Kitabı oxu: «L'adolescence de Rabelais en Poitou»

Şrift:

Jean Plattard

L'adolescence de Rabelais en Poitou


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318949

Table des matières

PRÉFACE

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CONCLUSION

CITATIONS ET COMMENTAIRES

DE L’ŒUVRE DE RABELAIS

PANTAGRUEL

GARGANTUA

TIERS LIVRE

QUART LIVRE

CINQUIÈME LIVRE

PRÉFACE

Table des matières

Cette étude est sortie de quelques leçons données en 1923 à la Faculté des Lettres de Poitiers dans la chaire d’Histoire littéraire du Poitou et des pays de l’Ouest. On a essayé d’abord d’y tracer la vie de Rabelais pendant son séjour en Poitou de sa vingt-sixième à sa trente-troisième année (1520-1527). C’est l’époque de son adolescence, au sens où ce mot était pris par lui-même et par ses contemporains, qui suivaient en cela l’usage du latin et ne s’étonnaient pas de lire, sous le titre d’Adolescence Clémentine, des vers écrits par Marot aux alentours de la trentième année.

Cette période de l’existence de Rabelais nous est connue par quelques renseignements épars tant dans les œuvres de ses amis que dans les siennes et par quelques lettres de lui-même et de ses correspondants. Ces témoignages, rares et brefs, ne nous informent qu’insuffisamment sur le détail de sa vie en Poitou. C’est ainsi que sur un incident de son «moinage» que l’on représente parfois comme dramatique, à savoir les vexations qu’il endura de la part des Cordeliers et qui amenèrent son passage dans l’ordre des Bénédictins, nous ne savons, en fait, presque rien.

Mais ces mêmes documents nous donnent de précieuses indications sur la formation intellectuelle de Rabelais. Ils nous aident à connaître la culture, les goûts, les idées des personnes et des cercles qu’il fréquentait en Poitou. Par eux, nous savons sous quelles influences il s’est adonné à l’étude des lettres latines et grecques et comment il a acquis ce savoir encyclopédique qui excitait l’admiration de ses amis. Il y a plus: certains caractères de son érudition s’expliquent par ses amitiés d’adolescence. On n’est pas surpris de le trouver initié aux sciences juridiques et à la connaissance de la procédure lorsque l’on a constaté que son commerce ordinaire était alors avec des juristes.

Après avoir exposé ce que nous pouvons savoir du séjour de Rabelais en Poitou, il y avait à rechercher comment son œuvre a bénéficié des connaissances et de l’expérience qu’il y avait acquises. J’ai étudié naguère le rôle de l’érudition gréco-latine, ainsi que des sciences juridiques et médicales dans le Pantagruel et le Gargantua. Je me suis ici particulièrement attaché aux parties de ce savoir qui sont incontestablement d’origine poitevine. Le champ était vaste. Si Montpellier peut se flatter d’avoir enseigné la médecine à Rabelais, c’est au Poitou qu’il doit ses notions juridiques et ses observations sur les mœurs des légistes et gens de justice, auxquelles il a fait une grande place dans son livre.

Il reste que la matière de son œuvre, et en particulier son érudition, nous intéresse aujourd’hui moins que son art. Nous serions assurément curieux d’assister à la formation de l’écrivain plutôt qu’à celle du savant. Or, jusqu’en 1527, rien ne fait deviner chez le jeune moine les qualités d’artiste et les dons de conteur qui assureront le succès de ses livres français immédiatement. Tout au plus aperçoit-on comment certaines tendances de son talent ont pu trouver des occasions favorables pour se développer dans le cercle de ses amis poitevins. Il me paraît hors de doute, par exemple, qu’il s’est essayé aux argumentations paradoxales par certains exercices en honneur dans le monde des légistes: l’apologie de Panurge pour les emprunteurs et débiteurs, le plaidoyer de Bridoye tout entier et surtout son éloge des formalités en judicature sont d’excellents spécimens d’un jeu d’esprit cher au monde de la Basoche et du Palais: la cause de mardi-gras. Quelques formes de l’humour de Rabelais, les plus étranges peut-être pour nous, s’éclairent par la connaissance de sa formation intellectuelle.

La publication de ces leçons me procure l’occasion de m’acquitter d’un agréable devoir: celui de remercier M. le Recteur Pineau, M. le doyen honoraire Carré et M. le Doyen Boissonnade, grâce à qui la chaire d’histoire du Poitou à la Faculté de Poitiers, devenue vacante, a été transformée, en faveur de mon enseignement, en chaire d’histoire littéraire. J’ai trouvé aide et encouragement dans mes travaux auprès de mes collègues de la Faculté des Lettres ainsi que chez mes confrères de la Société des Antiquaires de l’Ouest; j’ai mis si fréquemment à contribution l’obligeance et l’érudition de MM. Ginot et Rambaud que je leur dois un tribut spécial de gratitude. Je remercie également M. Garaud, professeur d’histoire du droit, pour maints renseignements précieux.

Toute étude sur Rabelais bénéficie de l’activité de la Société des Etudes Rabelaisiennes dont M. Lefranc, professeur au Collège de France, fut le fondateur et reste l’âme. Quelques chapitres de ce livre utilisent en particulier les recherches de M. H. Clouzot sur la Topographie Rabelaisienne . Il n’en est aucun qui ne doive quelque chose à la Revue des Etudes Rabelaisiennes et à la Revue du seizième siècle .

J’ai inscrit, en tête de cet ouvrage, le nom d’un compagnon d’études, René Sturel, que la guerre nous a enlevé, au moment où il commençait à marquer de découvertes originales chacune de ses reconnaissances dans les provinces les plus diverses de notre domaine littéraire du XVIe siècle. A vingt-neuf ans, il avait déjà publié un livre sur Amyot, traducteur des Vies parallèles de Plutarque, où l’érudition la plus solide et la plus minutieuse est exposée avec une aisance rare, un Essai sur les traductions du théâtre grec en France avant 1550 (Rev. d’hist. litt. de la France, 1913), des Poésies inédites de Marguerite de Navarre (Revue XVIe siècle, 1914, un essai sur Bandello en France au XVIe siècle (Bulletin italien, 1914-18). Il se proposait de consacrer sa thèse de doctorat à l’hellénisme en France au début du XVIe siècle. Divers articles donnés à la Revue des Etudes Rabelaisiennes, et à la Revue du XVIe siècle, sur Rabelais et Hippocrate (1908) et sur Etienne Dolet (1913) procèdent d’enquêtes entreprises sur cette vaste question. Tant de courage au travail, tant d’espoirs, tant de promesses d’avenir auront été fauchés par la mitraille allemande! Erasme, déplorant la mort prématurée d’un humaniste, traduira nos regrets:

Quam fælici ingenio, quam acri judicio, quam ubere facundía, quanta linguarum, quanta disciplinarum omnium scientia praeditum! Nihil sua referre putavit inexorabile fatum, quod tantum adferret dispendium bonis litteris, quibus ille jam succurrere non instrenue cæperat, quod tam grave desiderium excitaret litterarum cultoribus, quod tantos fructus, tantas studiosorum spes repente incideret .

Poitiers, 3 décembre 1923.

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

LE SÉJOUR DE RABELAIS EN POITOU

L’ADOLESCENCE DE RABELAIS

EN POITOU

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

Rabelais à Fontenay-le-Comte.

Rabelais a négligé de nous indiquer au début du Pantagruel quel pays fut le théâtre des «enfances» de son géant. Sans doute est-ce l’Utopie, cette contrée fabuleuse dont il a emprunté le nom et l’idée à Thomas Morus. Le père de Pantagruel, Gargantua, est en effet présenté comme le souverain de ce pays . Badebec, sa mère, est fille du roi des Amaurotes , nom donné par Thomas Morus à une ville d’Utopie. C’est d’Utopie que Gargantua, lorsqu’il disparaît de ce monde, est transporté par la fée Morgue, «au pays des Phées comme fut jadis Ogier et Artus ». Un chapitre de la seconde partie de Pantagruel nous renseigne sur l’itinéraire que suivit le géant pour se rendre de France par mer dans son royaume d’Utopie, que le conteur place dans cette Chine mystérieuse vers laquelle tendaient alors toutes les entreprises des navigateurs. Mais c’est en vain que nous chercherions des précisions sur la patrie du géant dans le récit de sa nativité et de ses premiers exploits.

On n’y trouve qu’indications incertaines ou contradictoires, qui témoignent de la parfaite indifférence du conteur à cette question. Il nous dit que pour faire cuire la bouillie nécessaire à l’héritier présomptif du royaume d’Utopie, tous les poêliers de Saumur en Anjou, de Villedieu en Normandie, de Bramont en Lorraine travaillèrent à fabriquer un poêlon. Nous sommes donc en France? «Et luy bailloit on ladicte bouillie en un grand timbre, qui est encores de present à Bourges près du palays.» Il y avait, en effet, du temps de Rabelais devant le palais de Jean de Berry, à Bourges, une cuve de pierre, dite écuelle du géant, que l’on remplissait une fois par an de vin destiné aux pauvres . Nous voici donc transportés en Berry! Bientôt Rabelais va nous dérouter de nouveau. C’est La Rochelle, Lyon, Angers qui conservent les grosses chaînes de fer dont Pantagruel, par ordre de son père, fut lié en son berceau ; c’est en Bourbonnais, au château de Chantelle, que l’on peut voir la grande arbalète dont il se servait tout enfant pour «s’esbatre après les oisillons» .

Brusquement, cette indétermination du théâtre de la geste gigantale prend fin et l’action se déroule pour un certain temps dans une seule province française. Gargantua décide d’envoyer son fils «à l’eschole, pour apprendre et passer son jeune eage».

«De faict vint à Poictiers.»

Là, par manière de passe-temps, le jeune Pantagruel détache d’un grand rocher nommé Passelourdin un quartier, qui dressé par ses soins sur quatre piliers devient le dolmen de la Pierre Levée, où les escholiers vont banqueter à force flacons, jambons et pastez «et escripre leurs noms dessus avec un cousteau... Et en memoire de ce, n’est aujourd’huy passé aulcun en la matricule de la dicte université de Poitiers, sinon qu’il ait beu en la fontaine Caballine de Croustelles, passé à Passelourdin et monté sur la Pierre levée.»

Et voici que se multiplient les noms de lieu, les allusions à des particularités de la province poitevine; même des noms de personnes contemporaines de Rabelais sont citées. «En après, lisant les belles chronicques de ses ancestres, trouva que Geoffroy de Lusignan, dict Geoffroy à la grand dent, grand pere du beau cousin de la seur aisnée de la tante du gendre de l’oncle de la bruz de sa belle mere, estoit enterré à Maillezays, dont print un jour campos pour le visiter comme homme de bien. Et partant de Poictiers avecques aulcuns de ses compaignons passerent par Legugé, visitant le noble Ardillon, abbé, par Lusignan, par Sansay, par Celles, par Colonges, par Fontenay-le-Comte saluant le docte Tiraqueau et de là arrivèrent à Maillezays.»

Il n’est aucun des noms de lieu énumérés ici qui ne désigne une localité réelle. Il n’en est peut-être pas deux qui aient jamais eu quelque notoriété. Comment Rabelais les connaissait-il donc? Pourquoi se sont-ils imposés à son choix? Entre Poitiers, Maillezais et la légende de Pantagruel, telle qu’elle existait antérieurement à Rabelais, il n’y avait aucun rapport. Ligugé, Sanxay, Celles, Colonges n’étaient pas sur la route de Poitiers à Maillezais dont nous connaissons les étapes par la Guide des chemins de France de Charles Estienne . A quelles circonstances ces localités doivent-elles donc le privilège d’être associées à la légende de Pantagruel par maître Alcofribas? Comment s’explique cette place que le Poitou prend soudain dans le récit?

Par le rôle qu’il avait joué dans la vie de Rabelais au cours des douze années qui avaient précédé la rédaction du Pantagruel. Là s’était écoulée la meilleure partie de sa jeunesse. La Touraine avait été son berceau. Mais c’est en Poitou qu’il s’était éveillé à la vie de l’esprit. De son séjour à Fontenay-le-Comte, à Maillezais, à Ligugé, à Poitiers, il avait gardé bien autre chose que des dénominations géographiques propres à jalonner les premières étapes du tour de France universitaire qu’entreprend le géant escholier. Pour Rabelais ces noms évoquaient des étapes de sa propre vie: les premières études en lettres latines et grecques, les longs espoirs et les vastes pensées du jeune érudit encouragé par des amis et des protecteurs, les premières épreuves aussi. Retracer la jeunesse de Rabelais en Poitou, c’est le suivre dans sa formation intellectuelle et dans l’acquisition de la plus grande partie de cette érudition qui regorge de ses livres. C’est aussi pénétrer parfois dans le secret de sa formation morale.

Le séjour de Rabelais à Fontenay-le-Comte est, dans sa biographie, la première notion certaine, établie sur un texte authentique. On ignore la date de sa naissance. Ecartant des traditions mal fondées, d’après lesquelles il serait né à Chinon, en 1485 ou 1490, d’un père cabaretier, la critique moderne a déduit de l’examen du texte de Gargantua qu’il était né en 1494, dans le voisinage de Chinon, sur la paroisse de Seuilly, à la Devinière, petite métairie qui appartenait alors à Antoine Rabelais, licencié ès-lois, avocat au siège de Chinon. Cette conjecture est extrêmement vraisemblable . Elle est confirmée par une tradition que recueillit sur place en 1699 l’archéologue Gaignères . Mais jusqu’ici aucun document authentique, contemporain de Rabelais ne la confirme.

De même, nous ne savons rien de certain sur l’enfance et l’éducation première de notre écrivain chinonnais. Si l’on en croit le témoignage d’un avocat angevin, Bruneau de Tartifume, qui écrivait vers le milieu du XVIIe siècle il aurait été élevé au couvent des cordeliers de La Baumette, près d’Angers . La valeur de ce renseignement est contestée. Il faut avouer notre ignorance sur les premières années de la vie de Rabelais.

Mais le 4 mars 1521, il envoie de Fontenay-le-Comte à Guillaume Budé, une lettre latine qui nous a été conservée .

Ce document nous fournit d’abord une indication sur la date de la naissance de Rabelais. Il s’y déclare confus de l’honneur que son correspondant illustre lui fait, à lui, adolescent inculte et obscur: adolescens ἄμoυσóς τε ϰαɩ σϰoτεɩνóς. Le mot d’adolescens s’appliquait chez les Romains au troisième âge de la vie, qui allait de la quatorzième à la vingt-huitième année . Si la date de naissance de Rabelais était, comme on le croyait naguère, 1490, il lui eût été déjà difficile de se qualifier d’adolescens en 1521, à trente et un ans. Si, au contraire, comme nous le croyons, il est né en 1494, il était encore dans l’adolescentia au moment où il écrivait cette lettre, n’ayant que vingt-six ans.

Il était alors depuis peu de temps au couvent des Frères Mineurs de Fontenay. C’est du moins ce qui ressort d’une lettre adressée le 10 février 1520 par Guillaume Budé à un autre moine du même couvent, frère Pierre Amy. Budé plaint, en effet, son correspondant d’être seul dans sa communauté à se plaire aux études latines et grecques. Il n’a donc pas encore entendu parler de Rabelais, qui dut entrer dans le monastère vers la fin de 1520 .

Pourquoi était-il entré en religion chez les Frères Mineurs? et pourquoi se trouvait-il au monastère de Fontenay plutôt que dans telle autre maison du même Ordre plus rapprochée de son pays natal, à Mirebeau par exemple? ou encore à Cholet? ou à Clisson? c’est ce que nous ignorons. Le couvent du Puy-Saint-Martin, à Fontenay-le-Comte, était un des plus anciens de la province franciscaine de Touraine-Pictavienne, ayant été fondé en 1321, sur le chemin du Gros-Noyer, entre la rivière de Vendée et le coteau qui domine la ville à l’ouest . Peut-être devait-il à son ancienneté une réputation particulière. Quoiqu’il en soit des raisons qui attirèrent Rabelais dans ce couvent, il s’y trouvait en 1521.

Il nous apparaît donc pour la première fois, dans sa vingt-sixième année, sous le froc de bure couleur de cendre propre aux Franciscains, les reins ceints d’une corde, les pieds nus ou chaussés de sandales. Des quatre vœux monastiques ordinaires, obéissance, humilité, chasteté, pauvreté, le dernier avait été particulièrement recommandé par le fondateur de l’Ordre, saint François d’Assise. C’est en entendant ce verset de l’Evangile dans la messe des apôtres: «Ne prenez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures», qu’il s’était décidé à remplacer la ceinture de cuir où l’on portait ordinairement la monnaie, par une simple corde. Celle-ci était devenue, dans l’opinion commune, l’attribut des Franciscains: on les appelait les Cordeliers.

Le vœu de pauvreté obligeait les Cordeliers à vivre d’aumônes. Leurs couvents étaient situés généralement dans des villes ou de gros bourgs, d’où quelques-uns des moines se répandaient dans la campagne pour faire des tournées de quête. En principe ils ne portaient jamais d’argent sur eux; leurs mains devaient fuir le contact de toute monnaie. Quelques-uns éludaient la règle, nous assure Erasme, en mettant des gants! Ces casuistes étaient sans doute peu nombreux. Non moins rares étaient ceux qui poussaient l’observation de la règle jusqu’au scrupule, comme ce frère Adam Couscoil, du couvent de Mirebeau, dont Rabelais nous cite le trait suivant . Un jour, certain receveur l’avait prié de le prendre sur ses épaules pour lui faire passer une rivière à gué. Frère Couscoil y consentit. Parvenu au plus profond du gué, il apprend que la gibecière du receveur était pleine. Alors pour ne point enfreindre la défense de porter de l’argent sur lui, sans tarderai jette à l’eau le receveur et sa gibecière.

L’effet le plus apparent de cette pauvreté que devaient chérir les Cordeliers, était la malpropreté. Ils s’y abandonnaient avec indolence, semble-t-il. Pendant plusieurs siècles leur saleté a égayé la verve des conteurs.

Un article de leurs statuts enjoignait à ceux qui étaient ignorants de ne pas se soucier d’apprendre les lettres. Il n’en faudrait pas conclure que les Franciscains faisaient profession d’ignorance. Leur ordre a donné à la philosophie médiévale quelques-uns de ses plus grands penseurs: Alexandre de Halès, saint Bonaventure, Roger Bacon, Duns Scot. Au XVIIe siècle un compilateur, Wadding, a pu dresser un catalogue de dix-huit cents écrivains franciscains . Mais c’est un fait qu’au début du XVIe siècle tous les humanistes flétrissent l’ignorance dans laquelle croupissent les Cordeliers.

Rabelais ne pouvait donc, en entrant au couvent du Puy-Saint-Martin, se flatter de l’espoir d’y trouver un asile propice à l’étude. Son initiation aux lettres latines et grecques, qui date de son séjour parmi les frères Mineurs, ne doit rien ni à l’influence de l’Ordre, ni à l’atmosphère du couvent de Fontenay. Elle procède d’un amour inné du savoir et elle atteste la force de sa volonté.

Parmi beaucoup d’obstacles, quelques circonstances favorables secondèrent d’ailleurs le zèle du jeune étudiant. Tout d’abord, il eut la chance de rencontrer au couvent un moine instruit, frère Pierre Amy qui fut pendant trois ans son compagnon d’études. Pierre Amy avait déjà appris le latin et même le grec lorsque, pour des raisons que nous ignorons, il fut contraint par son père d’entrer au couvent. Il mit à profit les loisirs de la vie monastique pour s’adonner avec ardeur à la lecture de l’Ecriture Sainte et des Pères. Il s’intéressait à la métaphysique d’Aristote, aux mathématiques, à la philologie . Il était en relations avec Guillaume Budé, le prince des philologues français, qui, par ses exhortations, par ses conseils, par la publication de ses ouvrages sur les Pandectes et sur les monnaies anciennes (De Asse, 1515) était en train de conquérir à la cause de l’humanisme et des lettres antiques les plus distingués des magistrats et des officiers de finances à Paris. A l’aube de notre Renaissance, c’est vers Guillaume Budé, comme vers leur guide et leur patron que tournaient leurs regards tous les Français qui travaillaient à la restitution des bonnes lettres .

Rabelais ne tarda pas à conquérir l’estime et l’amitié de Pierre Amy par son ardeur au travail. On peut se représenter le jeune cordelier dans sa cellule, semblable au savant que les gravures du temps nous montrent enfermé dans un cabinet aux murailles nues, qu’éclaire une étroite fenêtre cintrée, assis devant un pupitre massif et haut comme un lutrin, ayant à portée de sa main, rangés à plat sur une ou deux tablettes, quelques livres.

Doué d’un appétit de savoir plus «strident que le feu parmi les brandes», il ne se contentait pas d’étudier les lettres latines, il apprenait le grec. Tâche ardue à cette époque où l’hellénisme en était encore à ses débuts chez nous. Les maîtres, les livres, les instruments de travail étaient rares. Vers la fin du XVe siècle deux professeurs venus d’Italie, Georges Hermonyme de Sparte et Janus Lascaris avaient donné à Paris quelques leçons de grec; de 1508 à 1512, Jérôme Alexandre avait enseigné cette langue dans un collège de l’Université. Mais le groupe des hellénistes parisiens ne comprenait guère qu’une dizaine de professeurs, de magistrats, de médecins. Quant aux livres indispensables, grammaires et textes, ils devaient encore être importés à grands frais d’Italie. C’est à peine s’il était sorti plus de deux douzaines d’ouvrages grecs des presses de Gilles de Gourmont, le seul imprimeur de grec à Paris de 1508 à 1520 (1).

Ces difficultés ne rebutèrent pas Rabelais. Dès le mois d’octobre 1520, frère Pierre Amy estimait que son compagnon d’études pouvait se faire connaître du savant Guillaume Budé et il l’engageait à se recommander à lui par une lettre. Le jeune apprenti ès lettres grecques hésita d’abord. Ne convenait-il pas d’attendre pour tenter cette démarche que son style se fût perfectionné ? Pierre Amy lui représentant que Budé s’intéressait à quiconque avait le goût des lettres, Rabelais céda aux instances de son compagnon, rédigea une épitre et l’envoya. Elle est aujourd’hui perdue et nous ne la connaissons que par celle qui la suivit; sans doute le nouvel helléniste avait-il voulu y présenter quelques spécimens de son savoir: une prière en vers grecs la terminait (1).

Budé était alors secrétaire du roi et parfois très occupé par ces fonctions. Mais il ne laissait échapper aucune occasion d’éveiller ou d’encourager chez les jeunes gens la curiosité des lettres antiques. Sa correspondance pour les années 1516-1522 (quatre livres de lettres latines et un de lettres grecques) nous donne une haute idée de l’activité qu’il déployait comme zélateur de la philologie. Par l’intermédiaire de Pierre Amy, il fit savoir à Rabelais qu’il avait reçu sa lettre.

Ce fut une grande joie pour celui-ci de se savoir connu du prince des hellénistes. Dans une seconde lettre, datée du 4 mars 1521, il s’empressa d’excuser la témérité de sa démarche et de s’applaudir de son succès.

Quelque temps après, il avait l’honneur de recevoir lui-même une longue lettre de Guillaume Budé. Elle lui était envoyée de Villeneuve-sur-Vingeanne, en Bourgogne, où le secrétaire royal avait accompagné François Ier. Dans les tracas de la vie de cour, il enviait, déclarait-il, les loisirs, la liberté, la jeunesse d’Amy et de Rabelais, tout entiers à leur commerce avec la Philologie. Incidemment il louait son correspondant de son style grec et latin: Epistola tua... utriusque linguae peritiam singularem redolens .

Dans les deux années qui suivirent (1522-1523), Rabelais écrivit plusieurs fois à Budé. Toutes ses lettres ne parvinrent pas à leur adresse et le recueil des lettres de Budé ne contient que deux réponses de cet humaniste aux missives de Rabelais.

Qu’est-ce que nous apprend cette correspondance sur les studieuses occupations de Rabelais au couvent du Puy-Saint-Martin? Il se montre naturellement soucieux de donner à son savant protecteur une idée avantageuse de son érudition. Il insère dans sa rédaction latine de longs développements en grec. Deux de ses lettres se terminaient par des vers grecs de sa composition. Il cite le texte d’un vers d’Homère. Il plaisante volontiers. Il se gausse par exemple des riches ignorants qui pullulent à la cour et tourne une épigramme en grec contre leur idole l’aveugle Plutus, à qui Budé seul pourrait ouvrir les yeux à la belle lumière du jour. Il s’amuse encore à menacer Pierre Amy d’une action juridique, de dolo malo, pour l’avoir poussé à tenter une démarche téméraire auprès de Budé.

Celui-ci mêle également à son latin de longs fragments en grec. Au reste, trop éloigné de Rabelais pour diriger pratiquement ses études, il ne lui donne aucun conseil. Il se borne à le féliciter et à l’encourager. Il répond copieusement à ses plaisanteries. Il lui fait remarquer que la faute qu’il reproche à Pierre Amy appellerait une action juridique ex stipulatu, non de dolo malo; et il ajoute: ut nosti, qui juris studiosus fuisti.

Rabelais était donc à cette époque versé dans la connaissance du droit romain. C’est qu’une influence plus directe et plus efficace que les encouragements lointains de Budé s’exerçait alors sur lui, celle d’un groupe de légistes qu’il fréquentait à Fontenay-le-Comte. Cette humble cité, par une destinée singulière, était un des foyers de la Renaissance en France. Elle pouvait même s’enorgueillir de posséder plusieurs hellénistes. Ils appartenaient à la robe.

Fontenay, ancienne ville féodale, qui avait été d’abord aux comtes de Poitou (d’où son nom) appartint successivement au domaine royal, aux Anglais, au duc Jean de Berry, au duc de Bretagne. Ses remparts, son château, muni de cinq grosses tours et d’un donjon, en avaient fait, pendant tout le moyen âge, une solide forteresse , dont il reste d’imposants vestiges.

Elle avait été réunie définitivement à la couronne par Louis XI. Ce roi, qui rendit la prospérité à son royaume en favorisant le commerce et l’industrie, érigea Fontenay en commune. Dès lors, la ville se développa et s’enrichit. Les corporations des drapiers et des tanneurs y devinrent florissantes. Des halles en bois, ornées d’une belle façade sculptée, abritaient chaque année trois foires importantes. La ville, primitivement resserrée sur le coteau qui domine la rive droite de la Vendée, vit ses faubourgs s’étendre. Deux églises, Saint-Nicolas et Saint-Jean, celle-ci encore debout, furent reconstruites. L’église Notre-Dame dressa au-dessus des toits serrés des vieux quartiers l’élégante pyramide de son clocher gothique, qui fait encore l’admiration des connaisseurs, même après la restauration qu’elle a subie au début du XVIIIe siècle (2). Pour consacrer l’importance de cette capitale du Bas-Poitou, Louis XI en fit un siège royal (juridiction correspondant à une cour d’appel). Le siège royal comportait un assesseur ou lieutenant du sénéchal du Poitou, un lieutenant criminel et particulier, des conseillers, des avocats, des procureurs (c’est-à-dire des avoués) et des clercs de justice.

A l’époque où Rabelais entra au couvent du Puy-Saint-Martin, il régnait dans ce cercle de légistes une grande fièvre de savoir. Les sciences juridiques y étaient étudiées selon les méthodes nouvellement mises en honneur par les humanistes, l’Italien Laurent Valla et notre Guillaume Budé. En outre, ces gens de loi s’intéressaient aux «lettres d’humanité », c’est-à-dire à l’histoire, à la philosophie, à la poésie des anciens.

Les plus notoires d’entre eux étaient le lieutenant criminel et particulier, Artus Cailler et son gendre, le juge André Tiraqueau. C’est chez ce dernier que l’on se réunissait ordinairement, dans le parterre du jardin ou sous un berceau de ces lauriers-tins si communs dans la région. Les entretiens de ce petit cénacle portaient sur le droit, la morale, la philosophie, la poésie. Ce n’était pas un «salon», les femmes en étant absentes, mais des réunions de gens du monde, qui devaient ouvrir à frère Amy et à frère Rabelais, évadés de leur cellule, des échappées sur le siècle. Les doctes propos de leurs amis les légistes, leur apprenaient bien des choses que ni leur vie monastique ni leurs livres, ne les invitaient à étudier. Par exemple, il fut un temps où la plupart de ces conversations portèrent sur le mariage et les femmes .

Tiraqueau, en effet, avait acquis une certaine notoriété pour avoir publié à l’âge de vingt-quatre ans deux traités sur le mariage (1513). L’un était une réédition d’un livre latin de l’Italien Francesco Barbaro, De re uxoria, qui avait eu au delà des Alpes un succès attesté par trois éditions et une traduction en italien.

L’autre était une œuvre originale . Elle se présentait comme la première partie d’un commentaire que Tiraqueau projetait d’écrire sur la coutume du Poitou, pour éclairer ses compatriotes les Poitevins, race qui n’est, ajoutait-il, ni lourde, ni stupide, «gentem alioquin nec bardam, nec stupidam». Il commençait ce commentaire par l’examen du titre XV du Coutumier du Poitou, codifié à Parthenay , en 1457: «De la puissance et administration des maris.» Il intitulait son ouvrage: De legibus connubialibus (Lois du mariage). Ce qu’il entend par Leges ce ne sont point les clauses du Coutumier, les lois civiles, mais des préceptes moraux qu’il formule lui-même dans un latin d’une concision impérieuse.

3,91 ₼

Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
214 səh. 8 illustrasiyalar
ISBN:
4064066318949
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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