Kitabı oxu: «Le locataire des demoiselles Rocher»

Şrift:

Jules Girardin

Le locataire des demoiselles Rocher


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318758

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XL II

XLIII

XLIV

XLV

XLVI

XLVII

XLVIII

XLIX

L

LI

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CIV

CV

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CX

CXI

CVXII

CXIII

CXIV

CXV

CXVI

CXVII

CXVIII

CXIX

CXX

CXXI

CXXII

CXXIII

I

Table des matières

Oh! que c’est long, sept heures de chemin de fer et trois heures de diligence, surtout lorsque le temps est sombre et triste, et que l’on a le cœur gros et l’esprit inquiet et tourmenté! La pluie, qui menaçait depuis le matin, avait commencé à tomber au moment où j’étais descendu de wagon, à la station de Louvencourt, pour monter dans la patache d’Orgeval-sur-Mérelle.

J’étais sur le siège, à côté du conducteur. Jamais de ma vie je n’ai rencontré un homme aussi taciturne. Enveloppé dans un manteau à quatre pèlerines, il en avait relevé le collet, qui avait. bien six pouces de haut, et avait tiré sa casquette de loutre jusque sur ses yeux.

Quelquefois, quand la patache franchissait une rigole de la route, il y avait une violente secousse, et nous éprouvions un brusque mouvement de tangage; le nez du conducteur apparaissait tout à coup entre les deux pointes du col, et disparaissait soudain jusqu’à la première rigole. C’est tout ce que je vis de sa figure depuis Louvencourt jusqu’à Orgeval. On aurait dit qu’il avait fait vœu de regarder tout le temps les oreilles de ses chevaux. Quand je lui adressais la parole, il ne tournait même pas la tête, et ne me répondait que par des grognements inarticulés. Forcé de me suffire à moi-même, je me mis à réfléchir, et, pour me distraire autant que possible, je cherchai à me figurer ce que c’était qu’Orgeval, où je m’en allais, de ce pas, pour noircir, du papier dans un bureau, à raison de douze cents francs par an.

Le pays était d’une platitude et d’une monotonie à faire pleurer; l’horizon tout autour de nous était rétréci par les hachures fines et serrées de la pluie; le silence du conducteur me pesait: aussi mes idées prirent-elles la couleur du temps. Alors je me représentai une méchante petite ville de province, triste, rechignée et ennuyeuse, des collègues ennuyeux et rechignés, un chef de bureau chauve et exigeant, et un sous-directeur superbe et intraitable. Je ne m’inquiétais pas de ce que pouvait être le directeur, vu que ce potentat habite le chef-lieu du département, et ne communique avec les petits employés que par l’intermédiaire du sous-directeur.

II

Table des matières

Chaque fois qu’un clocher apparaissait, à demi noyé dans la pluie, je me penchais en avant pour mieux voir, et je ne pouvais pas m’empêcher de demander au conducteur:

«Est-ce que c’est Orgeval?»

Il secouait la tête d’un mouvement maussade, sans quitter du regard les oreilles de ses chevaux.

Humilié, abattu, attristé, j’avais fini par m’engourdir dans mon coin, et même je m’endormis tout à fait, de fatigue, de chagrin et d’ennui. Dans mon lourd sommeil, je me revoyais à la gare avec mon tuteur, qui, pour la première fois depuis que je le connaissais, paraissait presque ému; sa moustache grise de vieux soldat avait des tressaillements convulsifs. C’était une chose si extraordinaire, que j’en étais profondément troublé. En même temps, j’étais moitié content de voir du nouveau et de voler de mes propres ailes, moitié effrayé de me lancer dans l’inconnu, parmi des indifférents. J’éprouvais un véritable remords de n’avoir pas su dire à mon tuteur à quel point je l’aimais, et quelle reconnaissance j’éprouvais au fond du cœur. C’était un vieux capitaine en retraite qui n’avait pas d’autre fortune que sa pension, et qui, me voyant orphelin, m’avait adopté, quoique je ne fusse pas son parent. Il avait un peu connu mon père au régiment, l’année qui avait précédé sa mise à la retraite, et il avait trouvé tout naturel, me voyant seul au monde, de me ramasser et de m’élever «en souvenir du drapeau».

Il se faisait, je ne sais pourquoi, un véritable point d’honneur d’avoir toujours l’air chagrin, le maintien rigide et la voix rude. Il détestait les compliments, les phrases sentimentales, et avait une véritable horreur des remerciements. Il m’imposait toujours silence lorsque j’ouvrais seulement la bouche pour lui parler de sa bonté. N’importe, j’aurais dû braver sa défense et forcer la consigne, et je me reprochais de ne l’avoir pas fait; mais il faut que j’avoue qu’il me faisait un peu peur.

Je me revoyais, en songe, debout devant le comptoir aux bagages, tenant mon billet à la main, et attendant que l’employé voulût bien s’occuper de ma malle. Une larme me roula sur la joue. Mon tuteur me toucha l’épaule de la pomme de sa canne, et me dit d’une voix un peu tremblante: «Un homme ne pleure pas. Renfonce-moi ça. Surtout, pas de dettes! Crève de faim s’il le faut, mais pas de dettes! Allons, embrassons-nous, une fois n’est pas coutume!»

En me retournant pour l’embrasser, je vis avec surprise qu’il avait sur les épaules un grand manteau à quatre pèlerines, dont le collet relevé ne laissait passer que le bout de son nez. «Où donc, me demandai-je, a-t-il pu prendre ce manteau, lui qui est toujours en redingote, même par les froids les plus piquants? En vérité, on dirait que c’est le manteau du conducteur taciturne! Mais alors.»

Tout à coup une secousse épouvantable me jette à droite, une seconde secousse me rejette à gauche, et je me réveille tout effaré. Nous roulons lentement sous une voûte sonore, et nous débouchons dans une cour d’hôtel où la patache s’arrête. La pluie tombe toujours.

«Où sommes-nous?»

Le conducteur ne daigne pas me répondre un seul mot. Du haut de son siège, il jette les guides à un garçon d’écurie tout ruisselant d’eau comme un triton, dégrafe le tablier de cuir et descend lourdement.

«Mais enfin, où sommes-nous?»

Cette fois, c’est au triton que je m’adresse. Le triton lève la tête, et me répond facétieusement:

«Où diable serions-nous, si nous n’étions pas à Orgeval? Chienne de pluie, va!»

Alors il se met en devoir de dételer les chevaux, et moi je me décide à descendre.

III

Table des matières

Une fois descendu, je regarde autour de moi pour chercher un refuge contre la pluie, et je me sauve sous un appentis. De là je pourrai surveiller les gens qui débouclent la bâche en maugréant contre la pluie. Je suis pénétré de l’idée que quelqu’un, soit par erreur, soit de dessein prémédité, fera disparaître la malle qui contient tous mes biens terrestres.

En face de moi, à une fenêtre du premier étage, un commis voyageur fume sa pipe d’un air ennuyé. Juste au-dessous du commis voyageur il y a une inscription en lettres noires qui dit: Salle à manger du Lion d’Or. Table d’hôte à six heures et demie. Aux deux fenêtres de la salle à manger, des messieurs regardent dans la cour, d’un air ennuyé, le nez aplati contre les vitres. Un gros chien borgne bâille d’ennui dans sa niche.

Enfin, voilà ma malle! En vérité, ces gens sont fous de bousculer ainsi une malle toute neuve! Bon! les voilà maintenant qui s’arrêtent à causer sous la pluie; tous mes effets seront perdus. Hé, psitt, par ici!

Un des hommes regarde de mon côté, et, malgré mes signaux désespérés, on emporte la malle du côté du bureau. Je me précipite, et j’arrive juste à temps pour voir le triton facétieux déposer mon bien aux pieds d’une dame imposante, qui est la maîtresse du Lion d’Or.

«Une chambre? me dit aussitôt un maître d’hôtel, qui grelotte sous un habit noir terriblement fripé.

–Donnez le numéro17,» dit la dame imposante d’un ton péremptoire.

Je n’ose la contredire, et je me laisse, par timidité et par bêtise, inféoder pour la nuit à l’hôtel du Lion d’Or, qui est le premier hôtel d’Orgeval, et par conséquent le plus cher,

Au moment où j’avais reçu ma nomination pour Orgeval, mon tuteur avait remué ciel et terre pour avoir des informations. Il avait fini par mettre la main sur un marchand de toile qui allait quelquefois faire des achats dans la vallée de la Mérelle. D’après les conseils du marchand de toile, mon oncle m’avait recommandé de me faire conduire à la Sirène, «où l’on est aussi bien, si ce n’est mieux qu’au Lion d’Or, et où l’on paye moins cher».

«Si tu évites toutes les dépenses inutiles, m’avait dit bien des fois mon tuteur, tu pourras commencer tout de suite à faire de petites économies. En faisant des économies, un homme n’amasse pas seulement de l’argent, mais de la sécurité et de l’indépendance. On a beau être un parfait honnête homme, on n’est pas heureux.si l’on est trop gêné dans ses mouvements. On manque une foule de bonnes occasions, par exemple celle de rendre service à propos. Donc, tu descendras à la Sirène.»

Et je débutai par descendre au Lion d’Or.

Je me consolai facilement, trop facilement, de mon échec, en pensant que je réussirais bien à me rattraper sur autre chose.

En attendant, je dînai fort mal, au bas bout de la table, et je dormis encore plus mal dans un lit dont les traverses criaient au moindre mouvement, et dont les draps étaient humides.

J’avais remarqué, en entrant dans ma chambre, qu’elle exhalait une odeur d’écurie très caractérisée, et je l’avais fait timidement observer au garçon. Il m’avait répondu d’un air dégagé que «ça se sentait à peine, et qu’on s’y habituait tout de suite». Et je m’étais contenté de cette réponse.

Dès que je parvenais à m’assoupir entre mes draps humides, j’étais réveillé en sursaut par des bruits singuliers. Un cheval enrhumé s’ébrouait toutes les dix minutes, et plusieurs autres chevaux, qui s’ennuyaient sans doute, martelaient le sol de leurs sabots ferrés, pour se distraire. On m’avait logé sans façon juste au-dessus de l’écurie.

IV

Table des matières

Je me levai le lendemain d’assez méchante humeur, comme un homme pauvre qui vient de faire une dépense inutile, et qui n’en a même pas pour son argent. Pour rompre le plus tôt possible toutes relations avec l’hôtel du Lion d’Or, je résolus de me mettre tout de suite à chercher un logement.

Tout en faisant ma toilette, j’aperçus, collée à la cheminée, près de la glace, une petite pancarte qui portait en tête, en grosses lettres bien lisibles: Avis à MM. les voyageurs. Comme le corps même de la pancarte était imprimé très fin, et qu’elle était collée très haut, je ne me donnai pas la peine de monter sur une chaise pour la lire, et j’eus grand tort.

La pluie avait cessé pendant la nuit; un joli soleil éclairait une moitié de là cour du Lion d’Or; ma mauvaise humeur se dissipa bien vite.

«Après tout, me dis-je, si fort que l’on m’écorche, on ne me demandera toujours pas cent francs!»

Si je prenais si facilement mon parti de ma mésaventure, c’est que j’avais en poche une petite somme assez rondelette, composée de mon indemnité de route et d’un petit magot que m’avait remis mon tuteur avant mon départ. J’avais de quoi faire largement mes débuts dans la vie.

On se lève de bonne heure en province, et quoiqu’il ne fût encore que sept heures et demie, toutes les boutiques étaient ouvertes; les gens balayaient le devant de leurs portes, ou bien faisaient la causette, d’un trottoir à l’autre, en costume du matin.

Comme Orgeval est une toute petite ville, j’étais sûr d’avance que mon bureau ne serait jamais à une grande distance de mon logement, et je ne m’inquiétai pas, pour le moment, de savoir où était la résidence officielle de notre administration.

Je flânais par les rues, le nez en l’air, en quête d’écriteaux. Après avoir battu le quartier du Lion d’Or sans rien trouver qui pût me convenir, je traversai sur un vieux pont de bois la Mérelle, qui coupe la ville en deux. La Mérelle est une rivière de largeur moyenne, mais très profonde. Pour le moment, elle roulait des eaux jaunâtres et troubles, et charriait une grande quantité de paille hachée qui semblait provenir d’une paillasse hors de service, et, avec la paille, quantité de détritus domestiques.

V

Table des matières

Comme ma promenade matinale m’avait aiguisé l’appétit, j’entrai, sur les neuf heures, dans une petite crèmerie très proprette; tout en déjeunant d’un grand bol de lait et d’un croûton de pain, je fis causer la femme qui servait les pratiques. Elle m’indiqua un joli logement de garçon à louer, dans la maison d’en face, chez les demoiselles Rocher.

«Mais il n’y a pas d’écriteau, lui dis-je, après avoir longuement regardé la maison d’en face.

–A bon vin point d’enseigne, me répondit la femme en souriant. Les demoiselles Rocher ne mettent jamais d’écriteau, et leur logement se loue toujours aussitôt qu’il est vacant. Je m’étonne même qu’il soit à louer: c’est sans doute que le nouveau professeur n’est pas encore arrivé.»

Craignant d’être devancé par le nouveau professeur, je traversai rapidement la rue et je pénétrai dans le magasin des demoiselles Rocher, qui faisaient. le commerce de la mercerie.

Le magasin des demoiselles Rocher.était si propre et si luisant, que je jetai furtivement un regard inquiet sur mes souliers.

Car, si le soleil avait reparu, la boue était restée. A Orgeval, comme je pus m’en convaincre par expérience la boue sort d’entre les pavés avec une facilité et une abondance déplorables; mais elle n’y rentre jamais, sous aucun prétexte; elle aime mieux se transformer en poussière quand le temps redevient beau.

VI

Table des matières

Les demoiselles Rocher avaient l’air de deux épreuves photographiques d’une même personne, tirées à quinze ans de distance. L’épreuve numéro1 remontait évidemment à l’enfance de l’art photographique; le dessin et le modelé laissaient beaucoup à désirer. L’épreuve numéro2, tirée à une époque plus rapprochée de nous, avait les traits mieux dessinés; on aurait même pu croire que le photographe y avait fait cà et là quelques retouches intelligentes. Le numéro1pouvait avoir soixante-cinq ans., et le numéro2cinquante bien sonnés. Les deux épreuves portaient lunettes, de bonnes grosses lunettes à verres presque ronds, avec de solides montures en argent.

Lorsque j’ouvris la porte, une petite sonnette invisible se mit à carillonner, et les deux paires de lunettes me couchèrent en joue. Je me sentis très gauche, et je ne pus m’empêcher de balbutier un peu en exposant ma requête.

Je m’étais adressé tout naturellement à mademoiselle Rocher l’aînée, supposant que c’était le chef de la famille.

«Ces choses-là regardent Fillette,» me dit-elle, en me faisant un signe de tête pour me renvoyer à sa cadette.

Et sans perdre une minute de son temps, elle se remit à tricoter avec une activité prodigieuse.

Si les deux paires de lunettes ne m’avaient pas inspiré une terreur salutaire, j’aurais été saisi d’un fou rire d’écolier au seul contraste du nom de Fillette et de la personne qui le portait. Je me figurai par la pensée un grand adolescent de vingt ans qui porte encore son habit de première communion. Si comique que fût le rapprochement, il ne me fit pas rire, et je m’en applaudis encore à l’heure qu’il est.

VII

Table des matières

Avec une admirable précision, Fillette m’interrogea sur mes goûts, sur mes habitudes, sur ma famille, sur mon rôle dans la société, sur mes intentions, sur les personnes que je comptais recevoir.

A chacune de mes paroles, elle disait: «Bien!» et lançait du côté de sa sœur un regard que sa sœur lui renvoyait aussitôt, sans cesser de tricoter.

«C’est moi qui prends les renseignements, me dit Fillette, mais c’est Petite-Mère qui décide. Ou plutôt, reprit-elle, en réponse à un mouvement de tête de sa sœur, nous nous décidons après avoir consulté l’oncle Vincent.»

Involontairement, je tournai mes yeux du côté d’une petite porte vitrée qui s’ouvrait au fond du magasin. Je m’attendais à y voir apparaître Mathusalem en personne.

«L’oncle Vincent n’habite pas avec nous, me dit Fillette, qui avait suivi mon regard, mais il vient nous voir tous les jours, quelque temps qu’il fasse.

–Quelque temps qu’il fasse, reprit Petite-Mère avec orgueil, un homme de quatre-vingts ans!»

Elle était aussi fière du grand âge de son oncle qu’une noble dame eût dû l’être de ses quartiers de noblesse.-Ce sentiment me toucha.

«Quand pourrai-je venir chercher votre réponse?» demandai-je à Fillette.

Fillette regarda sa sœur, comme pour lui passer la parole.

«L’oncle Vincent, me dit Petite-Mère en posant son tricot sur le comptoir, nous fait toujours sa première visite de midi à une heure. Si vous voulez prendre la peine .de repasser vers une heure, nous serons en mesure de vous faire savoir ce ce qu’il aura décidé.

–Et même, ajouta Fillette, si vous venez avant une heure, vous pourrez le voir et causer avec lui.»

Petite-Mère fit un signe d’approbation et reprit, toujours.avec le même orgueil:

«L’oncle Vincent est un homme à connaître!»

VIII

Table des matières

Je. m’engageai à revenir vers une heure moins le quart.

«Pardon, monsieur, me dit Petite-Mère au moment où je me levais pour partir, il y a une chose qu’il faut que nous vous disions. Jusqu’ici, vous n’êtes pas plus engagé envers nous que nous ne. le sommes envers vous. Si donc, d’ici à l’heure.convenue, vous trouvez quelque logement qui vous plaise, n’hésitez pas à le prendre. Nous savons qu’il y en a plusieurs de vacants du côté de votre bureau, dans le Quartier-Neuf, et nous vous engageons à les visiter.

–Je n’en ferai rien, répondis-je assez à l’étourdie.

–Vous auriez tort, me dit doucement Petite-Mère, il ne faut jamais se décider si vite en affaires. Nous vous avons demandé un délai pour réfléchir; suivez notre exemple, et ne vous décidez que quand vous serez bien sûr de n’avoir pas de regrets.

–J’ai vu des logements toute la matinée, lui répondis-je, et je vous avoue que je suis fatigué de courir.

–C’est une mauvaise raison, me dit-elle d’un ton presque maternel. On ne doit pas se décourager si vite que cela, surtout à votre âge.»

Loin de m’offenser, cette petite leçon me fit un singulier plaisir. Il y avait là un témoignage d’intérêt, presque de sympathie, qui m’alla tout droit au cœur. J’étais un voyageur bien novice, puisque je venais de quitter pour la première fois notre petite ville de Saint-Bié et la maison de mon tuteur. Depuis la veille, j’avais le cœur serré de me sentir tout à fait seul et abandonné au milieu des indifférents. Le petit sermon de la vieille demoiselle me consolait des dédains du conducteur taciturne et de l’indifférence maussade du Lion d’Or.

IX

Table des matières

«Vous n’avez pas même vu la chambre! reprit Fillette, non sans malice. Comment, sans l’avoir vue, pourriez-vous la comparer avec celles que vous allez visiter?

–Qu’à cela ne tienne, lui répondis-je en riant, je suis tout prêt à la voir!»

Ce n’est pas là la réponse qui m’était d’abord venue sur les lèvres. Mon premier mouvement avait été de lui dire:

«Qu’importe, puisque j’ai mis dans ma tête de loger chez vous et pas ailleurs?»

Mais Petite-Mère aurait trouvé que je n’avais guère profité de sa leçon, et je me seràis bien gardé de dire quelque chose qui pût lui donner mauvaise opinion de moi. J’aurais eu pourtant de bonnes raisons à faire valoir pour expliquer et justifier cette réponse; mais c’étaient des raisons de sentiment, et les raisons de sentiment sont souvent très difficiles à déduire.

Il aurait fallu, par exemple, expliquer aux demoiselles Rocher des choses que je sentais très vivement, et. dont je subissais l’influence, sans pouvoir encore les débrouiller. Il aurait fallu faire entrer en ligne de compte la sympathie subite que m’avaient inspirée les deux sœurs. Or la sympathie, quand elle naît soudainement d’un ensemble de circonstances presque insaisissable, est une chose que l’on rougit d’avouer, surtout quand on n’a encore aucune raison de croire qu’elle est réciproque.

Et puis, j’avais honte, à mon âge, de convenir que je me sentais perdu et effrayé dans mon isolement, comme un enfant dans les ténèbres, et que pour me rassurer je me jetais sur la première main qui avait l’air de se tendre vers moi.

Non! je n’aurais jamais osé dire tout cela, quand bien même je l’aurais débrouillé sur le moment, comme j’ai pu le débrouiller depuis, à force d’y repenser. Je me contentai donc de répondre d’un ton dégagé:

«Qu’à cela ne tienne, je suis prêt à la voir!

–Zélie!» dit Fillette en entr’ouvrant la porte vitrée.

Presque aussitôt je vis paraître une grande femme osseuse et robuste, qui n’était plus de la première jeunesse, ni même de la seconde. Elle demeura debout sur le seuil de la porte, essuyant après son tablier deux grands bras ridés, couleur de brique, qui avaient bien l’air de sortir d’un savonnage.

Tout en s’essuyant les bras avec une sage lenteur, Zélie m’examinait d’un air tranquille.

«Montre le logement à monsieur,» lui dit Fillette en lui adressant un petit signe de tête.

Zélie disparut un instant, reparut avec une clef à la main et me fit signe de la suivre.

X

Table des matières

Le petit escalier était aussi propre et aussi luisant que le magasin, et la chambre aussi luisante et aussi propre que l’escalier.

J’en fis compliment à Zélie, qui me répondit tranquillement:

«Il faut bien que ça soit comme ça, parce que.»

Elle coupa sans façon sa phrase sur le mot «parce que», la considérant sans doute comme aussi complète qu’on pouvait le désirer. Je remarquai bien vite qu’elle terminait volontiers sa phrase par le mot» parce que». Je suppose que ce mot familier était le commencement d’une explication qu’elle se donnait à elle-même pour sa satisfaction personnelle, et ou l’auditeur n’avait rien à voir.

«C’est comme, une chambre de demoiselle!» m écriai-je involontairement.

Zélie, du coin de son tablier, frottait le marbre de la cheminée, où elle avait sans doute deviné plutôt qu’aperçu quelque grain de poussière.

« Je profite, dit-elle, de ce que je suis montée avec vous, pour frotter ce petit coin-là, parce que… Quant à être une chambre de demoiselle, c’en a été une. Mesdemoiselles ont élevé une nièce qui occupait cette chambre-là, et qu’elles ont bien mariée, en la dotant, parce que…

–Est-ce qu’il y a longtemps que cette nièce est mariée? lui demandai-je, pour dire quelque chose.

–Attendez voir un peu; je ne suis jamais sûre des années, parce que. C’est juste un an avant l’entrée de M. Pierre dans un endroit où on fabrique des officiers pour mettre sur les bateaux.

–L’école de marine.

–C’est cela.

–Et qu’est-ce que c’est que M. Pierre?

–Un neveu de mesdemoiselles, qu’elles ont fait élever dans un collège, parce que… Il y a dix ans qu’elle est mariée.

–Alors il y a dix ans que cette chambre n’est plus une chambre de demoiselle?

–Tout juste; mais elle est restée meublée de même, et…vous verrez que ça redeviendra une chambre de demoiselle.

–Pourquoi ça? lui demandai-je avec curiosité.

–Mesdemoiselles font élever chez les dames Ursulines de Caen…

–Une autre nièce?

–Eh bien, non! celle-là c’est une petite-nièce, une orpheline.

–Quel âge a-t-elle?» demandai-je avec vivacité.

Elle ne me plaisait qu’à moitié, cette petite-nièce qui se dressait tout à coup devant moi, toute prête à me faire déguerpir de ma chambre. Je désirais au moins savoir combien j’avais encore d’années de répit.

«Elle aura sept ans à la Chandeleur. Ainsi, il coulera de l’eau sous le pont avant qu’elle reprenne sa chambre. Si vous avez tout vu, nous allons descendre, parce que…»

XI

Table des matières

Il était dix heures.

Je ne devais prendre mon service que le lendemain; mais, désirant échapper le plus tôt possible à l’hospitalité du Lion d’Or, je pensai que je ferais bien d’aller voir mes collègues pour savoir où ils prenaient pension et pour déjeuner avec eux. D’ailleurs, j’avais promis aux demoiselles Rocher de visiter quelques logements dans le Quartier-Neuf, et, quoique décidé d’avance à ne rien trouver à mon goût, je ne voulais pas manquer à ma promesse.

Zélie retourna à son savonnage, après m’avoir indiqué mon chemin: c’était toujours tout droit. Les bureaux de notre administration étaient à main gauche, après le collège, au bout de la longue rue qui traverse Orgeval de part en part; il y avait une grande maréchalerie en face même des bureaux.

Je m’en allai, touché et pénétré de tout ce que je venais de voir et d’entendre. Les confidences de Zélie avaient encore accru mon désir de devenir le locataire des demoiselles Rocher. Il m’était bien facile maintenant de reconstruire par la pensée toute leur longue existence.

Les deux noms surannés de Fillette et de Petite-Mère, qui m’avaient d’abord paru si grotesques, me représentaient deux orphelines, dont l’aînée avait servi de «petite-mère» à l’autre. Peut-être, dans le temps, Petite-Mère avait-elle refusé plus d’un bon parti pour se consacrer tout entière à sa petite sœur, à sa «Fillette». Probablement, à son tour, la petite sœur devenue grande n’avait plus voulu quitter celle qui lui avait servi de mère. Et doucement elles avaient vieilli côte à côte, en faisant le bien.

Les ineptes railleries dont on poursuivit quelquefois les vieilles filles n’avaient jamais dû les effleurer-Je ne suis pas bien hardi de mon naturel, mais si quelqu’un, devant moi…

«Hé, jeune homme, psit! psit!»

Je me retournai, fort surpris de m’entendre interpeller si familièrement dans une ville où je ne connaissais encore personne.

XII

Table des matières

Je venais de m’engager, tout en ruminant, sur un pont de pierre tout neuf, lorsque mes réflexions furent si brusquement interrompues.

Un gros homme, qui avait une figure joviale et une jambe de bois, venait de sortir d’une petite baraque placée à la tête du pont, et courait après moi en criant.

«Qu’est-ce que vous me voulez? lui dis-je assez vivement.

–Savez-vous lire? me demanda-t-il avec un grand sérieux.

–Un peu,» lui répondis-je en souriant.

Il se mit à sourire aussi et me dit:

«Eh bien, lisez-moi ça!»

Il me désignait, du bout de sa canne, une inscription tracée en grosses lettres noires sur une planche d’un gris sale, fixée au bout d’un poteau.

L’inscription disait: Péage du pont de pierre. Pour les personnes, Of, 05; pour les voitures, 0f, 20. Un gamin avait charbonné au-dessous du tarif officiel: Les chien et les chat passe sans peyé.

Comme je n’étais ni un chat ni un chien, je fouillai dans ma proche et j’en tirai un sou.

Ne voulant pas laisser croire à la jambe de bois que j’avais essayé de passer en fraude, je lui dis que j’avais quelque chose en tête, et que cela m’avait empêché de voir l’inscription.

Il me répondit d’un ton de bonne humeur:

«Oui, oui! vous aviez l’air d’être dans la lune.

–Et puis, lui dis-je, la première fois que j’ai passé l’eau, c’était sur un pont de bois, et l’on ne m’a rien demandé.

–Ne me parlez pas du pont de bois, s’écria-t-il avec véhémence; c’est une vraie briganderie! Croiriez-vous, monsieur, que les paysans, quand ils viennent au marché, aiment mieux faire un grand détour pour prendre le pont de bois que de venir nous payer notre dû?»

N’ayant nulle intention de faire de la peine à. cet honnête homme, je ne lui parlai plus du pont de bois.

«A revoir!» me dit la jambe de bois, avec un sourire et deux ou trois signes de tête. Il faisait l’aimable pour achalander son pont de pierre.

Après le pont, le sol montait en pente assez rapide.

Quand j’eus atteint le sommet de la pente, je vis que la rue se prolongeait encore à une assez grande distance.

Au bout de dix minutes, j’entendis très clairement le bruit de plusieurs marteaux qui frappaient en cadence sur une enclume; j’en conclus que la maréchalerie n’était pas loin, et que je touchais à mon but. Bientôt j’aperçus à ma gauche un drapeau fané au-dessus de la porte d’un vieux bâtiment tout noir et tout rechigné. Après le vieux bâtiment, qui était le collège, venait une grande maison, encore plus noire et plus rechignée: c’était la résidence officielle de l’administration dans laquelle je venais d’entrer.

XIII

Table des matières

–Il est évident que le Quartier-Neuf a dû être neuf dans son temps, sans quoi le nom qu’il porte ne serait qu’une amère dérision. Il est dans le même cas que les demoiselles Rocher, il conserve sur son déclin le joli nom de sa jeunesse.

Pardon! le rapprochement s’était fait à mon insu dans mon esprit, pendant que je regardais tout autour de moi. Je me le reprochai aussitôt, comme on se reproche une plaisanterie de mauvais goût, pis que cela, une mauvaise pensée.

Ayant écarté respectueusement le souvenir des demoiselles Rocher, je continuai à regarder le Quar-Itier-Neuf, avec l’intérêt que l’on éprouve toujours pour un endroit où l’on va passer désormais une partie de ses journées.

Le peu de vie qui anime Orgeval a l’air d’avoir glissé tout doucement le long de la pente, jusqu’à la rivière. La preuve que le Quartier-Neuf est mort, c’est– que les administrations y ontfixé leur séjour: la poste, la perception, le bureau des hypothèques, notre administration, la sous-préfecture, le collège. Il y a peu ou point de magasins, mais en revanche force auberges pour les gens de la campagne qui viennen au marché, et force logements à louer.

Deux portés s’ouvraient sur le corridor de la grande maison rechignée. Sur la porte du fond, on lisait Cabinet de M. le sous-directeur; sur l’autre: Bureau, Entrez sans frapper.

J’entrai sans frapper, et je me trouvai dans une grande pièce lambrissée, haute de plafond, sombre et passablement malpropre.

Le premier objet que je remarquai en entrant, ce fut un pupitre peint en noir, et inoccupé, tout prés de la porte, et je me dis tout de suite:–Voilà la place que j’occuperai demain.

Les autres pupitres étaient occupés par des genb très laborieux, à en juger du moins par le grincement de leurs plumes.

Je m’avançai de quelques pas, ne sachant à qui m’adresser, car toutes les têtes étaient penchées sur la besogne.

A la fin, derrière un gros registre ouvert, j’entrevis un œil qui me dévisageait.

«Ce n’est pas le patron!» s’écria le, propriétaire de l’œil. Alors toutes les têtes, comme par enchantement, apparurent au-dessus des liasses et des dossiers et je devins l’objet de l’attention générale.

XIV

Table des matières

«Étranger, me dit un gros garçon joufflu dont les yeux pétillaient de bonne humeur et de malice, ayez l’extrême obligeance de nous exposer l’objet de cette visite matinale.

–Messieurs, dis-je, assez embarrassé de ma personne.

–Étranger, reprit le gros joufflu, veuillez prendre la peine de vous asseoir.

–Messieurs… » Cette fois .encore, le gros joufflu m’interrompit pour interpellér un vieux commis tout sec qui probablement ne s’était jamais déridé de sa vie.

«Godard, s’écria-t-il, si vous voulez écouter un conseil d’ami, vous mettrez un terme à cette hilarité bruyante et déplacée. Le noble étranger ici présent finira par croire que vous vous moquez de lui.»

Le vieux commis haussa les épaules d’un air méprisant, et se remit à grossoyer.

«Le noble étranger ici présent n’est ni noble ni étranger, repris-je aussitôt. Ou il s’abuse fort, ou le pupitre vacant qui est là près de la porte sera occupé par lui pas plus tard que demain matin.

–Dans mes bras! s’écria le gros joufflu d’un ton dramatique. Ainsi vous êtes le nouvel employé?

–Je suis le nouvel employé.

:–Comment va la santé, ma vieille?

–La santé est bonne, Dieu merci, et l’appétit satisfaisant. Et, à propos d’appétit, je venais vous prier, messieurs, de vouloir bien m’admettre dès aujourd’hui à votre table.

Accordé, dit le gros joufflu, en me serrant la main avec cordialité. Godard, pourquoi me faites-vous signe de repousser une demande si. raisonnable?»

Encore cette fois, Godard haussa les épaules avec mépris, sans cesser d’écrire.

«Vous vous appelez? me demanda le gros joufflu.

–Duclerc.

–Eh bien, monsieur Duclerc, vous me faites l’effet d’un bon garçon, à première vue. Il faut que je vous présente tout de suite à ces messieurs, afin que tout se passe dans les règles.»

Il me présenta donc à ces messieurs. Nous échangeâmes de bonnes poignées de main, et nous prîmes rendez-vous pour midi, à l’hôtel de la Sirène. Ayant un peu de temps devant moi, je résolus de voir quelques logements, par acquit de conscience.

XV

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Comme je passais devant le collège, j’eus une alerte très vive. Un jeune homme vêtu de noir, un professeur, sans aucun doute, referma la porte du collège en la tirant avec force, et s’éloigna rapidement, d’un air affairé, dans la direction de la ville basse. L’idée me vint tout de suite que c’était le nouveau professeur, et qu’il s’en allait tout droit, rue du Froidmantel, chez les demoiselles Rocher, pour me prendre mon logement. Je fus sur le point de courir après lui, afin de voir où il allait. Mais à quoi bon? Je saurais bientôt à. quoi m’en tenir, et d’ailleurs les demoiselles Rocher ne concluraient toujours pas avec lui sans avoir consulté l’oncle Vincent.

Pour tuer le temps, j’entrai dans quelques-unes des maisons où il y avait des écriteaux. Les loyers étaient certainement moins chers dans le Quartier-Neuf que dans la ville basse, et quelques-uns des logements étaient fort convenables. On m’en montra même un dont lalocation donnait droit à un joli petit carré de jardin. Mais mon siège était fait, et d’ailleurs tous les loueurs me déplurent parleurs airs de froide indifférence ou de banale obséquiosité.

Je retrouvai mes collègues à la Sirène, ou du moins ceux de mes collègues qui étaient garçons. Le gros joufflu se chargea de me présenter à ceux des pensionnaires qui ne faisaient pas partie de notre administration, et que par conséquent je ne connaissais pas encore. Il y avait parmi eux quelques employés des contributions et de la poste, trois employés de commerce et deux professeurs du collège. Mon cœur battit en les voyant. L’un d’eux était précisément le jeune homme vêtu de noir que j’avais vu se diriger précipitamment vers la ville basse.

Mais je fus bien vite rassuré. Il parla précisément du nouveau collègue que l’on attendait; d’où je conclus logiquement que, puisqu’on l’attendait, c’est qu’il n’était pas encore arrivé.

Le déjeuner dura environ une demi-heure. Comme ces messieurs s’attardaient à causer avant de quitter la table, je m’excusaide ne pas leur tenir compagnie en alléguant un rendez-vous d’affaires. Legros joufflu voulut absolument me reconduire jusqu’à la porte; tout en me disant que les affaires sont les-affaires, et qu’il est essentiel d’être exact, il me retint assez longtemps sur le trottoir.

Je trépignais d’impatience, et j’eus bien de la peine à être assez poli pour l’écouter jusqu’au bout. Des personnes aussi méthodiques que les demoiselles Rocher doivent concevoir une opinion défavorable des gens inexacts. Qu’auraient-elles pensé d’un jeune homme de vingt ans qui se serait permis de faire attendre l’oncle Vincent?

Je descendis au pas accéléré la pente qui mène à la rivière, je franchis rapidement le pont de pierre, je jetai mon sou à la jambe de bois, et j’arrivai tout essoufflé au commencement de la rue du Froidmantel.

XVI

Table des matières

Fort heureusement mes yeux rencontrèrent par hasard une sorte de petit clocher bulbeux qui s’arrondissait en forme de tomate, par-dessus les toits des maisons, et je m’aperçus en regardant le cadran que j’avais encore quatre bonnes minutes à moi. Il était une heure moins dix-neuf minutes.

J’entrai dans une espèce de petite promenade triangulaire plantée de tilleuls, et je marchai à petits pas pour reprendre haleine, me passer la main dans les cheveux, épousseter ma redingote et, refaire le nœud de ma cravate. Tout en procédant à ces préparatifs d’entrée en campagne, je cherchais-à me faire par avance une idée de l’oncle Vincent.

Ce devait être un grand vieillard avec de longs cheveux blancs et une figure vénérable, comme celles que j’avais vues dans des gravures d’après les tableaux de Greuze. Quant à son costume.

Mais voilà qu’il est l’heure. Je brosse une dernière fois mon chapeau avec ma manche, je compose mon visage, je règle mon pas, et je tourne le bouton de la porte avec une telle émotion que j’ai le cœur serré et la gorge sèche.

L’oncle Vincent était un petit homme très sec et très droit. Il portait un habillement gris-souris; ses cheveux blancs étaient coupés en brosse, militairement; il avait des sourcils énormes, presque noirs, sous lesquels se cachaient à moitié deux yeux noirs encore pleins d’éclat. Il avait la figure complètement rasée, et Petite-Mère m’apprit plus tard qu’il se rasait lui-même, tous les matins, à l’eau froide, même en hiver!

J’entrai en faisant un salut embarrassé. Les deux .demoiselles Rocher se frottèrent les mains simultanément, avec Les mêmes gestes et les mêmes mouvements. Quant à l’oncle Vincent, il eut la coquetterie de se lever tout droit, sans effort apparent, comme il faisait toujours lorsqu’il entrait quelqu’un dans le magasin pendant ses visites.

«Mon oncle, dit Mlle Rocher l’aînée, monsieur est le jeune homme qui désire louer la chambre.

–C’est presque un enfant,» dit l’oncle Vincent après m’avoir toisé d’un coup d’œil.

Ne sachant pas si c’était un reproche ou une simple remarque en l’air, je baissai les yeux et je perdis contenance.

«Presque un enfant, reprit l’oncle Vincent, comme s’il se parlait à lui-même.

–Et orphelin,» ajouta doucement Mlle Rocher l l’aînée.

Je levai sur elle des yeux pleins de reconnaissance. [Il me sembla qu’elle plaidait ma cause auprès de son oncle.

«Et orphelin,» répéta l’oncle Vincent d’un ton rêveur.

Comme je tenais les yeux baissés pour cacher l’émotion qui me gagnait, je ne voyais que le bout de sa canne frappant à petits coups la natte de jonc qu’il avait sous les pieds. Mais je sentais qu’il avait les yeux fixés sur moi et qu’il m’examinait.

XVII

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«Eh bien, mes petites, dit-il enfin aux deux sœurs, mon avis est que… vous pouvez essayer.»

Je balbutiai quelque chose pour lui faire comprendre que je lui étais reconnaissant de sa décision, mais il m’arrêta tout court.

«Bon, bon! me dit-il, nous pourrons reparler de cela plus tard, nous avons le temps. Vous m’avez bien compris, n’est-ce pas? J’ai conseillé aux petites d’essayer, rien de plus. Si vous êtes ce que je crois que vous êtes, alors vous pourrez rester définitivement ici. Hum! avez-vous assez connu votre mère pour vous souvenir d’elle?»

Les larme sme vinrent aux yeux, mes lèvres tremblèrent, et je ne pus répondre que par un signe de tête.

Alors il me prit doucement la main, et me dit:

«J’augure bien d’un fils qui ne peut, sans émotion, entendre parler de sa mère. Écoutez ce que je vais vous dire. Cette pauvre mère que vous aimiez et qui vous aimait a dû ressentir une terrible angoisse au moment de quitter son enfant sans savoir en quelles mains il tomberait au moment de la grande épreuve, l’épreuve de la première jeunesse. Vous allez traverser cette épreuve-là: tous les hommes la traversent. Vous êtes en bonnes mains, vous êtes dans la maison de deux femmes qui ont fait leurs preuves; et quand vous connaîtrez mieux Orgeval, vous saurez que c’est un honneur d’entrer dans cette maison, et un honneur plus grand d’y rester. Pour le moment, mes nièces, avec ma pleine approbation, vous acceptent, parce que vous êtes presque un enfant, et un enfant orphelin. Tant que vous n’aurez pas à rougir devant elles, vous pourrez penser à votre mère sans rougir. Orgeval n’est qu’une petite bourgade; mais il s’y fait beaucoup de mal et un peu de bien, comme dans les grandes villes. Vous êtes ici du côté du bien; c’est à vous d’y rester. Si jamais vous vous trouvez dans un cas délicat ou embarrassant, venez me trouver tout de suite; je puis vous offrir mes conseils sans blesser votre amour-propre, ayant quatre fois votre âge!»

XVIII

Table des matières

Comme je voulais protester de ma reconnaissance et de mon désir de bien faire, il me coupa encore la parole avec une brusquerie affectée et dit à Mlle Rocher l’aînée:

«Or çà, Petite-Mère, à nous deux maintenant!»

Mlle Rocher l’aînée tourna ses lunettes du côté de M. Vincent, et croisa ses deux mains sur son tricot, comme une petite fille bien sage qui sent venir une réprimande. C’était risible, si l’on veut, à cause de l’âge de Mlle Rocher l’aînée, mais c’était touchant à cause du grand respect qu’elle montrait à son oncle.

M. Vincent reprit:

«As-tu demandé à ce jeune homme à quel hôtel il était descendu?

–Non, mon oncle, répondit-elle avec une confu-> sion dont il me fut impossible de deviner la cause.

–Eh bien, jeune homme, reprit-il en se tour-; nant vers moi, à quel hôtel êtes-vous descendu?

–Au Lion d’Or.»

Il frappa un coup sec du revers de sa main droite dans la paume de sa main gauche, et les deux demoiselles Rocher se regardèrent d’un air tout confus. Je comprenais de moins en moins d’où venait leur confusion.

«Depuis quand y êtes-vous?» me demanda-t-il, avec une vivacité–qui redoubla mon ébahissement. Je me figurai tout à coup qu’il s’était commis au Lion d’Or quelque crime ou quelque vol dont on pouvait me soupçonner.

«Depuis hier soir, répondis-je. Je suis arrivé à six heures par la patache de Louvencourt.

–Y avez-vous pris tous vos repas?

–Non; j’y ai seulement dîné hier soir; j’ai déjeuné à la Sirène avec ces messieurs du bureau.

–Et vous avez laissé tout ce temps votre malle au Lion d’Or?

–La chambre m’appartient pour vingt-quatre heures, et mon intention…

–Mon enfant, vous êtes volé!

Je bondis sur ma chaise, à l’idée qu’on m’avait pris ma malle, avec mon linge et mes habits. Qu’allais-je devenir?

«On m’a volé ma malle! m’écriai-je d’une voix tremblante d’émotion.

–Non, mais on vous a volé l’argent du déjeuner.

–Je ne comprends pas,» repris-je en respirant plus librement.

XIX

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«Vous allez comprendre», dit l’oncle Vincent avec indignation. Ses yeux noirs étincelaient. «Tout le temps qu’un voyageur demeure au Lion d’Or, il est censé y prendre ses repas. Qu’il les prenne ou non, on les lui fait payer.

–Mais on ne m’a pas prévenu.

–On vous a prévenu sans vous prévenir. Avez-vous lu un petit papier affiché dans votre chambre?

»

–Non; j’ai bien vu, à la cheminée, un papier taché par les mouches. Mais il était collé si haut et imprimé si fin, qu’il m’aurait fallu monter sur une chaise pour le déchiffrer. L’idée ne m’est pas venue de le faire; ce papier était si vieux et si malpropre que je l’ai pris pour une affiche ancienne laissée là par négligence.

–Méfiez-vous des petits papiers qui n’ont l’air de rien, mon garçon. Celui-là vous avertissait que vous payeriez les repas, même sans les prendre Pour cette fois, la leçon vous coûtera cinquante bon., sous que le Lion d’Or empochera sans même vous dire merci. Avez-vous au moins pris le café au lait, ce matin, avant de quitter l’hôtel?

–J’étais pressé de chercher un logement, et je suis parti sans rien prendre.

–Dix sous et cinquante sous donnent trois francs. Le Lion d’Or est un malhonnête, et je le lui ai dit parlant à sa personne. Ce n’est pas comme cela qu’on arrange le monde, et tôt ou tard il s’en repentira. Déjà la chambre des notaires lui a retiré sa pratique, et les repas de corps se font à la Sirène depuis trois ans. Les affaires du Lion d’Or vont mal, et elles iront de mal en pis; la malhonnêteté ne peut engendrer que la ruine. En attendant, mon garçon, vous êtes volé de trois francs.

–On n’en meurt pas, dis-je assez sottement.

–On n’en vit pas non plus, riposta l’oncle Vincent. Trois francs, c’est la rente d’un capital de soixante francs, ou le capital de trois sous, à volonté. Petite-Mère, si tu n’avais pas été si étourdie, tu aurais prévenu cet enfant ce matin, et à l’heure qu’il est il serait plus riche d’une rente de trois sous. Je ne veux pas te faire de peine, ma petite, mais réellement les gens d’âge comme nous sont tenus de veiller sur la jeunesse. Sans cela, à quoi servirait-il de vieillir?»

XX

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«Mais, repris-je étourdiment, à ce moment-là je n’étais rien pour mesdemoiselles Rocher, nous n’avions pas encore conclu.

–J’espère bien, me répondit l’oncle Vincent, que vous dites cela à l’étourdie, et pour excuser ma nièce; mais vous n’avez pas bien réfléchi avant de parler Locataire ou non, vous étiez ce matin, comme à l’heure où je vous parle, un tout jeune homme, un enfant sans expérience à qui un chacun devait aide et conseil.

–Je n’avais ce matin, repris-je un peu confus, aucun endroit pour y déposer ma malle, par conséquent le conseil.

–Oh! il y a de la place ici, s’écria vivement Mlle Rocher l’aînée; nous aurions toujours pu garder votre malle en attendant que vous ayez trouvé où vous loger. J’ai manqué de présence d’esprit, et je le regrette de tout mon cœur.

–C’est cela, reprit l’oncle Vincent; voilà tout ce qu’il y a à dire là-dessus. Maintenant.»

Ayant allongé le bras, il donna trois petits coups de canne dans le panneau de la porte vitrée.

Le pas viril de Zélie se fit entendre dans la salle du fond, et bientôt Zélie apparut en personne.

«Toujours vaillante! lui dit l’oncle Vincent en la regardant avec complaisance. Quel vieux chêne tu fais!

–Et vous donc, monsieur Vincent! riposta Zélie avec une respectueuse familiarité. Nous ne sommes que de la Saint-Jean, nous autres, à côté de vous, sapristi!

–Zélie! dit Fillette, d’un ton de reproche.

–Oui, mademoiselle, ça m’a échappé, répondit Zélie sans témoigner grande confusion. C’est qu’aussi M. Vincent vous dit des choses!.

–C’est une vieille entêtée, dit M. Vincent, avec un sourire de bonne humeur; tu n’arriveras jamais à la corriger de ses mauvaises habitudes. Telle que vous la voyez, ajouta-t-il en se tournant vers moi, c’est une jeune orpheline qui a bon cœur, mais on voit bien qu’elle a été élevée par un vieux de la vieille qui jurait comme un païen, et, dame! elle s’en ressent encore quelquefois. Tais-toi, Zélie, je sais ce que tu vas dire. Oui, oui, ma fille, ton oncle avait beau jurer comme un païen, c’était la crème des braves gens, tout Orgeval sait cela. Mais ce qu’on passe à un vieux troupier qui a fait toutes les guerres du premier Empire, on ne peut pas le passer à une jeune personne bien élevée.

–Je ne suis pas une personne bien élevée, parce que. riposta tranquillement Zélie.

–On le voit bien. Dis-moi, qu’est-ce que tu as à faire cette après-midi?

–Dieu merci! répondit-elle gaiement, on ne chôme pas de besogne, et c’est tant mieux, parce que.

–Il faut que tu nous trouves une petite demi-heure.

–On la trouvera, parce que…

–Avant quatre heures.,

–C’est entendu.

–Tu prendras ta brouette, et tu iras au Lion d’Or chercher la malle de monsieur.

–Ça ne demande pas une demi-heure,» répondit Zélie, non sans une petite pointe d’orgueil.

XXI

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j’ai en souvent occasion depuis de remarquer qu’elle était très fière de sa force et de son activité.

«Je crois bien, reprit-elle après avoir’ réfléchi quelques secondes, la main gauche sous son tablier, la main droite sur le bouton de la porte, oui, c’est cela! je crois bien que je vais aller tout de suite au Lion d’Or; autrement je ne sais pas comment je pourrais arranger tout ce que j’ai à faire aujourd’hui.

–Du tout, répliqua l’oncle Vincent. Il faut d’abord que ce jeune homme aille régler ses comptes; sans cela, le Lion d’Or ne voudrait pas lâcher la malle. Je le connais, le Lion d’Or.

–Ce jeune homme viendra avec moi.

–Du tout! Est-ce que tu crois qu’il serait flatté de courir les rues avec un vieux dragon habillé en femme et trimbalant une brouette?»

Par politesse, j’aurais peut-être dû protester, mais je n’en eus pas le courage. J’ai la faiblesse de craindre le ridicule, et je frissonnai d’horreur à l’idée de parcourir les rues d’Orgeval, en compagnie «d’un vieux dragon habillé en femme et trimbalant une brouette.» Quel début!

Zélie se mit à rire de tout son cœur, et convint qu’en effet ce serait drôle.

«Arrange tes affaires de façon à partir dans une petite heure. Il faut laisser aux gens le temps de faire leurs affaires sans se presser.

–C’est bon, dit-elle tranquillement; il faudra bien que tout cela s’arrange, parce que.»

Et elle disparut.

«Je crains d’être indiscret, dis-je à M. Vincent, et je ne voudrais pas troubler l’ordre de la maison. Je puis très bien faire apporter ma malle par le garçon d’écurie du Lion d’Or.

–Du tout! me répondit-il péremptoirement. Je le connais, leur garçon d’écurie: c’est un mauvais drôle et un ivrogne. Il vous demandera dix sous, et quand il sera arrivé ici, il fera une scène pour en avoir quinze. Ce serait de l’argent mal placé, car il s’en irait le boire au cabaret, avant seulement de rentrer au Lion d’Or. Vous donnerez cinq sous à Zélie, qui sera bien contente, et qui mettra ces cinq sous-là à la caisse d’épargne. Vous, vous y gagnerez au moins cinq sous; cinq sous, c’est la rente de cinq francs.»

XXII

Table des matières

Selon la prédiction de l’oncle Vincent, le Lion d’Or, représenté par la dame imposante, empocha, sans me remercier, l’argent que je ne lui devais pas.

Le garçon d’écurie me demanda, en donnant un coup de pied dédaigneux à ma malle, où il faudrait porter «ça». Quand je lui eus dit de ne pas s’inquiéter de «ça», que quelqu’un viendrait la prendre, il mit ses deux mains au fond des poches de son pantalon et me tourna brusquement le dos en sifflant.

C’est avecun véritable sentiment de délivrance que je franchis le seuil du Lion d’Or.

Comme je n’avais rien à faire dans ma chambre tant que Zélie n’y aurait pas monté ma malle, je pensai que je ferais bien d’aller me présenter à M. le sous-directeur; on m’avait dit que je le trouverais à son cabinet dans l’après-midi.

Ce n’était pas du tout l’homme intraitable que je m’étais figuré. J’avoue cependant que, tout d’abord, son accueil, quoique très poli, me glaça le sang dans les veines.

Il me fit asseoir juste en face de la fenêtre, de sorte que la lumière me tombait en plein sur la figure. Il commença par m’examiner, sans rien dire, à travers son lorgnon; ensuite il me fit beaucoup de questions; à mesure que je lui répondais, les coins de sa bouche se relevaient, il prenait un air plus aimable et moins officiel. Il finit même par sourire, oui, M. le sous-directeur daigna sourire d’un air approbateur quand je lui dis que je logeais dans la maison des demoiselles Rocher.

«Vous aviez peut-être une lettre de recommandation pour ces dames?

–Non, monsieur le sous-directeur; c’est tout à fait par hasard que je me suis présenté chez elles.

–Et qu’est-ce qui vous a décidé à prendre la chambre?»

J’hésitai à répondre, craignant de donner à mon supérieur une fâcheuse opinion de mon caractère en lui avouant que je m’étais décidé par de pures raisons de sentiment. Il faut dire aussi que mon supérieur avait l’air très peu sentimental.

Mon embarras parut l’amuser un instant; il eut cependant la charité de m’aider à en sortir.

«Est-ce le prix qui vous a tenté? me demanda-t-il en penchant la tète du côté gauche, comme pour mieux entendre ma réponse.

–Non, monsieur le sous-directeur, j’avais vu des ogements à meilleur marché.

–Est-ce le logement lui-même?

–Le logement est joli, mais j’en avais vu de plus jolis, et même.

–Et même?

–Et même de plus commodes.

–Alors?

–Je ne sais comment vous expliquer cela, monsieur le sous-directeur.

–Vraiment?»

Et il pencha en souriant la tête du côté droit, les yeux toujours fixés sur ma figure.

XXIII

Table des matières

Je baissai la tête et je regardai le fond de mon chapeau. Toutà coup je pris, comme on dit, mon courage à deux mains, et je lui dis, toutefois sans oser lever les yeux:

Je suis timide, emprunté. En arrivant à Orgeval, je me suis senti aussi tristé et aussi abandonné que… qu’un petit enfant. Les gens quim’ont montré leurs logements avaient l’air si indifférents, si froids, si peu disposés à voir en moi autre chose qu’un locataire, que j’ai été touché et reconnaissant de l’accueil des demoiselles Rocher.

–Les demoiselles Rocher ne sont-elles pas un peu...?

–Oui, monsieur le sous-directeur, à première vue elles sont un peu… comme vous dites. J’ai eu envie de rire en les voyant dans leur comptoir. Dès les premières questions qu’elles m’ont adressées, je n’ai plus eu envie de rire, au contraire. Voilà ce qui m’a décidé.

–Et elles, reprit-il en rapprochant son fauteuil de son bureau, comme pour m’observer de plus près, savez-vous ce qui les a décidées à vous accepter?»

En attendant ma réponse, il se frappait le bout des ongles de la main gauche avec le plat d’un couteau à papier en ivoire qu’il tenait de la main droite.

«Je crois, lui répondis-je d’une voix mal assurée, qu’elles ont eu pitié de moi en me voyant si jeune pour mon âge, si timide et si inexpérimenté,

–Ce sont des femmes de cœur, dit M. le sous-directeur en jetant brusquement son couteau à pa pier sur les papiers qui couvraient son bureau. Cependant soyez persuadé qu’elles ne se seraient pas décidées à vous prendre, si…»

J’eus l’impolitesse de l’interrompre pour lui dire en manière d’explication: «C’est leur oncle, M. Vincent, qui a parlé en ma faveur.

–Et pourquoi M. Vincent leur a-t-il parlé en votre faveur?

–Toujours par pitié, monsieur le sous-directeur.

XXIV

Table des matières

–Votre explication ne me satisfait pas complètement, reprit M. le sous-directeur avec un sourire bienveillant. Ces dames n’auraient pas consulté leur oncle, et leur oncle ne vous aurait pas patronné auprès d’elles, si votre figure n’avait pas plaidé pour vous.»

Je le regardai d’un air surpris, croyant qu’il plaisantait. «Une physionomie honnête, franche et oyale, reprit-il sérieusement, est le meilleur de tous es passe-ports auprès des honnêtes gens. Je connais des hommes de votre âge qui sont déjà vieux et corlompus; pour quiconque a des yeux pour voir, leur physionomie le dit en toutes lettres. Ou je me trompe fort, ou vous êtes un bon garçon; tâchez de demeurer toujours ce que vous semblez être aujourd’hui.

C’est pour vous un véritable bonheur et un honneur aussi d’avoir été accepté par M. Vincent et par les demoiselles Rocher, qui ont la réputation d’être très difficiles dans leurs choix. Ce sera une sauvegarde pour votre jeunesse d’habiter leur maison, et aussi une recommandation pour votre caractère aux yeux de tous les honnêtes gens d’Orgeval. Vous voilà tenu d’honneur de vous en rendre digne. Ma situation m’interdit de vous nommer aucun des jeunes gens que vous allez fréquenter, puisque plusieurs d’entre eux font partie de notre administration. Je ne puis donc vous parler qu’en termes très généraux. Avant de vous lier particulièrement avec personne, examinez soigneusement tout le monde. Vous êtes jeune, votre physionomie me dit que vous devez être confiant et généreux, par conséquent facile à tromper. Il vous faut donc, en attendant que l’expérience vous vienne, une règle de conduite claire, simple et pratique. Quand vous vous sentirez disposé à aimer quelqu’un de vos nouveaux camarades, demandez-vous aussitôt si vous introduiriez sans hésiter votre nouvel ami dans la maison des demoiselles Rocher. Je ne suis pas juge de la conduite privée des employés qui sont sous ma direction. Je ne puis pas cependant m’empêcher de me former une opinion personnelle sur leur compte, d’après ce que je vois, et d’après ce que j’entends dire autour de moi, et d’après l’opinion publique. Je ne vous connaissais pas il y a cinq minutes; vous n’avez pas d’antécédents administratifs, puisque vous faites vos débuts avec nous. Eh bien! j’ai déjà conçu de vous une opinion favorable, par ce seul fait que vous êtes le locataire des demoiselles Rocher; tant que vous serez chez elles, mon opinion ne variera pas.

–C’est à peu près ce que me disait M. Vincent.

–Et il avait le droit de le dire. Quant à vos mérites comme employé, nous vous verrons à l’œuvre. Je vous recommanderai tout particulièrement d’être exact et laborieux. Au revoir!»

Je suis sûr, absolument sûr que M. le sous-directeur fit le geste de me tendre la main; mais il se ravisa aussitôt et se contenta de m’adresser un petit signe de tête et un sourire, lorsque je me retournai pour le saluer, après avoir ouvert la porte.

XXV

Table des matières

Comme il m’avait recommandé d’être exact et laborieux, je me dis que je ferais bien de me mettre tout de suite au courant de ma besogne, afin de ne pas perdre une minute le lendemain matin.

Tous les employés étaient à leur poste. S’ils causaient entre eux, c’était seulement à voix basse; on voyait que M. le sous-directeur était à portée de les entendre.

Au moment où je pénétrais dans le bureau par la porte du couloir, il y entrait de son côté parla porte de communication. Il parut surpris de me rencontrer là; alors je lui expliquai ce que j’y étais venu faire. Il sortit en adressant un salut de la tête aux employés en général, et à moi en particulier un sourire approbateur; il était sans doute satisfait de mon zèle.

Nous le vîmes bientôt passer rapidement devant les deux fenêtres du bureau.

«Il va à la recette particulière, dit le gros joufflu en regardant l’heure à sa montre.

–Quand le chat est absent, les souris dansent sur la table! s’écria un employé qui devait être tout jeune encore, mais qui avait une figure flétrie et fatiguée, toute semée de taches de rousseur, des cheveux rouges coupés prétentieusement, une végétation rougeâtre sous le menton et des yeux clignotants bordés de rouge.

Il mit littéralement en action le proverbe qu’il venait de citer. Se plaçant derrière le dossier de sa chaise sur lequel il posa les deux mains, il s’élança comme s’il jouait à saute-mouton, et retomba les deux pieds sur le siège; de là il bondit à pieds joints jusque sur la table, où il exécuta, au milieu des critoires, des plumes, des paperasses, des crayons et des pelotes de ficelle, une danse de caractère qu’il lui plut d’appeler la danse des œufs.

Cet exploit acrobatique révéla à tous les regards deux jambes grêles engainées dans un pantalon à grands carreaux, des guêtres à carreaux et des souliers qui avaient connu des jours plus prospères. Toute la toilette de ce personnage me parut à la fois négligée et prétentieuse.

Le garçon de bureau, qui venait d’entrer avec des dossiers sous le bras, s’arrêta à côté de moi, muet td’admiration, et me dit à l’oreille que «ce diable de M. Marvéjols n’avait pas son pareil».

Quand M. Marvéjols eut terminé la danse des œufs, il s’assit tout essoufflé et me défia d’en faire autant. Je déclinai poliment son invitation, avec l’approbation silencieuse de l’employé sec et triste qu répondait au nom de Godard et qui, tout le temps de la danse, n’avait cessé de maugréer et de lever les épaules.

XXVI

Table des matières

Pendant le solo chorégraphique de M. Marvéjols, mon interlocuteur du matin, le gros joufflu frisé, avait contemplé ce merveilleux spectacle, assis sur le dos, les jambes étirées par-dessous la table dans toute leur longueur, et en faisant craquer tour à tour les articulations de tous ses doigts.

«C’est égal, me dit-il d’un air approbateur, vous avez un fier toupet, vous, avec votre air innocent!»

Je le regardai d’un air si ahuri qu’il partit d’un éclat de rire et m’administra dans le dos une grande lape d’amitié.

«Farceur, dit-il, triple farceur! vous venez ici pour faire la causette avec les petits camarades; crac! la porte s’ouvre, le patron apparaît, comme l’ombre de je ne sais plus qui dans je ne sais plus quel drame. Au lieu de vous déconcerter, de rougir, de balbutier, vous lui dites d’une petite voix flûtée et tranquille: «Je venais prier ces messieurs de me mettre au courant.» Marvéjols, c’est plus fort que la danse.des œufs, surtout quand on songe que c’est un début.

–Je ne dis pas non! répondit Marvéjols en clignant l’œil gauche à mon intention. Le nouveau commence bien, et s’il continue, on n’engendrera pas la mélancolie.

–Mais, répondis-je avec animation, je venais réellement pour…

–Comment! ce n’était pas une craque? me demanda le joufflu frisé d’un air soupçonneux.

–C’était la pure vérité!»

Il laissa tomber ses deux bras comme un homme profondément stupéfait, et Marvéjols fit semblant de s’évanouir…

«Tous les goûts sont dans la nature, reprit le gros joufflu en se levant de sa chaise et en faisant le tour de ma personne, comme s’il contemplait pour la première fois un animal étrange récemment importé. Jeune phénomène, poursuivit-il, puisque vous veniez sérieusement pour ce que vous dites, puisque votre impatience, disons le mot, votre zèle sauvage, ne vous permet pas d’attendre jusqu’à demain matin, qu’il soit fait selon votre désir. Ouvrez les yeux et les oreilles, je vais vous initier à vos nouveaux devoirs. D’abord, vous vous asseyez ici (il s’assied devant le bureau vacant); ensuite, vous mettez devant vous les paperasses que vous êtes requis de copier. Vous trempez votre plume dans l’encre, comme ceci, et vous copiez sans vous presser. Nota bene: il n’est pas absolument nécessaire que votre écriture soit lisible, les paperasses que vous grossoyez étant destinées à disparaître pour toujours dans les flancs caverneux d’un carton vert, où personne ne s’avisera jamais de les aller chercher. S’il vous arrive de faire un pâté ou deux par mégarde, ne vous troublez pas pour si peu. Vous grattez tranquillement les pâtés avec le grattoir que voici,– et vous poncez le papier avec la sandaraque que voici dans cette petite fiole. Le grattage et le ponçage sont deux sources inépuisables d’innocentes jouissances pour les employés méditatifs qui aiment à avoir les doigts occupés tout en. pensant à autre chose. Maintenant, un conseil de prudence: vous vous abstenez soigneusement d’avaler les épingles qui sont dans cette sébile, et les pains à cacheter qui sont dans cette boîte; l’administration les destine à d’autres usages que le temps seul peut vous révéler; et puis. c’est tout, et vous en savez aussi long que nous tous ici présents!»

XXVII

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«Non, ce n’est pas tout! s’écria M. Marvéjols en bondissant de sa chaise.» Il tenait d’une main une feuille de papier blanc et de l’autre une feuille de papier couverte de chiffres.

Il posa solennellement, les deux feuilles de papier côte à côte sur mon bureau, prit ma plume et me la tendit après l’avoir trempée dans mon écritoire; ensuite il me poussa tout doucement du côté de ma chaise et me fit asseoir.

«Jeune homme plein d’ardeur, me dit-il, toujours avec la même solennité, en vertu de l’article217, paragraphe3, des règlements administratifs, copiez-moi ce document, dont la vue seule me donne la migraine. Pendant ce temps-là, je me livrerai aux douceurs du repos et au charme de la méditation. Aussi bien, j’ai une visite à faire au sortir du bureau, et il convient que je répare à loisir le désordre de ma toilette.

–Monsieur Marvéjols, lui répondis-je, moitié en riant, moitié sérieusement, j’espère que vous trouverez toujours en moi un bon camarade, aussi serviable et aussi complaisant qu’un autre. S’il s’agissait de vous rendre un service réel, je me conformerais avec plaisir aux prescriptions de l’article217, paragraphe3, et je copierais pour vous ce document, accompagné de plusieurs autres. Mais, comme dit l’article121, paragraphe7, je vous rendrais un mauvais service en vous poussant à la paresse et à l’oisiveté; l’oisiveté est la mère de tous les vices. De plus, je ferais un métier de dupe, ce qui est formellement interdit par l’article222, paragraphe5, note a; et vous seriez le premier à vous moquer de ma sottise, car vous me paraissez avoir autant de bon sens que d’esprit. Je ferai ma petite besogne de mon mieux, mais je ne me chargerai de celle des autres qu’à bon escient. Voir le paragraphe6de l’article222déjà cité.

–Bravo! dit le gros joufflu, voilà qui est bien rentré de pique. Attrape, Marvejols!»

Les autres employés applaudirent en riant, et Godard grommela:

«C’est bien fait; voilà ce que c’est que de vouloir brimer les nouveaux!

–Sans rancune,» dis-je à M. Marvéjols. en lui tendant la main.

Malgré l’approbation du bureau tout entier, j’étais presque fâché de ce que je venais de lui dire, craignant d’avoir été trop loin; et cependant, tout au fond de mon âme, j’étais content d’avoir eu le courage de le dire et je m’applaudissais de ma propre hardiesse.

«Comment donc! me dit-il en me tendant avec nonchalance le bout de ses doigts; à propos de quoi de la rancune? La riposte n’est pas mauvaise, et la petite leçon de morale est probablement méritée.

–Trop méritée, grommela Godard.

–Mettons qu’elle est trop méritée, reprit M. Marvéjols, sans témoigner du reste la moindre contrition.

–L’oisiveté est la mère de tous les vices, reprit Godard, ça ne pouvait pas mieux tomber.

–Vous croyez? demanda M. Marvéjols en le regardant de côté.

–Je ne le crois pas, j’en suis sûr.

–Vous avez peut-être raison, riposta M. Marvéjols avec une cynique indifférence. Mais du diable si je m’attendais à cela, en voyant cette face de Janot et ce profil de mouton!

–A l’amende! crièrent tous les employés, les personnalités sont formellement interdites!»

XXVIII

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On n’est jamais flatté de s’entendre dire que l’on a une face de Janot et un profil de mouton; je suppose donc que je dus faire la grimace.

«Monsieur Duclerc, me dit obligeamment le gros joufflu, au fond, c’est le meilleur garçon que la terre ait jamais porté, seulement… Mais je ne veux pas et je ne dois pas faire de personnalités; cependan je puis bien dire sans encourir l’amende que s’il fait du mal, c’est surtout à lui-même. A propos, avez-vous enfin trouvé à vous loger?»

Il me demandait cela pour changer la conversation; je lui en sus gré et je lui répondis avec empressement que j’avais arrêté le logement des demoiselles Rocher.

Il fit un geste de surprise. M. Marvéjols fit entendre un sifflement prolongé, les autres commis s’en tre-regardèrent; seul Godard approuva de la tête.

«Vous ne pouviez pas mieux tomber, me dit-il au milieu d’un silence de mort.

–Naturellement, dit le bienveillant joufflu, à peine revenu de sa surprise. Seulement…

–Seulement quoi? lui demandai-je non sans inquiétude.

–Seulement, reprit-il avec une certaine hésitation, cela dépend des goûts; pour moi, par exemple, ce serait un peu monastique.

–Comment l’entendez-vous?

–Je ne suis pas ennemi d’une douce gaieté, j’aime à rire et même à chanter avec des amis; et quand j’ai un petit moment à moi, je joue le Carnaval de Venise sur le cornet à pistons. On ne voudrait pas entendre parler de cela dans la maison Rocher, oh non!

–Et puis, reprit un commis entre deux âges qui avait le crâne un peu déplumé, essayez voir d’installer un tour chez les demoiselles Rocher, on ne sera pas long à vous dire que les ronflements du tour troublent le silence de la maison et que les copeaux salissent l’appartement et l’escalier.»

Le commis entre deux âges s’appelait M. Adam, et employait ses loisirs à tourner des ronds de serviette et des vases de toutes dimensions pour ses amis et connaissances.

Un grand gaillard, qui avait d’énormes moustaches, d’épais favoris en broussailles et toute l’encolure d’un garde-chasse habillé en bourgeois, me défia d’un air narquois d’introduire un chien dans la maison, ou de rentrer de la chasse en houseaux crottés, rien que pour voir quelle mine on me ferait; ou bien, ajouta-t-il, faites venir des bocks de la brasserie, ou bien fumez votre pipe à la fenêtre, on aura bientôt fait de vous montrer la porte.»

Le garde-chasse endimanché, qui s’appelait Poulet, était un grand chasseur devant l’Éternel et un grand amateur de bière mousseuse et de tabac caporal.

«Et puis, il faudra marcher droit, mon bonhomme,» ajouta en ricanant M. Marvéjols.

Et il m’adressa un clignement d’yeux plein de mystère.

Il paraît qu’il n’avait pas, lui, l’habitude de «marcher droit». Je le devinais à sa mine, et j’eus bien vite occasion de m’en apercevoir.

XXIX

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Comme je n’avais l’intention ni de sonner de la trompe, ni de recevoir une société de tapageurs, ni de tourner des ronds de serviette, ni d’introduire dans la maison un chien de chasse et des houseaux crottés, ni de faire venir des bocks de la brasserie, ni de fumer à ma fenêtre, ni de ne pas «marcher droit», je ne fus nullement effrayé des sinistres prédictions de ces messieurs

«Parions, me dit Marvéjols en me toisant de la tête aux pieds et des pieds à la tête, parions qu’avant un mois ou vous partirez de vous-même, ou l’on vous forcera à déguerpir.

–Je ne veux pas parier, lui dis-je; mais je suis sûr que je ne partirai pas de moi-même, et je ferai tout ce que je pourrai pour n’être pas forcé de déguerpir.»

Il se piqua au jeu et me dit:

«Tenez, monsieur Duclerc, je vois alors ce que c’est: soyez franc, vos parents redoutent pour vous les dangers d’une capitale comme Orgeval; ce sont eux qui vous ont fourré dans le pensionnat Rocher de peur de malencontre.»

Le rouge me monta au visage, et je sentis que je perdais un peu patience.

«Je n’ai plus mes parents, lui dis-je d’un ton sec, et je suis absolument libre de mes actions.»

Il leva les bras au ciel et s’écria d’un air tragique:

«Il a vingt ans, il est libre comme l’air, et il se calfeutre dans un cloître! J’espère, du moins, qu’il n’a pas prononcé de vœux et qu’il demeure libre de rompre ce pacte abominable, quand il aura reconnu son erreur. Jeune homme étonnant, je vous ajourne à un mois d’ici; quand vous en aurez assez de l’austérité du cloître, de la vue des deux vieilles chouettes habillées en femmes, et de la vieille souris grise qu’elles affectent d’appeler leur oncle, vous briserez vos chaînes. Vous viendrez alors me demander les conseils de ma vieille expérience, et la bande joyeuse comptera un bon luron de plus!»

J’avais fermement résolu de ne rien lui répondre, mais je fus si indigné de son manque de respect pour les demoiselles Rocher et pour M. Vincent, que je me laissai emporter plus loin que je n’aurais dû et que je n’aurais voulu.

«Monsieur Marvéjols, lui répondis-je d’une voix tremblante de colère, je suis surpris que votre vieille expérience ne vous ait pas appris à ne point juger les gens sur leur mine. Je suppose que vous n’avez jamais adressé la parole à Mesdemoiselles Rocher ni à M. Vincent: c’est votre seule excuse pour avoir parlé avec autant de légèreté et d’irrévérence de trois personnes qui ont fait plus de bien dans leur vie que vous ne ferez de mal dans la vôtre…

–A l’amende! dit-il froidement en me coupant la parole. Ceci, o je m’abuse fort, est une personnalité.

–Je consens de bon cœur, lui dis-je, un peu honteux de ma violence, non seulement à payer l’amende, mais encore à vous faire des excuses, si mes paroles vous ont blessé. J’ai parlé trop vite. Voici simplement ce que j’aurais dû dire: «J’ai des raisons particulières d’estimer et de respecter les personnes en question… »

–Expliquez vos raisons, me dit-il d’un ton sec, afin qu’on sache à quoi s’en tenir. Si elles sont bonnes, on les acceptera. Je ne puis pas mieux dire.

–Je doute, lui répondis-je après un instant d’hésitation, que mes raisons soient de nature à vous convaincre; par conséquent, je vous demande la permission de ne pas vous les faire connaître. Mais pour moi elles sont très fortes et très décisives. Comme je vous tiens pour un homme bien élevé, je suis sûr que vous n’insisterez pas sur ce point et que vous éviterez de blesser mes sentiments, maintenant que vous les connaissez.

–Comme vous voudrez,» me dit ce singulier garçon avec une nonchalante bonhomie.

Je quittai le bureau pour aller procéder à ma pettite installation avant l’heure du dîner.

XXX

Table des matières

Tout en marchant le long des maisons du Quartier-Neuf, je réfléchissais à ce qui venait de se passer. Je m’approuvai sans réserve d’avoir osé prendre la défense de mes nouveaux amis; mais je m’avouai franchement à moi-même que j’aurais pu les défendre avec moins d’aigreur et éviter de blesser M. Marvéjols. En m’appesantissant sur cette idée, je finis par découvrir une vérité qui n’était point à ma louange. Ma vivacité et mon emportement venaient de ce que les plaisanteries de M. Marvéjols avaient éveillé en moi –un souvenir déplaisant et comme un remords. La faute qu’il commettait en jugeant l’oncle et les deux sœurs sur l’apparence, je l’avais commise moi-même à première vue. Oui, j’avais trouvé, moi aussi, que les deux sœurs ressemblaient à deux vieilles chouettes. Il est vrai que j’avais réagi contre ce premier jugement et que je me l’étais reproché presque aussitôt après l’avoir porté. Mais les reproches que nous nous faisons nous-mêmes ne nous blessent pas à beaucoup près autant que les allusions volontaires ou involontaires du prochain aux fautes que nous avons commises. En somme, je venais d’expier mes fautes aux dépens de M. Marvéjols, et je m’étais donné la discipline sur ses épaules. Si encore il avait montré moins de bonhomie à la fin de la discussion, je me serais peut-être senti moins coupable à son égard. Évidemment les excuses que je lui avais offertes n’étaient pas une expiation suffisante. Je restais son débiteur. Aussi je pris la ferme résolution d’être avec lui aussi serviable et aussi complaisant que possible.

«Est-ce que vous allez par là-bas?»

Ces paroles prononcées presque à mon oreille me firent tressaillir, et cependant la voix qui les prononçait n’était ni rude ni menaçante.

Je levai vivement les yeux et je reconnus M. Vincent. Il avait encore la main gauche sur le bouton d’une porte qu’il venait de refermer derrière lui, et du bout de sa canne il désignait la partie de la ville où se trouve la rue du Froidmantel.

«Oui, monsieur Vincent, lui dis-je avec respect. Je viens de faire ma visite à M. le sous-directeur, et je retourne là-bas pour ranger mes petites affaires.

–Je vais du même côté que vous, reprit-il en souriant, et j’ai quelque chose à vous faire voir.»

Tout en soutenant la conversation de mon mieux, je me demandais tout le temps ce qu’il avait à me faire voir; mais je me gardai bien de le questionner.

«Obliquez à gauche,» me dit-il au bout d’une centaine de pas.

Nous traversâmes la rue, et nous prîmes une petite ruelle tortueuse. Après deux ou trois coudes assez brusques, la ruelle débouchait sur une petite place irrégulière, plantée de marronniers. De l’autre côté de la place s’élevait, de biais, la façade d’une église.

«C’est Saint-Patrice,» me dit M. Vincent.

Saint-Patrice était une vieille bâtisse en briques sans aucun style et sans aucun caractère. Néanmoins, je me mis à en contempler la façade avec une grande attention, pour payer M. Vincent de la peine qu’il avait prise de m’amener jusque-là.

«Oh! me dit-il gaiement, vous pourriez regarder longtemps sans rien voir de joli. Saint-Patrice est très laid, tous les étrangers le disent, et nous autres, gens du pays, nous ne faisons pas semblant de le trouver beau. Mais, voyez-vous, cette bâtisse, après tout, est une église, au même titre que les plus belles cathédrales: on y prie le bon Dieu tout aussi bien que dans une église de marbre. La rue du Froidmantel est sur la paroisse Saint-Patrice, et comme le chemin n’est pas facile à trouver, j’ai cru que je ferais bien de vous le montrer. Voilà tout, nous pouvons nous en aller!»

XXXI

Table des matières

Nous descendîmes jusqu’à la rivière, toujours causant, sans qu’il ajoutât un seul mot au sujet de Saint-Patrice. Comme nous arrivions devant le pont de pierre, je continuai de marcher, avec l’intention de le traverser.

Cette fois, M. Vincent me fit obliquer à droite.

«Ce serait bien le chemin, me dit-il, si nous étions très pressés; mais comme nous ne sommes pas pressés, il vaut mieux éviter une dépense inutile. Le passage du pont coûte un sou, et un sou, c’est la rente d’un franc.»

Comme je l’avais déjà traversé deux fois dans la journée, il en résulte que j’avais dépensé la rente de deux francs. Je multipliai mentalement par trois cent soixante-cinq. En présence du produit de cette multiplication mentale, je pris la résolution de supprimer désormais cette dépense inutile, et de faire le tour par le pont de bois pour aller au bureau et pour en revenir, au risque de me perdre dans l’estime de la Jambe de Bois.

Après avoir obliqué à droite, nous suivîmes une sorte de quai sans parapet et sans garde-fou, l’espace d’une cinquantaine de pas. Au bout de cinquante pas le quai était brusquement envahi par une rangée de vieilles maisons en bois. Ces maisons, toutes déjetées et toutes décrépites, donnaient directement sur la Mérelle, avec l’intention évidente de s’y laisser choir au premier jour.

Il nous fallut donc quitter le quai et prendre une ruelle misérable, où il me sembla que tous les chiffonniers de la création s’étaient donné rendez-vous, tant il y avait de guenilles et de ferrailles rouillées devant les portes.. Un grand squelette de tannerie, qui se dressait vers la moitié de la ruelle l’emplissait tout entière de ses exhalaisons nauséabondes.

«C’est la rue du Reître, me dit M. Vincent, c’est la honte d’Orgeval; le conseil municipal a depuis longtemps l’intention, pour dégager le quai, de jeter bas toutes ces vieilles baraques, qui sont des nids de mauvaises fièvres; mais l’argent manque toujours.»

Au sortir de la rue du Reître, nous retrouvâmes le quai, et j’aperçus le pont de bois à quelque distance.

Au pont de bois, M. Vincent fit halte, et je l’imitai; il tourna le dos à la Mérelle et eut la complaisance de m’indiquerune rue plus décente que la rue du Reître, par où je pourrais gagner le Quartier-Neuf. Ainsi il regardait comme une chose toute naturelle et tacitement convenue entre nous, que je prendrais le pont de bois et non pas le pont de pierre, toutes les fois que j’aurais affaire sur la rive droite de la Mérelle.

«Vous avez bien compris mes explications? me demanda-t-il, les deux mains appuyées sur la pomme de sa canne, les regards fixés sur ma figure.

–Très bien, et je vous remercie de votre complaisance.

–Bon! Maintenant, traversons le pont, et obliquons à gauche.»

Au moment même où je me demandais si M. Vincent m’avait montré tout ce qu’il avait à me montrer, il s’arrêta court et me dit:

«Regardez devant vous.»

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