Kitabı oxu: «Histoires de tous les jours»

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Joséphine Colomb

Histoires de tous les jours


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066307431

Table des matières

ROUTES DIVERGENTES

I

II

III

IV

V

VI

QUELQUES FEUILLETS DE MON JOURNAL

UN ÉPISODE DE LA GUERRE

I

II

III

IV

V

VI

LA BRANCHE D’ORANGER

LA JOLIE JEANNE

LES FIANCÉS D’ARTA

I

II

III

IV

V

VI

VII

VII

PERRIN JACQUET

LE BILLET DE LOGEMENT

LA GUÉRISON DE BARBE

AU TEMPS DE LA GUERRE

DEUX AMIS

VOYAGE DE NOCES

TRIOMPHE ET MISTIGRI

LA PETITE LAURETTE

ROUTES DIVERGENTES

Table des matières

I

Table des matières

La belle chose, pour des écoliers, qu’une glorieuse matinée de mai! Tout est rayonnant, tout est lumineux, tout est frais et charmant, on respire avec l’air embaumé la joie et la vie. Les giboulées d’avril sont passées, elles ont laissé l’herbe plus verte et le ciel plus bleu; le soleil jette ses rayons d’or sur la plaine où les blés commencent à s’émailler de coquelicots et de marguerites, et découpe sur le sol l’ombre touffue des grands arbres. Que d’abris verdoyants dans les bois! que de chansons dans les nids! quel gai babillage dans les ruisseaux qui coulent sur les cailloux qu’ils lavent et polissent sans cesse! Non, rien n’est plus beau pour des écoliers qu’une matinée de mai, surtout si c’est un jeudi, et qu’ils aient devant eux toute une journée (une éternité !) et la liberté d’aller où bon leur semble. En vérité, le monde leur appartient.

C’était bien l’opinion de sept jeunes garçons, échelonnés de douze à quinze ans, qui sortaient à grands pas du joli bourg de Thirois. Ils venaient d’en dépasser les dernières maisons, et ils dévoraient la route un peu poudreuse; évidemment les tas de cailloux alignés de distance en distance par les ponts et chaussées n’offraient pas à leurs yeux un régal suffisant, et ils avaient hâte de gagner un de ces jolis chemins creux qui s’allongent entre deux murailles de verdure. Ils marchaient si vite qu’ils ne pouvaient parler: il ne leur restait plus de souffle pour leur conversation.

Ouf! voilà le chemin creux: on peut prendre son temps maintenant. Les haies d’aubépine embaument; les liserons blancs, le houblon, la douce-amère accrochent leurs festons aux arbres qui se dressent sur les talus; en bas, dans l’herbe couleur d’émeraude, toute semée de gouttes de rosée pareilles à des diamants, les véroniques ouvrent leurs yeux bleus, les violettes lèvent leur tête au-dessus de leurs touffes de feuilles rondes, les stellaires balancent leurs étoiles blanches au bout de tiges presque invisibles, les primevères jaune pâle répandent une douce odeur de miel. Et voici que là-bas, à l’entrée du petit bois où le sentier se termine, le gazon paraît tout bleu, tant les scilles, ces jacinthes sauvages, y fleurissent à profusion.

Le groupe s’est disjoint: un des écoliers se baisse pour cueillir une primevère; un autre grimpe après le talus pour couper une branche d’aubépine; un troisième s’arrête pour regarder des fourmis qui transportent une brindille; un quatrième, le nez en l’air, écoute chanter le coucou et cherche dans quel arbre il peut être.

«Allons! allons! crie le plus grand de la bande, nous nous reposerons dans le bois!»

Les retardataires reprennent leur course; les voilà dans le bois, enfoncés au plus épais du taillis.

«A la clairière!» dit l’aîné.

Et le premier il gagne un espace verdoyant où l’herbe pousse fine et drue, sous l’ombrage d’un grand chêne.

«Là !» dit-il, triomphant, en s’étendant sur l’herbe au pied du chêne. Et les autres l’imitent. On est vraiment bien là, et une pareille salle à manger est faite pour donner de l’appétit.

Car les écoliers sont venus là pour déjeuner; et chacun d’eux étale ses provisions. Il ne s’agit point d’un repas comme ceux dont saint Paul fait honte aux chrétiens de son temps, «où chacun mange et boit ce qu’il a apporté, sans avoir égard aux autres». Nos sept écoliers mettent leurs provisions en commun: de cette façon, personne ne sera humilié. Chacun a apporté selon ses moyens, chacun mangera selon son appétit. Quand les gens sont assez justes pour ne pas manger plus qu’ils n’ont faim, c’est là de la vraie fraternité.

Ils dévoraient la route un peu poudreuse.


Car leur naissance ne les a pas faits égaux, bien qu’ils fréquentent tous les sept l’école de Thirois. Voici Nachou, le fils du boulanger, qui a apporté du pain, comptant sur les autres pour le fricot; il a treize ans et va quitter l’école cette année. Voici le petit Magnac, le fils du percepteur, à qui sa maman a. donné un beau morceau de veau piqué et un pot de confiture de mirabelles; voici Janvier, le fils du fermier, qui fournit un pot de crème et des œufs durs; voici le pauvre Ravinet, dont la mère est veuve et va en journée; elle n’a pu lui donner que des galettes de blé noir; mais qu’importe? ses camarades les grignoteront de bon cœur. Gerbaud, le fils du charron, sort de son papier de plomb une livre de chocolat que sa mère lui a rapportée de la ville; reste Gaunard, le plus âgé ; son père est charcutier: aussi exhibe-t-il un superbe saucisson; et le dernier, Tresneau, le fils du notaire, fournit à la communauté un poulet rôti et des pommes de reinette toutes ridées: rien qu’à les voir, l’eau en vient à la bouche.

Et la boisson? N’allez pas croire que nos écoliers se soient embarrassés de bouteilles. Il y a là, tout près, un joli ruisseau dont l’eau est plus claire que si on l’avait filtrée, on ira y boire, et Magnac prêtera sa timbale à ceux qui ne trouveraient pas commode de boire dans leur main.

II

Table des matières

Quand sept écoliers qui viennent de faire une bonne course sont réunis au grand air pour déjeuner, peut-on dire que leur déjeuner soit gai? Oui, si l’on a en vue la provision de gaieté que chacun d’eux possède: non, si l’on cherche les manifestations de cette gaieté : ils ont faim et ils mangent, voilà tout; ils ne trouvent pas un mot à dire. Nos écoliers déjeunèrent donc consciencieusement et silencieusement, pendant un bon quart d’heure au moins. Le premier qui parla fut le petit Magnac; il est vrai que Magnac ne possédait pas un grand appétit et qu’il fut vite rassasié.

L’un après l’autre, les convives s’égayèrent; et ce furent alors des rires fous, à propos de tout et à propos de rien, jusqu’au moment où Nachou bondit sur ses pieds en disant:

«Nous perdons notre temps! Qui est-ce qui vient jouer à saut de mouton dans la prairie?»

En un clin d’œil tous furent debout; on réunit les restes, qu’on enferma dans un papier et qu’on mit dans un arbre, pour les retrouver quand on voudrait goûter, et l’on prit le chemin de la prairie. On ne courait pas risque d’en gâter le foin; les bestiaux qu’on y avait mis au vert n’avaient guère permis à l’herbe de grandir.

On se lasse de tout, et les forces humaines ont des bornes, même les forces des écoliers en congé. Après des heures passées à courir le pays, à escalader les talus et les barrières, à sauter les ruisseaux, à grimper aux arbres, il vint un moment où personne ne proposa plus d’expédition nouvelle.

«Si nous retournions dans le petit bois?» dit Magnac.

Et le petit bois, avec sa fraîcheur et sou calme, offrit à leur imagination un repos si désirable, que personne ne fit d’objection.

«Ouf! dit Gaunard, qui était arrivé le premier, et qui s’étendit voluptueusement sur l’herbe, la tête et les épaules appuyées contre le tronc du chêne.

— Cela fait du bien, de se reposer!

— Cela fait beaucoup de bien!» répondirent les autres, à l’exception de Magnac et de Tresneau, qui se laissèrent tomber sur l’herbe sans parler: ils n’en pouvaient plus. C’étaient les deux plus petits, et depuis longtemps déjà ils ne suivaient les grands que par amour-propre.

Réellement, ils étaient tous fatigués; et la preuve, c’est qu’au bout de dix minutes il y en avait déjà quatre qui dormaient, et que les autres ne tardèrent pas à suivre leur exemple.

Après un temps qu’il aurait été bien en peine d’apprécier, Gaunard entr’ouvrit les yeux et étendit les bras pour s’étirer.

«Chut! ne bouge pas! lui dit tout bas Gerbaud d’un ton mystérieux: tu vas le faire sauver!

— Qui ça?

— Un écureuil,... droit en face de toi, là-haut, dans le frêne....

— Je le vois. Est-il joli! Tiens, en ce moment, sa queue se trouve au soleil.... Comme il fait bien dans la verdure! Y a-t-il longtemps que tu le regardes? Qu’est-ce que tu fais donc là ?

— Je me fais une poignée de canne: vois-tu?

— Ah! c’est l’écureuil! Mais il est très ressemblant!... Je ne bouge pas, continue. Pourvu que les autres n’aillent pas se réveiller!»

Gerbaud continuait à tailler avec son couteau un bâton qu’il s’était coupé en route, pour se faire une canne, disait-il. Il avait compté d’abord l’orner d’une belle spirale blanche, en enlevant une bande d’écorce; puis, en voyant l’écureuil, l’idée lui était venue d’utiliser le gros bout difforme de son bâton. Il se tirait vraiment très bien de son entreprise: les bergers suisses qui nous envoient tant de troupeaux de bois blanc, œuvres de leurs soirées d’hiver, l’auraient reconnu pour un confrère.

Il avait presque fini, quand un brusque mouvement de Nachou effraya l’écureuil, qui bondit du frêne sur un bouleau, et du bouleau sur le grand chêne.

«Oh! maladroit, tu l’as fait sauver! s’écria Gaunard.

— Sauver, qui? demanda Nachou tout ahuri en se frottant les yeux.

— L’écureuil de Gerbaud: tiens, vois!

— C’est vrai qu’il a fait un écureuil! dit avec admiration Nachou à qui Gerbaud venait de passer son œuvre. Il vous a des idées, ce Gerbaud! Voyez donc, vous autres, l’écureuil!»

La jeunesse admire volontiers sans arrière-pensée; la canne de Gerbaud passa de main en main, et obtint tous les suffrages. Les écoliers étaient maintenant éveillés comme une nichée de souris.

«Mais où est donc Ravinet? dit tout à coup Tresneau: il n’a pas vu l’écureuil. Ravinet! Ravinet! viens donc voir!

— Présent!» répondit une voix, assez loin dans l’épaisseur du bois.

Et, un instant après, Ravinet apparut entre les arbres, chargé d’une brassée de plantes et de fleurs.

«Il est allé à l’herbe pour ses lapins!» dit Nachou avec un gros rire, qui trouva de l’écho parmi ses compagnons.

Ravinet admira l’écureuil, comme c’était son devoir; mais le bois sculpté ne paraissait pas être sa principale préoccupation. Il jeta sur l’herbe sa botte de fleurs et s’assit auprès.

«Voyez ce que j’ai trouvé, dit-il; est-ce beau!

— Beau! répliqua Nachou: pourquoi, beau? des petites fleurs de rien du tout! Si encore c’étaient des grands dahlias bien rouges, ou des soleils! mais ça! Et puis les fleurs, ça n’est bon à rien. Est-ce que tu crois que c’est bon pour le blé, tes bluets et tes coquelicots? Ah! tu as cueilli un épi d’orge: à la bonne heure, voilà une plante utile! Ne me parle pas des fleurs!

— Chacun son goût, interrompit Janvier; tu n’aimes pas les fleurs, toi, mais il y a des gens qui les aiment. Demande à Tresneau si sa mère ne les aime pas! Je suis entré une fois dans son jardin: un vrai paradis. Le jardinier doit être très savant: n’est-ce pas, Tresneau?

— Oui, c’est un jardinier qu’on fait venir de la ville; il est de l’école d’horticulture.

— Qu’est-ce que c’est que cette école-là ?

— Une école pour les jardiniers; on y apprend à soigner les fleurs. Notre jardinier sait tous les noms des plantes en latin.

— Oh! fit Janvier avec admiration.

— Si tu veux le voir, je te préviendrai quand il viendra: je pense que ce sera à la fin du mois, quand on renouvellera les fleurs des massifs.

— Merci, je veux bien. Comme tu es heureux, toi, de voir tous les jours un si beau jardin!

— Je n’ai pas longtemps à le voir, à présent: au mois d’octobre j’irai au lycée, avec Magnac, pour apprendre le latin.

«C’est un jardinier qu’on fait venir de la ville.»


— Est-ce que le curé ne te l’apprend pas, le latin? demanda Gerbaud.

— Oh! il faut plus de latin que cela pour être bachelier: on m’en fera faire toute la journée au lycée; n’est-ce pas, Tresneau?»

Tresneau soupira:

«Moi, j’aimerais mieux rester ici à voir des arbres. Il n’y a rien de plus amusant que de connaître les arbres; quand je rencontre Serpier, le garde forestier, je me fais toujours emmener par lui dans sa tournée, et il me nomme tous les arbres. Il m’explique comment on les plante et comment on les abat, comment on connaît leur âge, les espèces qui poussent bien dans les lieux bas, et celles qui aiment les terrains secs. Je l’écouterais toute la journée. Tenez, voyez-vous, ici? c’est un taillis de deux ans; ce bouleau-là est bon à couper, et ce vergne-là aussi; le vergne est pour le sabotier, et le bouleau pour le boulanger....

— Tout le monde sait ça! interrompit Nachou en haussant les épaules.

— Tu connais le bouleau parce que ton père en achète pour chauffer son four; mais les autres arbres, est-ce que tu sais à quoi ils servent? C’est très intéressant à savoir: n’est-ce pas, vous autres?

— Oui, dit Gerbaud; c’est joli, le bois, on en fait tout ce qu’on veut; je voudrais connaître ceux qui sont tendres, ceux qui sont durs, ceux qui s’enlèvent par éclats.... Ce chêne-là, quel beau bois il donnerait!

— Ce serait bien dommage d’en faire du bois! s’écria Gaunard. Il est si beau, si touffu! on ne voit pas le soleil à travers. Et de ce côté-ci, où ses feuilles ne sont pas encore toutes poussées, il est d’un vert si clair qu’on dirait presque du jaune;... comme c’est joli, à côté du bleu du ciel!

— Il donne trop d’ombre, ton chêne! repartit Janvier: les fleurs ne peuvent pas pousser dessous. Vois, on n’en trouve presque pas, tandis que le taillis et les prés en sont remplis.... Ravinet, qu’est-ce que tu fais là ? est-il possible!

— Je les trie, répondit Ravinet avec un grand calme, sans se troubler de l’air indigné de son camarade. En voilà que je ne connais pas, je vais les emporter pour demander leur nom aux gens qui les connaissent. «

Il rangeait, en effet, ses plantes par petits paquets, recueillant les fleurs des unes, les racines des autres, les feuilles d’une troisième, les, bourgeons ou les jeunes pousses d’une quatrième. Pas une ne restait entière, hormis celles qu’il avait déclaré ne pas connaître.

«Les voilà dans un joli état, tes pauvres fleurs! dit Gaunard.

— Eh bien, je ne voulais pas en faire un bouquet. Cela m’amuse, moi, de savoir leurs noms, et à quoi elles servent!

— Chacun son goût, reprit Janvier. Moi, je les aime mieux sur pied. On ne devrait pas cueillir les fleurs.

— Je crois qu’il faut nous en aller, dit Nachou en se levant: on dîne à sept heures chez M. Magnac et chez M. Tresneau, et on ne nous donnerait plus les enfants si nous les mettions en retard.

— Allons-nous en! soupira Magnac. On était joliment bien ici! «

Au sortir du bois, Gaunard se retourna:

«Regardez donc comme c’est beau, le petit chemin qui s’enfonce sous les arbres, avec le soleil qui brille au bout là-bas!

— Regardez donc, répliqua Nachou, les belles vaches grasses dans la belle herbe verte! Voilà ce qui vaut la peine d’être vu!»

Les sept camarades reprirent le chemin du bourg. Janvier examinait une touffe d’aubépine qu’il venait de cueillir; Magnac flânait çà et là, attrapant des insectes et écoutant les derniers appels des oiseaux; Gerbaud enroulait autour de sa canne une longue tige de liseron, en se disant que cet ornement-là, sculpté en blanc, ferait mieux qu’une simple banderole; et Gaunard se retournait sans cesse pour regarder les grandes ombres dont les peupliers rayaient l’herbe de la prairie.

«Qu’as-tu donc, Tresneau? tu es triste! dit tout à coup Magnac à son camarade.

— J’ai que je pense au lycée.... Toi, ça ne te fait rien d’être enfermé, tu trouves partout à t’amuser. Mais moi, je voudrais bien avoir fini mes études!

— Et puis après, qu’est-ce que tu feras?

— Je ne sais pas;... je veux être dans un endroit où il y ait des arbres, pour sûr.... Si je me faisais garde forestier, comme Serpier?

— Oh! par exemple! Serpier n’a-jamais été au lycée. Moi, je veux vivre dans une grande ville, comme Paris,... mais je reviendrai tous les ans ici, et nous nous verrons. Qu’est-ce que vous ferez, vous, dans ce temps-là ?

— Chacun le métier de notre père, je pense, dit Gerbaud en soupirant.

— Pas moi, dit Gaunard; comme j’ai toujours les prix d’arithmétique, mon père va. m’envoyer à Saint-Philos, chez son parrain, qui est banquier.

— Moi, je ferai n’importe quoi pour gagner de l’argent, dit Ravinet; il y a assez longtemps que ma mère me nourrit.

— Une idée, interrompit Magnac: jurons de nous retrouver ici dans..., dans vingt ans! Ce sera très amusant, de nous raconter ce que nous serons devenus.

— Bah! dit Ravinet, il y en aura qui seront des messieurs, et d’autres....

— Ça n’empêche pas d’avoir du plaisir à se revoir. Dans vingt ans, le 2 mai, à midi, dans Je petit bois: le chêne y sera encore, bien sûr. Ceux qui ne pourront pas venir écriront. C’est dit: topez là !

— C’est dit!» répétèrent les autres en lui frappant dans la main. Un vrai serment du Rütli.

III

Table des matières

Il n’y avait pas loin de vingt ans que les sept enfants avaient échangé dans le petit bois un serment quelque peu téméraire; car qui peut savoir où il sera, ce qu’il sera et ce qu’il pourra faire dans vingt ans? M. Magnac, sous-chef de bureau au ministère des finances, passait, un beau jour d’avril, par la rue des Lombards; il l’avait choisie pour sa fraîcheur, car ces premiers soleils d’avril sont cuisants et causent des éternuements sans fin aux imprudents qui s’y exposent. M. Magnac, comme les gens dont la vie se passe à l’ombre, était d’une santé délicate et craignait les brusques changements de température.

Il se rappela tout à coup qu’il était enrhumé, et que sa provision de réglisse était épuisée. Il était bien placé pour la renouveler: il entra chez le premier herboriste, demanda un bâton de jus de réglisse, et pria qu’on le lui coupât en petits morceaux.

Pendant que le commis préparait son bâton de réglisse, M. Magnac regardait autour de lui, et trouvait ce séjour bien sombre: à peine s’il distinguait les festons d’herbes aromatiques qui pendaient de tous côtés, les monceaux de têtes de pavots, les bocaux parés de leurs étiquettes. Il avait la vue un peu basse, et il ne s’apercevait point de l’attention curieuse avec laquelle l’herboriste le regardait. C’était un jeune homme, cet herboriste, à peu près aussi jeune que M. Magnac; il était un peu maigre, un peu pâle, de cette pâleur qu’ont les salades qu’on attache pour les faire blanchir, ou les plantes qui poussent dans une cave; mais il était jeune, et ses yeux très vifs ne quittaient point M. Magnac; par moments même, il entr’ouvrait les lèvres, comme s’il eût voulu lui demander quelque chose.

Le bâton de réglisse était coupé : M. Magnac tira de sa poche une bonbonnière pour l’y mettre. C’était un homme soigneux que M. Magnac, et il conservait celte bonbonnière depuis son enfance.

En la voyant, l’herboriste s’élança hors de son comptoir.

«Je ne me trompais pas! vous êtes bien Magnac,... M. Magnac, de Thirois?

— Oui, j’y ai passé mon enfance, c’est vrai,... mais mon père l’a quitté il y a dix-huit ans, et je n’y suis plus retourné. Et vous, monsieur, vous êtes...?

— Ravinet.... Vous ne vous rappelez pas Ravinet? et le bois où nous avons fait une si fameuse partie? Et Gerbaud, et Nachou, et les autres?»

Il entra chez l’herboriste.


Oh si! Magnac se rappelait; et il avait pris les mains de Ravinet, qu’il serrait en souriant avec un voile entre ses prunelles et les verres de son lorgnon,... si bien qu’il lâcha les mains de Ravinet pour aller à la recherche de son mouchoir.

«Te voilà donc herboriste, mon ami! c’était une vocation! Te rappelles-tu, le jour de cette fameuse partie, comme tu épluchais tes bouquets, au grand scandale de Janvier? Qu’est-ce qu’il est devenu, celui-là ?

— Il est jardinier: il a joliment réussi! Il s’est fait bien venir du jardinier qui soignait les fleurs de Mme Tresneau, et à présent il a un jardin à lui, à Clamart, avec des serres où il cultive des fleurs qu’il envoie à Paris et qu’on lui paye très cher: il est en train de faire fortune. Seulement je ne sais pas comment il s’est arrangé avec son père, qui voulait le garder à la ferme. Nous lui ferons raconter son histoire le mois prochain; car tu y viendras, n’est-ce pas? il y aura vingt ans!

— Ma foi! je n’y pensais plus: mais si tu y vas, j’irai aussi; nous y serons au moins deux. Je vais demander un congé à mon chef.

— Moi, je laisserai la boutique à mon commis, et la maison à ma femme et à ma mère.

— Tu es marié ? Ta mère est ici? Je serai bien aise de la revoir, ta mère: quelles bonnes galettes de blé noir elle nous faisait!

— Ce sera bien de l’honneur pour elle.... Si tu veux entrer, elle est là.... «

La minute d’après, Magnac était assis dans l’arrière-boutique de l’herboriste; il renouvelait connaissance avec la veuve Ravinet, ravie de revoir quelqu’un de Thirois, et il était présenté à Mme Ravinet jeune et à deux petits Ravinet très sages, qui étaient bien peignés et avaient les mains propres. On causa, et les vieux souvenirs ont tant de charme que Magnac ne songeait plus à l’heure de son dîner, quand il vit la veuve se lever pour étendre la nappe blanche sur la table, et que la jeune femme lui dit en rougissant: «Si vous vouliez bien accepter notre simple dîner...».

Un simple dîner de famille!

Magnac le trouva meilleur que ceux de son restaurant. Au dessert, revenant sur le fameux serment des Sept, il interpella tout à coup Ravinet.

«Tu disque nous les retrouverons tous?

— Tous, je ne sais pas; mais Nachou est encore au pays, et Janvier y retourne souvent; M. Tresneau y est toujours notaire, ainsi son fils doit y revenir; je sais qu’on l’a vu il y a quelques années, avec un uniforme, je ne sais plus lequel.

— Je le sais, moi: il est entré à l’École forestière, l’année où j’entrais dans les bureaux. Quand nous étions ensemble au lycée, il ne voulait rien faire. «Puisque je veux être garde

«forestier comme Serpier! me disait-il; on n’a pas besoin de

«latin pour être garde forestier. Je sais bien, moi, que si

«j’apprends le latin et si je me fais recevoir bachelier, papa

«voudra que je sois notaire, et je ne veux pas être notaire: je

«veux vivre dans les bois.» Cela a duré jusqu’au jour où un des grands élèves a été reçu à l’École forestière: naturellement on en a parlé dans toutes les études, et Tresneau a compris qu’on pouvait vivre dans les bois tout en ayant appris le latin. Il a bien travaillé depuis; il est garde général et très content de son sort. Et toi, voyons, ton histoire à toi?

— Mon histoire? J’ai rencontré un jour un monsieur qui cueillait du bouillon-blanc, je l’ai aidé, et je lui ai montré où l’on trouvait d’autres plantes qu’il cherchait. Il m’a fait causer, et m’a demandé si je pouvais lui récolter les plantes dont il avait besoin: c’était un herboriste de Maugrain. Pendant deux ans j’ai travaillé pour lui: j’étais content de gagner quelques sous pour ma mère. Ensuite il m’a pris chez lui comme apprenti; j’ai suivi des cours, j’ai passé des examens, je suis devenu assez habile pour me placer à Paris. Mon bonheur m’attendait là ; j’ai trouvé un bon patron, le meilleur des hommes; il m’a donné sa fille, qui lui était pourtant demandée par de plus riches que moi, et j’ai pu faire venir ma mère....

— Il ne dit pas tout, monsieur, interrompit la jeune Mme Ravinet; il ne dit pas que pendant cinq ans que mon père a été malade, perclus, ne pouvant rien faire, il s’est chargé de tout le travail, ne prenant pas seulement une heure de repos, m’aidant à soigner mon père, nous consolant, nous encourageant,... Si nous n’avons pas été ruinés, si nous ne sommes pas morts de misère et de chagrin, c’est bien à lui que nous le devons.... N’est-ce pas, mère, que c’est vrai? Vous l’avez vu, puisque mon père a encore vécu deux ans après que vous êtes venue demeurer avec nous. Je vous entendais assez, tous les deux, mon père et vous, parler de mon mari: c’était à qui dirait le plus de bien de lui!»

Un simple dîner de famille.


Magnac était tout ému.

«Je lui ai montré où l’on trouvait d’autres plantes.»


«Sur sept que nous étions, dit-il, toi au moins tu as trouvé ta voie et tu es heureux!

— Et vous, monsieur? dit timidement la jeune femme.

— Moi? je n’ai pas tiré grand’chose du petit bois; ce n’est pas faute d’y penser et de le revoir avec sa verdure, son soleil, son herbe verte et ses fraîches fleurs.... Mais on m’a fait entrer au ministère, et je vais à mon bureau tous les jours: c’est monotone, mais c’est utile.... Je n’ai pourtant jamais eu de goût pour la vie renfermée

— Eh bien, moi, je n’éprouve pas du tout le besoin de vivre au grand air. Les plantes ne sentent jamais si bon que quand elles sont cueillies et mises en petits paquets. Voyez cette botte de menthe sauvage et ces guirlandes de houblon: y a-t-il rien de plus réjouissant?»

Magnac se mit à rire et se leva pour prendre congé ; et les deux anciens camarades se promirent d’être fidèles au rendez-vous du 2 mai.

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Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
254 səh. 24 illustrasiyalar
ISBN:
4064066307431
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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