Kitabı oxu: «Le Livre de maman»
Julie Gouraud
Le Livre de maman

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066314804
Table des matières
INTRODUCTION
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CONCLUSION
INTRODUCTION
Table des matières
Chaque saison nous apporte des impressions nouvelles: s’approcher du feu, revoir la grande table où brille la lampe, entendre le vent et la pluie qui ne peuvent nous atteindre, causer et rire de mille riens, tel est le charme des soirées d’automne.
Ce tableau de famille existait en réalité au château de Saint-Meury, dans la vallée de Graisivaudan, où nous allons faire connaissance avec M. et Mme d’Ernemont, entourés de leurs enfants.
Une lecture sérieuse avait été achevée la veille; tout le monde était d’accord pour y faire succéder quelque récit amusant. Chacun disait son mot, prenait et rejetait les nombreux volumes entassés sur la table, lorsqu’Yvonne saisit un gros cahier qui avait jusque-là. échappé à tous les regards. Un souvenir vague traversa son esprit: «Mère, dit-elle, serait-ce là le Livre de maman que j’ai aperçu un certain jour?
— Oui, ma fille.»
Yvonne rougit et devint sérieuse en considérant cette œuvre de patience qu’une mère seule avait pu entreprendre et achever. La jeune fille était bien sûre de l’indulgence de sa mère, et pourtant la pensée d’entendre cette lecture l’intimida; cette crainte amena un sourire sur les lèvres de son père. Henri et Auguste prirent la chose autrement: ils brûlaient de connaître leur histoire.
On était parvenu à rétablir le silence, lorsque l’infortuné Black eut le malheur de le rompre par un aboiement qui n’était peut-être qu’une approbation. Yvonne n’en jugea pas ainsi et, malgré les réclamations du pauvre animal, elle le mit dehors. Mme d’Ernemont commença alors la lecture du récit suivant.


CHAPITRE I
Table des matières
LE LIVRE DE MAMAN
Vous étiez encore bien petits, mes chers enfants, Yvonne avait huit ans, Henri entrait dans sa septième année et Auguste avait cinq ans, lorsque nous trouvant à Ems, votre père et moi, nous fîmes connaissance de la comtesse Caroline M...; quoique habitués à faire le charme de la société de Cracovie, cette jeune femme et son mari ne voyaient presque personne aux eaux: circonstance qui amena entre eux et nous des relations intimes.
Une après-midi, votre père et le comte étaient allés jusqu’à Mayence; nous visitâmes seules la forteresse de Marxbourg.
Assises sur un banc, nous contemplions en silence le Rhin sillonné par des barques, la belle route qui borde le fleuve, et les montagnes du Haar, faisant le fond du tableau, lorsque des enfants vinrent dérober quelques chétives pensées au parterre du jardin de la forteresse.
Ils étaient gracieux et polis. Quand ils se furent éloignés, Mme Caroline me parla de ses enfants, absents comme les miens. «J’ai si peur, dit-elle, d’oublier les bons mots et les gentillesses de Casimir, de Léon et de ma petite Ziunia, que je les écris soigneusement; je ne me sépare jamais de mon cahier, car c’est pour moi la plus intéressante des lectures; si vous le voulez, je vous en ferai juge dès ce soir. Et pourquoi ne feriez-vous pas comme moi?»
J’écoutai effectivement avec intérêt ce récit d’un genre nouveau. Les enfants de Mme Caroline ont de l’esprit et un bon cœur.
Tout en leur rendant justice, je pensais à vous, mes chéris, et je me disais que ma mémoire me fournissait mieux encore.
J’étais décidée à suivre l’exemple de la comtesse, lorsque de sérieuses réflexions m’arrêtèrent: «De quelle utilité serait ce journal? N’était-ce pas simplement une œuvre d’amour-propre, une vanité maternelle, une perte de temps?»
Malgré tout, il m’en coûtait beaucoup de renoncer à ce joli travail. Je n’avais qu’à prendre la plume pour écrire des mots, des traits dignes de passer à la postérité dans plusieurs langues!.., Je résistais aux sollicitations de mon cœur, lorsqu’une pensée sérieuse me vint en aide: «Si j’ajoutais aux gentillesses de mes enfants les défauts que j’aperçois déjà, mon journal serait infiniment supérieur à celui de Mme Caroline. Il y aurait avantage et pour mes enfants et pour moi à faire cette étude.»
J’étais ravie! tous les brevets d’invention obtenus jusqu’à ce jour me semblaient puérils.
Dès que je vis la comtesse, je lui développai mon plan; il me tardait d’avoir son approbation. Je ne doutais pas qu’elle aussi ne voulût ajouter quelques ombres à ses gracieux et naïfs tableaux.
Pas du tout: elle accueillit froidement mon projet: «Des défauts, ma chère! mes enfants n’en ont pas; et, s’ils en avaient, je n’aurais certes pas le courage de le constater. Ce livre est un bouquet dont le parfum doit me réjouir chaque fois que je l’ouvre: je n’y veux point d’épines.»
Mme Caroline parlait avec conviction; je me sentais à moitié vaincue, lorsqu’elle ajouta: «Ne gâtons pas notre bonheur! Plus tard, hélas! nos enfance nous causeront des peines qu’il faudra bien endurer.»
Je laissai ses paroles sans réplique: j’étais décidée à écrire l’histoire vraie de mes enfants.
Ne craignez rien: les mères n’ont pas la vue très-longue, et beaucoup d’imperfections leur échapperaient, si Dieu ne les éclairait, ne les aidait à former votre cœur.
Je fis part de mon projet à votre père, qui l’approuva et se plut à me développer toutes les conséquences heureuses que pouvait avoir ce travail. Il me promit son concours et me fournit du papier et des plumes: c’était déjà une manière de collaborer au Livre de maman.
Nous retournâmes en Dauphiné : c’était pendant l’automne; je me mis un matin à mon bureau, et je ne tardai pas à me convaincre que mon projet n’était pas aussi simple à réaliser que je me le figurais.
Après quelques hésitations, après avoir contemplé les montagnes et la vallée, témoins des premières joies que mes enfants ont données à mon cœur, je me recueillis et je commençai.


CHAPITRE II
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MES SOUVENIRS
Il me semble encore voir ma petite Yvonne au berceau. Quelle joie me causa son premier sourire! Je ne la quittais qu’à regret, et il ne se passait pas une heure sans que je revinsse auprès d’elle. Ce fut seulement alors que je compris tout ce qu’il y a de tendresse dans le cœur d’un père et d’une mère.
Tailler et coudre devint ma plus douce occupation. J’étais contente aussi d’avoir une belle voix pour chanter auprès du berceau de ma fille. Quand je voyais ses yeux se fermer, c’était pour moi un succès qui effaçait tous ceux que j’avais obtenus dans le monde.
Mes airs n’étaient pourtant pas ceux qui plaisaient le plus à Yvonne, et j’en vins promptement à emprunter au répertoire de Suzanne certaines rondes bretonnes dont l’effet était immanquable.
Quelle que soit l’admiration du père et de la mère pour leurs enfants, celle des grands-parents la surpasse et dégénère souvent en une faiblesse qu’ils n’ont point eue pour nous.
Mon père, fort occupé et naturellement sérieux, perdait beaucoup de temps avec Yvonne. Il sortait gravement de son cabinet pour la voir endormie, espérant assister au réveil et jouir de son premier sourire.
De petites querelles entre ce bon père et ma mère nous égayaient beaucoup. Ils se reprochaient l’un à l’autre l’idolâtrie et l’enfantillage dont ils donnaient des marques égales.
La première bouillie fut un événement de famille. Nous étions en cercle autour de l’enfant, ouvrant la bouche comme par l’effet d’une commotion électrique.
Nous n’épargnions à nos amis, et même aux étrangers, aucun détail touchant notre bonheur. Maintenant que j’y songe, il me semble que c’était peu convenable et même ridicule. Toutefois, je n’en ai pas le moindre regret. Un jour ou l’autre, ils auront certainement la même faiblesse.
La première bouillie. (Page 8.)

Bientôt nous eûmes la prétention d’être reconnus de l’enfant, d’être l’objet d’une préférence, et pour cela nous avions recours à mille petits moyens. Mon père eut un succès tranché en posant sa montre sur l’oreille d’Yvonne; ce fut bien autre chose lorsqu’il la lit sonner. Jamais je n’oublierai le regard qu’il nous lança. Ma bonne mère rougit tout en essayant de sourire. Il était aisé de voir combien un pareil succès l’eût rendue heureuse. Elle aurait cependant pu trouver une consolation dans sa supériorité très-marquée à souffler dans la classique trompette de carte. Quand mon père était là, elle s’évertuait à imiter le cor de chasse, à sonner la retraite; car, il faut bien le dire, tous les efforts du respectable grand-père étaient inutiles pour acquérir ce talent d’agrément. Quoi qu’il en soit, mon excellente mère ne pouvait supporter le triomphe de la montre à répétition. Elle me dit un jour: «Moi aussi j’en aurai une.» Je crus que c’était une plaisanterie, et je lui répondis: «Vous ferez bien.»
Le lendemain, ma mère, cette femme si modeste et si raisonnable dans ses goûts, avait une montre à répétition. Mon père déclara que c’était la première folie qu’il voyait faire à sa femme Par malheur, Yvonne fut bien vite blasée sur ce jeu fréquemment répété.
Pauvre mère! comme on la plaisantait! Il n’était question que de sa montre. Vieux et jeunes lui demandaient vingt fois par jour de la faire sonner.
Ma mère, ennemie déclarée du luxe, m’avait donné un trousseau fort simple qui n’avait point été mis en étalage le jour de mon contrat. La pensée que beaucoup de petits êtres n’ont point de quoi protéger leur faiblesse avait suffi pour éloigner du berceau de ma fille une élégance excessive. Les principes de la grand’mère s’affaiblirent promptement; chaque jour, je la voyais arriver avec un nouvel objet de toilette destiné à Yvonne: c’était une pelisse dont l’effet serait gracieux, un bonnet de forme nouvelle qui encadrerait mieux le visage de la petite. La maison se remplissait d’objets inutiles. J’essayais de me fâcher. «Allons, allons, disait ma mère, tu es enchantée. » Et prenant Yvonne dans ses bras, elle la tournait, la retournait, s’extasiait, et me faisait partager son admiration.
Cependant mon père conservait toujours sa supériorité sur nous: à huit mois, Mlle Yvonne était une fière amazone. Dès que mon père disait: «La cavalerie!» elle lui tendait les bras et partait au galop.
Nous aspirions au jour où ma fille, prenant les sentiments de modestie qui sont le plus bel ornement d’une jeune personne, passerait dans l’infanterie.
Tout en rendant justice à la manière dont je m’acquittais de mes nouveaux devoirs, ma mère conservait la haute main sur les soins qu’exigeait Yvonne.
Je redevins enfant moi-même, me laissant guider en tout, demandant des conseils pour les choses que je pressentais utiles. Cette condescendance filiale ne passait pas inaperçue et faisait la joie de celle qui en était l’objet.
Je ne tardai pas à reconnaître que si nous avons le sentiment inné de la première éducation de nos enfants, l’expérience nous manque sur beaucoup de points, et bientôt je pus constater que les conseils de ma bonne mère avaient la plus heureuse influence sur la santé de mon enfant.
Aimons à être conduites et dirigées; apprécions cette douce autorité ; marchons lentement vers l’indépendance que le temps nous apportera nécessairement et qui, hélas! ne s’acquiert qu’au prix de bien des larmes.
Les petites filles parlent généralement plus tôt que les garçons; s’il m’est arrivé d’être froissée des observations plus ou moins piquantes des hommes à ce sujet, ma rancune a cessé lorsqu’Yvonne a dit papa et maman. Ces deux mots valent à eux seuls les plus beaux poëmes que puisse produire l’intelligence humaine; tout le reste nous semblait superflu. Quelle joie, quel intérêt nous inspirait ce langage imparfait! Une syllabe suffisait pour nous faire connaître les désirs de notre enfant; des mots incorrects et charmants se succédèrent bientôt; le bavardage commença. Il n’est fauvette ni rossignol qui puisse lutter avec ce caquetage délicieux.
Le développement de l’intelligence de ma fille était mon étude de tous les instants. Je passais des heures à écouter ses petits raisonnements, à suivre ses désirs; ses pleurs me touchaient moins que sa joie: cette confiance, ce bonheur que fait naître un chat empaillé, une image, une fleur, m’attendrissait. Pauvre enfant! pensais-je, tu avanceras dans la vie et tous ces bonheurs s’évanouiront. Tu connaîtras la souffrance et les larmes. Cette réflexion m’a plus d’une fois aidée à résister aux caprices d’Yvonne.
Une jeune femme me disait un jour, en considérant sa fille âgée de cinq ans: «Je voudrais qu’elle restât ainsi pendant dix ans: c’est si gentil!»
Moi, j’aurais voulu qu’Yvonne restât petite, parce qu’elle était heureuse: ce n’était pas plus raisonnable.
Yvonne était docile; un regard la rappelait à l’ordre, et, comme jusqu’ici sa santé était excellente, nous n’étions point troublés par des cris.
Chère petite fleur, que tu es jolie! tu es la parure de ta mère, l’ornement de la maison. Ton âme, sans avoir la conscience d’elle-même, reçoit déjà les bonnes impressions; déjà tu joins tes petites mains. Que c’est beau un enfant à genoux à côté de sa mère, répétant après elle le nom du bon Dieu!
Le bonheur que m’a donné Yvonne, Henri et Auguste nous l’ont donné aussi.
Quelle joie nous causa la naissance de notre premier fils! Quel beau et frais poupon était ce cher enfant! A un an, il annonçait cette humeur douce et gaie qui a fait le charme de sa petite enfance et qui lui est restée jusqu’à présent.
J’étais fière de mon garçon: ses beaux yeux bleus, son aimable physionomie et sa gentillesse lui valaient des compliments qu’il m’était bien doux d’entendre. Partout mon [fils était fêté, entouré,... gâté.
Je crois que ma mère a raison: les bonnes natures n’ont rien à craindre de ces faiblesses passagères.
Henri parla beaucoup plus tard qu’Yvonne; celle-ci s’efforçait de lui enseigner ce qui lui semblait si facile. Elle s’étonnait et riait de ce commencement de langage, de cette pantomime ingénue à l’aide de laquelle il se faisait comprendre. La petite n’en revenait pas d’avoir débuté de la même manière dans un talent qu’elle possédait si bien.
Henri avait à peine deux ans, et déjà la tranquillité de la maison était fort compromise: les dadas, les ballons et les sifflets jouaient un grand rôle. Yvonne s’associait très-volontiers aux jeux de son frère. Elle embouchait la trompette et montait à cheval sans selle anglaise.
Mon cher petit Auguste a été une frêle créature qui tenait d’autant plus de place dans la maison. Pauvre chéri! pendant six mois ton existence fut incertaine. Les soins et l’amour de deux mères triomphèrent enfin de ta faiblesse.
Chers enfants, au jour de votre naissance comme aujourd’hui, vous nous étiez également chers; et je me plais comme Mme Caroline à citer quelques traits naïfs de votre première enfance.
Yvonne a montré de bonne heure beaucoup de raison: ce qui me charme bien autrement que la beauté.
Un jour, Henri s’insurgea contre la soupe du matin, et entraîna Auguste dans sa révolte. Tous deux frappaient sur la table et demandaient du café au lait; la voix de Suzanne était méconnue. Yvonne a rétabli l’ordre par ces mots prononcés avec calme: «Ne faites pas de tapage; vous êtes des enfants; vous aurez de la soupe, et pas de café comme les grandes personnes.» Joignant l’exemple au précepte, elle a mangé sa soupe. Les mutins en ont fait autant.
Je m’étais flattée quelque temps d’échapper à l’enfant terrible. Vaine illusion!...
Henri avait cinq ans, je l’emmenai avec moi dans une maison où il espérait trouver un camarade; le camarade était sorti. Mon fils ne tarda pas à me dire: «Maman, je m’ennuie.» On s’empressa de lui donner un livre d’images qu’il regarda à peine; et peu d’instants après, mon terrible enfant me dit: «Maman, je m’ennuie toujours; allons-nous-en.» La maîtresse de la maison admira beaucoup cette sottise dont moi j’étais fort embarrassée; et, sans avoir l’air de céder, je partis plus tôt que je ne le souhaitais.
Cette petite humiliation n’est rien cependant en comparaison de celle qu’Yvonne m’avait fait subir quelques années auparavant.
Nous donnions un grand dîner et recevions le soir. Les enfants furent amenés au salon; ils étaient charmants, élégants: nous étions tout glorieux. Une dame étrangère, coiffée d’un turban, caressait Yvonne et sollicitait son regard. La petite la considéra quelques instants et lui dit: «Tu as l’air d’un vieux Turc!...» Mme X.... a eu l’esprit de rire et de répéter le compliment qu’elle avait reçu de ma fille.
Une autre fois, je l’ai emmenée chez la vieille duchesse de *** pour qui j’ai une affection toute filiale. La duchesse a toujours sur un guéridon une bonbonnière très-bien fournie, ma petite fille y a fait honneur d’une façon tout à fait discrète.
Comme ma visite se prolongeait, Yvonne a fait l’inventaire du salon, et ses yeux s’arrêtant longtemps sur la duchesse qui porte ordinairement une immense capeline, elle lui a dit: «Madame, ton bonnet ne te va pas bien!...»
La duchesse a pris un air triste et lui a répondu: «Mademoiselle Yvonne, je ne le savais pas; car je ne me regarde jamais dans la glace.... Vous m’avez fait de la peine.»
Ma fille a baissé les yeux et est devenue fort rouge.
En partant, elle a dit à la duchesse: «Madame, voulez-vous m’embrasser tout de même?»
La patx a été faite et cimentée par une nouvelle dose de bonbons.
Yvonne n’a pas été loin dans la carrière des enfants terribles.
Elle ne pouvait pourtant pas encore comprendre que la franchise ne consiste pas à dire tout ce qu’on pense; son bon cœur lui a seulement fait sentir qu’elle avait fait de la peine à ma vieille amie. Pendant huit jours elle m’a demandé si la duchesse avait encore du chagrin.
Les bonnes actions de mes enfants doivent aussi trouver une place dans mon journal.
A trois ans, Henri rencontra un garçon de huit ans qui marchait nu-pieds dans nos montagnes; il ôta ses souliers et les offrit au petit paysan, qui ne vit dans cette action généreuse que l’ignorance de mon enfant, rit beaucoup, et montra son grand pied à Henri désolé de remettre ses souliers. Suzanne pleurait de joie en racontant cette anecdote.
Le bon cœur d’Yvonne se montrait autrement. Le goût très-prononcé de ma fille pour les confitures lui faisait croire que les enfants qui n’en mangent pas sont très-malheureux. Que de tartines n’a-t-elle pas distribuées! Peu à peu la charité se développa dans son cœur: dès qu’elle apercevait un pauvre, elle venait me dire: «Maman, donnez-lui de l’argent pour acheter ce qu’il voudra.»
Toi aussi, mon cher petit Auguste, tu donnas de bonne heure des marques de générosité, mais d’une tout autre nature. Tu prenais fait et cause dans les querelles de nos petits paysans. Ton père t’arracha l’autre jour d’une mêlée de gamins qui maltraitaient un enfant plus faible qu’eux; sans consulter tes forces, tu t’étais avancé résolûment pour prendre la défense de l’opprimé, et peut-être que sans ton père les méchants t’auraient aussi maltraité.
Ici se termine le chapitre de mes souvenirs; je vais maintenant écrire d’après nature.


CHAPITRE III
Table des matières
LES CARACTÈRES
Novembre. La neige nous a chassés de nos montagnes, les enfants ont témoigné au départ autant de plaisir qu’ils en avaient éprouvé à l’arrivée; ils s’amusent en ce moment avec les marrons et les noisettes qu’ils ont rapportés. La forêt, la terrasse, la grande avenue, la basse-cour même sont déjà oubliés.
Je ne sais si le séjour de la ville exerce sur moi une fâcheuse influence; mais ce journal qui n’a encore été qu’une agréable distraction, me semble aujourd’hui un travail rempli de difficultés; je veux les surmonter, et d’abord j’étudie les caractères de mes enfants.
Yvonne a du bon sens naturel; elle écoute les observations qu’on lui fait; elle est docile. Ma fille a de la suite, même dans ses jeux. Je ne remarque point en elle les caprices si naturels à l’enfance. Sa première poupée est toujours l’objet de sa tendre affection. Je n’ai pas peur que la mésange rapportée de la campagne soit oubliée. Chaque matin, Yvonne assiste aux soins que Suzanne donne à l’oiseau: la petite n’a pas tort de se croire indispensable au bonheur de la captive.
Nos leçons se prennent régulièrement. Quels sont les défauts d’Yvonne? Je ne les vois pas.... Je les cherche, je les trouverai un jour.
Henri est un gros garçon de bonne humeur, parfois d’une gaieté folle, espiègle, hardi, courageux sans témérité ; il ne résiste pas à une larme, il cherche à lire dans nos yeux si nous sommes contents ou fâchés; sa mémoire est admirable, et son intelligence déjà fort développée.
Notre petit Auguste est d’une vivacité, d’une turbulence qui nous alarme. Il n’a rien des goûts de son frère; les livres et les images qui font le bonheur d’Yvonne et d’Henri lui servent à bourrer son fusil. Il est obstiné, colère; lui seul connaît notre sévérité ; cependant il revient vers nous le cœur plein de tendresse. Ses joujoux sont brisés et détruits en un instant; mais tout animal vivant est l’objet de sa sympathie, voire même les souris, au grand désespoir d’Yvonne qui a hérité de mon horreur pour ces insectes, comme dit Suzanne.
Ce matin, Yvonne est entrée gravement chez moi: son air embarrassé me fit pressentir un aveu pénible. Je ne m’étais pas trompée. Voici la confidence que j’ai reçue:
«Maman, l’autre jour, le premier coup du déjeuner était sonné, et en passant devant votre porte, j’ai ramassé la clef qui était tombée.... avant de la remettre dans la serrure, j’ai regardé par le trou pour m’amuser, en me bouchant un œil. Vous écriviez en riant sur un gros cahier; alors je suis entrée bien vite, espérant que vous alliez me dire ce qui vous amusait; pas du tout! vous avez serré le cahier.... Depuis huit jours, je. viens regarder à la même heure, et je vous vois écrire sur le même cahier.... Hier, vous avez pleuré.
«J’ai raconté cela à ma bonne, et, comme elle ne voulait pas me croire, je lui ai proposé de venir regarder avec moi; elle n’a pas voulu, et m’a dit que j’avais fait une vilaine action et qu’il fallait aller m’en accuser. Elle m’a assuré que vous ne me gronderiez pas, si je vous disais la vérité.
— Suzanne a eu raison. Je ne te gronderai pas; mais, ma fille, que c’est laid d’être curieuse! et que j’ai de peine d’être obligée d’écrire cela sur mon cahier!...»
A ces mots, Yvonne devint pourpre, et son visage se couvrit de larmes.
«Maman, maman! vous allez écrire sur ce cahier que j’ai regardé par le trou de la serrure! Et pourquoi donc?»
Je pris ma petite fille sur mes genoux, et je lui dis en essuyant ses larmes: «J’écris toutes les bonnes et toutes les mauvaises actions de mes enfants afin de mieux connaître leur caractère, et ce moyen, je l’espère, m’aidera à vous bien élever, mes chéris. N’aie pas peur, Yvonne, je vais aussi écrire que tu es venue accuser ta faute.
— Maman, c’est inutile. Vous avez une mémoire excellente: grand-père disait l’autre jour que vous appreniez vos leçons très-vite quand vous aviez mon âge et que vous les récitiez sans manquer un mot.
Je vous ai vue pleurer, maman, nous sommes donc bien méchants!»
Je souris à cette question naïve, et je rassurai Yvonne: les mères ont facilement les larmes aux yeux lorsqu’elles pensent à leurs enfants.
L’émotion étant passée, la petite fille reprit le fil de son discours: «Mère, je voudrais bien savoir ce que vous avez déjà écrit.
— Ce livre ne t’amuserait peut-être pas autant que les lettres de deux poupées.
— Vous faites un livre sur moi, maman?
— Henri et Auguste y figurent aussi.
— Oh! que ce doit être joli! Si vous nous en lisiez un peu ce soir, mère chérie, rien qu’un peu?»
Vainement Yvonne insista-t-elle avec l’art d’une petite fille bien-aimée: je fus inflexible; mais je lui promis qu’un jour viendrait où ce livre serait lu.
Yvonne comprend que ses huit ans lui imposent l’obligation de devenir raisonnable; la pensée d’assister un jour à la lecture de son histoire aura, je crois, une heureuse influence sur sa conduite; mais je crains bien que cette impression ne soit fugitive; trois poupées, un ménage et deux frères l’effaceront certainement peu à peu; et le Livre de maman n’en sera pas moins un jour une surprise.


CHAPITRE IV
Table des matières
PREMIERS CHAGRINS
12 janvier. J’avais bien vu des enfants malades, des mères pâles et tremblantes près d’un berceau, et jamais la pensée ne m’était venue que je passerais par les mêmes impressions.
La maison était parée de fleurs, une réunion élégante remplissait les salons, on dansait; malgré mon titre de mère de famille, je prenais joyeusement part à la fête.
Tout à coup, Suzanne traverse Je salon; mon cœur se serre en la voyant.... je la regarde, et mon regard l’intimide.
«Ce n’est peut-être rien, madame,.... mais Auguste tousse drôlement....» Mon fils avait le croup!...
En un instant la maison est déserte, les lumières sont éteintes.
Un médecin, un père accourt; il nous voit éplorés près de ce berceau:
«Tout n’est pas perdu, madame!»
Quelle angoisse!... Je tenais mon fils dans mes bras; la vue de ma robe de bal m’était odieuse, je la flétrissais à plaisir, j’arrachais la couronne de roses qui ceignait mon front.
Yvonne et Henri, emmenés le lendemain matin chez une amie, ne comprirent rien à ce changement.
Quel silence dans la maison! plus de cris de joie ni de colère; plus de caresses, plus de sourires, pas même une plainte.... la fièvre accablait mon pauvre enfant.
Lorsqu’il fut hors de danger, que d’actions de grâces j’adressai à Dieu!... Combien je le remerciai d’avoir entendu nos prières!
Cependant je tremblais encore! je ne croyais plus au bonheur! Le bonheur!... celui des mères devrait être sans nuages: elles aiment tant leurs enfants!
Ce fut un beau jour que celui du retour de nos petits émigrés: Henri et Yvonne contemplaient leur frère avec un sérieux inaccoutumé.... Ils lui donnèrent tous leurs joujoux pour le consoler d’avoir eu bobo.
Immédiatement Yvonne joua à la poupée malade et célébra sa guérison.
La convalescence fut longue, et nécessita les plus grands soins; j’eus pendant ce temps l’occasion de remarquer bien des attentions de la part d’Henri et d’Yvonne pour le petit malade.
J’ai tant souffert que mon cœur est encore à peine capable de supporter la joie que me cause le rétablissement de mon fils. Je tremble sans cesse; le moindre mouvement qu’il fait me semble une imprudence. La paix est-elle donc pour toujours envolée de mon cœur!...
4 février. La sécurité remplit mon âme!... mes enfants sont en bonne santé, ils s’accordent bien, et la confiance qu’ils ont en nous, nous permet d’étudier leurs moindres penchants.
Ce matin, j’ai posé sur la table du salon une excellente miniature, portrait d’Yvonne fait il y a un an. La petite s’est reconnue et a regardé son image avec complaisance: «Je suis bien jolie, maman! Ça vous fait plaisir, n’est-ce pas?»
Je tenais mon fils dans mes bras. (Page 27.)

J’ai répondu oui négligemment sans lever les yeux; Yvonne s’est éloignée.
Cette vanité d’enfant a éveillé en moi de sérieuses réflexions. Quel prix n’attachent pas les mères à la beauté de leurs filles! Elles trahissent leur admiration de mille manières: serai-je plus raisonnable qu’une autre? Peut-être.... mais comment éviter les flatteries de mon entourage? N’importe. Yvonne vient de m’avertir qu’il est déjà temps de mettre la main à l’œuvre, de commencer son éducation. Je ne partage pas les préjugés qu’ont certaines personnes contre la beauté ; mais il est certain que les femmes belles attachent trop de prix à cet avantage, en parlent avec complaisance, et s’admirent jusque dans leurs enfants.
10 février. La bonne harmonie n’est point troublée ici par la différence des âges. Henri se fait petit pour amuser son frère et sa sœur. Hier a eu lieu une grande dînette dans un ménage donné à Yvonne au jour de l’an. C’était dans ma chambre. Les instincts de la ménagère se montrent déjà chez la petite fille; elle a permis à Auguste de mettre le couvert, comme François le met. Henri a réclamé en vain le rôle de cuisinier; Yvonne se l’était réservé, mais l’honneur de découper une mauviette a pleinement satisfait son ambition.
Cet accord entre les frères et la sœur m’enchante, car les querelles et même les batailles ne cent pas sans exemples entre les meilleurs enfants. Henri et Auguste aiment beaucoup Yvonne; ils en sont fiers. Ses désirs sont presque des ordres pour eux; je cultive ces heureuses dispositions.
L’amour fraternel détruit l’égoïsme en développant la générosité ; il ne perd jamais sa fraîcheur; on se souvient toujours d’avoir été petits ensemble. Les premières joies partagées entre frère et sœur sont ineffaçables; on s’attendrit encore dans la vieillesse aux souvenirs de ces chagrins qui s’évanouissent sous le baiser d’un père ou d’une mère.
J’ai souvent entendu dire qu’il est avantageux pour la famille entière que l’aîné soit un garçon. Ma douce Yvonne me force à penser le contraire. J’aperçois déjà l’heureuse influence qu’elle exerce sur ses frères; ses jeux paisibles calment mon petit Auguste naturellement si bruyant. L’enfant qui aime sa sœur, sacrifie son goût au plaisir d’écouter ses petites histoires; Yvonne le rappelle à l’obéissance, quand elle n’est pas complice de ses étourderies.
Mars. Si j’avais suivi l’exemple de la comtesse Caroline, il ne se trouverait pas tant de lacunes dans mon journal; je reconnais qu’une mère qui s’occupe de sa famille n’a pas le temps de courir à son secrétaire chaque fois que son fils ou sa fille dit une naïveté.
Ces trois bambins m’inspirent des pensées tout autres; mon journal doit surtout m’aider dans l’éducation morale de mes enfants.


CHAPITRE V
Table des matières
LE COURAGE
Avril. Un fait notable s’est passé aujourd’hui.
Yvonne est entrée dans ma chambre, ayant la main enveloppée dans son mouchoir taché de sang.
Le sang!... comme les mères en ont peur!
J’ai couru vers ma fille:
«Qu’est-il arrivé ?
— Maman, Auguste s’est coupé exprès avec le canif d’Henri pour me faire voir comme les hommes ont du courage, et puis il a dit qu’une petite fille ne ferait pas ça.... Alors je me suis coupée aussi pour lui faire voir que je suis autant que lui.... Mais ça me fait mal, et je ne recommencerai plus.»
La plaie n’est pas grande; j’en ai exagéré l’importance pour donner une leçon à ma fille; elle gardera pendant quatre jours à son doigt une grosse poupée qui la gênera beaucoup et l’empêchera d’enfiler des perles, son occupation favorite.
La morale a été qu’au lieu d’avoir fait un acte de courage, Yvonne a fait un acte d’amour-propre et une grande imprudence.
La chère petite n’en revenait pas:
«Comment, ce n’est pas du courage? Bien sûr, maman?
— Le courage, lui ai-je répondu, vient de la nécessité, du dévouement. Une personne courageuse ne cherche pas à se faire remarquer; elle ne demande pas qu’on l’admire. Si une petite fille s’assied résolûment dans le fauteuil du dentiste, elle a du courage; si elle se lève de bonne heure, sans se faire tirer l’oreille, si elle recommence son devoir sans impatience, elle a du courage.»
Yvonne ne savait pas qu’il y a aussi du courage en dedans. Elle voulait au moins m’entendre dire qu’Auguste avait été courageux, et j’ai eu de la peine à lui faire comprendre qu’il n’a été que téméraire.
Mai. Le printemps nous invite à partir. Nous ne nous ferons pas prier.
Le désordre qu’amène tout changement de résidence est une cause de joie pour les enfants: et que deviendrions-nous, Suzanne et moi, si ma bonne mère ne nous privait souvent de leur présence; elle a toujours mille ressources dans l’esprit pour les distraire, en même temps qu’elle m’est utile en les éloignant de la maison.


CHAPITRE VI
Table des matières
A LA CAMPAGNE
La campagne ne simplifie pas mes occupations. Je suis avec mes enfants plus que jamais. Yvonne me dérange et me questionne sans cesse. Henri fait collection de tous les insectes qu’il trouve sur son chemin, et les met dans une boîte qu’il porte toujours avec lui. Nous l’appelons le petit naturaliste. Auguste partage les penchants de son frère. J’ai souvent à lutter contre les répugnances que m’inspirent les goûts de mes fils.
Un commencement d’éducation marquera cette année; Henri, qui sait lire depuis longtemps, commence à écrire; il lui tarde de partager avec Yvonne les fonctions de secrétaire de Suzanne, qui donne régulièrement de ses nouvelles à sa vieille mère. Quant à Auguste, il ne connaît même pas ses lettres.
Dernièrement ma petite fille est entrée précipitamment dans ma chambre: «Maman, maman, venez vite regarder par la fenêtre!...»
Je vis alors Auguste montant à l’échelle qu’un couvreur avait négligé d’emporter. Le hardi petit bonhomme avançait tranquillement quoique l’échelle flexible ployât sous ses pieds.
«Maman, il va tomber! il va se tuer!» disait Yvonne en pleurant.
Je la rassurai, quoique je partageasse ses craintes. Je lui dis que le mieux était de garder le silence; qu’un mot, un reproche surtout, pouvait troubler Auguste et lui faire perdre l’équilibre.
Oh! comme le cœur me battait!
Je suivis pendant quelques minutes, qui me parurent bien longues, l’imprudent enfant, et je le vis, arrivé au dernier degré de l’échelle, promener ses regards de tous côtés. Il poussa un petit cri, sans doute pour attirer l’attention; mais ne voyant personne, il descendit avec la même sûreté et le même bonheur, ce qui n’adoucit nullement la punition que lui administra immédiatement son père.
Le grand-père seul était dans l’admiration d’une telle hardiesse. C’était, selon lui, le présage de grandes choses. Peut-être cet enfant prendrait-il une forteresse d’assaut.... ni plus ni moins.
Au reste, la hardiesse d’Auguste tient à son excessive curiosité, non pas à une curiosité vulgaire qui consiste à regarder et à écouter; il veut se rendre compte des choses: il arrache les fleurs de son jardin pour voir comment elles poussent, il découd les bras de la poupée d’Yvonne pour s’assurer de ce qu’il y a dedans.
Cette disposition étant bien dirigée peut le conduire à des études sérieuses.
Hier, on a convoqué tous les ânes du voisinage: nous sommes allés déjeuner dans la forêt. Quelle joie!...
Henri conduisait fièrement la cavalcade; Auguste excitait sa pacifique monture par des cris continuels; Yvonnette, sagement assise sur le dos d’un joli âne noir, faisait partager tous les plaisirs de la promenade à sa poupée.
Mon mari avait consenti à quitter ses livres; lui et moi suivions à cheval; bon papa et bonne maman avaient préféré la voiture, qui renfermait aussi les provisions.
La journée fut superbe, et pas un nuage, pas un accident ne vint troubler notre partie de plaisir.
J’ai voulu mettre de l’ordre dans les études d’Yvonne et d’Henri. Chaque matin je les garde deux heures auprès de moi et nous travaillons. Tous deux aiment la lecture; Henri me ravit par ses réflexions: il écrit, apprend l’histoire sainte et des fables dont il applique la morale assez heureusement.
De quel charme sont ces premières heures d’école! Je voudrais pouvoir en prolonger le cours longtemps encore. Mais il viendra un jour où mes connaissances seront insuffisantes. En attendant, j’use de mes droits: ce cœur et cet esprit de sept ans se forment sous mon influence. Tout le monde le sait et le dit: Les premières leçons d’une mère sont ineffaçables.
Cher enfant! que tu es gentil! quelle intelligence brille dans ton regard! Comme tu t’intéresses à tout ce que te dit ta mère! Quelle merveille que le développement successif des idées dans ces petites têtes blondes!
Restée seule assez tard avec mon mari, l’occasion m’a semblé opportune pour l’engager à jeter les yeux sur mon journal. Nous avons ri et pleuré tour à tour. Alphonse m’a déclaré qu’il place le Livre de maman au-dessus de ses travaux scientifiques. «Continue, ma chère Marie, m’a-t-il dit, jusqu’au moment où l’autorité du père devra succéder à la douce autorité de la mère.»
Nous nous sommes entretenus longtemps de nos chers enfants; Alphonse m’a donné des conseils; il m’a avertie de certains dangers que je n’avais pas entrevus. Puis la question du collège a été mise sur le tapis. Mes garçons n’auront pas de précepteur, c’est absolument décidé. J’ai une entière confiance dans mon mari, et je me soumets.
Juin. Les cerisiers ploient sous les branches chargées de fruits. Les bonshommes de paille n’ont effrayé les moineaux que pendant un seul jour. Auguste a dit au fermier d’être tranquille, qu’il lui promettait de les chasser.
Cette promesse, à laquelle on ne croyait guère, s’est réalisée, au moins pendant un jour.
Auguste avait disparu; nous ne savions que penser, lorsque Suzanne me dit: «Venez le voir, madame!»
Il était recouvert d’une armure de paille, coiffé d’un immense chapeau de papier, s’était posté au haut d’un cerisier, et armé de son fusil qu’il chargeait de noyaux, il tenait les moineaux en respect.
L’idée n’était pas mauvaise; toutefois, nous priâmes notre cher enfant de modérer son zèle, et de ne pas se croire obligé de manger tant de cerises pour se procurer des munitions.
On a donné aux enfants des poissons rouges qui prennent leurs ébats dans un grand bocal. Cette nouveauté les a tous beaucoup intéressés, surtout Auguste. Hier, en nous mettant à table, nos regards ont été attirés par une carafe où se débattait un poisson rouge, Auguste était ravi de son idée. Il voulait surtout boire de l’eau de son poisson. «Puisqu’il y en a dans la rivière, on peut bien boire aussi l’eau de cette carafe-là.»
Ce ne fut pas sans peine que nous parvînmes à faire rentrer le poisson dans sa demeure. La pensée qu’il y était mieux eut seule le pouvoir de convaincre notre espiègle.
Henri dit à merveille la fable du Loup et l’Agneau. Rien n’est plus délicieux à entendre que les inflexions variées de sa voix mélodieuse, et trop souvent peut-être nous nous plaisons à lui faire réciter cette fable. Il y a quelques jours, je fus attirée par une discussion assez vive entre Yvonne et son frère. «Maman, il veut que je fasse le loup, et lui l’agneau. Moi, je ne veux pas être le loup qui est trop méchant!» J’ai donné raison à Yvonne.
Il n’est pas un étranger qui, en voyant Auguste, ne constate sa ressemblance avec moi. Suzanne ayant eu la fantaisie de lui mettre un de mes bonnets, il ne s’en tient pas là. Il joue à maman; prend mon châle et mon chapeau, rend visite à Yvonne, l’accuse d’être trop sévère avec les enfants, et termine généralement la comédie en commandant une galette pour le goûter de Mlle Yvonne, de M. Auguste et de M. Henri.
Septembre. Jusqu’ici nos bons enfants ne se sont guère rendu compte de ce qui se passe autour d’eux. Ils viennent, pour la première fois, d’assister à la distribution du bois que reçoivent chaque année les pauvres du village.
Dès huit heures, ils nous suivaient dans la grande cour du château, où étaient rangés les cotrets.
L’enfant, habitué au bien-être de sa famille, est toujours surpris par le spectacle de la misère. Que de questions: «Maman, ils n’ont donc pas de bois ni d’argent pour en acheter!» — «Maman, leur en donnerez-vous d’autre quand ils n’en auront plus?» Puis le silence se fit.
Les enfants considéraient chaque individu recevant et emportant sa charge. Auguste, toujours prompt à l’action, aurait voulu prendre part à la distribution avec le jardinier. Il l’essaya même au risque d’écorcher ses petites mains.
De retour à la maison, mon cher enfant m’a dit: Maman, ils n’en auront pas assez pour tout l’hiver; voulez-vous nous permettre de ramasser les broussailles du parc et d’en faire des petits fagots qui serviront à allumer les grands?» Yvonne s’est enthousiasmée pour ce projet, et, mon consentement étant donné, on s’est mis à l’œuvre pendant la récréation.
Je veux croire que le bon cœur de mes enfants est pour beaucoup dans l’entreprise qu’ils ont faite, car ils ne passent pas un seul jour sans consacrer la plus grande partie de leurs récréations à ramasser les branches mortes.
La patiente Yvonne réunit les plus petits morceaux de bois avec le même soin qu’elle mettrait à assembler des aiguillées de fil. Henri attache les fagots et Auguste les range symétriquement. Les allées du parc sont parfaitement nettoyées. Yvonne prétend que les grandes dents du râteau de Martin en sont agacées.
Le moindre coup de vent qui dépouille les arbres de leurs branches mortes fait la joie de nos petits bûcherons.
Je ne passerai pas sous silence une histoire arrivée à ce sujet.
Le soleil nous avait invités à la promenade. Nous cherchions les enfants pour les emmener dans la forêt. Ne les trouvant ni aux fagots ni à leurs petits jardins je m’inquiétais, lorsque Suzanne, à moitié fâchée, me dit: «Venez les voir, madame, ils guettent depuis trois jours une grande branche de platane qui n’en finit pas de tomber. Ils se refroidissent, Yvonne a toussé cette nuit. Je ferais bien tomber l’écorce, mais ils ne veulent pas, disant que vous avez défendu de toucher à un arbre. C’est trop d’obéissance.»
J’ai vainement essayé de faire partager à Suzanne mon admiration pour la docilité de mes enfants. La bonne fille ne voyait que l’inconvénient qui pourrait résulter pour eux de ne pas courir et sauter.
Je fus avertir mon mari de ce qui se passait. Alphonse jugea comme moi que le bras d’un père était seul digne d’abattre cette branche; et, quittant aussitôt son travail, il vint solennellement armé d’une gaule, et fit tomber d’un même coup l’écorce et plusieurs branches, à la grande et bruyante joie de nos enfants.
La rose de leurs petits jardins, le bluet des champs, n’ont jamais excité un pareil enthousiasme. En un instant, ce précieux butin fut transformé en trois beaux fagots qui allèrent grossir le tas.
Hier, l’Ami, vieil âne de famille, a été chargé des fagots. Madame bonne maman et Suzanne conduisirent Yvonne et ses frères chez les plus pauvres gens du village. Les petits bûcherons étaient rouges de bonheur; ils disaient tous les trois ensemble: «C’est pour allumer les grands que nous avons fait les petits.»
Ma mère m’a dit, les larmes aux yeux, que c’était positivement la plus grande joie qu’aient éprouvée nos enfants. Suzanne a eu la loyauté d’en convenir.
Je vais entretenir le sentiment de l’aumône dans le cœur de mes bien-aimés. Ils ne recevront d’argent que pour le donner aux pauvres. Alphonse et moi sommes absolument opposés à cette habitude trop répandue, dans les meilleures familles, de faire thésauriser les enfants pour se donner un plaisir, satisfaire un goût. L’argent aussitôt reçu sera dépensé pour secourir la misère.
L’enfant est naturellement disposé à donner, et, s’il n’est pas arrêté dans l’élan de son cœur, sa générosité croîtra. Je me souviens avec tristesse d’une scène dont je fus témoin un jour.
C’était à l’église. Un petit garçon de cinq ans environ était tranquillement assis à côté de sa mère. Il voit venir le prêtre qui quêtait. «Maman, dit-il tout bas, donne-moi un sou.» La mère répondit par un signe négatif. L’enfant garda le silence un instant; puis revenant à la charge avec plus d’assurance: «Tu me dois un sou, maman; donne-le-moi.»
L’Ami, le vieil âne de famille. (Page 46.)

La mère ne répondit pas.
Le bon petit garçon devint triste. Si j’avais osé, je lui aurais offert le sou, objet de ses désirs.

Pulsuz fraqment bitdi.