Kitabı oxu: «Le petit colporteur»
Julie Gouraud
Le petit colporteur

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066314828
Table des matières
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE I.
Table des matières
Un épais brouillard couvrait la vallée de Niederbronn, l’une des plus pittoresques de l’Alsace: les maisons du hameau de Wasembourg étaient silencieuses, à l’exception d’une seule où plusieurs personnes étaient réunies: c’était celle de Constant Winkel, l’ancien maréchal ferrant. La veille, il avait reçu une lettre de son fils Georges qui lui annonçait son arrivée à New-York. Le vieillard, la tête découverte, tenait, près de la flamme épaisse de la lampe, une lettre dont les amis attendaient la lecture avec impatience....
«Enfin me voici arrivé après une promenade de douze jours sur l’Océan. Un temps magnifique et le cœur bon. J’ai trouvé tous les amis en débarquant, et il ne fallait pas moins que des figures connues pour me remettre de la triste impression que m’a causée la vue des Docks. Ah! que c’est triste! Faut-il aller si loin pour voir cela? Cependant, pour être juste, je dois vous dire, mon père, que New-York est une ville immense, étonnante: c’est grand à faire peur. Figurez-vous des maisons de cinq étages tout en fer; d’autres sont en marbre, mais tout aussi tristes que les premières. Ce qui est beau, c’est qu’après avoir vu les vagues de l’Océan s’agiter dans le port, les yeux se reposent sur une rivière qui porte une île au beau milieu de New-York. La grande rue qu’on appelle Broad-way est une fourmilière d’hommes. Ils vont dans tous les sens, le chapeau enfoncé jusque sur les yeux, au milieu d’une quantité effrayante de voitures, sans s’inquiéter de ce qui se passe autour d’eux. On reçoit à droite, à gauche, de bons coups de coude qu’il faut rendre à son tour pour arriver. Les femmes ne peuvent traverser d’un côté à l’autre de la rue sans être assistées d’un ou deux hommes de la police. Nos élégantes de Strasbourg feraient triste figure dans une pareille bagarre.
«Maintenant, passons au beau quartier, dans la Fith avenue, comme on dit, ce qui signifie la cinquième avenue. C’est plus beau que les Champs-Élysées, où nous nous sommes promenés l’année dernière: de chaque côté s’élèvent des palais en marbre blanc fort élégants et tous semblables les uns aux autres. Chacun de ces palais possède son parc, je devrais plutôt dire sa forêt; car jamais je n’ai vu de pareils arbres. Il y a de beaux édifices, comme Trinity-church, d’où l’on a une magnifique vue; mais si je vous en parle, c’est pour ajouter que, tout en rendant justice à la beauté du coup d’œil, je préfère la vue de la cathédrale de Strasbourg.
Le vieillard tenait, près de la flamme de la lampe, une lettre. (Page 1.)

«Dieu merci, il y a aussi une église pour les catholiques, et l’on est tout heureux de s’y rencontrer le dimanche.
«Pierre Leconte a une brasserie qui marche bien; les anciens camarades font de bonnes affaires; Rose Hulek et sa fille ont plus d’ouvrage qu’elles ne peuvent en faire. Ce n’est pas étonnant, les Américaines ont la passion des modes françaises.
«Cependant, mon bon père, le temps n’est plus où l’or poussait dans cette grande ville. Je n’y resterai pas, selon toute apparence; j’irai m’établir dans l’ouest, où, pour quatre ou cinq dollars, j’aurai un herbage. J’achèterai des bestiaux; c’est, m’a-t-on dit, le meilleur moyen de faire fortune aujourd’hui.»
Le vieillard commença une phrase qu’il n’acheva pas. Les voisins comprirent qu’il en resterait là, et, après l’avoir félicité et remercié, chacun regagna sa chaumière.
Quand on parcourt les belles vallées de l’Alsace, quand on voit ces champs si bien cultivés, on s’étonne de la facilité avec laquelle l’Alsacien quitte son pays. Mais son caractère aventureux explique ce goût d’émigration: ce n’est point la misère qu’il fuit, c’est la fortune qu’il cherche. D’une complexion forte et vigoureuse, il ne craint pas de s’engager avant que la conscription le réclame: «Si je meurs au champ de bataille,» se dit-il,
«voilà tout; si je reviens, je serai riche pour le le reste de mes jours; je me marierai, et ma vieille mère aura la première place au foyer.»
Les lettres de l’Amérique réveillent toujours l’ambition de l’Alsacien.
Parmi les personnes qui avaient assisté à la lecture de la lettre de Georges Winkel, se trouvait un garçon de treize ans, Pierre, le fils de la veuve Lipp. Son père avait été un des meilleurs ouvriers de la forge de Niederbronn, mais, un jour, ce cri sinistre: Un homme blessé ! retentit et glaça tous les cœurs. Cet homme était le père du petit Pierre, et cette blessure était mortelle.
L’enfant avait alors huit ans, la vue du corps de son père rapporté sans vie à la maison fit sur lui une impression qui ne s’effaça jamais. De turbulent, il devint calme; Madeleine sa mère, habituée à le voir sans cesse dehors, avait de la peine à le faire sortir de la maison. Il l’aidait dans les soins du ménage; soignait sa petite sœur Christine; il était apte à tout. La veuve de Lipp inspira le plus sincère intérêt; une petite pension lui fut accordée par les dignes propriétaires de la forge. On envoya Pierre à l’école, il s’y fit remarquer par son exactitude et son application.
C’était un beau et gentil garçon que Petit Pierre! avenant, le teint clair, les yeux noirs, la taille bien prise, l’allure ferme, chacun lui prédisait un bel avenir. Le maître d’école le considérait attentivement, hochait la tête et terminait son monologue par une prise ronflante,
Toutefois, à l’aisance du ménage avait succédé la gêne. Madeleine était journalière, commissionnaire; elle était tout ce qu’on voulait: forte et intelligente, elle élevait bien ses enfants, et elle avait su se mériter l’estime de tous les honnêtes gens.
Petit Pierre, la joie et l’espérance de sa mère, avait fait sa première communion, et il était arrivé à ce moment si difficile, où il faut choisir un état, entrer en apprentissage. Il avait horreur de la forge, et ne passait jamais par là sans nécessité.
De retour à la maison, Pierre raconta à sa mère et à sa petite sœur Christine toutes les merveilles qu’il avait entendues chez le vieux Winkel.
LA MÈRE.
Voyons, n’en perds pas l’appétit; avec ton Amérique, ne dirait-on pas que mon Pierrot va s’envoler?
PIERRE.
Et que diriez-vous, ma mère, si je vous disais que je suis décidé à voir du pays?
LA MÈRE.
Je dirais, mon cher enfant, que ce n’est pas à ton âge qu’on va courir les mondes. Je te permets d’aller jusqu’à Strasbourg, si ça te fait plaisir.
PIERRE.
Cette permission me suffit. Écoutez-moi. Et, quand vous m’aurez entendu, j’espère que vous bénirez mes projets.
J’étais encore bien petit le jour où le corps de mon père fut rapporté ici par ses camarades, et pourtant je ressentis un chagrin qui me changea tout à coup. Je n’avais encore pensé qu’à jouer, à courir, parce que je n’imaginais pas autre chose en ce monde. Quand je vous ai vue pleurer, et surtout, lorsque je n’ai plus vu le père à sa place, je me suis dit: Ah! je voudrais être grand pour gagner de l’argent! Bien souvent j’ai été pleurer à l’entrée du bois, puis un beau jour je n’ai plus pleuré. J’avais bien encore du chagrin, mais le désir d’apprendre me consolait. Je me figurais être grand, vous ne manquiez de rien, Christine non plus. Tout cela n’empêche pas que j’ai seulement treize ans et trois mois, et je me creuse l’esprit avec M. le curé pour savoir l’état qui va le plus vite. Eh bien! mère, je l’ai trouvé mon état: Je n’irai pas en Amérique; je serai marchand ambulant; mon apprentissage est fait: regardez-moi ces jambes-là, et ces bras, et ces bonnes épaules!
Petit Pierre, pour donner plus de poids à son discours, fit trois ou quatre enjambées, puis enleva Christine, en criant de sa plus grosse voix: «Bonne marchandise à vendre et pas cher, messieurs, mesdames.»
Christine perchée sur l’épaule de son frère riait de tout son cœur, et, si un de ces tristes heureux du monde l’eût vue, je crois bien qu’il eût donné une bonne somme pour réjouir son foyer privé de semblables joies enfantines.
LA MÈRE.
Tu as de bonnes idées, mon Pierre: il ne te manque que de l’argent. Où trouveras-tu l’argent nécessaire pour acheter de la marchandise?
PETIT PIERRE.
Oh! ce n’est pas difficile dans notre pays! Il ne manque pas de gens qui en prêtent.
LA MÈRE.
Assurément, mais c’est à quoi je ne consentirai pas, je t’en préviens, et je vais te raconter une histoire qui t’en fera passer l’envie à tout jamais.
PIERRE.
J’écoute.
LA MÈRE.
J’ai connu dans mon jeune temps un homme aisé qui avait un fils unique. Le père travaillait, amassait pour son fils, tandis que plein de vanité ; ce malheureux enfant aurait voulu être mis comme un monsieur. Un beau jour il lui prit la fantaisie d’avoir des boucles d’argent à ses souliers. C’était la grande mode alors. Son père qui s’était contenté toute sa vie d’attacher les siens avec des cordons de cuir, refusa absolument de donner de l’argent à son fils.
Irrité d’un refus si obstiné, le jeune homme emprunta trente francs, s’engageant à en payer l’intérêt. L’intérêt était gros, et chaque année le complaisant prêteur laissait volontiers l’intérêt s’ajouter à l’intérêt.
Les boucles étaient usées et la mode en était passée, lorsque quinze ans plus tard le père mourut, laissant à son fils unique un joli coin de terre. L’usurier se présenta, il n’obtint rien et promit encore de prendre patience: mais l’année suivante il se montra plus exigeant et il obtint cette fois un sillon du champ, enfin de sillon en sillon tout y passa et, quoique la chose paraisse invraisemblable à ceux qui n’en ont pas été témoins, cette paire de boucles coûta dix mille francs au vaniteux qui les avait portées.
«Bonne marchandise à vendre!» (Page 9.)

PIERRE.
Je n’aurai pas de boucles.
LA MÈRE,
C’est sérieusement que je te le dis, Pierre, j’ai horreur de ces prêteurs d’argent. Notre pauvre maisonnette et notre champ y passeraient. Renonce à ton idée? Tu es un brave garçon, le bon Dieu t’en enverra une autre, va!
PIERRE.
Je crois, mère, que celle-là est la meilleure. J’y tiens et voici comment je compte faire: Vous savez le beau château.... quoi! Eh bien! je vais aller trouver M. le comte et sa femme, et leur demander de me fournir un petit ballot.
LA MÈRE.
Tu veux mendier, mon fils?
PIERRE.
Mendier? jamais! n’est-ce pas, au contraire, une belle action d’aller dire au protecteur du pauvre: aidez-moi? Prêtez-moi la somme nécessaire pour acheter ma première balle de marchandises, et chaque fois que je reviendrai au pays je vous donnerai la moitié de mon gain.
LA MÈRE.
Tu es un sage enfant, petit Pierre. Il me semble entendre mon pauvre mari! Qui ne risque rien, n’a rien. Les proverbes sont là pour nous encourager. Eh bien! si la journée est belle demain, tu iras au grand château. Pendant ce temps-là, je prierai à la chapelle de Saint-Joseph.
CHRISTINE.
Tu m’emmèneras avec toi, frère. Mme la comtesse m’a parlé un jour que je me promenais dans son beau parc: «Tu es gentille, viens goûter avec mes enfants.» Et j’ai eu une tartine avec des confitures rouges qui tremblaient sur mon pain.
Madeleine, la mère de ces heureux enfants, finissait par prendre confiance dans les projets de Pierre. «On a vu ça, pensait-elle, un enfantcourageux tirer sa famille de peine, et certes, mon Pierre en est capable! Mais je serai triste de ne plus entendre sa voix sonore qui rappelle si bien celle de son père! Et quand je le saurai courant les chemins par le vent du nord aussi bien que par le soleil! Et puis, il suffit quelquefois d’une mauvaise rencontre pour perdre un cœur d’enfant. »
Madeleine n’était pas seulement une tendre mère, c’était aussi une femme de bon sens. Elle laissa sa raison naturelle dominer sa sensibilité, et finit par entrer courageusement dans les projets de son petit Pierre.
Dès le lendemain, elle prépara les meilleurs vêtements de ses enfants, les habilla de son mieux, et placée sur la porte de la maison, elle les vit partir se tenant par la main: après avoir levé les yeux au ciel, un sourire doux et triste erra sur ses lèvres.
CHAPITRE II.
Table des matières
Pierre et Christine marchaient, et s’arrêtaient de temps à autre pour glaner un fruit de haie échappé à l’oiseau. On touchait à la fin d’octobre. Les champs n’étaient pas encore déserts et les deux enfants saluaient le laboureur qui travaillait réjoui par leur gracieuse apparition.
Pierre, je le suppose, préparait son discours et ne se sentait peut-être plus si sûr de réussir, car il laissait babiller Christine, se contentant de lui répondre oui ou non, et encore ne tombait-il pas toujours juste; mais Christine n’était pas susceptible: il lui suffisait de donner la main à Pierre pour être satisfaite. Christine avait à peine neuf ans; petite et mignonne, elle était l’objet de tous les soins de son frère. Et quand, arrivés à moitié chemin, elle dit: «Pierre, je suis lasse,» Pierre la prit sur ses épaules avec empressement. Sans douter du bon cœur de Pierre, nous ne serions pas étonnés que le futur petit marchand ambulant ait saisi l’occasion d’essayer ses forces en songeant à ses futurs exploits.
Avant d’entrer dans le bourg de Reichshoffen, Pierre remit Christine sur ses pieds, ramena son fichu soulevé par le vent, lissa ses cheveux, donna également un coup d’œil à sa toilette et enfin se moucha. Il marcha résolûment alors jusqu’à la porte du château.
Le proverbe a encore une fois raison: Tel maître, tel valet! «Que demandez-vous, mes enfants? » dit d’une voix cordiale la femme de Hans le garde.
PIERRE.
Nous voudrions parler à monsieur le comte.
«Entrez, mes petits enfants, adressez-vous à droite, dans la cour.»
Pierre obéit et il obtint sans difficulté la permission d’être admis près du comte.
Mais dans ce château la charité unissait les cœurs, et la comtesse vint la première reconnaître les petits visiteurs. Elle les caressa, leur demanda des nouvelles de leur mère et quel motif les amenait.
PIERRE.
Madame, j’ai un secret à dire à M. le comte.
LA COMTESSE.
Vraiment! ne le diras-tu pas devant moi, ton secret?
PIERRE.
Oh! oui, madame, c’est la même chose.
LA COMTESSE.
Mon ami, voici les enfants de la femme Lipp. Petit Pierre a un secret à te confier, mais il consent à ce que je connaisse aussi ce secret.
Le comte était en robe de chambre, il était entouré de gros livres: il y en avait partout, sur le bureau, sur les. chaises. Il s’interrompit en ouvrant sa tabatière, et la prise ayant disparu d’entre ses doigts: «Voyons!» dit-il avec un air plein d’intérêt qui fut pour Petit Pierre un grand encouragement à prendre la parole.
PIERRE.
Monsieur le comte, je suis trop jeune pour aller en Amérique comme le fils de Constant Winkel, mais il faut que je gagne pour soutenir ma mère, car je suis l’aîné de la famille. Alors voici ce que j’ai pensé : puisque l’Amérique est très-loin, je peux me faire marchand ambulant. Monsieur Hoffmann de Haguenau l’a bien été, et aujourd’ hui il a une belle boutique dans la grande rue.
LE COMTE.
Mais, mon ami, tu auras bien du mal à courir les. chemins par tous les temps.
PIERRE.
Ça ne fait rien, monsieur, je suis fort et je sais bien qu’on n’a rien sans peine. Je commencerai par faire de petites tournées.
LE COMTE.
Et que veux-tu vendre?
PIERRE.
Je ne sais pas trop.
Et il se tourna vers la comtesse pour interroger son regard.
LA COMTESSE.
Je t’aiderai de mes conseils, si tu pars.
LE COMTE.
Est-ce là ton secret, Petit Pierre?
PIERRE.
Ça n’est que la moitié, monsieur le comte; l’autre moitié...., c’est que vous seriez bien bon de me prêter de l’argent pour acheter ma première balle. Je vous rendrai à mesure que je gagnerai. Je vous le promets, sur la mémoire de mon père.
LE COMTE.
Nous verrons. Mais quand voudrais-tu partir? La saison n’est pas favorable au commerce.
PIERRE.
Oh que si! je vendrai du chaud en hiver et du léger en été. Si monsieur voulait avoir confiance en moi, je serais joliment content!
Le comte était en robe de chambre, entouré de grands livres. (Page 19.)

LE COMTE.
Qui t’a donné l’idée de venir me trouver, mon petit homme?
PIERRE.
Tout le monde sait, et encore bien loin d’ici, que monsieur et madame sont toujours à chercher des malheureux; alors, comme je ne suis pas riche, j’ai dit mon idée à ma mère, et voilà....
LE COMTE.
- Petit Pierre, je te prêterai de l’argent pour acheter la première balle de marchandises; mais tu seras exact à me rendre. Tu tiendras tes comptes en ordre; tu ne feras pas la contrebande, et si j’apprends que tu fais le colportage des mauvais livres, je te retirerai mon estime et ma protection. As-tu bien compris?
PIERRE.
Parfaitement. Monsieur le comte peut être tranquille; je ne vendrai que ce qu’il me dira de vendre.
LA COMTESSE.
Sais-tu compter?
PIERRE.
Pour ça, oui, madame.
LE COMTE.
Voyons, additionne ces chiffres.
Petit Pierre prit la plume des mains de son protecteur, additionna une demi-colonne de chiffres assez compliqués, et dit d’un air triomphant: «Monsieur veut-il que je fasse la preuve?»
LE COMTE.
Non, c’est bien, je suis content de toi. Ma femme s’occupera de tes affaires, et puisque l’approche de l’hiver ne t’effraye pas, procure-toi un passe-port bien en règle et tu partiras dès que ta mère le jugera à propos. Mais, Petit Pierre, souviens-toi bien de mes recommandations.
Christine avait plus ou moins suivi la conversation, elle était bouche béante devant une belle sainte Vierge qui faisait partie de la fenêtre. Jamais la petite fille n’avait vu de si beaux tableaux, tant de gros livres et un monsieur travailler à de l’écriture. Il fallut que la comtesse lui prît la main et l’emmenât à l’office où elle servit elle-même un bon goûter au frère et à la sœur. Petit Pierre était rouge de bonheur, et Christine ouvrait les yeux sans dire un mot, mais elle mordait à belles dents dans un morceau de gâteau où se montraient à sa grande satisfaction de petits grains de raisin.
Hâtons-nous de rendre justice à Petit Pierre: il avait eu une bien bonne idée. C’est ce qu’il dit à Christine, dès qu’ils furent sortis de la cour du château.
Je vous laisse à penser quels longs et beaux récits les enfants firent à leur mère en arrivant. Ils ne se possédaient pas de joie. Pierre frissonnait en songeant qu’il aurait pu entrer à la papeterie ou à la forge et passer des années sans rien gagner.
L’imagination du petit garçon battait la campagne. Dans son impatience il alla annoncer à ses amis son prochain départ; il demandait des conseils principalement à Constant Winkel, qui passait pour l’homme le plus sage. De quels transports de joie fut saisi Pierre en entendant le vieillard lui dire: «Tu réussiras parce que tu as du courage, sois toujours honnête, ne te presse pas de gagner, souviens-toi que les petits ruisseaux font les grandes rivières.»
Madeleine ne causa pas mal aussi, elle, avec ses voisines. La majorité des avis fut que le parti pris était bon, que plus d’un gros marchand avait commencé par vendre dans les campagnes avant d’avoir boutique en ville.
L’intérêt qu’inspirait la veuve Lipp était sincère. Partout elle reçut des encouragements. Le maire en délivrant un passe-port au petit voyageur n’épargna pas les conseils et les recommandations. Il dit à l’enfant ce qu’un marchand peut gagner honnêtement, et ce qu’il serait malhonnête de gagner, quoiqu’il n’y ait point à vrai dire de tarif. Petit Pierre devait viser à se faire une clientèle, il devait passer ici et là à certaines époques de l’année. On lui donnerait la préférence une fois qu’il serait bien connu de ses pratiques.
Ces discours n’étaient pas seulement d’une douceur infinie aux oreilles de Pierre, il les méditait, se promettant bien d’être digne de la protection de ses bienfaiteurs.
Madeleine travaillait, veillait pour mettre en ordre le mince trousseau de son fils. Elle fit une brèche à sa petite réserve pour acheter deux bonnes paires de souliers au futur voyageur. Je crois bien que dans sa pensée le voyage de New-York n’était pas plus glorieux qu’une tournée en Alsace. En tout cas, disait-elle, j’aime mieux qu’il ne fasse pas une si grosse fortune et qu’il vienne m’embrasser de temps en temps. Avec leur Amérique, qui est à des millions de lieues d’ici, on ne sait pas ce que deviennent de pauvres enfants: il n’y a qu’une Alsace au monde!
Huit jours étaient à peine écoulés, lorsque le bruit d’une voiture éveilla l’attention des habitants de Wasembourg. Chacun se mit sur la porte de sa maison et constata que la voiture s’arrêtait chez les Lipp. Les plus curieux s’approchèrent un peu, mais personne n’osa entrer. Un domestique prit dans la voiture un assez gros paquet qu’il porta dans la maison.
C’était bien la comtesse, en compagnie de ses filles, qui apportait les objets destinés à composer le ballot de Petit Pierre.
Plus heureux que les voisins, nous allons assister à l’exposition des marchandises: bas de laine bleus et noirs, chaussons de lisières, pur Strasbourg, camisoles de laine, fichus d’indienne, plumes de fer, étuis et aiguilles, ciseaux et chaînes d’acier, lunettes, images et chapelets, etc.; le tout renfermé dans une boîte de sapin recouverte d’une toile cirée avec de fortes bretelles de cuir pour en faciliter le transport.
Pierre se crut riche: on ne pouvait en douter à l’expression joyeuse de sa physionomie. Il touchait chaque objet en silence, puis regardait la comtesse tout aussi heureuse que lui. L’excellente femme renouvela toutes ses recommandations à Petit Pierre. Elle s’informa de l’état du trousseau, elle y ajouta quelques objets, entre autres une grande paire de guêtres en cuir, et remit à Madeleine ce qu’elle avait dépensé pour les deux paires de souliers.
Oh! que Petit Pierre avait raison! Pour le riche il n’y a pas de joie comparable à celle qu’il éprouve en secourant le pauvre, en l’aidant à gagner sa vie. La comtesse et ses filles laissèrent comme un parfum de bonheur dans cette chaumière.
Il fut arrêté que le surlendemain Madeleine accompagnerait son fils au château, sa première étape, que Petit Pierre étalerait sa marchandise et qu’on verrait de quoi il était capable.
Vous le croirez sans peine, dès que la voiture eut disparu, les marchandises furent de nouveau inspectées, estimées, quoiqu’on sût déjà qu’il y en avait pour soixante francs.
Christine voulait tout essayer. Malgré la résistance de Pierre, la petite fille parvint à s’emparer d’une paire de lunettes qu’elle mit sur son nez, et trouva grâce par ses espiègleries.
Petit Pierre s’était dit: nos amis vont m’étrenner. Personne ne vint, et lorsque l’enfant en témoigna de l’étonnement à sa mère, celle-ci lui répondit: «Mon fils, nul n’est prophète dans son pays.»
Le soir, Madeleine et ses enfants, agenouillés devant le vieux crucifix de la famille, rendirent grâces à Dieu, et après s’être dit bonsoir, ils s’endormirent pleins le confiance dans le lendemain.
CHAPITRE III.
Table des matières
Petit Pierre, malgré son courage et son enthousiasme pour les voyages, avait pourtant le cœur serré ; heureusement que le soleil perçant peu à peu les nuages vint éclairer la vallée et donner un air de fête aux préparatifs du départ. D’ailleurs sa mère et sa sœur l’accompagnaient.
Madeleine n’était pas la seule à présumer de la bonne fortune de son fils en le voyant partir bien équipé, la balle sur le dos, son bâton à la main. Les voisins auxquels il dit adieu lui prédirent un glorieux avenir.
Le fait est que l’heureuse physionomie de Pierre prévenait en sa faveur: un air d’honnêteté et d’intelligence, une allure décidée, tout cela plaisait à ses amis et devait inspirer la confiance aux chalands.
Ce fut une sorte d’événement lorsque le jeune colporteur arriva au château. Il fut reçu par la comtesse et ses filles. Les gens de la maison vinrent aussi.
LA COMTESSE.
Étale ta marchandise: nous allons t’étrenner; il faut voir comment tu t’y prendras.
Petit Pierre n’était embarrassé de rien: il fit valoir chacun des objets qu’il rangeait sur la table, comme s’il n’eût fait que cela toute sa vie. Madeleine n’en revenait pas! Tout le monde fit des emplettes; le comte lui-même sortit de son cabinet pour acheter des plumes de fer dont il n’usait jamais.
Le petit marchand était radieux, il tira un carnet de sa poche, inscrivit les objets vendus, remit la marchandise en ordre. Après avoir renouvelé leurs remercîments, la mère et les enfants se disposaient à partir, lorsque la comtesse les engagea à passer à l’office où les attendait un plat de choucroute et un pot de bière.
Avec quel empressement furent servis les protégés du château!
MARIANNE
Allons, Petit Pierre, faites donc honneur à ma cuisine mieux que ça! Vous allez passer par Walbourg, mon village. En entrant, vous verrez à main droite une maison qui a deux fenêtres, il y a un vieux banc de pierre devant la porte. C’est là que demeure Rose, ma sœur aînée, entrez et dites-lui bonjour de ma part. C’est une bonne connaissance. Je suis sûre qu’elle vous achètera pour trois francs sans compter un verre de bière. Elle a bon cœur et elle est joliment à son aise Si les maîtres sont encore au château, c’est moi qui vous le dis, vous ferez d’aussi bonnes affaires que chez nous.
Il fallut cependant quitter un si bon gîte et se séparer!
Madeleine avait formé en secret le projet d’accompagner Petit Pierre jusqu’à Marienthal, célèbre pèlerinage d’Alsace où chacun va se recommander à la mère de Dieu. La pauvre veuve se disait qu’elle s’en retournerait plus tranquille après avoir prié avec son fils dans ce pieux sanctuaire; mais elle comprit, sans qu’il fût besoin de le lui dire, qu’une pareille entreprise avec Christine était de toute impossibilité. Déjà la petite fille était bien lasse; il fallut donc se contenter de faire quelques centaines de pas dans la direction de Walbourg; puis le moment venu, elle embrassa son fils, lui recommandant la prudence et la fidélité à ses devoirs.
Petit Pierre déchargea un instant ses épaules pour mieux embrasser sa mère et sa sœur, leur promettant des lettres affranchies partout où il pourrait écrire, et des surprises à son prochain retour. «Car je ne vais pas en Amérique moi, ajouta-t-il pour raffermir son cœur et celui de sa mère, et s’il vous arrivait du mal, je serais bientôt là.... Adieu, adieu, au revoir!»
Le brave enfant se mit en route; il frappait la terre de son bâton, marchait la tête haute et se tournait pour faire de petits signes d’amitié à sa mère et à sa sœur; puis, au détour d’un sentier, il les perdit tout à fait de vue. Petit Pierre fut soulagé de se trouver tout seul; il s’assit sur un tronc d’arbre, couvrit sa figure de ses deux mains, comme pour se cacher ses larmes à lui-même et donna un libre cours à son émotion.
Ces larmes ne démentaient point le courage de Pierre; elles étaient seulement le témoignage de la tendresse de son cœur. Il repassait toute sa vie d’enfant: la mort de son père était un grand malheur, car si l’honnête Lipp eût vécu, Petit Pierre fût resté dans son village.
Voilà comme nous sommes: dès que nos désirs sont accomplis, nous apercevons le côté fâcheux que nous n’avions pas voulu voir.
Cependant Pierre n’était pas un garçon à rester là ; il se leva avec résolution, mais avant de se remettre en route il eut la fantaisie de monter dans un arbre pour regarder encore une fois la vallée si chère à son cœur. Il jeta un cri de joie en apercevant la fumée qui s’échappait engrosse colonne blanchâtre du fourneau du maréchal ferrant. Il la suivait dans les airs et reportait ses regards vers le point d’où elle partait.
Petit Pierre resta ainsi perché jusqu’au moment où, ayant entendu des pas d’hommes, il descendit et reprit son ballot.
Petit Pierre déchargea ses épaules pour mieux embrasser sa mère. (Page 31.)

En passant devant quelques maisons, le petit marchand fit ses offres de service, mais elles ne furent point acceptées. On le regardait avec une sorte de surprise mêlée d’un peu de défiance.
La rencontre d’un gendarme qui lui demanda ses papiers acheva de le contrarier. Il ne tarda pas à comprendre cependant que cette formalité était nécessaire pour sa sûreté, comme pour celle des autres.
Le gendarme, s’étant assuré de son identité, lui remit ses papiers disant: C’est bien.
Dans la belle saison, la route de Reichshoffen à Walbourg est une des plus jolies promenades du pays; à cette époque de la saison, c’était bien différent: la pluie avait creusé les ornières, les haies dépouillées n’offraient plus rien aux moineaux qui sentaient déjà approcher la disette. «Encore quelques jours, pensait Pierre, et tout disparaîtra sous la neige.»
Sa consolation du moment, après le souvenir de sa mère, était de pouvoir traverser hardiment les plus mauvais pas, grâce à ses guêtres de cuir. La nuit tombait lorsqu’il entra dans Walbourg.
Les renseignements de Marianne étaient exacts; il reconnut la maison à deux fenêtres, le vieux banc de pierre où, malgré l’heure avancée, la jeune femme était assise, occupée à retirer des châtaignes d’une chaudière, repoussant de petites mains que la vapeur n’effrayait pas.
PIERRE.
Salut, Mme Rose, Marianne vous souhaite le bonjour.
Au nom de Marianne, la jeune mère se leva, chassa devant elle les bambins, prit la chaudière et dit au voyageur. «Entrez, entrez, mon ami, la vue d’une chaise ne vous fera pas de peine.»
Petit Pierre obéit, il déposa sa balle de marchandises et s’approcha discrètement du foyer, où Rose s’était empressée de jeter des sarments.
ROSE.
Pas de cérémonie! Les amis de ma sœur sont les miens. Otez vos guêtres et chauffez-vous comme il faut. Mon mari va rentrer et nous allons souper ensemble. Et que vendez-vous, monsieur Pierre?
PIERRE.
Oh! dites Petit Pierre comme on m’appelle chez nous
ROSE.
Petit Pierre, qu’avez-vous de beau?
PIERRE.
Bien des choses, je vous montrerai ça avant de partir.
ROSE.
Alors ce sera demain, parce que, ici, on donne l’hospitalité complète; vous passerez la nuit. Vous allez voir que Charles dira comme moi.
La rencontre d’un gendarme. (Page 35.)

Effectivement Charles entrait avec un petit garçon de dix ans, l’aîné de la famille; il fut de l’avis de sa femme. Le souper fut joyeux et paisible. Charles Müller raconta des histoires de marchands qui avaient commencé juste comme son hôte. Mais enfin, dit la curieuse et bonne Rose, que vendez-vous?
Petit Pierre fit la fidèle nomenclature des objets que contenait sa balle et termina par l’article bonnets de coton.
ROSE.
Des bonnets de coton! mon idée fixe depuis trois mois! Il n’y a pas un marchand qui ait eu l’idée d’en apporter. Tous vous disent d’un air dédaigneux: «On n’en porte plus.»
Petit Pierre, ajouta Rose avec une sorte d’enthousiasme, vous ferez fortune, parce que vous avez des idées. Je vous demande un peu, s’il y a pareille coiffure pour un homme qui s’en va dehors avant le point du jour? D’ailleurs, ça me rappelle mon père et mon grand-père.
«C’est le moment de déballer,» pensa Petit Pierre, car élevé à la bonne école des proverbes, il savait qu’il ne faut jamais remettre au lendemain.
Le couvert fut enlevé et notre petit marchand étala sur la table les objets contenus dans le ballot. Rose mit aussitôt la main sur les bonnets de coton, les examina, les détira: «Combien la pièce?»
PETIT PIERRE.
Pour vous, dame Rose, un franc vingt-cinq centimes.
ROSE.
Vous êtes un mauvais marchand, Pierre, il fallait me demander cinq sous de plus, justement parce que c’est ma fantaisie; mais n’importe, je vous prends au mot, donnez m’en une demi-douzaine, et, comme les bons comptes font les bons amis voilà d’abord sept francs vingt-cinq centimes.
De tous les proverbes connus de Petit Pierre, celui-ci lui parut le plus juste, le plus fort et le plus gracieux.
Rose ne se tint pas là, elle acheta des bas pour elle, des mitaines pour ses enfants, et, si Charles Müller n’eût pas toussé d’une façon significative, la boutique du petit marchand serait passée tout entière dans l’armoire de sa femme.
A peine Petit Pierre fut-il dans son lit, qu’il s’endormit profondément, et, bien avant le jour, il était sur pied. Il considéra son calepin et sourit de satisfaction en voyant que le gain de sa journée s’élevait à trois francs. Profit tout net, puisque la bonne Rose lui avait donné l’hospitalité. Ma fortune sera bientôt faite, dit tout haut Petit Pierre, si les choses vont de ce train-là ; mais, ajouta-t-il en baissant la voix: les jours se suivent et ne se ressemblent pas!
Dès que le brave enfant entendit la porte de la maison s’ouvrir, il descendit. Le son de la cloche lui rappela sa mère: «Elle prie pour moi, j’en suis sûr, pensa Petit Pierre, je vais aller prier pour elle et pour Christine.»
Il disparut et revint chez Rose qui voulut se fâcher, par ce que le café avait trop attendu; mais quand elle sut que son jeune hôte venait de l’église, elle se calma: «C’est bien, mon enfant, n’oubliez jamais les bons exemples que vous avez reçus de vos parents; allez votre petit train dans le sentier de la vertu; évitez les méchants, et je vous réponds, moi, Rose Müller, que la Providence vous protégera.»
Il fallut se séparer. Le mari et la femme donnèrent à Pierre tous les renseignements capables de l’aider dans sa route: «Ne craignez pas de vous présenter au château; c’est du bon monde encore là ! vous prendrez la forêt; vous verrez une grosse ferme à votre droite; les bûcherons vous diront votre chemin et, une fois à Haguenau, la route sera facile jusqu’à Marienthal. Vous des cendrez au Cheval-Blanc.... Adieu, Petit Pierre, serrez bien votre argent, n’acceptez à boire de personne.»
Suis-je folle! dit Rose en entrant. Le cœur me saute comme si c’était Michel ou mon petit Auguste qui s’en irait courir les chemins.
Auguste entendant son nom se mit à crier. Rose le prit, le dorlota, le couvrit de baisers, l’assurant que jamais elle ne lui donnerait son consentement, dût-il devenir assez riche pour avoir six chevaux de travail.
Le village de Walbourg est remarquable par la régularité de ses maisons. C’est une longue rue qui aboutit au château. Pierre le traversa en criant d’une voix plus harmonieuse que forte: Voilà le marchand! messieurs, mesdames, achetez! bas de laine, bonnets de coton, aiguilles, ciseaux, dés d’acier, chapelets et images.
Les enfants se sauvaient pour avertir leurs mères, mais celles-ci se contentaient de regarder le petit marchand, dont la figure leur était inconnue.
Pierre arriva près de la grille du château.: une petite fille et son frère accoururent pour le voir; ils l’appelaient, s’enfuyaient et revenaient encore; ils finirent par aller chercher leur bonne. Celle-ci était une grosse paysanne qui paraissait se croire d’une grande importance, parce qu’elle habitait un grand château. Elle dit d’un ton impérieux à Pierre: «Entrez par la petite porte.» Pierre obéit.... La bonne lui ordonna d’ouvrir son ballot, d’étaler sa marchandise sur une table qui se trouvait dans un corridor voisin de la cuisine. Elle examina tous les objets, les déprécia tout en les marchandant et finit par dire: «Vous pouvez emballer, mon garçon, ça ne me va pas.»
Pierre, bien mortifié, serra soigneusement sa marchandise. Son ballot était presque terminé, lorsque la petite Marie ayant aperçu des images, déclara, avec l’autorité d’une enfant gâtée, qu’elle en voulait et qu’elle payerait avec l’argent de sa bourse.
Vainement Ursule essaya-t-elle de l’en détourner, la petite s’obstina, et la bonne fut forcée de l’accompagner jusqu’au château où la maman, plus accommodante, donna à Marie et à Jacques deux francs pour acheter des images.
Le frère et la sœur arrivèrent tout essoufflés près de Pierre; ils choisirent eux-mêmes les images; Ursule marchanda, mais Pierre ne rabattit pas un sou, et, en cela il fut d’accord avec Marie et Jacques qui lui disaient: «Ce n est pas trop, tes images sont fort jolies.»
Petit Pierre, un peu consolé par la pièce de deux francs et le sourire du frère et de la sœur, avait à peine fait quelques pas qu’un chien noir vint sauter devant lui en aboyant. Il le reconnut pour l’avoir aperçu chez Rose. Comme il se disposait à renvoyer l’animal, Müller intervint: «Je vous l’amène, Petit Pierre; ma femme dit qu’un compagnon de voyage ne vous fera pas de peine; c’est une bonne bête, amusez-le pendant que je vais tourner les talons. Comme il vous a vu chez nous, il croira qu’il s’agit d’une petite promenade et il vous suivra.»
Cette attention causa une véritable joie à Petit Pierre: Merci, merci, mes bons amis, je suis enchanté ; allons, Fox, en route, à la vie à la mort!
Le chien tomba dans le piège; il marchait résolûment à côté de son nouveau maître qui ne pouvait détacher les yeux de son compagnon de voyage.
CHAPITRE IV.
Table des matières
Nos deux voyageurs gagnèrent la grande route et marchèrent résolûment pour arriver à Haguenau, charmante petite ville près de la forêt de ce nom.
Le chien, qui allait et venait sans cesse, aboyait au moindre bruit; le souvenir des bontés de Charles et de la bonne Rose, les bénéfices qu’il comptait déjà, occupaient tellement Petit Pierre, qu’il arriva à Haguenau sans s’être aperçu de la longueur de la route, sans même avoir remarqué s’il y avait des maisons où il pût faire quelques affaires.
La nuit était close, lorsque Petit Pierre entrait à l’auberge du Cheval-Blanc, sa présence surprit l’hôtelier, mais au nom de Charles Müller, le jeune garçon fut accueilli avec empressement. On l’engagea à s’approcher du poêle, car, dans la journée, le vent d’est s’était élevé et le voyageur en avait souffert.
Pierre demanda le plus modeste des soupers, et ce fut encore avec une sorte d’embarras, qui aurait pu faire hésiter à le servir, si sa physionomie et son ballot n’eussent répondu pour lui.
C’était une grande affaire pour ce pauvre enfant d’arriver seul à l’auberge, de demander à souper, un gîte, et enfin de tirer sa bourse pour payer.
Cependant tout se passa pour le mieux: on servit à Pierre un bon morceau de lard aux choux, du pain et un verre de bière.
La maîtresse de l’auberge ne perdit pas de temps pour lui demander d’où il venait et où il allait. A peine Pierre eut-il dit son nom, que la brave femme lui témoigna le plus vif intérêt. Elle se rappela avoir vu Madeleine et ses enfants après le malheur arrivé à la forge. «Comme le temps passe! Vous voilà maintenant le soutien de la famille. Ayez bon courage! D’ailleurs, nous autres Alsaciens, nous savons nous tirer d’affaire. Quand nous avons pris l’auberge, nous n’avions que vingt francs en poche, et aujourd’hui...» elle n’acheva pas.
Après avoir donné à souper à Fox qui s’étalait près du poêle, notre Petit Pierre prit possession d’un mauvais grabat, et, comme le couvre-pied était un peu mince, il engagea Fox à prendre place sur le lit. «Pauvre Pierre! Si Rose voyait son chien faire l’office de couverture, elle serait joliment contente!»
La nuit était close, lorsque Petit Pierre entra à l’auberge. (Page 45.)

La dureté du matelas, les fenêtres mal jointes d’une chambre qui n’est guère habitée que dans la belle saison, n’empêchèrent point le voyageur de dormir jusqu’au point du jour.
Pierre fut bientôt prêt, et dès que la porte de l’église fut ouverte, il s’y rendit avec empressement, voulant demander à Dieu de nouvelles forces pour réussir dans son entreprise. Il admira les trois autels en bois sculpté qui font le principal ornement de cette belle église.
Petit Pierre sortit content. Le souvenir de la grosse bonne de Walbourg était effacé, le ciel chargé de neige ne l’effrayait pas. Ce fut avec un certain aplomb qu’il demanda à déjeuner.
Tout en le servant, la maîtresse causait, ce qui ne veut point dire qu’elle fût bavarde: la conversation fait partie essentielle du métier d’aubergiste. Après avoir tout dit et redit, la brave femme demanda à son hôte s’il n’avait pas, par hasard, des lunettes, car sa vue baissait un peu.
Sur la réponse affirmative de Pierre, elle poussa une exclamation de joie: «Vous êtes le premier! Tous les marchands qui passent, n’ont point d’égard. pour les gens d’âge raisonnable, ils vous offrent un tas de colifichets, que je ne veux pas voir seulement.»
Pierre s’empressa d’ouvrir sa boîte, et il présenta à Mme Schmitt un assortiment de lunettes, lui indiquant les numéros et lui donnant ses avis.
L’aubergiste essaya toutes lunettes, et ne se détermina pour le numéro quatorze qu’après une demi-heure d’hésitation.
MADAME SCHMITT.
Eh! combien?
PETIT PIERRE.
Trois francs cinquante, tout au juste.
Des lunettes, la brave Mme Schmitt passa à une chaîne d’acier pour suspendre ses clefs. «C’est étonnant comme vous avez de l’idée! Depuis vingt ans que je tiens l’auberge, il n’y en a pas un, jeune ou vieux, qui m’ait offert une chaîne.»
Petit Pierre demanda ce qu’il devait. «Deux francs cinquante, mon ami; mais nous allons arranger nos comptes: c’est moi qui vous redois. »
L’enfant tint à payer sa dépense nette et à recevoir ce qui lui était dû. Il lui semblait entendre les conseils du comte et de la comtesse, et il avait à cœur de leur présenter, à son retour, un livret irréprochable.
Pierre s’empressa de prendre congé de l’aubergiste pour se diriger vers Marienthal, célèbre pèlerinage d’Alsace.
L’aubergiste essaya toutes les lunettes. (Page 50.)

Après la mort de son mari, Madeleine était allée avec ses enfants à Marienthal, mais il y avait déjà longtemps, et Petit Pierre n’avait rien compris au but de ce voyage. Aujourd’hui, il allait entrer dans l’église par sa propre volonté, il implorait le secours de la mère de Dieu avec le sentiment d’un pauvre orphelin qui veut venir en aide à sa mère et à sa sœur: «J’aurais fait six lieues de plus, pensait-il, pour passer par là.»
Pendant que Pierre marchait résolûment dans la forêt, nous allons faire connaître au lecteur l’origine du pèlerinage de Marienthal:
Marienthal ou la vallée de Marie.
Ce pieux pèlerinage fut fondé vers le milieu du treizième siècle par un seigneur de Wangen, qui fit construire, dans la forêt de Haguenau, une église en l’honneur de la sainte Vierge et un couvent qu’il donna à des religieux dans l’ordre desquels il entra.
Peu d’années après la fondation de Marienthal, le pape Innocent IV, d’illustre mémoire, se déclara le protecteur du pèlerinage, lui accorda plusieurs privilèges et l’enrichit de précieuses indulgences.
Les populations des environs, attirées par le bruit des vertus de son illustre fondateur, vinrent en foule y vénérer Marie et solliciter des grâces.
De nombreux ex-voto, hommages de la reconnaissance des fidèles, attestèrent dès lors les grâces obtenues par l’intercession de Notre-Dame de Marienthal.
Parmi les illustres pèlerins qui vinrent visiter ce lieu, nous citerons Stanislas Leczinski, roi de Pologne, la reine sa femme et leur fille unique, Marie, qui, chassés de la Pologne, vinrent se réfugier à Wissembourg, en Alsace.
Les nobles exilés avaient une tendre dévotion à Notre-Dame de Marienthal, et bien souvent ils firent à pied les huit lieues qui les séparaient du pieux sanctuaire pour venir demander de meilleurs jours par l’intercession de Marie.
Le souvenir de la dévotion de la jeune princesse en particulier est resté vivant dans le pays. Un jour, avant de partir, elle déposa sur l’autel de la Vierge, à côté des dons de ses parents, une chasuble d’une grande richesse et un bouquet de pierreries et de perles fines qui sont enchâssées dans un bel ostensoir, dont on se sert aux jours de grande solennité.
Plus tard, étant devenue reine de France, Marie conserva la plus grande dévotion pour Notre-Dame de Marienthal, et, chaque année, elle chargeait un ambassadeur d’y porter l’expression de sa reconnaissance.
Marienthal a survécu à toutes les luttes qui ont désolé l’Église, et aujourd’hui encore ce sanctuaire est visité par une foule de pèlerins.
Le 15 août, jour de l’Assomption, le concours est immense, l’auberge devient insuffisante pour loger les pèlerins; la plupart couchent dans l’église, et d’autres dans les chariots qui les ont amenés.
La chapelle était encore ouverte, lorsque Petit Pierre arriva à Marienthal, il s’empressa d’y entrer; des bûcherons et leurs enfants étaient agenouillés au pied de l’autel, Pierre prit place à côté d’eux. Il lui semblait que sa prière, faite en compagnie de gens infortunés comme lui, aurait plus de force sur le cœur de la mère de Dieu.
En sortant de l’Église, il se dirigea vers l’auberge. Cette fois, il entra bravement et il demanda à souper, causa volontiers avec l’aubergiste, eut la satisfaction de vendre quelques objets à des voyageurs qui passaient comme lui, et alla se coucher le cœur content.
Le lendemain il se mit en route pour Bischwiller. Depuis le moment de son départ, Petit Pierre suivait, dans sa pensée, tout ce qui se passait au village, et, selon lui, il était toujours le sujet de la conversation. Certes! ce n’était pas fatuité de sa part. Les enfants savent que leurs mères ont toujours le cœur et l’esprit remplis d’eux quand ils ne sont pas là. Pierre était donc dans le vrai en se disant: «Comme elle pense à moi! Et Christine? pauvre petite sœur! Je ne suis plus là pour faire le gros de l’ouvrage: mais quand je reviendrai! quelle joie!»
Ces pensées loin d’attrister le voyageur, donnaient un nouvel élan à sa marche. Il prit la route de Bischwiller et marcha quelque temps sans avoir occasion d’ouvrir son ballot. Une jeune fille conduisant un troupeau d’oies, traversa la route et demanda timidement au jeune marchand s’il n’aurait pas un fichu de deuil.
PIERRE.
Pas un seul.
LA JEUNE FILLE.
Mon Dieu! vous ne pensez donc qu’à ceux qu ont de la joie au cœur, vous autres! Voilà plus de trois mois que je mets de l’argent dans ma poche espérant qu’un jour ou l’autre, je pourrai acheter un fichu noir. Moi, je ne vais pas me promener dans les villes.
Pierre éprouva une sorte de confusion du reproche qui lui était adressé si naïvement. Il promit à la jeune fille d’avoir des fichus noirs, lorsqu’il repasserait, et d’aller jusqu’à la chaumière qu’elle lui indiqua. Il lui demanda si elle ne voudrait pas d’un chapelet de Marienthal.
La chapelle était encore ouverte. (Page 55.)

«Oh! non, merci, j’ai celui de ma mère, dit la pauvre enfant, en tirant de sa poche un chapelet, dont la croix usée témoignait de la foi de celle à qui il avait appartenu.
Cette rencontre plongea Petit Pierre dans des réflexions sérieuses: «Sans doute, se dit-il, c’est une pauvre orpheline; bien sûr qu’elle n’a pas un frère comme Christine en a un. Pauvre enfant! »
Mais ses réflexions n’étaient jamais bien longues.
Dans la belle saison, de Marienthal à Bischwiller, le pays n’est qu’un vaste champ de houblon; et Petit Pierre, qui en s’éloignant du pays songeait au retour, croyait déjà voir, dans ces plaines couvertes de neige, les vertes feuilles du houblon s’enroulant autour des longues perches.
Bischwiller est un chef-lieu de canton à quatre lieues de Strasbourg. On y fabrique du drap. A l’époque où arrivait Pierre, cette ville, sans avoir l’importance qu’elle a acquise aujourd’hui par le développement de ses manufactures, fit une certaine impression sur le colporteur. A mesure qu’il s’éloignait, il sentait la responsabilité qui pesait sur lui. La solitude de la campagne ne l’avait point effrayé ; mais comme il approchait de Strasbourg, terme de son ambition, il n’était plus si sûr de lui-même.
L’auberge où il entra était pleine de monde, car c’était un jour de marché. Une trentaine d’hommes étaient attablés, parlant tout haut de leurs affaires, discutant avec le ton qui annonce une querelle inévitable, d’autres jouaient aux cartes, aux dominos et n’étaient guère plus paisibles. Tous les regards se portèrent sur le petit marchand, lorsqu’il entra.
L’apparition d’un enfant excite toujours l’intérêt ou la curiosité : les plus indifférents ne purent s’empêcher de considérer le petit marchand de bonne mine, bien équipé : mais il est rare que dans une de ces réunions bruyantes, il ne se rencontre quelque méchant qui trouve son plaisir à opprimer l’innocence.
Pierre les yeux baissés, assis au bout d’une longue table, mangeait sa modeste pitance; lorsqu’ un homme vint l’interrompre, lui demandant en quoi consistait son commerce. Pierre suspendit son repas pour répondre à l’individu, et, sur sa demande, il ouvrit son ballot, étala sa marchandise.
Quand ce méchant homme eut tout vu, tout examiné, il dit à l’enfant avec un cruel sourire: «C’est bien mon petit, tu peux serrer tout cela, j’ai voulu m’assurer de ta complaisance, parce que, vois-tu, je protège la jeunesse, et, quoique je ne sois pas du pays, j’ai voulu te donner un bon conseil. Maintenant, je te payerai un petit verre d’eau-de-vie; ça fera rentrer les larmes que j’aperçois à la fenêtre de tes beaux yeux.»
Une jeune fille conduisait un troupeau d’oies. (Page 56.)

Un gros rire termina cette belle tirade; mais il n’eut point d écho. L’aubergiste leva les épaules, et sa femme dit tout bas à Petit Pierre: «Vous entrerez à la cuisine en vous en allant.»
Pierre n’avait plus de larmes dans les yeux. Il remit en ordre son ballot, acheva de dîner, et, sans mot dire, il passa à la cuisine.
L’AUBERGISTE.
Mon enfant, ne perdez pas courage; mais croyez-moi, à votre âge, c’est imprudent d’entrer dans des maisons comme les nôtres. Ayez vos petites provisions et n’entrez que pour prendre un verre de bière; car vous avez pris un état bien dangereux, mon ami, Ètes-vous sans parents?
Et, sur l’invitation de l’hôtesse, Pierre s’assit et lui raconta son histoire.
«Après tout, dit la bonne femme, vous pouvez réussir!... on a vu cela; mais, puisque vous allez à Strasbourg, je vais vous indiquer les bons endroits: vous entrerez par la porte de Pierre; allez à la Haute-Montée. Ce sont de braves gens qui ménageront votre bourse; vous vous laisserez guider par eux pour vos achats, et surtout, lorsque vous repasserez, ne manquez pas d’entrer chez nous?»
Ce cordial discours fut terminé par l’achat d’un cent d’aiguille et d’une paire de bas blancs. C’était plus que n’avait osé espérer Petit Pierre.
Bischwiller ne manque pas de boutiques, et notre voyageur avait remarqué, en traversant la ville, plus d’un marchand lui lançant un regard de pitié.
Petit Pierre suivit le conseil de l’hôtesse; il mit dans sa poche quelques provisions, et bien il fit, car trois lieues de plaines arides le séparaient de Hert où il devait faire sa prochaine étape.
La méchanceté de l’homme de l’auberge lui revint en mémoire, il pressait le pas comme pour le fuir. Pierre était incapable de comprendre quel plaisir cet homme avait pu trouver à le mortifier ainsi. «Ah! pensait-il, quand je serai grand, je me souviendrai d’avoir été petit; je protégerai les petits marchands, les petits bergers,... tout le monde.» Ensuite il se mit à pleurer sans ralentir le pas; car la vue de ce pays si différent du sien, lui serrait le cœur.
Il commençait à se remettre de son émotion, lorsqu’un vieillard, marchant avec des béquilles, parut au détour d’un chemin pour prendre la grande route. Pierre l’attendit et le salua respectueusement.
Un vieillard parut, marchant avec des béquilles. (Page 64.)

LE VIEILLARD.
Je n’achète pas, mon enfant: je vais de mon petit pas, bien loin d’ici, chercher mon pain pour la semaine. Ça se trouve mal, par exemple, j’ai des douleurs de goutte qui m’ont fait crier toute la nuit; mais que voulez-vous!
PIERRE.
Si ce n’est que cela, partageons mon pain et mon saucisson. Peut-être demain serez-vous plus capable de faire ce petit voyage.
Le vieillard fut aussi surpris qu’attendri de la générosité de Pierre. «J’accepte, mon enfant, lui dit-il, car cette aumône attirera certainement une bénédiction sur toi. Si tu voulais te reposer dans ma chaumière?
PIERRE.
Grand merci, mon bon père, il faut que j’arrive à Hert sans perdre de temps, les jours sont courts, dans cette saison, et, si je ne me trompe, la neige ne tardera pas à tomber.
LE VIEILLARD.
Adieu donc; que le chemin te soit facile! Puisse le souvenir de ta bonne action rendre ton fardeau léger!
Peut-être êtes vous surpris, comme le fut Pierre, de tant de bénédictions pour un morceau de pain donné de bon cœur. Il ne faut pas vous en étonner: La plus petite aumône porte avec elle sa récompense. Si vous aviez vu Pierre rouge d’émotion, regardant le vieillard reprendre le chemin de la maison, vous eussiez envié son bonheur. N’attendez pas d’être grand pour faire l’aumône; donnez ce que vous avez, et certes, vous possédez beaucoup plus que ne possédait notre petit voyageur.
Pulsuz fraqment bitdi.