Kitabı oxu: «Quand j'étais petit garçon»
Jules Girardin
Quand j'étais petit garçon

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066317775
Table des matières
PRÉFACE
AUX PETITS GARÇONS D’AUJOURD’HUI
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
PRÉFACE
Table des matières
AUX PETITS GARÇONS D’AUJOURD’HUI
Table des matières
QUAND J’ÉTAIS PETIT GARÇON, je faisais pas mal de sottises: ce qui ne m’empêchait pas d’être très content de moi.
Aujourd’hui que je suis grand, j’appelle mes sottises des sottises et je comprends à peine comment j’ai pu les commettre.
Si j’entreprends de les raconter, ce n’est pas la vanité qui me pousse; on peut m’en croire sur parole. Ce qui me pousse, c’est un désir très charitable.
Peut-être y a-t-il encore de nos jours quelques petits garçons qui font des sottises; du moins, on me l’a dit.
A l’époque où je faisais les miennes, il me semble que, si j’avais eu entre les mains un livre comme celui que je vous destine, c’est-à-dire la confession sincère d’un petit garçon, cela m’eût donné à réfléchir et m’eût arrêté plus d’une fois au moment où j’allais succomber à la tentation.
UN EX-PETIT GARÇON.

QUAND J’ÉTAIS PETIT GARÇON
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
LE PAUVRE CHEVAL ET LE MÉCHANT SOLDAT
QUAND J’ÉTAIS PETIT GARÇON, je parlais souvent de choses que je ne savais pas, et alors je disais de grosses sottises.
Un jour que je m’en allais à l’école, je vis un soldat qui conduisait un cheval par la bride. J’aime les soldats et j’aime les chevaux. Alors, comme j’avais du temps devant moi, je m’arrêtai pour voir où le soldat conduisait le cheval.
Le soldat conduisit le cheval à l’abreuvoir. Toujours en le tenant par la bride, il le fit entrer dans la rivière. Le cheval mit sa bouche dans l’eau et but un bon coup. Quand le cheval eut fini de boire, il releva la tête, et je crus que le soldat allait l’emmener à l’écurie.
Point du tout, le soldat remonta la pente de l’abreuvoir, mais il ne permit pas au pauvre cheval de la remonter avec lui. Le soldat remontait donc la pente, et le pauvre cheval suivait le pied du mur, les jambes dans l’eau. Cela ne lui plaisait pas de suivre le pied du mur, car plusieurs fois, il tira sur la bride pour retourner en arrière.
Mais le méchant soldat tirait de son côté ; et le pauvre cheval était bien forcé d’aller en avant. Quand le soldat fut sur le quai, il regarda autour de lui comme s’il cherchait quelque chose. Moi, je ne pouvais pas deviner ce qu’il cherchait.
Le soldat conduisit le cheval à l’abreuvoir.

Arrivé au premier tilleul de la rangée qui commence le Mail, le méchant soldat attacha le bout de la bride au tronc de l’arbre, et s’en alla tranquillement, comme s’il venait de faire un beau coup. Or figurez-vous que la bride n’était pas très longue et que le mur du quai était assez haut.
Aussi le pauvre cheval était bien gêné. Il ne pouvait bouger. C’est comme si le soldat l’avait mis en pénitence. Il ne pouvait pas seulement baisser la tête jusqu’à l’eau pour boire encore un bon coup, s’il en avait eu envie. Comme les chevaux ne parlent pas, celui-là ne pouvait pas dire que tout cela l’ennuyait. Mais je voyais bien tout de même qu’il n’était pas content. Avec ses pieds de devant il raclait le fond de l’eau. C’est comme s’il avait dit: «Je voudrais bien m’en aller.»
Malheureusement c’était l’heure d’entrer en classe, sans cela je crois bien que j’aurais couru jusqu’au tilleul, j’aurais détaché la bride, le cheval se serait promené en ville et le soldat aurait été puni. Convenez avec moi qu’il avait bien mérité de l’être.
Après cela, pour être franc, je dois dire que, si j’avais eu du temps devant moi, je n’aurais peut-être pas détaché le cheval tout de même, parce que le soldat aurait pu arriver juste au moment. Il m’aurait pour sûr tiré les oreilles; car un homme qui est méchant avec les bêtes doit être méchant avec les petits garçons; cela c’est sûr.
Quand j’arrivai à l’école, il n’était que temps, on commençait à réciter les leçons. Notre maître, M. Trinquesse, me regarda de côté d’un air mécontent. D’habitude, après avoir appris mes leçons à la maison, je les repassais encore une fois avant d’entrer en classe. Cette fois le cheval et le soldat m’avaient fait oublier de les repasser.
«Giraud, récite-moi la leçon d’histoire de France,» me dit M. Trinquesse.
Je me levai et je devins tout rouge. Je ne me rappelais plus les premiers mots de la leçon. M. Trinquesse me les dit; mais je ne pus pas continuer. Mon voisin voulut venir à mon secours, et il me souffla les mots suivants.
Je ne compris pas ce qu’il disait, mais M. Trinquesse entendit un chuchotement, et il comprit tout de suite que quelqu’un avait soufflé. Il s’en prit à moi et me dit: «Tu ne sais pas ta leçon; la preuve, c’est que tes voisins te la soufflent. Je te marque une mauvaise note. Je t’en ai déjà marqué une ce matin. Une ce matin et une ce soir, cela fait deux. Prends garde à la troisième.»
Je me laissai tomber sur le banc, et je me cachai la figure dans mes deux mains. J’avais honte et j’étais en colère. J’avais honte d’avoir été grondé devant les autres. J’étais en colère contre le soldat et contre le cheval, qui m’avaient fait oublier de repasser ma leçon; j’étais en colère contre M. Trinquesse, qui m’avait grondé, et contre le camarade qui m’avait soufflé ma leçon. En un mot, j’étais en colère contre tout le monde.
Et cependant c’était par charité que mon voisin m’avait soufflé ma leçon; M. Trinquesse avait eu raison de me gronder. Si j’avais perdu mon temps à regarder le soldat et le cheval, ce n’était pas leur faute, car ils ne m’avaient pas demandé de les regarder. Mais voilà ! quand j’étais petit garçon, il m’arrivait quelquefois d’en vouloir à tout le monde lorsque j’aurais dû ne m’en prendre qu’à moi-même. On me dit que cela arrive quelquefois aux petits garçons d’aujourd’hui. Est-ce vrai?
Quand je sortis de classe et que j’arrivai sur le quai, savez-vous ce que je vis? Je vis le même cheval, attaché au même tilleul. Je pensai en moi-même que le soldat avait dû passer tout le temps au cabaret, qu’il avait bu beaucoup de vin, peut-être de l’eau-de-vie, et qu’il avait oublié le cheval. Quelle négligence et quelle cruauté, n’est-ce pas?
Cette fois j’avais devant moi tout le temps possible pour aller détacher la pauvre bête. Mais je pensai que le soldat pourrait me surprendre. Maintenant qu’il était ivre, il aurait été capable de m’arracher les oreilles, au lieu de les tirer. Car vous savez comme moi qu’un homme ivre ne sait plus ce qu’il fait, c’est comme une bête féroce.
Je rentrai donc à la maison, pour dire à mon père de parler au colonel du régiment de chasseurs qu’il connaissait, et de faire punir le soldat.
«Tu as quelque chose à me raconter, me dit mon père, quand il me vit arriver, tout rouge de colère et d’indignation.
— Oui, Papa; oh! si tu savais comme les soldats sont méchants et comme leurs chevaux sont malheureux!
— Voyons cela,» reprit mon père d’un ton sérieux.
Quand je lui eus tout conté, je fus surpris de le voir sourire, car c’était un homme très bon, et qui s’indignait quand il voyait les gens maltraiter les animaux.
«Mon cher petit, me dit-il, j’aime à voir que tu as bon cœur, et que tu éprouves de la pitié pour les animaux. Mais cette fois tu as mal placé ta pitié. Le cheval que tu as vu dans la rivière n’est pas une victime et le soldat n’est pas un bourreau. Tu sais ce que c’est qu’un vétérinaire, n’est-ce pas?
— Oui, Papa, c’est le médecin des chevaux.
— Eh bien, mon petit, c’est sur l’ordre du médecin des chevaux que ce soldat a mené le cheval à la rivière et qu’il l’a laissé là pendant des heures. Quand un cheval a trop travaillé ou trop marché, ou bien encore quand il a mangé trop d’avoine, il est sujet à une maladie que l’on appelle la fourbure, et l’on dit alors qu’il est fourbu. Les veines de ses jambes se gonflent outre mesure. Alors on le saigne aux jambes, et on lui fait passer plusieurs heures dans l’eau.»
Mon père, pour me laisser réfléchir, fit semblant d’écheniller un rosier, car notre conversation avait eu lieu dans le jardin. Je compris que j’avais parlé trop vite d’une chose que je ne savais pas, et que j’avais manqué de charité envers le pauvre soldat.


CHAPITRE II
Table des matières
IL M’A CASSÉ TOUS MES SOLDATS!
QUAND J’ÉTAIS PETIT GARÇON, j’avais quelquefois des accès de mauvaise humeur, et alors j’en disais plus long qu’il n’y en avait pour faire gronder mes camarades.
C’était un jeudi, et il pleuvait très fort. Quand je sautai du lit, en chemise, pour aller voir quel temps il faisait, je frappai du talon, très en colère. Tout ce que j’y gagnai pour le moment, ce fut de me faire grand mal. Car la veille au soir j’avais laissé tomber sur le tapis mon petit trousseau de clefs, et par négligence je l’avais laissé où il était. Or c’est sur mon trousseau de clefs que j’avais frappé du talon.
«On est toujours puni par où l’on a péché,» me dit la vieille Jeannette, qui, m’entendant aller et venir, était entrée dans ma chambre, pour m’apporter une chemise blanche et pour m’aider à faire ma toilette.
Pour toute réponse, je lui tirai la langue.
«La journée commence mal et elle finira mal, si cela continue, me dit tranquillement Jeannette.
— Aussi pourquoi pleut-il un jeudi? lui répondis-je d’un ton maussade, et surtout un jeudi où nous devions aller goûter dans la forêt avec mon cousin Louis!
— Le fait est que c’est malheureux, reprit Jeannette en regardant du côté de la fenêtre; mais qui sait si le temps ne s’éclaircira pas sur les midi?
— Non, il ne s’éclaircira pas.
— Mettons qu’il ne s’éclaircira pas. Dans tous les cas, ce n’est la faute de personne.
— Si! c’est la faute de quelqu’un!»
Cette réponse était si niaise, si niaise, que Jeannette aima mieux n’y pas faire attention.
Je déclarai à Jeannette que je voulais m’habiller tout seul; j’espérais qu’elle voudrait m’aider et que nous nous querellerions tout le temps. Elle s’en alla sans rien dire.
Je fus bien puni de ma sottise. Car j’eus une peine infinie à m’habiller, et encore j’étais habillé tout de travers. Il est vrai de dire que je m’en prenais à toutes les pièces de mon costume et que je les jetais de tous les côtés avant de les mettre.
Au déjeuner, mon père dit: «Jeannette, cet enfant est fait comme un voleur.
— J’ai voulu l’aider, répondit Jeannette, mais il a refusé.
— Très bien, reprit mon père. Alors qu’il reste toute la journée tel qu’il est.»
Je fus bien penaud, car il faut que je l’avoue, quand j’étais petit garçon, j’aimais beaucoup à être bien habillé.
Je fis mes devoirs en grognant; aussi ils étaient très mal faits. Sur les deux heures, par une pluie battante, ma tante Langlois arriva avec mon cousin Louis. Elle était très bonne et très complaisante, ma tante Langlois, aussi je l’aimais beaucoup.
En m’embrassant, elle parut surprise, mais elle ne dit rien. Je compris qu’elle me trouvait mal habillé, et cette pensée m’ôta pour un moment tout le plaisir que j’éprouvais à la voir.
«Puisque la pluie, dit-elle à ma mère, gâte le plaisir que nos enfants s’étaient promis, il me semble que nous pouvons leur offrir une compensation.
— Laquelle? demanda ma mère.
— Je leur en offre deux, répondit ma tante. Ou bien j’emmènerai nos enfants à la ménagerie Wombwell qui vient d’arriver et qui donne une représentation à deux heures, ou bien je vous laisserai Louis pour qu’il joue avec Albert.»
J’aurais donné tout au monde pour aller à la ménagerie Wombwell; mais pour rien au monde je n’aurais voulu me présenter en public dans l’état où je me trouvais. Et je savais d’avance que mon père ne permettrait pas à Jeannette ou à ma mère de réparer le désordre de ma toilette. Quand il avait décidé une chose, il ne revenait jamais sur sa décision. Je ne le savais que trop bien, l’ayant appris par expérience. Oh! comme notre Jeannette avait raison de dire: «On est puni par où l’on a péché !»
Je répondis en rougissant que j’aimerais mieux jouer avec Louis que d’aller à la représentation.
Je suis sûr que Louis aurait mieux aimé aller à la représentation; et c’était bien naturel. A sa place j’aurais fait la moue. Louis ne fit point la moue, et répondit gaiement: «C’est cela; nous passerons l’après-midi à jouer ensemble.»
Je le pris aussitôt par la main et je l’emmenai dans ma chambre.
Dans ma chambre, il y avait une grande armoire, que l’on appelait l’armoire aux joujoux.
«Par quel jeu veux-tu commencer?» demandai-je à Louis.
Et il me répondit: «Par celui que tu voudras.
— Non, je veux que tu choisisses.»
Je tenais à être très aimable avec lui parce qu’il avait renoncé à la ménagerie Wombwell sans faire la moue.
Et je fus aimable comme cela pendant plus d’une grande heure.
Mais au bout d’une heure le jeu commença à m’ennuyer. Je crois que c’est la pluie qui m’agaçait, parce qu’elle faisait continuellement pan! pan! pan! sur les vitres. Et puis j’étais mécontent d’être mal habillé, et puis ma méchanceté du matin revenait tout doucement, et puis notre Jeannette m’avait dit que cela finirait mal!
Nous en étions au jeu du casse-tête géographique, et nous rassemblions les petits morceaux détachés, qui, une fois réunis, devaient former la carte de France.
«Ce jeu m’ennuie, m’écriai-je tout à coup.
— Eh bien, changeons-en,» me répondit Louis.
Sans le prévenir, je passai brusquement ma main sur la table, et j’envoyai de tous les côtés les morceaux découpés de la carte de France.
Louis ne réclama pas, et même, se mettant à quatre pattes sur le tapis, il ramassa les morceaux un à un.
Cela m’agaçait de le voir ramasser les morceaux si tranquillement; d’ailleurs je sentais que tout m’agaçait. Je me levai et je poussai les morceaux dans tous les coins pour taquiner Louis.
Il se mit à rire. Son rire m’agaça. Je le lui dis; et même j’ajoutai: «Au lieu de rire niaisement, tu ferais mieux de te fâcher, ce serait Plus amusant!»
Je savais que j’avais tort de lui dire cela, mais je ne pouvais pas m’empêcher de le lui dire. Quand j’étais petit garçon, il y avait des moments comme celui-là, où je faisais exprès de trouver à redire à tout.
Quand il eut ramassé toutes les pièces, Louis les rangea dans la boîte, et replaça la boîte dans l’armoire.
Il tira de l’armoire la boîte aux soldats de plomb, qui contenait des fantassins français et des fantassins allemands.
Cela me déplut que Louis eût tiré cette boîte de l’armoire, sans m’en avoir demandé la permission, et je le lui dis.
Il parut étonné, et il me répondit que je lui avais donné le choix des jeux et qu’il choisissait celui-là.
Je haussai les épaules, parce que je ne trouvais rien à répondre, et que cela me déplaisait d’avoir tort.
«Dans tous les cas, dis-je à Louis, c’est toi qui seras le général allemand.»
Louis rougit.
C’est toi qui seras le général allemand.

«Si tu crois, dit-il en hochant la tête, que c’est agréable d’être le général allemand!
— Agréable ou non, je veux que tu le sois.
— Écoute, reprit-il, cela n’est pas juste que je sois le général allemand simplement parce que tu le veux. Nous tirerons au sort comme les autres fois.
— Nous ne tirerons pas au sort. Je veux, entends-tu, je veux que tu sois le général allemand. Si tu refuses, ajoutai-je en m’excitant de plus en plus, j’irai dire à Maman que tu es un mauvais camarade, et que tu fais exprès de ne pas vouloir ce que je veux!»
Il secoua tranquillement la tête; et ce geste tranquille me mit en fureur.
Prenant dans le fouillis de soldats un fantassin allemand, je le plantai tout debout devant mon cousin, et je lui dis:
«Range les autres soldats allemands tout de suite à côté de celui-là, ou bien tu auras affaire à moi.»
Sans rien dire, il prit le fantassin allemand et le jeta au bout de la chambre.
«Ramasse-le tout de suite, lui dis-je avec fureur, en tendant la main droite vers le coin où était tombé le soldat allemand.
— Je n’ai pas d’ordres à recevoir de toi,» me répondit Louis, qui avait fini par se fâcher à son tour. Seulement il ne se mettait pas en fureur, lui; et, même quand il était fâché, il savait toujours ce qu’il disait.
Je me précipitai à bas de ma chaise, et je courus au petit salon où Maman se tenait toujours dans la journée, occupée à travailler ou à lire.
«Maman, Maman! m’écriai-je en m’élançant dans le petit salon. Oh! Maman, si tu savais comme Louis est méchant; il m’a cassé tous mes soldats!»
Maman, qui connaissait bien son petit garçon, me demanda sans s’émouvoir: «Tous à la fois? ou bien les uns après les autres?
— Il ne les a peut-être pas cassés tous, repris-je en balbutiant; mais il en a jeté un de toutes ses forces à l’autre bout de la chambre!»
«Oh! oh! dit Maman, il était donc bien en colère?
— Je t’en réponds! ah! si tu l’avais vu!
— Et à propos de quoi était-il en colère?
— Parce qu’il voulait me forcer à être le général allemand; et moi, je ne voulais pas l’être.
— C’est grave, dit ma mère avec un grand sérieux; mais comment se fait-il que Louis ait voulu te forcer? il me semblait que d’habitude vous tiriez au sort le commandement des deux armées.»
Le calme de ma mère agit sur moi comme une belle petite douche d’eau froide. Ma colère tomba subitement, et alors je vis combien j’avais été injuste en accusant Louis lorsque j’étais le seul coupable.
«Je crois, repris-je en balbutiant, et même je suis sûr maintenant, que c’est moi qui ai voulu forcer Louis. Comme il désirait tirer au sort, j’ai mis un soldat allemand devant lui, et je lui ai dit: Je veux que tu sois le général allemand. Entends-tu, je le veux! Alors il a jeté le soldat allemand.
— Peut-être, reprit ma mère, ce soldat allemand n’est-il pas aussi malade que tu le crois.
— Il ne doit pas être cassé du tout, car il est tombé sur le tapis.
— Allons, dit ma mère, Louis n’est pas si méchant que je l’avais cru d’abord.
— Il n’est pas méchant du tout, repris-je avec vivacité ; c’est moi qui suis méchant; mais, vois-tu? je suis si malheureux depuis ce matin! cette pluie, cette partie manquée, cette ménagerie Wombwell!
— Faut-il, me demanda ma mère, que j’aille demander à Louis de faire la paix avec toi?
— Je ne suis plus fâché contre Louis, répondis-je vivement, et lui, il n’est jamais fâché contre moi.
— C’est un brave garçon.
— Oh! je crois bien.
— J’ai bien envie, pour célébrer votre réconciliation, de faire prévenir sa mère que je le garde à dîner.
— Oh oui! Maman.»
La journée finit beaucoup mieux qu’elle n’avait commencé, et le dîner fut très gai malgré la pluie et malgré le désordre de ma toilette.
Personne ne m’a jamais reparlé de ce fameux jeudi où j’avais été si méchant; mais moi, je ne l’ai jamais oublié ; et ce souvenir plus d’une fois m’a arrêté tout net, au moment où j’allais me mettre en colère, ou accuser les autres, lorsque c’était moi justement qui avais tous les torts.


CHAPITRE III
Table des matières
LE PAUVRE ENFANT EST BIEN MALADE
QUAND J’ÉTAIS PETIT GARÇON, j’avais la vilaine habitude de faire des grimaces, et surtout de tirer la langue en signe de mépris. Ce fut M. Trinquesse qui me guérit de cette vilaine habitude.
C’était pendant la classe du soir. M. Trinquesse essayait de nous apprendre à faire des multiplications. Debout devant le tableau noir il expliquait les opérations. Toutes les fois qu’il avait le dos tourné, je me retournais moi-même vers le troisième banc, où était assis mon ami Robinaud.
Pour faire comprendre à mon ami Robinaud que la multiplication m’ennuyai t, je gonflais ma joue gauche avec la pointe de ma langue, et je fermais l’œil droit. Robinaud riait et son voisin aussi. Et moi, j’étais tout fier d’avoir tant d’esprit.
J’avais grand soin, chaque fois, de surveiller M. Trinquesse du coin de l’œil gauche, et, quand je le voyais sur le point de se retourner, je dégonflais ma joue en retirant ma langue, et je rouvrais l’œil droit. Je prenais l’air innocent de l’écolier qui suit les explications de son mieux.
Encouragé par le succès, je pris moins de précautions. M. Trinquesse se retourna au mauvais moment, et je ne m’en aperçus pas, «Bravo, Giraud, me dit M. Trinquesse. Pour une belle grimace, c’est une belle grimace. Il serait difficile à un petit garçon de se faire une figure plus laide. Mais, vois-tu, tu auras beau faire, les singes t’en remontreront toujours sur ce chapitre-là. Viens au tableau, et montre-nous que tu en remontrerais aux singes sur le chapitre de la multiplication.»
Toute la classe partit d’un grand éclat de rire. J’aurais bien voulu me fourrer dans un trou de souris. Car, quand j’étais petit garçon, j’avais beaucoup d’amour-propre. J’aimais bien à me moquer des autres, mais je n’aimais pas à voir les autres se moquer de moi. Je me levai de mon banc et je m’en allai au tableau. M. Trinquesse me pria de multiplier 536 par 482. Je n’en pus jamais venir à bout.
«Retourne à ta place, me dit M. Trinquesse, et souviens-toi bien d’une chose que je vais te dire: Pour comprendre, il faut commencer par écouter!»
Encore une fois les camarades se mirent à rire, et moi je retournai à mon banc, tout penaud et tout honteux.
Je ne sais pas si c’était pour me faire la leçon, mais M. Trinquesse appela pour me remplacer au tableau un camarade dont je me moquais souvent, parce que je lui trouvais l’air bête et pataud.
Ce camarade fit la multiplication presque sans broncher. En le renvoyant à sa place, M. Trinquesse lui dit: «Tu prends la peine d’écouter, toi; aussi tu arriveras à quelque chose, c’est moi qui te le dis.»
Ensuite il fit signe au grand Basché, qui était un des plus forts de la classe, et le grand Basché alla au tableau en traînant les pieds: c’est une habitude qu’il avait. M. Trinquesse lui dicta une multiplication de vingt chiffres, dix pour le multiplicande, et dix pour le multiplicateur.
Comme le grand Basché allait très vite, M. Trinquesse était obligé d’avoir l’œil au tableau pour le suivre. Il finit par nous tourner complètement le dos.
Le méchant esprit de rancune qui était en moi m’inspira une très mauvaise idée. Comme M. Trinquesse avait fait rire les autres à mes dépens, je me dis que je ferais bien de me venger en les faisant rire aux siens. Alors je me levai à moitié, pour attirer l’attention de mes camarades. Quand je vis que tout le monde me regardait, j’allongeai le cou et je tirai la langue, aussi longue qu’il me fut possible de la tirer.
Comme je n’avais pas suivi l’opération que Basché faisait au tableau, je ne me doutais pas qu’il posait le dernier chiffre, juste au moment où je tirais la langue à M. Trinquesse.
M. Trinquesse se retourna brusquement, et nous nous trouvâmes face à face, moi lui tirant la langue et lui me regardant sans rien dire. Je fus si surpris, que je demeurai dans la même position, comme frappé de la foudre.
Tous les élèves se taisaient, se demandant ce qui allait se passer. On aurait entendu voler une mouche.
Ce qui me confondait, c’est que M. Trinquesse n’avait pas l’air furieux. Sa figure était calme; seulement il y avait de la malice dans ses yeus bleus.
«Tu peux te rasseoir, me dit-il, et par la même occasion tu peux rentrer ta langue; je l’ai assez examinée pour savoir à quoi m’en tenir.»
. Tous les élèves recommencèrent à rire, et moi je me laissai retomber sur mon banc, me demandant ce que M. Trinquesse allait faire de moi.
Comme les rires se prolongeaient, il fit tout doucement deux ou trois signes avec sa main et les rires cessèrent peu à peu.
Alors, au milieu du plus profond silence, il dit: «Il n’y a pas de quoi rire, je vous assure, car, sans que vous vous en doutiez et sans qu’il s’en doute lui-même, le pauvre enfant est bien malade!»
Alors, s’adressant à moi, il me dit: «Giraud, tu as très bien fait de me montrer ta langue et de me donner le temps de l’examiner. Je suis un peu médecin, et j’ai vu tout de suite que tu couvais une grave maladie. Je m’explique maintenant pourquoi, au commencement de la classe, tu faisais des grimaces de possédé ; c’était l’effet de la maladie. C’est aussi par l’effet de la maladie que tu n’as pas pu multiplier seulement deux chiffres, au tableau. Pauvre enfant! quand je pense que je t’ai grondé !»
Nous nous trouvâmes face à face.

Je me demandais où il en voulait venir, car je comprenais très bien qu’il se moquait de moi. Les autres le comprenaient bien aussi, car ils riaient à se tordre. M. Trinquesse leur reprocha leur dureté de cœur; alors les rires redoublèrent, et l’un de mes voisins perdit l’équilibre et roula sous la table.
M. Trinquesse reprit en s’adressant à moi: «Tu resteras après les autres; sois tranquille, je ne te retiendrai pas plus de cinq minutes: le temps d’écrire une ordonnance, que tu remettras de ma part à ton père.»
J’étais sûr qu’il allait me jouer quelque mauvais tour; mais lequel? et qu’est-ce qu’il entendait par cette ordonnance qu’il allait envoyer à mon père? Je savais bien ce que c’était qu’une ordonnance de médecin; mais est-ce que M. Trinquesse était réellement médecin?
Après la classe, il écrivit la valeur de deux pages de papier à lettres, mit le papier sous enveloppe, et me dit: «Remets cela à ton père.»
Mon père lut l’ordonnance sans sourciller, et me dit: «C’est bien, mets-toi au travail!» Je ne me fis pas prier, et j’eus terminé mon petit devoir avant le dîner. J’avais mes raisons pour travailler vite, car nous devions aller le soir chez ma tante Langlois, pour essayer une lanterne magique qui avait été donnée à Louis par un de ses oncles.
Au dîner, on servit plusieurs plats que j’aimais beaucoup; l’eau m’en venait à la bouche, car j’étais un peu gourmand. Mais, sauf le potage, on ne me servit pas autre chose que du pain. Il paraît que tout le reste était contraire au régime qui m’était prescrit par l’ordonnance de M. Trinquesse.
Il faut croire que la lanterne magique aussi était contraire au régime; car, aussitôt après le dîner, mon père me dit que je ferais bien de me coucher: cela me reposerait, cela me rafraîchirait le sang. Je savais qu’il serait inutile de chercher à faire revenir mon père sur une décision une fois prise; mais je ne pus m’empêcher de tourner des yeux suppliants du côté de ma mère. Je vis qu’elle évitait mes regards, et je compris que je n’avais plus qu’à m’aller mettre au lit. Mon père et ma mère m’embrassèrent aussi tendrement que de coutume, sans dire un mot de l’ordonnance.
Une fois au lit, j’eus un véritable accès de désespoir. Ramenant ma couverture sur ma tête, je me mis à pleurer toutes les larmes de mon corps. A force de pleurer je m’endormis, et je me réveillai le lendemain matin à l’heure ordinaire, tout surpris d’avoir si bien dormi après une si terrible catastrophe. Je me mis à étudier mes leçons sans perdre une minute.
A l’heure ordinaire, Jeannette me monta mon chocolat; ou plutôt, non! ce n’était pas mon chocolat qu’elle m’apportait, mais tout simplement un croûton de pain sur une assiette.
Elle posa l’assiette et le croûton sur ma table et se retira sans rien dire.
«Encore le régime! m’écriai-je, quand elle eut refermé la porte, est-ce que cela va durer longtemps?» Dans un mouvement de colère stupide, je pris le croûton et je le lançai à travers la chambre.
Une demi-heure après, talonné par la faim, je me mis à regarder le croûton d’un œil d’envie. Mais l’amour-propre me retenait; je trouvais indigne de moi de ramasser le croûton, après l’avoir jeté avec tant de colère et de mépris.
«Bah! m’écriai-je tout à coup; personne ne m’a vu le jeter, personne ne me verra le ramasser!»
J’allai donc le ramasser, et je le frottai sur ma manche, car il y avait de la poussière dans le coin où je l’avais jeté.
Ensuite j’y mordis à belles dents. Il faut bien que je l’avoue; jamais croûton de pain, ni avant ni après ce jour-là, ne m’a paru plus savoureux.
Quand je descendis de ma chambre pour aller à l’école, j’embrassai mon père et ma mère, qui ne me parlèrent de rien. Je m’arrangeai pour arriver tout juste à l’heure, car je craignais les plaisanteries de mes camarades, si j’arrivais avant l’entrée en classe.
Malgré cette sage précaution, je n’échappai pas complètement au danger que je redoutais. Mon voisin de gauche me demanda si cela allait mieux, et mon voisin de droite me pria de lui montrer ma langue. Je fis semblant de ne pas les avoir entendus, et je crois que c’est ce que j’avais de mieux à faire.
Pas une seule fois M. Trinquesse ne me reparla de son ordonnance de la veille.
Seulement je crois qu’il fit exprès de me mettre à l’épreuve. Car pendant bien longtemps il tourna le dos à la classe.
Mes voisins me regardaient pour voir si je lui tirerais la langue. Il y en avait même qui disaient pour m’exciter:
«Tirera la langue!
— La tirera pas!»
Si je l’avais tirée, les rires des écoliers auraient averti M. Trinquesse; mais ie ne la tirai pas.
J’étais pour longtemps guéri de la vilaine habitude de faire des grimaces et de tirer la langue. Six mois plus tard, il m’arriva, je ne sais trop à quelle occasion, de tirer la langue à Jeannette. A peine l’eus-je fait que je m’en repentis.
«Voilà que ta maladie te reprend, me dit Jeannette avec un grand sérieux, je m’en vais prévenir le médecin.
— Je ne l’ai pas fait exprès, lui dis-je en me plaçant entre la porte et elle pour l’empêcher d’exécuter sa menace, je t’assure que je ne l’ai pas fait exprès.
— Si ce n’est qu’un vieux reste d’habitude, me dit Jeannette, je ne préviendrai pas le médecin pour cette fois; mais prends bien garde que cela ne te reprenne.»
Cela ne me reprit pas.


CHAPITRE IV
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TROP FIN EN AFFAIRES
QUAND J’ÉTAIS PETIT GARÇON, mon père me dit un jour: «Je n’aime pas les petits garçons qui sont trop fins en affaires, et qui prennent des détours pour obtenir ce qu’ils désirent. » Voici à quelle occasion.
Mais il faut d’abord que je vous dise comment j’en étais venu à employer la ruse, après avoir employé la force, comme un petit brutal.
Mon père m’avait emmené chez un de ses amis, qui avait un petit garçon beaucoup plus jeune que moi. Ce petit garçon avait une trompette, qui rendait des sons très jolis quand on soufflait dedans.
On nous avait envoyés jouer tous les deux au jardin. J’avais une envie folle de souffler dans la trompette, parce qu’il me semblait que j’en saurais bien mieux jouer que le petit Léon.
«Léon, lui dis-je, prête-moi ta trompette, tu seras bien gentil, et je te la rendrai tout de suite.
— Non, je ne veux pas.
— Alors tu n’es qu’un vilain.
— Cela m’est bien égal.»
Et, comme pour me narguer, il souffla encore plus fort dans cette malheureuse trompette. Il en avait les joues toutes gonflées.
Il ne cessa de souffler que quand les forces ui manquèrent.
«Prête-la-moi, seulement pendant que tu te reposes, lui dis-je du ton le plus aimable.
— Je ne veux pas; elle est à moi.
— Je le sais bien qu’elle est à toi, mais je te promets de te la rendre aussitôt que tu me la demanderas. Tu veux bien, n’est-ce pas? mon petit Léon.
— Non, je ne veux pas.
— Tu ne veux pas; une fois, deux fois, trois fois!
— Non, non! et non!
— Eh bien, nous allons voir.»
Je me jetai sur lui, et malgré ses cris, ses coups de pied et sa résistance désespérée, je lui arrachai sa trompette.
Aussitôt Léon prit sa course vers la maison, en poussant de véritables hurlements.
«Qu’est-ce qu’il y a donc? demanda mon père, qui apparut aussitôt sur le perron.
— Il m’a pris ma trompette, s’écria Léon en sanglotant.
— Pourquoi lui as-tu pris sa trompette? me demanda mon père d’un ton sévère.
— Parce qu’il ne voulait pas me la prêter.
— Il était dans son droit en te la refusant, et toi, tu t’es mis dans ton tort en la lui prenant de force.
— Mais, Papa....
— En voilà assez, reprit mon père avec un redoublement de sévérité. Écoute, tu m’as dit souvent que tu voulais être un homme. Eh bien, tu sauras qu’un homme, un vrai homme, n’abuse jamais de sa force pour faire de la peine à ceux qui sont plus faibles que lui; au contraire, il s’en sert pour les défendre.»
Quelques mois après cette petite affaire, une des amies de Maman vint la voir, et amena ses deux enfants, un petit garçon et une petite fille. La petite fille était très gentille, mais le petit garçon était plus têtu qu’un mulet.
Sa maman lui avait acheté en venant un petit chariot à quatre roues, qu’il tenait, tout le temps, serré sur son cœur.
Je l’emmenai au jardin, et je lui appris que les chariots à quatre roues sont faits pour rouler dans les allées des jardins, et non pas pour être serrés sur le cœur des petits garçons.
Quand il vit rouler son chariot, dont les roues étaient cerclées de cuivre, il poussa des cris de joie. Comme c’était moi qui lui avais appris à le faire rouler, je pensai qu’il se montrerait reconnaissant et qu’il me permettrait de le traîner à mon tour.
Il me refusa net; et plus je le suppliais, plus il criait: «Non, non, non! va-t’en!»
Alors il me vint une idée.
J’allai chercher dans l’antichambre le joli chapeau à plumes et le mantelet de la petite fille, et je dis au petit garçon: «Tu as de jolis cheveux bouclés, comme une petite fille.»
Il sourit.
«Je vais te mettre le chapeau de ta sœur, et tu auras encore plus l’air d’une jolie petite fille.»
Il se laissa coiffer sans résistance du chapeau de sa petite sœur.
«Si tu avais le joli mantelet sur les épaules, tu serais tout à fait une petite fille.»
Il tendit docilement ses épaules, et je le revêtis du mantelet.
«Maintenant tu es tout à fait une petite fille; oh! la jolie petite fille.»
Il se mit à marcher en tendant le jarret, tout fier d’être une jolie petite fille.
«Maintenant, repris-je, dis: Je suis une petite fille.»
Il répéta: «Je suis une petite fille.»
C’est là que je l’attendais.
«Tu sais, lui dis-je, que les petites filles ne traînent pas les chariots; c’est trop lourd pour elles; cela gâterait leurs jolies mains. Allons, ma belle petite fille, laisse-moi traîner le chariot, parce que, vois-tu, moi, je suis un garçon, un charretier.»
Il prit un air effaré, et me mit, sans dire un mot, la ficelle dans la main.
Je partis au triple galop; mais ce temps de galop ne dura pas longtemps.
J’avais à peine fait vingt pas que la prétendue petite fille poussa des beuglements de garçon, et au même instant mon père parut à la fenêtre de sa chambre.
Tu sais que les petites filles ne traînent pas les chariots.

«Albert!» cria-t-il d’une voix irritée. Je m’arrêtai tout court.
«Rends à cet enfant son chariot, à l’instant.
— Mais, Papa, je ne le lui ai pas pris de force.
— Tu n’as pas besoin de me donner des explications, car j’ai tout entendu. Tu as abusé de l’ignorance et de la naïveté de ce petit enfant. Tu n’as pas employé la force, mais tu as employé la ruse. La ruse, comme la violence, est indigne d’un homme. Je n’aime pas les petits garçons qui sont trop fins en affaires, et qui prennent des détours pour arriver à ce qu’ils désirent. Tu m’as compris?
— Oui, Papa,» répondis-je en rendant le chariot au petit garçon et en le débarrassant du déguisement dont je l’avais affublé.
«Seulement, ajoutai-je.
— Seulement quoi? me demanda mon père
— Seulement, si un homme ne doit employer ni la force ni la ruse, que faut-il que je fasse quand un petit garçon ne veut pas me prêter son chariot?
— Il faut te passer de chariot et jouer a autre chose.»
Cette idée-là ne m’était pas venue. J’avoue même qu’elle ne me plut pas beaucoup, tout d’abord, parce que, quand je désirais quelque chose, je voulais l’avoir à toute force. Mais je finis par comprendre que mon père avait raison. Il y a comme cela, dans la vie de ce monde, une foule de choses dont il faut savoir se passer; et l’on n’en meurt pas.


CHAPITRE V
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OH! CE BANC!
QUAND J’ÉTAIS PETIT GARÇON, je n’étais guère endurant, et je prenais facilement en grippe les personnes dont la présence me causait la moindre gêne.
A côté de chez mon père, il y avait deux vieilles petites maisons toutes ratatinées. Ces deux maisons étaient habitées, l’une par un vieux sabotier et sa vieille femme, qui ne faisaient pas grand bruit, l’autre par deux vieux petits rentiers, qui faisaient moins de bruit encore.
Un beau matin, en allant à l’école, je remarquai que les deux petites maisons n’étaient plus habitées, et que l’on avait enlevé les portes et les châssis des fenêtres. Des hommes, grimpés sur les toits, jetaient les tuiles et les lattes sur le pavé de la rue; d’autres hommes, armés de pics, démolissaient les cheminées.
Il y avait là des voisins qui regardaient, et quelques-uns de mes camarades d’école s’étaient arrêtés aussi pour regarder.
En trois jours la démolition fut achevée. Comme les deux bicoques étaient très vieilles, les hommes, en les démolissant, avaient fait beaucoup de poussière. Maman n’était pas contente parce que cette poussière pénétrait partout chez nous. Moi, je ne faisais pas attention à la poussière, parce que les travaux de démolition étaient une distraction et un plaisir pour moi.
Les démolitions me procurèrent bientôt un plaisir plus grand. Il paraît que les rats et les souris se plaisent beaucoup dans les vieilles maisons. Dans tous les cas, il y en avait des quantités dans ces deux-là ; et, quand on les démolit, les malheureuses bêtes furent forcées de déloger. Elles se retirèrent dans les maisons voisines, et ma mère s’aperçut bientôt que nous en avions notre bonne part.
C’est alors qu’elle introduisit dans la maison une grande chatte blanche et noire, dont je fis presque tout de suite ma camarade; mais nous ne tardâmes pas à nous brouiller.
Quand il ne resta plus pierre sur pierre des deux petites maisons, les hommes élevèrent de grands échafaudages, et sur l’emplacement commencèrent à bâtir une seule maison au lieu de deux.
Les travaux durèrent jusqu’à la fin de l’été ; tous les jours je m’arrêtais quelques instants pour voir où en était la maison.
Les hommes ne s’arrêtèrent que quand la maison eut cinq étages. C’était la première fois que l’on voyait une maison si haute dans notre petite ville.
Les jours de marché, les paysans des environs venaient la voir par curiosité, avant de s’en retourner chez eux.
En face de chez nous, il y avait une place plantée d’acacias, que je trouvais triste et ennuyeuse, parce qu’il n’y venait presque jamais personne.
J’aurais aimé à voir autre chose que des acacias pendant que je faisais mes devoirs et que j’apprenais mes leçons dans ma petite chambre.
Juste au-dessous de ma fenêtre il y avait un banc de bois, où personne ne venait jamais s’asseoir.
Au retour de la belle saison, la grande maison commença à recevoir des locataires, et j’eus le plaisir de voir des enfants jouer et courir sous les acacias de la place.
Ces enfants, on le voyait à leurs vêtements, appartenaient à des familles peu aisées. Mon père me dit que la grande maison avait été construite surtout pour loger des ouvriers.
Au bout de quelque temps, la grande maison fut habitée tout entière, et la place aux acacias était remplie du matin au soir de petits garçons et de petites filles, qui jouaient ou qui se battaient. En comptant les poupons que les frères ou les sœurs portaient dans leurs bras, ou roulaient dans leurs voitures d’osier, ils étaient au moins vingt.
Peu à peu les enfants délaissèrent les autres parties de la place et vinrent s’établir sur le banc et autour du banc. Il y en avait même de tout petits qui jouaient tranquillement sous le banc.
Les papas et les mamans, qui avaient à gagner leur vie, ne s’occupaient guère de leurs enfants, qui, une fois lâchés sur la place, se tiraient d’affaire comme ils pouvaient.
J’aimais beaucoup tout ce qui était nouveau, mais je me dégoûtais facilement de ce que j’avais le plus aimé. Après m’être amusé quelque temps de cette espèce de foire qui se tenait sous ma fenêtre, je trouvai que le vacarme était assourdissant et insupportable.
Je fis cette découverte un jour que j’étais de mauvaise humeur. Tout ce qui m’avait amusé jusque-là, commença à m’irriter et à me mettre hors de moi.
Les poupons que les sœurs ou les frères aînés portaient dans leurs bras, se sentant mal tenus, avaient peur et hurlaient tout le long du jour. Ceux qui étaient dans les petites voitures d’osier, s’ennuyaient, parce que les frères et sœurs les remisaient au pied d’un arbre pour aller jouer. Ils répondaient par des hurlements aux hurlements des autres.
Ceux qui commençaient seulement à marcher étaient fréquemment renversés par ceux qui couraient. Pour les consoler de leurs chutes, et pour les faire taire, on leur administrait de bons soufflets, et alors ils jetaient des cris perçants, qui me faisaient tressaillir sur ma chaise et m’empêchaient de travailler. Les grands semblaient faire exprès de choisir les jeux les plus bruyants. A chaque instant ils avaient des querelles et échangeaient des coups de poing et de grossières injures.
Sitôt que dans le quartier une ménagère jetait sur le tas d’ordures une casserole ou un poêlon hors de service, j’étais sûr que quelqu’ un de ces mauvais garçons ramasserait la casserole ou le poêlon, et viendrait sous ma fenêtre taper dessus avec un bâton ou un os, pendant des heures et des heures. Je me bouchais les oreilles, j’entrais en fureur; je maudissais cette marmaille qui me rendait si malheureux, et je maudissais le banc qui l’attirait précisément sous ma fenêtre. Oh! ce banc!
A la fin, n’y pouvant plus tenir, je dis un jour à ma mère: «Je déteste ces enfants qui jouent sur la place.
— Il ne faut jamais détester personne, me répondit-elle; d’abord, parce que la haine est un mauvais sentiment, indigne d’un chrétien et d’un enfant bien élevé ; ensuite, parce que la haine fait cruellement souffrir celui qui l’éprouve. Maintenant veux-tu me dire pourquoi tu les détestes?
— Parce qu’ils font trop de bruit.
— Remarque qu’ils n’en font pas plus pour toi que pour ton père et pour moi; et cependant nous ne les détestons pas.
— C’est parce que vous êtes grands, et que les grandes personnes sont plus patientes.
— Non, c’est parce que nous sommes justes. »
Je la regardai avec surprise, et elle vit bien à l’expression de ma figure que ce qu’elle venait de dire avait besoin d’explication.
«D’abord, me dit-elle, partout où il y a beaucoup d’enfants, il y a beaucoup de bruit; il faut s’attendre à cela.
— Mais si on les empêchait de venir sur la place?
— Si on les empêchait de venir sur la place, on commettrait une cruauté. Les pauvres petits n’ont pas de jardin pour jouer et respirer le bon air qui est si nécessaire à leur santé ; la place leur sert de jardin.
— Mais ils pourraient jouer dans les rues.
— Dans les rues il passe des voitures qui pourraient les écraser; et puis l’air des rues n’est pas si pur que celui d’une place plantée d’arbres; enfin dans les rues le bruit incommoderait autant les personnes qui les habitent, qu’il peut nous incommoder nous-mêmes. »
Je réfléchis quelques instants, et je dis à ma mère:
«Pourquoi souffririons-nous cela plutôt que les autres?»
Elle me répondit en souriant:
«Pourquoi les autres le souffriraient-ils plutôt que nous?»
En entendant cela, je ne trouvai rien à répondre; mais néanmoins je n’étais pas satisfait.
«C’est tout de même bien ennuyeux, repris-je en poussant un grand soupir.
— C’est ennuyeux, j’en conviens, mais après tout c’est une petite épreuve que l’on doit supporter facilement, pourvu que l’on ait un peu de patience et de charité !»
Ce que disait ma mère devait être vrai; mais par malheur j’aimais beaucoup mes aises. Si j’étais disposé à montrer de la patience et de la charité, c’était à condition que cela ne me dérangerait pas. Dans le cas présent, cela me dérangeait beaucoup.
Ma mère ne m’en dit pas plus long ce jour-là. Elle voulait me donner le temps de réfléchir à ce qu’elle m’avait dit.
Mais il parait que je ne savais pas encore bien réfléchir; car plus je pensais aux enfants, plus je m’irritais contre eux. Je cherchais un moyen de me débarrasser d’eux à moi tout seul, puisque je ne pouvais pas compter sur mes parents.
Si je leur ordonnais tout simplement de s’en aller de devant ma maison? Ils me répondraient, et peut-être pas trop poliment, que la place était à eux aussi bien qu’à moi.
Si je leur jetais de l’eau! Ils me répondraient en me lançant des pierres. Ils casseraient des carreaux; toute la maison serait en révolution, et mon père me donnerait tort; car je ne pourrais pas m’empêcher d’avouer que c’était moi qui avais commencé.
Que faire? que faire?
Je vous assure que je souffrais beaucoup. Mon travail s’en ressentait. J’en perdais le boire et le manger, et la nuit je me réveillais en sursaut.
Un beau jour il me vint une idée qui me parut très bonne, et je me dis: «Je casserai ma tirelire de terre, où il doit y avoir quarante-cinq sous, je prendrai ces quarante-cinq sous, et je les offrirai aux enfants pour qu’ils aillent jouer plus loin.»
Mais au moment de casser ma tirelire, mon idée ne me parut plus aussi bonne. Peut-être mes ennemis ne voudraient-ils pas accepter les quarante-cinq sous pour aller jouer dans un endroit où il n’y avait pas de banc.
Et puis, quarante-cinq sous, c’était une somme considérable pour moi, mais ce serait bien peu de chose pour chacun d’eux quand ils partageraient.
Et puis peut-être, après avoir accepté les quarante-cinq sous, s’éloigneraient-ils pendant quelques jours seulement, et reviendraient-ils à leur ancienne place pour avoir encore d’autres sous.
Et puis je pensai à quelque chose que nous. avait dit M. Trinquesse. En faisant la leçon d’histoire de France, il nous avait parlé d’un roi de France dont le nom m’avait échappé. Ce roi de France, pour empêcher les Normands de piller son royaume, leur avait donné de l’argent.
M. Trinquesse avait demandé au grand Basché ce qu’il pensait de cela. Le grand Basché avait répondu que ce roi n’avait peut-être pas eu tort, s’il ne pouvait pas faire autrement.
«Eh bien, Basché, tu te trompes, lui avait dit M. Trinquesse, il pouvait faire autrement. Il pouvait se mettre à la tête de son armée et aller combattre les Normands. Ce qu’il a fait, sais-tu comment j’appelle cela, moi? j’appelle cela un marché honteux et une lâcheté !»
Je n’étais pas un roi de France, et je n’avais pas affaire à des Normands; mais il me sembla que moi aussi je conclurais un marché honteux, si j’offrais de l’argent à mes ennemis pour les faire déguerpir.:
Je songeai de plus que, si je me débarrassais d’eux, ce serait aux dépens des personnes qui habitaient de l’autre côté de la place; et Maman n’aimerait pas cela.
Alors j’eus bien du chagrin, et je me mis à pleurer en songeant que je ne pourrais jamais me tirer de là. A force de pleurer, je devins plus calme, et je songeai à autre chose.
Puisque je ne pouvais me débarrasser par aucun moyen de ces enfants qui me rendaient si malheureux, je pouvais leur céder la place.
Il y avait, sur le derrière de la maison, une petite chambre de débarras, que mes parents me permettraient peut-être d’occuper. Il est bien vrai que cette chambre était étroite et sombre; elle était située au nord, et n’avait vue que sur la basse-cour et le boissier.
Mais j’aimais encore mieux être au nord, et avoir vue seulement sur la basse-cour et le boissier que de mourir à petit feu.
Je me dis à moi-même, pour m’encourager: «Voilà justement ce qu’il faut faire, et le plus tôt sera le mieux!»
Mon père sortait toujours après le déjeuner pour faire une petite promenade. Je résolus de profiter de son absence pour parler à ma mère. C’était toujours à elle que je confiais mes chagrins et mes embarras d’écolier. J’étais sûr qu’elle m’écouterait avec indulgence, et qu’elle ferait tout ce qu’elle pourrait pour me tirer de peine.
Pulsuz fraqment bitdi.