Kitabı oxu: «Werther»

Şrift:

Johann Wolfgang von Goethe

Werther

(Avec "Hermann et Dorothée")


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317539

Table des matières

PRÉFACE

DEUXIÈME PARTIE

L’ÉDITEUR AU LECTEUR

HERMANN ET DOROTHÉE POEME EN NEUF CHANTS

CALLIOPE

CHANTI LE MALHEUR PARTAGÉ

TERPSICHORE

CHANT II HERMANN

THALIE

CHANT III LES BOURGEOIS

EUTERPE

CHANT IV LA MÈRE ET LE FILS

POLYHYMNIE

CHANT V LE COSMOPOLITE

CLIO

CHANT VI LE SIÈCLE

ERATO

CHANT VII DOROTHÉE

MELPOMÈNE

CHANT VIII HERMANN ET DOROTHÉE

URANIE

CHANT IX LA PERSPECTIVE HEUREUSE

PRÉFACE

Table des matières

Werther est un des livres qui ont eu le plus d’influence et qui ont le plus excité la curiosité publique en tout pays. On en sait maintenant l’histoire, et l’on démêle la double part de vérité et d’invention dont il se compose, presque aussi bien que l’auteur lui-même. Il est vrai que c’est par l’auteur qu’on le sait et de plus par ceux des principaux intéressés qu’il y a fait entrer tout vifs. Ils se sont plaints, ils ont réclamé, on a leurs lettres; l’auteur seul n’aurait pas tout dit: «Préparé à tout ce que l’on pourrait alléguer contre Werther, a dit Gœthe en ses Mémoires, je ne me fâchai pas de toutes les contradictions; mais je n’avais pas pensé qu’une souffrance insupportable me serait réservée par des âmes bienveillantes et sympathiques: car au lieu de me dire d’abord sur mon petit livre quelque chose de non désobligeant, on voulait savoir avant tout ce qu’il y avait de réel dans les faits; ce que je ne me souciais pas du tout de dire, et je m’en expliquai hautement d’une manière très peu aimable: car pour répondre à cette question, il m’aurait fallu remettre en pièces l’opuscule auquel j’avais si longtemps pensé pour donner à ses nombreux éléments une unité poétique, et j’aurais dû en détruire la forme de telle sorte que les véritables éléments constitutifs eux-mêmes, là où ils n’auraient pas été complétement anéantis, eussent été au moins défaits et dissous.»–Il se compare encore à l’artiste grec qui composa sa Vénus de traits divers empruntés à diverses beautés; et c’est ainsi qu’il a fait dans Werther, dit-il, tout en y laissant à sa Charlotte le caractère dominant du principal modèle. Quant à nous, aujourd’hui, qui venons de lire la Correspondance de Gœthe avec la vraie Charlotte et avec Kestner son époux, et qui avons en même temps relu Werther, il nous semble (pour emprunter aussi une image à la Grèce) que nous pourrions dessiner la ligne sinueuse qui unit l’épaule d’ivoire de Pélops au reste du corps vivant, c’est-à-dire séparer les parties artificielles et factices d’avec celles qui étaient la vérité même. Nous serions étonné si de ce simple exposé il ne ressortait pas pour tous une leçon d’art et de goût. Essayons un peu.

Gœthe, âgé de vingt-trois ans, dans la plénitude et le vague d’un génie qui est à la veille de produire, mais qui hésite encore, le front chargé de nuages et de pensées qui vont en tous sens, le cœur gonflé de sentiments et ne sachant qu’en faire (sera-ce une passion? sera-ce un poëme?), Gœthe docteur en droit, beau, noble, aimable, après de fortes et libres études commencées à Leipzig, continuées à Strasbourg, et ayant su résister dans cette dernière ville à l’attraction vers la France, est rappelé à Francfort sa cité natale, et delà il est envoyé par son père à Wetzlar en Hesse pour se perfectionner dans le droit et y étudier la procédure du tribunal de l’Empire; mais en réalité, et sans négliger absolument cette application secondaire, il est surtout occupé de lire Homère, Shakspeare, ou de se porter vers tout autre sujet «selon que son imagination et son cœur le lui inspireront.»

Et en effet, dans cette période d’entreprise encore confuse et de méditation ardente où il se trouvait, il s’était dit, pour un temps, de s’affranchir par l’esprit de tout élément et ascendant étranger, de donner un libre cours à sa faculté intérieure, à ses impulsions et à ses impressions, de se laisser faire naïvement à tous les êtres de la nature, à commencer par l’homme, et d’entrer par là dans une sorte d’harmonie et d’intimité avec tout ce qui vit. En parlant de Gœthe, il faut nous défaire de quelques-unes de nos idées françaises par trop simples, et consentir à nous mettre avec lui dans cet état, pour ainsi dire, d’enthousiasme prémédité, qui ressemble un peu dans l’ordre de la poésie à ce que Descartes a fait dans la sphère. philosophique. La préméditation, d’ailleurs, n’était pas aussi nette pour lui dans le moment même qu’elle lui a paru depuis et qu’il nous l’a exprimé lorsqu’il y est revenu avec la supériorité du critique contemplateur dans ses Mémoires. Quoi qu’il en soit, il se fit Werther, ou, si vous aimez mieux, il se laissa être Werther pendant quelques saisons, sans l’être au fond véritablement. Ce n’était qu’une forme de la vie, la forme la plus exaltée et la plus fougueusement expansive qu’il avait à traverser avant d’arriver à l’équilibre définitif et à cette activité sereine qui comprendra tout.

Gœthe était donc à Wetzlar dans l’été de1772. Après les premiers ennuis de l’installation et un premier coup d’œil peu favorable donné à la ville, il cherche à se distraire par des promenades solitaires dans la charmante vallée de la Lahn; il emporte avec lui son Homère, l’Odyssée qu’il lisait beaucoup alors, tout occupé de revenir à la nature, et il croit voir des tableaux approchants et des idylles dans ce qu’il observe à chaque pas. Les premières lettres de son Werther expriment cette disposition enivrée et enchantée avec un feu, une vie, un débordement d’expression que rien n’égale et que lui-même, vieilli, se reconnaissait impuissant à ressaisir: «En vérité, disait-il en écrivant ses Mémoires, le poëte invoquerait vainement aujourd’hui une imagination presque éteinte; vainement il lui demanderait de décrire en vives couleurs ces relations charmantes qui autrefois lui firent de la vallée qu’arrose la Lahn un séjour si cher. Mais, par bonheur, un Génie ami a depuis longtemps pris ce soin, et l’a excité, dans toute la force de la jeunesse, à fixer un passé tout récent, à le retracer et à le livrer hardiment au public dans le moment opportun: chacun devine qu’il s’agit ici de Werther.» Observation bien juste et sentie! il est des fruits (et ce sont ceux de l’imagination et de la fleur de l’âme), qui ne se cueillent bien qu’à l’heure unique et désirée. Attendez, laissez passer la saison, allez vous figurer qu’ainsi, selon le vieux précepte, vous les laisserez mieux mûrir et que vous saurez les perfectionner en les retardant: erreur et oubli de la fuite rapide des Heures, de ces Heures qui s’appellent aussi les Grâces! Vous aurez peut-être d’autres fruits, mais vous n’aurez plus les mêmes, et si ce sont ceux d’autrefois que vous voulez après coup cueillir, ils n’auraient jamais plus pour vous ni pour d’autres leur duvet, leur saveur et leur parfum.

Werther est le livre et le poëme de sa saison. L’auteur d’abord place exactement son héros dans la disposition où il était lui-même. Werther est artiste; au milieu de toutes ses expansions et ses abandons, il a souci de son talent: en face de cette belle vallée, par une matinée du printemps, il ne songe pas seulement à en jouir, il songe à en tirer quelque parti comme peintre, et, s’il reste inactif, il a du regret. On entend la plainte profonde du talent; et lorsque ce talent réussit à se faire jour et à trouver des sujets tout préparés qui se détachent au milieu de ces exubérantes images, l’ivresse est complète, et il semble qu’il ne manque rien à la jouissance du promeneur. Lire Homère, s’asseoir sous les tilleuls d’une cour d’auberge rurale, y dessiner le pêle-mêle d’un devant de grange et l’enfant de quatre ans qui, pendant que la mère est absente, tient entre ses jambes son petit frère âgé de six mois, qu’il appuie doucement contre sa poitrine,–voilà une journée délicieuse: «Et au bout d’une heure je me trouvai avoir fait un dessin bien composé, vraiment intéressant, sans y avoir rien mis du mien. Cela me confirme dans ma résolution de m’en tenir désormais uniquement à la nature: elle seule est d’une richesse inépuisable; elle seule fait les grands artistes.»

Ce que Werther dit là de la peinture, il l’entend également de la poésie: «Il ne s’agit que de reconnaître le beau et d’oser l’exprimer: c’est, à la vérité, demander beaucoup en peu de mots.» Et il cite en exemple une rencontre qu’il a faite, le jeune garçon de ferme amoureux de la fermière veuve, et amoureux tendre, timide, passionné: «Il faudrait te répéter ses paroles mot pour mot, si je voulais te peindre la pure inclination, l’amour et la fidélité de cet homme. Il faudrait posséder le talent du plus grand poëte pour rendre l’expression de ses gestes, l’harmonie de sa voix et le feu de ses regards. Non, aucun langage ne représenterait la tendresse qui animait ses yeux et son maintien; je ne ferais rien que de gauche et de lourd.» Dans toutes ces premières pages de Werther, on se sent dans le vrai, on est avec Gœthe tel qu’il était alors; et toute la première partie de la relation avec Charlotte produit le même effet.

Gœthe, après quelque temps de séjour à Wetzlar, avait fait connaissance avec la famille de M. Buff, bailli de l’Ordre allemand, et il avait été frappé tout d’abord de la beauté, de la dignité virginale, de l’esprit de sa fille Charlotte, âgée de près de vingt ans, qui, sans être l’aînée de la maison, servait de mère depuis près de deux ans à ses frères et sœurs, et n’en était pas moins aimable dans la société, où elle déployait une gaieté vive et naturelle. Ce fut le9juin1772qu’il la rencontra pour la première fois à un bal champêtre à Wolpertshausen; et peu auparavant, tout près de là, au village de Gauubenheim, il avait fait la connaissance de Kestner, sans savoir sa liaison avec Charlotte. Les circonstances de la rencontre du bal, telles qu’elles sont consacrées dans Werther, ne diffèrent du vrai que par de légères variantes. Ainsi le village de Gaubenheim est devenu Wahlheim. Il n’est pas exact que durant le bal, entendant prononcer le nom d’Albert, c’est-à-dire de Kestner, Gœthe ait demandé qui il était, et que Charlotte ait répondu: «Pourquoi vous le cacherais-je? c’est un galant homme auquel je suis promise.» Le lien qui unissait alors Charlotte et Kestner était tout moral et tacite, et Charlotte n’en aurait point parlé ainsi à première vue. Il n’est pas exact non plus que, dans le jeu innocent, improvisé pendant l’orage, Charlotte ait donné si lestement des soufflets à ceux qui ne devinaient pas juste; ces soufflets sont un enjolivement et un ressouvenir de quelque autre scène arrivée ailleurs et avec une autre, et ils ne s’accordent point avec le caractère de gaieté sans doute, mais non de folâtrerie, de la véritable Charlotte.

Comment savons-nous si bien tout cela? C’est que Kestner, l’Albert du roman, a écrit et donné tous les éclaircissements désirables sur Werther. Kestner, né à Hanovre, âgé en1772de trente et un ans, résidait depuis quelques années, en qualité de secrétaire d’ambassade, à Wetzlar; il y avait été introduit de bonne heure dans la famille de M. Buff, et il avait contracté avec Charlotte un de ces liens de cœur purs, respectueux, patients, que le mariage devait couronner. Il y devint l’ami de Goethe, qu’il eut le mérite d’apprécier du premier jour à sa valeur; et ce qui est vrai encore, c’est que pendant toute cette belle saison de1772, Gœthe, accueilli par lui, adopté par Charlotte et par toute la famille, mena une vie d’exaltation, de tendresse, d’intelligence passionnée par le sentiment, d’amour naissant et confus, d’amitié encore inviolable, une vie d’idylle et de paradis terrestre impossible à prolonger sans péril, mais délicieuse une fois à saisir. Il eut, en un mot, une saison morale toute poétique et divine, quatre mois célestes et fugitifs qui suffisent à illuminer tout un passé. Voilà ce qu’il a peint admirablement dans son Werther, ce qui en fait l’âme, et qui en reste vrai pour nous encore, à travers toutes les vicissitudes de la mode et des genres.

L’orage toutefois était imminent et s’amassait en lui, un orage qui n’éclata point. L’idylle resta pure. Gœthe, sage et fort jusque dans ses oublis, s’éloigna à temps. Il avait fait la connaissance de Charlotte le9juin1772, et il partit brusquement de Wetzlar le11septembre. Sauf une courte visite de trois jours qu’il revint y faire du6au10novembre de cette même année, il ne revit plus Charlotte que bien tard, lorsqu’il avait soixante-dix ans, et elle plus de soixante, et qu’elle était la respectable mère de douze enfants.

Goethe ne songea point à faire tout aussitôt un roman et un livre de cette liaison qui n’avait rien pour lui d’une aventure. Ses Mémoires sont un peu vagues sur ce point et ne suivent pas les événements d’assez près. On y voit qu’il fit, au printemps de l’année suivante probablement (car les dates précises n’y sont point marquées), un voyage près de Coblentz pour s’y distraire, et qu’il y devint légèrement amoureux d’une des filles de madame de La Roche: «Rien n’est plus agréable, dit-il à ce sujet, que de sentir une nouvelle passion s’élever en nous lorsque la flamme dont on brûlait auparavant n’est pas tout à fait éteinte: ainsi à l’heure où le soleil se couche, nous voyons avec plaisir l’astre des nuits se lever du côté opposé de l’horizon: on jouit alors du double éclat des deux flambeaux célestes.» Cela nous apprend du moins que l’amour qu’il pouvait avoir gardé pour Charlotte n’avait rien de furieux ni d’égaré.

Les lettres qu’on a de Gœthe, adressées à Kestner pendant les mois qui suivent l’instant de la séparation, nous le prouvent aussi, tout en nous donnant assez bien la mesure de cette espèce de culte d’imagination et de tendresse idéale, mystique, pourtant domestique et familière, mêlée de détails du coin du feu. Il a beau souffrir, il ne regrette point l’emploi qu’il a fait de ses derniers mois: non, ce n’est pas un mauvais Génie qui l’a conduit à ce bal où il a fait la connaissance de Charlotte: «Non, c’était un bon Génie, s’écrie-t-il, je n’aurais pas voulu passer mes jours à Wetzlar autrement que je ne l’ai fait; et pourtant les Dieux ne m’accordent plus de tels jours, ils savent me punir et me Tantaliser.» A Francfort, où il est revenu vivre près de sa famille, il a dans sa chambre la silhouette de Charlotte attachée avec des épingles au mur; il lui dit le bonsoir en se couchant, et le matin, il prend plus volontiers ces épingles-là que d’autres pour s’habiller. Il a (comme dans Werther) le nœud de ruban rose qu’elle portait au sein la première fois qu’il la vit; il est fort question à plusieurs reprises d’une certaine camisole à raies bleues dans laquelle elle est adorable en négligé, et qu’il regretterait de loin de lui voir quitter. Pourtant, dans tout cela rien de sensuel, et quand il dit à Kestner que ce n’est jamais dans le sens humain qu’il la lui a enviée, on le croit. Seulement sa Laure et sa Béatrix ont le costume et le déshabillé d’une idylle des bords du Rhin; on a quelque peine à s’y faire. Comprenons l’amour vrai sous toutes les formes et dans tous les costumes avec ce qu’il a de désintéressé. Saint-Preux, chez Jean-Jacques, n’a-t-il pas dit: «Assis aux pieds de ma bien-aimée, je teillerai du chanvre, et je ne désirerai rien autre chose, aujourd’hui, demain, après-demain, toute la vie.» Gœthe, qui cite ce mot du cœur en se l’appliquant, le renouvelle par une légère variante: «Avec vous (Charlotte et Kestner), je désirais autrefois de cueillir des groseilles et de secouer des pruniers, demain, après-demain, et durant toute ma vie.»

J’ai dit qu’après les avoir quittés, il ne se mit pas tout aussitôt à écrire Werther. En effet, s’il le médita et le couva dès auparavant, il ne dut point commencer à l’écrire avant le mois de septembre 1773, c’est-à-dire un an après son départ de Wetzlar, et lorsqu’il eut publié son drame de Gœtz. Dans l’intervalle, il s’était passé deux événements. Le jeune Jérusalem, fils d’un théologien connu, et secrétaire de légation, qui se trouvait à Wetzlar en même temps que Gœthe, jeune homme romanesque et lettré, épris d’une passion malheureuse pour la femme d’un de ses collègues, se tua d’un coup de pistolet à la fin d’octobre1772. Sans être très lié avec Kestner, c’était précisément à celui-ci qu’il avait emprunté des pistolets sous le prétexte d’un voyage. Gœthe, comme tout le jeune monde allemand d’alors, fut très frappé de cette mort sinistre, et il s’enquit très curieusement des détails auprès de Kestner, qui les lui donna par écrit. C’est alors qu’il conçut l’idée d’identifier bientôt l’histoire de ce Jérusalem avec celle d’un amoureux comme lui-même l’avait été ou aurait pu l’être, et de faire du tout un personnage romanesque intéressant, et qui aurait pour le vulgaire le mérite de finir par une catastrophe. Mais l’idée sommeilla en lui environ dix mois avant qu’il la mît en œuvre. Un second événement, qui dut lui donner de l’aiguillon dans l’intervalle, fut le mariage de Kestner avec Charlotte, qui s’accomplit vers Pâques1773; non pas qu’il eût du tout, à cette occasion, l’envie de se brûler la cervelle; il a soin dans sa Correspondance, de rejeter bien loin une pareille pensée, et je crois fort que c’est sincère. Cependant, il dit dans ses Mémoires que «la mort de Jérusalem, occasionnée par sa malheureuse passion pour la femme d’un ami, l’éveilla comme d’un songe et lui fit faire avec horreur un retour sur sa propre situation.» Mais, dans ses Mémoires, il entendait ceci d’un commencement de passion plus récente qu’il croyait éprouver pour la fille de madame de La Roche, la même personne qu’il avait vue il y avait peu de temps à Coblentz, et qui venait de se marier à Francfort. L’idée de ces relations fausses et de ces engagements sans issue lui fut donc vivement retracée par la mort de Jérusalem. Quoi qu’il en soit, tout se passa dans le domaine de l’imagination. S’il souffrait, il le dissimule bien dans ses lettres d’alors à Kestner et à Charlotte, qui, tout à fait fiancés, n’attendent que le prochain printemps pour s’épouser. Dans ce qu’il leur écrit durant cet hiver de1772-1773, qui précède le mariage, il paraît gai, heureux ou du moins libre, et tourmenté du besoin d’aimer et du vague de la passion plutôt que d’aucune particulière blessure. Il a sur la fête de Noël une lettre à Kestner pleine de joie, de cordialité, de sentiment pittoresque, et aussi de sentiment de famille:

«Hier (veille de Noël), mon cher Kestner, j’ai été avec plusieurs braves garçons à la campagne; notre gaieté a été bruyante: des cris et des rires depuis le commencement jusqu’à la fin. Ordinairement ce n’est pas de bon augure pour l’heure prochaine; mais y a-t-il quelque chose que les saints Dieux ne puissent pas accorder s’il leur plaît! Ils m’ont donné une joyeuse soirée; je n’avais pas bu de vin, mon œil était sans trouble pour jouir de la nature. La soirée était belle; lorsque nous rentrâmes, la nuit survint. Il faut que je te dise que mon âme se réjouit toujours quand le soleil a disparu depuis longtemps, la nuit occupant l’horizon entier, de l’orient jusqu’au nord et au sud, et qu’un cercle demi-obscur seulement luit du côté de l’occident; la plaine offre un spectacle magnifique. Quand j’étais plus jeune et plus ardent, j’ai regardé souvent, pendant mes excursions, ce crépuscule durant des heures entières. Je me suis arrêté sur le pont: la ville sombre des deux côtés, l’horizon brillant silencieusement, le reflet dans le fleuve, ont produit sur mon âme une impression délicieuse que j’ai retenue avec amour. Je courus chez les Gerock, et demandai un crayon et du papier, et je dessinai, à ma grande joie, le tableau entier aussi chaud qu’il se représentait dans mon âme; tous partagèrent ma joie sur ce que j’avais fait, et leur approbation me rassura. Je leur proposai de jouer aux dés mon dessin; ils ne voulurent pas, et me demandèrent de l’envoyer à Merck. Il est maintenant suspendu au mur de ma chambre, et me fait aujourd’hui autant de plaisir qu’hier. Nous avions passé ensemble une belle soirée comme des hommes auxquels le bonheur vient de faire un grand cadeau, et je m’endormis en remerciant les Saints dans le ciel pour la joie d’enfants qu’ils ont voulu nous accorder pour la nuit de Noël.»

Telle était sa disposition trois mois après avoir quitté Charlotte, sept semaines après la mort du jeune Jérusalem, et quand il avait déjà en idée le germe de Werther.

Gœthe, on le sait, aimait à patiner; on n’a pas oublié son plus beau portrait de jeunesse, tracé par sa mère même:

«–Mère, vous ne m’avez pas encore vu patiner, et le temps est beau; venez donc, et comme vous êtes, et tout de suite.–Je mets, disait la mère racontant cela depuis à Bettine, je mets une pelisse fourrée de velours cramoisi qui avait une longue queue et des agrafes d’or, et je monte en voiture avec mes amis. Arrivés au Mein, nous y trouvons mon fils qui patinait: il volait comme une flèche à travers la foule des patineurs; ses joues étaient rougies par l’air vif, et ses cheveux châtains tout à fait dépoudrés. Dès qu’il aperçut ma pelisse cramoisie, il s’approcha de la voiture, et me regarda en souriant très gracieusement.– Eh bien! que veux-tu? lui dis-je.–Mère, vous n’avez pas froid dans la voiture, donnez-moi votre manteau de velours.–Mais tu ne veux pas le mettre, au moins?–Certainement que je veux le mettre.–Allons, me voilà ôtant ma bonne pelisse chaude; il la met, jette la queue sur son bras, et s’élance sur la glace comme un fils des Dieux. Ah! Bettine, si tu l’avais vu! il n’y a plus rien d’aussi beau, j’en applaudis de bonheur! Je le verrai toute ma vie, sortant par une arche du pont et rentrant par l’autre: le vent soulevait derrière lui la queue de la pelisse qu’il avait laissé tomber.»

On a le portrait par la mère; or, voici le glorieux pendant par Gœthe lui-même. N’oublions pas que dans ce temps il lisait continuellement Homère, et qu’il était plein de ces magnifiques images de l’Olympe. On était au mois de février1773; il écrit à Kestner dans une espèce d’hymme triomphal:

«Nous avons une glace superbe pour patiner en l’honneur du soleil. J’ai exécuté hier des rondes de danse. J’ai encore d’autres sujets de joie que je ne puis pas dire (ne serait-ce point l’idée de Werther qui déjà remue et qui veut sortir?); ne vous en inquiétez pas. Je suis presque aussi heureux que deux personnes qui s’aiment comme vous; il y a en moi autant d’espérance qu’il y en a chez des amoureux; j’ai même depuis pris plaisir à quelques poésies et autres choses pareilles. Ma sœur vous salue, mes demoiselles vous saluent, mes dieux vous saluent, nommément le beau Pâris à ma droite et la Vénus d’or de l’autre côté, et Mercure, le messager, qui se réjouit des courriers rapides, et qui attacha hier à mes pieds ses belles et divines semelles d’or, qui le portent avec le souffle du vent à travers la mer stérile et la terre sans limites. Et ainsi les personnages chéris du ciel vous bénissent.»

Admirable élan et salut vraiment divin! C’est peut-être ce même jour où il comparait ses rapides patins aux semelles d’or de Mercure, que sa mère aussi le comparait, lui, à un fils des dieux. Nous reconnaissons là le souffle des premières et belles parties de Werther, de celles où l’auteur se répand sympathiquement par toute la nature et voudrait s’en emparer «Ah! pour lors, combien de fois j’ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête, voler au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe écumante de l’Infini!…» Ce sera aussi le cri de René: «Levez-vous, orages désirés!…» Ce sera celui de Lamartine: «Que ne puis-je porté sur le char de l’Aurore!...» Mais chez ces deux poëtes il s’y mêle une teinte de sombre ou do mélancolique que n’a pas le Werther du début.

Car on l’a très justement remarqué, et les lettres de Gœthe, écrites dans le cours de cette inspiration, nous le confirment; ce n’est pas le désespoir, c’est plutôt l’ivresse bouillonnante et la joie qui président à la conception de Werther; c’est le génie de la force et de la jeunesse, l’aspiration, douloureuse sans doute, mais ardente avant tout et conquérante, vers l’inconnu et vers l’infini. Tout ce qui est sorti de cette source élevée et débordante y est sincère, et a jailli de l’imagination et de la pensée de Gœthe. Voilà le vrai du livre et son cachet immortel; le reste, désespoir final, coup de pistolet et suicide, y a été ajouté par lui après coup pour le roman et pour la circonstance: c’est ce qui ressemble le moins à Gœthe, et qui se rapporte à l’aventure de ce pauvre Jérusalem, le côté faux, commun, exalté, digne d’un amoureux d’Ossian, non plus d’un lecteur d’Homère.

Gœthe (et il l’a dit) s’est guéri lui-même en faisant Werther; il s’est débarrassé de son mal en le peignant, mais il l’a en même temps inoculé aux autres; et alors pourquoi leur a-t-il indiqué un faux remède? Là est le vice de Werther. La vraie conclusion de Werther pour les artistes (car Werther est un artiste ou veut l’être), ce serait la conclusion qu’a choisie Gœthe lui-même, s’occuper, produire, se guérir en s’appliquant ne fût-ce qu’à se peindre; et si tous, dans cqtte tâche, n’atteignaient pas aussi haut qu’un Gœthe le peut faire, ils y gagneraient du moins de sortir de leur mal, de le traverser, et de se rattacher bientôt derechef aux attraits puissants de la vie.

La différence des impressions du lecteur à celles de l’auteur est ici par trop forte et trop criante; elle n’est pas juste. Quoi? Werther une fois fait, et même à mesure qu’il le conçoit et le compose, Goethe retrouve sa sérénité; il a triomphé de ses sentiments puisqu’il les a magnifiquement exprimés. Il est comme Neptune dans la tempête de Virgile, lequel, bien que fortement ému au dedans (graviter commotus), lève un front tranquille et pacifique à la surface des mers: summa placidum caput extulit unda. Voilà pour l’auteur.–Mais les lecteurs, au contraire (je parle des premiers lecteurs, de ceux de1774), qui trouvent dans le prodigieux petit livre tous leurs sentiments, jusque-là confus, exprimés au vif et en traits de feu, s’y prennent, ne s’en détachent plus, passent, sans s’en apercevoir, du Worther-Gœthe au Werther-Jérusalem, et sont ainsi conduits, par cette contagion du talent et de l’exemple, à l’idée du suicide. Il y a là, si je l’ose dire, moins encore un tort peut-être qu’une inexpérience chez Gœthe. Eût-il conclu de même s’il avait prévu tout l’effet de son roman, cet effet qu’il a comparé à celui d’une allumette qui met le feu à une mine? Il est difficile à un artiste de résister à l’à-propos, et de renoncer à un grand succès. Gœthe, averti à l’avance, eût donc bien pu ne vouloir rien changer, sans compter qu’un autre dénoûment n’était pas si aisé à offrir. Ce qui est certain, c’est que toute la jeunesse allemande fut à l’instant et profondément atteinte et ébranlée. L’artiste sain, vigoureux, généreux, avait substitué à sa propre méthode de guérison dont il gardait le secret, une solution maladive et banale à l’usage du vulgaire. La fin de Werther laissait en vue et livrait aux regards du public un faux Gœthe au lieu du vrai, un fantôme creux et trompeur après lequel la foule allait courir, comme Turnus dans le combat s’acharne à poursuivre le fantôme d’Enée qui l’égare, tandis que le véritable héros est ailleurs et dans le lieu de l’action. Aujourd’hui, pour le jugement définitif du livre et le rang qui lui est dû dans l’ordre des œuvres de l’art, cette fin de Werther nuit aux parties principales, et quand on considère le caractère si opposé de l’auteur, et des destinées en un sens si inverse, elle a peine à ne pas nous faire l’effet d’une mystificatiou.

Mais de fait, et même chez un artiste de tout temps si réfléchi, si maître de soi dès sa jeunesse, les choses se passèrent plus au hasard et plus confusément. Pour revenir à la Correspondance de Gœthe avec les époux Kestner, dont le mariage se fit en avril1773, on y suit assez bien les traces du projet et de la composition, jusqu’au moment où toute la pensée prend flamme. Ce mariage, en s’accomplissant, dut lui donner l’idée du désespoir qu’il n’avait pas, mais qu’un autre aurait pu avoir. Pour lui, qui s’est chargé d’envoyer de Francfort les anneaux d’alliance et qui y a joint toutes sortes de bons souhaits, il se contente, pour punir à sa manière les nouveaux mariés, de leur écrire: «Je suis vôtre, mais, pour le moment, je ne suis guère curieux de voir ni vous, ni Charlotte. Aussi sa silhouette disparaîtra de ma chambre le premier jour de Pâques, qui sera probablement le jour de votre mariage, ou même dès après-demain, et elle n’y sera de nouveau suspendue que quand j’apprendrai que Charlotte est mère. Une nouvelle époque commencera alors, et je ne l’aimerai plus, mais j’aimerai ses enfants,–un peu, il est vrai, à cause d’elle, mais cela ne fait rien…» Et même cette menace amicale, il ne l’exécute pas; la silhouette reste là suspendue comme par le passé. Qui plus est, une amie qui revient de la noce lui apporte le bouquet de mariage de Charlotte, et il s’en pare. Cependant la grande consolation intérieure, l’occupation poétique dure et augmente: il publie son Goetz de Berlichingen; il écrit des drames, des romans, dit-il, et autres choses de ce genre (juin1773); et en septembre il commence sa confidence couverte de Werther aux jeunes époux désormais installés à Hanovre: «Je fais de ma situation le sujet d’un drame que j’écris en dépit de Dieu et des hommes. Je sais ce que dira Charlotte quand elle le lira, et je sais ce que je lui répondrai.» Et encore: «0 Kestner, je me trouve bien heureux! quand ceux que j’aime ne sont pas près de moi, ils sont pourtant toujours devant moi. Le cercle des nobles cœurs est la plus précieuse de mes acquisitions.» –«Vous êtes toujours près de moi quand j’écris quelque chose. Je travaille maintenant à un roman, mais cela va lentement. Encore une confidence d’auteur: mon idéal grandit et embellit de jour en jour, et si ma vivacité et mon amour ne m’abandonnent pas, il y aura encore beaucoup de choses pour ceux que j’aime, et le public en prendra aussi sa part.»

3,94 ₼

Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
15 yanvar 2025
Həcm:
280 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066317539
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı: