Kitabı oxu: «Contes pour les enfants»
Joséphine Colomb
Contes pour les enfants

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066314750
Table des matières
MARIE AUX FLEURS
UN TRAIT D’UNION
L’ÉMIGRANT DÉPART ET RETOUR
I
II
III
UN JOUR DE CONGÉ
LA PRIÈRE D’UN JEUNE MUSICIEN
LE PETIT FRÈRE
LES ROBINSONS POUR RIRE
LE LIT DE POUPÉE
L’HOMME AUX BATONS DE SUCRE
MA SŒUR CATHERINE
LE RÉMOULEUR DE DABO
COMMENT J’APPRIS A LIRE
GERTRUDE LA GARDEUSE DE CHÈVRES
LE BON PETIT GUILLAUME
LA PETITE CHRISTEL
UN SOU DE PLAISIR
UN FAMEUX CARNAVAL
DEUX AMIS
LA BUCHE DE NOËL
L’ORPHELINE
UNE BOITE DE BAPTÊME

MARIE AUX FLEURS
Table des matières
LÉGENDE
Quel beau jardin c’était que le jardin de la grande maison blanche, tout là-bas, plus loin que la porte de la ville! Au printemps, les lilas inclinaient pardessus le mur leurs grappes de fleurs parfumées; et à travers la large grille verte, les yeux ravis ne pouvaient se lasser de contempler les pivoines et les giroflées, les iris et les roses. Il n’y avait guère d’heure où l’on ne vît quelque tête d’enfant curieux, appuyée contre les barreaux de la grille, dévorant du regard ce paradis terrestre.
C’est qu’ils habitaient le faubourg voisin, les enfants qui s’arrêtaient ainsi devant le jardin de la maison blanche, que le faubourg était bien triste et bien sombre, et qu’on n’y voyait guère de soleil ni de fleurs. Les maisons, petites et basses, étaient habitées, presque toutes, par des tisserands, dont la main tendait les fils du matin au soir, pendant que leur pied faisait aller le métier. Clic clac, clic clac, voilà ce qu’on entendait, depuis l’aube jusqu’à la nuit, dans toute la longue rue qui formait le faubourg. Les enfants pâlissaient dans les chambres humides où ils aidaient leurs pères à tendre les fils sur le métier; et, le soir venu, ils jouaient sans gaieté dans la rue sombre aux ruisseaux fangeux. Ils n’avaient dans l’année que quelques jours de joie et de soleil, les pauvres-petits! c’étaient les jours où ils allaient, avec leurs mères, étendre Les pièces de toile sur l’herbe des prairies, où la rosée de la nuit devait se charger de les blanchir. Ces jours-là, que de jeux, que d’ébats dans les prés et le long des buissons! On en parlait longtemps d’avance, on y pensait longtemps après. Les prairies au bord de l’eau, et le jardin de la maison blanche, voilà ce qui occupait toutes les petites têtes du faubourg; le jardin sur-out, comme de juste, puisqu’on n’y était jamais entré.
Un jour, un groupe de petits curieux, arrêtés en contemplation devant les fleurs — c’était dans la saison des lilas — vit la grille s’ouvrir, et des visiteurs sortir du beau jardin. Ils étaient deux, un vieillard et une petite fille; et ce qui frappa les enfants, c’est que la petite fille tenait à deux mains un énorme bouquet de lilas.
Les enfants se poussèrent du coude, et leurs yeux suivirent avec admiration — avec envie aussi — la petite fille et son bouquet. — «Est-elle heureuse!» dit l’un d’eux en soupirant; et ils reprirent tristement le chemin du faubourg. La fillette marchait devant eux, légère comme un oiseau, riant et causant avec le vieillard, qu’elle appelait «grand-père». Elle traversa ainsi tout le faubourg, et les enfants la virent s’arrêter à la porte d’une des premières maisons de la ville. Le grand-père frappa, la porte s’ouvrit, la petite fille et son bouquet entrèrent et disparurent.
Le lendemain, on la revit dans la rue sombre. —C’est la petite fille aux fleurs! se disaient entre eux, sur son passage, ses petits envieux de la veille; et ils la suivirent de loin en se demandant: «Est-ce qu’elle y va encore?»
Elle y allait encore, et comme la veille, quand elle ressortit, elle était chargée d’un bouquet de lilas, qui parut aux pauvres enfants encore plus fleuri que le précédent. Même un tout petit garçon, déjà vêtu d’une culotte de drap, quoiqu’un bonnet de fille couvrît encore ses boucles blondes, s’approcha tout près de la grille au moment où elle s’ouvrait, si près que la fillette le toucha en sortant. Elle le regarda et lui sourit; puis, se retournant vers son grand-père: —«Oh! vois le gentil petit enfant! dit-elle. Je voudrais avoir des bonbons à lui donner! Tiens, petit, veux-tu une fleur, puisque je n’ai pas de bonbons?»
L’enfant saisit la fleur qu’elle lui tendait, et, comme s’il eût craint qu’elle se ne ravisât, il rejoignit vivement ses compagnons. Ceux-ci lui firent un cortège triomphal pour rentrer au faubourg, et lui, en bon prince, tendait à l’un, puis à l’autre, sa branche de lilas, pour que chacun à son tour pût en sentir le parfum. Quand il rentra chez lui, ce fut une fête pour son père, sa mère et sa petite sœur. La fleur fut mise soigneusement dans un vieux pot plein d’eau fraîche; et par moments le tisserand arrêtait son métier pour la regarder à son aise.
La première fois que la jeune fille et le vieillard retournèrent à la maison blanche, le petit blondin les guetta à la grille; et se rappelant qu’il avait reçu la branche de lilas sans remercier la donatrice, il dit à demi-voix en avançant la main: «Merci, mademoiselle! » Mademoiselle s’arrêta, le regarda, le reconnut et se mit à rire. «Tu as mis du temps à trouver ces deux mots-là, lui dit-elle; mais enfin tu les as trouvés; c’est bien, cela! Tiens, voilà une autre fleur.»
Un nouveau merci accueillit ce nouveau don, et l’enfant courut en avant pour montrer sa richesse à ses camarades. Quand la jeune fille passa dans la rue, on chuchotait, on se dressait autour du blondin et de sa fleur; et quelques voix timides murmurèrent bien bas: «Un petit bouquet, s’il vous plaît, mademoiselle! » Elle s’arrêta, détacha quelques fleurs de son bouquet et lés mit dans les petites mains qui se tendaient vers elle. — «Qu’as-tu, Marie? lui dit son grand-père en lui voyant les yeux pleins de larmes. — Je ne sais! répondit-elle. Ces pauvres enfants qui demandent des fleurs comme si c’était un sou, ou du pain... cela me donne envie de pleurer.»
Depuis ce soir-là, quand on la voyait passer pour se rendre au grand jardin, on se disait de maison en maison: «Voilà la petite fille aux fleurs!» et comme on avait entendu son grand-père l’appeler Marie, on prit l’habitude de dire: «Voilà Marie aux fleurs!» Tout le long du faubourg, des têtes paraissaient aux fenêtres, tout exprès pour sourire à Marie; et les petits enfants lui envoyaient des baisers. Au retour, elle paraissait au bout de la rue, les bras chargés d’une gerbe de fleurs; quand elle arrivait chez elle, ses mains étaient presque vides; mais chaque pauvre demeure s’égayait d’une rose ou d’un œillet, et les petits enfants, qui avaient entendu parler de bonnes fées, s’endormaient en rêvant d’une belle dame qui ressemblait à Marie, et qui, d’un coup de sa baguette d’or, changeait tout le faubourg en un riant jardin.
Quand Marie était accompagnée de son grand-père, elle distribuait ses fleurs sur sa route sans opposition; le vieillard souriait, tout ému, et la contemplait en murmurant: «Belle et bonne!» Mais quand la gouvernante, la vieille Brigitte, était chargée de conduire Marie à la maison blanche, elle grommelait contre la générosité de la jeune fille, et tâchait d’écarter «ces petits mendiants», comme elle les nommait. Mais Marie les rappelait autour d’elle. «Ils sont si heureux! disait-elle à Brigitte, et cela me fait tant de plaisir de les voir heureux!»
L’été passa, puis l’automne; puis l’hiver vint, et Marie n’eut plus que bien peu de fleurs à distribuer à ses petits amis. Ils attendaient le printemps avec impatience: cette année, ils auraient tous du lilas! Ils oseraient tous lui en demander, maintenant! Les lilas se couvrent de bourgeons, les bourgeons deviennent du feuillage; les boutons rougissent, grossissent et s’entr’ouvrent... voilà les fleurs épanouies! Où donc est Marie, et pourquoi ne la voit-on plus?
Marie est malade. Ses petits amis ont guetté à sa porte, et ils ont vu le médecin entrer et sortir. Il vient bien souvent! et le grand-père, qui le reconduit, a l’air bien triste! et la vieille Brigitte, à qui le blondin a osé demander des nouvelles de Marie, s’est mise à pleurer, au lieu de le rudoyer, comme il s’y attendait. Est-ce qu’elle pourrait mourir? «Les fées ne meurent pas! disent les petits. —Ni les anges non plus!» répond une grande fille qui ne croit plus aux fées. Les mères secouent la tête tristement; elles savent que les anges de la terre sont mortels.
Mai est tout brillant de fleurs, et le soleil inonde les prairies; il glisse même quelques gais rayons dans la vieille rue du faubourg. Mais personne n’est disposé à rire au soleil; on s’aborde en se disant: «Savez-vous? elle est morte!» Les enfants pleurent et les mères sont tristes.
Ils sont tous partis, les enfants, ils sont tous allés du côté des prairies éblouissantes. Où vont-ils donc? Dans la triste maison, un vieillard, aussi pâle que ses cheveux blancs, est assis au pied d’un lit, les yeux fixés sur le doux visage de la jeune morte. Elle semble dormir, et sourire en dormant: ange ou fée, qu’elle est belle ainsi! Le vieillard l’admire encore, celle qu’il aimait tant, sa dernière joie, sa dernière tendresse... Mais pourquoi ce bruit en bas? Des voix, des pas... Brigitte résiste... on monte pourtant... la porte s’ouvre... «Laissez-nous la voir encore une fois! nous ne ferons pas de bruit!» disent des voix enfantines; et tout le petit peuple du faubourg entre en retenant son haleine.
Ils sont tous chargés de fleurs; non des fleurs fastueuses qu’on cultive à grands frais dans les jardins, mais des fleurs que le bon Dieu sème à profusion sur la terre pour l’embellir et pour qu’elles nous fassent penser à lui. Et la chambre se remplit d’un parfum de primevères et de jacinthes sauvages, de muguet et d’aubépine; les enfants couvrent le lit funèbre de pâquerettes et de myosotis, et de toutes les fleurettes qu’ils ont pu moissonner dans la grande herbe; et puis, malgré leur promesse de ne pas faire de bruit, ils n’y peuvent plus tenir, ils fondent en larmes, ils éclatent en sanglots.
«C’est notre cadeau, à nous, des fleurs des champs! disent-ils en pleurant. Nous n’avons pas de belles fleurs comme celles qu’elle nous donnait; mais nous sommes allés cueillir celles-là bien loin dans les prés, pour elle! N’est-ce pas qu’elle ne les refuse pas? N’est-ce pas qu’elle nous entend et qu’elle sait que nous l’aimons?»
Les entend-elle? On le croirait: car une légère teinte rosée a paru sur son visage, et ses lèvres ont fait un mouvement. «Oh! mon Dieu! s’écrie le grand-père. Vite, le médecin!» ‘Et, tout tremblant, il se penche vers ce cher visage qui s’anime, vers ces yeux bien-aimés qui s’entr’ouvrent... «Elle vit! elle vit!» s’écrie-t-il au moment où le médecin, accouru en hâte, entre dans la chambre. Le médecin s’approche, la regarde, touche sa main... «Elle est sauvée! dit-il. Mais que font là ces fleurs, ces enfants...? il y a de quoi tuer la malade... — Non, dit-elle, laissez-les; c’est leur parfum qui m’a ranimée; ce sont leurs voix qui m’ont réveillée...»
Marie aux fleurs est guérie; le médecin dit qu’elle a été en léthargie, mais les enfants du faubourg n’en croient rien, ni leurs mères non plus. Pour eux, elle était bien morte; et le bon Dieu a rouvert les portes de son paradis pour la laisser revenir sur la terre, parce qu’il a écouté les prières des pauvres enfants qui l’aimaient, et qu’il a eu pitié de leur chagrin. Parce que, disent les habitants du vieux faubourg, Dieu aime ceux qui sont bons pour les pauvres gens.
UN TRAIT D’UNION
Table des matières
«La veuve Reffel est-elle à la maison, s’il vous plaît? dit en se présentant sur le seuil de la porte un homme d’une soixantaine d’années, vêtu comme un paysan aisé.
— Non, monsieur, répondit une avenante jeune femme qui savonnait du linge dans un baquet; mais elle rentrera bientôt: donnez-vous la peine d’entrer. Je vais vous servir un pot de bière, et vous vous reposerez en l’attendant.»
Le vieillard entra sans se faire prier, et alla s’asseoir sur un banc, près de l’âtre. La jeune femme, avec un air respectueux et un peu timide, le débarrassa de son bâton de voyage, et lui présenta une chope de bière mousseuse et du feu pour allumer sa pipe; puis, comme la matinée était fraîche, elle ajouta quelques brins de bois clair au feu qui faisait bouillir la marmite. Le voyageur, satisfait, étendit ses mains devant la joyeuse flambée; puis, prenant son verre: «A votre santé et contentement, dit-il: vous méritez d’avoir bonne chance en ce monde, car vous savez ce que la jeunesse doit aux hommes d’âge.»
La jeune ménagère rougit.
«Merci, monsieur, répondit-elle: je suis sûre que vous me porterez bonheur. Avez-vous tout ce qu’il vous faut? Je vous demanderai la permission de continuer mon ouvrage.
— Et moi celle de vous regarder! Je n’aime rien tant que de voir travailler les personnes qui ont du cœur à la besogne.»
Elle se remit à frapper son linge avec le battoir, qui faisait jaillir sur ses bras nus de petites bulles de savon, pareilles à autant de petits arcs-en-ciel. Elle fredonnait une vieille chanson, et le visiteur la regardait à travers la fumée de sa pipe.
«Comme elle a bonne grâce à l’ouvrage! se disait-il. Elle tape, elle frotte, elle tord, elle ne se repose pas une minute: voilà bientôt son linge lavé. C’est une bru comme celle-là qu’il m’aurait fallu, puisque Jean ne voulait pas absolument de la grande Lisbeth. Mais il s’était entiché d’une fille de la ville: une princesse, bièn sûr, qui ne sait pas distinguer un veau d’un âne! jolie bru pour un campagnard!... On est bien ici: je voudrais savoir où la cousine Reffel a trouvé une pareille servante, si alerte et de si bonne humeur. Elle a l’œil à tout: elle a mis du bois au feu pour me réchauffer, et elle a eu soin d’écarter la marmite du foyer pour l’empêcher de bouillir trop fort; elle me remplit mon verre dès que je l’ai vidé.»
«Madame Reffel ne revient point, dit la jeune femme en s’arrêtant devant le vieillard. Cela vous ennuie peut-être d’attendre; j’irais bien la chercher, si j’osais... mais j’ai peur que mon petit Franz ne se réveille.
— Ah! c’est à vous le petit qui est là ? dit-il en regardant un berceau qu’elle lui indiquait du doigt. Eh bien! s’il se réveille, je le bercerai pour le rendormir: ça n’est pas un métier difficile. Vous pouvez être tranquille, j’aurai soin de lui; j’aime beaucoup les petits enfants.
— Vrai? dit la jeune femme, qui parut toute joyeuse. Eh bien, j’y vais.
— Dites-lui que c’est son cousin Bormann.»
Elle partit, laissant le vieillard charge de la garde de l’enfant. Le petit coquin semblait n’attendre que le départ de sa mère pour se réveiller. On l’entendit pousser un léger grognement, se retourner dans son berceau; puis il y eut un silence; et tout à coup une petite main écarta le rideau, et une petite voix appela: «Maman!» avec un frais éclat de rire.
«Eh bien, mon gaillard, il paraît que tu as le réveil gai, dit le vieillard en riant lui-même. J’ai promis de te bercer pour te rendormir, mais je crois que ce sera difficile. Essayons pourtant.»
Il alla près du berceau et se mit à le balancer doucement. Mais le marmot, tout étonné de voir cette figure inconnue, changea subitement de physionomie abaissa les coins de sa bouche et se fourra les poings dans les yeux en gémissant.
«Eh! là ! là ! mon bel enfant! il ne faut pas pleurer... non, non, le mignon, le petit, le joli poupon... Allons, voilà que nous nous calmons: c’est gentil, à la bonne heure!»
Le petit, comprenant très bien que cette bonne vieille figure n’était pas la figure d’un ennemi, avait repris sa sérénité, et tendait ses mains vers la pipe du vieillard.
LE VIEILLARD ASSIT L’ENFANT SUR SES GENOUX.

«Tu veux ma pipe? ne la casse pas au moins: c’est une fameuse pipe... Ah! le scélérat, il me tire les cheveux... Il m’empoigne le nez... C’est gentil, tout de même, de sentir ces petites mains-là sur votre figure... Allons, encore du chagrin!
— Maman! répéta le petit, qui avait regardé tout autour de la chambre.
— Elle va venir, ne pleure pas... Tiens, vois les petits chats... Veux-tu venir avec moi? Je te ferai danser... c’est cela!»
Le petit avait sans façon tendu les bras au bonhomme: il ne voulait plus dormir, il voulait jouer.
Le vieillard, un peu embarrassé de son rôle, alla s’asseoir auprès du feu, assit l’enfant sur ses genoux et commença à le faire danser, en lui chantant de sa voix chevrotante toutes sortes de chansons de l’ancien temps. Le marmot ne comprenait pas les chansons, mais il trouvait très amusant d’être secoué ainsi; il riait aux éclats et agitait ses petits pieds dodus, comme s’il eût dansé pour de bon. Enfin le vieillard s’arrêta essoufflé.
«D’autre!» dit l’enfant. Il ne savait guère que trois ou quatre mots, ce personnage de douze mois tout au plus, mais il faut convenir qu’il avait su choisir précisément ceux qui pouvaient lui être utiles.
«D’autre! comme tu y vas! Laisse-moi me reposer un peu en fumant une pipe. La voilà, la belle pipe!»
La belle pipe fut allumée et changea complètement le cours des idées du petit despote. Il ne songea plus qu’à saisir la jolie fumée blanche qui sortait du fourneau de porcelaine. Le vieillard souriait d’un air attendri.
«Comme cela me rajeunit pensait-il. Il me semble être au temps où mon Jean était tout petit... Celui-ci deviendra peut-être aussi un ingrat en grandissant, et son père se trouvera tout seul dans sa vieillesse... Mon Jean a un petit enfant comme celui-là ; il m’a fait savoir sa naissance, à la Noël de l’année dernière... J’aimerais bien à le voir; mais je ne veux pas recevoir sa mère... non, jamais je n’ouvrirai ma porte à une fille qui a épousé mon fils malgré moi!»
En ce moment la veuve Reffel entra, et leva les mains au ciel d’un air joyeux en voyant ce qui se passait dans sa maison.
«Eh! bonjour, cousin Bormann! dit-elle; soyez le bienvenu chez moi.
— Je suis venu à votre commandement, cousine, répondit Bormann: sur quoi donc vouliez-vous me consulter?
— Sur la valeur de mon bien; parce que, voyez-vous, je voudrais le vendre...
— Le vendre!
— Oui; je suis vieille, je voudrais me retirer quelque part pour me reposer.
— Et où irez-vous? chez votre neveu?
— Non pas! J’y ai passé huit jours à la Saint-Jean d’été, et j’en ai assez: il n’y a plus de paix chez lui depuis qu’il est marié avec la grande Lisbeth; vous savez bien, celle que vous vouliez donner à votre fils. Un vrai diable, capricieuse, exigeante et fière, à cause de l’argent qu’elle a apporté dans la maison. Mais, pour en revenir à mon bien, je veux vous montrer comme il est en bel état, les champs, les vignes, les bêtes, la maison, tout! C’est bien changé depuis deux ans, allez! Après la maladie que j’avais faite, j’étais restée faible et chétive, et je ne pouvais rien surveiller; aussi tout dépérissait que c’était pitié, et je me serais bientôt trouvée ruinée, si je n’avais pas pris à mon service un jeune ménage quia rétabli mes affaires. Vous n’avez jamais rencontré des travailleurs pareils: et honnêtes, et aimables!
— J’ai vu la femme tout à l’heure, interrompit Bormann en soupirant; et je me disais que mon fils aurait bien dû en prendre une pareille, au lieu d’une fille de la ville, qui ne peut rien entendre aux choses de la campagne.
— Oui, oui, reprit la veuve sans relever la remarque de son cousin, Catherine est tout à fait bonne ménagère; et puis, les choses qu’elle ne sait pas, on n’a qu’à les lui montrer, elle comprend tout de suite, et elle s’en tire mieux que les gens qui les ont faites toute leur vie. Elle est adroite, elle est gaie, et instruite! Elle sait une quantité de recettes pour la cuisine, pour le ménage, pour les maladies des personnes et des bêtes. Ce sont ses tisanes qui m’ont remise en bonne santé.
— Son petit garçon sera aussi aimable qu’elle, dit Bormann en embrassant le marmot, Il n’est pas sauvage du tout: nous sommes déjà une paire d’amis.
— C’est que sa mère l’élève bien; elle ne le gâte pas, et elle sait l’aimer comme il faut. Mais parlez-moi donc de vous: je vous trouve changé, depuis deux ans que je ne vous ai vu; êtes-vous malade?
—Malade? non; mais ce n’est pas gai de vivre seul; et puis c’est trop de fatigue, à mon âge, qu’une propriété comme la mienne.
— Si vous n’aviez pas chassé ce pauvre Jean...
— Je ne l’ai pas chassé ; je lui ai dit seulement: Si tu te maries contre mon gré, je ne recevrai jamais ta femme chez moi.
— Et il s’en est allé ; c’est tout simple. Vous avez été un peu entêté là-dedans, mon cousin, soit dit sans vous fâcher.
— Une fille bonne à rien! et qui n’avait pas le sou!
— Pas le sou, c’est vrai; mais il y a des qualités qui valent de l’argent; et pour ce qui est de n’être bonne à rien, qu’en savez-vous, puisque vous n’avez même jamais voulu la voir?»
Bormann secoua la tête sans rien dire, selon la coutume des gens qui manquent de bonnes raisons.
«Papa!» cria joyeusement l’enfant, en essayant de se tourner vers un nouvel arrivant dont il avait reconnu le pas. Bormann leva les yeux.
«Jean! s’écria-t-il d’une voix courroucée... Voilà votre fils, ajouta-t-il avec effort en lui tendant l’enfant comme pour le lui rendre.
— Gardez-le, mon père, dit le jeune homme, qui vint s’agenouiller devant lui; gardez-nous tous deux... tous trois!» et il montrait Catherine, qui s’était arrêtée à la porte, n’osant avancer.
Le vieillard se taisait; un reste de rancune luttait encore contre son émotion. Enfin deux larmes roulèrent sur ses joues ridées, deux larmes que l’innocent, déjà instruit par sa mère à consoler les affligés, essuya d’une caresse de ses petites mains.
«Ma fille! murmura Bormann en regardant Catherine.
— Eh bien! vous ne serez plus seul, cousin! et vous pourrez vous reposer à présent, dit la veuve Reffel quand toute la famille fut réunie autour du dîner servi par Catherine.
— Mais si j’emmène vos ouvriers, il faudra que je vous emmène aussi, cousine. Je connais un acheteur pour votre bien; je vais vous l’envoyer demain, et ensuite vous viendrez vous reposer avec moi, puisque Catherine vous plaît mieux que votre nièce Lisbeth. Cela vous va-t-il?
— C’était justement pour traiter de toutes ces affaires-là que je vous avais fait prier de venir me voir. Vous ne m’en voulez pas?»
Pour toute réponse, l’aïeul embrassa son petit-fils, qu’il avait voulu garder sur ses genoux.