Kitabı oxu: «Contes vrais»
Joséphine Colomb
Contes vrais

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316785
Table des matières
LE BEL HABIT
A FORCE DE FORGER ON DEVIENT FORGERON
LA PETITE MADELEINE
PETIT A PETIT L’OISEAU FAIT SON NID
L’AVEUGLE DE MARIANNE
OU LA CHÈVRE EST ATTACHÉE IL FAUT QU’ELLE BROUTE
LA FILLE DU SONNEUR
LE MARIAGE D’ANNAIC
UNE FANTAISIE DE LA PRINCESSE JULIANE
VISITE AU GRAND-PÈRE
LE BON BILLET
UN VIEUX ROUET
LES CINQUANTE FRANCS DE MON PÈRE
LA FORTUNE DE FRITZ BRAENDLER
LE SANTON IBRAHIM
IL N’Y A SI LONG JOUR QUI NE VIENNE A LA NUIT
LE PETIT MODÈLE
I
II
III
IV
V

LE BEL HABIT
Table des matières
NOUVELLE
Quand j’étais enfant, assez grand portant pour me permettre d’avoir mon opinion sur les choses de ce monde, je tenais le village de Katzenbach pour le plus joli village qu’il y eût dans toute l’Alsace. A la vérité, j’étais loin de connaître toute l’Alsace; je n’y connaissais même que le village de Katzenbach, deux ou trois autres bourgs ou hameaux où j’avais des parents, et un peu Phalsbourg, où j’avais accompagné mon père deux ou trois fois. Mais Katzenbach était si riant, avec sa vieille église au porche moussu et à la flèche grise, et ses maisons à toits rouges, disséminées entre les vergers, les potagers et les bouquets d’arbres! Quand on le regardait d’un peu loin, étalé sur la pente de la colline, avec son ruisseau qui serpentait au soleil, on ne pouvait pas s’empêcher d’avoir le cœur épanoui; et si, comme moi, on y était né, on pouvait bien penser et dire qu’il n’y avait pas dans toute l’Alsace un plus joli village que Katzenbach.
C’est donc à Katzenbach que je suis né et que j’ai grandi, entre mon père, ma mère et mes deux petites sœurs Gredel et Louison. Nous n’étions pas riches, quoique mon père fût propriétaire de sa maison et de son jardin; mais la maison était si petite, et le jardin produisait si peu de chose! Ma mère s’occupait du ménage; elle lavait, repassait, racommodait tous les vêtements et le linge de la maison, et, comme nous n’en avions guère, il fallait le raccommoder sans cesse. Mon père allait en journée; il n’était pas difficile sur l’ouvrage et acceptait toute besogne honnête, pourvu qu’il y gagnât notre pain: bûcheron, jardinier, carrossier, charretier, casseur de cailloux, il était tout ce qu’on voulait. Mes sœurs faisaient ce qu’elles pouvaient; moi, j’étais chargé de faire pousser des légumes dans le jardin, pour qu’on ne fût pas obligé d’en acheter. Je n’y réussissais pas beaucoup; peut-être que le terrain ne valait rien, ou bien que je ne savais pas m’y prendre; ce qu’il y a de plus sûr, c’est que mes produits n’auraient pas été admis dans une exposition. Cela me contrariait un peu; mais je n’avais pas de goût pour le jardinage. J’aimais mieux me servir de clous, de marteaux et de scies que de bêches et de râteaux; je récoltais soigneusement le moindre bout de planche, la plus petite latte, et je trouvais toujours moyen d’en faire quelque chose. Je dois même dire que j’étais fort aise lorsqu’un escabeau perdait un de ses pieds, que la porte vermoulue du poulailler menaçait de livrer passage aux chiens ou aux chats, ou que la barrière du jardin, pourrie. par la pluie, tombait en ruine. Je prenais mes outils, parmi lesquels mon couteau était encore le moins mauvais, et je mesurais, je taillais, j’ajustais, je clouais, je collais: en quelques instants, le malheur était réparé.
On a bien raison de dire que nos passions nous mènent. Pour me rapprocher de maître Zahn, le menuisier du village, j’avais fait amitié, à l’école, avec son fils Georges, un chenapan bête comme une oie et paresseux comme un loir, avec qui personne ne voulait jouer, parce qu’il était aussi mauvais camarade que mauvais écolier. Le père Zahn me recevait très bien au commencement; il était flatté de l’attention avec laquelle je le regardais travailler, et il me mettait lui-même le rabot ou la scie en main, pour donner de l’émulation à son fils. Et tout le temps que je maniais les outils, j’avais le plaisir de l’entendre dire: «Très bien, Fritz! bon coup de rabot... Tu manies la gouge comme un apprenti de deux ans ne le ferait pas... Là ! voilà un angle bien taillé... Est-il adroit; ce gaillard-là ! Ce n’est pas toi qui en ferais autant, grand nigaud! Voyez-moi ce garçon-là, qui est né dans la menuiserie, et qui tient sa planche comme si c’était la queue de la poêle! Regarde Fritz, animal, et tâche de faire comme lui: ça n’est pas son métier, pourtant! Ah! le père Wirth est bien heureux d’avoir un enfant comme Fritz!»
Les éloges répétés du menuisier firent éclore dans mon cerveau des idées bien ambitieuses. Au lieu d’être, comme mon père, un journalier qui n’est pas toujours sûr de trouver de l’emploi, pourquoi ne serais-je pas menuisier? Maître Zahn ne refuserait peut-être pas de me prendre en apprentissage; et plus tard, si Georges continuait à ne pas mordre au métier, pourquoi ne serait-ce pas moi qui succéderais au père Zahn? Voilà qui serait bien! Je bâtirais dans notre jardin, au bout, là où la terre est si mauvaise et où l’on ne peut presque rien faire pousser, un beau hangar qui me servirait d’atelier; plus tard, quand j’aurais assez d’argent, je le fermerais avec des vitrages. Ce serait superbe! ma mère y viendrait tricoter, quand elle aurait fini le ménage, et je chanterais en travaillant pour la distraire. Je gagnerais beaucoup d’argent, plus que le père Zahn, qui ne passe pas pour bien habile; je doterais Gredel et Louison, et je leur trouverais de bons maris. Comme on danserait à leur noce! Où danserait-on? Dans l’atelier? Oui, ce serait bien; mais je crois pourtant que la grande salle du père Lormann, l’aubergiste du Grand-Saint-Antoine, conviendrait encore mieux, avec son papier à bouquets rouges et bleus, et sa belle pendule dorée qui représente saint Antoine et son compagnon. Quelle occasion pour mon père de mettre le bel habit!
Le bel habit! Remarquez que je ne dis pas: son bel habit. C’est que le bel habit, qui comprenait une culotte, un gilet et un tricorne, était chez nous une partie notable du patrimoine de la famille. Il appartenait bien à mon père, puisque c’était lui qui le portait dans les grandes occasions; mais avant d’être à lui, il avait été à mon grand-père, qui l’avait mis pour la dernière fois, je m’en souvenais bien, au repas de baptême de Louison. Il me semblait même que le bel habit avait rajeuni tout d’un coup, en quittant le vieux corps courbé et amaigri de mon grand-père pour venir habiller mon père, qui n’avait que quarante ans et qui se tenait droit comme un des sapins de la forêt. Enfin, tout ce beau costume de l’ancien temps, avec ses couleurs vives, ses grands boutons de métal brillant, sa coupe antique et ses étoffes inusables, avait appartenu aux Wirth depuis qu’il y avait des Wirth à Katzenbach. Et même sa beauté et sa solidité affirmaient, d’une façon irréfutable, la décadence des Wirth: fallait-il qu’il fût riche, le Wirth d’autrefois qui s’était fait faire un costume pareil! Ce n’était pas mon père, assurément, qui aurait pu se permettre une telle dépense.
A vrai dire, il n’y songeait pas: le bel habit était plus respectable à ses yeux que s’il avait été neuf. C’était son trésor, son orgueil; c’était le plus ancien costume alsacien qui se trouvât dans le pays, et il témoignait du rang que les Wirth avaient occupé dans le monde: il y a bien des titres de noblesse qui ne valent pas celui-là. Quand mon père passait en vêtements de travail, certes personne n’eût manqué de le saluer ou de répondre à son salut: il était estimé comme un honnête homme doit l’être; mais il y avait. une nuance de respect dans la manière dont les gens lui ôtaient leur chapeau quand il portait l’antique vêtement de ses aïeux; c’était tout le passé d’une longue suite de braves gens, pleins de probité et d’honneur, qu’on saluait en lui ce jour-là. Il le sentait bien, et il tenait au bel habit comme à la prunelle de ses yeux.
J’y tenais beaucoup aussi; c’était une tradition de famille. Mes petites sœurs partageaient mon admiration pour la douceur du velours, pour l’éclat des boutons, pour les broderies du grand gilet, pour l’ampleur majestueuse du tricorne; et elles touchaient toutes les pièces du costume respectueusement, du bout des doigts, quand ma mère les sortait de l’armoire pour leur donner de l’air; seulement, le bel habit ne serait jamais pour elles qu’un spectacle. Mais moi, moi qui étais destiné par ma naissance à avoir un jour l’honneur insigne de le porter? il me semblait déjà être un homme quand je le regardais.
Je grandissais donc entre le culte du bel habit et la passion de la menuiserie; et quand j’eus treize ans, et qu’il fut question de me faire apprendre, un métier, je suppliai mon père de me faire entrer en apprentissage chez le père Zahn, au lieu de me mettre chez maître Kalb, le boucher du village, comme il en avait envie.
Mon père fut un peu contrarié ; il trouvait la profession de boucher plus lucrative que celle de menuisier; et puis, maître Kalb se faisait vieux et n’avait pas d’enfants: qui sait s’il ne me laisserait pas son fonds un jour? Au lieu que Georges Zahn était là qui ne manquerait pas de succéder à son père; et sûrement il n’y aurait jamais à Katzenbach de l’ouvrage pour deux menuisiers: c’est tout au plus s’il y en avait pour un seul. Pourtant mon père céda; et, jugeant que la démarche était fort solennelle, il mit le bel habit pour se rendre chez maître Zahn.
Ce n’était pas la peine, en vérité ! Maître Zahn suffisait à sa besogne; il avait déjà son fils et n’avait pas besoin d’un autre apprenti; enfin il refusa net de me prendre. Il maugréait pourtant bien assez, huit jours auparavant, sur le départ de son ouvrier, qui était allé se fixer à Phalsbourg; mais il aimait encore mieux faire son ouvrage tout seul ou avec l’aide maladroite de Georges que de me prendre chez lui. Il savait bien que je serais un ouvrier habile quand Georges ne serait encore qu’un mauvais apprenti; et il craignait qu’alors je ne vinsse à m’établir à Katzenbach et à enlever toute la clientèle de son fils.
Je devinais bien un peu ses motifs, mais l’orgueil que j’en ressentais ne me consolait pas. Mon rêve de menuiserie était fini! Je ne pouvais pas demander à mon père de me mettre en apprentissage à la ville; cela coûtait trop cher. Je lui dis donc en soupirant que j’étais prêt à entrer chez maître Kalb; mais je pleurai toute la nuit au lieu de dormir. J’aimais les besognes propres, et la boucherie me déplaisait souverainement; et puis j’avais le cœur tendre, et je ne pouvais pas seulement me décider à tuer un lapin: que serait-ce quand il faudrait assommer un bœuf? Bien sûr, je n’avais pas la vocation pour être boucher.
Mon père comprit sans doute ma répugnance, car il laissa passer plusieurs jours sans me reparler d’apprentissage.
On était alors au mois d’octobre, et mon père partit, avant d’avoir rien décidé à mon égard, pour s’en aller, comme il faisait tous les ans, scier et ranger le bois de chauffage chez M. le comte de Rieuwy: il avait là de l’ouvrage pour plusieurs jours, et on le payait bien, sans compter qu’on lui donnait une petite provision de bois, et qu’on lui prêtait même une charrette et un cheval pour l’amener chez nous. Le château de Rieuwy était à huit lieues de Katzenbach.
Pendant que mon père était absent, nous, reçûmes une singulière visite. Gredel et Louison, qui jouaient sur la route, accoururent tout essoufflées, criant à la fois: «Maman, Fritz! la carriole du vieux Israël! la carriole du vieux Israël!»
Ma mère en laissa tomber le chou qu’elle tenait (nous étions en train de tailler des choux pour la choucroute de l’hiver), et je courus à la porte pour voir si les petites filles ne se trompaient point. Ce n’était pas que le vieux Lévi Israël, le brocanteur de Phalsbourg, fût par lui-même un être bien extraordinaire; il faisait deux tournées par an, jamais plus, jamais moins, une à Pâques et une à la Saint-Michel; celle de la Saint-Michel était passée, il y avait quinze jours, et certes les ménagères de Katzenbach n’avaient plus rien à lui vendre. Il achetait de tout, le vieux Lévi Israël, les bijoux qui valaient des milliers d’écus, et des chiffons à deux liards la livre; il emportait son butin dans sa vieille maison, derrière la halle de Phalsbourg, et là, il triait, rangeait, étiquetait et vendait avec de bons profits, à ce qu’il paraît, car il avait richement établi ses garçons et marié ses filles. C’était un fort honnête homme, malgré ses manières de grippe-sou, et on ne pouvait pas dire qu’il eût jamais rien pris à personne. Les gens qui lui avaient vendu dix écus un vieux bouquin mangé des vers ou un vieux bahut à moitié pourri, et qui apprenaient un beau jour qu’il l’avait revendu cinq cents francs, jetaient les hauts cris et l’appelaient voleur: je trouve, moi, qu’ils avaient tort. Ne s’étaient-ils pas estimés bien heureux de recevoir ses dix écus pour un objet dont ils ne faisaient rien, et qu’ils n’auraient pas voulu payer vingt sous s’ils l’avaient rencontré chez lui! Ils avaient cru faire une bonne affaire, et ils l’avaient faite réellement: tant mieux pour lui s’il connaissait la valeur des choses et s’il savait en tirer parti. A la maison, nous le recevions toujours très bien: il nous débarrassait des vieux os, des vieux chiffons et des vieux papiers et il nous payait encore pour cela! Ce n’est pas nous qui l’aurions appelé voleur.
C’était bien sa carriole qui approchait, traînée par sa vieille jument blanche, et c’était bien lui qui était dans sa carriole: je voyais briller ses grandes lunettes au-dessus de son nez crochu et de sa barbe grise. Quand il fut près de notre maison, il avança la tête, et me voyant sur la porte, il arrêta sa jument.
«Eh! bonjour, Fritz! tout le monde va bien?
— Très bien, monsieur Israël, et vous?
— Moi aussi, mon ami, moi aussi... Ton père est à la maison?
— Non, monsieur Israël; mais la mère y est, et les petites sœurs aussi. Voulez-vous entrer vous rafraîchir?
— Hé ! ça n’est pas de refus: nous sommes un peu las, n’est-ce pas, Trotteuse? et nous avons encore du chemin à faire. Je vais demander un pot de bière à Mme Wirth, et laisser reposer un peu Trotteuse. Oh! il n’y a pas besoin de rester à la tenir: il n’y a pas de risque qu’elle s’en aille!»
Il descendit de sa carriole et se retourna pour tendre la main à quelqu’un que je n’avais pas vu. Un pied chaussé de souliers plus fins que ceux du père Israël se posa sur le marchepied; à ce pied tenait une jambe contenue dans un pantalon gris; puis un corps apparut, et ce corps habitait une redingote et un gilet de beau drap noir; sur le gilet brillait une belle chaîne d’or. Quand l’homme tout entier se trouva debout à côté du vieux Lévi Israël, je vis que c’était un vieux monsieur de la ville, un monsieur riche certainement, et je me demandai si notre bière allait être assez bonne pour lui.
Le vieux Lévi Israël était toujours très poli, mais je crois que ce jour-là il le fut encore plus qu’à l’ordinaire. Il fit des compliments à ma mère sur sa bière, sur sa choucroute, à propos des choux qu’elle taillait; sur ses enfants, sur son mari, sur sa maison, sur son jardin (il fallait qu’il eût bien envie de faire des compliments). Ensuite, il passa à l’éloge du pays, et de Katzenbach en particulier, en invoquant à tout propos le témoignage de son compagnon. Notre vallée était la plus belle vallée de l’Alsace, notre clocher le plus joli clocher qu’on pût voir, et Katzenbach le plus joli village de la vallée: un peu plus, ils auraient trouvé que notre maison était la plus jolie maison de Katzenbach. Du moins, elle était bâtie à l’ancienne mode, ce qui plaisait beaucoup au vieux monsieur; et il déclara que Katzenbach lui faisait tout à fait l’effet d’un village de l’ancien temps. C’était bien dommage qu’il ne fût pas peuplé de gens habillés à la mode d’autrefois; malheureusement les anciens costumes disparaissaient, et on n’en voyait plus du tout.
Ici, le vieux Lévi Israël interrompit son compagnon. Il y avait encore, dit-il, dans certaines familles, des costumes alsaciens que l’on conservait précieusement et qu’on portait dans les grandes occasions: ainsi, il lui semblait se rappeler qu’il y en avait un chez nous, très complet et comme neuf. Ma mère hocha la tête d’un air fier, et je me rengorgeai; le monsieur demanda alors si Mme Wirth voudrait bien consentir à le lui montrer. Ma mère y consentit sans se faire prier, et le bel habit sortit de l’armoire, avec ses boutons enveloppés de papier de soie; il y avait aussi des feuilles de papier cousues sur les broderies du gilet pour empêcher l’air et la poussière de les faner.
Le vieux monsieur regarda, palpa d’un air de connaisseur toutes les pièces du costume; et je pensais en moi-même que mon père serait joliment content s’il voyait son admiration. C’était du vrai; c’était du beau; c’était du solide; il n’y manquait rien, on n’en trouvait nulle part d’aussi bien conservés; cela avait une grande valeur, et si on voulait le vendre...
«Le vendre! s’écria ma mère, vendre le bel habit! Jamais mon mari ne le vendra, monsieur, c’est l’héritage de ses ancêtres. Le vendre!»
Et, tout effarouchée, elle se mit à renvelopper les boutons, un à un, dans leur papier de soie, en regardant d’un air de défiance l’étranger et le vieux Lévi Israël. Tous les deux s’excusèrent du dérangement qu’ils lui avaient causé, et, s’apercevant tout à coup qu’il se faisait tard, ils remontèrent dans la carriole. Israël dit: «Hop, Trotteuse!» et fit claquer son fouet; Trotteuse fit un effort, la carriole s’ébranla et disparut bientôt au tournant de la route.
Le lendemain, quand mon père revint, on ne manqua pas de lui raconter la visite du vieux brocanteur et du beau monsieur qui avait tant admiré le bel habit; même, comme nous étions quatre, il l’entendit quatre fois: chacun de nous se rappelait quelque détail oublié et recommençait, toute l’histoire pour pouvoir le loger à sa place. Il ne parut pas y prendre grand plaisir; même, je remarquai qu’il était plus soucieux qu’à l’ordinaire; il fumait sa pipe sans rien dire, d’un air triste, et il ne jouait pas même avec la petite Louison, sa favorite; mais cela ne pouvait pas être la faute de Lévi Israël, en vérité.
Huit jours se passèrent. Je m’attendais tous les matins à être conduit chez maître Kalb pour commencer mon apprentissage dans la boucherie; mais point: mon père sortait seul, avec ses habits de travail, et s’en allait en journée, sans rien décider sur mon sort.
Enfin, au bout de huit jours, je le vis partir un matin en habits du dimanche: il ne rentra que fort avant dans la soirée, et quand je fus couché, je l’entendis longtemps causer avec ma mère; seulement, à travers la cloison, je n’entendais plus que le bruit des voix, et je ne saisissais pas ce qu’on disait. Le lendemain, il repartit, emportant un assez gros paquet. Ma mère eut l’air triste toute la journée, et elle s’occupa sans relâche de visiter toute ma garde-robe, remettant des cols et des boutons aux chemises et consolidant le fond des culottes.
Mon père revint pour dîner; et quand nous fûmes sortis de table, au lieu d’allumer sa pipe, il m’attira à lui et me tint debout entre ses jambes.
«J’ai à te parler, garçon, me dit-il. Tu n’as pas grande envie d’entrer chez Kalb, n’est-ce pas?»
Je fis signe que non.
«Eh bien, tu n’iras pas chez Kalb! Puisque Zahn ne veut pas te prendre, tu entreras chez un autre menuisier. Connais-tu, par exemple, maître Hirsch, qui demeure près du vieux rempart, à Phalsbourg?»
Si je le connaissais! Son atelier n’était pas loin du marché, où j’avais quelquefois accompagné mon père; et quand il n’avait pas besoin de moi je ne manquais jamais de m’échapper pour aller regarder les belles planches et les lattes menues rangées le long de ses murs. Je restais en contemplation devant les ouvriers, suivant des yeux le long ruban en tire-bouchon qui s’enroulait sous le rabot; et c’était là que j’avais appris bien des petits procédés que j’appliquais à notre usage, à la maison.
Mon père continua:
«Tu vas réunir tes petites affaires, ton linge est prêt, ta mère l’a arrangé ; et demain matin je te conduirai chez maître Hirsch, qui veut bien te prendre en apprentissage. Je lui ai promis qu’il serait content de toi; j’espère que tu ne manqueras pas à ma parole: jamais les Wirth n’y ont manqué.»
Je me jetai au cou de mon père, je le remerciai, je lui lis mille promesses; et puis j’allai préparer mon paquet. J’emportai mes billes pour faire une partie à l’occasion et des plumes et du papier pour écrire à mes parents; mais je n’emporterai point mes pauvres outils. J’allais en avoir de bien plus beaux à présent. Quand tout fut prêt, je m’en allai errer dans le village, au clair de la lune; et en passant devant la boucherie de maître Kalb, dont les grilles étaient fermées, je ne pus retenir un geste peu poli: heureusement qu’à cette heure maître Kalb fumait sa pipe dans sa salle à manger, et ne s’inquiétait pas des gamins qui passaient dans la rue.
Je fus, pendant le premier mois, l’apprenti le plus docile, le plus attentif, le plus zélé, et aussi le plus heureux que jamais patron ait eu à diriger; puis, je commençai à me blaser un peu sur les charmes du métier, et à me laisser quelquefois distraire de mon travail par les autres apprentis, mes camarades. Ils étaient si gais! ils contaient de si drôles d’histoires! ils inventaient de si bons tours! Le moyen de se coucher et de dormir tranquillement dans mon grenier, quand Yéri, Kobus et Bernard s’en allaient courir les champs, maraudant les fruits quand les branches des arbres se permettaient de pendre au delà des murs, ou même se faisant la courte échelle pour atteindre le raisin remarqué et convoité dans la journée! quand ils erraient par les rues, en quête de folies à faire, effrayant les chiens, poursuivant les chats, ébranlant les sonnettes, décrochant les marteaux des portes, changeant les enseignes des boutiques, ou criant: «Au feu!» pour éveiller les bourgeois paisibles! Je fus bientôt de toutes ces fêtes; et, au bout d’un an d’apprentissage, quand je revins à la maison pour passer la semaine de Pâques, mon père me reçut froidement.
«Tu n’es pas maladroit, me dit-il, et c’est heureux pour toi, car, sans cela, maître Hirsch t’aurait déjà renvoyé à cause de ta conduite; mais si tu continues, ne pourra pas te garder, et au moins il te laissera apprenti sans gages, au lieu que si tu voulais, tu pourrais déjà gagner quelque chose. Tu n’as pas tenu tes promesses: j’avais espéré mieux de toi, et si j’avais su...»
Mon père s’interrompit, et je ne le priai pas de continuer. J’étais trop confus de m’être attiré ses reproches, car je l’aimais, et depuis que j’étais de retour à Katzenbach, m’éveillant au son fêlé de la vieille horloge que je connaissais si bien, toutes mes impressions d’enfance agissaient de nouveau sur moi, et me rendaient mes bons sentiments et mes bonnes intentions de l’année précédente. Pourtant je ne passai pas beaucoup de temps à réfléchir sur mes méfaits et sur les moyens de les éviter à l’avenir. A l’âge que j’avais, on ne peut guère suivre plusieurs idées à la fois, et j’avais à ce moment-là une idée fixe, la noce de ma cousine.
Ma cousine habitait Katzenbach, et elle allait se marier, pendant les fêtes de Pâques, avec le garde forestier de Erdeneau. Sa mère était veuve, et n’avait pas dans le pays de plus proche parent que mon père; elle l’avait donc prié de conduire la mariée à la mairie et à l’église, et nous étions tous de la noce, ma mère, mes petites sœurs et moi. Il y a des gens qui n’aiment pas les noces, mais moi je les aimais beaucoup, ainsi que toute espèce de fête et de réjouissance; et je repassais dans mon esprit, du matin au soir, tous les divertissements que j’aurais pendant les trois jours que durerait la noce de ma cousine. Car Rose était à son aise, et la famille du forestier était riche: ce serait certainement une belle noce.
J’eus ma première déception la veille même de la noce. Ma mère achevait de repasser les collerettes de mes sœurs et de ranger sur des chaises, pour le lendemain matin, toute la toilette de chacun de nous. La mère Lisbeth, la femme du sacristain, qui venait demander à mon père combien il faudrait réserver de bancs à l’église pour notre, compagnie, entra et vit nos apprêts: «Ah! ah! dit-elle, on sera beau demain, n’est-ce pas? et nous verrons le bel habit de M. Wirth?» A ma grande surprise, ma mère ne répondit rien, et mon père ôta sa pipe de sa bouche pour dire ce seul mot: «Non!»
La mère Lisbeth en resta bouche béante.
«Pas possible! dit-elle quand la parole lui fut revenue. Vous ne le mettrez pas? Que dira le monde? Est-ce que vous ne voulez pas faire honneur à Rose et à sa mère? Ce sont de bien honnêtes femmes pourtant! Vous n’avez rien contre elles, bien sûr, puisque vous avez accepté de conduire la mariée?
— Je n’ai rien contre elles, et le monde est un sot s’il s’occupe de cela. Je ne mettrai pas le bel habit, parce qu’il n’est plus chez moi: voilà !
— Il n’est plus. chez vous! Seigneur! qu’est-ce que vous en avez fait, voisin?
— Si on vous le demande, vous direz que vous n’en savez rien.»
Et sur cette réponse catégorique, mon père se leva et sortit. La mère Lisbeth en fit autant.
Mes sœurs restaient immobiles, comme pétrifiées; moi, j’étais atterré. Mon père ne mettrait pas le bel habit, notre gloire! Et il disait qu’il ne l’avait plus chez lui! Pourquoi? Où était-il? Depuis quand? J’étais blessé, humilié dans mon orgueil; j’étais inquiet aussi, sans savoir de quoi. L’avait-on vendu? L’avait-on mis en gage? Y avait-il eu des malades à la maison, et y avait-on manqué d’argent, pendant que je m’amusais sottement avec mes étourdis de camarades? Quand j’étais à la maison, je travaillais, je rendais bien des petits services; je gagnais aussi quelques sous par-ci par-là ; je leur avais peut-être manqué. Et puis, je ne m’étais jamais inquiété de savoir à quelles conditions j’étais entré chez maître Hirsch; j’y pensais pour la première fois. Mon père devait le payer pour me loger, me nourrir et m’apprendre son état; je lui coûtais donc beaucoup d’argent... plus que je ne valais, me disait ma conscience. Le remords s’éveillait: il allait me gâter tout le plaisir de la noce.
Le lendemain, ce fut bien autre chose. En voyant mon père, très proprement mis sans doute, mais privé du costume que tout le village connaissait si bien, les gens ne s’écrièrent pas: «Ah! Seigneur!» comme la mère Lisbeth; d’ailleurs ils n’étaient sans doute pas surpris, car elle avait dû raconter la nouvelle à quiconque avait des oreilles à Katzenbach. Mais je vis des mines effarées, des clignements d’yeux, des gestes d’étonnement; je surpris divers propos où la malveillance se mêlait à la compassion... et je ne m’amusai pas du tout à la noce.
Dans la soirée, las de danser, car le poids de mes pensées m’alourdissait les jambes, je me glissai en cachette dans une grange, afin de m’y reposer. Je m’étendis sur le foin, et je restai immobile; mais je ne fus pas longtemps seul. Trois ou quatre commères, qui ne dansaient plus pour leur compte et qui ne trouvaient pas grand plaisir à voir danser la jeunesse, entrèrent ensemble dans la grange, et, s’étant bien commodément arrangé des sièges et des coussins avec des bottes de foin, elles se mirent à deviser de choses et d’autres: de la mariée, du marié, des deux familles, du repas, des toilettes, des divers incidents de la noce; et naturellement on parla du bel habit. Son absence étonnait tout le monde. Qu’est-ce que le père Wirth pouvait bien en avoir fait? L’avait-il vendu, prêté, mis en gage? Une des commères affirmait qu’il était engagé, mais que c’était comme s’il était vendu, parce que les Wirth ne pourraient jamais le dégager.
«C’est la faute, disait-elle, de ce petit polisson de Fritz: il paraît que, depuis qu’il est à la ville, il s’est tout à fait perdu dans la mauvaise compagnie.
— C’est vrai, répondait une autre: on dit qu’il fait des dettes, et que ses pauvres parents sont obligés de se saigner aux quatre membres pour les payer.
— Et tous les dégâts qu’il fait dans la ville! cela coûte aussi.
— Peut-être bien qu’il a détourné de l’argent à son patron.
— C’est bien-possible: ces vauriens-là, c’est capable de tout, une fois que ça s’y met.
— Voilà ce que c’est que d’envoyer ses enfants à la ville. Le père Wirth pouvait bien faire de son fils un journalier comme lui; il a voulu en faire un menuisier, et pas un menuisier de village, encore! le père Zahn n’était pas un assez bon patron pour lui. Il est puni de sa vanité : c’est bien fait, après tout.
— C’est égal, il doit avoir joliment du chagrin. Cet habit-là, il y tenait comme à un enfant... je devrais dire comme à un père... enfin, j’aurais toujours cru qu’il le garderait jusqu’à son dernier soupir...
— Madame Swebach! madame Niederlich! mademoiselle Suzel! où êtes-vous donc? On vient de mettre un nouveau tonneau en perce; venez donc goûter le vin!» crièrent des voix, tout près de la grange.
Mes bavardes se levèrent bien vite et coururent rejoindre les gens qui les appelaient. Moi, je me gardai bien de me faire voir.