Kitabı oxu: «Chez grand'mère»
Julie Gouraud
Chez grand'mère

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316006
Table des matières
CHEZ GRAND’MÈRE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII

CHEZ GRAND’MÈRE
Table des matières
I
Table des matières
Un Ambassadeur en congé
Il y avait un an que le baron d’Hyver avait quitté l’ambassade de Berlin, et qu’il habitait un château situé sur les bords de la Meuse, à peu de distance de Mézières. Là, il mettait de côté les allures diplomatiques: il était devenu à la fois régisseur et fermier; sans souci de la pluie ou du soleil, il sortait de grand matin, vêtu d’une houppelande chaude ou d’une blouse légère, suivant la saison, et armé d’un gourdin; il faisait trois ou quatre lieues dans sa journée. Tout l’intéressait: les champs, les bois, les bestiaux; et il trouvait plus de plaisir à causer avec un paysan français qu’avec un seigneur allemand.
Vincent, Pierre, Françoise et Jeanne avaient souvent répété que c’était bien agréable d’avoir un papa ambassadeur, parce qu’on ne restait pas toujours dans le même pays, qu’on voyait des villes dont le nom était à peine lisible sur la carte, et qu’enfin on recevait beaucoup de bonbons et de joujoux; ils subissaient maintenant la même influence que leur père. Si la mère n’avait veillé de très près sur ses enfants, frères et sœurs eussent volontiers pris les allures des petits paysans du village.
Mme d’Hyver se reposait de sa vie forcément mondaine; elle ne trouvait rien à redire au séjour un peu sauvage des Ardennes.
Les enfants n’avaient pas encore d’autres maîtres que leurs parents; en d’autres termes les études n’avaient rien de bien sérieux, et les jours de congé étaient fréquents. Toutefois les plaisirs des frères et sœurs étaient peu variés: cueillir de la bruyère dans la forêt, ramasser des châtaignes et voir monter et descendre sur la Meuse de grands bateaux chargés de charbon. Une promenade en barque s’ajoutait quelquefois à ce programme pendant la belle saison. Un matin du mois de septembre, M. d’Hyver annonça à ses enfants que le projet d’aller en bateau jusqu’à Monthermé allait enfin se réaliser. On avait promis à la nourrice de Vincent d’aller déjeuner chez elle, et il était grand temps d’accomplir cette promesse.
Le bateau de promenade est commandé ; sur le coup de neuf heures, les enfants, prêts à partir depuis une heure au moins, ont enfin la joie d’entendre dire: «Eh bien! prévenez Angèle,» qui, selon son habitude, se fait attendre.
La bonne Angèle se fit effectivement attendre dix minutes; la brava fille avait l’habitude de ne jamais quitter l’appartement de sa maîtresse sans que tout y fût dans un ordre parfait.
Le nom d’Angèle retentissait de tous côtés dans la maison.
La voici enfin; la porte s’ouvre, Pierre et Vincent couraient en avant, lorsque le bruit d’une voiture et les claquements du fouet d’un postillon se firent entendre.
Les enfants se hâtèrent de rejoindre leurs parents. On se regarde avec surprise. Qu’est-ce que c’est que cette voiture? Où va-t-elle? plus de doute, elle se dirige résolument vers le château; elle entre dans la cour, et devinez quelle est la personne qui en descend: c’est Mme Decosne, c’est la grand’mère, qui adresse un gracieux bonjour aux hôtes qu’elle vient surprendre.
Grande joie! On oublie le plaisir d’aller en bateau, de voir les fours embrasés, des ouvriers soufflant dans des bâtons troués; on était tout au bonheur de voir cette grand’mère si gentille.
Lorsque la grand’mère eut reçu les caresses de ses enfants et les eut rendues avec usure, Mme d’Hyver ne perdit pas un instant pour s’informer du motif qui avait pu déterminer sa mère à quitter Paris, où elle devait passer encore quelques semaines.
«On dit, chère enfant, que ton mari est menacé de partir prochainement pour Pétersbourg. J’ai voulu vous voir avant le départ, si départ il y a; m’assurer si je pourrais, le cas échéant, être bonne à quelque chose.... si vous exposeriez les enfants aux rigueurs du climat de la Russie.
— Chère mère, répondit l’ambassadeur en baisant la main de Mme Decosne, ne troublons pas la joie de vous voir parmi nous; si je dois réellement aller à Pétersbourg, le ministre ne tardera pas à m’en informer.»
Quelques instants plus tard, la grand’mère, escortée de ses petits-enfants, se disposait à monter dans son appartement, lorsque les frères et sœurs lui barrèrent le passage, se disputant le plaisir de porter le menu bagage de la bonne maman. Vincent et Pierre voulaient faire râfle de tous les paquets. Françoise et Jeanne, tout en combattant vaillamment, étaient sur le point de lâcher un parapluie, lorsque le père vint au secours de ses petites filles, et fit la part de chacun.
Une heure se passa avant que Mme Decosne pût fermer sa porte et quitter sa robe de voyage. Pendant que Marianne, sa femme de chambre, déballe et met tout en ordre, elle ferme les yeux et semble même plongée dans un profond sommeil; mais elle ne dort pas, la bonne grand’mère, elle songe à la séparation, et comme toujours, elle tâche de se raisonner et de voir le bon côté des choses. Un voyage, si long qu’il soit, en compagnie d’un mari qu’on aime, n’offre que de l’agrément; l’ambassade française est toujours une habitation confortable; ma fille a une bonne santé, ce n’est pas pour elle que je crains, mais les enfants! Françoise et Jeanne, ces jolies fleurs ont besoin de soleil pour s’épanouir; elles s’étioleront à l’ombre.
L’incertitude de M. d’Hyver ne fut pas de longue durée; trois jours après l’arrivée de sa belle-mère, il recevait l’ordre de se rendre à Pétersbourg. Il accepta sans hésiter; la pensée d’accomplir un devoir n’entrait pas seule dans cette détermination: M. d’Hyver n’était pas fâché de voir le nord de l’Europe, d’étudier en Russie la société russe. Sa femme l’accompagnerait, c’était chose convenue d’avance, mais les enfants! quoique Vincent et Pierre fussent bien jeunes encore, on aurait pu à la rigueur les mettre au collège. Et ces chères petites filles, serait-il sage de les emmener!
M. d’Hyver communiqua à sa femme la lettre du Ministre et lui exposa son plan:
«Nous mettrons nos garçons au collège et nous confierons nos filles aux religieuses qui t’ont si bien élevée. Nul doute qu’elles ne soient bien soignées, et le plaisir d’être avec d’autres enfants séchera bien vite leurs larmes.
— C’est ce que je redoute, mon ami. Je ne supporte pas la pensée que mes enfants s’habituent à mon absence, qu’ils n’en souffrent pas un peu.
— Aline, c’est de l’égoïsme!
— Je ne prétends pas le contraire, mais on doit tout pardonner à l’amour maternel.
— Allons, chère amie, faisons bonne contenance jusqu’à ce soir; ta mère a voix au conseil, c’est une femme sage, prudente et d’un bon jugement. Ses avis nous ont toujours été utiles, je te prie de ne pas l’influencer.»
Les parents ne laissèrent rien paraître de leurs préoccupations; ce fut seulement après la retraite des enfants qu’ils tinrent conseil sur le meilleur parti à prendre.
«Eh bien, dit Mme Decosne, nous voilà entre gens raisonnables, causons sérieusement. Allez-vous à Pétersbourg, mon cher Léon?
— Oui, je crois qu’il est sage d’accepter; c’est aussi l’avis d’Aline.
— Emmenez-vous les enfants?
— Hélas! nous redoutons le climat pour eux; nous nous résignons à mettre Vincent et Pierre au collège, quoiqu’ils soient bien jeunes, et nous confierons Françoise et Jeanne aux bonnes sœurs qui ont élevé Aline. Que vous en semble?
— C’est raisonnable; toutefois, j’avais conçu un autre plan....
— Parlez, vos conseils nous sont toujours précieux, dit la mère avec l’accent de quelqu’un qui pressent un secours.
— Je me demande si une mère ne pourrait pas, en cette circonstance, venir en aide à ses enfants. Je ne suis plus jeune, je ne le sais que trop; néanmoins, j’ai encore de la force et de l’énergie, et je n’aurais aucune appréhension si j’étais secondée par M. Berger, qui a élevé ton frère, Aline, et que je n’ai jamais perdu de vue, depuis que je suis veuve. M. Berger n’est plus jeune, mais il a conservé le goût de l’étude, c’est par l’étude qu’il résiste à l’envahissement de la vieillesse; son jugement est toujours sûr, son intelligence toujours vive et nette; jusqu’ici sa santé a été inaltérable, et je suis assurée qu’il consentirait à consacrer quelques heures de sa journée à mes petits-fils.
— Oh! mère chérie, s’écria Mme d’Hyver, comme vous êtes toujours dévouée et généreuse! nous acceptons votre offre, n’est-ce pas, Léon?
— Avec la plus vive reconnaissance; il sera encore temps dans quelques années (peut-être serai-je alors en France), de mettre Vincent et Pierre au collège; mais nos chères petites filles!
— Il va sans dire que je m’en charge.
— Ne les gâterez-vous pas trop, chère mère?
— Trop, j’espère que non, mais il me semble, madame, que mon système d’éducation ne vous a pas trop mal réussi. Que dites-vous de mon plan, monsieur l’Ambassadeur?
— Je dis que ce plan est digne du cœur d’une mère. J’accepte d’autant plus volontiers votre offre généreuse, que la France semble se complaire depuis quelques années à faire jouer ses ambassadeurs aux quatre coins; je ne serais nullement surpris que mon séjour en Russie fût de courte durée. Convenons donc, chère grand’mère, que la porte du collège restera entr’ouverte pour nos garçons.
— C’est entendu.»
Mme Decosne était une femme de soixante ans; les années n’avaient pas entièrement effacé le charme de son visage; son regard, vif et doux à la fois, ne s’abrilait pas derrière des lunettes; de taille moyenne, vive et alerte, elle aurait pu, comme tant d’autres femmes de son âge, essayer de se rajeunir; mais Mme Decosne avait du bon sens, et un bon sens si accessible et si aimable qu’elle inspirait la sympathie à première vue. La grand’mère habitait Dieppe, au grand regret de sa fille, qui eût souhaité qu’elle habitât Paris, où l’on finit toujours par se rencontrer.
Les Dieppois conservaient le souvenir des services que M. Decosne avait rendus au pays; ce souvenir faisait la consolation et l’orgueil de sa veuve.
Quand il crut le moment favorable, M. d’Hyver dit à ses enfants:
«J’ai une grande nouvelle à vous annoncer.
— Quel bonheur!» s’écrièrent-ils tous ensemble.
Le cœur du père se serra en songeant qu’il allait d’un mot attrister ses enfants.
«On m’envoie à Pétersbourg, dit-il après un moment de silence et de recueillement.
— Pétersbourg est en Russie; dit Jeanne en soufflant dans ses doigts et en faisant le gros dos, et en Russie il fait grand froid, j’en ai l’onglée d’avance.
— Mais, ajouta M. d’Hyver, comme mon séjour en Russie sera probablement de courte durée, votre mère et moi croyons sage de ne pas vous emmener. «
Les larmes succédèrent à l’enthousiasme.
«J’aimerais mieux, dit Pierre, boire de l’huile de foie de morue tous les jours, j’aimerais mieux laisser la vieille Honorine me mettre des cataplasmes sur tout le corps.»
L’héroïsme du pauvre petit ne se soutint pas jusqu’au bout, et il se mit à sangloter.
«Écoutez-moi, chers enfants, continua le père, nous avions résolu de mettre Vincent et Pierre au collège, Françoise et Jeanne au couvent, mais grand’mère nous a proposé de vous prendre chez elle. Nous acceptons son offre, espérant que vous vous montrerez dignes par votre bonne conduite de l’hospitalité qu’elle veut bien vous donner.»
Toutes les têtes se redressèrent, les larmes se séchèrent d’elles-mêmes, les enfants embrassèrent grand’mère avec transport.
«Mes petits-enfants, dit Mme Decosne, j’espère que M. Berger, qui a fait l’éducation de votre oncle, voudra bien vous faire la classe. C’est un homme fort instruit, bon et patient; il vous intéressera par le récit de ses voyages, et enfin il a de bonnes jambes, il vous fera faire de belles promenades, mais si vous n’êtes pas sages....»
De vives réclamations empêchèrent Mme Decosne d’en dire davantage.
Jeanne se glissa tout à coup sur les genoux de sa mère, et lui dit à l’oreille:
«Maman, moi, j’ai toujours les pieds chauds et les mains aussi; emmenez-moi en Russie.»
De tendres baisers furent la réponse de la mère.
L’apparition d’une carte d’Europe, sur laquelle s’étalait l’empire de Russie, fit une heureuse diversion; frères et sœurs se penchèrent sur la table et tous les petits doigts voyagèrent sur la carte.
«Ce n’est pas si loin sur mon atlas, dit gravement Jeanne, c’est sur celui-là que je regarderai toujours.»
C’était bien le cas, après de semblables émotions, de se distraire; le lendemain, un bateau attendait les promeneurs. M. d’Hyver conduisit ses enfants à la verrerie de Monlhermé.
Grand’mère et sa fille restèrent à la maison: elles avaient tant de choses à se dire!
Le ciel est pur; on remonte paisiblement le fleuve. Vincent, qui a pour principe qu’il faut se distraire quand on a du chagrin, s’est muni secrètement d’une serinette, et au moment où l’attention générale est fixée sur un de ces rochers à forme bizarre placés de distance en distance sur les bords de la Meuse, il joue la valse de Robin des Bois.
Chacun, bien entendu, voulut avoir une part active dans le concert.
Lorsqu’on aborda sur le rivage, le bon Vincent put constater que la musique avait eu le plus heureux effet sur le moral de son frère et de ses sœurs.
Vincent n’était pas seulement l’aîné par l’âge; il avait déjà un commencement de raison; il se plaisait à protéger ses sœurs à la moindre apparence d’un danger. Dès qu’on put apercevoir la flamme des fours, il prit Françoise et Jeanne par la main, en leur disant:
«N’ayez pas peur, s’il y avait du danger, papa ne nous amènerait pas ici.
— Oh! non,» dit Jeanne, ce qui ne l’empêcha pas de ralentir un peu sa marche.
Dès que les ouvriers aperçurent M. d’Hyver, ils le saluèrent respectueusement. Le contremaître s’offrit aussitôt à montrer aux jeunes visiteurs ce qui pouvait les intéresser.
Les fours sont embrasés: de grandes flammes s’élèvent verticalement; d’autres, semblables à des vagues, se précipitent en dehors, comme mues par un sentiment de curiosité ; leur curiosité une fois satisfaite, elles rentrent brusquement dans le four.
Tous les petits doigts voyagèrent sur la carte.

«Je n’ai pas peur, Vincent, dit Jeanne. Je m’amuse beaucoup.»
Dans ce temps-là, les pendules s’abritaient encore sous des globes qui deviennent de plus en plus rares. C’était vraiment bien amusant de voir un homme souffler dans un bâton troué, et faire sortir ainsi une petite bulle qui grossissait sous l’effort du souffleur! Puis quand ce globe était arrivé à la grosseur voulue, on le détachait en donnant un petit coup sec sur la canne.
On s’amusait bien; ce fut cependant sans regret qu’on se rendit chez la nourrice de Pierre.
Il fallut, pour arriver chez la brave femme, marcher un certain temps sur le résidu du charbon, car il y a toujours du résidu, quoique beaucoup d’enfants soient occupés à le recueillir à mesure qu’il tombe des fours.
Ces enfants courent sur ce terrain inégal avec autant d’aisance que sur le chemin le plus uni. Leurs mains et leur visage sont couverts d’une poussière noire qui les rend presque méconnaissables. Le petit garçon de Martine reconnut aussitôt les visiteurs et courut porter la bonne nouvelle de leur visite à sa mère. Celle-ci s’empressa de laver le visage et les mains de son petit Jean, et bien elle fit, car sans cela M. d’Hyver et ses enfants n’auraient pu l’embrasser. Ce petit Jean était le frère de lait de Pierre. Au retour, les enfants restèrent seuls au jardin, pendant que leur père s’entretenait d’affaires avec le régisseur, car il avait des intérêts dans la verrerie.
Après s’être communiqué leurs impressions sur ce qu’ils avaient vu, ils parlèrent du départ de leurs parents. La conversation tournait au sérieux, lorsque Vincent changea le cours des idées de Pierre et de ses sœurs par cette exclamation:
«Comme nous nous amuserons chez grand’mère! Elle nous laissera faire tout ce qui nous plaira! Nous ne travaillerons pas trop.....
— Oui, ajouta Pierre, car bonne maman dit toujours à papa: «Léon, ne fatiguez pas les enfants, ménagez ces petites têtes. De mon temps, on n’était pas si pressé d’instruire les enfants!»
— Il y a un an que grand’mère disait cela.
— Ça n’empêche pas que nous sommes toujours petits. La vieille Pélagie a les clefs des confitures, et ne sait qu’inventer pour nous faire plaisir; et si, par hasard, nous étions punis, elle obtiendrait vite notre grâce, va!»
Vincent, s’apercevant que son discours n’atteignait pas précisément le but qu’il s’était proposé, eut soin d’ajouter:
«D’ailleurs papa ne restera pas longtemps en Russie, il l’a dit.»
Le ciel était si pur, l’air si doux, qu’il n’était pas possible de se préoccuper des glaces de la Russie; la forêt se dépouillait lentement de son feuillage, les châtaignes roulaient sur le gazon, c’était un grand plaisir pour les enfants de les ramasser et de les voir sur la table.
Les trois semaines qui s’écoulèrent avant le départ de l’ambassadeur furent employées à faire les préparatifs du voyage. Le règlement des études se relâchait chaque jour. Françoise allait et venait, questionnait sans cesse sa mère, cherchait à se rendre utile.
Vincent et Pierre avaient de fréquents apartés; assurément ils aimaient beaucoup leur grand’-mère, et pourtant ils regrettaient de ne pas aller au collège. Leurs amis leur racontaient tout ce qui s’y passait: les récréations étaient si amusantes! on criait, on sautait, on se battait....
La nécessité de passer quelques jours à Paris fut une distraction dont chacun eut sa part. La campagne eût encore offert bien des plaisirs aux enfants; mais être à Paris! voir des magasins splendides, recevoir des livres avec de belles images, des jouets de toutes sortes! tout cela était bien fait pour éloigner de la pensée des meilleurs enfants la préoccupation du départ de leurs parents.
Cependant Françoise et Jeanne ne se laissaient pas distraire si aisément; elles trouvaient toutes sortes de prétextes pour entrer dans la chambre de leur mère, et leur mère, qui devinait le fond de leur pensée, réclamait de ses chères petites filles des services imaginaires.
Quand Vincent et Pierre parlaient du plaisir qu’ils auraient à courir sur la plage, elles disaient:
«Papa et maman ne seront plus là. Oh! ce sera triste, de ne plus leur dire bonjour et bonsoir! de ne plus les voir à table! Nous aurons beau vouloir nous imaginer qu’ils dînent en ville, nous ne pourrons pas oublier qu’ils sont bien loin.»
Puis, passant d’une idée à une autre:
«Je voudrais bien, dit Jeanne, voir des petites filles russes, elle doivent jouer à des jeux que nous ne connaissons pas.
— Ça m’est bien égal.»
Le temps s’écoulait: Mme d’Hyver, d’abord si résolue, sentait chaque jour diminuer son courage. Aux regrets s’ajoutaient l’inquiétude et des pressentiments.
«Retrouverai-je tous mes enfants en bonne santé ? Je les confie sans crainte à ma mère; je sais que ma présence n’éloignerait pas le danger, mais du moins je serais là. Angèle, vous ne les quitterez jamais, je vous les recommande; vous veillerez à ce que rien ne soit changé à leur régime; il y a dix ans que vous êtes près d’eux. Vous avez de l’esprit, ma bonne fille, il vous sera facile de faire accepter à ma mère ce que vous jugerez utile à mes chéris. Quelle épreuve, ma pauvre Angèle! Je hais d’avance le pays que je vais habiter.»
Angèle avait un véritable attachement pour Mme d’Hyver, elle l’aurait suivie au bout du monde; toutefois elle ne pouvait se défendre d’un petit sentiment de satisfaction en songeant à la part d’autorité qui allait lui échoir. Ajoutons bien vite que ce sentiment ne faisait qu’effleurer son âme, et ne pouvait la consoler de perdre sa maîtresse pour un temps indéfini.
C’était un plaisir pour Angèle d’assister à la toilette de Mme l’Ambassadrice, de donner son avis à propos d’une fleur qu’il fallait ajouter à la belle chevelure de la jeune femme.
Tous les gens du baron étaient désolés de ce changement de situation. Le cuisinier, vieux garçon qui avait déjà souffert de la température de Berlin, était furieux; il disait qu’il détestait les Russes, et lorsqu’on lui demandait pourquoi, il répondait qu’il n’en savait rien, mais que c’était comme ça, et que l’idée qu’ils allaient manger de sa cuisine lui tournait la tête.
Angèle, qui entendait quelquefois ses maîtres parler de la Russie, conseilla au chef de tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler, lorsqu’il serait en Russie; «car, ajouta-t-elle d’un air capable, vous avez beau être au service d’un ambassadeur, on ne se gênerait pas pour vous envoyer voir s’il fait chaud en Sibérie; je vous conseille même de faire beaucoup de plats doux pour ces messieurs.
«Allons donc! Je suis Français, et au service d’un Français, dit Philippe en frappant sur sa casserole; ma personne est inviolable.
— Tant mieux, repartit Angèle, ça pourra vous servir.»
Les caisses de l’ambassadeur sont expédiées; le jour du départ est fixé, les enfants l’ignorent; ils se couchent avec l’espoir d’embrasser leur mère le lendemain; mais celle qui les a bercés, qui a supporté mille angoisses près de leur berceau ne se sent pas la force de leur dire adieu.
Après s’être assurée que tous dorment du premier sommeil, elle entre doucement dans leur chambre, éclairée par une faible lumière; elle contemple un à un ses enfants; elle touche du bout du doigt leurs couvertures, comme si elle voulait les border une dernière fois de ses mains maternelles, et leur rendre les petits soins où se complaît la tendresse d’une mère.
Son mari l’accompagne; tous deux bénissent leurs enfants; la pauvre mère effleure de ses lèvres leurs fronts innocents et se retire au moment où un sanglot allait lui échapper.
Les impressions de l’enfance sont passagères, mais qui de nous ne compâtirait pas à la déception de l’enfant qui attend à son réveil les baisers de sa mère, et qui apprend qu’elle n’est plus là.
Lorsque la vérité fut connue, les pleurs et les plaintes se confondirent. Angèle ne parvint pas à faire comprendre aux pauvres petits que leurs parents avaient voulu éviter l’émotion des adieux; égoïstes comme on l’est à cet âge, ils ne comprirent pas, et ne songèrent qu’à eux-mêmes.
Grand’mère survint, elle consola, essuya les larmes et dit qu’il fallait écrire tous de gentilles lettres qui arriveraient à Pétersbourg avant les voyageurs. Songez donc quelle surprise et quelle joie éprouveront papa et maman!
«Dépêchez-vous; il y a chez moi tout ce qu’il faut.»
Cette proposition releva tous les courages, et l’on se dépêcha.
Vincent arriva le premier; il trouva chez sa grand’mère un buvard bien fourni de papier doré orné de son chiffre.
Heureux âge! Les larmes séchèrent. Des buvards bien garnis attendaient aussi Pierre et Françoise; mais Jeanne, qui savait à peine former ses lettres, pleura à l’idée de ne pas écrire sur du joli papier.
«Comment donc, ma petite sœur! Tu écriras aussi. Tu sais faire toutes les lettres, n’est-ce pas?
— Oh! oui, répondit fièrement la petite fille.
— Eh bien, ma chérie, c’est avec les vingt-quatre lettres que Vincent et Pierre écrivent à papa et à maman, et qu’on a écrit les belles histoires qui sont dans tes livres. Je t’aiderai, sois tranquille.»
Un rayon de joie illumina le visage de l’enfant:
«Tu me tires toujours d’embarras, Françoise,» dit-elle.
Chacun des enfants mérita les éloges de grand’mère. Mme Decosne constata avec plaisir la complaisance dont Françoise, sa filleule, faisait preuve pour sa petite sœur. «Elle est vraiment l’aînée, pensait-elle, je vois dès à présent ce qu’elle sera pour sa mère et pour ses frères et sœurs.»
Grâce à la correspondance, la journée s’acheva mieux qu’elle n’avait commencé ; on parla des chers voyageurs; grand’mère nomma toutes les villes qu’ils allaient trouver sur leur passage.
Les enfants se couchèrent de bonne heure, assez consolés par la perspective de se mettre en route le lendemain pour aller à Dieppe, dans la maison de grand’mère. Là, sans doute, de nouveaux plaisirs attendent les frères et les sœurs.
On verrait de la fenêtre du salon les barques sortir du port et y rentrer. «Quand il ferait beau et que la mer s’en retournera je ne sais où, disait Pierre, nous irons ramasser des coquillages, mais il faudra nous dépêcher, parce que la mer reviendra, emportera tout ce qu’elle trouvera sur la plage.»
Sans rien perdre du babil de ses petits-enfants, Mme Decosne réfléchissait et dressait un plan d’éducation pour eux. Il faut, pensait-elle, que je modifie les habitudes de luxe dans lesquelles ils ont été élevés. Je n’en veux pas à ma fille, quoiqu’elle semble avoir oublié la simplicité dans laquelle je l’ai élevée elle-même; c’est la faute des circonstances, et non la sienne, à cette chère enfant. Le monde ne lui a pas ôté les sentiments de foi et de charité dont elle a eu l’exemple à notre foyer. C’est assez pour que je puisse me dire une heureuse mère.


II
Table des matières
Une vieille maison
En fait d’habitations, les petits-enfants de Mme Decosne ne connaissaient guère que les hôtels d’ambassade. La maison de la grand’mère leur causa donc une surprise mélangée d’une certaine tristesse.
Comme la cour était très exiguë, on avait quelque peine à arriver en voiture devant un petit perron sur lequel donnait l’unique entrée de la maison. Chaque fois que Guillaume, le cocher, rentrait ou sortait, il avait comme une vague idée de jurer. Seule, la crainte de déplaire à sa maîtresse l’empêchait de s’octroyer cette satisfaction.
Guillaume était cocher et valet de chambre à la fois depuis trente ans; il respectait Madame autant qu’il l’aimait. Le brave garçon avait autrefois soigné M. Decosne jour et nuit sans laisser soupçonner la fatigue que lui causait un semblable service. La reconnaissance de Mme Decosne pour ce fidèle serviteur était si grande, que Guillaume eût pu en maintes circonstances en faire à sa tête; mais il ne faisait acte d’autorité que lorsqu’il s’agissait de découvrir ou de ne pas découvrir la calèche, selon qu’il jugeait que cela pouvait être propice ou nuisible à la santé de Madame.
Un escalier de pierre conduisait dans un appartement des plus modestes; rien n’y manquait, mais l’ameublement était d’une simplicité telle, que les enfants n’avaient jamais eu occasion de remarquer rien de pareil. Le buffet et les sièges - de la salle à manger étaient en noyer; au lieu d’un parquet ciré, des carreaux noirs et blancs; mais un bocal contenant des poissons rouges qui s’agitaient stupidement dans leur étang artificiel détourna immédiatement l’attention des enfants. Pélagie, la cuisinière, qui avait un faible pour les poissons rouges, sans doute parce qu’elle leur rendait le service de changer l’eau du bocal, se sentit tout d’abord bien disposée envers les enfants, qui n’avaient pas, comme tant d’autres personnes, passé devant ce précieux bocal sans y faire la moindre attention.
Le salon était meublé en velours d’Utrecht rouge; la pendule, préservée de la poussière par un globe, rappela la verrerie de Monlhermé. Mais Junon et son paon, cette dame et son paon, absorbèrent l’attention des frères et des sœurs jusqu’au moment où ils remarquèrent des portraits de dames et de messieurs poudrés, puis un paysage brodé en perles par grand’mère. La vue de ce travail donna immédiatement à Françoise le désir d’en faire un semblable pour sa mère; on l’enverrait à Pétersbourg, et peut-être n’y avait-il pas dans toute la Russie une petite fille capable d’en faire un pareil.
La chambre de Mme Decosne n’était pas plus élégante que les autres pièces; un grand fauteuil placé près de la fenêtre, un métier à broder, une bibliothèque, indiquaient que cette chambre était habitée par une femme laborieuse. Tout donnait à cette chambre cet air de vie qu’ont les pièces habitées.
Ce premier coup d’œil dans la maison de grand’mère prépara les enfants à la simplicité des chambres qui leur étaient destinées.
Le dîner fut un nouveau sujet d’étonnement: grand’mère découpait elle-même, ne consultait pas le goût de ses convives, et décidait de ce qui convenait le mieux à chacun d’eux.
Cette façon d’agir surprit beaucoup ces messieurs; toutefois le voyage ayant développé leur appétit, ils firent grand honneur au dîner de Pélagie.
«Nous verrons bientôt M. Berger, dit la grand’mère; il a profité de mon absence pour aller visiter une de mes fermes.
— Est-ce qu’il demeure toujours ici? demanda Pierre.
— Oui, mon chéri, depuis la mort de votre grand’père, dont il était l’ami et le secrétaire, il ne m’a pas quittée: c’est ma Dame de compagnie.
— C’est drôle, bonne maman, un monsieur qui est une dame de compagnie!
— Mes enfants, vous aimerez beaucoup cette Dame, elle est très aimable, sait beaucoup d’histoires, et elle sera très contente de vous les raconter; et puis elle vous fera faire de belles promenades. »
Vincent allait à son tour commencer une série de questions, lorsque, sur l’ordre de Mme Junon, sans doute, la pendule sonna huit heures. Grand’mère se leva et dit:
«La prière, mes enfants, et allez vous coucher. »
On se leva sans faire la moindre réclamation; mais on n’en pensait pas moins.
Mme Decosne embrassa ses petits-enfants et leur dit:
«Rangez bien vos affaires avant de vous coucher; que les grands aident les petits. J’irai voir comment vous vous en serez tirés. Il faut apprendre à se servir soi-même, et puisque Angèle est restée à Paris pour mettre la maison en ordre, profitez de son absence pour montrer de quoi vous êtes capables.»
Voilà du nouveau, pensèrent les petits garçons.
«J’espère, dit Pierre lorsqu’ils furent seuls, qu’Angèle nous aidera un peu.
— N’y compte pas trop. Bonne maman a des idées à elle.
— Pourquoi demeure-t-elle dans celte vieille maison? Je la croyais très riche.
— Et moi aussi.
— Si elle est riche, pourquoi ne demeure-t-elle pas dans une belle maison? Je lui demanderai; crois-tu que cela la fâchera?
— Non, grand’mère ne se fâche jamais; papa l’a dit. Oh! ce cher papa et cette chère maman, que je voudrais les voir! Où sont-ils maintenant? «
Vincent ne répondit pas, car il était à moitié endormi. Pierre suivit immédiatement un si bon exemple.
Le matin amena une nouvelle surprise: Guillaume, qui était valet de chambre d’occasion, vint prendre les vêtements et les chaussures de ces messieurs, et les rapporta sans offrir ses services.
«Peut-être s’attendait-il à ce que nous lui demandions de nous aider, dit Vincent; mais nous sommes trop fiers, n’est-ce pas, Pierrot?
— Je crois bien.... Tiens! j’ai mis mon pantalon tout de travers!
— Attends, je vais le remettre droit. Aurait-il ri, ce Guillaume, s’il t’avait vu! allons! tu pleures? que t’arrive-t-il encore?
— J’ai mal boutonné ma bottine, et voilà un bouton décousu!
— On ne pleure pas pour si peu de chose; viens ici.... voilà qui est fait; Françoise recoudra le bouton de l’autre bottine. Il faut que Guillaume ne sache rien de nos petites affaires.
— D’autant plus qu’elles ne sont pas brillantes.
— Moi, je ne peux pas faire ma raie.
— Attends: c’est ce que je sais faire le mieux.»
Que se passait-il dans la chambre de ces demoiselles?
Françoise s’est levée de bonne heure pour s’habiller sans le secours de Marianne et pour habiller Jeanne. La chose eût été assez simple, si Mlle Jeanne n’avait pas eu la prétention de se tirer d’affaire toute seule. Mais elle mit deux fois de suite ses bas à l’envers. Il faut lui pardonner, car c’était son coup d’essai.
La sœur aînée fit une longue démonstration sur la manière de mettre ses bas, et après avoir montré une patience quasi maternelle, la petite fille déclara à Jeanne qu’une demoiselle de cinq ans devait savoir mettre ses bas et ses jarretières.
Si Françoise l’eût osé, elle eût arraché et jeté au vent la moitié de ses cheveux; la pauvre enfant ne savait que faire de cette chevelure qu’Angèle nattait avec tant de complaisance.
Enfin, elle finit par se coiffer tant bien que mal, et lorsque Marianne vint voir comment ces demoiselles s’en tiraient, elle ne put dissimuler sa surprise de les trouver habillées de la tête aux pieds.
Cette surprise récompensa largement la bonne petite fille de ses peines. Les deux sœurs entrèrent triomphantes chez grand’mère, qui était assise devant sa toilette et faisait ses belles boucles blanches.
«Oh! bonne maman, s’écria Jeanne en sautant sur les genoux de sa grand’mère, je vous en prie, laissez-moi vous coiffer. Je coiffe très bien ma poupée.
— Allons, coiffe-moi.»
La petite s’empara du peigne et commença l’opération avec tant de grâce, que Marianne ne put lui refuser des éloges.
«N’y touchez pas! bonne maman, n’y touchez pas!»
La grand’mère promit de respecter l’œuvre de sa petite-fille, et elle tint parole.
Lorsque Mme Decosne fut habillée, elle demanda Vincent et Pierre; elle inspecta leur toilette, et se déclara satisfaite.
Les enfants se demandaient ce qu’ils auraient à leur premier déjeuner, lorsque Marianne étant sortie de la chambre, une odeur de chocolat répondit à cette question.
«Quel bonheur, s’écria Jeanne, du chocolat, comme à la maison!»
«Pauvres chéris! pensa grand’mère, croyaient-ils donc que j’allais les mettre au pain sec?»
Mme Decosne résistait généralement aux faiblesses auxquelles succombe si facilement une aïeule; fidèle aux traditions de simplicité de sa famille, elle n’avait pas recherché un mariage brillant pour sa chère Aline; mais M. D’Hyver réunissait toutes les conditions capables d’assurer le bonheur de sa fille, et elle n’avait pas hésité à conclure cette alliance. D’ailleurs, Mme Decosne ne s’était pas attendue à voir son gendre faire un chemin si rapide.
Le luxe qui commençait à gagner la province n’avait rien changé à ses habitudes. M. Decosne était un savant dont l’étude remplissait la vie; il recevait souvent ses amis et allait rarement chez eux; sa femme avait accepté sans regret cette façon de vivre, faisant avec beaucoup de bonne grâce les honneurs de sa maison.
Devenue veuve, elle n’avait presque rien changé à ses habitudes; M. Berger était un ami fidèle dont elle ne voulut pas se séparer; il était habile à écarter tout ce qui aurait pu attrister Mme Decosne en lui rappelant que le chef de famille n’était plus là.
A l’époque où grand’mère avait accepté les offres de service de M. Berger, elle était loin de penser de quel secours il serait pour les enfants de sa fille. Qu’elle était heureuse, cette bonne grand’mère, d’avoir ses petits-enfants sous son toit, de les sentir loin du luxe d’un hôtel d’ambassade! Ils ne paraîtraient pas dans un salon pour recevoir des compliments, être admirés en toutes choses, même dans leurs sottises, s’ils en faisaient.
D’autres réflexions succédaient à celles-ci: «Que ma fille est triste en ce moment, et ce cher Léon, qui se plaisait tant à jouer avec ses enfants.»
Le grand événement de cette première journée fut le retour de M. Berger. Il arriva à cheval, ce qui permit aux enfants de l’observer tout d’abord de la fenêtre. Le cavalier ayant caressé son cheval comme pour le remercier du service qu’il lui avait rendu, Pierre dit à son frère:
«Il a l’air bon, M. Berger.
— C’est ce que nous verrons quand il nous apprendra le latin. Ce latin m’ennuie déjà rien que d’y songer, mais, puisqu’il faut le savoir, ce que nous avons de mieux à faire, c’est de bien nous appliquer, mon pauvre Pierre.
— Tu as raison, tu me donnes toujours de bons conseils.
— Il le faut bien, je suis l’aîné ! Papa m’a fait un beau sermon là-dessus, avant de partir. Tout dépend de l’aîné, m’a-t-il dit, c’est lui qu’on devrait récompenser quand tout marche bien, et qu’on devrait punir quand la mutinerie se met dans les rangs.
— Mon pauvre Vincent, s’il en est ainsi, je ne voudrais pas être à la place.
— Attends, ce n’est pas tout: l’aîné a le droit de gronder les petits, et au besoin de les faire punir.
— Je n’ai pas peur de cela, mon frère, puisque nous faisons toujours des bêtises ensemble!»
Sur ce, les deux garçons firent des bonds et des sauts jusqu’au moment où Guillaume vint leur dire que leur grand’mère les demandait.
«Voici le moment, Pierre, n’ayons pas peur.»
Françoise et Jeanne avaient déjà fait connaissance avec M. Berger; on causait, on riait, comme avec un vieil ami. Il n’en fallait pas davantage pour rassurer les petits garçons. Ils saluèrent respectueusement, et mirent leur main dans celle que leur tendait M. Berger.
Si Vincent et Pierre dévoraient des yeux leur futur professeur, celui-ci ne considérait pas avec moins d’attention la physionomie de ses élèves. «Ce sont de bons enfants, pensait-il, tout va bien.
Je vais reprendre mes bouquins avec plaisir; je ne serai même pas fâché de revoir mon De Viris; cela me rajeunira. Cette grand’mère est-elle bonne et intelligente! Certes, ils sont mieux dans notre vieille maison qu’ils ne seraient dans un palais. Et ces petites filles! ce ne seront pas les élèves les moins intéressantes de ma classe.»
Quand M. Berger eut pensé tout cela, il laissa les enfants avec leur aïeule.
«N’est-il pas vrai, mes chéris, que l’ami de votre grand-père est aimable?
— Moi, je l’aime déjà beaucoup,» dit Jeanne.
Tout le monde rit de la vivacité des sentiments de la petite fille; elle ne faisait toutefois que justifier la sympathie qu’elle avait inspirée, ce je ne sais quoi qui nous dit: «Aie confiance.»
Dès que la porte fut fermée, Françoise dit en rougissant un peu:
«Bonne maman, nous voudrions savoir pourquoi vous demeurez dans cette petite maison. puisque vous en avez une belle dans la Grande-Rue?
— Mes enfants, je vais vous le dire; mais peut-être ne comprendrez-vous pas mes raisons.
— Oh! si, bonne maman, répliqua Jeanne d’un air convaincu.
— Je reste dans cette maison parce que je l’ai toujours habitée avec votre grand’père. Jamais ces murs n’ont été témoins d’une discussion entre nous; nos deux volontés n’en faisaient qu’une! Cette vieille maison, mes chéris, me rappelle les moindres circonstances de notre vie; ce vieux mobilier me plaît; je le soigne comme on soigne quelque chose de très précieux
— Oh! alors, il nous faut faire bien attention!»
Cette interruption valut un baiser à Jeanne.
«Ici, mes enfants, je suis toujours chez nous; ailleurs, il n’en serait pas de même.
— Je comprends, bonne maman, dit Françoise.
— Et nous aussi, répliquèrent les autres.
— C’est drôle, ajouta Vincent, cette vieille maison ne me paraît déjà plus si laide!
— Ni à moi non plus,» s’écria Pierre.
Et tous ensemble ils embrassèrent leur grand’mère, qui s’attendrit sous leurs baisers.
Angèle est arrivée; elle trouve tout sens dessus dessous; mais elle se contente de le penser.
Cette vieille maison lui déplaît; le bruit de la mer l’agace; ce qui la choque, la blesse même, c’est que les enfants ont pris l’habitude de se passer d’elle pour s’habiller, et ils s’en tirent très bien, encore!
Toutefois, elle se croit obligée de passer la main sur le col de Vincent, de le mettre de travers quand il est droit, et de tirer les bas de Pierre, qui, déjà habitué à l’indépendance, rue comme un jeune poulain.
C’est pourtant heureux que Françoise ne puisse pas démêler sa belle chevelure, si Madame ne lui permet pas d’essayer, c’est qu’elle craint que la petite ne la gâle; et dame! ce serait toute une histoire!
Angèle avait rapporté de Paris les vêtements d’hiver: robes de velours, étoffes de fantaisie, fourrures et manteaux élégants.
«Il ne faut peut-être pas, madame, dit-elle, attendre que le froid soit vif pour vêtir les enfants plus chaudement.
— Vous avez raison, ma bonne Angèle.»
Le lendemain était un dimanche; ce n’était pas par hasard qu’Angèle avait parlé de changer la toilette des petites filles; elle avait eu le temps d’observer qu’il y avait grand étalage de toilette ce jour-là dans la bonne ville de Dieppe.
«Je vais, se dit Angèle, habiller mes enfants à mon goût; justement l’air est vif, le manteau fourré ne sera pas de trop.»
Angèle était ravie; lorsque Françoise et Jeanne eurent mis leur chapeau à plumes, elle leur dit:
«Allez, mes chéries, vous montrer à votre grand’mère.
La bonne avait vraiment bon goût: la toilette des petites était du meilleur effet, et en voyant entrer ses petites-filles, Mme Decosne ne put leur refuser une secrète admiration; elle les embrassa et dit:
«Allez sur la plage, mes chéries, vous irez un autre jour au bois avec vos frères.
— Oh! bonne maman!...
— Un autre jour, demain s’il fait beau.»
Le refus de la grand’mère éclaira Angèle. C’est à cause dé leur jolie toilette, se dit-elle. Si j’avais pensé à cela! Il faut pourtant être juste, les filles d’un ambassadeur ne peuvent pas être mises comme celles de M. Pinsart, l’huissier de la Grande-Rue!»
Le lendemain réservait d’autres déceptions à Angèle:
«Voyons ensemble, dit grand’mère, les vêtements des petites.»
Sur cet ordre, la bonne s’empressa de sortir d’élégants costumes, ajoutant:
«Ces jupes courtes ont l’avantage de permettre aux enfants de courir et de sauter à la corde, sans souci de leur toilette.
— Il n’y a pas une tache, reprit Angèle, impatientée du silence de Mme Decosne.
— Essayons ces robes; je vais donner pour modèle à Mlle Couseau celle qui me plaira le mieux; toutefois, j’entends que mes petites-filles portent des robes plus longues; j’ai assez souffert de les voir vêtues comme des sauteuses de corde. Lorsque leur mère reviendra, elles auront grandi, l’on n’aura plus à se demander comment il convient de les vêtir.
— Ces robes courtes sont pourtant bien commodes, risqua Angèle; les enfants auront bien le temps de s’empêtrer dans des robes longues!
— Angèle, les filles ne sauraient prendre trop tôt l’habitude de la modestie; toutes ces exhibitions de mollets et d’épaules me déplaisent souverainement. Votre maîtresse, que vous admirez tant, était habillée dans son enfance comme le seront désormais Françoise et Jeanne. La position de mon gendre a fait en quelque sorte une obligation à ma fille de suivre la mode; mais aujourd’hui, ma bonne Angèle, nous sommes maîtresses d’habiller nos enfants comme bon nous semble.»
Ce nous sommes maîtresses produisit un effet magique. Angèle vit tout à coup les choses sous un tout autre aspect: la grand’mère était une femme sage, et, après tout, les petites auraient-elles de moins beaux yeux, un teint moins frais parce que leurs robes seraient plus longues? Cette grand’mère avait bien du bon sens.
Mme Decosne se rendit dès le lendemain chez le marchand le mieux assorti en étoffes; elle acheta du fin mérinos bleu pour faire des robes à ses petites-filles, et de la lustrine noire à l’usage des tabliers de classe, et sans perdre de temps elle retint Mlle Couseau pour toute la semaine; cette bonne fille était enchantée de travailler pour les enfants de Mme d’Hyver, qu’elle avait aussi habillée autrefois.
Mlle Couseau allait en journée à raison d’un franc par jour depuis trente ans, sans avoir jamais songé à élever ses prix.
C’était une grande fille grave, silencieuse, mais à vrai dire la parole eût été superflue chez Mlle Couseau; son nez était l’interprète de ses impressions et de ses sentiments: essayait-elle un corsage, son nez se dilatait de satisfaction lorsque ce corsage ne laissait rien à désirer; mais à la vue d’un pli, de la plus petite erreur de coupe, ce nez, si joyeux quelques instants auparavant, se contractait et devenait d’une tristesse profonde. En un mot, l’ouvrière avait autant de nez différents qu’elle avait d’émotions différentes.
La mobilité de ce nez était bien connue. Il y avait même des personnes assez malignes pour se donner le plaisir de faire passer le nez de la bonne Couseau par des alternatives de joie et de tristesse.
Le langage de l’ouvrière amusait beaucoup les enfants: triste ou gai, ce langage était toujours le même:
«Mon petit chat, levez le bras; allongez-le maintenant, mon petit chou, marchez, mon petit lapin.»
Mlle Couseau était aimée de tous les domestiques, par l’excellente raison qu’elle ne regardait pas à tailler un corsage quand sa journée était finie.
Angèle conserva toute sa dignité et ne daigna adresser la parole à l’ouvrière qu’en cas de nécessité absolue.
Mlle Couseau était donc obligée de garder le silence pendant la journée entière, ce qui ne lui arrivait jamais. La bonne créature conclut du silence d’Angèle, que c’était l’usage des domestiques de grande maison de ne pas desserrer les dents.
Les robes des enfants étaient irréprochables; Angèle en convint, et ne risqua qu’une petite observation sur la longueur de la jupe.
«Ma bonne fille, répondit Mme Decosne, vous vous y habituerez.»
Effectivement, quinze jours plus tard, Angèle levait les épaules en voyant les demoiselles Pinsart avec leurs robes écourtées.
Cependant les enfants regrettaient de ne pas être à Paris pour voir passer le bœuf gras et les cavalcades.
«Il n’est pas nécessaire, dit Angèle, d’être à Paris pour s’amuser pendant les jours gras. Ce serait vraiment bien triste de se mettre à courir les grands chemins pour se distraire. J’ai une idée! si je vous déguisais en Polletais?
— Oui, oui, ce sera très amusant, grand’mère ne nous reconnaîtra pas. Oh! ma bonne, faites-nous des costumes, dit Jeanne, en sautant sur les genoux d’Angèle.
— Eh! bien, c’est convenu; soyez sages.»
Avant de faire cette proposition aux enfants, la prudente Angèle s’était assurée que son projet serait du goût de la grand’mère. Elle se procura le modèle des vêtements que portent garçons et filles habitants du Pollet. Ce n’était pas une petite entreprise que de confectionner ces costumes.
Mme Decosne proposa à Angèle de s’adjoindre Mlle Couseau; mais cette proposition fut repoussée.
Angèle, l’auteur d’un si beau projet, voulait en avoir le mérite à elle seule. Elle se mit à l’ouvrage, et travailla si bel et bien que les costumes furent prêts la veille du dimanche gras.
Vincent et Pierre revêtirent avec enthousiasme la large cotte de grosse toile de navire. La joie de ces messieurs fut au comble lorsqu’ils endossèrent une camisole de gros drap bleu plucheux, ornée de gros boutons de corne noire; le bonnet bleu complétait le costume. Qu’ils étaient donc charmants, ces petits Polletais!
Françoise et Jeanne portaient de courtes jupes de drap rouge et un corsage de drap bleu lacé par devant; un bonnet formant une espèce de diadème et de larges brides qui tombaient sur les épaules. De petites corbeilles contenant des poissons en carton peint complétaient le costume des petites filles.
Pélagie, qui s’associait volontiers aux plaisirs des enfants, alla demander à Madame si elle voulait recevoir des enfants du Pollet.
«Certainement, Pélagie; je leur donnerai de petites pièces pour acheter des beignets.»
Vincent et Pierre saluèrent respectueusement et offrirent des coquillages avec un sérieux qui les déguisait encore plus que leur costume. Grand’mère acheta les coquillages; puis elle marchanda les poissons, mais comme elle mettait ses lunettes pour mieux voir la marchandise, Jeanne mit fin à cette petite scène si bien jouée, en éclatant de rire. Alors grand’mère reconnut ses petits enfants, admira leur costume et loua Angèle de son adresse et de sa complaisance.
Pierre dit un mot à l’oreille de Vincent.
«Je n’ose pas, répondit le frère, assez haut pour que grand’mère entendit.
— Puisque c’est toi qui as eu l’idée, parle.
— De quoi s’agit-il, mes enfants?
— Grand’mère, dit Jeanne, toujours prête à prendre la parole, nous voudrions aller nous promener en costume; M. Berger veut bien venir avec nous.
— Je ne vois pas d’obstacle à votre désir, mes enfants.
— Quel bonheur!» s’écrièrent les garçons.
Françoise se déclara trop vieille pour être de la partie.
«Tu as raison, ma petite belle; mais tu m’accompagneras, car je veux être témoin des succès de tes frères.»
De petites corbeilles contenant des poissons en carton peint.

Les choses étant ainsi convenues, on déjeuna, on fit honneur aux crêpes de Pélagie, et lorsque les petits Polletais parurent dans la Grande-Rue, ils furent admirés par ceux qui les reconnaissaient et par ceux qui ne les connaissaient pas.

Pulsuz fraqment bitdi.