Kitabı oxu: «Voyages chez plusieurs pays fort éloignés du monde»
Jonathan Swift
Voyages chez plusieurs pays fort éloignés du monde
Par Lemuel Gulliver, d'abord chirurgien, puis capitaine à bord de plusieurs navires

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066334215
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE I
CHAPITRE II
QUATRIÈME PARTIE
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
TABLE DES ILLUSTRATIONS
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
VOYAGE A LILLIPUT
CHAPITRE I
Table des matières
MON père habitait le comté de Nottingham où il avait un petit bien. J’étais le troisième de ses cinq enfants. A l’âge de quatorze ans, il m’envoya au Collège Emanuel, à Cambridge, où pendant trois ans j’étudiai avec assiduité. Le prix de ma pension était bien modique, mais constituait pourtant une lourde charge pour les ressources très limitées de mon père. Je dus quitter le collège et entrer en apprentissage chez Mr. Jacques Bates, célèbre chirurgien de Londres, qui me garda quatre ans.
Mon bon père m’envoyait de temps à autre des petites sommes d’argent qui me servirent à étudier la navigation et les branches des sciences mathématiques indispensables aux voyageurs. Je prévoyais déjà ma destinée. J’obéis au même sentiment instinctif en quittant Mr. Bates, pour me rendre à Leyde terminer mes études de médecine, si utiles au cours des longs voyages. Je passai deux années dans la célèbre ville Hollandaise, et j’étais à peine de retour en Angleterre que sur la recommandation de mon cher maître Mr. Bates, j’embarquais en qualité de chirurgien à bord de l’Hirondelle, commandée par le capitaine Abraham Pannell.
Pendant trois ans et demi je naviguai sous ses ordres, parcourant le monde entre deux voyages au Levant, et à mon retour, un peu lassé sans doute, je résolus de me fixer à Londres. Mr. Bates m’encouragea fort et m’aida à m’établir en me présentant à plusieurs de ses clients. Je pris un appartement dans une petite maison d’Old Jewry, et j’épousai peu après Miss Mary Burton, (seconde fille de Mr. Edmund Burton, établi bonnetier dans Newgate Street,) qui m’apporta en dot quatre cents livres sterling.
J’avais un foyer et une situation pleine de promesses, mais la roue de la fortune ne tourne pas toujours selon nos désirs. Deux ans s’étaient à peine écoulés que mon cher maître, Mr. Bates, tombait malade et mourait bientôt. Je n’avais guère de relations encore et ma clientèle s’en alla diminuant peu à peu. Après avoir consulté ma femme et quelques amis, je me déterminai à prendre de nouveau la mer.
Je fus successivement chirurgien à bord de deux navires et je passai six longues années à voyager dans les Indes Orientales et Occidentales, ce qui me permit de rétablir un peu ma fortune. J’emportais toujours avec moi un grand nombre de livres et j’employais mes heures de loisir à étudier les meilleurs auteurs anciens et modernes. Quand nous descendions à terre, j’en profitais pour observer le caractère et les mœurs des peuplades indigènes et pour apprendre leur langue. J’y parvenais facilement, grâce à mon excellente mémoire.
J’étais revenu dans mon pays et j’avais passé trois années au sein de ma famille, quand je reçus des offres fort avantageuses du Capitaine Pritchard, dont le vaisseau l’Antilope allait appareiller pour les Mers du Sud. J’acceptai.
Nous mîmes à la voile le 4 Mai 1669, sous les plus rassurants auspices et les débuts de notre voyage furent heureux.
Mais une tempête violente s’éleva soudain comme nous virions vers les Indes Orientales et poussa le navire au N.O. de la Terre de Van Diemen. Le 5 Novembre, jour où commence l’été dans ces parages, et le temps étant très couvert, la vigie signala un récif à moins d’une demi-encâblure du vaisseau. Toute manœuvre étant rendue impossible par la violence du vent, notre malheureux bâtiment vint se briser sur l’écueil. Six hommes de l’équipage (dont j’étais) réussirent à mettre la chaloupe à la mer et à s’éloigner du récif à force de rames, mais bientôt la fatigue nous terrassa et nous dûmes nous confier à la merci des vagues. Une demi-heure s’écoula dans les plus cruelles angoisses. Tout d’un coup, le vent du Nord se prit à souffler violemment et notre chaloupe chavira. Je ne puis dire exactement quel fut le sort de mes malheureux compagnons, mais, hélas! j’ai lieu de penser qu’ils périrent tous!
Quant à moi, j’eus le bonheur de conserver mon sang-froid, et à peine à l’eau je me mis à nager à l’aventure en me laissant conduire par le vent et la marée. J’étais cependant à bout de forces quand je me trouvai enfin prendre pied. L’ouragan avait déjà perdu beaucoup de sa fureur, mais la pente était si douce que je dus marcher plus d’une demi-lieue dans la mer avant d’atteindre le rivage. Il pouvait être alors huit heures du soir environ. Après avoir fait quatre cents mètres sans trouver aucune trace d’êtres vivants, la fatigue s’empara de moi et je m’écroulai vaincu sur l’herbe très courte et très douce où je m’endormis aussitôt profondément. Combien de temps dura mon sommeil? Je ne saurais le dire au juste, mais je l’évaluai à neuf heures environ, car le jour se levait quand je voulus me mettre debout. A mon intense surprise je fus incapable de remuer un seul membre, et dans un instant, je me rendis compte de ma situation. Mes jambes et mes bras étaient fortement fixés au sol par des liens; il en était de même de mes cheveux très longs et touffus, et de minces ligatures entouraient mon corps depuis les aisselles jusqu’aux cuisses. Jugez de l’état d’impuissance où j’étais réduit! Autour de moi, je percevais bien comme une rumeur confuse, mais, dans la triste posture où je me trouvais, il m’était impossible de rien voir que le ciel! Presque aussitôt je sentis quelque chose de vivant qui remuait le long de ma jambe gauche et qui, s’avançant doucement sur ma poitrine, vint presque à toucher mon menton. Je baissai les yeux autant qu’il me fut possible et à mon intense stupéfaction je distinguai une petite créature humaine, humaine, oui vraiment, mais qui n’avait pas six pouces de haut et qui portait un arc, un carquois et des flèches! En même temps j’eus la désagréable sensation d’une quarantaine d’êtres semblables qui s’agitaient sur moi. J’étais dans le plus profond ébahissement. On l’eut été à moins! Et je ne pus me retenir de jeter de si grands cris que ces petits bonshommes s’enfuirent, tous, épouvantés. Toutefois la plupart revinrent bientôt et l’un d’eux eut la hardiesse de s’approcher tout près de mon visage. Après m’avoir examiné, il leva les mains et les yeux au ciel en témoignage d’admiration et il cria d’une voix aiguë mais distincte: «Hekinah degul!» Ses compagnons répétèrent ces mêmes mots plusieurs fois de suite. Je n’en étais pas plus avancé !
Silencieusement, je faisais mille efforts pour me libérer et je réussis enfin à rompre les liens et à arracher les piquets qui retenaient mon bras gauche au sol. En même temps, d’un violent effort qui me causa une extrême douleur, je parvins à desserrer un peu les liens qui attachaient mes cheveux du côté gauche, et je me trouvai alors en état de tourner légèrement la tête. Pour la seconde fois, les petits bonshommes furent saisis d’une folle panique et s’enfuirent, en poussant des cris de terreur. Puis le silence se fit. J’entendis quelqu’un crier d’un ton de commandement: «tolgo phonac!» et à l’instant, plus de cent flèches s’enfoncèrent dans ma main gauche et me piquèrent comme autant d’aiguilles acérées. Quand la pluie de flèches s’arrêta, je laissai échapper des gémissements, arrachés par la souffrance, et je fis de nouveaux efforts pour me délivrer. Nouvelles décharges, nouvelles blessures. Je vis bien qu’il fallait me résoudre à demeurer dans une quasi-immobilité jusqu’au soir où il me serait plus facile de rompre mes chaînes. Mais le hasard en disposa différemment.
Dès que la foule qui m’entourait eût remarqué mes dispositions pacifiques, il ne fut plus question de me décocher des flèches, et pendant plus d’une heure, j’entendis à deux toises environ de mon oreille droite comme un bruit d’ouvriers charpentiers au travail. Lentement, avec précaution, je tournai la tête de ce côté et j’aperçus un curieux petit échafaudage, haut d’un pied et demi, formant comme une minuscule tribune, où avaient pris place quatre de ces petits êtres. L’un d’eux m’adressa un long discours, dont, vous le devinez, ami lecteur, je ne saisis pas un traître mot! L’orateur me sembla d’âge moyen et d’une taille plus élevée que celle de ses compagnons. Le page qui portait la queue de sa robe, était à peine un peu plus grand que mon doigt. J’ai dit que le discours fut long. Si je n’en compris pas une syllabe, j’en saisis du moins le sens approximatif, et d’après le ton et les périodes, je devinai que l’orateur avait tour à tour recours aux promesses et aux menaces, à la sévérité et à la bonté. Je répondis en manifestant ma soumission par une mimique expressive, levant ma main gauche et mes yeux vers le soleil, comme pour prendre celui-ci à témoin de ma bonne foi. Je mourais littéralement de faim, n’ayant rien eu à me mettre sous la dent depuis le naufrage. Je cédai au besoin, et portant plusieurs fois mes doigts à ma bouche, je fis comprendre la faim dont j’étais dévoré au hurgo (c’est ainsi que ces petits êtres désignent leurs grands seigneurs) qui m’interpellait. Celui-ci descendit immédiatement de sa tribune, et sur ses ordres, plusieurs échelles furent appliquées contre moi. Une centaine de petits hommes les escaladèrent avec célérité et m’apportèrent des paniers remplis de viandes fort bien apprêtées, ma foi, mais plus petites que des ailes d’alouette! De deux ou trois plats je ne faisais qu’une bouchée. Les pauvres petites gens s’empressaient de leur mieux et témoignaient de mille manières l’émerveillement et l’admiration que leur causaient mon appétit et mes capacités stomacales! Manger était bien, mais il me fallait boire maintenant. Ils jugèrent, d’après mon appétit, toute l’étendue de ma soif; fort ingénieusement, ils hissèrent sur moi un de leurs plus grands tonneaux de vin, le roulèrent jusqu’à mes lèvres et le défoncèrent. Je le vidai d’une gorgée; il ne contenait pas une demi-pinte. Le vin avait le même goût que le vin de Bourgogne, mais il était plus agréable encore. Une seconde tonne me fut apportée et eût le même sort que la première. Quand j’eûs accompli toutes ces merveilles, ils poussèrent des exclamations de joie et se prirent à danser sur ma poitrine en répétant dans leur allégresse: «Hekinah degul! Hekinah degul!»
Ils s’adressèrent ensuite aux spectateurs et les avertirent d’avoir à s’écarter en leur criant: “ Borach mevolah! ” Puis ils me demandèrent, par signe, de jeter les deux tonneaux. Quand je les eûs envoyés en l’air ce fut une clameur universelle, où l’on n’entendait que leur fameux «Hekinah degul!»
Lorsqu’ils virent que j’étais rassassié, ils s’écartèrent et je vis s’avancer vers moi un groupe de personnes, dont l’une, d’un rang très élevé, m’était envoyée par Sa Majesté Impériale. Son Excellence monta sur mon mollet droit, vint jusqu’à mon visage, et me présenta des lettres de créance, revêtues du sceau impérial. Je dus subir un nouveau discours qui dura bien dix minutes et qui fut prononcé sur un ton très calme mais non moins résolu. De la main, l’orateur m’indiquait un point de l’horizon, que je connus plus tard pour la Capitale du Royaume de Lilliput, où je devais être transporté ; ainsi en avait décidé Sa Majesté dans son Conseil. Je répondis par quelques mots tout à fait inutiles, et au moyen de signes très expressifs, j’indiquai mon vif désir d’être libre. L’Excellence parut m’avoir compris, car il secoua la tête négativement et, continuant d’employer le langage des signes, me montra que je devais être transporté dans la position même où je me trouvais. J’eûs bien encore quelques vélléités de résistance, mais j’y renonçai aussitôt, le nombre de mes petits adversaires augmentant sans cesse, et je témoignai à l’Excellence que je me résignais à mon sort. Sur quoi le hurgo (grand seigneur) et sa suite se retirèrent avec beaucoup de civilités et de marques de satisfaction. Presque aussitôt mes liens furent relâchés et on étendit sur ma figure et mes mains une sorte de pommade parfumée qui fit disparaître en quelques minutes la cuisson douloureuse occasionnée par les maudites flèches. Toutes ces circonstances m’avaient prédisposé au sommeil. Les docteurs de Sa Majesté ayant sur son ordre mélangé à ma boisson un puissant narcotique, je dormis à peu près huit heures. Pendant mon sommeil on me hissa sur une singulière machine construite à cet effet, sur l’ordre de l’Ingénieur Impérial. Ces petites gens excellent dans les arts mécaniques et en l’espace de quelques heures ils avaient monté l’appareil qui m’était destiné.
Imaginez un cadre de bois de sept pieds de long sur quatre de large, posé sur vingt-deux roues et distant du sol de trois pouces. Dès que le narcotique eût agi, ce chariot fut placé parallèlement à moi. Le plus difficile n’était pas fait. Ce n’était pas une petite affaire, vous le pensez bien, de me placer sur cette machine! Voici comment ils s’y prirent: quatre-vingt piquets furent plantés enterre et de fortes cordes, de la grosseur d’un fil d’emballage, fixées au moyen de crochets à d’innombrables bandes de toile que des ouvriers avaient passées sous mon cou, mes mains, mes bras et tout mon corps. 900 petits hommes, choisis parmi les plus robustes, tirèrent alors ces cordes au moyen des poulies dont les piquets étaient surmontés, et ainsi en moins de trois heures je fus hissé, déposé sur le chariot et solidement attaché. Il ne fallut pas moins de 1500 chevaux, triés parmi les plus vigoureux coursiers des écuries Impériales, et hauts à peu près de quatre pouces et demi, pour me traîner jusqu’à la métropole, à huit cents mètres de là.
Notre voyage dura près de deux jours. Quand nous fûmes à deux cents mètres des portes de la ville, l’Empereur vint à notre rencontre avec toute la Cour. Mais les grands officiers se refusèrent obstinément à laisser Sa Majesté exposer ses jours en montant sur mon corps.
Notre convoi s’était arrêté près d’un ancien temple désaffecté depuis quelques années, à la suite d’un meurtre qui y avait été commis. Ce temple, le plus vaste de tout le royaume, me fut assigné pour demeure. La grande porte, au Nord, ayant à peu près quatre pieds de haut sur deux de large, je pouvais assez facilement pénétrer à l’intérieur en rampant. Deux petites fenêtres, situées à six pouces du sol, encadraient la porte. C’est à l’une d’elles que les forgerons de l’Empereur fixèrent 92 câbles semblables à des chaînes de montre, et les fixèrent à ma jambe gauche au moyen de trente-six cadenas. Mes chaînes ayant à peu près deux mètres de long j’avais la liberté de me promener de long en large dans l’espace d’un demi-cercle.
Vis-à-vis du temple, de l’autre côté de la route, s’élevait une tour d’au moins cinq pieds de haut. L’Empereur y monta avec sa suite, afin de m’examiner tout à son aise.
Quand les ouvriers furent convaincus qu’il m’était impossible de m’échapper ils coupèrent mes liens et je me levai, mais avec un sentiment d’amertume et de tristesse indicibles.
Quand le peuple me vit debout, allant et venant, il exprima son étonnement par des rumeurs dont je ne puis vous donner une idée.
CHAPITRE II
Table des matières
EN jetant les yeux autour de moi, je découvris le plus riant paysage que j’eusse jamais vu. La campagne environnante se déroulait en jardins prolongés à l’infini; les enclos, pour la plupart de quarante pieds carrés, semblaient autant de parterres fleuris, entremêlés çà et là de petits bois, dont les plus grands arbres ne me paraissaient guère dépasser sept pieds de haut. Sur ma gauche s’étendait la Capitale qui prenait ainsi l’apparence d’une cité en perspective dans un décor de théâtre.
Je m’arrachai à ma contemplation pour me glisser à l’intérieur de ma maison et l’explorer, ce qui ne fut pas long, comme bien on pense, et je sortis de nouveau presque immédiatement pour prendre l’air.
L’Empereur était descendu de sa tour et s’avançait à cheval vers moi. Cette action faillit lui coûter cher, car le petit animal, quoique fort bien dressé, fut saisi d’effroi en se trouvant soudain devant moi, qui dûs lui apparaître comme une montagne en mouvement! Il se cabra sur ses pieds de derrière et faillit désarçonner l’Empereur. Mais celui-ci est un excellent cavalier; il sut se maintenir en selle, jusqu’au moment où ses serviteurs accourus vinrent prendre la bride du cheval. Il descendit alors et, toute en demeurant prudemment hors de ma portée, il m’examina sur tous les côtés en donnant des marques d’admiration. Puis, sur un geste de Sa Majesté les sommeliers et les cuisiniers roulèrent vers moi des petits chariots, dont une vingtaine étaient chargés de viande et une dizaine de cruches en terre contenant du vin.
En quelques minutes je fis place nette!
L’Impératrice, les jeunes princes et princesses du sang, accompagnés de plusieurs dames d’honneur, s’étaient assis à quelque distance dans des fauteuils et tout ce beau monde ne cessait de caqueter en me regardant.
Je dois maintenant donner de Sa Majesté une description aussi exacte que possible. L’Empereur dépasse, de la longueur de mon ongle environ, tous les personnages de la cour. Ce qui seul est suffisant pour inspirer à ses sujets une terreur salutaire. Une mâle énergie se lit sur les traits de son visage qu’il a forts et accentués. Son teint est olivâtre, il a la lèvre autrichienne, un peu dédaigneuse, le nez aquilin, la taille très droite, et comme ses membres sont merveilleusement proportionnés, ses mouvements demeurent pleins de grâce et une dignité imposante caractérise sa démarche.
Il avait lors vingt-neuf ans et régnait depuis sept années qui n’avaient été qu’une suite de félicités et de victoires. Désireux de l’examiner à mon tour sur toutes les coutures, je me couchai sur le côté de sorte que nos visages se trouvaient placés parallèlement, à trois mètres de distance. Mais depuis, j’eus l’insigne honneur de le tenir souvent dans ma main et je puis certifier l’exactitude absolue du portrait que j’en donne ici. Son costume était simple et sans prétention, mi-oriental, mi-européen. Cependant il portait un léger casque d’or, très luxueux, incrusté de pierreries, et surmonté d’un panache. Il tenait à la main son épée nue, par mesure de prudence, au cas où j’aurais réussi à rompre mes chaînes. Elle avait au moins trois pouces de long; la garde et le fourreau étaient en or.
La voix de l’Empereur était aiguë, mais claire et bien articulée, et je pouvais l’entendre distinctement même en me tenant debout. Quant aux dames et aux courtisans, leurs habits étaient magnifiques et la place occupée par la Cour ressemblait à une splendide étoffe étendue sur le sol et toute brodée de figurines d’or et d’argent.
Au bout de deux heures la Cour se retira et je fus laissé à mes réflexions, avec une forte Garde, destinée à prévenir les impertinences et peut-être la malice de la populace, impatiente de me voir de plus près.
Comme j’étais assis près de la porte de ma maison, plusieurs de ces coquins eurent l’impudence de me décocher des flèches dont l’une manqua de me crever l’œil gauche. Mais le colonel de la Garde fit immédiatement saisir six des meneurs qu’il remit ligottés entre mes mains, jugeant que pour une telle faute il n’existait pas de meilleur châtiment. Il fallait voir ces malheureuses créatures traînées par les soldats qui les piquaient avec la pointe de leurs lances. Je les pris tous dans ma main droite, j’en mis cinq dans la poche de ma veste et je fis mine de vouloir manger tout vivant le sixième. Le pauvre petit bonhomme poussa d’affreux hurlements et le colonel et ses officiers ne laissaient pas que d’être fort inquiets, surtout quand ils me virent sortir mon canif. Mais je les rassurai bientôt, car, regardant avec douceur mon petit prisonnier, je coupai ses liens et le déposai délicatement à terre, où il s’empressa de prendre ses jambes à son cou! J’agis de même envers les cinq autres, et je pus constater combien la foule et les soldats étaient touchés par ma clémence, qui fut tout aussitôt rapportée à la Cour où elle fut non moins favorablement appréciée.
Quand la nuit tomba, je me glissai péniblement dans ma maison et m’étendis sur le sol pour dormir. Je trouvai ma couche un peu rude! Et ce fut avec un réel plaisir que j’entrai, quinze jours après, en possession du lit que l’Empereur avait donné l’ordre de me préparer et qui fut formé avec six cents matelas lilliputiens.
Une commission Impériale fut immédiatement constituée en vue d’obliger tous les paysans à un kilomètre à la ronde à fournir chaque jour 6 bœufs, 40 moutons et autres victuailles pour mon entretien, avec une quantité proportionnée de pain, de vin et autres boissons. Sa Majesté donna Elle-même des bons ou mandats sur le Trésor pour assurer le paiement de ces denrées.
J’eus six cents domestiques installés sous des tentes confortables dressées autour de ma maison. La munificence impériale alla plus loin encore, et trois cents tailleurs reçurent l’ordre de me confectionner un vêtement à la mode du pays.
Enfin, six professeurs, choisis parmi les plus grands savants de l’Empire, furent chargés de m’enseigner la langue lilliputienne. Sa Majesté daigna souvent m’honorer de sa visite et se plut à aider mes professeurs pendant leurs leçons.
En trois semaines environ je fis les plus grands progrès, et peu à peu nous commençâmes de causer. Mes premiers mots furent pour exprimer à l’Empereur mon ardent désir de recouvrer ma liberté, ce que je lui répétai désormais chaque jour, à genoux! Il me répondit que ceci était affaire de temps et de patience à laquelle il ne fallait pas songer avant d’avoir pris l’avis du Conseil, et il ajouta qu’avant tout, je devais “ lumos kelmin pesso desmar Ion emposo,” c’est-à-dire “ jurer solennellement d’observer une paix inviolable avec lui et ses sujets.” Il me pria de ne point me froisser s’il donnait l’ordre à certains fonctionnaires de me fouiller; car, selon toute vraisemblance, je devais porter sur moi différentes armes, extrêmement dangereuses si leurs proportions répondaient à celles de ma taille prodigieuse! Je répondis à Sa Majesté qu’elle serait aussitôt satisfaite, étant prêt à me mettre nu et à vider mes poches devant elle. Mais l’Empereur m’arrêta d’un geste, et m’indiqua que la loi du pays l’obligeait à me faire fouiller par deux de ses officiers. Il savait fort bien, ajouta-t-il, que cette opération ne pouvait avoir lieu sans mon consentement ou mon concours. Mais il avait si bonne opinion de ma générosité et de mon sentiment de la justice qu’il me confierait sans crainte ces messieurs. Il me promit, en outre, qu’on me rendrait fidèlement tout ce qui me serait pris quand je quitterais le pays ou qu’en tous cas on me verserait intégralement le prix que j’en exigerais moi-même. Il ne me restait qu’à m’exécuter. Je pris les deux officiers dans ma main et les introduisis d’abord dans la poche de mon habit, puis dans chacune de mes autres poches, à l’exception des deux goussets et d’une poche secrète contenant divers objets qui m’étaient nécessaires et n’offraient aucun intérêt pour personne. Ces messieurs avaient apporté tout ce qu’il fallait pour écrire, encre, plumes et papier. Ils firent de tous les objets qu’ils avaient trouvés un inventaire très exact dont voici le texte intégral, traduit en anglais:
“ Premièrement, dans la poche droite de l’habit du Grand Homme-Montagne (c’est ainsi que je traduis les mots Quinbus Flestrin) après les recherches les plus minutieuses, nous n’avons trouvé qu’une pièce de toile grossière, assez vaste pour servir de tapis dans la Grande Salle du Palais de Votre Majesté. Dans la poche gauche, nous vîmes un immense coffre en argent, avec un couvercle de même métal, que nous fûmes incapables de lever. Sur notre demande l’Homme-Montagne ouvrit ce coffre et l’un de nous y étant entré, enfonça jusqu’aux genoux dans une sorte de poussière brune qui provoqua chez nous deux des éternuements répétés et simultanés. Dans la poche droite du gilet, nous trouvâmes une liasse prodigieuse de substances blanches et minces, repliées l’une sur l’autre et dont l’ensemble formait à peu près l’épaisseur de trois hommes; elles étaient attachées avec un câble très fort et couvertes d’une quantité de figures noires qui nous ont paru être des écritures, chaque lettre étant presque le double de la paume de notre main. Dans la poche gauche se trouvait une machine armée de vingt mâts très longs, ressemblant aux palissades qui ornent la cour de Votre Majesté : d’où, nous avons conjecturé que l’Homme-Montagne s’en servait pour se peigner. Mais nous n’avons pas voulu le questionner trop souvent, vu la grande difficulté qu’il éprouvait à nous comprendre. Dans la grande poche droite de son couvre-milieu (je traduis ainsi le mot ranfu-lo par lequel ils désignaient mes culottes) nous avons aperçu un tube de fer creux, de la longueur d’un homme, attaché à une grosse pièce de bois beaucoup plus épaisse. Sur l’un des côtés du tube se trouvaient d’énormes pièces de fer en relief, affectant les formes les plus irrégulières. Nous ne comprenons pas ce que cela peut bien être. La poche gauche du couvre-milieu contenait une machine semblable. Dans la plus petite poche du côté droit nous avons trouvé plusieurs pièces rondes et plates, de différentes dimensions, et faites d’un métal rouge et blanc. Certaines nous paraîssaient être en argent, mais elles étaient si grandes et si lourdes qu’à nous deux nous pouvions à peine les soulever. Dans la petite poche gauche se trouvaient deux étuis noirs, d’une forme irrégulière. L’un d’eux était fermé et semblait être composé d’une seule pièce. Mais à l’extrémité du second apparaissait une sorte de substance blanche brillante et arrondie et qui avait le double de notre tête. Chaque étui renfermait à l’intérieur une énorme lame d’acier. Nous avons prié l’Homme-Montagne de nous les montrer, car nous appréhendions que ce fussent là des engins dangereux. Il les sortit de leurs enveloppes et nous dit que dans son pays il avait l’habitude de se raser la barbe avec l’une et de couper sa viande avec l’autre. Il y eut deux poches dans lesquelles nous ne pûmes pénétrer. Il les nommait des goussets: c’étaient deux grandes fentes pratiquées dans la partie supérieure de son couvre-milieu. Hors du gousset droit pendait une longue chaîne d’argent au bout de laquelle était attaché un instrument tout à fait merveilleux. Sur notre désir, il le sortit complètement, et nous vîmes une sorte de globe, moitié en argent, moitié en métal transparent. Plusieurs signes étranges étaient disposés circulairement et nous pensâmes pouvoir les toucher du doigt. Mais la surface transparente nous arrêta. L’Homme-Montagne approcha cet instrument de nos oreilles: nous avons alors perçu un bruit incessant comme celui d’un moulin à eau. Ce doit être un animal inconnu ou bien encore la divinité qu’il adore.
“ Du gousset gauche il tira un filet qu’un pêcheur aurait pu utiliser, mais qui se fermait et s’ouvrait comme une bourse, grâce à un mécanisme caché. C’était, en effet, sa bourse, nous a-t-il dit. Nous y avons trouvé plusieurs pièces d’un métal jaune. Si elles sont véritablement en or, leur valeur doit être colossale.
“ Apres avoir ainsi, conformément aux ordres de Votre Majesté, fouillé minutieusement les poches de l’Homme-Montagne, nous avons remarqué autour de sa taille un ceinturon, taillé dans la peau d’un gigantesque animal et qui supportait une épée de la longueur de cinq hommes et un sac ou une bourse divisée en deux compartiments, capables de contenir trois ou quatre sujets de Votre Majesté. L’un des compartiments contenait plusieurs balles d’un métal extrêmement lourd, de la grosseur de notre tête et réclamant une main très vigoureuse pour les soulever; l’autre était rempli d’un nombre infini de grains noirs, d’un volume restreint et d’un poids assez léger, car nous pouvions en tenir une cinquantaine dans la paume de nos mains.
“ Tel est l’inventaire exact et conforme de tout ce que nous avons trouvé sur le corps de l’Homme-Montagne, lequel nous a reçus avec beaucoup de civilité et tous les égards dus aux envoyés de Votre Majesté.
“ Signé et scellé ce 4e jour de la 89e Lune du règne prospère de Votre Majesté.
“ TLESSEN TRELOCK.
“ MARSI TRELOCK.”
Après avoir lu cet inventaire, l’Empereur m’ordonna, dans les termes les plus honorables, de lui remettre les objets mentionnés et tout d’abord mon ceinturon et mon sabre. En même temps il ordonna aux troupes de service, 3000 hommes environ, de m’entourer et de tenir prêts leurs arcs et leurs flèches. Je ne m’en aperçus point, ayant les yeux fixés sur Sa Majesté. Sur quoi, il me pria de tirer mon sabre du fourreau. Bien qu’ayant été un peu rouillée par l’eau de mer, la lame en était encore extrêmement brillante. Quand je la fis étinceler au soleil en la brandissant dans tous les sens, les troupes poussèrent des cris où la terreur se mêlait à la surprise. Sa Majesté seule garda tout son sang-froid et me commanda de remettre mon sabre au fourreau et de jeter celui-ci aussi doucement que je le pouvais à six pieds de ma chaîne. Il réclama ensuite les tubes de fer creux qui étaient en réalité des pistolets de poche. Je lui en expliquai l’usage du mieux que je pus et joignant l’exemple à la parole je les chargeai de poudre et je tirai en l’air, après avoir prévenu l’Empereur de ne point s’effrayer. Cette fois l’effet produit fût indescriptible. Des centaines d’hommes se laissèrent tomber comme s’ils avaient été foudroyés. Et l’Empereur lui-même, tout brave qu’il fût, demeura quelque temps avant de recouvrer ses esprits.