Kitabı oxu: «L'enfant du guide»
Julie Gouraud
L'enfant du guide

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066317522
Table des matières
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CONCLUSION.
CHAPITRE I.
Table des matières
La Suisse et les guides.
L’écolier qui apprend la géographie ne se doute pas de la beauté des pays qu’il désigne du bout du doigt sur la carte. Il n’ignore pas toutefois que la Suisse est un pays très-pittoresque et visité chaque année par de nombreux voyageurs; et il s’est peut-être dit: «Quand je serai grand, j’irai en Suisse; je verrai des montagnes, des prairies et des châlets, des lacs, des glaciers et des précipices.
Ces excursions, si à la mode de nos jours, ne peuvent s’accomplir sans l’assistance d’un guide, d’un homme qui connaît parfaitement le pays, qui sait où le voyageur peut aller et où il ne doit pas se hasarder.
Le guide habitué aux dangers de tout genre, ayant acquis l’expérience nécessaire aux autres, en s’exposant lui-même, passe une partie de son existence en courses toujours fatigantes et dangereuses. N’importe, il aime cette vie errante et difficile. Il revient au village lier de ses exploits; se repose et part encore.
Autrefois les voyageurs n’étaient pas aussi nombreux qu’ils le sont aujourd’hui, et les guides étaient plus rares. Parmi ces hommes énergiques et courageux, Franz Müller se faisait remarquer entre tous. Fort, intelligent, il avait pris le métier de son père qui avait échappé à la catastrophe du village de Goldau. Que de fois le vieux Müller avait raconté cet événement à son fils, et Franz l’avait aussi raconté à tous ceux qui avaient voulu l’entendre! Un soir, il y a de cela soixante ans, vers cinq heures, les habitants de Goldau entendirent un craquement terrible; tous se précipitèrent dehors pour se rendre compte de ce bruit sinistre, et ils virent le Rufiberg, montagne qui s’élève en face de la vallée, se mouvoir comme un géant qui voudrait essayer ses forces; les sapins que portait sa tête tremblaient. On sonne le tocsin dont la voix est dominée par les cris d’une population saisie d’horreur et d’effroi. Hommes et femmes se précipitent dans l’église. On n’entend que pleurs et gémissements; les femmes cherchent une vaine protection près de leurs maris, elles pressent leurs enfants sur leur sein. Hélas! une masse de rocs longue de plus d’une lieue se détache de la montagne, entraîne, brise avec elle les arbres qu’elle rencontre sur son passage, et tombe en écrasant le village et ses habitants. Le guide Müller qui avait échappé, par son absence, à une mort certaine, se retira à Schwytz.
La catastrophe de Goldau fut pendant longtemps un nouvel aliment pour la curiosité des voyageurs: de toutes parts les étrangers accouraient pour voir le chaos. Franz Müller menait donc une vie plus active que jamais, et aussi il devenait chaque jour plus hardi, plus téméraire.
Il était marié depuis trois ans à une jeune fille de Schwytz, lorsqu’il partit avec deux Écossais intrépides qui l’emmenèrent dans l’Oberland bernois et jusqu’au Schreckhorn. Franz riait des terreurs de sa femme, la gentille Lhena; cette fois-ci, cependant, il quitta son chalet avec un peu d’émotion, il avait un fils âgé de deux ans, et les caresses du petit Franz lui chiffonnaient le cœur, comme il disait. Parti au mois de juillet, Müller n’était pas revenu à la fin de septembre....
Les deux voyageurs avaient voulu tenter l’ascension si difficile du Schreckhorn; ils parvinrent jusqu’au sommet; mais il est toujours plus dangereux de descendre des glaciers que d’y monter. Aussi malgré toutes les précautions prises par Müller, ils furent entraînés tous les trois avec le rocher qui leur servait de point d’appui et tombèrent dans un précipice de mille pieds de profondeur.
Les habitants de la vallée, qui avaient suivi d’un œil curieux cette excursion aventureuse, virent ce spectacle avec effroi, et bientôt la nouvelle s’en répandit jusqu’à Schwytz.
La jeune et infortunée veuve n’eut alors d’autre ressource que de cultiver son petit champ et de garder ses chèvres en compagnie de l’enfant devenu l’unique objet de son amour.
Les conseils et la protection de ses voisins ne lui manquaient pas: «Pauvre Lhena! prenez patience. Quand votre fils sera grand, il travaillera pour vous. Il sera bon garçon, ça se voit déjà ; mais racontez-lui souvent la mort de son père, afin de lui ôter l’idée de devenir guide, lui aussi!»
Ils tombèrent dans un précipice.

«Oh! certes, pensait la mère, jamais, non jamais je ne le laisserai partir! Dès qu’il pourra apprendre, je quitterai le châlet; nous descendrons à Schwytz, et là je trouverai encore de bons cœurs qui auront pitié de nous; je travaillerai de mes mains, et quand mon Franz aura fini son école, je ne serai pas embarrassée de le placer.»
Ce petit Franz était un charmant bambin. Déjà il avait dans sa petite allure de quatre ans une certaine hardiesse qui rappelait son père. Lhena le regardait avec une joie mêlée de tristesse. Il était tendre pour sa mère, et s’il s’échappait pour aller cueillir une fleur dans la fissure du roc, il revenait dès qu’elle l’appelait.
Les années passaient doucement: la pauvreté ne se faisait pas sentir, parce que la mère et l’enfant vivaient de peu.
Un jour Lhena descendit la montagne tenant Franz par la main; elle le conduisait au maître d’école, car il avait déjà six ans. Cette démarche marquait une phase nouvelle dans la vie de la veuve: Franz ne serait plus tout le jour sous son regard, dans sa dépendance. Elle ne put cependant se défendre d’une joie secrète en voyant son fils au milieu de ses camarades; nul n’avait si bon air: sa chevelure noire et flottante, ses yeux bruns et vifs, ses joues fraîches et surtout sa bonne humeur lui valurent la bienvenue des enfants et du maître d’école.
Cette vie nouvelle fut du goût de Franz; sa vivacité, ses habitudes d’indépendance ne mirent point obstacle à ses progrès; mais avec quel bonheur il rentrait au logis et racontait à sa mère les événements de la journée!
Un an plus tard, Franz savait très-bien lire et presque écrire; malheureusement il ne semblait guère disposé à s’instruire davantage, au grand regret du maître qui lui reconnaissait des moyens peu ordinaires.
Franz ne rêvait que courses dans la montagne, les grands garçons l’associaient à leurs excursions. Il disparaissait quelquefois pendant des heures entières, et quand sa mère lui disait: «Franz, je tremble toujours quand tu n’es pas là,» il l’embrassait et s’excusait d’une façon peu propre à la rassurer: «Oh! mère, c’est si beau! Je suis monté sur le Hacken, j’ai vu le lac.» Lhena soupirait.
Schwytz est une petite ville qui semble avoir été placée au pied des montagnes, non loin du lac de Lowertz, pour engager les voyageurs à se reposer des excursions périlleuses: les rues propres, les maisons blanches et régulières, tout, jusqu’à la bonne physionomie de ses habitants, est une invitation à y séjourner. Il est rare, toutefois, que les voyageurs s’y arrêtent; on dirait que la simplicité d’une pareille capitale ne peut entrer dans leur itinéraire. Cependant les habitants de Schwytz avaient depuis deux mois des hôtes auxquels ils accordaient cet intérêt sympathique qu’excite la souffrance dans toute âme généreuse: deux femmes vivaient complétement isolées dans une jolie maison placée à l’extrémité de la grande rue. Aucune communication n’existait entre les étrangères et les gens du pays. La présence de plusieurs domestiques donnait bonne opinion de leur fortune; elles passaient une partie de la journée dans la montagne; allaient à l’église; parfois aussi, on les voyait assises dehors occupées à des ouvrages de nature différente. L’une d’elles faisait quelques points à une tapisserie élégante, tandis que l’autre cousait avec ardeur, semblant oublier le ravissant paysage qu’elle avait sous les yeux.
Le mystère qui protégeait à Schwytz les deux étrangères ne peut exister pour nous: ces dames étaient sœurs. Mme Saint-Victor était veuve et sans enfants; l’ennui remplissait sa vie et la rendait incapable d’apprécier les ressources infinies d’une grande fortune. Elle avait perdu un fils au berceau, elle l’avait vu lui sourire, et jamais cette douce image n’avait pu s’effacer de sa mémoire. Vainement, sa sœur, Mlle Louise de Candes, avait-elle espéré essuyer ses larmes, et l’associer à sa vie laborieuse et charitable; son éloquence et son exemple avaient échoué ; aussi les deux sœurs ne vivaient point habituellement ensemble, et si nous les trouvons réunies à Schwytz, c’est qu’une maladie grave a rendu nécessaire un voyage en Suisse pour rétablir la santé de Mme Saint-Victor.
Les serviteurs obéissaient aveuglément aux fantaisies de leur maîtresse, ils outrepassaient même ses ordres en éloignant impitoyablement tous les enfants qu’elle aurait pu apercevoir. Mme Saint-Victor semblait ne pas remarquer cet excès de zèle; indifférente à tout, elle ne vivait qu’avec ses tristes pensées.
Le ciel le plus pur a ses nuages: un soir du mois d’août, la pluie tombait à torrent, le tonnerre grondait: on frappe à la porte de Mme Saint-Victor.
«Qui est là ?
— Un petit garçon tout mouillé : par charité, laissez-moi entrer; l’orage ne durera pas longtemps: on voit le Hacken.
— Un enfant! dit Catherine, la femme de chambre: il faut bien lui ouvrir, madame le ferait elle-même.
LUCIEN.
Y pensez-vous? Introduire un enfant dans la maison! Madame a encore pleuré aujourd’hui.
CATHERINE.
Dites tout ce que vous voudrez, on a un cœur, c’est pour s’en servir. Pauvre petit! Il pleure.»
Et Catherine, prenant une lumière, alla ouvrir la porte. Elle vit un enfant mouillé jusqu’aux os, qui portait un petit agneau dans le pan de sa veste. Sa longue chevelure était trempée et couvrait presque entièrement son visage; mais il semblait peu s’inquiéter de lui-même:
«Merci, ma bonne demoiselle, si je pleure, ce n’est pas parce que j’ai peur; je suis brave, moi! mais un berger m’a donné un agneau, et j’aurais bien du chagrin si le pauvre petit mourait.
CATHERINE.
Qui es-tu? Où demeures-tu?
FRANZ.
Comment! vous ne me connaissez pas, depuis le temps que vous demeurez à Schwytz? Je suis Franz, l’enfant du guide, comme tout le monde m’appelle. Je demeure à l’autre bout de la ville avec ma mère.»
Catherine était tout oreilles lorsqu’une porte de l’étage supérieur s’ouvrit; elle fit signe à l’enfant de garder le silence. La porte se referma.
CATHERINE, à voix basse.
Voyons, entre: il est impossible que tu continues ton chemin.
FRANZ.
Ce n’est rien la pluie; donnez-moi un panier pour mettre mon agneau, voilà tout ce que je vous demande, ma bonne demoiselle.
CATHERINE.
Je veux que tu te sèches un peu avant de te remettre en route. On dirait que tu es tombé dans le lac.
FRANZ.
Voyez-vous cette lumière là-bas?
CATHERINE.
Eh bien?
FRANZ.
Eh bien, c’est la lanterne de ma mère. Pauvre mère! elle vient me chercher, car elle sait bien que le mauvais temps n’empêche jamais son petit garçon de rentrer. Merci, oh merci! que vous avez l’air bon! Quand mes hardes seront sèches, je vous rapporterai le panier.
CATHERINE.
Ne reviens pas.... ma maîtresse....
FRANZ.
Est-ce qu’elle n’aime pas les enfants?
CATHERINE.
Oh! c’est qu’elle a perdu un petit garçon, et depuis ce temps elle est toujours malade. Je craindrais que ta présence ne lui fît de la peine.
FRANZ.
Pauvre dame! c’est différent: alors je viendrai me promener près de la maison. Je chanterai le ranz, et vous saurez que cela veut dire: Franz et son agneau se portent bien.»
La lumière devenait de plus en plus distincte. L’enfant se hâta. C’était bien sa mère.
Catherine prit courageusement la responsabilité de ce qu’elle avait osé faire, et s’endormit le cœur content.


CHAPITRE II.
Table des matières
Une étrangère.
Le lendemain Catherine coiffait sa maîtresse, lorsque celle-ci lui dit: «Quel est cet enfant avec lequel vous causiez hier soir?
CATHERINE.
Que madame me pardonne! Je n’ai pas pu résister aux pleurs du pauvre petit: la pluie, le tonnerre et les éclairs....
MADAME SAINT-VICTOR.
Croyez-vous donc nécessaire, Catherine, de vous excuser d’avoir fait une bonne action?
CATHERINE.
Je connais le cœur de madame.... et si je parle ainsi....
MADAME SAINT-VICTOR.
J’ai tout entendu; la voix de cet enfant a résonné à mes oreilles comme une délicieuse harmonie. Je veux le voir, Catherine, vous irez le chercher aujourd’hui.»
Ébahie et triomphante, Catherine s’empressa de communiquer à Mlle de Candes l’ordre qu’elle venait de recevoir; la surprise de celle-ci fut extrême: «C’est bon signe, dit-elle, ce joli pays de Schwytz nous rendra peut-être le bonheur.»
Les nuages avaient disparu, et les vêtements de Franz séchaient au soleil; l’enfant racontait encore une fois à sa mère comment la bonne demoiselle lui avait ouvert, lorsque Catherine parut.
FRANZ.
Ah! mademoiselle! vous venez savoir de nos nouvelles? Nous nous portons très-bien, moi et mon agneau. C’était ma mère, comme je vous le disais, qui s’inquiétait et venait me chercher.»
Lhena offrit un siège à Catherine, et la conversation commença.
LHENA.
Franz est ma joie et ma consolation, voyez-vous!
— Je le crois, répondit Catherine avec conviction, en considérant l’heureuse physionomie de Franz.
CATHERINE.
Franz, ma maîtresse nous a entendus causer.
FRANZ.
Elle est fâchée?
CATHERINE.
Pas du tout: elle veut que vous veniez la voir aujourd’hui.
FRANZ.
Avec mon agneau?
CATHERINE.
Elle n’a pas parlé de l’agneau; mais vous pouvez l’amener.»
La femme de chambre, nous le savons déjà, était une bonne fille; en constatant la pauvreté de la demeure de Lhena, elle pensait avec plaisir que sa maîtresse allait suppléer à ce qui manquait à la veuve et à son enfant. Je suis donc portée à croire que c’est plutôt par bonté d’âme que par curiosité qu’elle fit causer Lhena. C’était facile: Lhena commença par le commencement. Son érudition sur la catastrophe de Goldau fit un grand effet à Catherine: «Voyez un peu, dit-elle, aujourd’hui on ne se doute de rien!»
Pendant le récit de Lhena, Catherine faisait l’inventaire du châlet. Cette maison, tout en bois, était pour elle une nouveauté singulière, car elle n’avait jamais visité les gens du pays; ces petites fenêtres également faites en prévision du froid excessif et de la grande chaleur, le plancher net, tous les coins et recoins utilisés; du bois, toujours du bois, rien que du bois. Ah! pensait Catherine, si Lucien n’avait pas des idées de Paris, on pourrait vivre heureux ici tout de suite et avoir un gentil ménage!
Une heure plus tard, Catherine et Lhena étaient amies. Il fut convenu que Franz et son agneau seraient présentés à Mme Saint-Victor.
Le lendemain, à l’heure dite, Franz partit portant son agneau dans ses bras; son pantalon, devenu trop court, permettait de voir ses jambes droites et fermes; sa veste laissait également sa taille dégagée. Franz marchait avec précaution ne s’inquiétant guère de sentir sa chevelure ramenée par la brise sur ses yeux. Catherine l’attendait:
«Ne t’étonne pas si madame pleure; tu es le premier enfant qu’elle consent à voir depuis qu’elle a perdu son petit garçon.
FRANZ.
Soyez tranquille.»
Catherine et Franz entrèrent: en apercevant l’enfant, Mme Saint-Victor rougit, et fut suffoquée par les larmes. Franz mit l’agneau à terre, et s’avança vers elle: «Ne pleurez pas,» dit-il, en se haussant sur la pointe des pieds pour l’embrasser.
Catherine fit un mouvement pour le retenir, mais, à sa grande surprise, Mme Saint-Victor se pencha vers Franz et reçut de lui deux petits baisers tout timides.
Ne pleurez pas, dit-il.

Cette scène inattendue dilata le cœur de la malade: elle caressa l’agneau.
Mlle de Candes, informée de ce qui se passait, survint; elle fit causer l’enfant et fut charmée de sa naïveté.
CATHERINE, bas à l’oreille de sa maîtresse:
Madame, il aurait grand besoin d’un pantalon neuf.
MADAME SAINT-VICTOR.
J’y songeais, soyez tranquille.»
Franz se retira comblé de caresses. Catherine, fière du succès de son entreprise, présenta l’enfant du guide aux autres domestiques, et en dépit de la jalousie qu’inspire tout serviteur intime, ils avouèrent que Catherine avait bien fait d’ouvrir la porte à Franz; on le fit asseoir à table, il déjeuna bien, et Catherine, devinant la pensée de son petit ami, lui donna de bons morceaux à emporter pour sa mère.
Laissons Lhena et son fils causer en gardant leurs chèvres, et retournons chez Mme Saint-Victor, prendre part à la conversation des deux sœurs.
MADAME SAINT-VICTOR.
Louise, j’ai voulu voir cet enfant, et sa présence m’a consolée: qui l’aurait pensé ?
MADEMOISELLE DE CANDES.
Chère sœur, je n’en suis pas surprise: la douleur, comme la joie, n’est pas toujours au même degré dans notre cœur: ce qui était un mal dans un temps, devient un remède dans l’autre. J’espère que ce premier essai t’encouragera à reprendre la vie commune, à sortir de ton isolement: hélas! ma bonne sœur, que serait la société, si les heureux et les malheureux formaient deux camps séparés? Le mélange nous est utile. C’est convenu, nous irons voir Lhena et son fils, nous leur viendrons en aide.
MADAME SAINT-VICTOR.
Chère Louise, ce n’est pas assez: après les réflexions de la nuit, je suis résolue à adopter Franz. Tu t’étonnes! Penses-tu que la mère refuse la fortune de son fils?
MADEMOISELLE DE CANDES.
Comment oser dire à une mère: vous êtes pauvre, donnez-moi votre enfant?
MADAME SAINT-VICTOR.
Elle comprendra que c’est pour le bonheur de cet enfant.
MADEMOISELLE DE CANDES.
Elle ne comprendra pas,.... et puis, qui sait? Peut-être te prépares-tu de nouveaux chagrins.... Nous ne connaissons pas le caractère de Franz; pourra-t-il s’habituer à une vie nouvelle?
MADAME SAINT-VICTOR.
La fortune change tout, ma sœur, l’enfant s’habituera aisément à ne manquer de rien, à voir ses moindres désirs satisfaits.
MADEMOISELLE DE CANDES.
Tu en feras alors un sot ou un égoïste.
MADAME SAINT-VICTOR.
Tu entraves tous mes projets; ne te mêle pas de cette affaire: je veux adopter Franz.»
Le silence suivit cette discussion. Mme Saint-Victor était très-agitée. Elle quitta sa sœur, et donna l’ordre à Catherine d’aller chercher l’enfant. Catherine obéit: Franz était en course avec ses camarades; il ne devait rentrer qu’au soleil couchant. Il fallut donc attendre jusqu’au lendemain.
En voyant entrer le petit garçon, Mme Saint-Victor sourit; elle lui demanda des nouvelles de sa mère, et lui fit raconter sa promenade.
Franz n’était pas timide, il parlait volontiers, et la naïveté de son esprit donnait un charme particulier à sa conversation enfantine.
Mme Saint-Victor atteindra son but à tout prix; elle sent que cette nouvelle maternité sera une douce illusion pour son cœur.
Cette femme devenue si indifférente, qui vit dans la mollesse depuis des années, se trouve tout à coup une énergie, une résolution à laquelle rien ne doit résister. Qui oserait faire obstacle à sa volonté et refuser de lui donner le bonheur qu’elle cherche en vain depuis si longtemps? Quant aux réflexions de sa sœur, elle ne s’y arrête même pas.
Mme Saint-Victor comprit qu’il était nécessaire de gagner le cœur de Lhena avant de lui demander un sacrifice; elle voulait aussi gagner l’affection des habitants de Schwytz. On la vit donc circuler dans les rues, causant avec celui-ci, avec celle-là, et souriant à tous; les braves gens disaient en la voyant passer: «Voyez un peu comme l’air de notre pays est bon pour les malades!»
La visite de l’étrangère à Lhena fut un véritable événement: chacun pressentait qu’il devait en résulter un avantage pour la jeune veuve.
Mme Saint-Victor parla de Franz avec un tendre intérêt; elle voulut savoir tous les détails de la vie de Lhena, et en partant elle dit: «Permettez-moi de faire habiller à neuf mon petit ami; je ne veux pas qu’il soit forcé de rester au logis pendant que ses vêtements sèchent.»
Il n’y a point de mère qui refuse un bienfait pour son enfant: Lhena accepta donc simplement une offre faite de si bon cœur.
Mme Saint-Victor ne tarda pas à demander Franz pour l’accompagner dans ses promenades, et Franz, enchanté de l’importance qu’il prenait dans une compagnie aussi aimable, ne se faisait pas attendre. Toujours respectueux, il babillait cependant, et s’enhardissait par l’attention que les dames donnaient à ses récits naïfs et curieux.
Mlle de Candes commençait à se laisser persuader: si cet enfant allait vraiment être une source de bonheur pour sa sœur après tant d’années de tristesse! Le changement qui s’est déjà opéré en elle permet-il de douter d’un plus heureux avenir? L’excellente Louise regardait sa sœur avec attendrissement.
On était au mois de septembre, le ciel avait des nuages: le Hacken cachait parfois sa tête, et le brouillard s’élevait sur le lac: il fallait songer à partir.
La première démarche de Mme Saint-Victor près de Lhena lui avait paru très-simple; mais il s’agissait maintenant de prendre une détermination, de s’expliquer, d’arracher un enfant à la tendresse de sa mère.... N’importe, Mme Saint-Victor veut triompher des difficultés; elle ne s’en rapporte qu’à elle-même pour le succès d’une pareille entreprise: elle se rend chez Lhena pendant que Franz est à l’école.
MADAME SAINT-VICTOR.
Lhena, vous êtes une heureuse mère; Franz est charmant. Il grandit; qu’en ferez-vous?
LHENA.
Hélas! madame, c’est ce que je me demande chaque jour; j’y songeais encore lorsque vous êtes entrée. Je le vois bien, il est tout son père, et je ne pourrai peut-être pas l’empêcher d’être guide, et cela me fait horreur!
MADAME SAINT-VICTOR.
Tous les guides ne tombent pas nécessairement au fond d’un précipice.
LHENA tressaille et continue.
Je le sais bien, on me le dit; mais faites donc entendre raison à un cœur de mère!... Vous êtes mieux, madame, l’air de notre beau pays vous a rendu la santé, vous n’êtes plus la même.
MADAME SAINT-VICTOR.
Et pourtant, Lhena, je suis toujours malheureuse. Votre petit Franz a seul le pouvoir de m’égayer.... J’aime tendrement votre fils, Lhena.
LHENA.
Oh! il vous aime aussi, madame, le pauvre enfant saute de joie du plus loin qu’il vous aperçoit.
MADAME SAINT-VICTOR.
Et vous, Lhena, m’aimez-vous?
LHENA.
Madame, en doutez-vous? Les amis de nos enfants ne sont-ils pas les nôtres?
MADAME SAINT-VICTOR.
Lhena....
LHENA.
Madame....
MADAME SAINT-VICTOR.
Je tremble aussi moi que cet enfant ne soit guide un jour. J’ai observé dans nos promenades sa hardiesse, son courage, sa témérité enfin. Ma pauvre Lhena, il y a des destinées de famille qui sont héréditaires comme les maladies.
LHENA.
Bonté du ciel, que dites-vous là ?
MADAME SAINT-VICTOR.
Je veux sauver Franz d’un pareil danger.... Je l’adopte.... si vous voulez, il sera mon fils.
LHENA.
Mais vous ne serez jamais sa mère! Franz! mon bien aimé, tu es mon enfant! C’est affreux, madame, ce que vous dites là !
MADAME SAINT-VICTOR.
Mais Lhena, vous ne cesserez point d’être sa mère!... Calmez-vous, ma bonne Lhena, je veux votre bonheur et celui de votre enfant. Mes craintes ne sont-elles pas les vôtres?...
LHENA.
Hélas! oui.
MADAME SAINT-VICTOR.
Ne pressons rien, ma chère, je vous laisse à vos réflexions. Franz sera mon héritier, si vous le voulez, il couchera sous, mon toit, s’asseoira à ma table, il voyagera sans courir de danger.... il viendra vous voir, ou....
LHENA.
N’achevez pas, madame....»
Mme Saint-Victor se retira en se disant: «La bataille n’est pas perdue.»


CHAPITRE III.
Table des matières
Un petit voyage qui durera longtemps.
Restée seule, Lhena ferma sa porte; elle ne voulait pas de témoins de sa douleur, quoiqu’elle ne doutât pas que toutes les mères ne prissent son parti. Donner son fils! Comment cette pensée peut-elle naître dans l’esprit d’une femme?
Lhena se promenait de long en large, considérait sa demeure: sans doute, beaucoup de choses manquaient à l’aisance du ménage, mais n’avait-elle pas des bras? Encore quelques années de patience, et ce fils bien-aimé travaillerait; il avait de bonnes protections. Évidemment ses craintes sur l’avenir sont exagérées: c’est un manque de confiance dans la Providence. «Je garderai mon fils, pensait Lhena, je m’entendrai appeler du doux nom de mère.»
Ranimée par la résolution qu’elle venait de prendre, Lhena sortit pour mieux respirer. A peine avait-elle fait cent pas, qu’elle aperçut Franz soutenu par deux de ses camarades.
LHENA.
Qu’est-il arrivé ?
FRANZ.
Pas grand’chose, mère.
LES CAMARADES.
Il a voulu mettre à la raison ce petit chevreau blanc qui s’échappe toujours, vous savez! Alors il a grimpé trop vite sur le roc, son pied a glissé, et, sans nous, Franz roulait jusqu’au bas.»
Lhena tressaillit. Cet accident n’était-il pas une lumière, un avertissement du ciel?...
Rien ne pèse tant qu’un secret. Il paraît que c’est vrai à Schwytz comme ailleurs. Après une nuit d’insomnie, Lhena alla chez une voisine qui l’avait vue naître et dont l’intérêt et les conseils lui étaient venus en aide plus d’une fois.
DOROTHÉE.
Quitter sa mère et son pays! Devenir un monsieur! ça n’est pas une idée de chez nous, Lhena, et ça ne me plaît guère. D’un autre côté, on voit des histoires si étonnantes dans ce bas monde! Et puis, ne devient pas riche qui veut! Et on a beau dire, c’est fièrement commode d’avoir des écus dans son armoire et dans sa poche, de bâtir un châlet, d’acheter du pré et d’augmenter son troupeau. Dame! ma chère fille, il y a du pour et du contre comme dans toutes les batailles de la vie.... tu seras bien triste sans ce garçon-là. Mais moi, suis-je plus heureuse? Que me reste-t-il après un bonheur que tout le monde enviait? Deux tombes! Vois-tu, ma pauvre Lhena, on n’y voit goutte aux événements de la vie, et je n’ose te dire ni oui ni non. Faut examiner de près l’affaire; et puis, en fin de compte, nos enfants sont toujours nos enfants!»
Il a voulu mettre à la raison le petit chevreau blanc.

Lhena quitta sa voisine sans éprouver le moindre soulagement: son anxiété était la même. Elle trouva Franz déjà impatient de courir les chemins et d’aller voir les dames.
LHENA.
Franz, voudrais-tu voyager avec elles?
FRANZ.
Oh! mère, que je serais content!
LHENA.
Tu n’aurais pas de chagrin de me quitter?
FRANZ.
Mais, je reviendrais, bien sûr, et j’apporterais des petites pièces jaunes. Mme Saint-Victor en a beaucoup; si elle m’en donnait, mère, tu pourrais acheter les deux chevreaux de Hanz et la vache du vieux Heinrich. Nous serions riches, et tu ne te fatiguerais pas comme l’an passé.
LHENA.
Ne t’avise pas d’accepter, toujours, sans que j’aie dit: oui.
FRANZ.
Moi, partir sans ton consentement? Y penses-tu, mère? C’est vrai que j’aime à courir dans la montagne et que je voudrais être grand pour monter sur le Rigi et traverser la mer de glace: mais avant tout, je veux te rendre heureuse, et voir de belles couleurs sur tes joues.»
Lhena embrassait son fils en pleurant.
FRANZ.
Ne pleure pas, mère, je serai guéri demain.»
Effectivement, la blessure que s’était faite le petit garçon n’avait nulle gravité. Quelques jours plus tard, Lhena consentait à ce qu’il portât à Mme Saint-Victor un bouquet de serpolet dont le parfum plaisait à l’étrangère.
MADAME SAINT-VICTOR.
Franz, veux-tu venir à Lucerne avec nous?
FRANZ.
Oh! madame, je serais bien content; mais il faut que ma mère y consente.
MADAME SAINT-VICTOR.
Sans doute, mon petit ami: va lui demander la permission, et, si elle dit oui, nous partirons demain.»
Franz alla en toute hâte raconter ce que Mme Saint-Victor venait de lui dire.
«Pars,» dit Lhena d’une voix forte qui surprit l’enfant.
Il la regarda et, la voyant douce et calme, il lui témoigna gentiment la joie que cette permission lui causait.
Le soir même de ce jour, Mme Saint-Victor vint chez Lhena, elle y resta deux heures. Rien de la conversation des deux femmes ne transpira au dehors.
Le lendemain, dès la pointe du jour, Franz, habillé de neuf, embrassait sa mère, et sautait légèrement sur le siège de la voiture.
On partit: il se tint longtemps debout, envoyant des baisers à sa mère, et faisant des signes d’adieu avec son chapeau jusqu’au moment où, arrivé au détour de la route, il ne vit plus ni sa mère ni le châlet.


CHAPITRE IV.
Table des matières
Ce que le lecteur sait peut-être déjà.
Celui de mes lecteurs qui accuserait Franz d’éprouver trop de joie en quittant sa mère aurait déjà oublié avec quel empressement il courait vers un plaisir nouveau, lorsqu’il avait l’âge de Franz. A huit ans, un petit garçon sourit à tous ceux qui lui témoignent de l’affection et lui offrent une distraction nouvelle. Loin d’en vouloir à Mme Saint-Victor et à sa sœur, Franz se retournait souvent et montrait sa mine joyeuse aux deux dames enchantées de le voir content.
Le trajet de Schwytz à Brunen s’accomplit rapidement et par un temps magnifique.
Catherine avait ordre de s’occuper particulièrement de Franz. Elle le tenait par la main, ce qui semblait fort étrange au fils de Lhena. Sans le souvenir des bontés que la femme de chambre avait eues pour lui, Franz eût certainement secoué cette douce chaîne; mais, lorsqu’il fut sur le bord du lac, son admiration lui fit oublier qu’il était captif.
Mme Saint-Victor, enchantée des premiers succès de son entreprise, fit monter Franz dans une barque avec elle, pour se promener, en attendant que le dîner fût prêt..
L’enfant naturellement curieux, aimant le grand air et les larges horizons, ne se possédait pas de joie: il signalait à l’attention de Mme Saint-Victor tous les détails du splendide paysage qui passait sous leurs yeux. Les canards, plongeant dans le lac, reçurent ses félicitations: «Que vous êtes heureux! Bonjour, bonjour, mes amis; vous ressemblez à ceux du Lowertz, voilà pourquoi j’ai du plaisir à vous voir: bon voyage!»
Cependant, Mme Saint-Victor sentait la nécessité de dissimuler ses intentions; et, quoiqu’il lui en coûtât beaucoup d’éloigner Franz, elle le laissait manger avec les domestiques. Confiant et naïf, l’enfant ne voyait pas les signes qu’ils se faisaient entre eux. Le protégé excitait déjà leur jalousie; ils le supportaient, parce qu’ils avaient l’espoir que cette nouvelle fantaisie de la malade ne durerait pas plus que tant d’autres.
Franz n’oubliait pas sa mère: déjà il songeait au plaisir que lui causeraient les beaux récits de son voyage. Il ne doutait pas que dès le lendemain un conducteur de voiture ne fût chargé de le ramener à Schwytz. Sa surprise fut donc extrême, lorsque Mme Saint-Victor lui annonça qu’elle l’emmenait à Lucerne.
FRANZ.
Encore plus loin, madame?
MADAME SAINT-VICTOR.
Certainement. Est-ce que tu t’ennuies avec nous?
FRANZ.
Oh! non, madame, mais que dira ma mère?
MADAME SAINT-VICTOR.
Ta mère sait que je dois t’emmener à Lucerne, sois donc bien tranquille, mon cher enfant.»
Franz n’en demanda pas davantage, et sur l’invitation que lui en fit Catherine, il alla se promener avec elle sur la jolie route qui borde la gauche du lac. Les bateaux à vapeur, les barques plus timides dans leur allure, étaient pour Franz un spectacle nouveau qui l’enchantait. Mais ce fut bien autre chose, lorsqu’il se trouva lui-même sur un de ces bateaux en compagnie de nombreux voyageurs! Avouons-le, les mille beautés du lac échappèrent au petit garçon: ce qui le frappait en ce moment, c’était de voir tant de personnes différentes. Jamais rien de semblable ne s’était offert à ses regards, même les jours de marché. Les enfants surtout captivaient son attention et, s’il n’osait pas leur parler, il les écoutait avec plaisir.
Le touriste le plus digne de son nom ne peut pourtant pas toujours admirer le paysage. A certains moments, il porte ses regards sur les passagers; il fait une étude comparée de tous ces visages, il prête l’oreille à la conversation; il se demande d’où viennent ceux-ci et où vont ceux-là.
Mme Saint-Victor excitait particulièrement la curiosité. Quelle était cette femme objet de tant de prévenances? Ce petit garçon n’est assurément pas son fils, et pourtant elle le suit des yeux, une femme de chambre ne le quitte pas, s’inspirant sans cesse du regard de sa maîtresse pour régler sa conduite en ce qui concerne l’enfant. Un observateur attentif aurait pu remarquer avec quel soin Catherine évitait qu’on adressât la parole à Franz; ce qui n’était pas facile, car le fils de Lhena était fait pour exciter l’intérêt ou tout au moins la curiosité. Mme Saint-Victor elle-même s’appliquait à fixer l’attention de Franz:
«Vois-tu le Rigi? le mont Pilate? Quand tu seras grand, tu feras des excursions; tu auras un bâton ferré comme ce monsieur.
Jamais rien de semblable ne s’était offert à ses regards.

FRANZ.
Nous autres, nous montons partout dès que nous savons marcher.»
Sur un signe de sa maîtresse, Catherine conduisit l’enfant dans la salle à manger; mais Franz ne voulut rien prendre. Il remonta bien vite et garda le silence jusqu’à Lucerne. Cette jolie ville qui se mire dans le lac réveilla son attention; puis il se disait: «Me voici au terme de mon voyage, et je serai bien content de revoir ma mère.»
Tout fut mis en œuvre pour amuser l’enfant: promenades en voiture, présents et promesses merveilleuses; mais la curiosité de Franz était satisfaite; il demandait sans cesse à Catherine quel jour il retournerait à Schwytz.
MADAME SAINT-VICTOR.
Tu veux nous quitter déjà ?
FRANZ.
Ma mère....
MADAME SAINT-VICTOR.
Ta mère ne t’attend pas sitôt. Que t’a-t-elle dit?
FRANZ.
Elle pleurait tant qu’elle ne pouvait pas parler; alors je pense qu’elle sera bien contente de me revoir.
MADAME SAINT-VICTOR.
Nous partons demain pour Bâle.... et il faut que tu viennes avec nous, mon petit.»
Franz devint tout à fait triste. Vainement Catherine essayait-elle de le distraire. Il ne parlait que de sa mère, de ses chèvres, de ses camarades et du Hacken.
Mme Saint-Victor avait aussi perdu sa gaieté ; elle avait de longs entretiens avec sa sœur, ou bien, seule, elle se promenait à grands pas dans son salon sans daigner jeter un regard sur le Rhin.
Le moment était venu: il fallait dire la vérité à Franz; et la tendresse qu’il avait pour sa mère, la fierté et la vivacité naturelles de son caractère apparaissaient à Mme Saint-Victor comme autant de difficultés dont l’importance lui avait échappé jusqu’à ce jour. Malgré l’assurance que donne la fortune, Mme Saint-Victor tremblait à la pensée de dire à un pauvre enfant: «tu ne verras plus ta mère, ta présence est nécessaire à mon bonheur.»
Vainement se disait-elle qu’un joli châlet allait être offert à Lhena, que l’aisance succéderait à une gêne voisine de la misère; cette générosité ne méritait point de reconnaissance. Mme Saint-Victor pensait juste.
Un jour, un grave personnage vint trouver la mère de Franz et lui dit:
«Quittez votre pauvre demeure, et entrez dans celle qui vous a été préparée par les soins de Mme Saint-Victor. Au printemps prochain vous aurez un joli troupeau de chèvres.
LHENA.
Moi, quitter le chalet où est né mon enfant! Ne plus m’asseoir à la place où je l’ai bercé sur mes genoux! C’est impossible, monsieur. Il y a des moments, voyez-vous, où je crois le voir entrer. Hier, j’ai positivement entendu le son de sa voix. Non, non, quand il sera revenu, nous verrons. »
Une lettre de Schwytz informa fidèlement Mme Saint-Victor de ce qui s’était passé : n’importe, sa résolution est inébranlable.
Un matin elle fit asseoir Catherine près d’elle, et lui demanda du ton le plus mystérieux, si elle pouvait compter absolument sur sa discrétion et son dévouement.
CATHERINE.
Il me semble que madame a pu s’assurer de tout ça depuis cinq ans que je suis près d’elle!
MADAME SAINT-VICTOR.
Ne vous offensez pas, ma chère Catherine, je vous apprécie infiniment; mais il s’agit d’une affaire importante, et je crois que vous pouvez en assurer le succès.
CATHERINE.
Les désirs de madame ont toujours été des ordres pour moi.
MADAME SAINT-VICTOR.
Ma bonne Catherine, le petit Franz est bien gentil. Je comprends que vous lui ayez ouvert la porte. Cet enfant est pauvre, sa mère tremble qu’il ne prenne le métier de guide, et ne finisse comme son père.... Je l’adopte....
CATHERINE.
Je le savais, madame.
MADAME SAINT-VICTOR.
Qui vous l’a dit?
CATHERINE.
Personne; c’était facile à deviner.
MADAME SAINT-VICTOR.
. Vous sentez-vous la force de garder le secret pendant un certain temps, d’aimer l’enfant, et de m’en faire aimer?
CATHERINE.
Je me sens bien capable de tout pour madame; mais dire que je réussirai à faire oublier Lhena à Franz, je ne le crois pas; car il ne se passe pas de jour sans que moi, vieille fille, je pense à ma pauvre mère: je ne travaille que pour elle.
MADAME SAINT-VICTOR.
Je vous demande seulement, Catherine, de me seconder, d’encourager l’enfant, de lui faire valoir les avantages de sa nouvelle condition et le bien qui en résultera pour sa mère.
CATHERINE.
Madame peut compter sur moi.»
Malgré cette assurance, Mme Saint-Victor n’était qu’à moitié satisfaite. Elle songea un instant à se séparer de sa femme de chambre; mais pouvait-elle attendre plus d’une autre? Cette Alsacienne était bonne et dévouée.... Ses gages seraient doublés au besoin, et les cadeaux ne lui manqueraient pas.
Quant aux autres serviteurs, Mme Saint-Victor trouva un prétexte, plus ou moins plausible, pour les congédier.
Cependant le plus difficile n’était pas fait. Comment annoncer à Franz que Bâle n’était pas le terme de son voyage, et qu’il suivrait désormais Mme Saint-Victor partout?
L’enfant était soucieux quoique toujours aimable.
Un matin, Catherine vint lui dire que madame le demandait.
Franz se rendit aussitôt à cette invitation qui n’avait rien d’extraordinaire.
Mme Saint-Victor était seule; elle pâlit en voyant entrer le fils de Lhena, et lui dit avec émotion: «Franz, m’aimes-tu?
FRANZ.
Oh! oui, madame, tout le monde le sait bien.
MADAME SAINT-VICTOR.
S’il dépendait de toi de me rendre contente, de me consoler de tous mes chagrins, le ferais-tu?
FRANZ.
Pour cela, madame, je monterais le Hacken les yeux bandés, je traverserais le Lowertz à la nage.
MADAME SAINT-VICTOR.
Ce que j’ai à te proposer, mon cher enfant, est beaucoup plus simple.... Veux-tu être mon fils?
FRANZ.
Je ne comprends pas, madame.
MADAME SAINT-VICTOR.
Tu resteras avec moi,... tu m’appelleras ta mère....
FRANZ.
Vous appeler ma mère! Jamais! jamais! J’ai une mère, et que dirait-elle si j’appelais une autre ainsi?
MADAME SAINT-VICTOR.
Franz, viens ici, écoute-moi: tu sais que j’ai perdu un fils; ce fils était ma joie; je le pleure encore tous les jours. Quand j’ai entendu ta voix, mon cœur, si triste jusqu’alors, a éprouvé je ne sais quelle douce consolation. Le lendemain, je te vis, et depuis ce moment mon unique pensée est de te garder, de t’appeler mon fils, de te faire riche et heureux. Ta mère y consent.
FRANZ.
C’est impossible, ma mère n’a pas pu consentir à me voir partir pour toujours: elle m’aime trop.
MADAME SAINT-VICTOR.
Mon enfant, c’est parce qu’elle t’aime que j’ai pu obtenir son consentement. Pauvre Lhena, elle tremblait toujours à la pensée de te voir guide un jour, comme ton père dont tu n’ignores pas la triste fin.
FRANZ.
Madame, si ma mère me dit de rester avec vous, je resterai; mais il faut que je la v6ie, laissez-moi partir.
MADAME SAINT-VICTOR.
Cher enfant, voici le consentement de ta mère écrit de sa main. Penses-tu que je veuille te tromper?
FRANZ.
L’écriture ne dit rien; il faut que je l’entende.»
Franz pleurait, sanglotait.
Vainement Mme Saint-Victor lui donna-t-elle les noms les plus tendres; il ne lui répondait que ces mots: Ma mère! Oh! rendez-moi ma mère.... Comment a-t-elle pu faire cela!
MADAME SAINT-VICTOR.
Mon enfant, ne juge pas la conduite de ta mère. Les parents ont des secrets qu’ils ne sont pas obligés de dire à leurs enfants. Plus tard, mon petit Franz, tu comprendras que l’amour seul a pu donner à ta mère le courage de se séparer de toi. Elle aussi a du chagrin; mais la pensée de faire ton bonheur la console. Et puis, tu iras la voir. On bâtit pour ta bonne mère un joli châlet; elle aura tout ce qu’il lui faut. Allons, sois gentil, ne pleure plus; aie confiance en moi.»
Que se passa-t-il dans la petite tête de Franz? Nous l’ignorons; mais il changea de contenance; il se laissa prendre mesure par le tailleur; entra en possession du linge fin sans en témoigner de déplaisir. Il mettait dans sa poche, et en sortait un mouchoir blanc, avec une certaine aisance. Mme Saint-Victor était radieuse: «Il se formera,» disait-elle à sa sœur, témoin silencieux de ce qui se passait.
Non-seulement il n’était plus nécessaire de rester en Suisse, mais il fallait se hâter de retourner à Paris pour distraire Franz de ses pensées habituelles, faire son éducation, modérer son allure de montagnard, lui apprendre à parler, le mettre en contact avec d’autres enfants.
Lhena éprouva une déception en apprenant que son fils ne pleurait plus. Pour elle, l’aisance qui avait déjà succédé à la gêne l’accablait comme un remords. Maintenant Lhena regrettait d’avoir soustrait son fils à des dangers qui n’étaient peut-être qu’imaginaires.
Ne voyait-elle pas chaque jour des hommes entreprendre des ascensions et revenir au châlet? Puis, passant à d’autres sentiments, elle se disait avec un certain orgueil: «Ah! je comprends bien qu’une étrangère ait voulu l’adopter: il est si beau mon Franz! Quel front! quel regard! Oh! mon fils!»


CHAPITRE V.
Table des matières
Franz à Paris.
Paris est le lieu par excellence pour transformer les gens: hommes ou enfants se dépouillent en peu de temps de la physionomie qui leur est propre.
Franz était très-curieux; si toutes les distractions du voyage l’avaient remis de la scène qui s’était passée à Bâle, ce fut bien autre chose quand il fut arrivé à Paris: ces belles rues, ces maisons entassées les unes sur les autres, comme il disait, les voitures se croisant en tous sens, les promenades publiques, les passants affairés, et surtout l’élégance des hommes et des femmes, étaient pour l’enfant de la montagne un spectacle étourdissant.
Franz avait sans doute déjà quelques notions sur le luxe des appartements: il avait ouvert de grands yeux à l’hôtel suisse de Lucerne. Toutefois c’était une maison où pouvaient entrer tous ceux qui avaient de l’argent. Chez Mme Saint-Victor, c’était un luxe habituel dont Franz serait entouré constamment. Il n’en revenait pas: les grandes fenêtres du salon, ornées de lourds rideaux de soie rouge, si différentes des petites fenêtres d’un châlet, ces fauteuils symétriquement rangés, ces coussins, ces beaux flambeaux et mille riens dont Franz ne pouvait deviner l’usage!
Il essayait successivement tous les sièges, s’allongeait sur le canapé, touchait les cordons de sonnette, comptait les clous dorés des fauteuils.
Cependant, une question grave ne tarda pas à être agitée: Franz serait-il élevé à la maison ou au collège? Mlle de Candes se déclara pour ce dernier parti. Mais Mme Saint-Victor ne fut point de cette opinion. En adoptant le fils de Lhena, elle entendait surtout, peut-être sans le savoir, faire son propre bonheur. Toutes les bonnes raisons données en faveur de l’éducation commune par Mlle de Candes furent rejetées. D’ailleurs Mme Saint-Victor voulait civiliser un peu son fils adoptif avant de le faire connaître. Elle conduisit Franz dans une chambre richement meublée, lui fit remarquer comme tout y était bien disposé pour les soins de propreté nécessaires à un garçon de son âge.
«Claude viendra t’éveiller chaque matin et préparer ta toilette.
FRANZ.
M’éveiller! c’est plutôt moi qui éveillerai tout le monde!
MADAME SAINT-VICTOR.
Mon enfant, tu ne dois pas sortir de ta chambre avant que je te le fasse dire.»
Franz hocha la tête, et ne répondit rien. Le soir de ce même jour, Claude l’accompagna dans sa chambre. La bougie étant allumée, Franz dit bonsoir à Claude, pensant que celui-ci allait se retirer.
CLAUDE.
Monsieur, j’ai les ordres de madame: je dois vous aider à vous déshabiller et ranger vos habits.
FRANZ.
Mon ami, asseyez-vous, et regardez-moi, si ça vous fait plaisir; mais vous ne me toucherez pas. Je n’ai pas attendu de venir à Paris pour apprendre à me déshabiller. Ce n’est pas non plus la première fois que je me mets au lit.»
Claude était un honnête et jeune Savoyard. Il comprit bien vite à qui il avait affaire, et profitant de la permission, il s’étala dans un fauteuil pendant que son jeune maître se déshabillait.
La conversation s’engagea; bientôt elle fut très-animée.
Quelqu’un frappa à la porte.
CLAUDE.
C’est madame!»
Et il quitte la chambre.
Franz, la tête enfoncée dans un moelleux oreiller, ne put s’endormir: il avait trop chaud. Il commença par jeter l’oreiller dans la chambre. Cet expédient n’ayant pas réussi, il se leva, ouvrit doucement la fenêtre, écarta les persiennes, et salua la lune comme une vieille connaissance de Schwytz.
Il fit des rideaux des fenêtres et de ceux de son lit des espèces de cordes; se recoucha; considéra quelques instants la chambre éclairée par la lune, et finit par s’endormir.
Le lendemain matin, Claude apporta de l’eau chaude à son jeune maître; il rit beaucoup de l’arrangement des rideaux; mais les trouvant très-chiffonnés: «Madame sera fâchée,» dit-il.
«Voici de l’eau chaude, monsieur Franz.
FRANZ.
Pourquoi faire?
La conversation s’engagea.

CLAUDE.
Pour vous débarbouiller: le brouillard est froid ce matin, nous sommes en octobre.
FRANZ.
Tu peux t’en aller avec ton eau chaude; c’est bon pour faire cuire des œufs.
CLAUDE.
J’ai l’ordre d’assister à votre toilette.
FRANZ.
Assiste! assiste! Mais assieds-toi; chez nous, il n’est pas poli de laisser les gens debout.»
Franz ayant trempé le coin d’une serviette dans le pot à l’eau, Claude se leva promptement, versa de l’eau dans la cuvette et offrit à son jeune maître une grosse éponge.
FRANZ.
Une éponge! chez nous on s’en sert pour débarbouiller les portes et les armoires!... Faisons une partie d’épongés: à toi, Claude!»
Ce jeu dura quelques instants, au bout desquels Franz finit par suivre les conseils de son jeune valet de chambre; et il avoua, en passant l’éponge sur son visage, que l’invention n’était pas mauvaise. Il découvrit successivement sur la toilette plusieurs objets dont son jeune serviteur lui indiqua l’usage. Claude fit même avec plaisir la démonstration de la brosse à ongles en se lavant les mains. Il trouva fort amusant de remplir la cuvette d’une mousse blanche et parfumée sous laquelle se dissimulait une eau moins pure.
Franz se présenta chez Mme Saint-Victor dans une tenue irréprochable; il reçut des compliments.
MADAME SAINT-VICTOR.
Franz, il ne faut pas causer avec Claude comme tu l’as fait ce matin. On ne cause pas avec les domestiques. Sois toujours poli avec eux, et rien de plus.
FRANZ.
Je pensais que Claude était un honnête garçon.
MADAME SAINT-VICTOR.
Assurément, puisque je l’ai chargé de ton service; mais ce n’est pas une raison pour le traiter en camarade.
FRANZ.
C’est dommage, nous nous sommes bien amusés ce matin!»
Catherine informa sa maîtresse de l’état dans lequel était la chambre de Franz. Mme Saint-Victor s’y rendit, et ne put dissimuler un sourire en voyant des rideaux, si frais la veille, transformés en cordages. Le parquet était couvert de flaques d’eau, le désordre régnait partout. «Patience, pensait Mme Saint-Victor, nous vaincrons cette nature sauvage. Il n’est pas rare de rencontrer chez les enfants du peuple des dispositions qui eussent été perdues, si des circonstances inattendues ne les avaient pas mises en lumière: l’armée a vu des conscrits devenir généraux; la science doit certains progrès à des hommes dont l’intelligence a senti le besoin de l’étude; les arts ont ennobli des hommes de la condition la plus humble.»
En adoptant Franz, Mme Saint-Victor n’avait pas regardé de très-près aux dispositions de l’enfant. Le charme de la physionomie, la grâce et la gentillesse du fils de Lhena avaient suffi pour lui inspirer la pensée d’une adoption. Par bonheur, l’enfant du guide était admirablement doué. La salle d’étude qu’on avait préparée pour lui ne devait pas être simplement une pièce de parade. Franz éprouva une grande surprise et un véritable plaisir en y entrant: tout avait été disposé pour assurer les progrès du futur écolier: pupitre, cartes de géographie et globe terrestre; une bibliothèque composée de livres de classe et de livres roses. Franz passa une heure dans cette pièce sans qu’on pût l’en faire sortir. L’histoire de Robinson l’intéressait si vivement, qu’il fallut l’autorité de sa bienfaitrice pour le résoudre à interrompre sa lecture.
Que de choses n’avait-il pas déjà à conter à sa mère! Ce pupitre si bien garni était une invitation formelle à écrire. Dans ce moment, Franz comprit tous les inconvénients de l’ignorance. Son écriture était détestable et jamais encore il n’avait plié une lettre ni écrit une adresse.
Il essayait, sans y parvenir, de plier un chiffon de papier qu’il voulait adresser à sa mère, lorsque Claude, déjà familier avec son maître, voulut voir ce qu’il faisait dans la salle d’étude.
FRANZ.
Savez-vous plier une lettre, Claude?
CLAUDE.
C’est pas malin, monsieur!»
Et ouvrant une papeterie que Franz n’avait pas remarquée, Claude en tira une enveloppe, y mit la lettre, promena sa langue sur les bords collés de l’enveloppe, et dit d’un air triomphant: «Voilà !»
Franz, ravi, conçut sur l’heure une grande estime pour Claude; et, l’adresse de la lettre étant écrite plus ou moins lisiblement, Franz lui recommanda de la porter à la poste.
Mme Saint-Victor, dont l’imagination cherchait toujours un aliment nouveau, voyait déjà Franz à quinze ans. Il lui ferait honneur, et serait digne du brillant avenir qui l’attendait.
M. Hallouin, homme estimable et bon professeur, fut admis à donner des leçons à Franz. L’élève accueillit avec plaisir son maître qui devint bientôt son ami.
Le professeur reconnut les plus heureuses dispositions à Franz, et assura Mme Saint-Victor que dans un an son élève pourrait suivre la classe du collège.
Ce témoignage, qui eût fait la joie d’un père et d’une mère, toucha peu Mme Saint-Victor. Elle reconnaissait sans doute la nécessité que Franz acquît une certaine instruction; mais elle désirait surtout voir modifier ses manières naturelles: il se tenait mal à table, n’avait aucun goût pour les mets recherchés; il faisait encore de grands pas, ne se souciait nullement des mille fantaisies dont il était entouré ; il renversait un vase de fleurs, cassait une tasse de Sèvres sans émotion; les vêtements du drap le plus fin n’avaient aucune grâce sur lui; il ne savait pas encore nouer élégamment sa cravate, et Claude n’avait pas toujours la permission de s’en mêler.
Les domestiques savaient à quoi s’en tenir sur la présence de Franz chez Mme Saint-Victor. Les bévues du petit garçon les faisaient rire; mais ils l’aimaient parce qu’il était poli et généreux.

Pulsuz fraqment bitdi.