Kitabı oxu: «Une saison aux eaux de St Gervais»

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Jules Determes

Une saison aux eaux de St Gervais


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066333393

Table des matières

I.

II.

III

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X

I.

Table des matières

TOPOGRAPHIE

Des Bains de Saint-Gervais,

Dès que j’ai voulu t’entretenir des Bains de Saint-Gervais, je me suis défié de mes propres impressions, j’ai craint de céder trop aveuglément à l’influence de l’enthousiasme, et j’ai interrogé ce qu’ont écrit, sur le même sujet, trois observateurs de positions et de caractères distincts: un savant, un homme du monde, un prêtre.

M. Raoul-Rochette, dans ses Lettres sur la Suisse, s’exprime ainsi:

«J’ai vu maintenant tous les bains de la Suisse; je n’en connais pas dont la situation, au fond d’une gorge effroyable et sur le bord d’un torrent furieux, soit cependant plus commode et plus riante que celle de Saint-Gervais.... Un paysage enchanteur comme celui que je trouve ici, des eaux, des bois, des cascades, des montagnes, tout ce que ce pays renferme de grand, de beau, de magnifique, c’est ce qui ne se rencontre nulle part, et c’est ce que je suis venu chercher ici.... Situés à la base même du Mont-Blanc, et accessibles, comme ceux de Tivoli, on jouit, aux Bains de Saint-Gervais, de tous les avantages que l’on trouve disséminés ailleurs. La nature s’y montre avec toutes ses ressources, au milieu de toutes ses pompes, et l’art et l’industrie y rivalisent partout avec elle, sur son propre terrain. D’agréables maisons ont été construites sur un sol conquis aux dépens du torrent et de la montagne; un potager a été planté parmi les ruines, et des légumes croissent sur les rochers. Une superbe cascade qui semble se verser dans la maison même des Bains, de belles montagnes rendues partout accessibles, offrent, à chaque pas, des objets de contemplation inépuisables, et pour but de promenades plus éloignées, on n’a que le choix entre les flancs et les épaules du Mont-Blanc. Y a-t-il beaucoup de Bains, en Europe, qui réunissent tant d’avantages, et connaissez-vous, mon cher patron , beaucoup de lieux sur la terre où l’on puisse aussi bien exercer sa santé, après l’avoir recouvrée, ou la retrouver, après l’avoir perdue?»

Plus récemment, en 1834, M. le comte Th. Walsh écrivait:

«Les voyageurs feront bien de visiter les Bains de Saint-Gervais qui sont sur la route de Chamouny. L’Etablissement thermal est situé au fond d’une gorge romantique et sauvage, dont les constructions occupent toute la largeur; un torrent rapide, alimenté par la fonte des neiges d’un des revers du Mont-Blanc, forme, derrière la maison, une fort belle cascade, et entretient, dans cet étroit vallon, une fraîcheur délicieuse. Pour passer les jours brûlans de la canicule, Saint-Gervais est certainement à préférer à tout autre séjour, quand on veut faire une halte au milieu de ces contrées alpestres. Les environs offrent un grand nombre d’excursions intéressantes et de points de vue magnifiques. L’ascension du Mont-Joly et celle du Prarion sont en première ligne. On part également des Bains de Saint-Gervais pour faire le tour du Mont-Blanc, course qui présente un extrême intérêt. »

Enfin, un ecclésiastique, devenu un illustre et saint prélat , parlait ainsi des Bains de Saint-Gervais, dans un ouvrage publié en 1809, c’est-à-dire trois ans à peine après la découverte des sources thermales:

«Au-dessous du village de Saint-Gervais, non loin des bords de la rivière d’Arve, la nature a formé le lieu le plus pittoresque qu’il soit possible d’imaginer. Un petit vallon, large de quelques minutes et long d’un quart d’heure, s’enfonce entre deux collines élevées, couvertes de hêtres, de sapins et d’autres arbres qui ombragent fortement ce lieu solitaire. Au fond du vallon et du milieu des rochers, sort un fleuve de lait qui traverse cette petite prairie et forme, par sa couleur, le contraste le plus étonnant avec la verdure sombre qui tapisse ses bords; l’horizon, rétréci par la hauteur et le rapprochement des deux collines, vous place tout d’un coup dans un désert, et l’on est porté à se croire éloigné de cent lieues des contrées habitées. Voilà le lieu que nous allions visiter: nous avancions à grands pas dans ce paysage romantique. Bientôt, nous découvrîmes un bâtiment occupant toute la largeur du vallon: on ne s’attend pas à voir se terminer ainsi ce lieu sauvage; mais la surprise devint extrême, quand nous aperçûmes, sur la galerie qui forme les devans de cet édifice, des hommes et des femmes dont le costume et la tenue annonçaient le luxe et les modes de l’habitant des cités. Je me demandais à moi-même quel était ce peuple nouveau... Je ne crois pas que l’on puisse voir, en ce genre, un lieu plus extraordinaire et, comme des eaux thermales viennent d’y être découvertes récemment, je ne doute pas que, si jamais nous avons la paix avec l’Angleterre, la route de Saint-Gervais ne soit encombrée de voitures des baronnets et des mylords de toute espèce, qui accourront du bout du monde pour jouir du plaisir de rêver, voire même de se tuer, dans un lieu si propre à ces deux opérations chéries des Anglais et de certaines peuplades qui trouvent de la gloire à les imiter.»

Que pourrais-je ajouter à ces éloges unanimes? Rien sous le point de vue général, rien relativement à l’ensemble de la physionomie locale. Je me bornerai à examiner les détails indispensables à connaître.

Les sources minérales thermales de Saint-Gervais, en Savoie, sont situées à environ onze lieues est-sud-est de Genève, à cinq lieues ouest-sud-ouest de Chamouny, au fond d’une gorge, ou impasse, débouchant dans la vallée de Sallanches et dominée, à l’est, par le dernier degré du versant ouest du Mont-Prarion. Elle se trouve ainsi le point le plus inférieur d’une ligne rationnelle qui irait aboutir au sommet du Mont-Blanc, en suivant, sans interruption, le Mont-Prarion et le Mont-Lachat. Le sol où surgissent les eaux est néanmoins à 1,830 pieds au-dessus de la mer, à 680 pieds au-dessus du lac de Genève.

Du reste, Hérald, les topographes, historiographes et archéologues de toutes sortes n’ont pas grand travail à faire touchant la découverte ou les traditions des eaux de Saint-Gervais. Il n’y a là à s’occuper ni des Grecs ni des Romains. — Ce n’est peut-être pas un grand malheur. — Sur les bords de ces sources bienfaisantes, ne s’élève aucun monument glyptographique; nulle odeur de ruines ne s’y exhale à travers les vapeurs sulfureuses, et le pied ne s’y heurte à aucun débri de frigidarium ou d’hypocaustum.

Ces sources n’ont pas même été découvertes par un quadrupède quelconque, ni par une brebis, comme à Barèges, ni par un chien, comme à Carlsbad, ni par un cheval, comme à Boynes. La postérité se souvient des animaux, et oublie les hommes qui découvrent les eaux minérales.

Malgré tout, il est bon de rendre à chacun le sien. Il paraît donc que l’invention des eaux thermales de Saint-Gervais appartient à Pierre Kiesner, ancien ouvrier des mines de Servoz, et demeurant alors au Verney, sur la route de Saint-Gervais à Bionnay. Cet homme, en pêchant des truites dans le torrent, avait remarqué plusieurs fois des vapeurs assez épaisses s’élever de quelques endroits de la rive. Ce fait l’ayant frappé, il pratiqua une légère excavation et vit suinter aussitôt une eau de température très-sensiblement élevée. Il se hâta d’en prévenir M. ***, propriétaire du terrain, et celui-ci fit exécuter des fouilles qui ne permirent pas de douter de la présence d’une source minérale abondante.

C’était en 1806.

Il ne s’agissait plus que de connaître les propriétés de cette eau. Des professeurs de physique et de chimie de Genève se disposaient à les constater, lorsqu’ils reçurent du préfet du Léman l’invitation officielle de se transporter à Saint-Gervais, pour procéder à l’analyse. MM. Pictet, Tingry, Boissier et de La Rive furent les commissaires désignés. — Ce n’est pas ici le lieu de m’en occuper.

Mais il y avait autre chose à faire; il fallait rendre les nouvelles eaux accessibles aux malades et, quand je considère les obstacles innombrables, les difficultés de tous genres qui ont dû être attaqués et vaincus, je ne puis m’empêcher — quoique je ne professe point, d’ailleurs, une très-haute estime pour M. *** — de louer l’activité persévérante qu’il déploya à cette époque, afin d’obtenir des résultats si heureux pour l’humanité. Ce n’était pas tout, en effet, que d’établir peu à peu des constructions propres à l’administration des eaux et au séjour des malades, il fallut aussi, dans cette nature rude et sauvage, solidifier, assainir, embellir; il fallut opérer convenablement des coupes d’arbres et de broussailles, niveler le sol, employer les bras, les instrumens et la mine, pour se débarrasser des blocs énormes de rochers qui encombraient ce lieu désert, fixer un lit stable et définitif au torrent qui errait à l’aventure et se jetait tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre des escarpemens qui forment ce défilé, fonder, à cet effet, de puissantes digues, creuser le roc dans le vif pour élargir divers endroits trop resserrés de la gorge, pratiquer une voie de communication commode entre les Bains et la route de Sallanches à Chamouny, tracer de gracieux et utiles jardins, en fertilisant le sol par des transports pénibles et coûteux de terre végétale et que sais-je encore?.....

Tous ces travaux étaient exécutés, les propriétés des eaux bien connues et appréciées au loin, quand Saint-Gervais est tombé, en 1838, entre les mains d’un nouveau propriétaire plus capable, par sa spécialité et son expérience, de donner une direction convenable à ce genre d’établissement. Aussi, a-t-il dû changer beaucoup de choses, introduire d’importantes modifications, réparer, agrandir et améliorer sur tous les points, mais surtout sur ce qui regarde les bains, les douches et les vapeurs.

Aujourd’hui, l’Etablissement dont je veux te donner une idée, offre à l’arrivée une grande cour à trois corps-de-logis dont le principal regarde le nord et les deux ailes latérales s’étendent du midi au nord, l’une sur la rive droite du torrent, l’autre au pied de la montagne, base du Prarion, connue dans le pays sous le nom de la Chênerie. Le bâtiment du milieu, terminé par deux tours servant de jonction aux ailes, est lui-même mitoyen entre cette cour d’arrivée et une autre cour carrée, fermée de toutes parts, et ainsi placée au midi de la première; elle a été appelée la Cour des sapins, à cause de huit de ces beaux arbres qui s’élèvent au centre.

La première cour est consacrée aux logemens des malades et des voyageurs, sauf le rez-de-chaussée de l’aile du torrent qu’occupent les divers salons de café, de billard, de bal et de conversation.

Dans la seconde, se trouvent, outre un grand nombre de logemens, les cuisines, offices, salles à manger, la chapelle et les cabinets de bains, de douches et de vapeurs.

Partout, des galeries couvertes servent pour les communications et même pour les conversations et les promenades, lorsque le temps est pluvieux.

D’autres corps de bâtimens sont disséminés dans les jardins, tels sont la maison dite de pierres, à l’entrée de l’avenue; puis, en avançant dans la gorge, le pavillon, agréable retraite pour une ou deux familles, les écuries, les remises, la forge, etc.

Le terrain a été merveilleusement fertilisé sur les deux rives du torrent qui, après avoir longé le sud et l’ouest de l’Etablissement thermal, s’enfuit vers l’Arve(A) , et se confond avec elle, dans la plaine de Sallanches. Dans les jardins joints ensemble par plusieurs ponts jetés sur le torrent, d’habiles ouvriers cultivent avec succès les légumes et les fleurs, l’utile et l’agréable. Tous les étrangers qui ont visité les Bains ou qui y ont séjourné, ne cesseront de se rappeler cette puissante végétation, cette allée que bordent, en été, de magnifiques rosiers et, en automne, de brillans dahlias, et tant d’autres fleurs élevées avec art qui répandent, de toutes parts, de suaves parfums; les fraîches bordures d’aulnes, au bord de l’eau, les petits sentiers au pied des hauts versans, et ces bancs pour la conversation, pour la lecture ou pour la rêverie, sous les berceaux de verdure ou dans la roche dépouillée, et ces bosquets et ces prairies et ces eaux limpides venues de la montagne, se jouant capricieusement en jets, en cascadelles, en bassins, en canaux, pour former, au fond du jardin, un petit lac artificiel où se balancent, dans une élégante nacelle, d’aimables baigneuses et de jolis enfans.

Toutes les dépendances de l’Etablissement thermal se trouvent, tu le vois, circonscrites et enfermées — comme par une bonne intention de la nature — dans cette sorte de fer à cheval d’escarpemens tour-à-tour arides et boisés, de l’effet le plus pittoresque. Médications pour ceux qui souffrent, douces et salutaires distractions pour ceux qui ne souffrent plus ou qui ne souffrent pas encore; logemens, nourriture, élémens d’instruction et d’amusemens, halte pleine de charme et de bienveillance pour le touriste fatigué, tout est là, dans un espace qui peut être parcouru en quelques minutes.

D’où vient cependant que beaucoup d’étrangers éprouvent une vague tristesse, en arrivant à Saint-Gervais, et forment tout aussitôt le projet de s’en retourner dès le lendemain? A ce projet qui, du reste, dans l’immense majorité des cas, n’est point exécuté, on pourrait opposer la résolution de séjourner aux Bains, prise spontanément par d’autres étrangers qui devaient n’y passer que quelques heures, résolution effectuée, la plupart du temps, à moins de fortes raisons. Je suis bien aise de m’arrêter sur la première circonstance, parce qu’elle s’est offerte souvent à mon observation.

Soit que l’étranger souffre d’une de ces maladies physiques qui influent si vivement sur le moral, soit que le moral seul se trouve malade, les fatigues, les ennuis et souvent les contrariétés d’une longue route ont dû nécessairement produire en lui une exaspération de malaise. D’un autre côté, l’aspect général des Alpes — surtout quand on les parcourt pour la première fois — est de nature à frapper singulièrement l’imagination, à la jeter dans un état de morosité et de mélancolie auquel elle n’est souvent que trop disposée, sous l’ascendant de sa souffrance préexistante. Or, depuis la gorge de Cluse surtout, jusqu’aux Bains de Saint Gervais, le voyageur a eu le temps — quoique ce trajet soit seulement de quelques heures — de laisser s’accumuler, à son insu, beaucoup d’impressions, beaucoup de causes dont les fruits se révèlent à l’arrivée. Et puis, presque toujours, dans ce site étrange et sauvage, le regard ne rencontre que des visages inconnus, que des personnes installées, qui semblent accueillir avec curiosité, presque avec protection. Ajoute à cela que l’arrivée ayant lieu ordinairement le soir, la gorge des Bains est plus sombre, plus sévère, et parfois entièrement solitaire, les baigneurs étant, en ce moment, répandus dans les promenades environnantes. — J’ai été tenté quelquefois de dresser une statistique des visages rians et des visages taciturnes qui descendent de voiture pour faire un séjour à Saint-Gervais. La liste des premiers serait, je crois, à peu près nulle.

Mais, au souper déjà, au salon ensuite, l’on a conversé avec quelques baigneurs; le lendemain, l’on a fait connaissance avec beaucoup de personnes, avec beaucoup de choses et, installé à son tour, on sourit à l’air d’étrangeté de ceux qui arrivent.

Moi-même, Hérald, quoique je dusse trouver aux Bains des physionomies connues et des cœurs amis, en passant, pour la première fois, le pont du Fayet pour pénétrer, à droite, dans la gorge, à la vue de ces ravines désolées, dont le torrent minait la base en grondant, de cet énorme rocher de Baffé qui étalait devant moi ses marbrures funèbres, je ne sais quelle répugnance et quelle anxiété vinrent m’assaillir, et ne firent que s’accroître, tandis que j’avançais vers l’Etablissement thermal.

La nuit entière, pendant de nombreuses intermittences de sommeil, il me semblait qu’une forte pluie tombait au dehors. — «Hélas! pensai-je, la pluie à la campagne quand on est bien à couvert, la pluie qui bat les murs et les vitres, la nuit, est un remède contre l’insomnie, et contribue, par son bruissement monotone, au repos du voyageur; mais, au matin, tous les sentiers de la montagne seront glissans, les arbrisseaux, penchés, les fleurs flétries ou brisées, et l’air sera froid et humide. Et je ne pourrai sortir, ni visiter ces sommets que l’on prétend si beaux, ni contempler ces perspectives lointaines, ni admirer ces magnificences vantées. Et puis, l’on dit que le mauvais temps apporte à l’ame un ennui plus grand encore dans les montagnes que dans les plaines.....»

Erreur! ce n’était que le mugissement du torrent imitant, de la façon la plus complète, le bruit de la pluie, comme tu pourras en juger toi-même. Quand j’ouvris, en tremblant, ma persienne sur la galerie du corps-de-logis central, et du côté de la cour d’arrivée, il n’y avait pas un nuage au ciel, pas un souffle menaçant n’agitait les mille nuances de verdure des deux versans où, parmi les massifs épais, les sapins mêlent leurs franges noires aux branches argentées des bouleaux.

Déjà le soleil éclairait fortement la montagne des Fayets au pied de laquelle l’ombre régnait encore sur le jardin émaillé de fleurs. A droite, l’on eût dit qu’une immense tenture, tout-à-fait verticale au coup d’œil, avait été dressée, et il me semblait, à chaque instant, que le bâtiment dit Aile de la montagne, allait disparaître sous une avalanche de feuillage.

En face et bornant l’horizon, la plus haute aiguille de Varens s’élevait, comme un gigantesque obélisque aux flancs abruptes et menaçans; un rideau d’aulnes et de sapins me cachait la plaine de Sallanches et l’Arve qui la parcourt, mais j’apercevais au-delà et à une demi-lieue des Bains, à la base des Monts Varens, le fertile et riant côteau de Passy et les blancs filets du torrent qui descend à la cascade de Chède.

Cependant, le long de l’avenue, des baigneuses matinales se promenaient, un verre à la main; des messieurs enfourchaient des mulets dans la cour; d’autres, munis du bâton ferré, montaient du côté du village; les pompes jouaient; les baignoires s’emplissaient, se vidaient et s’emplissaient encore; la douche sifflait et la vapeur fumait..... Les cures allaient grand train!


II.

Table des matières

Propriétés des Eaux.

Cascade des Bains de St. Gervais.


Ne crains rien, mon ami, je serai aussi sobre, qu’il me sera possible, de mots techniques; les nomenclatures se hérissent journellement et avec une profusion désespérante, d’expressions plus ou moins bizarres, plus ou moins barbares, de telle sorte que chaque objet aura bientôt une douzaine d’appellations différentes. — On croirait que les auteurs visent, avant tout, à nous rendre Grecs. — Notre époque invente fort peu de choses, mais elle invente beaucoup de mots.

Nos savans — que Dieu les bénisse! — ne sont, du reste, jamais en peine; d’une manière ou d’une autre, ils définissent, ils expliquent tout.

Un savant avouant qu’il ne sait pas!.. Ce serait joli!

Hélas! quand voudra-t-on, quand pourra-t-on être prudent et circonspect avant de juger? La grande illusion de notre raison bornée, c’est de méconnaître ses étroites limites, et de rendre avec trop de hâte des décisions absolues: il y a, dans l’intelligence humaine, quelque chose de plus saillant encore que son imperfection, c’est sa vanité......

On s’est demandé plus d’une fois quelle est la véritable cause de la chaleur des eaux minérales. Sur ce phénomène, comme sur beaucoup d’autres également surprenans, chacun a formulé son opinion, sa théorie, son système; système, théorie, opinion presque toujours contradictoires, plausibles et ingénieux par fois, insuffisans toujours.

Les uns admettent, dans l’intérieur du globe, un feu central d’où les eaux thermales tirent leur température élevée, foyer toujours actif et s’alimentant sans le contact de l’air.

D’autres, adoptant cette idée, croient pouvoir ajouter que ce feu est sous forme de charbons incandescens et sans flamme.

Il en est qui attribuent la chaleur des eaux à l’action du soleil.

Suivant d’autres, un second soleil est caché dans le sein de la terre, et produit les mêmes effets que notre soleil visible.

Pour plusieurs, enfin, cette chaleur est due soit à une fermentation intérieure, soit à la combinaison d’acides et d’alcalis, soit à la décomposition des pyrites qui imprègnent quelquefois les terrains environnant les sources, soit à des volcans ou à des masses de charbon de terre enflammées, soit à l’électricité, etc.

«Dans l’impuissance où je suis, disait avec raison Didelot, de concilier tant d’opinions diverses, il ne me reste qu’à mettre la chaleur des eaux au nombre des grands phénomènes qui sont faits moins pour satisfaire la curiosité que pour exciter l’admiration, qui ont des causes physiques, mais tellement élevées au-dessus de notre portée, que nous n’y connaissons rien, et nous ne devons pas en être surpris. L’homme n’est pas fait pour tout comprendre; il y a mille questions sur lesquelles on disputera jusqu’à la fin des siècles, sans qu’on puisse assurer qu’on a trouvé la vérité. On croit lever le voile qui couvre les opérations les plus mystérieuses; mais la nature ne laisse pas facilement pénétrer son secret, c’est souvent en vain qu’on multiplie les expériences, et qu’on perfectionne les procédés. Quelques succès plus spécieux que réels éblouissent; on les fait reparaître sous une autre forme; on les annonce comme de nouveaux progrès, comme de nouvelles notions acquises; cependant on est toujours au même point, et la masse des connaissances n’en est pas augmentée. C’est le goût pour la nouveauté qui enfante la manie des systèmes, et l’on s’efforce de les rendre dominants par la fantaisie que l’on a de prétendre à l’explication de tous les phénomènes de la nature.»

Il ne faut pas trop rire — comme on l’a fait — des paroles d’un autre savant modeste, de Richardot, réduit à dire, après beaucoup de recherches: «Les eaux thermales sont chaudes parce que telle fut la volonté de Dieu!»

Mais, si les causes sont ignorées, beaucoup d’effets sont connus. L’on sait, par exemple:

Que les eaux thermales, quoique déjà pourvues d’un degré considérable de température, n’entrent pas plus vite en ébullition que l’eau commune, toutes choses égales d’ailleurs;

Qu’elles se refroidissent plus lentement, et n’abandonnent pas avec autant de facilité les gaz dont elles sont saturées;

Que des eaux à + 60° c., par exemple, prises en boisson, ne produisent aucune impression désagréable; la langue et le voile du palais n’en souffrent pas, tandis que l’eau commune chauffée à + 48° c. les brûlerait et produirait des accidens graves;

Qu’à égalité de température au thermomètre, les eaux minérales ont une chaleur beaucoup plus douce que celle des bains d’eau commune chauffée, ce qui rend l’immersion dans les eaux thermales beaucoup plus agréable, etc.

L’eau minérale de Saint-Gervais est thermale, incolore, d’une limpidité parfaite, légèrement amère , d’une odeur très- prononcée de gaz hydrogène sulfuré qui se perd par le refroidissement, très-douce au toucher, et laissant sur la peau des baigneurs une onctuosité remarquable due à une grande quantité de glairine en dissolution. Ce dernier caractère la distingue des eaux de Bourbonne qui rendent la peau riche.

Il y a, à Saint-Gervais, neuf sources dont la température relative est différente, mais dont chacune a une température invariable. La source la plus chaude est de + 42° c.; les autres ont + 39°, 37°, 32°, 29° et 18° c.

M. Bakewell a commis une erreur évidente en n’évaluant qu’à + 36°, 66 la température des eaux de Saint-Gervais. Si cet Anglais a expérimenté lui-même, il faut qu’il ne soit pas descendu dans le souterrain, et qu’il se soit contenté d’examiner la source du bord du torrent.

La constance de température de chaque source fut constatée, dès l’origine, par M. le professeur Pictet. Ayant observé, une seconde fois, les eaux de St-Gervais, plus de deux mois après la visite qui fit l’objet du rapport lu à la Société d’histoire naturelle de Genève (1806), ce physicien ne trouva aucune variation dans la température de la source, quoique l’air environnant ne fût qu’à + 6° R. au lieu de + 23° R., et quoique le temps écoulé entre les deux observations eût été remarquablement froid et pluvieux. Ce résultat précieux que MM. Senebier et B. de Saussure avaient soupçonné, sans avoir le temps de le confirmer, a été plus tard mis hors de doute par les expériences nombreuses faites, à diverses époques de la saison et à différentes heures de la journée, par M. le docteur Matthey, ancien médecin des Bains de Saint-Gervais. La température des eaux n’a jamais manifesté la moindre variation .

Cette constance de température qui caractérise particulièrement les eaux de Louëche, en Vallais, manque à celles d’Aix, en Savoie. Celles-ci, en effet, lorsqu’ arrivent des fontes de neige ou de fortes pluies, tombent d’une haute température à + 20 et quelques degrés, ce qui peut faire penser que des eaux étrangères viennent s’y mêler et en altérer les principales propriétés. C’est ainsi qu’en 1755, lors du tremblement de terre de Lisbonne et, en 1783, lors de celui qui ébranla une partie de la Calabre, les eaux de la source dite de soufre, à Aix, se troublèrent et se refroidirent. En 1816, les pluies ayant été très-abondantes, les eaux de la source improprement appelée d’alun, se refroidirent extrêmement, et celles de soufre ne marquaient plus que + 25°. En 1822, par suite d’une secousse qui ébranla tout le sol de la Savoie, la source de soufre resta froide pendant six heures.

Ces variations de température ont encore été constatées à Bagnères-Adour, à Chaudes-Aigues, au Mont-d’Or, etc.

Sous le point de vue chimique, les eaux de Saint-Gervais sont de nature saline, gazeuse, gélatineuse et sulfureuse.

Elles renferment, en effet:

Divers sels: sulfate de soude (sel de Glauber, sel admirable) en grande proportion. — Chlorure de sodium (sel commun) — Chlorure de magnésium, etc.

Des gaz: acide carbonique, — acide sulphydrique, — air atmosphérique très-pur. — Azote, etc.

Une grande abondance d’une matière végéto-animale gélatineuse (glairine, d’Anglada, barégine, de Longchamp.)

Beaucoup de soufre.

On y trouve aussi du pétrole et d’aures substances.

Il n’est pas inutile de remarquer que les analogies observées à priori entre les eaux de Saint-Gervais et d’autres eaux thermales, ne tardent pas à se modifier par un examen plus attentif, et ce n’est pas, on peut le dire, au détriment des premières.

Ainsi, les eaux de Bourbonne, fortement salées et légèrement amères, ne sont ni savonneuses, ni douces au toucher, elles donnent même de la rudesse à la peau des baigneurs et, en outre, l’absence de sulfate de soude doit les rendre beaucoup moins purgatives que celles de Saint-Gervais. — Celles d’Aix sont, à la vérité, onctueuses au toucher, mais les sels purgatifs qu’elles contiennent n’y sont pas en quantité suffisante pour produire des effets sensibles. Il en est de même à Plombières, à Louëche, etc.

La température des eaux de Saint-Gervais est très-convenablement appropriée à leur application, comme moyens curatifs. Celle de certaines eaux est une richesse superflue, puisque l’on est obligé de l’amener, suivant les cas, et même pour l’ordinaire, à des degrés fort inférieurs à leur chaleur normale. A Bade (Suisse), par exemple, on est obligé de préparer les bains huit ou dix heures d’avance, afin de laisser refroidir l’eau. A Louëche, l’eau nécessaire aux bains est conduite le soir dans les bassins, et y reste toute la nuit pour se refroidir jusqu’à + 36° à + 37°.

Or, il est facile de concevoir combien ces eaux doivent, pendant ce temps, perdre de leurs propriétés salutaires.

Les inconvéniens sont encore plus grands, sans doute, lorsqu’il s’agit de chauffer les eaux minérales de température peu élevée, comme celles de Schinznacht, de Bagnoles, de Saint-Amand, etc., afin de leur donner une chaleur favorable.

Il ne faut pas perdre de vue qu’il y a plusieurs sources à Saint-Gervais; celle à + 42° tomberait, en quelques circonstances, dans l’inconvénient que j’ai signalé ; il en serait de même de la source à + 18°, en des circonstances opposées. Mais les eaux de la source à + 37°, par exemple, peuvent être souvent employées et, fussent-elles un peu trop chaudes, étant aspirées parle corps de pompe qui les saisit avant qu’elles aient rejeté leur bouillon en l’air, il est facile de les faire voyager dans des conduits de plomb plus ou moins longs qui leur permettent de se refroidir à l’abri du contact de l’air, sans rien perdre de leurs vertus médicinales.

Les eaux de Saint-Gervais, une fois découvertes, examinées, analysées, il fallut songer à leur applicacation, à leur emploi dans les maladies. MM. les professeurs Boissier, de La Rive, Jurine, Odier, Pictet et Tingry ayant été nommés, à cet effet, en 1807, par la Société d’histoire naturelle de Genève, disaient:

«Toutes les eaux dont la température est, jusqu’à un certain point, uniforme et supérieure à celle du corps humain, qui contiennent d’ailleurs des principes salins et solubles, et qui développent un gaz hydro-sulfureux, ont été reconnues utiles, soit en bains, soit en vapeurs, soit en douches, soit en boisson, pour différentes maladies chroniques, et particulièrement pour celles de la peau, pour les affections goutteuses et rhumatismales, et enfin pour celles qui ont leur siège dans les organes de la digestion. Les eaux de Saint-Gervais, possédant toutes ces qualités, auront probablement les mêmes effets:

1° Que celles de Schinznacht ou de Louëche qui sont celles où nous envoyons de préférence les malades atteints de dartres ou autres éruptions chroniques et rebelles;

2° Que celles d’Aix, en Savoie, où l’on va principalement pour la goutte, le rhumatisme et les faiblesses qui résultent fréquemment d’une attaque de paralysie;

3° Que celles de Plombières, où nous envoyons, pour l’ordinaire, les malades atteints de quelque obstruction abdominale.»

«J’ai reconnu, disait à la même époque M. le docteur Jurine, que l’effet des eaux de Saint-Gervais était fort doux; que les malades n’en éprouvaient aucune fatigue, et qu’ils pouvaient les prendre plusieurs jours de suite, sans aucune interruption. Je pense donc que ces eaux remplaceront utilement celles de Balaruc, et que l’humanité doit se féliciter d’une telle découverte.»

Le même savant écrivait trois ans après:

«Dès qu’une analyse exacte nous eut fait connaître la nature des eaux thermales de Saint-Gervais, je les considérai comme une espèce de trésor pour notre département (le Léman), et je m’attachai à en suivre les effets, soit en les donnant intérieurement, à la place de celles de Balaruc avec lesquelles elles ont beaucoup de rapport quant à leurs principes fixes, soit en les faisant administrer extérieurement en bains et en douches.

«Ces effets ont complètement répondu à mon attente: un grand nombre de mes compatriotes les emploient journellement pour se purger, et les cures qu’elles ont opérées sur des individus qui étaient surtout atteints de maladies cutanées, sont vraiment étonnantes. J’ai vu des dartres formidables qui avaient résisté à un traitement méthodique, se dissiper promptement par l’effet de ces eaux, de sorte qu’on pourrait dire qu’elles réunissent les avantages de celles de Courmayeur, à ceux de celles de Loueche (Vallais), puisque, comme ces dernières, elles poussent ordinairement à la peau, sans avoir besoin de prolonger autant la durée des bains ... Tout ce que j’ai vu relativement aux propriétés et à l’efficacité des eaux de Saint-Gervais, me porte à croire qu’il n’en existe pas en France de plus utiles, puisqu’elles réunissent le double avantage d’être assez purgatives à la dose de cinq ou six verres, et d’agir sur la peau comme hydrosulfureuses.»

Des cures remarquables répandirent promptement la réputation de l’Établissement naissant. M. le docteur Matthey a consigné les plus saillantes dans l’ouvrage fort intéressant qu’il publia, en 1818, sur les Bains de Saint-Gervais . Depuis cette époque, il put recueillir de nouveaux faits, grâce au concours des malades, qui s’accrut d’année en année, et aux améliorations successives qui durent être introduites dans le local et dans l’administration des bains: je ne parle pas des embellissemens ajoutés à une nature déjà si belle!

«On a employé les eaux de Saint-Gervais, dit Alibert, pour combattre les névralgies qu’on peut appeler chroniques, provenant de quelque vice intérieur qu’il importe d’expulser par les mouvemens artificiels d’une fièvre salutaire.... Leurs effets purgatifs sont salutaires aux hypocondriaques; elles agissent favorablement sur les estomacs fatigués par la dyspepsie. Quand l’appétit cesse de se manifester, quand l’abdomen se tuméfie et que les digestions sont laborieuses, quand une constipation opiniâtre attriste et tourmente les malades, elles sont manifestement indiquées, etc.»

Comme purgatives, toniques, diurétiques et révulsives, les eaux de Saint-Gervais, prises en boisson ou en bains et, le plus souvent, en boisson et en bains tout à la fois, administrées avec sagesse et perspicacité ; sont appliquées au traitement des maladies résultant de désordres des organes digestifs et d’autres viscères, des diverses affections du système nerveux, des affections rhumatismales et catarrhales, des affections cutanées, etc., toutes maladies que je m’abstiens de te détailler ici (B).

On dit souvent: «Lorsqu’un médecin a employé tous les moyens pour combattre vainement certaines maladies, ou bien, quand il a fait beaucoup d’expériences sur son malade, il se débarrasse de ses importunités, en l’envoyant aux eaux.» — Cela peut être vrai dans beaucoup de circonstances, et de la part de certains médecins, mais le malade, quand il va aux eaux qu’on lui a indiquées ou qu’il s’est choisies lui-même, outre ces eaux avec leur action salutaire, outre la nature, avec la coopération bienfaisante de ses sites, de son climat, de sa beauté et de tous ses autres élémens qui consolent l’esprit ou soulagent le corps, qu’y trouve-t-il? un médecin.

Le médecin des eaux minérales reçoit le nouvel arrivé qu’il n’a jamais vu, la plupart du temps, dont il n’a jamais ouï parler. Il faut bien qu’il s’en rapporte au pauvre malade souffrant depuis tant d’années, qu’à peine se souvient-il du début de l’affection, ou des affections diverses qui le dévorent. A peine aussi, bien souvent, peut-on lire la feuille négligée où son médecin a tracé à la hâte quelques indications sommaires. Il faut que le médecin des eaux interroge longuement, patiemment, qu’il cherche les fils nombreux des différens traitemens déjà subis, qu’il constate en lui-même leurs effets, qu’il les lie à l’état actuel, qu’il encourage, qu’il exhorte, qu’il relève le moral affaissé, qu’il jette dans l’imagination et dans le cœur la tranquillité et l’espérance. Et puis, il prescrit, il règle la marche que devra suivre la cure, et tout n’est pas fini; ce n’est là qu’un préambule, ce n’est que le premier pas. Ne craignez point que le regard vigilant et que la sollicitude du médecin des eaux abandonnent cet homme ou cette femme. Précautions préliminaires, hygiène, régime, accidens imprévus, durée, température des bains, des douches, de la boisson, etc., tout est surveillé, prévu, modifié, sagement combiné, et cela avec les mêmes soins pour tous les malades.

A côté des devoirs du médecin des eaux, il y a aussi des obligations aux-quelles est tenu le malade: sagacité et zèle pour le premier, obéissance et prudence pour le second.

Il y a des gens qui disent aujourd’hui: «Les personnes qui vont aux eaux ont l’avantage de jouir d’une bonne santé.»

Les eaux minérales, en général, sont en effet — et malheureusement — devenues un point de réunion pour les nombreux voyageurs qui, ne trouvant plus dans les grandes capitales les plaisirs turbulens de l’hiver, vont les faire renaître aux eaux, devenues dès-lors le centre des dissipations les plus licencieuses et des désordres les plus honteux, au sein d’un luxe effréné, des intrigues coupables, et du jeu enfin, de cette plaie hideuse que la France a rejetée loin d’elle. Ce n’est pas là assurément qu’il faut aller pour se guérir de ses maladies, ni pour se reposer de ses travaux, ni pour trouver des jours de calme, à l’abri des discussions et des querelles de l’ambition et de l’intérêt.

Ce qui distingue surtout Saint-Gervais, c’est que c’est là, avant tout, une maison de santé. Que la nature ait beaucoup fait dans ce but, c’est ce qui ne peut être contesté, et c’est pour cela que les malades forment l’immense majorité des baigneurs qui y séjournent. Les eaux de Saint-Gervais ne sont certainement pas une panacée, mais, d’après les observations déjà recueillies, d’après les faits établis et certains, d’après les résultats constatés, il est vrai que les malades qui y viennent maintenant, y sont envoyés avec un discernement remarquable par les médecins de Genève, de France, etc., de telle sorte que, presque toujours, si les succès ne répondent pas, dans certains cas, aux espérances conçues, c’est qu’il faut en attribuer la cause aux malades eux-mêmes, tandis qu’on a, au contraire, grand soin de la faire retomber directement sur les eaux thermales.

Bordeu déclarait incurable toute maladie qui avait résisté à l’action des eaux minérales appropriées; l’on pourrait ajouter que cette incurabilité s’étend sur toute maladie que l’on confie à leur action, sans prudence? sans prévoyance et sans conseils: les maladies s’en aggravent même quelquefois, inconvéniens qui se résument d’une manière pittoresque et vraie, dans ce dystique d’un ancien:

«Qui sinè prœceptis servandis balnea captat,

«In pertusa vagas dolta portat aquas.»

Si tu écoutes la tradition locale, on te dira que la cure est de 21 bains, après lesquels on peut s’en retourner. Comme s’il était possible de déterminer un nombre fixe de bains, en présence de tant de maladies et de constitutions diverses, des accidens qui peuvent intervenir pendant la cure, et qui obligent à une suspension, à des intermittences ou à une prolongation de traitement, etc.!

Je ne parle pas des abus et des excès où l’on peut tomber en activant immodérément sa cure, en outrant toutes les prescriptions médicales; je ne parle pas davantage des écarts de régime ou de la négligence des plus simples précautions hygiéniques. Les exemples sont innombrables de ces deux dernières fautes, qui ont souvent des suites funestes, et qui rappellent ce qu’écrivaient deux auteurs célèbres:

«L’hygiène n’est ni une science ni un

«art, c’est une vertu.»

«Prêcher la frugalité à des gens que

«l’abondance entoure, c’est prêcher la

«générosité à des avares. On dirait que

«nos grands et nos riches sont pressés

«de mourir.»

Il y a aussi des donneurs, et surtout des donneuses de conseils, comme on en rencontre, du reste, partout où il y a des malades. Tu entendras plus d’une fois, à Saint-Gervais, des conversations qui peuvent se réduire à ceci:

«Votre bain est trop chaud, — ou trop froid, — à tel degré..... Vous ne buvez pas assez d’eau, ma chère! croyez-moi, je connais cela: il y a quinze ans que je viens à Saint-Gervais. »

Car, pour donner ces conseils, il y a des dames qui vont jusqu’à dire leur âge vrai! — Je leur accorde d’ailleurs de très-bonnes intentions.

Et, il y a des malades qui ne consultent pas le médecin, et qui écoutent ces commérages, et s’y conforment avec une docilité charmante!

Un fait auquel doivent avoir égard les malades est observé, chaque année, à diverses eaux minérales, et particulièrement à Saint-Gervais; je veux parler de cette aggravation, de cette augmentation, de ce retour de douleurs que plusieurs ressentent dès le commencement, ou pendant la durée de leur cure. Cette exaspération dans les affections nerveuses, par exemple, donne quelquefois au caractère des meilleures gens du monde une acrimonie, une impatience, une rudesse insupportables et qu’il est bon, pourtant, de laisser se manifester, jusqu’à un certain point, sans croire, pour cela, les eaux nuisibles, et sans se laisser abattre par ces apparences trompeuses. Cette exacerbation, le plus souvent passagère, ainsi qu’on l’a dit cent fois, peut se prolonger jusqu’après le départ des malades qui, rentrés dans leurs foyers, éprouvent un amendement d’autant plus marqué que la crise a été plus forte. Cette excitation a besoin de se calmer, pour que le bienfait des eaux devienne sensible. Il est donc essentiel que les malades, en quittant les eaux, continuent, pendant un ou plusieurs mois, le régime prescrit tandis qu’ils en faisaient usage, et qu’ils s’abstiennent de tout remède actif. Il arrive malheureusement à presque tous les malades d’oublier tout cela dès leur sortie du vallon des Bains, de s’élancer dans des voyages longs et pénibles, au lieu de s’en retourner à petites journées, en saisissant, pour voyager les momens où les chaleurs sont moins fortes, et de se laisser aller à d’autres défauts de régime, qui détruisent tout le bon effet des eaux.

On voit bien souvent cet effet ne se manifester qu’au bout de quelques semaines et même de plusieurs mois. Les malades s’imaginant alors que les eaux ont été inutiles pour eux, ont recours à une médication nouvelle, qu’autorisent ou qu’ordonnent des médecins peu versés dans la manière d’agir des eaux minérales. Que s’en suit-il? que cette nouvelle médication contraire entrave et arrête la marche lente, cachée, mystérieuse des eaux, qui allait, quelques jours plus tard, porter d’heureux fruits. L’effet salutaire avorte et succombe, sous ces nouveaux moyens activement mis en œuvre, et c’est dans un corps épuisé parfois sous vingt années de ravages et de souffrance, que l’on a à livrer ce funeste combat. Et que fait-on encore alors? On se garde bien de blâmer l’imprudente impatience du malade; encore moins accuse-t-on le médecin: mais l’on s’en va criant que les eaux ne valent rien....

Certes, il ne faut point espérer que les eaux de Saint-Gervais, ou toutes autres, puissent, en une seule saison, ou même en plusieurs, détruire entièrement les germes de certaines affections chroniques depuis longtemps assimilées, pour ainsi dire, à toutes les parties de l’économie. Mais quand, à celui qui souffre sans relâche, à celui que des douleurs aiguës clouent sur son lit, à la moindre variation atmosphérique, quand elles ne donneraient que quelques mois, que quelques jours de soulagement et de repos vainement demandés à toutes les ressources de la médecine ordinaire, ne serait-ce donc rien?

Et c’est pour cela, sans doute, que tous les praticiens et les observateurs consciencieux ont grand soin de renvoyer et de renvoyer encore leurs malades aux eaux qui les ont, si non guéris, du moins calmés, tranquillisés. Que dis-je? les malades eux-mêmes y retournent, comme par instinct et par reconnaissance!...

Sur un autre sujet qui se rattache assez intimement aux divers moyens curatifs que la nature a départis à Saint-Gervais, je laisse parler M. le docteur Matthey:

«La position des Bains, dans le fond d’un vallon étroit, dominé par de hautes montagnes, semble, au premier coup-d’œil, devoir rendre ce séjour insalubre, soit en raison du peu de temps que le soleil l’éclaire, soit en raison du défaut des vents réguliers, à l’abri desquels le vallon est mis par les monts qui le bornent de tous côtés; soit, enfin, en raison de l’humidité atmosphérique qui doit résulter nécessairement de l’abondante quantité d’eau dont le sol est abreuvé.

«Cependant, après un examen plus approfondi, il sera facile de démontrer, par le fait même de la localité, que l’air qu’on respire aux Bains de Saint-Gervais est non-seulement salubre, mais qu’il a, en outre, des effets salutaires qui lui sont particuliers.

«D’abord, il est certain que l’humidité atmosphérique n’est pas ici de même nature que celle qui existe dans les lieux bas où croupissent les eaux froides et les substances végétales désorganisées; on sait que leurs émanations donnent à l’air des qualités nuisibles. A Saint-Gervais, au contraire, les vapeurs salino-sulfureuses qui s’élèvent constamment du sol, et se mêlent à l’air, donnent certainement à celui-ci des qualités salubres. — Un fait remarquable vient à l’appui de ce que j’avance; en 1803 et 1804, il régna dans tout le Faucigny une épidémie de fièvres intermittentes, et la seule vallée de Saint-Gervais en fut entièrement à l’abri.

«D’un autre côté, l’évaporation continue de l’eau thermale doit rendre la température de l’atmosphère et ses variations beaucoup moins sensibles que dans les lieux où cette condition n’existe pas. L’on sait généralement, et les observations particulières du docteur Percival et du professeur Odier ont démontré, que les années pluvieuses sont bien moins fécondes en maladies que les années de sécheresse.

«En troisième lieu, le cours rapide du torrent établit un courant frais qui se fait sentir, surtout le soir, après le coucher du soleil. Ainsi, il remplace très-efficacement le souffle impétueux du vent du nord ou la bise; il n’est point, comme celui-ci, nuisible par sa violence et par la sécheresse qu’elle occasionne dans l’atmosphère, et dont l’influence se fait sentir aux fibres délicates et irritables.

«.... L’air qu’on respire, après avoir passé le pont du Bonnant ( au Fayet ), à mesure qu’on s’approche de Sallanches, est sensiblement plus lourd. On voit, en effet, au coucher du soleil, s’élever, de plusieurs points de la vallée, des brouillards épais dont l’odeur marécageuse est très-sensible. Ce phénomène n’est point observé aux Bains et, d’ailleurs, leur situation les préserve entièrement de l’accès des vapeurs de la vallée.»

Il n’est peut-être pas inutile d’ajouter que la foudre n’est jamais tombée à Saint-Gervais et que, suivant la disposition des lieux, les personnes les plus craintives doivent se rassurer pour l’avenir.


III

Table des matières

Emploi de la journée. — La Société.

Village de St Gervais.


Dès trois heures du matin, les plus zélés baigneurs sont à la douche, dans le bain, dans la vapeur. Ils ont ainsi le temps de se remettre chaudement au lit, d’y transpirer fortement sous l’influence de l’eau minérale, d’y sommeiller plusieurs heures, et de se trouver dispos au moment où d’autres ont à peine songé à leur cure.

Dans le même temps, ceux qui prennent les eaux à l’intérieur, se dirigent, le verre en main et à diverses reprises, à la source qu’ils préfèrent, ou qui leur a été désignée par le médecin, suivant les modifications de température ou de principes chimiques présentés par l’une ou par l’autre. Cependant, l’on va plus volontiers à la petite source du bord du torrent, soit qu’on n’aime pas à descendre dans le souterrain qui renferme les autres, soit que celle-ci paraisse plus attrayante par sa position pittoresque et étrange. Il est assez singulier, en effet, de voir ainsi une eau chaude sourdre à quelques pieds, à peine, d’un torrent glacial qui menace sans cesse de franchir la digue qui les sépare.

C’est donc une sorte de pèlerinage accompli en cet endroit par la plus grande quantité des buveurs et, sans doute, si — comme le croyaient les anciens — une divinité bienfaisante présidait à chaque source minérale, c’est à celle du torrent qu’elle eût fixé sa principale demeure.

A chaque verrée, l’on retourne dans les cours, dans l’avenue ou dans les jardins, prendre quelque exercice, se promener en conversant, s’encourager réciproquement, si l’on n’est pas encore habitué au goût de l’eau, se piquer d’émulation sur le nombre de verrées qu’on doit consommer, qu’on ne consomme pas toujours, et que d’autres consomment avec supplémens.

Les effets s’ensuivent.....

Enfin, toutes les exigences plus ou moins hypocratiques étant terminées, chacun se rend, suivant sa fantaisie ou son besoin, dans la grande salle à manger.

Il n’y a point d’heure fixe pour le déjeuner. De huit à onze heures, l’on sert successivement ceux qui se présentent. Le déjeuner ordinaire des malades et des autres pensionnaires se compose de café au lait, de beurre et de ce miel renommé, de Chamouny, que M. de Chateaubriand met au-dessus de celui du Mont-Hymète (C). C’est pendant ce premier repas de la journée, que les politesses réciproques sont les plus empressées, mais les plus uniformes; elles roulent presque toujours sur l’état de la santé, sur les progrès de la cure, sur les espérances du rétablissement. Il ne faut point songer alors aux projets de promenades, on n’en pourrait exécuter aucun avant le dîner, le temps serait trop court; mais l’on s’entretient de ceux qui, partis de grand matin pour une excursion lointaine, sont, en ce moment, suivant les conjectures, à tel ou tel point de leur course ou de leur ascension.

Il est assez d’usage, après le déjeuner, d’aller visiter, dans les jardins, les frais berceaux de verdure, la nacelle du lac, les fleurs nouvelles; les rayons du soleil ne les réchauffent que depuis peu d’heures, l’atmosphère est tiède et retient encore les parfums que les plantes, ranimées par la nuit dernière, laissent échapper de toutes parts. Telles dames, assises sur un banc, tracent de brillantes broderies, en écoutant une lecture attrayante; ces messieurs étudient, dans une feuille publique, la fluctuation des fonds, ou commentent de vieilles nouvelles; ces enfans s’élancent dans les balançoires, ou, les pieds sur le gazon humide, poursuivent joyeusement le vol sinueux d’un papillon; à voir ces visages roses et ces têtes gracieuses, on les confondrait volontiers avec les fleurs de la montagne.....

Il en est qui profitent de cet intervalle du déjeûner au dîner, pour préparer leur correspondance. Car, il ne faut pas que les charmes d’une douce retraite fassent oublier la patrie et les absens. Malgré tout, on se prend à songer, plus d’une fois, que, derrière ces cimes escarpées, il y a le monde que l’on a quitté, la famille que l’on regrette, les connaissances que des connaissances plus récentes n’ont pas effacées du souvenir, et puis — comme il est bon de le répéter souvent et de le penser toujours — «il ne faut point laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié .»

Mais, vers midi, chaque dame est fort occupée dans sa chambre; il n’y a plus qu’une heure jusqu’au dîner; une heure, ce n’est pas trop pour la toilette; et Walter-Scott a dit: «Il faut qu’une femme soit bien abattue par les chagrins et les souffrances, pour qu’elle néglige les soins de sa parure. »

On dîne à une heure. C’est l’instant le plus favorablement choisi pour la vie des Eaux, ainsi que j’aurai peut-être l’occasion de te le faire remarquer ultérieurement.

Dès la fondation des Bains de Saint-Gervais, il fut d’usage que l’un des convives se placerait à l’une des extrémités de la table, et présiderait l’assemblée: il est de courtoisie que l’on ne quitte point la table avant ce président. Je blâme cet usage; je crois qu’il peut provoquer des inconvéniens sinon graves, du moins désagréables; qu’en un mot, il ne faudrait pas établir une tête à une table où se placent tant de têtes. Il est vrai de dire que la nouvelle administration a un peu modifié cet arrangement. Autrefois, on avait égard surtout aux dignités, aux titres, à la condition sociale, de telle sorte que, pour la régularité parfaite, l’ancien maître de céans aurait dû avoir à sa disposition un hérault, un armorial et tous autres appareils héraldiques, à l’effet de bien constater et établir les titres du candidat au fauteuil gastronomico-thermal. Et même, en cas de contestation, il aurait pu être permis audit aspirant de défier, la dague au poing, et en champ-clos, tout seigneur chevalier opposant, etc.

Depuis l’organisation nouvelle, les rangs à la table sont désignés d’eux-mêmes par les rangs d’arrivée, et les présidens se succèdent d’après la même règle; seulement, les hauts dignitaires du pays qui passent ou séjournent aux Bains sont présidens de droit.

Tout ceci te paraîtra peut-être de mince importance, mais cette place exceptionnelle donne aux deux extrémités de la table un caractère d’inégalité qui produit elle-même une certaine ambition dans quelques têtes étroites et vaniteuses. On veut bien monter vers la présidence, mais on ne veut pas descendre vers l’extrémité opposée qui cependant est tout aussi bien composée. J’ai vu des scènes fort pitoyables, quoique concentrées et muettes le plus souvent, et je me hâte de te dire que nos compatriotes purent en être la cause involontaire, mais qu’ils n’en furent jamais les ridicules acteurs.

Il n’y a qu’une seule disparité à mes yeux, entre les deux bouts de cette longue table: l’un est vers une cheminée avec oiseaux empaillés; l’autre, vers une porte vitrée, avéc rideaux. — Je vous prie de me placer de ce côté-ci.....

Dieu merci, ce n’est que par rare-exception que certains baigneurs ou visiteurs me forcent à faire des réflexions dans le genre des suivantes:

— On ne vient pas aux Eaux pour étaler ses titres, ses rubans, ses honneurs ou sa fortune. On sait comment, par le temps qui court, tout cela peut s’acquérir.

On vient aux Eaux pour guérir ou modifier les maladies dont on est atteint.

Tous les hommes sont égaux devant la mort, cette grande niveleuse qui se joue également des haillons et de la pourpre:

«Pallida mors œquo pulsat pede Pauperum tabernas Regum que turres....»

comme disait Horace, quand il ne riait pas.

Tous les hommes ne sont pas moins égaux devant les maladies, ces innombrables et souvent inexorables avant-courrières de la mort.

Ayez la complaisance de me dire quelle différence il y a entre la paralysie d’un grand seigneur et celle d’un manant, entre la goutte d’un richard et celle d’un pauvre homme, je veux parler d’un homme pauvre? — etc.

Tu ne saurais concevoir, mon ami, combien sont belles, au coup d’œil, ces deux rangées de cent à cent-vingt convives, pleins d’urbanité, de bon ton et de manières aimables, combien est vive et animée la conversation, et avec quelle ardeur et quelle promptitude se forment les projets de promenade pour l’après-dînéc. C’est, en effet, le moment d’organiser les parties et les caravanes, de choisir la course la plus convenable aux goûts, à la température, au. temps que l’on a à séjourner aux Bains, et à mille autres circonstances que l’on se plaît souvent à faire naître, pour engager de gaies contestations et des discussions charmantes.....

— C’est là une fort jolie réunion, me disait-on un jour, entre la fraise et le fromage, mais je n’y vois pas un seul malade.

— J’ai déjà eu l’honneur de vous le faire remarquer, madame; Saint-Gervais est particulièrement et essentiellement une maison de santé, mais il n’est pas nécessaire qu’elle ait l’aspect d’un hôpital. Préféreriez-vous avoir, devant vos yeux, une collection vivante d’ulcères et de lèpres? Il y a, parmi tous ces convives, plus d’infirmités que vous ne pensez: tous ces visages sont sains, il est vrai; toutes ces mains sont plus ou moins blanches, il en est même de douces et potelées: tenez-vous-en là je vous le conseille. Voici des gens d’affaires, de commerce, d’administration, voici des penseurs, des diplomates, des guerriers, des religieuses, des prêtres, des touristes, des gens du monde: beaucoup d’entre eux sont fatigués de travaux ou de veilles; la fatigue est une maladie, et elle en engendre d’autres: ceux-ci, bien portans eux-mêmes, sont venus avec des malades qui leur sont chers, qu’ils n’ont pas voulu quitter, ni livrerentièrement à des soins étrangers: tel fils a conduit son vieux père, telle sœur, son frère; tel ami, son ami. Cette jeune fille n’est point pâle, amaigrie et languissante comme sa mère, assise à son côté : assez tôt pourront venir pour elle les tristesses de l’âme et les douleurs du corps! Mais il est bon de le répéter: la majorité des hôtes de Saint-Gervaisse compose de malades: il n’y a pas là une seule famille, quelque peu nombreuse qu’elle soit, dont un ou plusieurs membres ne soit atteint au physique ou au moral. — J’oublie les malades qui se portent bien... mais qui se croient malades!

Lorsque l’on a quitté la table, les abords de la grande cour sont couverts de guides des deux sexes, de chars, de chevaux, de mulets et d’ânes, pour diriger ou transporter les promeneurs dans les vallées et sur les montagnes, moyennant une rétribution raisonnable, fixée par des réglemens ou par l’usage.

Il y a aussi des Savoyards et Savoyardes qui ont étalé près des salons des petits objets en paille tressée, des cristaux, des plantes, etc., souvenirs dont l’étranger ne néglige pas de se munir, et qui rapportent quelque argent à ces pauvres montagnards.

Mais la chaleur est trop forte encore: les excursions ne commenceront guère que vers trois heures et demie ou quatre heures, à moins qu’il ne s’agisse de courses un peu longues. En attendant, les uns, fidèles à une vieille habitude citadine, vont savourer une demi-tasse de café, de cet excellent poison, comme l’appelait Fontenelle.

D’autres, s’emparant du billard, se livrent à un exercice salutaire, intéressant, auquel peut se joindre une conversation agréable.

Il en est qui écoutent, au salon, une douce voix mêlée aux harmonieuses notes du piano.

C’est aussi, c’est surtout l’heure, l’heure la plus favorable d’aller visiter la cascade.

Je t’ai parlé du torrent qui suit la gorge de Saint-Gervais. Le Bonnant descend du col du Bonhomme, à dix lieues des Bains. Il s’y forme de deux écoulemens provenant: l’un du lac du Mont-Jovet (Mons Jovis), l’autre d’un petit glacier détaché du grand glacier de Tré-la-Tête. Ce torrent coule ensuite dans la fertile vallée de Mont-Joie qu’il suit dans toute sa longueur, en produisant un très-grand nombre de chûtes et de cascades, et en se grossissant de divers autres torrens et ruisseaux descendus soit des glaciers de Tré-la-Tête, de la Frasse, du Miage et de Bionnassay, soit de la chaîne du Mont-Joly. C’est à l’extrémité de la vallée de Mont-Joie, au-dessous du village de Saint-Gervais, et au fond de la gorge des Bains, qu’a lieu la principale chûte, l’une des plus remarquables, si ce n’est la plus remarquable de toutes ces contrées alpines; c’est la Cascade des Bains de Saint-Gervais. M. Raoul-Rochette la mentionne ainsi:

«Il y a, derrière les Bains de Saint-Gervais, une cascade qui m’a paru l’une des plus belles que j’aie jamais vues. C’est pour cela que je n’entreprendrai pas de la décrire, parce que ma description ressemblerait à toutes celles que j’ai déjà faites, et cette cascade ne ressemble à aucune autre. On y arrive après avoir traversé, sur un petit pont de bois, le torrent qui la forme, et après avoir gravi, durant quelques minutes, par un sentier taillé dans la montagne qui l’encaisse. Ce torrent, qu’on nomme le Bonnant, tombe d’une hauteur considérable, entre deux parois de rochers qu’il a lui-même déchirés, pour s’ouvrir cet étroit passage; et qu’on juge de la violence de ses eaux par l’énormité de cet effort! Ce qui rend ce lieu plus remarquable, c’est que, des deux pans de la montagne, l’un, celui du levant, est de formation primitive, et l’autre, celui du couchant, est de formation secondaire; et ce même torrent, dans toute l’étendue de son cours, à partir de la crète des monts d’où il se verse, coule pareillement entre deux ordres de montagnes et, pour ainsi dire, sur les confins de deux mondes. Ainsi donc, un simple courant d’eau sépare ici deux natures absolument différentes, et l’on touche, du doigt et de l’œil, les monumens de deux créations entre lesquelles s’étend peut-être un abîme de siècles inaccessible à la pensée .»

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