. — Les événements politiques détournèrent les esprits de cette affaire et les emportèrent vers d’autres préoccupations. — Mais, au milieu de ces événements, les haines particulières veillaient toujours. En 1815, à l’époque des Cent-Jours, les Ceccaldi, autres ennemis des Viterbi, livrèrent à ces derniers, dans la plaine de Bivinco, une escarmouche dans laquelle deux des leurs furent tués. Luc-Antonio et son fils s’enfuirent à Borgo.

Alors, grâce à l’influence des Ceccaldi, les deux fugitifs furent condamnés à mort, bien qu’ils n’eussent pas été les agresseurs, et il fut décrété que leurs biens seraient confisqués, leur maison brûlée, et qu’une colonne d’infamie serait élevée sur ses ruines.

Ce jugement fut plus tard rapporté, et on décréta la réhabilitation des Viterbi.

Luc-Antonio revint alors dans ses foyers, où l’attendaient des démonstrations sympathiques de la part de ses nombreux partisans. La manifestation fut chaude, les acclamations s’élevèrent unanimes dans le village où était né Antonio. On regardait cet homme comme un grand et vertueux citoyen.

Après sa rentrée en Corse, Luc-Antonio Viterbi espérait couler ses jours dans le calme des études littéraires. Il était fatigué des orages qui avaient tourmenté sa vie. Mais ce doux rêve fut bientôt brisé.

La composition de la cour de Bastia avait reçu des modifications importantes. A l’instigation du nouvel esprit qui présidait aux décisions de la cour, on revint sur le meurtre de Donato Frediani, et les soupçons qui, en 1814, avaient un instant pesé sur Luc-Antonio vinrent de nouveau se fixer sur lui. — Antonio fut, en conséquence, mis en état d’arrestation, et son fils, impliqué dans le crime dont on le chargeait, s’enfuit sur le continent. — Là, Orso-Paolo demanda, mais en vain, d’être jugé par la cour d’Aix. Le frère d’Antonio, Piero Viterbi, fit, de son côté, d’énergiques démarches pour vaincre l’intrigue et la méchanceté dont son frère était victime. Il ne put se faire écouter, et il expira, tué par le chagrin.

Ces protestations, cette mort, n’arrêtèrent pas les préventions aveugles ni l’animosité apportées dans cette cause. Gilbert Boucher, procureur général près la cour de Bastia, mit dans ses accusations une ardeur, une ténacité, une énergie, qui feraient croire qu’un mauvais sentiment inspirait sa parole et ses actes.

Tels étaient les faits qui avaient amené le procès; tel était l’homme que l’on traînait sur le banc des criminels; tels étaient les magistrats qui avaient interprété cette cause.

Après quinze jours d’instruction, l’affaire vint aux débats. — C’est alors que la conduite de M. Abbatucci fut remarquable et digne d’éloges. Le jeune conseiller plaida avec feu l’innocence d’Antonio. Il soutint qu’aux yeux de tout juge intègre le caractère honorable et universellement honoré de Viterbi, son intelligence, ses vertus, devaient l’absoudre; et que, fùt-il coupable, les faits produits aux débats n’établissaient nullement son crime; qu’on ne pouvait d’aucun acte, d’aucune parole, induire la culpabilité de l’accusé ; et qu’en conséquence Luc-Antonio Viterbi ne pouvait être condamné, si on n’écoutait que la voix de la conscience et les seules inspirations de l’esprit de justice qui devaient animer le magistrat.

Cet avis, empreint de sagesse et exempt de passion et de prévention, trouva quelques échos dans la chambre du conseil de la cour criminelle.

Mais l’aveuglement et l’intrigue l’emportèrent sur l’équité. Malgré le rapport favorable d’Abbatucci sur cette affaire, Luc-Antonio Viterbi fut condamné à porter sa tête sur l’échafaud!

Gilbert Boucher triomphait.

La douleur de M. Abbatucci égala son indignation, et ces deux sentiments se firent jour d’une manière très-vive envers le procureur général. — Des mots amers furent échangés. M. Abbatucci trouva dans son cœur, dans sa conscience, des sentiments de réprobation qui se manifestèrent par de sévères reproches

— Dans deux mois, s’écria-t-il, s’adressant à Gilbert Boucher à la sortie de la salle du conseil, vous ou moi, aurons quitté cette cour!

L’événement vint justifier les paroles du jeune conseiller. Deux mois après, une ordonnance de M. de la Pommeraye, alors garde des sceaux, ministre de la justice, destitua de ses fonctions le procureur général de la cour de Bastia. Ce ne fut pas là cependant la cause de cette révocation. M. Gilbert Boucher s’était attiré l’animosité de la cour par suite d’actes successifs de son administration. — La cour finit par le traduire devant elle. — Le garde des sceaux ordonna à M. Boucher de quitter immédiatement Paris où il s’était rendu pour se justifier, et de se présenter devant la cour. M. Abbatucci était rapporteur, et, sur treize chefs de préventions formulés dans le rapport, la cour en admit douze.

Le jugement qu’avait entraîné son influence souleva en Corse un sentiment général de réprobation. Le condamné déploya après sa condamnation tant de courage, il se montra si beau de vertu et d’héroïsme, qu’un enthousiasme universel s’alluma pour lui parmi ses concitoyens.

Cet homme, doué d’un stoïcisme antique, accomplit un acte étrange, inouï, sublime peut-être!

Pour échapper à l’infamie de l’échafaud, il se laissa mourir de faim!

Pendant dix-huit jours, il résista aux atroces douleurs de la faim, aux inextinguibles ardeurs de la soif. Il résista, calme, souriant, à dix-huit jours de tortures comme n’en peuvent rêver les imaginations les plus féroces, comme n’en peuvent pas rendre les plumes les plus palpitantes, comme n’en peuvent supporter que les natures exceptionnelles.

Cet homme là fut un martyr!

Voilà l’homme qu’avait deviné M. Abbatucci!

La reconnaissance de Viterbi se manifesta hautement. Voici les paroles que Luc-Antonio écrivait pendant son supplice et que l’on trouve dans le journal de sa mort:

«S’il est vrai que, dans les Champs-Elysées, nous

«conservons un souvenir fidèle des choses de ce

«monde, j’aurai toujours devant mes yeux l’image

«du protecteur de l’innocence et de la vérité, le res-

«pectable conseiller Abbatucci. Puissent toutes les

«faveurs de la fortune et du ciel pleuvoir sur lui et

«sur toute sa postérité ! Ce vœu part d’un cœur qui

«exhale la plus sincère reconnaissance.»

Le ciel a écouté ces paroles du patient. Le ciel, du reste, ne pouvait pas faire moins pour le protecteur de l’innocence et de la vérité. — Le titre qu’Antonio donnait à M. Abbatucci n’est-il pas le plus beau que puisse ambitionner un juge et qui doive le plus vivement exciter l’admiration de tous les peuples et de tous les âges?

Mais M. Abbatucci a eu d’autres titres à la célébrité. Les vertus de son cœur, les beaux traits de son caractère, n’étaient que le complément de son mérite t formaient un noble accompagnement aux hautes qualités de son esprit.

Chaque côté de cette belle nature se manifestera par des traits remarquables qui formeront naturellement les chapitres de cet ouvrage.

Ici se place naturellement un incident de la vie de M. Abbatucci qui dénote toute la confiance qu’il avait su déjà inspirer.

Le roi Murat, lors de son expédition sur Naples, avait emprunté des sommes assez considérables aux banquiers Grégori, à Franceschetti, etc., pour subvenir aux frais de sa tentative.

Quelques années après, les créanciers assignèrent devant les tribunaux pour faire solder leurs créances, la reine Caroline, comme solidairement responsable des dettes de son époux.

Les intérêts de la sœur de Bonaparte furent confiés aux soins complaisants et au dévouement de M. Abbatucci.

Le jeune conseiller mit au service de l’ex-reine de Naples un zèle infatigable et cette intelligence conciliante qui savait aplanir les difficultés. Par suite de son habile négociation, des transactions heureuses atténuèrent l’effet onéreux de la responsabilité de la reine Caroline et contentèrent en même temps les scrupules de l’honneur, en donnant satisfaction aux demandes des créanciers.

Pendant son séjour à Bastia, la vie de M. Abbatucci fut marquée par quelques incidents d’un intérêt tout personnel, n’offrant d’attrait au lecteur qu’à cause du personnage auquel ils se rapportent. Nous voulons parler des enfants qui naquirent au jeune conseiller.

Du reste, ces rejetons d’une illustre famille, d’un homme célèbre, présentent par eux-mêmes un intérêt que constitue le rôle important qu’ils doivent jouer plus tard, en continuant la renommée de leurs ancêtres.

En 1820, naquit Antoine-Dominique Abbatucci, aujourd’hui lieutenant-colonel au 52e de ligne.

En 1822, vint au monde Séverin Abbatucci, actuellement député de la Corse.

Enfin, cette belle lignée fut complétée en 1824 par la naissance de mademoiselle Marie Abbatucci, mariée depuis au sous-préfet de Calvi, M. de Peretti.

Quelques années plus tard, M. Abbatucci, après avoir vu agrandir sa famille, eut le bonheur, mérité par ses services, de voir agrandir sa position. En 1830, il fut nommé président de chambre à la cour d’Orléans.

Avant d’entrer dans les détails du rôle qu’il a joué dans la magistrature à Orléans, nous pensons qu’il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil sur la révolution de 1830; c’est de cette époque que date la vie politique de Jacques-Pierre-Charles Abbatucci.

CHAPITRE IV

Table des matières

Révolution de 1830. — J. P. C. Abbatucci fait partie d’une commission pour aller complimenter Louis-Philippe. — Ses relations avec la famille Sébastiani. — Sa nomination de député de la Corse. — Pourquoi n’a-t-il pas été nommé préfet de la Corse en 1830?

Nous n’avons pas à rappeler dans leurs détails des événements que toute la France connaît et auxquels ont été mêlés bien des hommes de cette époque.

Les hommes de 1830 ont presque constamment dominé la position jusqu’à nos jours. Nous n’avons qu’à en indiquer les principales causes et à en résumer les principaux faits. Nous expliquerons ainsi la situation et nous ferons mieux comprendre le rôle politique qu’a joué M. Abbatucci.

Le 26 juillet parurent les fameuses ordonnances qui supprimaient la liberté de la presse, dissolvaient la chambre des députés, et restreignaient considérablement les dispositions déjà si peu libérales de la loi électorale.

Ces ordonnances frappèrent Paris de stupeur. L’indignation, d’abord manifestée par des protestations, grandit jusqu’à la résistance. La bourgeoisie attaquée dans son droit de vote et dans ses journalistes fit entendre des cris de révolte. Ces cris réveillèrent les aspirations mal assoupies du peuple, qui se souvenait de l’ardente émancipation de 1789 et des gloires de la république et de l’empire.

La lutte s’engagea, lutte terrible, magnanime, héroïque, dans laquelle le peuple montra toutes ses vertus de courage, d’abnégation et de désintéressement. En trois jours il précipita du trône cette royauté impopulaire contre laquelle se formulaient des griefs terribles.

«En examinant la marche des événements et le mouvement des idées, écrivait en 1843 M. Abbatucci, on est conduit à de tristes réflexions. En 1814, la charte octroyée, malgré tous les vices de son origine, avait paru à toutes les jeunes imaginations un pacte solennel entre le pouvoir et la démocratie. L’illusion ne fut pas de longue durée; bientôt les vieux préjugés se produisirent au grand jour, et l’on fut obligé d’expulser ces hommes qui n’avaient rien appris et n’a-raient rien oublié.

«Revenue en 1815 à la suite des bagages de l’étranger, la branche aînée des Bourbons exerça de cruelles vengeances, et l’irritation populaire longtemps comprimée passa alternativement de l’insurrection à l’apathie, de l’opposition au découragement; un jour arriva même où l’on osa dire audacieusement: Le peuple! il a donné sa démission.

«Aveuglés par cette longue patience, les flatteurs du pouvoir le poussèrent dans les voies de l’arbitraire: alors le peuple se réveilla, toutes les nobles passions se liguèrent, et, en trois jours, une vieille monarchie, deux fois restaurée, s’écroula sans retour et sans espoir.

«1830 fut un réveil de 89.»

Nous ajouterons que 1830 fut une sorte de revanche de 1814 et 1815.

En effet, dans cette révolution, l’idée napoléonienne domine plus qu’on ne l’a dit et plus que les événements qui suivirent la révolution ne l’ont fait penser.

Pour la bourgeoisie qui se battait, la lutte reposait sur une question d’amour-propre froissé. Les droits que la Charte accordait à la richesse étaient pour elle ce que les prérogatives des titres étaient à la noblesse. Le peuple, exclu du pacte constitutionnel, n’avait rien perdu à la publication des ordonnances.

Le mouvement des masses populaires ne tirait donc de ces circonstances qu’une cause occasionnelle. Car la Charte ne donnait qu’une liberté dérisoire et excluait tout principe d’égalité.

Certains écrivains pourront dire qu’alors l’élan du peuple fut spontané, irréfléchi; qu’il se battit par entraînement, par amusement même, facile qu’il est à mener au feu, comme un enfant batailleur.

Non, les masses n’ont pas cette légèreté d’action qui prend son mobile dans un caprice. L’enthousiasme qui fit explosion dans ces journées mémorables dévoile l’existence d’un sentiment longtemps comprimé et qui se faisait jour subitement.

Pour bien faire comprendre la situation des esprits qui ont entraîné la chute de Charles X, il est nécessaire d’entrer dans quelques détails sur les aspirations de la bourgeoisie et du peuple.

La bourgeoisie a un caractère éminemment positif. Ne lui parlez guère de patrie, de gloire, d’égalité. Sa patrie, c’est la propriété ; sa gloire, c’est la prospérité, prospérité de ses affaires; l’égalité qu’elle comprend, c’est l’abolition des priviléges de caste remplacés par les influences et les priviléges de l’argent.

Que lui importe la gloire? Elle ouvrira les portes de la patrie à l’étranger, elle s’engraissera des hontes de la France, profitant du luxe déployé par les envahisseurs; elle fera monter les fonds après le désastre de Waterloo; elle les fera baisser après la prise d’Alger. Et son principal reproche à la monarchie qu’elle a acceptée des mains de nos ennemis, ce sera le milliard d’impositions voté pour indemniser les émigrés. Enfin elle fera tourner à son seul profit la victoire de 1830, victoire qui avait tant coûté de sang au peuple.

Lui, le peuple, n’a rien à perdre, rien à défendre, que l’honneur. — Sa patrie, c’est la France, représentée non par telle propriété, mais par telle victoire de nos armées. Le peuple prend dans notre histoire un sublime héritage qu’il conserve au prix de sa vie. La magnifique épopée de la République et de l’Empire formait un splendide apanage de valeur et de gloire que la Restauration semblait lui avoir ravi.

Le peuple, en 1830, se soulevait pour reconquérir sa gloire flétrie, tachée, perdue.

Il avait à laver quinze années d’humiliation et à ressusciter ce vieux drapeau tricolore qu’il avait suivi, triomphant, sur toutes les terres de l’Europe. Du reste, cette manifestation de la cause bonapartiste ne se borna pas à la Révolution de Juillet. Depuis longtemps, les cœurs, épris des gloires impériales, rêvaient le retour des aigles. De tous côtés les cœurs sympathisaient à la pensée de voir rétablir sur le trône l’élu du peuple et de la victoire.

Des complots, organisés sur un vaste plan, n’échouèrent que par des malentendus où par trahison. Des victimes de l’idée napoléonienne montèrent sur l’échafaud, et le sang des martyrs bonapartistes, en tachant d’une nouvelle infamie le manteau de la royauté imposée, rendit plus sacrée la cause des héritiers de la gloire et des vertus du grand capitaine de la France.

La révolution de Juillet, longtemps préparée par la Charbonnerie, ne fut donc, dans sa vraie signification, qu’une puissante réaction de l’esprit populaire vers la famille Bonaparte. Ce fut une revanche de 1814 et de 1815.

La bourgeoisie escamota, au profit du règne de l’argent, cette révolution tentée en vue de l’égalité et de la gloire, double principe qui forme tout le système du gouvernement napoléonien.

Au milieu de la lutte éclose pendant les journées de Juillet, quelle était la préoccupation du peuple? Napoléon! Quels étaient les chefs qui conduisaient le peuple au combat? De vieux soldats de Napoléon.

Au moment de l’action, «les jeunes gens, dit Louis Blanc, trouvaient à chaque pas, pour guider leur expérience, d’anciens militaires échappés aux batailles de l’Empire, génération guerrière que les Bourbons, en 1815, avaient irritée à jamais.»

Après sa victoire, le peuple traduisait, par des faits éloquents, les sentiments qui l’avaient poussé. Les Tuileries étaient tombées au pouvoir du peuple, que faisait-il?

«Dans la salle des maréchaux, écrit encore l’auteur que nous avons cité, les vainqueurs couchèrent en joue certains portraits qui rappelaient des souvenirs de trahison; mais plus d’une tète se découvrit avec respect devant celui de Macdonald, que la fortune croulante avait trouvé fidèle en 1814.»

Tout paraissait donc assurer le triomphe de l’idée bonapartiste.

L’intrigue de quelques ambitieux recueillit le bénéfice du courage et de l’héroïsme des masses.

Pour expliquer comment la révolution fut détournée de son but, nous citerons encore un passage de l’Histoire de Dix Ans:

«Singularité historique dont le secret se trouve dans la trivialité de la plupart des passions humaines! Le fils de Napoléon vivait au loin. Pour ceux qu’animait une vulgaire espérance, attendre, c’était risquer le bénéfice des premières faveurs, toujours plus faciles à obtenir d’un pouvoir qui a besoin de faire pardonner son avénement. Pourtant le souvenir de l’Empereur palpitait dans le cœur du peuple. Pour couronner dans le premier de sa race l’immortelle victime de Waterloo, que fallait-il? Qu’un vieux général se montrât à cheval dans les rues et criât, en tirant son sabre: Vive Napoléon II! Mais non. Le général Gourgaud fit seul quelques tentatives. Le 29 août on l’entendit protester à l’hôtel Laffitte contre la candidature du duc d’Orléans; et, dans la nuit du 29 au 50, il réunit chez lui quelques officiers pour aviser aux choses du lendemain. Conspirer en pleine révolution était au moins superflu. Mais il semble que les luttes civiles déconcertent les hommes de guerre. Le parti orléaniste se recruta de tous ceux à qui, pour ressusciter l’Empire, il n’eût fallu qu’un éclair de hardiesse, un chef et un cri!»

MM. Laffitte, Thiers, Mignet et la Fayette, etc., mirent donc sur la tête du duc d’Orléans la couronne que le peuple avait conquise pour Napoléon II.

En Corse, la révolution de 1830 souleva un universel enthousiasme. Bien que celui qui, vingt ans, avait illustré la France, ne continuât pas sa dynastie sur un trône qui lui appartenait par ce droit divin du génie et de la gloire, on vit avec une immense joie ce drapeau qui symbolisait son règne et nos conquêtes. — C’était là le drapeau du peuple, le drapeau de l’égalité. C’était l’étendard des Pyramides, d’Austerlitz, de Wagram. Tous les cœurs le reconnurent, toutes les généreuses sympathies le saluèrent. Et la royauté nouvelle se couvrit de la popularité de ces couleurs qui rappelaient de si beaux souvenirs.

Il y eut un moment d’entraînement. — On ne vit que le drapeau. L’homme qui l’avait arboré ne parut que plus tard.

M. Abbatucci fut lui-même aussi séduit par ses souvenirs, par ses aspirations. Ces couleurs chères à la France avaient depuis longtemps flotté au-dessus des triomphes des membres de sa famille. C’étaient les plis tricolores qui étaient déployés à Huningue lors de l’héroïque défense du général Charles Abbatucci; c’était pour ces mêmes couleurs françaises que son aïeul avait combattu en Corse contre les Anglais et les partisans de Paoli.

Jacques-Pierre-Charles Abbatucci crut un instant, dans la sincère religion de son cœur, que ces couleurs et l’idée qu’elles représentaient entraînaient une solidarité inévitable.

Illusion naturelle à un cœur généreux et empreint de loyauté, mais qui ne fut pas de longue durée.

La Corse envoya une députation au nouveau roi libéral. Abbatucci fit partie de cette députation avec Sébastiani (Tiburce).

Louis-Philippe remarqua le jeune président de la cour d’Orléans.

— Êtes-vous parent, lui demanda le roi, de l’héroïque défenseur d’Huningue?

— Sire, répondit-il, le général Charles Abbatucci était mon oncle.

— Eh quoi, vous avez dans les veines du sang de cet homme dont la France a apprécié les talents et le courage. J’ai servi avec lui; c’était un jeune homme d’une haute valeur et qui aurait eu un immense avenir s’il avait vécu! Vous portez là un beau nom et qui vous invite à lui garder son éclat. — Le choix qu’ont fait en vous vos compatriotes et qui manifeste votre mérite me fait croire que vous le conserverez avec honneur.

Le nouveau roi ne négligeait aucune caresse pour grouper des influences autour de sa couronne. — Abbatucci ne livra pas, pour une flatterie, ses sympathies acquises à une autre cause.

Cependant d’intimes relations le liaient depuis longtemps à un des plus vifs partisans de l’orléanisme. Dès l’Empire, le père du garde des sceaux avait connu particulièrement le général Sébastiani. Les deux représentants de deux grandes familles de la Corse s’étaient rencontrés dans les salons des sommités parisiennes, dans les cabinets des ministres, et partout ils avaient manifesté l’un pour l’autre la plus sincère estime. Ces dispositions amicales ne firent que se renouer, lorsque J. P. C. Abbatucci parut sur la scène politique.

Cependant une nouvelle Chambre dut être appelée, et les élections se préparèrent. La Corse, réunie en un collége électoral, dut nommer deux députés.

Le général Sébastiani se présenta à la députation conjointement avec Abbatucci, dont il appuya la candidature.

En cette occasion Sébastiani, tout en favorisant un ancien ami, croyait soutenir un candidat dévoué à la nouvelle dynastie, et ne s’attendait pas à trouver dans M. Abbatucci un homme de conviction ferme et droite, un homme d’opposition.

De son côté, M. Abbatucci prêta son appui à M. Sébastiani. Toutefois le général savait de quelle estime on entourait en Corse le nom d’Abbatucci; il parut redouter une rivalité, et son appui n’eut pas cette chaleur et cet empressement qui dévoilent un concours sincère. Quelques esprits, peut-être malveillants pour le maréchal, sont même allés plus loin. La candidature de M. Abbatucci eut à combattre une concurrence. — Ce fut celle de M. de Casabianca, parent du sénateur actuel.

On dit que, sous main, Sébastiani fit agir des influences pour appuyer le rival de son ami. Nous répugnons, quant à nous, à croire à ces petites intrigues, à ces menées mesquines de la part d’un personnage haut placé comme l’était le général. Et nous avons une plus grande estime de son caractère.

Peut-être même que le général ne voulait qu’atténuer l’influence des Abbatucci en Corse, sans la détruire. Quoi qu’il en soit, le président de la cour d’Orléans fut nommé à une grande majorité.

Abbatucci arriva à la Chambre tout animé d’idées généreuses et rénovatrices pour son pays. Longtemps il avait étudié les besoins, les ressources et les tendances de la Corse. Il avait vu avec douleur ce département totalement négligé par l’administration sous le règne des Bourbons.

Cette famille gardait rancune à cette île d’avoir produit Napoléon. Elle la regardait comme le berceau de ses malheurs. Elle oubliait qu’il est des hommes menés par la Providence. En Corse, sur le continent, partout ces hommes surgissent quand le destin les appelle. Ils se dressent, génies puissants, souvent pour détruire, quelquefois pour réédifier. — Ils hâtent une ruine qui résiste; ils entraînent un monde prêt à crouler, et ils passent. Ou bien, après un ébranlement, ils refont un édifice neuf, durable, auquel. ils donnent le caractère de leur génie et du progrès des siècles.

Tel a été, sous ce dernier point de vue, Napoléon Bonaparte.

Que venait donc faire la Corse dans les antipathies de Louis XVIII et de Charles X! Il est vrai que la Corse était entièrement dévouée à son empereur, qui avait laissé là son cœur et sa pensée. C’était ainsi une rancune, un soupçon, qui arrêtèrent les sollicitudes de l’administration pour notre île, sous le règne de la branche aînée.

La Corse manquait de voies de communication. Les produits n’avaient pas de débouchés faciles; la production était peu encouragée; les institutions qui favorisent le développement des lumières et de la prospérité publiques étaient totalement négligées. La justice, on l’a vu dans un autre chapitre, était rendue d’une manière déplorable et soumise entièrement aux influences de nom, de fortune et de parti.

Tous ces côtés défectueux de l’état des choses en Corse demandaient un prompt remède. La prospérité de cette île, si fertile et si admirablement située, n’était pas seulement d’un intérêt local, mais bien d’un intérêt général pour la France. La richesse de l’ensemble n’est-elle pas, en définitive, dans la richesse des parties?

M. Abbatucci était profondément pénétré de ces pensées. Il sentait en même temps quel bel avenir on pourrait créer à la Corse, et il tâchait de toute Son influence de propager et de faire partager ses sentiments.

Il intéressait ses collègues à ses sollicitudes pour notre île; il courait les grandes administrations, les ministères, les salons influents; partout il plaidait la cause de sa patrie. Il prononça deux discours chaleureux a la Chambre, où il fit ressortir tous les avantages qu’offre son pays.

Cependant la nouvelle royauté avait entièrement démasqué ses tendances. Abbatucci vit clairement que la cause de la Révolution était perdue. Dès lors il cessa de prêter son appui au gouvernement et se jeta dans les rangs de l’opposition. Les ministres furent étonnés de l’attitude d’un homme qu’avait appuyé le général Sébastiani. Celui-ci dut même donner des explications sur la conduite du jeune député. «N’ayez aucune crainte, répondit le général; je ramènerai quand et comme je voudrai ce jeune homme.»

Ce jeune homme fit bien voir qu’il n’était pas aussi traitable qu’on le disait bien, et qu’il ne faisait pas si bon compte de ses instincts démocratiques. Depuis longtemps son cœur et son esprit étaient gagnés à une cause pleine de grandeur et de popularité. Il avait enfin compris que ce drapeau de la France si illustre était la peau de lion sous laquelle le gouvernement orléaniste cachait le despotisme de l’argent et de la corruption. Gouvernement atteint de lâcheté et d’indignes faiblesses, achetant les alliances au dehors par de honteuses concessions, et des appuis au dedans par des places, des décorations, des faveurs, des honneurs.

Cependant la cause de la Corse, chaudement plaidée par Abbatucci, n’était pas servie au gré de ses désirs. Le député de l’arrondissement d’Ajaccio, animé d’un zèle tout patriotique, aspirait à voir se réaliser les utiles réformes qui pouvaient donner à son département la prospérité qu’il avait rêvée pour lui.

La prospérité d’une contrée dépend de la sollicitude de celui qui l’administre. Voilà pourquoi il était bien aise d’accepter l’administration de la Corse qu’on lui avait offerte quelques jours après la révolution de Juillet, avant d’être nommé député. — Dans ce poste important il pouvait beaucoup faire. Il aurait été là sur les lieux pour voir et pour agir. Une régénération complète pouvait peut-être sortir de l’administration qu’il voulait diriger.

Mais les malheureuses rivalités des hommes dérangent les plans les plus généreux. Le général Sébastiani eut connaissance de l’offre faite à M. Abbatucci et qu’appuyait fort M. Odilon Barrot; aussitôt il craignit que son antagoniste, une fois maître de l’administration et possédant ainsi une grande puissance d’action, ne vint à balancer et à détruire même son influence. Il ferma donc les yeux sur les avantages qui pouvaient résulter pour la Corse de la nomination de M. Abbatucci; il oublia les besoins de son pays, l’attente de ses compatriotes, de vieilles et intimes relations d’amitié. Il ne vit plus que sa personnalité menacée. Aussitôt il combattit ouvertement, dans le conseil des ministres, la candidature de M. Abbatucci.

L’âme grande et loyale de celui-ci ne comprit pas d’abord cette opposition du général. Mais bientôt il sut quels sentiments avaient guidé M. Sébastiani à lui opposer des obstacles.

Une rupture entre les deux anciens amis eut lieu quelque temps après; et M. Abbatucci et le général cessèrent de se voir.

Désormais va éclater entre eux une rivalité qui va devenir dangereuse pour Sébastiani, quelle que fût sa haute position.

CHAPITRE V

Table des matières

Rivalité de Sébastiani el d’Abbatucci. — Élections de 1831. — Divers incidents. — Séjour d’Abbatucci à Orléans jusqu’en 1839. — Arrêt sur le duel.

Ces préludes d’animosité allaient bientôt se changer en antagonisme ouvert, ardent, marqué de luttes et d’intrigues. Sébastiani employait toute son activité à détruire en Corse la popularité d’Abbatucci au profit de la sienne. D’un autre côté, les amis du député de l’arrondissement d’Ajaccio, nombreux et dévoués, présentaient sous son vrai jour favorable le caractère de celui qui les représentait.

Ces luttes devenaient d’autant plus vives et plus intéressantes, que les élections de 1831 approchaient. Le mandat d’Abbatucci avait été fort court; il n’avait duré qu’un an. Dans cette session de la Chambre, le député d’Ajaccio n’avait pu s’occuper que sommairement des intérêts de la Corse et pour ainsi dire qu’énoncer les besoins de son pays. — Il n’avait donc que commencé à jeter les fondements de l’œuvre qu’il désirait édifier dans une seconde législature.

Pendant tout le cours de sa brillante existence, au milieu des graves questions qui absorbaient sa pensée, M. Abbatucci a eu en vue la situation précaire de la Corse et a étudié ses conditions de progrès et d’avenir.

«Eh quoi! s’écriait-il dans un discours éloquent, une terre fertile, sous un ciel brillant, un sol qui se prête à toutes les cultures, une population intelligente et fière, une situation géographique la plus heureuse, au centre de la Méditerranée, en face de la belle et riche Italie, du puissant royaume français, une ile dotée de si beaux ports, de si belles rades, tout cela serait fatalement condamné à l’éternité du malheur!

«Il ne faut pas que la terre qui fut le berceau du plus grand des hommes reste éternellement dans un état d’infériorité humiliant pour nous, plus humiliant encore pour le grand peuple auquel nos destinées sont à jamais unies.

«Un département français dont, au dire de tout le monde, le sol est si fertile, les habitants si intelligents et si actifs, ne peut pas, faute de secours, voir périr tous les germes de prospérité qu’il renferme. Il faut un rapport détaillé sur les moyens d’assurer au pays une bonne et forte police, de procéder graduellement à l’assainissement des marais, de multiplier les voies de communication; de créer à Ajaccio un port de ravitaillement et de radoub, et qu’enfin on adopte une large mesure pour mettre un terme à la triste situation qu’ont faite à tant de communes les litiges sur la propriété et la jouissance des forêts.

«Songez à ce que serait cette île si des communications faciles avaient permis à l’agriculture de développer ses richesses, si les parties du sol les plus fertiles n’avaient pas été rendues inhabitables par l’insalubrité des marais; si, au lieu d’être passivement tributaires du continent, nous eussions tiré de notre sol les produits qu’il donnerait avec tant d’abondance, et si la culture du mûrier et de la soie, celle des céréales et de la vigne, et surtout de l’olivier, dont notre île pourrait être couverte, attireraient à nous par les échanges, par les exportations, le numéraire, si rare aujourd’hui parmi nous, parce que nous achetons tout et nous vendons peu!

«Quels avantages ne retirerions-nous pas, nous et l’État, de l’exploitation de nos riches forêts? Et pourquoi ne pourrions-nous pas réaliser ce que nos pères n’ont pu exécuter, pressés qu’ils étaient par le malheur des temps et par leurs luttes incessantes!

«Nos pères ont délivré notre pays du joug de l’étranger, parce qu’ils étaient résolus? Aurons-nous moins de résolution pour nous débarrasser de l’oppression des malfaiteurs et du fléau de la paresse.

«Pour moi je consacre mes faibles forces à cette œuvre patriotique.»

Telle était l’étude profonde que M. Abbatucci avait faite de l’état et des besoins de la Corse, et telles étaient ses nobles intentions.

Nous ne cherchons pas à incriminer les intentions de son adversaire. Sans doute lui aussi il était animé de généreux sentiments pour son pays. — Mais, paralysés par des préoccupations gouvernementales, ils ne venaient qu’en sous-ordre dans l’âme de celui qu’ils animaient.

MM. Abbatucci et Sébastiani, en 1831, se portèrent concurremment candidats de la Corse. Le général Tiburce Sébastiani, frère du maréchal, était candidat du gouvernement; Abbatucci était candidat de son cœur, candidat indépendant. Le mandat qu’il se donnait comprenait les intérêts de la patrie, qu’ils fussent en concours d’idée ou en désaccord avec le gouvernement. Il puisait dans sa conscience l’inspiration qui devait guider sa marche, sa parole, son vote, son influence.

Le jour de la lutte arriva.

Toutes les intrigues furent déployées pour assurer le triomphe du candidat du pouvoir. C’est de cette époque que date ce système sans pudeur et de cynique vénalité que le gouvernement employa pour faire triompher l’élection des hommes qui lui étaient dévoués.

Un poëte a fait un tableau palpitant des menées des agents du pouvoir. Pour peindre le caractère des influences mises en jeu durant le règne de Louis-Philippe, nous allons le reproduire.

Voici les jours de crise universelle.

Pour l’imminent combat le pouvoir est debout,

Les bras désespérés feront arme de tout.

Son immense arsenal abonde en projectiles:

Les menaces, la peur, les manœuvres subtiles,

Les destitutions, les emplois, les rubans,

Les tours d’escamoteur, les marchés de forbans

Tour à tour il pérore, il combat, il trafique.

Déjà la circulaire, au vol télégraphique,

Des barrières du Nord à la plage d’Arenc,

A porté le mot d’ordre.....

Les apôtres zélés de pervertissements

S’abattent par essaims dans nos départements.

Tels que ces charlatans, médecins équivoques,

Qui, vêtus d’un frac rouge et parés de breloques,

Vendent, du haut d’un char, aux crédules hameaux.

L’élixir merveilleux qui guérit tous les maux,

Vous verrez les jongleurs, suppôts du ministère,

Débiter au public l’onguent parlementaire;

La poudre qui séduit l’auditoire vénal,

Un tableau de paroisse, un chemin vicinal,

Une école primaire, une maison commune;

Chaque électeur a droit de faire sa fortune:

L’un saisit un bureau de timbre ou de tabac;

L’autre une croix d’honneur, baume de l’estomac;

Ici, c’est une bourse au fils d’un bon notaire;

Là, c’est l’exemption de l’impôt militaire.

Jadis on se gênait pour faire ce trafic:

Maintenant c’est l’usage, on opère en public.

A la législature on achète une entrée,

On vend sa conscience ainsi qu’une denrée;

Et le plus mince bourg montre aux marchands forains

Sa halle aux députés comme sa halle aux grains.

Voilà le compte rendu vif, ardent, des élections sous la branche d’Orléans. Notre plume n’aurait pas trouvé cette hardiesse d’expression, cette vérité et cette couleur de l’époque dont est empreinte la poésie de M. Barthélémy.

Ce système de pression et de vénalité, qui était alors à son inauguration, s’éleva, depuis, à son apogée de raffinement. Les moyens les plus vils et les plus hardis furent en même temps employés. En Corse, la lutte prit un caractère de violence et d’animosité qui avait sa cause dans l’ardeur du sang des Corses.

Le général Tiburce Sébastiani était puissamment aidé des influences pressantes de l’administration. On attendait avec anxiété l’heure de la lutte, on connaissait l’importance et la popularité d’Abbatucci; aussi ne négligeait-on rien pour le vaincre.

Celui-ci, du reste, ne resta pas inactif: il devait à la cause qu’il servait, à ses amis, à sa famille, de ne pas compromettre ses chances de succès par une abstention qui assurément aurait compromis le succès en face de l’activité hostile des créatures du gouvernement.

Abbatucci, pour contre-balancer les forces administratives mises à la disposition de son concurrent, eut recours à une influence toute-puissante. Il se fit avouer par la famille Bonaparte, et obtint deux lettres de Joseph, de Jérôme Bonaparte et de Madame Mère, adressées à Ramolino, leur parent.

Dans ces lettres, ces deux majestés exaltaient le mérite et le caractère d’Abbatucci et le dépeignaient comme candidat sincèrement dévoué aux intérêts et à la gloire de son pays. Ces lettres produisirent un effet immense. Le triomphe d’Abbatucci semblait assuré. De tous les points des adhésions sympathiques se manifestaient pour lui. Alors les partisans du général Sébastiani eurent recours à une manœuvre nouvelle: ils firent adroitement répandre le bruit que la lettre invoquée par Abbatucci était apocryphe, et que Joseph Bonaparte ni Jérôme n’appuyaient sa candidature et ne le recommandaient au pays. Ce bruit fut habilement et rapidement répandu la veille même des élections, afin qu’on n’eût pas le temps de le démentir.

Personne ne crut M. Abbatucci capable d’une telle manœuvre. Les électeurs connaissaient trop la famille Abbatucci, chez laquelle la loyauté se lègue avec le nom, pour croire à cette basse intrigue. On repoussa même avec indignation l’accusation qu’on faisait peser sur celui de ses membres qui s’offrait aux votes de son pays. Cependant la bataille n’était pas encore perdue; l’élection eût été assurée sans l’affaire Pozzo-di-Borgo, que nous expliquerons plus loin.

Sébastiani eut, dans cette circonstance, la mesure du dévouement qu’on avait voué à cette famille si pleine de vertus et de grandeur d’âme. — Tous les dévouements se firent jour. Plusieurs amis, dans cette occurrence, entraînés par le penchant de leur cœur, mirent au service de M. Abbatucci leur fortune et leur position. Quelques membres de l’administration se montrèrent inaccessibles à l’intimidation et aux promesses. Un d’entre eux, M. Pierre Colonna de Leca, juge de paix à Vico, et actuellement maire de cette ville, menacé dans sa position, resta néanmoins fidèle à la cause de celui en qui il avait confiance.

Il vota pour Abbatucci.

Peu de jours après il était destitué. Il subissait ainsi les conséquences d’un dévouement digne d’éloge.

Le jour du vote, c’était le 50 novembre 1831, Ajaccio présenta une physionomie étrange. Une grande agitation régnait autour du scrutin, à l’église Saint-Érasme. Les électeurs des cantons de Zicavo, Bastelica, Ornano, etc., arrivaient en armes, prêts à changer cette lutte animée en bataille sanglante.

Les partisans d’Abbatucci n’ignoraient pas quelles machinations avaient combinées les agents du pouvoir pour vaincre leur adversaire.

Voici l’anecdote qu’on faisait circuler relativement aux démarches tentées par la famille Sébastiani.

La nuit qui précéda les élections, un homme,.à la figure juvénile, à la démarche troublée et hésitante, se glissait précipitamment à travers les rues d’Ajaccio, pleines de gens assemblés en préparation de l’événement du lendemain. Ce jeune homme se présenta devant une des maisons importantes de la ville, c’était celle de Pozzo-di-Borgo. Il demanda à parler à la dame du lieu.

Grand fut l’étonnement de madame Pozzo-di-Borgo à cette visite nocturne.

Le jeune homme fut pourtant introduit.

Ce qu’il y eut de plus étonnant encore, c’est que ce jeune homme était une femme déguisée sous des habits masculins.

Cette femme était madame Tiburce Sébastiani. Or les Sébastiani et les Pozzo-di-Borgo étaient en ce moment en inimitié. C’est cette inimitié que venait briser madame Sébastiani, afin de gagner à son mari le vote et l’appui de la famille du fameux diplomate russe.

Cette démarche vainquit les rancunes et les répugnances de madame Pozzo-di-Borgo, qui gagna son mari à la cause de Sébastiani.

Cette voix importante et celle de Romolino, qui avait ajouté foi aux bruits de lettre apocryphe répandus contre Abbatucci, bien qu’il eût reçu lui-même par la poste des lettres des membres de la famille Bonaparte, assurèrent la victoire de Sébastiani.

Victoire douteuse, qui ne fut déterminée que par une supériorité de quelques votes. — Nous devons à la vérité de dire qu’à cette occasion il y eut une grande démonstration à Ajaccio en faveur d’Abbatucci. — Presque toute la population se pressa autour de lui. — Ce fut un triomphe pour le candidat vaincu, et le député élu dut prendre des rues détournées pour se rendre chez lui. Les partisans d’Abbatucci n’ignoraient pas le caractère de cette élection et de cette victoire. L’indignation était dans bien des cœurs. En Corse, la colère est démonstrative; on faillit en venir aux mains. On allait briser les urnes. Le sang aurait peut-être coulé ! La noble et loyale attitude de M. Abbatucci arrêta ces démonstrations.

Après cet échec si honorable, il rentra dans la vie privée. Il se rendit à Orléans pour y occuper dans la magistrature le poste auquel il avait été appelé en 1830.

Il laissa une partie de sa famille en Corse.

Dans le chef-lieu du Loiret, il mena une existence modeste et studieuse. Il fréquentait cependant les meilleurs salons, et c’est ainsi qu’on a pu apprécier ses qualités personnelles. Sa réputation de haute intelligence, d’intégrité, d’impartialité, se propagea rapidement. Dans ce pays où il était étranger et inconnu, il conquit bientôt toute l’estime publique.

Tout le barreau avait une grande admiration pour son caractère. Un fait, tout à sa louange, fera connaître quel était le sentiment qu’il avait su inspirer: M. Abbatucci était, nous l’avons dit, président de chambre; s’il venait à manquer à une audience, les avocats, tant était grande leur foi en ses lumières et en son impartialité, demandaient le renvoi des causes qu’ils défendaient.

Noble confiance qui renferme le plus bel éloge qu’on puisse faire à son caractère. Peu de magistrats ont su le mériter; et pourtant c’est le seul qu’ils dussent ambitionner.

Abbatucci se dessina dans sa belle position comme un grand et pur modèle que tous les juges devraient imiter.

Michel (de Bourges) a plus d’une fois rendu hommage au mérite du président Abbatucci. — Un jour il s’écriait: «Abbatucci! c’est la lumière de la cour d’Orléans.»

Ainsi, dans cette ville comme à Bastia, le neveu du héros de Huningue dominait la situation et continuait le lustre dont brillait sa famille.

Les arrêts qu’il a rendus dans cette cour sont tous marqués au sceau du profond savoir et d’un suprême bon sens.

Il en est un qui, par le caractère de haute sagesse et de grande justesse dont il est empreint, a mérité d’être rapporté tout au long dans la jurisprudence de Dalloz!

Arrêt réellement mémorable! Profond dans la connaissance des conditions et des exigences sociales, du cœur humain, de l’honneur, de la justice, des inévitables entraînements des circonstances, M. Abbatucci, dans cet arrêt rendu sur le duel, se montre diamétralement opposé aux éloquents, mais peu concluants raisonnements de J. J. Rousseau.

Nous citons en entier cet arrêt.

DUEL, DÉLIT

Table des matières

MINISTÈRE PUBLIC, C. GILBERT

Une ordonnance de la chambre du conseil avait pris, en prévention de meurtre, le sieur Gilbert, pour avoir tué en duel le sieur Champeau, et les sieurs Deroi et Robin en prévention de complicité, pour avoir assisté au duel comme témoins; mais la chambre d’accusation a rendu l’arrêt suivant:

ARRÊT

«La Cour: attendu, en fait, que les nommés Gilbert et Champeau, à la suite d’une altercation, se portèrent réciproquement des coups dans la soirée du 19 mars 1838; que Champeau, irrité d’avoir eu des égratignures au visage, proposa un duel à Gilbert et le retint même la nuit avec lui pour rendre la rencontre plus certaine le lendemain; que Champeau voulait se battre au sabre ou à l’épée; que Gilbert, après avoir par deux fois proposé de se battre à coups de poing, consentit à choisir le pistolet; que le maître d’armes du régiment, après avoir pris la permission du colonel, se rendit sur les lieux avec deux autres témoins et régla les conditions du combat; qu’à la distance prescrite, vingt-cinq pas, les adversaires, s’étant arrêtés, le premier coup, parti des mains de Gilbert, frappa Champeau et le renversa, grièvement blessé à la tète, au moment où celui-ci se préparait lui-même à faire feu sur son adversaire;

«En droit, attendu que, dans nos sociétés modernes, et surtout en France, le duel a toujours été consideré comme un crime spécial; qu’il a conservé ce caractère jusqu’à la Révolution de 1789; qu’à cette époque la législation contre le duel fut abolie, sans que les nouvelles lois de 1791, de brumaire an IV, de 1810, aient qualifié ou puni d’une manière expresse le crime de duel; qu’à défaut d’une peine expressément applicable au cas de duel il faut donc recourir à l’interprétation de la loi pénale et examiner si ce fait rentre dans l’application textuelle des art. 295, 296, 504, 256, 60 du Code pénal de 1810, révisé en 1832; qu’à l’époque de la Révolution le duel, malgré la sévérité des peines, et peut-être même à cause de cette sévérité, trouvait dans le préjugé absurde qui l’a fait naître la force de triompher de la loi et de rendre celle-ci impuissante; que, par cette lutte entre la loi et un préjugé si funeste, le législateur de 1791 était placé dans la nécessité ou de proscrire nominativement le duel et de le frapper d’une pénalité spéciale et expresse, ou de laisser aux progrès de la civilisation et à l’action du temps le soin de détruire ce préjugé, et, par suite, d’anéantir le duel;

«Mais qu’on ne saurait admettre que, méconnaissant l’état des choses et les caractères spéciaux du duel, la loi ait voulu lever tous les doutes par son silence et englober le duel dans la pénalité générale prononcée contré les meurtriers et les assassins; qu’en l’an IV et surtout en 1810 la fréquence des duels et le silence des lois antérieures ont dû encore plus éveiller l’attention du législateur et provoquer une décision explicite de sa pensée sur le duel, puisque le silence de la loi en 1791 était considéré par la jurisprudence et par les auteurs comme une lacune dans la loi pénale; que la question était plus nettement posée en 1832;

«Que si, à cette dernière époque, il n’est pas encore dans la pensée du législateur de refondre en entier la législation criminelle, il a voulu au moins et il a en effet modifié diverses dispositions et levé, par une rédaction plus claire, les doutes que faisaient naître quelques articles du Code de 1810; que le plus sérieux de ces doutes était celui de savoir si le meurtre et les blessures résultant d’un duel tombaient sous la sanction des articles 295, 296 et 304 du Code de 1810; et que cependant, en 1832 comme en 1810, le législateur ne s’est point expliqué sur cette grave question, quoique déjà la Cour de cassation eût, aux termes de la loi de 1807 et de 1828, provoqué l’interprétation législative;

«Qu’en vain on dirait qu’on ne doit pas présumer que le législateur ait voulu laisser impuni un attentat aussi grave contre l’ordre, la morale et la sûreté des familles; que c’est là une pétition de principe; que, placé par la jurisprudence et le scandale des impunités en présence de la nécessité de lever ce doute par une disposition explicitement applicable au duel, le législateur s’est abstenu, et que ce fait si grave, ce silence si significatif combat et repousse la présomption tirée de ce qu’on ne peut présumer une telle lacune dans la loi; qu’ici le fait détruit la présomption; que ce silence d’ailleurs n’est point inexplicable; que l’on ne peut méconnaître la force qu’un préjugé, même absurde, exerce à certaines époques sur les hommes les mieux intentionnés et sur une génération tout entière;

«Qu’en 1791, en l’an IV, en 1810 et en 1852 les partisans du duel étaient nombreux; que, suivant quelques-uns, la loi devait s’abstenir de lutter contre un préjugé qu’elle ne pouvait vaincre, et cette opinion erronée et funeste était soutenue par d’autres, qui allaient jusqu’à élever le duel au rang d’un usage nécessaire dans nos mœurs pour y conserver le point d’honneur, et enfin par d’autres plus nombreux, qui regardaient une bonne législation sur le duel comme impossible dans l’état actuel de nos mœurs; que cette dernière pensée, partagée par les hommes les plus graves, a fait échouer par deux fois la présentation d’un projet de loi sur le duel; qu’en présence de cette divergence d’opinions on s’explique le silence de la loi;

«Attendu, d’un autre côté, que, quelque odieux que soit le duel, il a cependant un caractère particulier que le juge ne saurait méconnaître; et, quelque indignation que lui inspire ce préjugé barbare, il ne lui est pas permis de le confondre avec l’assassinat et les idées que réveille ce crime atroce; que cependant, si le Code pénal doit aussi être appliqué au duel, il faut admettre forcément que le duelliste commet toujours un assassinat ou une tentative de ce crime, soit qu’il y ait ou non homicide et blessures, dès que des coups ont été échangés; car évidemment il y a alors meurtre, ou tentative de meurtre; il y a préméditation et dessein formé à l’avance, au moins sous condition; il y a plus: les deux. ou les quatre témoins du duel ont évidemment assisté, avec connaissance, l’auteur ou les auteurs du crime; et ceux qui sciemment ont fourni les armes tombent aussi dans la catégorie des complices: tous sont assassins; que, cependant, l’homicide ou la tentative résultant d’un assassinat ordinaire, et l’homicide ou la tentative résultant du crime spécial du duel, sont marqués à des différences qu’on peut nier, mais pas méconnaître;

«Que sans doute les résultats sont aussi déplorables; que sans doute aussi, à l’occasion d’un duel, l’homicide peut être un véritable assassinat, si les circonstances le révèlent; mais que, dans les cas ordinaires de duel, la moralité de l’action, coupable aux yeux de la religion et de la morale, a cependant, aux yeux de la société et de la loi, un caractère sinon moins odieux, du moins tout différent; qu’on ne peut, dès qu’on juge humainement les choses humaines, comparer à l’homme pervers qui, avide de sang et d’or, attend sa victime inoffensive et la détruit sans risque et sans pitié, l’homme souvent honorable qui, préférant le faux point d’honneur à l’honneur véritable, expose sa vie en échange de celle de son adversaire, avec des armes et des chances égales, souvent, comme dans l’espèce, sans le désir de tuer, toujours avec la pensée unique de venger son honneur; que certes on ne saurait prétendre que, dans cette position, les deux adversaires ont pu, par une convention monstrueuse et contraire à l’ordre public, se céder le droit de se donner réciproquement la mort; qu’on ne peut pas admettre non plus qu’ils ont été placés dans un cas d’une légitime défense réciproque, autorisée par la loi; car, cette nécessité, ils l’ont créée volontairement; ce combat et les dangers qu’il entraîne, ils auraient pu et dû les éviter; mais que toujours est-il que cette position, cet acte et sa moralité sont autres que ceux de l’assassin et de sa victime; qu’on ne peut comparer les complices de l’assassin aux témoins du duelliste; celui qui fournit l’instrument de l’assassinat à celui qui, par une erreur de l’esprit, mais sans dessein pervers, prête son arme au duelliste; que cette différence, si essentielle dans les choses, en produit une dans leur moralité et jusque dans les qualifications si différentes de duc liste et d’assassin; que le but, la moralité et la qualification étant différents, la pénalité ne peut être la même, et que, par suite, les art. 286 et 304 ne sauraient être appliqués à l’homicide ou à la tentative commis en duel;

«Attendu que, s’il est vrai que les termes des articles 295 et 296 sont généraux et absolus, ils ne le sont que pour les faits qui rentrent naturellement dans leur application, et qui, jusqu’alors, avaient dans les lois pénales la même qualification générique de meurtre et d’assassinat; mais que le duel, ayant toujours été considéré comme un crime spécial, prévu par une loi particulière, gradué suivant les circonstances qui le constituent, était en dehors de cette qualification générique; que, si le législateur eût voulu, comme il le pouvait, l’y faire entrer, il n’eût pas manqué de le dire en termes exprès; qu’on ne peut, de ce qu’il ne l’a pas exclu, induire qu’il l’a compris; qu’un tel argument en matière pénale est contraire aux vrais principes, qui ne permettent pas de suppléer ou d’interpréter le silence de la loi; que, quelque absolus que soient les termes de cet article, le législateur a cependant jugé nécessaire de qualifier aussi l’infanticide et l’empoisonnement, qui ne sont que des espèces d’assassinats, desquels ils ne se distinguent que par le mode de les commettre, ou par la dénomination toute spéciale qu’ils ont reçue dans le langage du droit; que, si cette seule circonstance a nécessité dans la loi une disposition particulière et différente, on ne concevrait pas que le législateur n’eût pas également défini le duel, qu’il ne l’eût pas même nommé, lorsque ce fait est, par sa nature, par ses circonstances, par sa dénomination, un crime spécial;

«Attendu que l’usage et la jurisprudence sont les meilleurs interprètes de la loi; que, pendant quarante ans, la plupart des cours, conformément à la jurisprudence constante de la cour suprême, ont toujours considéré en droit les homicides commis en duel comme des faits spéciaux non prévus par les lois pénales; que le gouvernement lui-même a par par deux fois consacré cette opinion, en présentant à la législature des projets de loi contre le duel, pour combler sur ce point la lacune si bien constatée de nos lois pénales; que, si l’opinion contraire s’appuie et sur les paroles du rapporteur de la commission au Corps législatif, en 1810, et sur le décret de la Constituante du 17 septembre 1792, il faut remarquer sur ce décret que l’amnistie qu’elle prononce, pour le fait de duel, remonte dans ses effets au 17 juillet 1789, et, par conséquent, à une époque antérieure à la publication du nouveau Code pénal, pour des faits arrivés ou des jugements rendus sous l’empire de l’ancienne législature contre les duels, ainsi que le fait pressentir le préambule de ce décret; que les paroles du rapporteur en 1810, quelque explicites qu’elles soient, n’expriment pourtant qu’une opinion individuelle, opinion singulièrement affaiblie par le silence du gouvernement dans l’exposé des motifs du projet de loi sur les attentats contre les personnes; que ces exposés étaient destinés à expliquer la vraie pensée de la loi de la part de ceux qui l’avaient méditée, et que ce silence sur un crime aussi grave, aussi excentrique que celui du duel, ne saurait s’expliquer si l’intention réelle du législateur a été de soumettre ces faits, qui à cette époque restaient impunis, à la sanction du nouveau Code pénal;

«Attendu d’ailleurs qu’aux inductions tirées de ces deux documents on peut opposer l’acte législatif émané de la Convention en l’an II; qu’en vain on voudrait contester la portée de cet acte par la considération qu’il ne se référait qu’à l’applicabilité du Code militaire pour le cas de provocation de duel; qu’en fait, la seconde partie de ce décret est générale; qu’on y lit en effet les termes suivants: «Décrète qu’il n’y a pas lieu à délibérer, à recourir à la

«commission du recensement et de la confection des lois pour ex-

«primer et proposer les moyens d’empêcher les duels et la peine

«à infliger à ceux qui s’en rendraient coupables ou les provoque-

«raient;» que de ces expressions générales on doit induire nécessairement qu’il y avait lacune dans la loi de 1791 quant au duel, et que cette lacune existait également pour les duels entre militaires et ceux entre non militaires;

«Attendu enfin qu’il résulte de ce qui précède que les lois pénales de 1791 et de brumaire an IV, de 1810 et de 1832 n’ont pas nominativement classé le duel parmi les crimes ou délits d’assassinat, de meurtre ou de blessures; que l’interprétation de ces lois ne les rend pas non plus applicables au cas de duel tel qu’il se rencontre dans l’espèce; que les chambres d’accusation ne peuvent dire qu’il y a lieu à accuser que lorsque le fait rentre dans la catégorie de ceux formellement prévus par un texte précis de la loi pénale; qu’en matière criminelle le doute, soit qu’il porte sur la preuve et sur l’existence du fait, soit qu’il naisse de l’applicabilité de la loi, se résout toujours en faveur du prévenu; que, dès lors, et en admettant même que le silence de la loi sur les duels ne fût pas volontaire et significatif, on ne saurait au moins méconnaître qu’il s’élève sur ce point un doute grave, une erreur commune consacrée par une impunité qui s’est prolongée pendant quarante ans; que cependant l’applicabilité d’un texte de loi prononçant la peine de mort ne saurait rester dans les termes d’un problème judiciaire qui ne puisse être résolu que par un effort de logique, et qu’en présence d’un doute aussi grave le juge doit s’abstenir;

«Par ces motifs, la cour déclare qu’il n’y a ni crime, ni délit, ni contravention dans le fait imputé aux nommés Gilbert, Deroi et Robin; annule l’ordonnance de prise de corps décernée le 11 avril par la chambre du conseil du tribunal d’Orléans.

«Du 13 avril 1838.»

CHAPITRE VI

Table des matières

Élections de 1839. — Candidature et élection à Orléans de M. Abbatucci. — Sa conduite à la Chambre jusqu’en 1842.

Nous allons entrer dans une phase palpitante de la vie de notre personnage et qui comprend la seconde moitié du règne de Louis-Philippe.

Jusqu’en 1839, M. Abbatucci parut livrer entièrement son intelligence à la jurisprudence et à la science du droit, sans toutefois négliger la littérature. Il ne demeurait pas non plus étranger à la situation politique. Il suivait de l’œil les fautes et les faiblesses du gouvernement, il étudiait les besoins et les tendances du pays. Il voyait avec bonheur ces besoins et ces tendances conformes aux aspirations de son esprit et de son cœur. — Plus d’une fois M. Abbatucci, tout débordant des idées et des sentiments qui l’agitaient, les épancha au dehors et se fit honorablement connaître pour sa sévère indépendance.

D’un autre côté, il étudia les besoins locaux de la ville qui était devenue sa nouvelle patrie et à laquelle il donna une partie de cette affection qu’il portait à la Corse.

Cette affection ne s’est depuis jamais démentie, et elle a été récompensée de la constante confiance des Orléanais.

Toutefois M. Abbatucci, par l’invasion de ce nouveau sentiment, ne perdit rien de ce qu’il ressentait pour le pays qui l’a vu naître. Ces douces sympathies qui s’établissent dans le cœur n’ont pas le caractère, de rivalité des passions excessives et absolues. Le cœur, en les recevant, ne se fractionne pas; il se double. Le domaine moral s’agrandit sans se morceler. C’est une agrégation d’affections nouvelles qui ne détruisent pas la vivacité et l’étendue des anciennes.

C’est là le privilége des grandes âmes.

Les élections de 1859 eurent lieu au mois de mars. M. Abbatucci fut présenté d’abord au collége extra muros. Il se posa comme candidat constitutionnel et de l’opposition contre M. Sévin-Mareau.

Abbatucci était connu par la fière attitude qu’il avait prise pendant la législature de 1830 à 1831. Il se présentait avec l’appui de son passé, de sa réputation d’intégrité, d’intelligence et de savoir, et du patriotisme bien connu de ses ancêtres.

M. Odilon Barrot lui prêtait le concours de son influence et le présentait aux électeurs.

Quel était maintenant le concurrent de M. Abbatucci? Nous empruntons au National du 9 juillet 1842 le portrait politique de M. Sévin-Mareau.

«M. Sévin-Mareau est un député selon le cœur de M. Guizot; ministériel aujourd’hui, hier ministériel, ministériel demain, il professe une sorte de fétichisme pour le pouvoir. Ce n’est pas de l’inintelligence, c’est de la dévotion, et, comme les fervents dévots, il s’élève par le culte muet jusqu’à l’extase. Député d’un collége où les intérêts agricoles dominent, jamais il n’a dit un mot pour l’agriculture, jamais il n’a trouvé un centime à réduire au budget. Loin de là ; il a fait, en sa qualité de maire, tout ce qu’il fallait pour augmenter les charges publiques, qu’il votait déjà si lourdes comme député. Est-il besoin d’ajouter qu’aucune loi ne lui a paru trop violente contre la liberté, qu’aucune concession à l’étranger ne lui a semblé trop faible et trop lâche; qu’il a tout adopté sans contrôle, la dotation, les apanages, l’altération des listes de jurés, et, en remontant plus haut, toutes les mesures réactionnaires inventées par la vengeance et sanctionnées par la peur?

«Est-il besoin de dire encore que, conséquent avec lui-même, il a repoussé, sans distinction, toutes les réformes, si faibles, si modérées, si imperceptibles qu’elles fussent?»

Tel était et tel se montra depuis l’homme qui se présentait candidat du gouvernement aux électeurs extra muros d’Orléans. Depuis huit ans, il était connu pour sa conduite antinationale et son dévouement aveugle au système juste milieu. Mais les influences du gouvernement sur les électeurs agricoles étaient toutes-puissantes à cause de leur action immédiate et constante. Tout ce qui tient à l’administration civile, militaire ou ecclésiastique, formait aux mains du pouvoir un vaste système de pression. — Les électeurs ruraux étaient faciles à égarer quand ils étaient circonvenus par l’autorité, car ils étaient moins éclairés que ceux des villes et moins tenus en garde contre les menées dont ils étaient dupes. — A la campagne, il n’y a jamais eu qu’un nom tout-puissant, d’un effet magique et contre lequel toutes les intrigues eussent échoué :

C’est celui de Napoléon.

De ce côté-là les électeurs ruraux étaient invulnérables.

Mais, dès qu’il ne s’agissait de rien qui se rattachât immédiatement à ce nom, les votants agricoles étaient entièrement livrés aux influences administratives.

Du reste, on effraya facilement ces esprits simples et paisibles, en leur représentant l’opposition comme aventureuse et voulant compromettre sans opportunité la paix et la prospérité nationale.

Les censitaires de la campagne doutaient et avaient peur de la guerre, quel que soit le courage français, quand la France n’avait pas pour la conduire à la victoire le génie indomptable de l’Empereur.

D’ailleurs, les événements ont donné raison à ces appréhensions, car la France ne s’est encore montrée forte et redoutable aux yeux des nations que depuis l’avénement d’un Napoléon.

Pourtant, à cette époque, les bonnes intentions étaient du côté de l’opposition.

La lutte fut vive entre les deux candidats.

Le 3 mars, sur 536 électeurs inscrits, 451 se présentèrent au scrutin. Les suffrages se partagèrent de la manière suivante: M. Sévin, candidat du gouvernement, 266 votes; M. Abbatucci, candidat de l’opposition, 159.

En conséquence, M. Sévin fut élu député.

Cependant Michel (de Bourges) était porté à la députation par les électeurs intra muros de la ville d’Orléans, en opposition à M. Crignon de Montigny, candidat ministériel.

Michel (de Bourges) avait été porté en 1837 par le même collége, et en 1839 son triomphe paraissait assuré. — Il venait de quitter Orléans, sûr d’une majorité que lui méritaient son caractère, son talent et ses opinions.

Les meneurs du pouvoir, enhardis par son départ, en même temps qu’ils retardaient à la poste la distribution des feuilles dévouées à leur adversaire, répandaient contre lui à profusion des libelles empreints de fausseté et de mauvaise foi. On dénaturait sa conduite, on présentait ses tendances comme révolutionnaires et subversives, et on appuyait ces assertions par des fragments d’écrits du député national, habilement isolés des parties qui les amenaient ou les expliquaient.

La candidature de Michel (de Bourges) se trouva ainsi compromise. En effet, dans la séance du 3 mars, au premier tour de scrutin, sur 903 électeurs votants, M. Crignon de Montigny obtint 558 voix. Michel (de Bourges) 318, et la Rochejacquelein, porté par les royalistes, 216.

Il fallut procéder à un deuxième tour.

C’était le dimanche au soir, 3 mars.

M. Abbatucci venait d’échouer extra muros. On résolut de tenter une revanche intra muros. On offrit donc à M. Abbatucci de se porter candidat à la place de Michel (de Bourges), et on lui fit valoir les raisons qui devaient lui faire accepter ce rôle sans que sa susceptibilité ou sa délicatesse eussent à souffrir vis-à-vis de celui qu’il remplaçait.

La candidature du président de chambre avait un caractère de modération qui manquait à celle de l’ancien député de l’opposition. M. Abbatucci réunissait la fraction modérée et la fraction extrême du parti national. — Moins exclusif et aussi ferme que Michel (de Bourges), il devait réunir plus de suffrages.

Il accepta.

Voici la profession de foi qu’il publia incontinent:

«Une réunion nombreuse d’électeurs m’a offert la candidature intra muros d’Orléans. Ils ont pensé, après le premier scrutin, que cette candidature pourrait assurer à l’opposition une voix de plus dans la Chambre des députés. — J’ai accepté cette offre avec gratitude, et je fais appel à toutes les opinions indépendantes qui veulent, avec les 213, la sincérité du gouvernement représentatif. Je répète ici que ma place à la Chambre serait à côté d’Odilon Barrot.

«Comme lui et avec lui je combattrais toujours la corruption à l’intérieur, et je soutiendrais la dignité nationale à l’extérieur.

«Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’à la fin de chaque session je rendrais compte fidèle et loyal à mes commettants de mes votes et de ma conduite à la Chambre des députés.

«ABBATUCCI.»

A la nouvelle de la production de ce nouveau candidat, les meneurs ministériels furent atterrés. Dans leur désespoir, ils écrivirent et distribuèrent un pamphlet qui attaquait violemment la valeur politique de M. Abbatucci, et dénigrèrent les causes qui l’avaient déterminé à se substituer à Michel (de Bourges). On essayait ainsi de déconsidérer le candidat de l’opposition et d’atteindre dans leur susceptibilité les sympathies que réunissait Michel (de Bourges).

Une réponse énergique détruisit l’effet de ce libelle, qui fut pourtant suivi d’un second plus violent encore. C’était une diatribe où se révèle toute la mauvaise foi, toute la bassesse calomniatrice des auteurs.

La pièce est curieuse; nous la reproduisons pour donner une idée des allures de la presse à cette époque et de la physionomie des élections.

«ÉLECTEURS,

«Un homme étranger à notre ville, qui a été repoussé en Corse, son pays, où son caractère devait être connu et apprécié ;

«Qui a été repoussé par vos concitoyens du collège extra muros;

«Qui, en Corse, s’est présenté sous le patronage de M. Sébastiani, le partisan de la paix;

«Qui, ensuite, s’est présenté ici sous le patronage d’Odilon Barrot, l’apôtre de la guerre, l’orateur qui, dans un discours célèbre, s’écriait que

«La France était appelée à voter son dernier homme et son der-« nier écu;»

«Un homme qui, de chute en chute, est venu tomber sous la protection Danicourt. Cet homme, encore tout meurtri de son récent échec, vient réclamer vos suffrages.

«A quel titre?

«Vous ne le connaissez pas; il ne vous connaît pas davantage.

«Son éligibilité est douteuse.

«Son caractère est plus douteux encore.

«Cet étranger, qui passe si facilement d’un camp dans un autre, n’a pas de signification politique. Il ne veut de la députation que pour lui et les siens.

«Électeurs, servirez-vous de marchepied à un ambitieux? Des hommes que la passion emporte, et qui prétendent disposer de vous, vous le présentent en désespoir de cause. Vous associerez-vous à leur passion? Il n’y a pas deux jours encore, ils vous trompaient sciemment, volontairement, sur les principes politiques de leur premier candidat. Aurez-vous encore confiance en leurs conseils?

«Voyez comme ils représentent leurs propres principes! — Ils déclament avec violence contre les députés fonctionnaires, et ils réclament vos suffrages pour un fonctionnaire qui aspire à l’avancement, et ils l’opposent à un homme qui, député depuis douze ans, n’a jamais ni occupé ni demandé aucun emploi public, qui ne s’est jamais servi de la députation que pour défendre les intérêts de la ville d’Orléans. Vous associerez-vous à cette injustice?

«Préférerez-vous un étranger à un de vos compatriotes? un partisan de la guerre à un partisan de la paix? un homme qui se fait présenter tour à tour par des patrons de toutes les couleurs à un homme qui n’a jamais eu qu’un drapeau et qui vous est présenté par les plus honorables de vos concitoyens?»

Pas de signatures.

Au moins le premier pamphlet était-il signé. On y pouvait même lire au bas la signature de M. Sévin-Mareau, qui, après son succès extra muros, n’avait pas rougi devant l’inconvenance de dénigrer intra muros un ancien concurrent vaincu et qui devait lui être sacré. Il est vrai que le premier pamphlet, tout en combattant la candidature de M. Abbatucci, faisait l’éloge des lumières de ce jurisconsulte. Cette seconde diatribe exagérait les reproches de la veille. Le fond restait le même, la forme seule en était changée et trahissait l’intention des auteurs.

On sent là de la rage et du désespoir.

Voici la réponse du comité électoral de l’opposition.

AUX ÉLECTEURS.

«Un écrit infâme vient d’être publié contre M. Abbatucci. Cette fois les calomniateurs se sont rendu justice; ils n’ont pas osé signer!

«Un homme au caractère et à l’indépendance de qui tous rendent hommage, un homme à qui presque tous les magistrats de la cour ont donné hautement leur voix, un homme qui occupe avec honneur depuis vingt-trois ans des fonctions éminentes dans la magistrature, un homme, enfin, à qui vous avez donné hier trois cent trente-trois voix, vous est représenté comme un misérable ambitieux!

«On attaque sa naissance, sa vie, son caractère.

«Ou l’insulte, et l’on vous insulte, vous qui lui avez donné vos suffrages.

«Electeurs!

«Les imputations odieuses n’ébranleront pas vos convictions! Ce sera une digne réponse à des adversaires qui, cette fois, se sont cachés, à des adversaires qui ont reculé devant leur propre turpitude.

«M. Abbatucci a été repoussé en Corse, disaient-ils? Effronté mensonge! M. Abbatucci, et ceux qui l’attaquent le savent, a été nommé, à l’unanimité moins quatre voix, président du conseil général de la Corse.

«Quelle insigne mauvaise foi!

«Electeurs, ralliez-vous autour de M. Abbatucci, vous aurez bien mérité du pays.»

Le 4 mars une nouvelle séance s’ouvrit pour un nouveau tour de scrutin.

C’était celle où Abbatucci remplaçait Michel (de Bourges).

Voici les résultats de ce second vote:

860 votants: M. Crignon de Montigny, 335 voix; M. Abbatucci, 333; M. de la Rochejacquelein, 228. Ce vote n’ayant encore donné la majorité à aucun des candidats, il dut s’établir un troisième ballottage, dans lequel M. de la Rochejacquelein fut éliminé.

C’est dans l’intervalle du deuxième au troisième scrutin qu’eut lieu la distribution du pamphlet que nous avons rapporté plus haut.

L’effet qu’il produisit fut contraire aux espérances des auteurs; bien plus, la plupart des électeurs royalistes se rallièrent à la candidature deM. Abbatucci. — Le 5 au matin, ceux-ci firent même publier l’écrit suivant à la porte du collége électoral:

AUX ÉLECTEURS ROYALISTES.

«Le scrutin d’hier a démontré que les royalistes étaient maîtres de l’élection.

«Leur union dans la crise électorale a été ce qu’elle devait être.

«Ils ne se sépareront pas.

«Entre le canditat qui, député en 1830, a voté la déchéance du roi et donné son suffrage à la loi Bricqueville, entre l’instrument docile à tous les ministères et un magistrat honorable et distingué, dont la présence à la Chambre n’a rien provoqué d’hostile à leur opinion, les royalistes n’ont pas à hésiter. Ils ont fait choix de M. le président Abbatucci.»

On le voit, toutes les sympathies honorables, toutes les confiances honnêtes, se groupaient autour du nom resté pur de M. Abbatucci.

Ainsi posé, il ne pouvait que triompher.

La lutte se trouva donc circonscrite entre le président à la cour d’Orléans et M. Grignon de Montigny.

Et cette fois le résultat fut décisif:

Sur 881 votants, M. Abbatucci réunit 509 voix, et M. Crignon de Montigny, 364.

Dès que le dépouillement du scrutin eut fait connaître le triomphe du candidat de l’opposition, quelques électeurs coururent en prévenir M. Abbatucci, qui se rendit au collége électoral. le candidat vainqueur prononça d’une voix émue l’allocution suivante:

Pulsuz fraqment bitdi.

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