Kitabı oxu: «Art de faire le papier»
Jérôme de La Lande
Art de faire le papier

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066303211
Table des matières
AVERTISSEMENT.
ART DE FAIRE LE PAPIER Par M. DELALANDE.
SUPPLEMENT
EXPLICATION DES PLANCHES et des FIGURES, qui COMPRENNENT L’ART de FAIRE le PAPIER.
PLANCHE PREMIERE. Choix ou délissage des différentes qualités de chiffons, Dérompoir &Pourrissoir.
PLANCHE II. Moulin à Papier situé à la Grand’rive en Auvergne.
PLANCHE III. Plans&Elévation de la Manufacture de Langlée, près Montargis
PLANCHE IV. Intérieur du Moulin à pilons.
PLANCHE V. Élévation&Plan du Moulin à Papier, qui agit par le moyen, des Cylindres, exécuté à Montargis.
PLANCHE VI. Détails du Moulin à Cylindres, Chassis&Laminoir.
PLANCHE VII.
PLANCHE VIII. Cylindres faits à la maniere de Hollande; Plan de la partie inférieure du Moulin, dont l’élévation formoit la Planche VII.
PLANCHE IX. Moulin d’une forme conique, proposé par M. DE GENSSANE.
PLANCHE X. Formes ou Moules avec lesquelles on puise les feuilles de Papier.
PLANCHE XI. Travail du Papier lorsque les feuilles se forment, se couchent &se mettent en presse.
PLANCHE XII. Collage du Papier.
PLANCHE XIII. Etendoirs à Papier.
PLANCHE XIV. Travail du Lissoir à la main&au marteau; des Trieuses, des Compteuses.
AVERTISSEMENT.
Table des matières
SUR LA FIN du dernier siecle, l’Académie ayant formé le projet de l’Histoire générale des Arts, M. Desbillettes donna la Description de l’Art du Papier: on fit graver huit Planches en1698,&la Description fut lue à l’Académie en1706. (Voyez Hist. de l’Acad. 1706).
NOUS avons conservé les Planches de ce premier travail, en y faisant les changements qui ont paru indispensables: ce sont les Planches1, 2, 4, 10, 11, 12, 13, 14; mais nous avons abandonné la Description qui en avoit été faite, parce que sur toutes les parties de cette fabrication, nous avons voulu entrer dans les plus grands détails.
ON TROUVERA dans notre Description les pratiques différentes, avec les termes qu’on emploie en différentes Provinces; les vues nouvelles qu’a occasionné à des personnes éclairées&à nous-mêmes l’état actuel des Papeteries; les Réglements qu’ont dicté l’expérience des Fabriquants,&la sagesse du Ministere; enfin l’on y trouvera la nouvelle forme des Moulins à cylindre, la plus usitée en Hollande, qui nous a fourni encore, pour ainsi dire, la Description d’un nouvel Art.
M. DUHAMEL, de l’Académie Royale des Sciences, ayant voyagé en Angoumois par ordre du Ministere, pour travailler à l’extirpation des papillons de bled qui désoloient cette Province, a parcouru en connoisseur les fabriques de papier qui y sont en grand nombre: il nous a communiqué ses observations,&nous en avons fait un usage fréquent, sur-tout lorsqu’il a été question des pratiques de l’Angoumois.
M. LE CAT, Secretaire de l’Académie des Sciences de Rouen, nous a donné sur la Normandie, les éclaircissements qui ont été nécessaires;&M. de Clévant, Secretaire de l’Académie de Besançon, sur les Moulins de la Franche-Comté. M. de Mélié qui avoit été long-temps l’un des Propriétaires de la Manufacture de Montargis,&qui en avoit fait la description, a bien voulu nous communiquer ses recherches; enfin nous avons suivi&examiné nous-mêmes cette Manufacture,&plusieurs autres, assez long-temps,&avec allez de foin pour pouvoir décrire exactement&avec toutes ses circonstances l’Art de faire le Papier.
LES cylindres Hollandois que nous avons décrits, se trouvoient déjà dans des figures gravées à Amsterdam en1734; mais avec de simples notes écrites en Hollandois, qui ne renferment aucune explication, &il a fallu y deviner la plupart des effets; d’ailleurs nous ne devons pas dissimuler qu’on a accusé, même en Hollande, les Auteurs de ces Recueils, d’avoir caché avec dessein des choses importantes, dans les Arts qu’ils sembloient vouloir rendre publics; d’avoir même altéré les proportions essentielles de leurs machines, pour en rendre l’imitation infructueuse: nous avons donc insisté davantage sur les machines exécutées à Montargis,& sur les procédés qu’on y emploie: ils ont été perfectionnés déjà par une expérience de vingt ans,&nous n’y avons point éprouvé cette baffe dissimulation, cette jalouse crainte, ce zele intéressé qui refusent de faire connoître les Arts, de contribuer à leur perfection, d’y porter le flambeau de la Physique& l’esprit de recherche: foiblesses qui ont été la feule cause de la lenteur avec laquelle jusqu’ici les Arts se sont perfectionnés.
EN EFFET, presque tous les Artistes ont pour maxime de cacher leurs procédés,&de se réserver, tant qu’ils peuvent, le secret de leur Art: si leur intérêt personnel l’exige, je n’espere rien d’eux; laissons-les immoler à ce motif, invincible pour les ames communes, la gloire du Citoyen, la perfection des Arts&le plaisir d’être utiles. Mais plusieurs croient de bonne foi qu’il est de l’intérêt de l’Etat de ne point répandre dans le Public la connoissance des Arts pour ne point la partager avec l’Etranger: qu’il nous soit permis de répondre à ceux-ci, en justifiant, pour ainsi dire, l’Académie. Je demande donc lequel est préférable pour un Etat, ou de partager avec tous les Savants les foibles lumières que l’habitude de nos Ouvriers nous ont acquises, pour les perfectionner ensuite, ou de rester éternellement dans l’état de médiocrité&de routine dont ils ne peuvent nous tirer? Les Arts tiennent tous aux Sciences, attendent tout de celles-ci,&ne peuvent faire sans elles que des pas lents&chancelants; cependant ceux qui cultivent les Sciences, ne peuvent presque jamais connoître les Arts par eux-mêmes; s’ ils l’entreprennent, mille obstacles les en détournent; ils trouvent dans les atteliers, un détail rebutant, un langage bizarre, une défiance choquante, une routine aveugle, des vues bornées, des pratiques superstitieuses, une ignorance profonde sur les forces de la nature& sur les principes de l’Art. Celui qu’un goût plus décidé, des circonstances plus favorables, des Artistes plus intelligents auront mis à portée d’y pénétrer plus avant que les autres, aura rendu aux Savants, aux Artistes &aux Arts le service le plus important, s’il parvient à leur faire connoître ce qu’il n’a appris qu’avec peine; les autres pourront partir delà, abréger le travail, s’épargner des recherches inutiles ou des expériences déjà faites, faire servir un Art au progrès des Arts qui souvent en différent le plus, enrichir la patrie,&servir l’humanité.
CE CONCOURS de travaux&de succès exige la publicité, la réciprocité, la confiance, l’ouverture avec laquelle on travaille dans les Académies. Si vous tentez de frustrer l’Etranger de vos travaux, Vous en frustrerez nécessairement aussi vos meilleurs Citoyens;&la cupidité nationale qui vous aura fait envier à vos voisins le secours de vos Arts, vous en dérobera à vous-même la perfection&le progrès; enfin vous vous priverez de bien plus de connoissances que vous n’en aurez dérobé aux Etrangers. Laissons donc profiter nos ennemis mêmes des foins que nous aurons pris pour enrichir notre Nation, plutôt que d’en perdre les avantages par une mauvaise réticence.
DANS les temps de barbarie&de ténebres, où enveloppés de mysteres, les Arts les plus utiles étoient à peine dans leur enfance; il falloit plusieurs siecles pour parvenir à un procédé, à une découverte, qui, plus d’une fois, se perdit en naissant,&ne profita qu’à un seul homme ou à un très-petit nombre. Le papier dont l’usage est aujourd’hui si général&si commode, étoit connu depuis mille ans dans l’Asie,&depuis deux siecles en Europe, lorsque l’usage s’en répandit. Il n’y a que trop d’obstacles au progrès des Arts de la part de ceux qui les exercent; les Savants ne sauroient assez en applanir le chemin. Tel fut l’objet que l’Académie des Sciences se proposa dès fa premiere institution: elle sentit que tous les pas qu’elle ferait dans cette carriere, serviroient sur-tout à la France; que les lumieres, l’émulation, les secours qu’on en retireroit parmi nous, seroient plus que suffisants pour nous conserver à cet égard un avantage considérable sur nos voisins;&qu’enfin il y avoit tout à gagner dans ce travail, non-seulement pour les hommes en général, à qui nous nous devons sans doute, mais même pour la patrie à qui nous sommes voues par préférence. L’obscurité des Arts est telle encore dans ce siecle de lumiere, que non-seulement le Public, mais les Savants eux-mêmes ignorent souvent en quoi consiste la difficulté de certains procédés, si c’est dans la matiere ou dans la forme que réside le secret de l’Art, si le succès tient à la nature, ou si l’Art peut seul y suppléer. Trois personnes dans le Royaume connoissent le beau rouge du coton, découvert par un célebre Chymiste de l’Académie des Sciences; les autres ne se doutent pas même de la difficulté qu’il y a dans cette partie. On sait que les couleurs de la foie sont toutes ou ternes ou passageres; mais ceux qui ont remarqué cet inconvénient, n’en sachant pas la cause physique, n’ont pas été à portée d’en étudier le remede. Le fer blanc, la dorure, l’émail, le minium, le borax, le camphre,&c, offrent une multitude de choses utiles qui sont encore entre les mains d’un petit nombre de personnes, la plupart chez l’Etranger,&que nous ne pouvons espérer de partager avec eux, à moins de ranimer le goût des Arts en France,&de fixer sur eux les yeux des Savants avec ceux des Artistes. Aussi le Ministere de France, éclairé sur nos véritables intérêts, a de tout temps formé, soutenu&ranimé cette entreprise: on commence à voir le résultat des efforts qu’a fait l’Académie pour arracher le voile qui nous déroboit tant de choses curieuses,&peut-être touchons-nous par son moyen à une révolution dans les Arts, semblable à celle que le dernier siecle vit s’opérer dans les Sciences.
ART
DE FAIRE LE PAPIER Par M. DELALANDE.
Table des matières
1. LA NATURE nous offre une multitude de substances sur lesquelles on peut écrire,&qui ont tenu lieu de papier dans différents temps&chez différents peuples du monde. Nous les voyons employer successivement des feuilles de Palmier, des tablettes de cire, d’yvoire&de plomb, des toiles de lin ou de coton, les intestins ou la peau de différents animaux,& l’écorce intérieure des plantes; mais la perfection de l’art consistoit a trouver une matière très-abondante,&dont la préparation fût très-facile : tel est assurément le papier que l’on emploie aujourd’hui,&dont nous essayons de décrire la fabrication. Pouvoit-on concevoir quelque substance plus commune que les débris de nos vêtements, des linges usés incapables d’ailleurs de servir au moindre usage,&dont la quantité se renouvelle tous les jours? Pouvoit-on imaginer un travail plus simple que quelques heures de trituration par le moyen des moulins? On est surpris, en observant que ce travail est si prompt, que cinq ouvriers dans un moulin pourroient aisément fournir tout le papier nécessaire au travail continu de trois mille copistes.
Du Papier des Romains.
2. LE PAPIER qui a été le plus long-temps employé chez les Romains& les Grecs, étoit formé avec l’écorce d’une plante aquatique d’Egypte. Suivant la description que Pline nous donne de cette plante d’après Théophraste, elle a9ou10coudées de hauteur; sa tige est triangulaire, de grosseur à pouvoir être renfermée dans la main; fa racine est tortueuse; elle se termine par une chevelure ou panache composé de pédicules longs&foibles. Elle a été observée en Egypte par Guilandin, Auteur du seizieme siecle, qui nous a donné un savant Commentaire sur les chapitres de Pline, ou il est parlé du papier: cette plante est aussi décrite dans Prosper Alpin&dans Lobel. Voici les noms qu’elle porte dans les Botanistes modernes que l’on pourroit consulter fi l’on desiroit de plus grands éclaircissements sur cet article:
Papyrus Syriaca et Siciliana. C. Bauhini, in Pinace, 12.
Cyperus Niloticus vel Syriacus maximus Papyraceus: Morissonii historiæ, t. 3.
Cyperus enodis nudusculmis è vaginis brevibus prodeuntibus, spicis tenuioribus. Scheuchgram. 387.
Cyperus omnium maximus Papyrus dictus, (Mont. Gram. 14.) locustis minimis: Mich. Gen. 44. t. 19.
Cyperus culmo triquetro nudo, umbella simplici foliosa, pedunculis simplicissimis distiche spicatis: Royen, Horœ Leidensis50. Linnæi Specierum, pag. 47.
Les Egyptiens la nomment Berd,&ils mangent la partie de cette plante qui est proche des racines.
3. Il croît aussi dans la Sicile une plante nommée Papero, qui ressemble beaucoup au Papyrus d’Egypte; elle est décrite dans les Adversaria de Lobel: Ray&plusieurs autres après lui ont cru que c’étoit la même espece; cependant il ne paroît pas que les Anciens ayent fait aucun usage de celle de Sicile,&M.B. de Jussieu ne croit pas qu’on doive les confondre, sur-tout en lisant dans Strabon que le Papyrus ne croissoit que dans l’Egypte ou dans les Indes. On peut voir à ce sujet ce qu’ont écrit Pline, Liv. 13. ch. 11; Guilandin, dans un Ouvrage imprimé à ce sujet en1576; le P. de Montfaucon dans le sixieme Tome des Mémoires de l’Académie des Inscriptions&Belles-Lettres; les R.P. Bénédictins, dans leur Traité de Diplomatique,&sur-tout M. le Comte de Caylus, dans un Mémoire très-détaillé &très-savant qu’il a donné en1758à l’Académie des Inscriptions. C’est de ce Mémoire que nous allons extraire un abrégé de la maniere dont le papier se préparoit à Rome.
4. L’écorce extérieure de la plante ne servoit point à former le papier; les lames intérieures étoient les plus recherchées; de-là vient qu’on distinguoit, dans le papier de Rome, plusieurs qualités&plusieurs prix.
Le papier de Saïs étoit composé des rognures de rebut que l’on portoit dans cette ville.
Le papier Lénéotique, ainsi nommé d’un lieu voisin, se faisoit avec les lames qui touchent de plus près l’écorce,&se vendoit au poids, n’ayant aucun degré de bonté.
Après ces lames qui suivoient immédiatement l’écorce, on trouvoit la matiere propre du papier, qui s’employoit de la maniere suivante.
5. On assembloit sur une table des lames de toute la longueur qu’on pouvoir conserver,&on les croisoit par d’autres lames transversales, qui s’y colloient par le moyen de l’eau&de la presse: ainsi ce papier étoit tissu de plusieurs lames; il paroît même que du temps de Claude on fit du papier de trois couches.
Pline nous apprend aussi que l’on faisoit sécher au soleil les lames ou feuillets de Papyrus; on les distribuoit ensuite suivant leurs différentes qualités propres à différentes especes de papier; on ne pouvoit gueres séparer dans chaque tige plus de vingt lames.
Le papier des Romains n’avoit jamais plus de13doigts de largeur, encore étoit-ce le plus beau, tel que celui de Fannius. Ce papier, pour être parfait, devoit être mince, compact, blanc&uni; caracteres qui sont presque les mêmes que nous exigeons dans notre papier de chiffons; on lissoit le papier avec une dent ou une coquille; cela l’empêchoit de boire l’encre,&lui donnoit de l’éclat.
6. Le papier des Romains recevoit une colle aussi bien que le nôtre, &cette colle se préparoit avec de la fleur de farine détrempée dans de l’eau bouillante, sur laquelle on jettoit quelques gouttes de vinaigre; ou avec de la mie de pain levé, détrempée dans de l’eau bouillante&passée par l’étamine: ensuite on battoit ce papier avec le marteau; on y passoit une seconde colle; on le remettoit en presse,&on l’étendoit à coups de marteau. Ce récit de Pline est confirmé par Cassiodore, qui parlant des feuilles de Papyrus employées de son temps, dit qu’elles étoient blanches comme la neige,&composées d’un grand nombre de petites pièces sans qu’il y parût aucune jointure, ce qui semble supposer nécessairement l’usage de la colle.
La description précédente de la fabrication du papier en Egypte&à Rome n’est qu’un extrait de ce que Pline en rapporte: L. 13, chap.12. extrait que j’ai cru ne devoir faire que d’après la traduction&les notes savantes que M. le Comte de Caylus a inférées dans son Mémoire.
Au reste le Papyrus d’Egypte étoit connu même du temps d’Homere; mais ce ne fut, suivant le témoignage de Varron, que vers le temps des conquêtes d’Alexandre qu’on commença à le fabriquer, avec les perfections que l’art ajoute toujours à la nature.
Origine du Papier de Coton.
7. ON SE SERVIT jusqu’au dixième siecle environ du papier ainsi fait avec l’écorce de la plante que nous venons de décrire; alors on imagina de le faire avec du coton pile&réduit en bouillie: cette méthode qui devoit être depuis plusieurs siecles employée à la Chine, parut enfin dans l’Empire d’Orient, sans qu’on sache précisément l’Auteur, la date, ni le lieu de cette belle invention.
Dans un Mémoire du R.P.D. Bernard de Montfaucon, qui se trouve au sixieme Volume des Mémoires de l’Académie Royale des Inscriptions &Belles-Lettres, pages605&suiv. il est prouvé que le papier de coton,
, commença à être en usage dans l’Empire d’Orient au neuvième siecle ou environ; voici ses preuves. Il y a plusieurs manuscrits Grecs, tant en parchemin ou velin, qu’en papier de coton, qui portent la date de l’année où ils ont été écrits; mais la plupart sont sans date. Sur les manuscrits datés on juge plus sûrement par la comparaison des écritures de l’âge de ceux qui ne le sont pas. Le plus ancien manuscrit en papier de coton avec la date est celui du Roi, numéroté2889, qui fut écrit en 1050; un autre de la Bibliotheque de l’Empereur qui porte aussi fa date, est de l’année1095. Mais comme les manuscrits sans date sont incomparablement plus nombreux que ceux qui sont datés, le P. de Montfaucon s’est aussi exercé sur ceux-là;&par la comparaison des écritures, il en a découvert quelques-uns du dixième siecle, entre autres un de la Bibliotheque du Roi coté2436. Si l’on faisoit la même recherche dans toutes les Bibliotheques, tant de l’Orient que de l’Occident, on en trouveroit apparemment d’autres, ou du même temps, ou peut-être plus anciens. Cela fait juger que ce papier bombycin ou de coton peut avoir été invente au neuvième siecle, ou pour le plus tard au commencement du dixieme. A la fin du onzième&au commencement du douzieme, l’usage en étoit répandu dans tout l’Empire d’Orient&même dans la Sicile. Roger, Roi de Sicile, dit dans un Diplôme écrit en1145, rapporté par Rocchus Pyrrhus, qu’il avoit renouvellé sur du parchemin une carte qui avoit été écrite sur du papier de coton, in charta cuttunea, l’an1102,&une autre qui étoit datée de l’an1112. Environ le même temps l’Impératrice Irene, femme d’Alexis Comnene, dit dans fa Regle faite pour des Religieuses qu’elle avoit fondées à Constantinople, qu’elle leur laisse trois exemplaires de la Regle, deux en parchemin,&un en papier de coton (Analec. Gr. p.278.) Depuis ce temps-là le papier de coton fut encore plus en usage dans tout l’Empire de Constantinople.
Origine du Papier de chiffons.
8. QUANT à l’origine du papier dont nous nous servons aujourd’hui, (dit le P. de Montfaucon), nous n’en savons rien de bien précis.
Thomas Demster, dans ses Gloses sur les Institutes de Justinien, dit qu’il a été inventé avant l’âge d’Accurse qui vivoit au commencement du troizieme siecle: Bombyceœ. chartœ paulo ante œtatem Accursii excogitatœ sunt. Quoiqu’il parle là du papier bombycin, je crois qu’il comprend aussi sous ce nom le papier de chiffon, qui est assez semblable au papier de coton. Il y a eu des pays où l’on se servoit de l’un&de l’autre, comme la Sicile, l’Etat de Venise,&peut-être d’autres. Plusieurs éditions d’Alde Manuce, faites à Venise, sont sur du papier de coton; le voisinage de la Grece y en aura sans doute porté l’usage: Demster semble donc parier de l’un&de l’autre. Mais nous avons sur le papier de chiffon un passage plus ancien&plus exprès dans Pierre Maurice, dit le vénérable, contemporain de S. Bernard, qui mourut en1153. Les Livres que nous lisons tous les jours, dit-il, dans son Traité contre les Juifssont faits de peau de Bélier ou de Bouc, ou de Veau, ou de plantes orientales, c’est-à-dire, du Papyrus de l’Egypte, ou enfin du chiffon. EX RASURIS VETERUM PANNORUM. Ces derniers mots signifient assurément le papier tel que nous l’employons aujourd’hui: il y en avoit donc déjà des Livres au douzième siecle;&comme on a écrit des actes&des diplomes sur du papier d’Egypte jusqu’au onzieme, il y a apparence que c’est environ ce même siecle que le papier de chiffon a été inventé,&il est à croire que ce papier aura fait tomber le papier d’Egypte en Occident comme celui de coton l’avoit fait tomber en Orient. Pierre le vénérable nous dit qu’il y avoit déjà de son temps des Livres faits avec du papier de chiffons; mais il falloit que ces Livres fussent extrêmement rares, car quelques recherches que j’aie pu faire, tant en Italie qu’en France, je n’ai jamais vu ni Livre ni feuille de papier tel que nous l’employons aujourd’hui, qui ne fût écrit depuis S. Louis, (c’est-à-dire, depuis1270); voilà, conclut le P. de Montfaucon, tout ce que j’ai pu trouver de plus sur touchant un sujet fi intéressant pour les gens de Lettres. Après les recherches d’un fi savant Antiquaire on ne doit pas espérer de trouver une date précise à cette découverte,&nous allons passer à l’état actuel de cet art.
MATIERE DU PAPIER.
9, LE Papier dont on fait usage aujourd’hui dans toute l’Europe, n’est formé que du vieux linge usé qu’on a mis au rebut,&qui ne peut servir à rien. En Auvergne, on donne le nom de pattes à ces matières premières; ailleurs on les appelle chiffons, vieux linges, vieux drapeaux, guenillons; en quelques endroits du Limousin&du Poitou, leur nom est la peille. Les Provinces où sont établies les plus grandes Manufactures de papier trouvent assez de chiffons dans les Provinces voisines,&il en reste encore beaucoup qui se transportent dans l’étranger.
Par exemple, les marchands de Lyon sont rassembler les chiffons dans le Lyonnois, le Dauphiné, la Bresse&sur-tout en Bourgogne pour en fournir les Manufactures d’Auvergne. Les Pattieres, Chiffonnieres ou Drapelieres qui parcourent les villages ramassent une quantité de pattes ou de chiffons, quelquefois dans les ordures des rues, souvent avec quelques aiguilles, qu’elles donnent à des domestiques ou à des pauvres qui ne sauroient que faire de ce chiffon; une aune de dentelle de à3sols, en paye quelquefois une quantité considérable: on y fait plus d’attention dans les villes; il ne manque gueres de s’y trouver des marchands qui rassemblent avec foin les vieux linges, à qui le peuple les vend, qui les mettent en magasin, d’où ces pattes sont transportées en Auvergne sur des mulets. Le triage des blanches&des fines se vend jusqu’à huit livres le quintal. Voyez ci-après art. 145.
10. Les chiffons de Bourgogne sont les plus estimés chez les Fabriquants d’Auvergne, parce que, disent-ils, on a foin en Bourgogne de les lessiver avant que de les vendre,&qu’ils pensent que des chiffons bien lessivés sont du plus beau papier; si c’est-là leur véritable raison, il ne tiendroit qu’à eux de faire lessiver aussi tous les vieux linges qui leur viennent d’ailleurs; le bois n’y est pas rare, puisque la plupart de leurs moulins sont au pied des forêts: cependant ces lessives ne sont usitées nulle part,&bien des personnes croient qu’elles sont totalement inutiles; la meilleure lessive, disent-ils, c’est une forte&longue trituration.
Lessive des chiffons.
11. D’AUTRES, au contraire, qui ont une meilleure idée des effets de la lessive sur le chiffon, voudroient qu’on l’employât d’une maniere plus efficace, c’est-à-dire, qu’on lessivât les chiffons même après qu’ils auroient déjà passé dans le moulin,&qu’ils seroient réduits en une espece de pâte; dans cet état ils seroient en effet plus susceptibles des impressions de la matière saline contenue dans les cendres; on laveroit de même cette pâte après la lessive, en la faisant passer encore par le moulin; c’est alors que le soleil, l’eau&la rosée acheveroient de la blanchir parfaitement,&que de la toile quoique rousse, colorée ou grossiere, deviendroit également propre à faire du papier fin. Quoi qu’il en soit du mérite de cette idée, nous n’avons pas connoissance qu’elle ait été mise en pratique.
On peut rapporter aux effets de la lessive l’expérience qui a été faite avec de la glaise pour dégraisser les chiffons; ayant mêlé de la glaise dans les mortiers, on l’a soumise à l’action des pilons, qui, avec le courant d’eau qu’on y menage toujours, ont donné une pâte parfaitement dégraissée,& qui paroissoit fort blanche; cependant le papier qui en a été formé avoit un œil grisâtre, parce que la matiere métallique&colorante qui se trouve ordinairement dans la glaise s’étoit unie avec le chiffon d’une maniéré fi intime que le lavage n’avoit pu suffire pour l’extirper.
12. La toile la plus blanche&la plus fine est toujours la meilleure, parce que le fil le plus fin est le plus aisé à blanchir; on préfére celle de chanvre&de lin, sans rejetter cependant la toile de coton. La toile neuve ne réussit pas si bien; elle est trop long-temps à s’affiner; les chiffons de laine ou de foie ne s’emploient que dans le papier gris, encore faut-il les mêler avec beaucoup de gros linge.
Le vieux papier pourroit aussi servir au même usage; mais le déchet seroit trop considérable; on aime mieux le réserver pour la fabrique du carton, où étant travaillé moins long-temps&avec moins de force,& avec la même eau, il perd aussi beaucoup moins. D’ailleurs le papier qui a été collé, quoique passé dans l’eau bouillante, donne encore à la pâte une viscosité dont on doit se garantir.
Si les chiffons qui arrivent dans les fabriques se trouvent être mouillés, on les fait sécher dans les étendoirs à papier (dont il fera parlé art. 110) avant que de les donner aux Délisseuses.
Du Délissage, ou du choix des chiffons.
13. LES CHIFFONS étant bien séchés, passent entre les mains des Délisseuses ou Guilleres: ce sont des femmes employées à ratisser&à trier les différentes qualités de chiffons, ce qui s’appelle guiller en Auvergne, &en Angoumois délisser; elles sont rangées dans une grande salle destinée à ce travail,&pleine de ces vieux linges, assises deux à deux sur des bancs. Elles ont de deux en deux une grande caisse partagée en trois cassots, pour y mettre les trois fortes de chiffons qu’elles doivent distinguer, les fins, les moyens,&les grossiers ou bulles. Les fins sont réservés pour le papier de la première qualité, comme les grossiers fervent à faire le papier bulle ou gros venant, qui est la derniere forte de papier blanc qui se fabrique dans nos Manufactures. Enfin le dernier rebut se nomme le trasse.
Chacune de ces Délisseuses a un carton enveloppé d’une grosse toile, qui est pendu à là ceinture&appuyé sur ses genoux, sur lequel, avec un long couteau bien aiguisé, elle défait les coupures lorsqu’il y en a,&ratisse toutes les ordures peut ce qui peut s’employer après avoir été bien secoué, se distribue dans les trois cassots, suivant le degré de finesse;&la Délisseuse jette le reste à ses pieds.
Ceux qui veulent mettre encore plus de foin dans le délissage, sont jusqu’à six cases, pour six fortes de chiffons, le superfin, le fin, les coutures de fin, le moyen, les coutures de moyen,&le bulle, sans compter les parties extrêmement grosses qu’on rejette totalement.
Ce reste qui ne s’employe point à la fabrication du papier, se nomme en Auvergne boulongeon; ce sont de mauvaises coutures ou du frizon, des raclures, des pattes rousses très-grossieres, des morceaux de vieilles serpillieres, de guêtres, de torchons ou de cordats (c’est la grosse toile d’emballage), des morceaux de laine ou de foie; tous ces rebuts forment la derniere forte de chiffon, qui ne doit s’employer qu’à faire les maculatures &les papiers gris dont on enveloppe les rames de papier blanc, les pains de sucre, ou autres choses semblables.
Lorsqu’on veut faire du papier gris ou bleu plus mince&plus délié, tel que celui qui forme l’étresse des cartes à jouer, celui qui enveloppe les dentelles,&c. on n’y emploie que des toiles grossieres, sans aucun mêlange de drap ni de frizon.
En Normandie, les chiffons se distinguent feulement en trois sortes, qu’on appellent le fin, le triage, le gros,&qui fervent également aux trois sortes de papier dont nous avons parlé.
Au reste, l’emploi des Délisseuses exigeant de l’attention, du discernement&de l’exactitude, on a foin de n’y placer que des personnes d’un âge mûr; on ne sauroit le confier à des enfants.
La Planche I, représente des Délisseuses assises devant leurs caisses, LM, MN, NO divisées chacune en trois cassots1, 2, 3; leur carton est marqué du chiffre4; le couteau dont elles se fervent est représenté sur la droite en C.
14. Quoiqu’on ait représenté3cassots dans chaque caisse, il y a des Manufactures où l’on n’en employé que deux, d’autres où l’on va jusqu’à quatre; on trouve en effet des Fabriquants qui prétendent que les précautions dans le délissage ne sont pas d’une grande importance, d’autres qui sont persuadés que le travail des Délisseuses n’est jamais assez exact, qu’il faudroit séparer les ourlets&les coutures, avoir égard à la grosseur de la toile, séparer celle qui est faite d’étoupe de celle qui a été faite de brin, la toile de chanvre d’avec la toile de lin, avoir enfin attention au degré d’usure de la toile; en effet, fi l’on mêle ensemble du chiffon presque neuf avec du chiffon très-usé, l’un ne fera pas encore réduit en pâte, que l’autre fera déjà atténué au point d’être emporté par l’eau,&de passer au travers du crin; de-là un déchet considérable dans l’ouvrage, une perte réelle pour le Fabriquant,&même pour la beauté du papier; car les particules déjà emportées par le courant de l’eau sont peut-être celles qui devoient donner au papier le velouté&la douceur qui lui manquent souvent.