Kitabı oxu: «L'homme sauvage»
Johann Gottlob Benjamin Pfeil
L'homme sauvage

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066081102
Table des matières
L 'HOMME SAUVAGE .
INTRODUCTION.
CHAPITRE I er .
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
CHAPITRE XXI.
CHAPITRE XXII.
CHAPITRE XXIII.
CHAPITRE XXIV.
CHAPITRE XXV.
CHAPITRE XXVI.
CHAPITRE XXVII.
CHAPITRE XXVIII.
CHAPITRE XXIX.
CHAPITRE XXX.
CHAPITRE XXXI.
CHAPITRE XXXII.
CHAPITRE XXXIII.
CHAPITRE XXXIV.
CHAPITRE XXXV.
CHAPITRE XXXVI.
CHAPITRE XXXVII.
LES AMOURS DE CHERALE .
CHANT PREMIER. Ma Conversion.
CHANT II. La Méditation.
CHANT III. Le Présent.
CHANT IV. La Promenade.
CHANT V. Le Songe.
CHANT VI. Le Plaisir.

L'HOMME
SAUVAGE.
Table des matières
INTRODUCTION.
Table des matières
Le chevalier Baltimore fut envoyé en Amérique en 1672 par la cour d'Angleterre. Il joignoit la sagesse & la modération à l'esprit de gouvernement, & une prudence consommée à tout le feu de la valeur. On le vit toujours aussi fidele aux leçons de l'expérience qu'aux inspirations de son propre génie. Il ne donna rien au hasard, dans une place où il pouvoit tout oser.
Ce fut avec la joie la plus vive qu'il reçut le poste honorable que lui confioit sa patrie. Avide, dès l'enfance, des relations du Nouveau-Monde, il avoit mis dans tous les tems son étude & son plaisir à rechercher les traits primitifs de la nature humaine, si défigurée par toutes nos institutions. Il vouloit connoître l'homme tel qu'il est sous l'empire de la nature, & savoir s'il est né bon, ou s'il porte originairement dans le cœur ce germe de cruauté qui se développe quelquefois d'une maniere si terrible pour l'intérêt de ses moindres passions.
Le chevalier avoit consulté avec soin les livres des voyageurs; il avoit suivi les raisonnemens des philosophes; il avoit tout entendu, pour se former une juste idée du caractere de ces peuples nouveaux; & par ce moyen il avoit cru pouvoir démêler ce qui appartient à la nature, d'avec ce qui est le fruit de l'éducation & de l'usage.
Mais après avoir beaucoup lu, que trouva-t-il? Des récits qui se contredisoient, des jugemens opposés & quelques faits particuliers donnés pour des coutumes générales. Il vit que l'habit de missionnaire ou de commerçant avoit dicté leurs opinions diverses, & que l'amour du merveilleux avoit été le foible des voyageurs les plus intrépides.
On vantoit le bon-sens naturel des Indiens; & comment le concilier avec l'extravagance de leur culte? On exaltoit leur courage; mais à chaque pas la plus misérable superstition sembloit le démentir.
Le chevalier parvint peu à peu à dédaigner les sources où il cherchoit à puiser ces connoissances difficiles; il ne courut plus avec empressement au-devant du premier voyageur qui débarquoit; il ne crut que ses propres réflexions & son cœur: mais son cœur devint pour lui un interprete infidele.
En se mettant à la place d'un homme qui vit sous les loix simples de la nature, en suivant ses mouvemens & la progression de ses idées, en analysant ses sensations, en composant les loix ou les opinions qu'il peut se forger, il ne fit, comme bien d'autres, qu'embrasser ce qui plaisoit à son imagination.
Il avoit écouté la voix de son cœur qui étoit généreux, & son cœur lui avoit assuré que l'homme est né bon: ainsi il avoit jeté le caractere de tous les hommes dans un même moule; & après leur avoir prêté toutes les idées de sa raison exercée, il s'étoit applaudi de l'heureux plan de son admirable systême.
Un voyage qu'il fit en Amérique lui donna cependant lieu de le soumettre à un nouvel examen. Ce fut là qu'il fit la connoissance de Williams, Indien, qui avoit vécu long-tems dans un état absolument sauvage. Williams étoit auparavant connu sous le nom de Zidzem. Zidzem, par une suite de son étonnante destinée, avoit été conduit à Londres, ramené en Amérique, & après plusieurs aventures singulieres, s'étoit établi dans le comté de Kilkenny au midi de l'Irlande, où il vivoit en sage, d'un bien acquis par une honnête industrie.
Ce fut une rencontre bien précieuse au chevalier Baltimore qui, allant visiter ses terres en Irlande, retrouva cet Indien & se l'attacha par les avances de la plus tendre amitié.
Elle ne tarda pas à devenir mutuelle: alors le chevalier se flatta de pouvoir apprendre avec certitude quels étoient les mouvemens naturels & les passions primitives du cœur de l'homme, jusqu'ici l'énigme la plus inexplicable qui soit dans la nature.
Williams possédoit une conception vive & facile. Ses voyages l'avoient formé dans plusieurs connoissances, & son goût pour la lecture avoit enrichi son esprit de mille traits instructifs. Les bons écrivains, tant anciens que modernes, ne lui étoient pas inconnus. Lorsque leur amitié fut parfaitement cimentée, le chevalier exigea de son ami qu'il mît par écrit tout ce qu'il avoit éprouvé depuis sa plus tendre enfance jusqu'au moment où il s'étoit trouvé parmi des peuples policés. Il voulut encore qu'il décrivît & ses premiers penchans, & ses premiers desirs, & le fil de ses idées; qu'il rapportât dans le plus grand détail ce qui l'avoit affecté le plus vivement, & de quelle maniere sur-tout il l'avoit été.
Son ami se refusa plus d'une fois à cette demande, parce qu'il sentoit toutes les difficultés de l'exécution. Comment en effet se rappeller des sensations primitives, effacées & détruites par tant d'autres? Comment retrouver la chaîne de ses propres idées & le nœud invisible qui a servi à les joindre? La mémoire ne suffit pas pour cette grande opération.
Cependant, après avoir réfléchi très-long-tems, être descendu en lui-même, être revenu sur ses premieres années, il se rappella un certain nombre de faits, dont rien n'avoit pu effacer l'impression; & cédant aux ardentes prieres de l'amitié & de la philosophie, il envoya l'histoire suivante au chevalier Baltimore. Celui-ci, dans le premier transport de sa joie, en fit part à un de ses amis, aussi curieux que lui sur cette intéressante matiere. Cet ami a commis une petite infidélité en faveur d'un de mes parens, & je publie l'histoire pour expier sa faute.
Que celui qui voudroit proscrire ce tableau de la nature humaine, réfléchisse avant tout & craigne de se tromper. Qui osera affirmer que la nature seule est une mauvaise législatrice? Qui osera condamner les actions & les pensées d'un sauvage, lorsque, retenu dans une ignorance invincible, il suit ce que l'instinct & le sentiment lui prescrivent? Sera-ce l'homme civilisé, l'habitant des villes, chez qui tous ces traits primitifs sont altérés? Ah! respectons plutôt cet instinct sacré, donné par l'Auteur de tous les êtres, & souvenons-nous que plus l'homme cherche à l'obscurcir, à l'étouffer, plus il s'éloigne de la félicité.

CHAPITRE Ier.
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(Williams parle à son ami jusqu'à la fin de l'ouvrage.)
Qu'exigez-vous de moi, cher chevalier, lorsque vous voulez que je vous décrive le véritable état de mon ame dans ces tems où la nature seule m'inspiroit, où heureux dans la solitude des montagnes de Xarico, je vivois avec la tendre Zaka, criminelle & innocente à la fois? Vous oubliez que vous allez rouvrir des plaies qui saignent encore; vous oubliez que pour vous obéir il me faut éprouver la plus vive des douleurs. Mes larmes arrosent le papier.... Ah, Zaka, malheureuse Zaka! la religion condamne les pleurs que m'arrache ton souvenir: je le sais aujourd'hui; mais la nature, mais mon cœur ne peuvent les retenir.
Ferai-je un fidele portrait de moi-même? Me peindrai-je avec un cœur dépravé? moi qui dès le premier instant où j'ai senti mon existence, ai chéri la vertu, avant même que ma bouche eût appris à prononcer son nom.
Cependant l'infortuné Zidzem a été déclaré publiquement coupable, lui qui se flattoit d'être innocent! Que ce souvenir m'est cruel! On est donc coupable sans le savoir. Eh, pouvois-je deviner les loix établies pour la tranquillité ou la félicité d'un grand peuple, tandis que j'étois seul dans un désert?
Voici mon histoire: elle justifiera peut-être, mais elle servira très-peu à éclaircir vos doutes. Vous voulez approfondir de grandes questions, dont la solution passe, je crois, notre portée. La raison de l'homme, abandonnée à elle-même, peut-elle s'élever à la connoissance d'un Créateur? Peut-elle éclairer par degrés notre foible entendement? Est-il possible enfin à l'homme de connoître le véritable rapport de ses devoirs? Oh! ne desirez-vous rien de trop, cher chevalier? Vous-même jugez-vous.
Tous les hommes auroient-ils agi comme moi, s'ils se fussent trouvés dans ma situation? & d'après ce que l'un a fait, peut-on décider de ce que l'autre auroit pu faire? Sans doute nous avons besoin d'une main céleste qui nous conduise dans une route aussi incertaine; mais est-il impossible à l'homme de réfléchir sur lui-même, d'écouter la voix secrete de son cœur, & de remonter ainsi aux principes de cette loi sublime & invariable, qui dirige tous les êtres? Aura-t-il absolument besoin d'un secours étranger pour sentir l'existence d'un premier Être? La vertu est-elle incompatible avec l'ignorance? Le cœur n'a-t-il pas ses lumieres, & plus pures que celles de l'esprit? Hélas! avant que l'Eternel eût daigné faire descendre sur la terre ces vérités lumineuses & consolantes, la raison n'avoit-elle pas su les entrevoir? Ne portons-nous pas le germe d'un sentiment actif, qui ne demande que la moindre étincelle pour croître & se développer?
Je vous envoie mon histoire, parce que vous êtes mon ami, & que j'aime à vous avoir pour témoin de toutes mes pensées. Mais dérobez-les, je vous prie, aux yeux de ces hommes qui veulent exercer un despotisme sur les esprits, & qui font un crime de ne point adorer leurs prétendus oracles. Nourris dans les disputes de l'école, accoutumés à recevoir les idées anciennes, ils prononcent hardiment sur l'homme qu'ils ne connoissent pas, & lancent ensuite leur foudre sur le fantôme qu'ils ont imaginé. Evitez ces docteurs vains, leur orgueil & leur intolérance. Ils voudront vous persuader que Zidzem, qui va vous crayonner la sensibilité de son cœur, est un libertin, un insensé, peut-être un impie qui, sous un air de simplicité, cache le coupable dessein de renverser leur systême. Ils se vengeroient à juste titre: le bon Zidzem a quelquefois été curieux de s'enfoncer dans le dédale obscur de leur philosophie scholastique, & il s'y est égaré avec eux; mais du moins il a ri, en sortant de leur pompeuse école, tel qu'un homme sage, en s'éveillant, se moque du songe ridicule qui a fatigué ses sens.
Pourquoi aussi n'a-t-il pas adopté leurs chimeres? Pourquoi n'a-t-il pas reconnu cette perversité originelle qui, selon eux, est notre partage? Pourquoi a-t-il cru qu'on pouvoit lire la grandeur & la magnificence du Créateur dans la voûte du firmament comme dans un livre? Pourquoi a-t-il pensé que le Juge incorruptible, qu'on ne trompe point, réside en nous-mêmes? Pourquoi a-t-il découvert que toutes les fables dont la terre est remplie ne sont que des emblêmes d'une idée primitive & qui appartient à tout homme qui, au lieu de disputer, ne veut que sentir? Faut-il des argumens pour adorer? Faut-il compulser des livres pour apprendre à être juste & bon? N'est-on généreux, compatissant, qu'à la suite de longues études? L'innocence ne suffit-elle pas, & n'appartient-elle point au premier mouvement de l'ame? Je ne suis ni philosophe, ni savant; je n'ai point, comme eux, l'ambition d'élever un systême sur un échafaudage de mots. Je ne veux être ici que l'historien de mes sensations, & des idées qu'elles m'ont fait naître.
CHAPITRE II.
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Je suis né parmi les Chébutois, peuple du sud de l'Amérique, peuple long-tems illustre & vainqueur. Pardonnez si je me fais gloire de ma patrie, & si je laisse entrevoir quelqu'orgueil au nom de ma nation.
Avant que l'avarice & la cruauté, sous les vêtemens d'une religion sainte, eussent trouvé le chemin de l'Amérique, pour effrayer un nouveau monde de l'assemblage horrible de tous les crimes, les Chébutois étoient un peuple aussi renommé dans l'Amérique, que les François le sont aujourd'hui au milieu de l'Europe. Ils ont donné des habitans, des rois & des loix au Pérou.
Lorsque j'ai commencé à lire les auteurs Européens, j'ai cherché avidement ce qu'ils avoient dit du bon incas Cabot, qui avoit régné sur tant de millions d'hommes, & qui, malgré l'étendue de son empire, avoit su les rendre tous heureux; ce qu'ils avoient pensé du sage Zulma, du victorieux Ozimo qui triomphoit pour pardonner, & de vingt autres monarques distingués par des vertus héroïques & particulieres. Quels furent mon étonnement & ma douleur, de feuilleter vainement une prétendue histoire universelle, & de ne pas trouver leurs noms, pas même celui de ma patrie! Mais à la place de ces noms sacrés, je lus l'énumération de toutes les folies d'un certain Jaques, les attentats multipliés d'un Henri qui faisoit couper la tête à ses femmes l'une après l'autre, pour en épouser une nouvelle en sûreté de conscience, & combien de maîtresses avoit entretenu un roi voluptueux, nommé Charles.
Quoi, dis-je en soupirant, la vertu, la sagesse, la valeur de Cabot, de Zulma, d'Ozimo, sont restées inconnues, & la sottise, les crimes de ces indignes souverains sont éternisés! La pensée que, dans quelques siecles, ces livres périroient sans doute avec la mémoire de leurs héros, fut la seule chose qui servit à me consoler.
Lors donc que les Espagnols, guidés par la soif de l'or & du sang, la foi & la rage dans le cœur, la flamme & la croix à la main, aborderent les malheureuses contrées de l'Amérique, les Chébutois n'inspirerent pas plus de pitié que les autres peuples. Ces Européens altérés d'or attaquerent des nations qui ne les avoient point offensés, attenterent à leurs biens, à leur liberté, à leur vie, & prêcherent ensuite une religion qu'ils avoient rendue aussi détestable qu'eux. Les tourmens étoient les interpretes de ces barbares, un bûcher enflammé leur réponse, & la cupidité l'origine de leur zele affreux. Ils annonçoient un Dieu pere de tous les humains, & ils massacroient des créatures humaines qui ne pouvoient sûrement reconnoître en eux des hommes. Je ne m'étendrai point sur cette plaie cruelle faite à la religion & à l'humanité; d'ailleurs ces horreurs sont assez connues, & les Européens doivent à jamais rougir de ne pouvoir les effacer de leur histoire.
Un petit nombre de Chébutois se sauverent dans les montagnes de Xarico, pour se dérober à un esclavage plus cruel pour eux que la mort. Une autre partie poussa jusqu'aux frontieres du Pérou; là, l'imagination encore troublée des vastes scenes de carnage, ils croyoient toujours rencontrer leurs farouches assassins. Les tristes restes de plusieurs nations Américaines s'unirent & formerent un nouveau peuple. Elles fonderent leur habitation au milieu de petites plaines situées entre des rochers & défendues par des bois inaccessibles. Elles s'estimoient heureuses après avoir tout perdu; elles étoient libres.
Le gouvernement fut confié à un capitaine nommé Xalisem: son pouvoir se bornoit à protéger la nation. Il dut cette place à sa valeur héroïque, & non aux droits de la naissance. Les loix furent aussi simples que l'esprit de ces peuples, & elles en étoient plus respectées: elles tendoient à unir & non à diviser les cœurs, à concentrer l'intérêt particulier dans l'intérêt général; elles n'attribuoient pas quelques privileges à quelques individus pour soumettre le gros de la nation; elles ne faisoient pas quelques heureux aux dépens de la multitude.
Unis par le malheur, les citoyens plus égaux s'aimerent davantage. Cependant il y avoit parmi eux presqu'autant de cultes différens que de chefs de famille; mais ils ne se tourmenterent pas pour des cérémonies, parce qu'ils étoient religieux, & non vains & intéressés. Nul d'entr'eux, affectant un droit sur la pensée, n'apprenoit à haïr son voisin à cause de sa secte. La sûreté de l'état, telle étoit la loi universellement reconnue: alors les infracteurs étoient sévérement punis, fussent-ils descendans d'Ozimo, fussent-ils les enfans du soleil.
J'ai remarqué avec étonnement que dans plusieurs gouvernemens la justice détournoit son glaive devant quelques hommes puissans: ce qui les autorisoit à trahir les intérêts de la patrie, ou à porter leurs mains avides sur les revenus de l'état. Un pareil crime étoit inconnu chez les Chébutois: jamais on n'entendit parler de guerres civiles ni religieuses, & je n'ai pu me familiariser avec l'histoire des Européens, quand j'ai vu qu'on n'avoit jamais disputé si l'on devoit adorer Dieu, mais qu'on avoit versé des torrens de sang pour savoir comment il faut l'adorer. Ainsi, c'est plutôt l'extérieur du culte que le culte même, qui a servi de prétexte à l'embrasement des états; ou plutôt l'homme a défendu la cause de son opinion, & non celle de la Divinité. Mais a-t-elle besoin qu'on défende son culte à main armée? Dieu ne refuse point les rayons de son soleil à l'impie adorateur des idoles: laissons à sa suprême grandeur le soin de venger ses offenses.
Les Chébutois (car ce peuple composé de vingt peuples divers, avoient retenu le nom qui imprimoit le plus de respect) devoient être nécessairement les irréconciliables ennemis des cruels Espagnols: la vengeance étoit leur premier devoir, j'ai presque dit leur vertu. Si un Espagnol tomboit entre leurs mains, ils lui faisoient souffrir les mêmes tourmens qu'ils avoient endurés: c'est ainsi qu'ils satisfaisoient à la mémoire de leurs braves ancêtres, lâchement égorgés.
Les Européens accusent encore aujourd'hui les Chébutois d'avoir été la nation la plus sanguinaire. Non, mon ami, elle fut la plus juste. Autrefois simple & tranquille dans ses mœurs, contente des présens de la nature, elle vivoit sans soupçonner la vengeance & la fureur; mais à la vue de monstres nourris au carnage, à l'aspect de leurs tyrans ensanglantés, les Chébutois imiterent leur cruauté, & bientôt les surpasserent. Ils se familiariserent avec les arts horribles qui portent la destruction. On ne les traita plus de stupides dès qu'on les vit redoutables; toutes les passions violentes échauffoient leur courage.
On vit la liberté refleurir sur des rochers, après des fleuves de sang; mais on ne la crut pas trop chérement achetée. Les Chébutois braverent leurs ennemis jusques sous le cacique Azeb, mon pere. Il étoit brave, il avoit des vertus; mais, le dirai-je! il étoit plus philosophe que politique & guerrier. L'avarice, la superstition & la tyrannie conjurerent ensemble pour effacer de dessus la terre un peuple innocent & libre. Les Espagnols ne pouvoient souffrir une colonie d'Indiens voisins de leurs villes; mais comment franchir les hautes montagnes de Xarico? comment asservir des hommes qui frémissoient au seul nom d'esclavage? Ils espérerent obtenir de la ruse ce qu'ils n'osoient attendre de la valeur. L'inimitié entre les deux nations paroissoit affoiblie par le tems; quelques petites alliances étoient même formées par le relâchement de la discipline. Ils parurent plus modérés; ils nous porterent des paroles de paix. Le commerce s'introduisit entre les deux peuples: cette correspondance utile consacra leurs liaisons.
Déjà quelques missionnaires s'étoient glissés chez les Chébutois: leur extérieur composé, leur langage doux, leur zele désintéressé ou qui paroissoit l'être, ne laisserent point soupçonner des espions secrets parmi un peuple qui savoit combattre, vaincre & punir, mais qui ignoroit les pieges de la trahison.
CHAPITRE III.
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Mon pere, trompé par la douceur apparente de leur caractere, reçut ces missionnaires avec bonté. Dans sa jeunesse il avoit fréquenté quelques Européens; de sorte qu'il possédoit plusieurs connoissances étrangeres à ses compatriotes. Amoureux des arts, il accueillit des hommes qui les cultivoient. Il avoit de la sagesse, de la grandeur d'ame, de l'humanité; mais il ne prévoyoit pas assez les dangers. Trop peu défiant pour la place qu'il occupoit, il permit aux missionnaires de prêcher librement leur religion; ne croyant pas qu'elle pût influer sur la forme du gouvernement, & que des hommes isolés & sans armes pussent jamais être dangereux à un peuple de guerriers. Cette religion étoit nouvelle, imposante par ses cérémonies, annoncée par des hommes intelligens; elle attira la foule, fit des progrès étonnans & rapides, plut par des dehors éclatans; & telle fut la premiere semence des troubles qui amenerent la ruine de ce peuple aveuglé.
Vous savez que les Américains ne sont pas tous de la même couleur: on y voit des femmes qui, en blancheur & en beauté, ne le cedent en rien aux plus belles Européennes. Ma mere Alguézire eut la gloire d'être la plus aimable d'entr'elles. Unie à Azeb par les liens les plus doux, elle étoit alors dans tout l'éclat de la plus florissante jeunesse. Moi & une fille nommée Zaka étions les seuls fruits de leurs amours.
Alguézire eut le malheur de plaire à l'un des missionnaires, qui avoit un libre accès dans la demeure de mon pere. Il s'insinua près d'elle sous le masque de la probité; mais il ne tarda pas à trahir son coupable dessein. Alguézire étoit une sauvage, elle fut fidelle à son époux.
Le missionnaire, trompé dans ses desirs, après plusieurs tentatives, eut recours à la force. Elle rendit ses efforts vains, & se plaignit à mon pere. Azeb, armé du glaive de la justice, mais sans haine & sans colere, crut pouvoir punir le perfide qui avoit attenté à l'honneur d'une femme que son rang & sa vertu auroient dû faire respecter; & selon la religion qu'il prêchoit, le séducteur audacieux n'en étoit que plus coupable. Les loix qui prononçoient la peine de mort contre la violence, furent exécutées.
Le châtiment de ce missionnaire eut des suites horribles: ses compagnons le blâmoient publiquement, mais en particulier lui donnoient le nom de martyr. Les Chébutois baptisés, excités à la révolte par leurs sourdes manœuvres, s'emporterent injurieusement contre mon pere; ils crurent la religion outragée dans la personne du coupable justement puni. Animés à la vengeance par l'organe de leurs prêtres, ils firent une alliance secrete avec les Espagnols, & les conduisirent par des passages inconnus dans le centre des montagnes de Xarico.
Une guerre civile alloit embraser l'état, & c'étoit la religion qui devoit aiguiser le fer. Mon pere vit qu'il seroit trop foible contre la plus grande partie de ses sujets révoltés: il aima mieux céder pour épargner le sang, & ce fut de cette maniere qu'il désarma ses sujets, se flattant de les convaincre bientôt de leur profonde erreur.
Il accepta donc le traité que les Espagnols lui offrirent, parce qu'il avoit espéré que ses sujets ouvriroient les yeux & redeviendroient fideles à leur premier serment, gage de leur liberté, de leur bonheur. Malheureux Azeb! plus malheureux citoyens! Tous les yeux se fermerent sur les dangers & sur les désastres qui préparoient la ruine de la patrie.
Tandis que les jeunes Chébutois, le front ceint de fleurs, célébroient au milieu des festins cette nouvelle alliance, ils furent trahis par leurs compatriotes superstitieux. Au signal qu'ils donnerent, les Espagnols commencerent le carnage. Surpris, enveloppé de toute part, ce peuple ne put se défendre, & le fer dans la main de la férocité choisit à son gré ses victimes.
Azeb qui avoit un secret pressentiment de cette trahison, s'échappa du carnage où ses sujets innocens étoient plongés. Au milieu de tant d'horreurs, il eut la joie de voir son fils & sa fille sauvés par les soins d'un serviteur fidele: mais parmi la foule des assassins il perdit la belle Alguézire. O douleur! il vit la main qui perça son cœur, il entendit les derniers mots de sa bouche expirante, & son bras fut impuissant à la venger.
Quelques sujets rassemblés autour de sa personne protégerent sa vie & favoriserent son évasion. Obligé de céder à leurs pleurs, il nous prit entre ses bras; & après avoir marché long-tems, accompagné d'un seul domestique, il se cacha dans des antres secrets à lui seul connus.
Du fond de cet asyle on distinguoit la flamme des bûchers qui consumoient nos malheureux concitoyens, & l'écho nous reportoit sur ces rochers déserts leurs cris lamentables. La fumée qui sortoit des cabanes embrasées, s'élevoit en noirs tourbillons, obscurcissoit le ciel, étendoit sa vapeur jusques sur nous & se mêloit à l'air que nous respirions.
Ceux des nôtres qu'on voulut forcer à embrasser une religion qu'on leur avoit trop appris à détester, aimerent mieux expirer dans les flammes. On les vit danser autour du bûcher, puis embrasser le bois qui alloit les réduire en cendres. Aussi courageux que les Espagnols étoient lâches, ils chantoient au milieu des tourmens les louanges de Xuixoto, croyant mourir pour sa gloire; & dans cette idée ils expiroient avec une sorte de joie.
Les Espagnols ne cesserent d'égorger que lorsque les victimes leur manquerent. Alors ils leverent leurs mains sanglantes vers le ciel, comme pour lui offrir le sacrifice de plusieurs milliers d'hommes. Ils se livrerent à une joie effrénée, & s'applaudirent, dans le sein de la débauche, de leurs crimes nombreux.
Ils instituerent une fête solemnelle, où ils célébrerent la mémoire de l'adultere, comme celle d'un saint qui devint leur digne patron. Mais, ô châtiment de la justice divine! les chrétiens Chébutois qui avoient trahi leurs concitoyens, furent trahis à leur tour, & reçurent le prix de leur perfidie. Esclaves & chargés de chaînes, condamnés aux plus vils travaux par ces mêmes Espagnols, justes une fois, leurs remords tardifs vengerent du moins la patrie & mon pere.

CHAPITRE IV.
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Dans un vallon ceint de hautes montagnes & presqu'inaccessible, nous demeurâmes cachés pendant quelques jours. N'osant sortir de dessous la voûte d'un rocher, Azeb choisit une nuit des plus sombres, & nous conduisit par des routes secretes vers un désert que lui seul connoissoit. On avoit mis sa tête à prix. Que de fatigues essuya ce bon pere veillant sur tous nos besoins pendant un voyage aussi pénible! Que de fois il trembla pour nos misérables jours! Non, ce n'étoit point le pouvoir qu'il regrettoit, c'étoit notre mere infortunée, dont l'image le suivoit sans cesse. Je l'ai vu plusieurs fois, en prononçant son nom, verser des larmes, nous approcher de son sein, nous en éloigner, comme s'il eût craint de nous faire partager ses douleurs.
Notre débile enfance eut besoin de toute son active tendresse pour ne pas succomber en route; mais il avoit tout prévu, & il sut domter toutes les traverses. Accompagné du seul Caboul, son fidele compagnon, il arriva dans l'asyle impénétrable qu'il avoit choisi pour y terminer ses jours. Figurez-vous des rochers escarpés qui environnent une plaine assez agréable, comme si la nature eût voulu la dérober à tous les yeux: d'un côté les montagnes de Xarico, de l'autre des bois inaccessibles; c'est là que, dans une caverne spacieuse, mon pere avoit déposé ses trésors à couvert des Espagnols & de leurs recherches avaricieuses. Là, nous nous trouvâmes en sûreté & comme dans une citadelle où la nature prenoit soin en même tems de nous nourrir & de nous protéger.
Je tiens tous ces détails de la bouche de mon pere, qui me les a confirmés dans plusieurs récits. Je n'avois alors que trois ans, & Zaka en avoit deux. C'est un âge où par sa foiblesse l'homme paroît le plus infortuné des êtres, & où j'ai été le plus heureux parce que j'étois insensible aux malheurs qui m'environnoient.
Dans les premiers tems nous demeurions toujours dans une caverne obscure, & je ne savois pas alors que c'étoit pour conserver une vie pour laquelle j'avois une indifférence absolue. Mes yeux s'accoutumerent aux ténebres & ne m'empêcherent plus de distinguer les objets. Aujourd'hui je jouis encore du privilege de voir distinctement dans l'ombre la plus épaisse.
Mon pere, Caboul, Zaka, & moi, tel fut le petit nombre des infortunés échappés à la fureur des Espagnols. Jamais mon pere ne se hasardoit à monter au sommet des rochers, dans la crainte d'être découvert. Nos tyrans avoient étendu leurs habitations dans les plaines qui bordoient ces rochers: dans la suite nous nous promenions seulement sur un petit côteau orné de gazon, où nous respirions le frais. Que d'inquiétudes nous causâmes à la tendre sollicitude d'Azeb! Il étoit obligé d'interrompre nos jeux innocens; il nous interdisoit jusqu'aux cris de la joie; nous ne pouvions soupçonner pourquoi il refrénoit nos transports, pourquoi il nous empêchoit de sortir de l'espace circonscrit. Notre raison commençante accusoit sa sévérité, qui n'étoit que le fruit de sa vigilante tendresse.
Notre petite plaine étoit assez fertile pour nous procurer une nourriture suffisante & convenable: la Providence a soin de l'homme en quelque lieu qu'il se trouve, pourvu que son travail interroge sa libéralité. Cher chevalier, arrêtez-vous un instant; contemplez un spectacle qui intéressera votre cœur sensible; voyez un cacique qui s'asseyoit sur un trône d'or & possédoit autant de trésors qu'en peut desirer l'ambition des monarques de l'Europe; voyez-le cultiver la terre de cette même main qui portoit le sceptre. Il ne le regrette pas; il est à lui-même, & il se trouve payé de toutes ses peines, lorsqu'un de ses enfans lui sourit. Les désastres de sa nation, voilà ce qui le touche encore: il a fait sans peine le sacrifice de l'autorité; mais il ne s'accoutume pas aux images effrayantes de la patrie exterminée. Il m'a dit souvent qu'il se trouvoit plus heureux dans cette solitude, n'ayant à lutter que contre les besoins de la vie, que lorsqu'au milieu des hommages qui environnent la royauté, il avoit les inquiétudes du commandement & les soucis renaissans d'une prévoyance journaliere.
Pere tendre, il apprêtoit de ses mains l'aliment qui soutenoit notre vie défaillante; chef adoré, il possédoit un ami dans un de ses anciens serviteurs; & peut-être il rendoit graces au ciel de son infortune, puisqu'il avoit rencontré un cœur, lorsqu'il n'avoit plus de diadême.
Une herbe de bon goût, le fruit du cacoyer, des racines succulentes, quelquefois du gibier, voilà ce qui composoit les mets de notre table. Je ne détaillerai point ici les prodiges d'industrie que le soin de notre conservation sut dicter à mon pere. Caboul lui disputoit la gloire du travail, & mon pere le récompensoit de son zele en s'avouant vaincu. Nous nous étions accoutumés à le regarder aussi comme un pere; & dans les premieres années de notre vie, nous ne mettions aucune différence entre lui & l'auteur de nos jours. A leur rencontre nous nous précipitions également entre leurs bras, & les caresses de l'un & de l'autre nous sembloient tout aussi vives. Contens de notre sort, nous ne formions aucun desir, & nous croissions en âge, sans nous appercevoir que nous avancions dans le chemin de la vie, & que des clartés fatales alloient bientôt rompre le charme & l'insouciance du jeune âge.
Quant au systême de notre éducation, Azeb l'avoit dressé sur le plan le plus sûr pour notre félicité. Il avoit résolu de nous abandonner aux leçons de la bonne & simple nature, persuadé que tout ce qu'elle fait est bien fait, & que ce n'est qu'en la contredisant que nous nous sommes ouvert la source de tant de maux. Sa voix sacrée lui paroissoit préférable à toute autre, parce qu'elle est plus sûre & que l'ignorance vaut mieux que l'erreur.
Azeb avoit connu les loix, les coutumes & le culte de divers peuples. Il avoit réfléchi sur les contrariétés qui obscurcissent l'esprit de l'homme & lui font bâtir des loix chimériques à la place de ces loix simples qui n'égarent jamais un cœur droit & sincere. Il vouloit éloigner de nous ces opinions incertaines qui nous tourmentent, parce que nous sentons confusément que leur base nous échappe, & il crut avancer notre raison en nous dégageant de cette foule de mots, source de nos disputes & de nos haines.
D'ailleurs il pensoit que comme nos jours devoient s'écouler, dans ce lieu désert, au milieu de la paix & de l'innocence, nous n'aurions pas besoin de préceptes, qu'il suffisoit de nous faire pratiquer ce qui étoit bon & juste, & que l'avertissement pourroit jaillir du fond de nos cœurs, puisque Dieu avoit daigné gratifier la nature humaine d'un élan particulier vers la source de la vie & de l'existence. A toutes les facultés qu'il nous a prodiguées, n'auroit-il pas joint la fin sensible qui nous mene vers lui? Si cela n'étoit pas, chaque être seroit donc isolé; la création seroit morte, & le lien qui nous unit au grand tout seroit rompu: où existeroit cette intime révélation, si du trône de sa gloire Dieu ne l'avoit gravée dans le sein du foible nourrisson? En croissant, en levant les regards vers la voûte du firmament, il faut qu'il la reconnoisse pour l'ouvrage de sa main, ou il retombe dans la classe des brutes. Non, du côté de ce présent Dieu n'a pas fait l'homme inférieur aux anges.
Le principal soin dont s'occupa Azeb, fut de nous enseigner les mots usités & nécessaires pour les besoins de la vie; il ne nous exposoit jamais que la signification des objets physiques; il éloigna sur-tout de notre esprit l'idée de la mort, & il nous représentoit tous les objets de la nature comme animés & sensibles; il nous faisoit respecter un oiseau, une mouche, une fourmi, & nos pieds étoient accoutumés à se détourner, de peur de l'écraser. Il nous répétoit incessamment: Ne faites point souffrir cet animal; il n'est pas à vous; car si vous marchez sur lui, Caboul & moi marcherons sur vous. Respectez tout ce qui a le mouvement; car vous n'êtes pas plus dans le monde que cette mouche qui vole.
Ainsi il abandonna nos cœurs à la sensibilité, & nous accoutuma à regarder tout ce qui nous environnoit comme doué d'un principe de vie; de sorte que nous étions parvenus au point de saluer les animaux comme nos freres, comme nos égaux. Jamais notre langue ne se trempa dans leur sang; ou quand la nécessité avoit obligé Azeb d'en mettre quelques-uns à mort, il les tuoit loin de nos regards, & ces animaux ne portoient plus sur notre table l'apparence d'un être qui avoit reçu un souffle de vie.
Nous avions douze ans, que l'idée de la destruction n'étoit point encore entrée dans notre imagination: nous jouissions des bienfaits de la nature sans trouble & sans remords, & la mort seroit venue nous frapper sans que nous la connussions; l'image même du dépérissement étoit étrangere à nos réflexions.
Dès que nous pûmes le comprendre, Azeb nous parla des plaines voisines comme d'un lieu où habitoient des méchans qui ne respectoient pas la sensibilité de leur prochain, & qui, se faisant du mal les uns aux autres, en feroient à tous ceux qui les approcheroient. Il nous prit à tous deux un frisson intérieur; & envisageant qu'au-delà de ces rochers il existoit des méchans, nous regardâmes le lieu que nous habitions comme celui dont nous ne devions pas nous écarter, sous peine de souffrir.
Azeb eut grand soin de nous imposer de bonne heure des travaux proportionnés à la foiblesse de notre enfance: il nous entretint dans ces exercices salutaires qui développerent l'usage de nos membres & rendirent nos corps souples & agiles.
Chaque jour nous assistions au lever de l'aurore, & il ne nous étoit pas permis de passer dans le sommeil cette heure sacrée du jour. Nous contractâmes l'heureuse habitude du travail; il remplissoit les trois quarts de la journée: il nous devint nécessaire, & même agréable.
Cette vie tempérée & agissante nous tenoit gais & vigoureux. Une espece de chant mesuré accompagnoit nos exercices: la voix de Caboul & celle de mon pere nous répondoient à une grande distance, & notre poitrine se fortifioit en même tems que nos bras. Il m'en est resté une voix forte, que dans la suite j'ai été obligé d'adoucir en vivant parmi des hommes civilisés, lesquels, à mon sens, ont perdu tous les accents de la nature, & ne font plus que siffler ou murmurer.
La santé circuloit dans nos veines; une vivacité bouillante régnoit dans tous nos mouvemens; jamais l'odieux joug de la contrainte n'affaissa le ressort de notre ame; libres, nous fûmes heureux. Si nous connûmes la douleur, peine inévitable & passagere, nous ne connûmes point le chagrin, l'inquiétude de l'avenir. Nos desirs se réduisoient à peu de chose: ils étoient tous satisfaits, & nous ne devinions pas qu'il existoit des sciences que l'on n'acquiert que par les larmes, les tourmens & la captivité des premieres années de la vie de l'homme.
CHAPITRE V.
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Cependant nous approchions de cet âge redoutable où les pénibles & agréables sensations du cœur humain se font sentir dans toute leur vivacité, étonnent l'ame par leur nouveauté, & la ravissent par leurs décevantes douceurs. O jours d'innocence, de trouble & de volupté! Ma raison étoit enveloppée dans une heureuse obscurité; je ne connoissois ni la nature, ni moi-même... Il m'est difficile aujourd'hui de remonter à mes premieres sensations, & de marquer toutes celles que ma mémoire m'apporte confusément.
Vous verrez néanmoins mes desirs naître les uns des autres; mais ne jugez pas pour cela que tous les hommes ont la même maniere de voir, de sentir, de desirer & de jouir. Des êtres qui paroissent semblables, different quelquefois tellement qu'on les croiroit opposés.
Mon ouvrage est trop difficile pour qu'il ne demeure pas imparfait. Les années ont effacé en partie les images qui étoient alors si vivement imprimées dans mon ame; & que de foiblesses de l'esprit humain ont passé sans se laisser remarquer! Combien de fois sur les mêmes objets ai-je changé de sentiment! quel flux & quel reflux de jugemens contradictoires! Aidez-moi dans ce labyrinte où vous m'avez engagé, & suppléez aux idées intermédiaires.
Mes premieres sensations ont été les soupirs d'un cœur qui demande le bien-être. Je sentois le besoin d'être heureux, & j'attendois mes petites jouissances de la main qui avoit commencé à les répandre sur moi. Je me rappelle parfaitement que j'aimois l'être qui me présentoit ma nourriture; qu'il me tardoit de le revoir lorsqu'il étoit absent, & que je souffrois lorsque j'étois séparé de lui. Il me souvient d'avoir beaucoup pleuré en voyant Caboul qui s'étoit blessé à la main. Je lus sur son visage pâle la douleur qu'il éprouvoit, & j'en ressentis le contre-coup.
La joie d'Azeb me pénétroit de joie, & je distinguois d'abord quand quelque peine invisible changeoit son visage. Je crois que la sensibilité existe dans l'ame de l'enfant, & qu'il est déjà soumis à partager le plaisir & la douleur de ceux qui l'environnent.
L'amour de la société a encore été l'une de mes fortes sensations. Je n'aimois point à être seul; j'étois bien-aise quand je rencontrois mon pere ou Caboul, quand ils me caressoient, quand ils me soulevoient dans leurs grands bras. Je les sollicitois à me parler, lorsque leurs travaux les occupoient tout entiers. J'avois besoin de lire dans leurs yeux les sentimens qui les animoient à mon égard; & je me rappelle que je les devinois très-bien; j'ose même croire que l'enfant est plus physionomiste que l'homme fait. Comme il est tout instinct, il sent l'ame de celui qui l'approche: je ne me suis jamais trompé sur la physionomie sereine ou triste de mes deux supérieurs.
J'étois encore plus charmé lorsque je jouois avec Zaka. Si nos petits jeux nous brouilloient, le besoin d'être ensemble nous rapprochoit bientôt. Quand elle étoit fâchée & qu'elle s'éloignoit, c'étoit moi qui courois après elle, & je ne pouvois souffrir son éloignement plus d'une heure ou deux. Je voulois l'assujettir à mes divertissemens; mais c'étoit elle qui m'assujettissoit aux siens.
Voilà les premiers mouvemens que je puis appeller en moi les mouvemens dominans & qui n'ont été gravés dans mon cœur par aucune main humaine. Je ne sais si j'avois déjà le germe des autres penchans: je ne puis faire ici remarquer leur liaison, car je ne l'ai point sentie moi-même. J'étois un être social, puisque je n'étois point indépendant des moindres signes qui se faisoient autour de moi, que je les interprétois avec justesse, & que j'y répondois avec facilité.
Je puis assurer avec sincérité que j'étois absolument exempt d'orgueil & de vanité, car on ne m'avoit jamais loué: on ne m'avoit point dit que je fusse beau ou laid, & je n'avois jamais songé aux attraits de ma petite figure. La jalousie m'étoit inconnue, car il n'y avoit jamais eu aucune préférence marquée entre Zaka & moi. La vérité m'oblige d'avouer encore que je n'avois pas plus d'amitié pour Azeb que pour Caboul: le degré de mon affection varioit selon le bien qu'ils me faisoient; les liens du sang n'étoient en moi que les nœuds de la reconnoissance.
Je n'avois aucun regret de mes actions quelconques: l'aigre voix du reproche ne retentit jamais à mon oreille.
On n'avoit point peuplé mon imagination de fantômes: je ne redoutois rien, soit que l'ombre m'enveloppât, soit que le ciel s'embrasât d'éclairs. Je ne reconnoissois aucun être malfaisant dans la nature; & quand j'étois averti par la douleur de mieux prendre garde à ma conservation, Azeb & Caboul ne joignoient point leurs cris à mes plaintes; ils attendoient froidement que la douleur fût passée; leur visage calme me disoit que ce n'étoit rien; & comme je sentois qu'ils m'aimoient, j'ajoutois foi à leur physionomie.
L'idée d'une propriété particuliere & exclusive n'entra point dans mon entendement. Jamais rien ne me fut refusé; quand je demandois quelque chose d'impossible, on ne me repondoit pas, & mon caprice cessoit de lui-même.
Tous mes desirs se bornoient à satisfaire mon appétit, & je ne sais quoi de secret me disoit que de ce côté la nature étoit inépuisable, & que je ne manquerois jamais de nourriture. Ayant vu le vallon que j'habitois produire presque sans relâche des fruits de plusieurs especes, j'ignorois jusqu'aux termes de besoin & de pauvreté.
Je considérois les vases d'or de mon pere d'un œil aussi indifférent que les rochers qui ceignoient notre habitation: seulement leur couleur & leur éclat me causoient un léger contentement. Je ne haïssois personne, personne ne m'offensoit: l'espérance m'étoit étrangere, je ne prévoyois point l'avenir. Borné au présent, rien ne m'alarmoit, & la seule douleur me sembloit un mal. Le moment passé, je l'oubliois.
Ainsi j'avançois, sur une pente douce & fortunée, vers le printems de la vie, vers la saison où des passions, jusques là inconnues, s'éveillent comme une rapide tempête, entraînent nos cœurs comme un torrent impétueux, & où l'amour qui nous enivre nous met sous le joug de son empire.
Ma raison avoit commencé à jeter ses premiers rayons; ils tomberent sur les objets qui m'environnoient: j'apperçus quelques-uns de leurs rapports; je les comparai, je les jugeai, & de ces résultats naquirent des idées nouvelles. Je fis quantité de remarques qui m'étonnerent moi-même. Je bâtis de petits systêmes qui, tout extravagans qu'ils étoient, attestoient le libre exercice de ma pensée. J'approuvois & je blâmois. Je me souviens que mon pere, attentif & se recueillant, avoit alors une physionomie que je ne lui avois pas encore vue; qu'il me regardoit, & que son silence étoit expressif.
Je perdis cette pétulante étourderie qui caractérisoit mes premiers ans. J'étois tour-à-tour tranquille ou agité, sombre ou joyeux; l'ennui me glaçoit ou la volupté m'enflammoit.
Ce nouveau sentiment qui se développoit en moi, me fit appercevoir toute la profondeur de mon être. Je réfléchis sur moi-même je m'interrogeai, je sondai l'abyme de mon cœur: un desir de feu en remplissoit toute la capacité; & ce desir que je ne pouvois définir, qui m'effrayoit, me tourmentoit, me donna cependant quelques momens d'extase qui me dédommagerent de cet état cruel.
Je sentis qu'il me manquoit quelque chose nécessaire à mon bonheur, moi qui jusqu'ici n'avois rien desiré. Un chagrin lent & destructeur s'empara de mon ame; une mélancolie profonde égaroit mes esprits; un trouble qui alloit toujours croissant, que dis-je! une fureur sourde grondoit dans mon sein. Ces phénomenes nouveaux décomposoient pour moi le tranquille spectacle de la nature. Je pleurois sans sujet, je me réjouissois de même. Les vives étincelles d'un feu inconnu parcouroient mes veines & jetoient dans mon cœur des émotions à la fois douces & pénibles.
Enfin, la compagnie de mon pere & de Caboul me devint insupportable; car ils étoient absolument étrangers aux sentimens qui me dominoient: Zaka, la seule Zaka adoucissoit mon chagrin, mais non pas mon trouble. Il redoubloit lorsque j'étois près d'elle: je ne la regardois plus avec la même assurance; un éclair de ses yeux me jetoit dans l'abattement ou dans une joie folle. Je tremblois en lui parlant des choses les plus indifférentes: j'avois toujours le même zele pour lui rendre mille petits services; mais ce zele avoit quelque chose d'emporté que je voulois vainement contraindre. Les racines les plus succulentes, que j'arrachois du jardin, je les conservois pour Zaka, & je donnois les moins bonnes à mon pere.
Que j'étois content lorsque Zaka ayant la tête baissée, ou appliquée à quelqu'ouvrage, je pouvois en silence dévorer ses charmes sans en être vu! Si l'on me surprenoit alors, je rougissois comme si une honte secrete m'eût atteint.

CHAPITRE VI.
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Il falloit que Zaka se fût apperçue du trouble qui me dévoroit, car elle étoit devenue aussi craintive que moi; elle hésitoit à me demander ce que j'avois, & j'hésitois à lui découvrir ce que je ressentois.
Je reconnus que son cœur n'étoit pas plus tranquille que le mien. Cette découverte m'inspira un grand contentement, sans savoir pourquoi. En la voyant inquiete, agitée, je tombai dans une espece de ravissement que je ne puis définir. Son maintien étoit plus réservé, elle n'osoit plus badiner avec moi; mais je la voyois chaque jour inventer mille prétextes pour rester à mes côtés. Elle fuyoit sans raison, & sans raison revenoit un instant après.
Mon cœur étoit trop surchargé pour ne pas s'ouvrir; mais je ne savois à qui dire mon secret, si c'étoit à Azeb ou à Caboul, afin d'apprendre d'eux le moyen de me tranquilliser. Zaka m'étoit trop redoutable; ma voix expiroit en sa présence, je ne savois de quels termes me servir pour lui peindre la situation de mon ame; & pourtant j'entrevoyois qu'elle seule pouvoit me comprendre.
Malgré ma ferme résolution de calmer mes tourmens en lui en faisant l'aveu, de jour en jour je devenois plus timide; mon cœur voloit sur mes levres, & ne s'échappoit jamais.
Je me suis demandé, dans un âge plus avancé, pourquoi l'amour, cette passion si légitime, s'effraie de lui-même, se déguise, comme par honte, sous le nom d'amitié, & se rend, sous ce masque, douloureux & pénible.
Que de traits déchirent l'ame avant qu'elle ose d'elle-même s'abandonner au plaisir d'aimer & d'être aimé! Quel est donc ce frein importun qui nous arrête dans la carriere du bonheur? D'où naît cet effroi qui semble nous avertir que la félicité est dangereuse? La plus heureuse des passions est environnée d'épines qui écartent notre main.
L'amour est sans honte chez les animaux, parce que ce n'est en eux qu'un instinct aveugle; mais chez l'homme, c'est une volupté profonde & durable. Il n'est point de volupté sans la pudeur: c'est elle qui assaisonne notre bonheur, qui le rend plus touchant & plus vif; l'imagination nous apporte des plaisirs qui n'appartiennent qu'à elle.
J'étois heureux par mon imagination; je n'avois d'autres idées, d'autres mouvemens, que ceux que je recevois de mon amour. Je marchois de pensée en pensée, & toutes me plaisoient. Si je voyois de loin Caboul ou mon pere, je les évitois: ils venoient me distraire de la seule idée qui me charmoit profondément.
Je respirois avec plus de liberté lorsque je me trouvois dans un lieu parfaitement solitaire. Je n'éprouvois quelque repos que sur la cime des montagnes, ou dans le fond d'un bois ténébreux. Mes pensées, toutes contraires les unes aux autres, se succédoient avec la plus grande rapidité. Tantôt les tourmens que j'endurois se changeoient en sentimens agréables; tantôt une mélancolie sombre prenoit le dessus & obscurcissoit tout mon être. Un arbre touffu m'offroit-il son ombrage, je m'y arrêtois, & là, sur la premiere fleur que rencontroient mes regards, mon imagination dessinoit les traits de Zaka. Des larmes involontaires couloient de mes yeux, & je ne savois à qui reprocher la douleur muette & délicieuse qui remplissoit mon ame.
Je soupirois à la vue du crystal des fontaines, de l'herbe molle des prairies, de la nuée transparente qui voloit dans les airs: il me manquoit un bien que mon œil avide poursuivoit dans les objets mouvans de la nature. Je surabondois de vie, & je la répandois jusques sur les êtres inanimés.
Plus les lieux où je me trouvois étoient sombres, plus l'image de Zaka venoit avec tous ses rayons éclairer ces déserts. Ah! quand mon imagination fatiguée voyoit fuir son adorable fantôme, tout demeuroit autour de moi froid & immobile comme la pierre sur laquelle je m'asseyois.
Alors, si j'appercevois une colline élevée, j'y portois mes pas: il falloit un plus vaste horizon à mon cœur oppressé de soupirs. De là je considérois l'espace qui me séparoit de Zaka; je cherchois des yeux si sa vue ne pouvoit pas l'embrasser & me découvrir. Un instant après, l'ennui me saisissoit, & d'un pied précipité je revolois vers l'endroit où je savois la trouver. A mon retour, si elle se plaignoit de mon absence, ce seul mot de sa bouche faisoit tressaillir mon ame de joie, & ma douleur se calmoit. Auprès d'elle je me disois: Je suis bien ici, & je serois mal ailleurs; c'est ici que je sens le plaisir de l'ame.

CHAPITRE VII.
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Portant toujours Zaka au fond de mon cœur, les pensées auxquelles je m'abandonnois en songeant à elle, me conduisirent un jour fort loin dans notre caverne. Je parvins jusqu'au rocher le plus éloigné, qui terminoit le ceintre dont notre plaine étoit fermée, & je le franchis. J'errois, guidé par la mélancolie; j'oubliois les précipices qui m'environnoient, & les hommes méchans dont Azeb m'avoit parlé. L'amour, qui occupoit mon ame, ne me laissoit pas le soin de réfléchir qu'ils avoient leur habitation non loin de ces lieux.
Je gravis jusqu'au sommet de la montagne, & bientôt, à mon grand étonnement, je découvris une plaine immense, moi qui n'avois jamais vu qu'un vallon resserré. Non: je suis incapable de rendre ce que je sentis à l'aspect de ce magnifique spectacle. Un rang de rochers, entre lesquels étoient de plus petites plaines presque toutes de sable, avoit été comme un rideau qui m'avoit caché la nature. Je n'avois entendu que le rugissement de quelques animaux féroces; je n'avois habité qu'un désert. O joie, lorsque je vis pour la premiere fois des campagnes florissantes, des productions qui m'étoient inconnues, le radieux mêlange des couleurs! Les arbres étoient en fleurs; leur odeur délicieuse sembloit être le parfum que la terre envoyoit au ciel en signe de reconnoissance. Le soleil, dans toute sa majesté, doroit les plantes qu'il faisoit éclore. Dans le lointain, les bras d'un fleuve majestueux coupoient en arcs argentés les prés humides. Que mon œil étoit charmé de poursuivre son cours! J'étois muet d'admiration: ces rochers, remparts sourcilleux qui entouroient ma triste demeure, transformés en une tour bleue, me donnoient un spectacle ravissant.
Pénétré de joie, avide de voir & de jouir, je considérois chaque objet; j'y revenois encore, & je ne me lassois point de le contempler. Je m'écriois par intervalle: Ah, si Zaka étoit ici! Un doux mouvement remua mon cœur; je sentis que j'allois pleurer, je ne retins pas mes larmes; elles coulerent délicieusement. Etoit-ce l'amour, étoit-ce le charme de la nature, qui m'attendrissoit à ce point? Tous deux avoient rassemblé leurs sensations pour enchanter mon ame, & je crois que le moment où elles se réunissent est le complément de la félicité de l'homme.
Je descendis de la montagne à pas lents, tendant les bras vers le ciel: mes pieds nus se plongerent dans le tendre gazon. Je cherchois à rendre graces à l'auteur de ma joie; je le cherchois, je ne le connoissois pas encore; mais déjà j'admirois ses ouvrages & je le devinois par sentiment. J'étois heureux, & mon cœur créoit un long cantique d'actions de graces dans une langue qui n'avoit point de mots.
Enfin, sorti du charme profond où les beautés de la nature m'avoient retenu, j'eus un moment d'inquiétude; je songeai que je n'étois pas loin des hommes méchans, dont mon pere m'avoit parlé: mais je crus qu'ils ne pouvoient pas exister dans un aussi beau climat. Tout me rassuroit; le calme, le silence, la fraîcheur de l'air, le concert des oiseaux. Des animaux couverts d'une laine touffue bondissoient autour de moi; mes mains les caresserent avec transport. Je rencontrois de petits bosquets d'arbres chargés de fruits, & qui plioient sous le fardeau. Dans le plaisir inexprimable qui me saisissoit, je sautois comme un enfant & frappois des deux mains, tournant vingt fois autour de l'objet qui m'avoit émerveillé.
Conduit à chaque pas par un nouveau plaisir, j'avançai fort loin: j'apperçus une cabane ouverte; j'y entrai. Elle étoit déserte; mais en voyant des vases & différens ustensiles à peu près semblables à ceux dont je m'étois servi dès mon enfance, j'eus l'idée d'un peuple nouveau. Je ne fus point tenté de les emporter, puisqu'ils m'auroient été inutiles; mais je cueillis une fleur & un fruit pour Zaka, & je dirigeai mes pas vers mon désert. Ah! si Zaka eût été là, j'aurois choisi cette cabane abandonnée, & je me serois contenté d'aller revoir quelquefois ceux qui avoient élevé mon enfance. Je sentois que j'étois assez fort pour me séparer d'eux, & pour demander à la terre ma nourriture & celle de Zaka. J'aurois été fier de cultiver la terre pour elle & de la laisser reposer, pourvu qu'elle eût regardé mes travaux en me souriant par intervalle.

CHAPITRE VIII.
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Zaka fut le premier objet que j'apperçus à mon retour. Sa vue me causa un extrême plaisir, parce que j'avois quelque chose de nouveau à lui annoncer; & c'étoit une volupté pour moi de la rendre attentive & de l'intéresser à ce que je lui disois. Mon absence l'avoit rendue inquiete; elle m'avoit cherché de tous côtés. Avec plus de vivacité qu'à l'ordinaire, elle me fit de tendres reproches & se plaignit du chagrin que je lui avois causé; chagrin précieux à mon cœur.
Je lui offris mes petits présens: ils lui furent aussi agréables que si je lui eusse donné les plus grandes richesses. Elle plaça la fleur dans ses cheveux noirs qui rouloient jusques sur son sein: elle prit le fruit qu'elle sépara avec ses belles dents, & m'en donna la moitié que je mangeai avec délices, car sa bouche y avoit touché.
Zaka fut curieuse de voir ce que j'avois vu; elle se promit un plaisir égal au mien: nous arrêtâmes que le jour suivant nous irions ensemble, par la route que j'avois découverte, visiter la belle plaine. Azeb s'étonna lorsque je lui fis naïvement le récit de mon voyage. Fidele à ses principes, il ne blâma point la hardiesse avec laquelle je m'étois exposé; mais décrivant un cercle avec son bras, il nous défendit de franchir les rochers qui bornoient notre enceinte.
Nous avions connu Azeb sous les rapports de bienfaiteur, d'homme attentif à nos besoins, mais non sous ceux de maître qui pût borner nos pas avec un geste de sa main. Nous conçûmes le projet de la désobéissance, au moment même qu'il nous intimoit son ordre, parce que cet ordre nous sembloit injuste; puisque nous avions la force d'escalader les rochers, pourquoi n'aurions-nous pas déployé en liberté nos facultés naissantes?
Nous nous dérobâmes avant l'aurore pour aller voir la belle plaine. J'aidois Zaka, je la guidois à travers les sentiers périlleux. Nous atteignîmes enfin le but de nos travaux, & nous fûmes magnifiquement récompensés de notre courage. Ma chere Zaka éprouva le même ravissement qui avoit pénétré mon ame. Que dis-je! la sensibilité de son cœur lui procura une joie plus vive encore. Que j'étois satisfait de la voir contente! Plus heureux que la veille, je regardois Zaka & la nature; mais la nature me sembloit moins belle, moins ravissante que Zaka. Nous nous assîmes près d'un petit ruisseau dont l'eau étoit transparente: Zaka s'y mira & elle rougit. A l'ombre d'un oranger nous badinâmes, nous nous jetâmes des fleurs: l'aimable vivacité de Zaka me fit faire mille folies. Les oiseaux chantoient au-dessus de nos têtes & formoient le plus tendre ramage. Nous y prêtames l'oreille, & leurs accents parlerent vivement à nos cœurs.
Pourquoi ne chantons-nous pas comme eux? dis-je à Zaka. Zaka ne répondit rien & soupiroit les yeux baissés. Le plus vif coloris animoit ses joues; ses mains que je serrois, trembloient dans les miennes; elle leva un instant les yeux, & un regard plus vif, plus perçant que l'éclair, acheva d'embraser tout mon être. Des larmes ruisseloient le long de ses joues enflammées & tomboient mouiller son sein palpitant. Je recueillis ses larmes brûlantes, & la pressant avec feu contre mon sein, je lui dis: Tu pleures, ma Zaka, tu pleures, & tu caches tes chagrins à Zidzem... Tu ne l'aimes point comme il t'aime; tu trembles, tu détournes les yeux... Dis, pourquoi veux-tu me fuir, moi qui ne suis bien qu'auprès de toi? Elle vouloit s'échapper, je la retins fortement dans mes bras... Que tu es injuste, Zidzem! Tu es aussi troublé, aussi inquiet que moi, & tu me demandes ce que tu ne veux pas me découvrir: tu me caches ton cœur, & depuis long-tems je cherche à t'expliquer les secrets du mien. Je ne veux rien avoir de caché pour toi. J'ai senti des mouvemens, mon cher Zidzem, des mouvemens inconnus que je ne puis t'exprimer moi-même: aide-moi à les définir. Je soupire lorsque tu es absent, & je soupire encore lorsque je suis près de toi. Ce n'est qu'avec une certaine honte timide que je te rends tes caresses. Pourquoi ne ressens-je pas la même chose auprès d'Azeb & de Caboul? Ah, Zidzem! tu es ma plus grande félicité: c'est tout ce que je puis te dire.
Je fus étonné, lorsque dans le tableau que Zaka fit de son cœur, je reconnus le mien. C'est ainsi que je suis, m'écriai-je avec transport; j'éprouve un pareil trouble; je t'aime comme tu m'aimes: mais je sens de plus que toi un feu secret & indomtable, dont je ne suis plus le maître. Il me dévore, il me consume, il me rend malheureux... Je demeurai muet, cherchant quelques expressions qui pussent mieux rendre ce que je voulois lui dire.
Zaka, rouge de pudeur & d'amour, gardoit le silence. Un attrait invincible entrelaça plus étroitement mes bras autour de son col; nos yeux se rencontrerent, nos levres en un instant s'unirent, & nos ames s'échapperent tout aussi rapidement sur le bord de nos levres; le feu de nos baisers confondit si bien les transports de nos cœurs, que nous n'avions plus besoin de mots pour les exprimer. Le teint de Zaka étoit animé des couleurs les plus vives: son sein palpitoit contre le mien; Zaka étoit l'innocence même, & ce fut elle qui m'éclaira. Le feu ardent dont j'étois consumé ne m'auroit point instruit aussi rapidement que le fit son amour: elle tomba égarée dans des plaisirs qu'elle ne connoissoit pas plus que moi, & que je devois à ses caresses. O moment d'ivresse & de volupté, vous ne sortirez jamais de mon cœur: je reverrai toujours la belle plaine, l'arbre qui nous prêta son ombrage, & la tendre Zaka, foible & abandonnée toute entiere aux transports impétueux de mon amour. Je lui devois tout, une émotion profonde, voluptueuse, & une nouvelle lumiere qui sembloient m'ennoblir à mes propres regards.

CHAPITRE IX.
Table des matières
Nous recherchâmes nos forces pour sortir de l'oubli où nous étions de tout ce qui nous environnoit. Précieuse extase de l'amour, douce récompense de deux cœurs sensibles & vertueux, vous remplîtes nos ames! Nous ne rougîmes point de nous être fait heureux: le repentir ne leva point sa tête de serpent parmi les roses de la volupté: nous ne sentions dans un doux abattement que notre bonheur mutuel: nos cœurs, dégagés d'un poids accablant, étoient légers comme l'air. Zidzem, me dit Zaka, jamais, jamais je n'aurois cru que j'eusse pu être si heureuse. Ah, puissent tous nos jours être aussi fortunés que celui-ci! Je répondis à Zaka par un baiser & par un soupir, & mon cœur se remplissoit de l'idée que chaque jour une volupté aussi douce pourroit nous appartenir.
Nous quittâmes à regret la plaine, témoin de notre innocente ardeur, nous retournâmes à notre désert: il perdit sa farouche rusticité; l'amour y étoit descendu, l'amour y régnoit & nos yeux ne voyoient qu'amour. Je ne sais quel sentiment nous disoit que nous avions pris un rang honorable parmi l'espece humaine, & nous nous crûmes, orgueilleux de nos sensations, bien au-dessus d'Azeb & de Caboul, que nous regardions avec une sorte de supériorité; car un instinct secret nous disoit qu'ils étoient incapables de goûter les plaisirs que nous avions éprouvés. Dans notre ivresse, nous nous regardions comme des êtres privilégiés bien au-dessus d'eux.
Azeb s'étoit apperçu de notre absence & des suites qu'elle avoit eues. Il ne nous fit aucune réprimande, & nous regardant comme devant vivre & mourir dans ce désert, sans connoître d'autres hommes ni d'autres mœurs, il affecta une indifférence qui répondoit au plan qu'il avoit conçu relativement à nous.
Mon cœur reprit son ancienne tranquillité. L'amour heureux est la paix & l'harmonie de l'ame. Je ne desirois que Zaka; je la possédois cent fois plus belle à mes yeux depuis qu'elle étoit tendre; cent fois plus ravissante, je goûtois dans ses bras ces plaisirs si chers & si doux, lorsque c'est l'amour qui les donne & qui les reçoit.
Je crus long-tems qu'aucune passion étrangere à l'amour ne pourroit entrer dans mon cœur, parce que je le sentois rempli de cet inépuisable sentiment. Mon bonheur me parut solidement établi: chaque jour devoit s'écouler comme le précédent: chaque jour l'heureux Zidzem devoit sentir le cœur de Zaka palpiter contre le sien: chaque jour il devoit couvrir de baisers cette bouche dont le moindre accent étoit un bienfait: chaque jour il devoit voir ces beaux yeux pleins d'amour, languir & s'éclipser sous le nuage des plaisirs. La peine, les chagrins, la douleur même ne pouvoient plus approcher le mortel fortuné qui possédoit Zaka. Plein de mon ivresse, je n'appercevois dans la carriere de la vie qu'une suite de plaisirs égaux, & j'étois plongé à cet égard dans l'illusion la plus parfaite: enfin, je croyois non seulement au bonheur, mais encore à sa durée éternelle.
CHAPITRE X.
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Quelques mois ralentirent néanmoins l'extrême vivacité de mes desirs. Prenez bien garde aux circonstances, cher chevalier: ce fut dans ce même tems où mon cœur se trouvoit heureux & satisfait, qu'un desir nouveau vint tourmenter mon esprit: desir plus noble, plus grand, mais bien plus difficile à contenter. Ce desir devint en moi si vif, que s'irritant par l'impuissance de ma raison, il absorba toutes les facultés de mon entendement. Ma pensée arrêtée dans son essor me donna la premiere idée de ma foiblesse & m'humilia à mes propres yeux.
Vous verrez peut-être avec quelqu'intérêt la route que ma raison a suivie pour s'élever à un Dieu. C'étoit cette grande question qui m'agitoit; je faisois les plus grands efforts pour la pénétrer, & j'y rêvois jusques dans les bras de Zaka.
En voyant le soleil, je lui disois: Qui t'a fait? Il y a quelqu'un de caché derriere toi; il y a un bras qui te soutient. Ce monde si beau, que tu éclaires, d'où vient-il? Tout est animé, tout vit, tout se meut. Qui a fait les cieux, la lune & les étoiles? Il y a quelque chose au-dessus de moi, autour de moi, au-dedans de moi, que je conçois & que je ne comprends pas. Que le soleil a de gloire! Que l'œil de Zaka a d'expression! Il y a je ne sais quoi d'inexprimable & de céleste dans son regard, & le soleil avec tous ses rayons vient se peindre dans une goutte d'eau. Qui a fait le soleil & l'œil de Zaka? Et ma pensée, de qui l'ai-je reçue? Je ne me la suis pas donnée. Qui a bâti mon corps souple, celui de Zaka, structure charmante, où toutes les graces sont répandues? Le soleil semble fait pour mon œil, & mon œil pour le soleil: le soleil domine la nature, & la réjouit; mais il ne parle pas. Quel a été le commencement de ce bel astre & de ce grand ouvrage? Je sens la joie, le contentement, la volupté; à qui dois-je ces sensations délicieuses? qui dois-je en remercier? Ah, que je dois aimer la cause de Zaka, la main qui a arrondi ces bras caressans & cette bouche voluptueuse qui presse la mienne!
J'étois absorbé dans une impuissante méditation, en voulant soulever, déchirer un voile qui enveloppoit mon entendement; & rassemblant toutes les forces de mon ame, je voyois comme un abyme immense où j'étois pressé par une puissance unique & supérieure. Je me sentois dépendant; je me sentois appartenant à cette puissance invisible: je ne pouvois me soustraire à son empire; il ne me manquoit plus que de savoir son nom; & c'étoit ce nom que je cherchois, que je m'efforçois de deviner. Je n'avois pas encore appris les mots d'ordre, d'union, d'harmonie, d'unité; mais toutes ces idées étoient en moi. J'admirois les prodiges de la création, en cherchant à lire le décret divin de la Toute-Puissance. La langue religieuse m'étoit encore étrangere; mais déjà mon cœur, plein de flamme, avoit adoré.
J'avois remarqué depuis quelque tems que mon pere, sur la fin du jour, s'enfonçoit dans un bois voisin & qu'il en revenoit ordinairement plus triste qu'il n'y étoit entré. Cette marche mystérieuse piqua ma curiosité: un soir je me glissai sur ses pas; après plusieurs détours, je le vis entrer dans une espece d'antre souterrein, que l'œil le plus observateur n'auroit pu distinguer. Je me tins à l'entrée, j'écoutai, avançant la tête, retenant jusqu'à mon souffle. Tout étoit en silence: je découvris une lumiere au fond de la caverne, & Azeb prosterné devant un objet que je ne pus distinguer. Après quelques momens, j'entendis Azeb parler. Un frisson pénétra tous mes sens aux paroles étonnantes que proféra sa bouche. Ces paroles étoient pour moi, dans l'état où je me trouvois, d'une trop grande conséquence pour que je ne les gravasse pas profondément dans ma mémoire. Les voici:
«Si tu es, si tu m'entends, quel que tu sois, Auteur de la nature, toi que les chrétiens, sous le nom d'un Dieu crucifié, & les sauvages sous celui d'Oromadou, adorent: ô écoute-moi, & apprends-moi à te connoître! Le soleil, par sa chaleur bienfaisante, vient ranimer mes membres, la terre enfante des fruits en abondance; je jouis de tous les êtres qui m'environnent, & je puis sans orgueil me croire le but de la création. Tu es! Mon cœur, pénétré de respect pour ta grandeur, me le dit; mon cœur, pénétré d'amour pour ta clémence, me le persuade. La voix de l'univers, par son bel ordre & sa magnificence, annonce ta gloire: les êtres animés chantent tes louanges; & moi, ignorant que je suis, & peut-être ingrat, je me tais en ta présence.
»Je te demande où je dois te chercher, où je dois te trouver. Résides-tu dans le temple des chrétiens, les plus sanguinaires de tous les humains, ou te découvres-tu à l'homme simple & sauvage qui, sans être coupable de sang & d'injustice, t'adore dans un arbre qu'il a planté de sa main? Je n'apperçois autour de moi que des ombres; je crains de t'offenser en reconnoissant pour Dieu ce qui n'est pas toi. Déjà mes membres qui fléchissent, mon sang privé de chaleur, mon cœur qui ne bat plus que foiblement, m'annoncent que le jour de ma mort n'est pas éloigné. Quoi, Azeb deviendra poussiere sans t'avoir connu! Malheureux qu'il est! il ne pourra donc point instruire Zidzem & Zaka du chemin qui conduit à toi! Ils ne sauront pas te connoître, t'aimer, t'adorer. Comment pourront-ils jamais être heureux? O toi qui es! aie pitié de mon ignorance; daigne...» Les accents s'étoufferent alors dans sa bouche, & sa voix s'éteignit parmi ses sanglots.
Que devins-je en ce moment terrible & à jamais mémorable! J'éprouvai un saint effroi; mon cœur étoit plein de respect pour cet Auteur de la nature, dont je n'avois pas encore entendu prononcer le nom. J'attendois avec impatience qu'Azeb sortît de la caverne, pour m'entretenir avec celui auquel il parloit à genoux. Je brûlois de le connoître. Sans lui, Zidzem & Zaka ne sauroient être heureux!... Je pensois que cet antre obscur pouvoit être son séjour; je résolus d'unir mes vœux & mes prieres aux larmes & aux instances d'Azeb, afin qu'il se montrât à nos yeux. Mon pere sortit & ne m'apperçut pas: je le vis qui essuyoit une larme que l'amour paternel lui avoit fait verser.
J'entrai avec un frémissement respectueux au fond de la caverne: mon œil cherchoit de tous côtés avec qui Azeb s'étoit entretenu; je ne trouvai personne; je vis seulement une table couverte d'une peau de tigre; dessus étoient rangées deux figures: l'une représentoit une espece de monstre hideux, moitié homme, moitié dragon; & l'autre, un homme souffrant, cloué sur une croix de bois. Une lampe éclairoit foiblement cette scene imposante. Cette demi-obscurité, ces objets nouveaux & formidables, les paroles d'Azeb, je ne sais quel mouvement inconnu m'entraînerent. Une horreur sacrée me pénetre, mes genoux chancelent, je tombe prosterné devant ces deux figures, le cœur puissamment ému & l'esprit dans les ténebres. J'implorois & appellois à grands cris cet Auteur de la nature. Daigne te montrer à moi, lui criois-je, Maître du soleil & des élémens! toi à qui je dois la vie & Zaka; daigne me parler, me répondre... Je m'afflige de ce qu'il demeure insensible à ma priere brûlante. Je m'imaginois qu'il avoit parlé à mon pere, & qu'il me rejetoit. Aussi-tôt, dans la ferveur de mon enthousiasme, je composai un assemblage d'exclamations & de mots incompréhensibles, & dans ce mêlange confus je le suppliai ardemment de ne pas se dérober plus long-tems à mes yeux.
Cependant ces deux figures demeuroient immobiles, & je m'en étonnai; j'attendois un mouvement de ces êtres inanimés, auxquels j'attribuois de la vie & de la puissance. Tout-à-coup la lampe pâlit, s'éteint; l'obscurité m'environne; mon imagination se trouble, enfante des fantômes; la terreur s'empare de mon ame, elle glace tous mes sens: le front pâle, les cheveux hérissés, je cherche une issue & me traîne à pas tremblans hors de ce lieu effrayant & redoutable.

Pulsuz fraqment bitdi.