Kitabı oxu: «Les Enfants de la ferme»

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Julie Gouraud

Les Enfants de la ferme


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315054

Table des matières

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII.

CHAPITRE XXIII.

CHAPITRE XXIV.

CHAPITRE XXV.


CHAPITRE I.

Table des matières

LA FOIRE DE LA SAINT-MARTIN.

C’est le onze novembre, jour de la Saint-Martin, qu’a lieu à Angers la plus grande foire de l’année. Seigneurs et paysans arrivent de toutes parts, les uns pour vendre, les autres pour acheter. Pendant huit jours que dure la foire, les rues sont encombrées par la foule. Lorsque le temps est beau, c’est une sorte de fête populaire, à laquelle prennent part les plus pauvres gens.

On voit des boutiques de toute espèce: épiceries, modes, jouets, porcelaines, nouveautés de Paris, etc., etc. Si les familles riches attendent cette époque de l’année pour faire des provisions, il n’est pas un petit ménage qui n’en fasse aussi: la foire de la Saint-Martin représente à elle seule la richesse de l’Anjou.

Quelle que soit l’importance des affaires, les plaisirs ne sont pas négligés: quinze jours à l’avance, des baraques ont été construites sur la place des Halles. La grosse caisse et la trompette résonnent du matin au soir. Polichinelle est infatigable, il a de l’esprit à toute heure; mais un rival invincible a campé près de lui: c’est l’homme au casque d’or, au manteau rouge parsemé d’étoiles, le charlatan: il ne cache pas son nom, il est monté sur un char attelé de beaux chevaux blancs. Cet homme est célèbre dans toute la contrée; à son apparition la foule accourt. Il distribue des crayons et des sucres d’orge à quiconque en demande; il vend des spécifiques merveilleux, arrache les dents sans douleur et les remplace à l’instant même.

Cette année-là, 1828, il y avait à la foire d’Angers bien d’autres merveilles encore. L’homme qui avale des épées, celui qui danse sur des œufs étaient totalement éclipsés par des personnages tels qu’on n’en avait jamais vu: un perroquet de New-York qui tirait le canon, un singe qui faisait la barbe à son maître, et une chatte blanche qui évidait un écheveau de fil. Ce serait une grande erreur de croire que les enfants étaient seuls à admirer le perroquet, le singe et la chatte. Les gens les plus graves allaient leur rendre visite et ne s’en cachaient pas.

Toutefois le marché n’était pas moins animé : les paysans ne sont pas aussi badauds que les messieurs, et pendant que les gens de la ville s’amusaient, eux faisaient leurs affaires.

Les charrettes arrivaient de toutes parts: c’était à qui passerait le premier; on disputait, on riait, on s’appelait: «Eh! Pierre! Eh! Gotte!» La fermière assise sur son cheval peste contre les piétons qui l’empêchent d’avancer. Un gros porc noir s’échappe et va se jeter dans les jambes d’une dame; elle se trouve mal; on la porte chez le pharmacien; la foule entoure la boutique. L’attention est aussitôt détournée par un événement plus grave: le porc, poursuivi par son maître, culbute une grande manne d’œufs. Ce sont alors des cris, des disputes, des rires à fendre la tête.

Le commissaire arrive; une heure se passe en explications, et l’on finit par régler le différend.

Il y a des amis qui ne se rencontrent que ce jour-là ; on donne beaucoup de temps à la conversation. Chacun raconte les nouvelles de son village avec des commentaires plus ou moins bienveillants.

Le fermier Mathurin n’avait pas paru à Angers l’année précédente; sa présence excita la curiosité générale. Mathurin s’était marié, il était allé à Paris. Aussitôt on l’entoure, et, après avoir pris le café avec lui, plusieurs de ses amis lui proposent de venir aux baraques voir les merveilles annoncées.

Mathurin refuse, il avait tout vu à Paris.

«Est-il fier! et qu’avez-vous donc vu à Paris? demanda une jeune paysanne.

MATHURIN.

Vous ne le croiriez pas, Jeannette.

JEANNETTE.

Essayez toujours.

MATHURIN.

J’ai vu un homme qui fait tout ce qu’il veut.

JEANNETTE.

Fait-il la pluie et le beau temps? Tout le reste m’est égal.

MATHURIN.

Eh bien! j’ai été dans une grande salle où nous étions peut-être trois cents. Ce monsieur, car c’est un monsieur, m’a dit de prendre quelque chose dans ma main, quand il aurait le dos tourné, et qu’un petit garçon me dirait ce que c’est.

Un singe qui faisait la barbe à son maître. (Page 3.)


Ah! bien, que je pense, nous verrons! j’avais justement un clou de charrue dans ma poche. Je le mets dans ma main bien fermée..... et l’enfant a deviné !

J’en étais saisi!

Il prend un chapeau. Moi, qui me méfiais, je le touche, je le retourne, je tape dessus. Bah! il en fait sortir des roses tant qu’on en veut. Et les dames acceptent ces bouquets. Je n’y aurais pas touché pour un quartaut de vin blanc!

JEANNETTE.

Est-ce tout?

MATHURIN.

J’ai gardé le plus fort pour la fin. Il me demande ma cravatte; justement j’en avais une blanche. Il la met dans l’encre, il en fait une boule, la passe dans l’autre main et me la rend blanche.

JEANNETTE.

J’aimerais bien que cet homme-là vienne faire la lessive chez nous.

MATHURIN.

Mais écoutez donc! On met devant lui une tige d’oranger dans un petit pot: les feuilles poussent, l’oranger grandit, et puis il vient des fleurs, puis dé petites oranges, et puis une grosse orange; il la cueille, l’ouvre, et en offre à plusieurs dames.

JEANNETTE.

En avez-vous mangé ?

MATHURIN.

Non, ça m’agace les dents. Mais, Jeannette, écoutez bien: ce monsieur avait à la main une grosse bouteille; il donnait un petit verre de la liqueur qu’on lui demandait. Bah! que je me dis, il n’aura pas du bon garus de notre pharmacien; je lui en demande, il m’en donne, et du bon. Cette bouteille a fourni trois cents petits verres de tout ce qu’on lui a demandé.

JEANNETTE.

On s’est moqué de vous à Paris, Mathurin; et vous voulez vous venger sur nous; mais nous ne sommes pas si faciles à attraper. Allons, venez voir la poule qui a des dents, et l’homme qui passe son épée au travers du corps d’un cheval, sans lui toucher la peau.

On disait des folies, on dépensait son argent.

Cependant une nouvelle importante circulait à la foire: la ferme de la Guiberdière, de la commune de Trelazé, à une lieue de la ville, était vacante par la mort de Jacquine Goujon qui l’avait gardée, quoique veuve, pendant quatre ans. Cette brave femme laissait trois enfants: François, l’aîné, avait quinze ans, Renotte en avait treize, et Martin huit.

La Guiberdière appartenait au baron de Saint-Cyr, propriétaire du beau château de la Volière, situé à deux lieues de là sur la rive droite de la Loire.

Plusieurs paysans s’étaient présentés chez maître Hébert, notaire à Angers, quoique la ferme ne fût point encore affichée, et ils n’avaient obtenu aucun renseignement. «Il y a du mystère là-dessous, disaient les plus fins; on sait bien que le froment ne pousse pas s’il n’est semé, et qu’on ne fait pas de beurre sans crème.»



CHAPITRE II.

Table des matières

LA GUIBERDIÈRE.

Mme de Saint-Cyr à qui appartenait cette jolie propriété y avait passé son enfance. Elle avait eu pour nourrice la mère Bolève qu’elle aimait tendrement; Jacquine était donc sa sœur de lait, et avait pris la direction de la ferme lorsqu’elle eut épousé Goujon, un brave travailleur, et qu’elle eut perdu son père.

Chaque année la baronne quittait son château et venait habiter la Guiberdière pendant quelques semaines.

Jacquine étant devenue veuve, ses maîtres lui laissèrent la ferme; c’était une femme active, d’un rare bon sens, pleine de respect pour sa vieille mère; elle avait élevé ses enfants dans la crainte et l’amour de Dieu.

La vigueur de François et l’activité de Renotte lui donnaient confiance dans l’avenir. Martin était bien un enfant terrible, mais il avait huit ans: que ne pardonnait-elle pas à ce Benjamin?

Jamais la fermière n’avait été en retard d’un jour avec ses maîtres.

La Toussaint étant venue, elle partait pour le château et Mme de Saint-Cyr, voyant sortir de sa poche un sac d’argent, lui disait en souriant:

«Tu es trop exacte, ma pauvre Jacquine; tu fais honte à nos gros fermiers qui ont toujours des raisons pour nous faire attendre. Ne te gênes-tu pas pour m’apporter ces mille francs d’un coup?»

Pour toute réponse, Jacquine souriait, et, après avoir déjeuné avec M. et Mme de Saint-Cyr, elle s’en retournait fière et heureuse d’avoir réglé ses comptes avec sa sœur.

La mort de Jacquine fut un grand malheur pour ses enfants encore si jeunes. La grand’mère Bolève, âgée de soixante-six ans, restait l’unique soutien des orphelins; car, en pareille circonstance, il ne faut pas compter les parents éloignés et hors du pays.

La grand’mère espérait que les maîtres ne les abandonneraient pas; ils étaient parrain et marraine de Renotte, et même la petite avait reçu au baptême le nom de Renée que portait Mme de Saint-Cyr, et dont on avait fait Renotte; ils lui témoignaient un tendre intérêt. «Mais, la mort! pensait la pauvre femme, ça vous retourne tout!»

Les enfants aiment leur mère; ils pleurent, si elle vient à mourir; à chaque instant du jour, ils sentent combien cette mère leur manque. Ils comprennent tout seuls que personne ne peut égaler la patience et la bonté des mamans. C’est bien autre chose, mes enfants, lorsque la mère qui est morte assurait par son travail le pain quotidien!

«Hélas! disait la grand’mère, encore quelques années, et vous étiez d’âge à vous tirer d’affaire! Jacquine se serait reposée, et moi, j’aurais pris tranquillement ma place au cimetière! Quel embarras je vais être pour vous, mes pauvres petits!

RENOTTE.

Grand’mère, ne dites pas cela; sans vous nous serions mille fois plus à plaindre. Moi, d’abord, je suivrai tous vos conseils, et je deviendrai une bonne fermière. François nous protégera et il travaillera ferme.

FRANÇOIS.

Tu as raison, Renotte; Je ne serai pas embarrassé pour gagner votre vie et la mienne; mais, nous séparer! s’en aller l’un à droite, l’autre à gauche, ça crève le cœur! Nous étions si heureux! Espérons pourtant; notre mère nous le dit du haut du ciel. M’est avis que Mme de Saint-Cyr prendra grand’mère au château, que Martin sera placé dans une ferme, et que toi......

RENOTTE.

Moi!

FRANÇOIS.

Eh bien! Mlle Élisabeth t’aime, tu es adroite à tout; tu seras sa petite femme de chambre; elle qui ne peut passer huit jours sans te voir, quand elle est par ici.»

Renotte rougit jusqu’au front; ses yeux, si doux d’ordinaire, semblaient menacer François. Elle gardait le silence. François, ébahi d’avoir produit un pareil effet, en disant une chose toute simple, selon lui, ne savait plus quelle contenance tenir.

RENOTTE.

Y penses-tu, mon frère? moi, ne plus bêcher, ne plus sarcler le jardin, ne plus soigner nos vaches et nos couvées! Non, non; si je ne soigne plus nos bêtes, je soignerai celles des autres: ça me consolera. Il y a des filles de quinze ans qui ne sont pas plus habiles que moi, avec mes treize ans de l’autre jour.

«Enfants, dit la grand’mère qui écoutait Renotte avec admiration, abandonnons-nous à la Providence; toutes vos diries ne signifient rien. Faisons la prière comme de coutume, comme si elle était encore au milieu de nous.»

La grand’mère s’agenouilla, son maintien était ferme et sa voix aussi. Elle portait alternativement ses regards sur le crucifix et sur les orphelins,



CHAPITRE III.

Table des matières

CE QUE LE LECTEUR AURAIT CONSEILLÉ DE FAIRE.

On s’entrenait au château de la Volière de la mort de Jacquine. M. de Saint-Cyr se déclarait le protecteur de Renotte et de ses frères. Il voulait imposer au nouveau fermier de garder à son service les deux garçons; et. quant à la fille et à la grand’mère, Mlle Ysabeau saurait bien en tirer parti. Assurément ce projet était bon, et M. de Saint-Cyr ne pouvait pas douter que sa femme ne l’accueillît avec empressement: sa surprise fut donc très-grande en le voyant repousser.

MADAME DE SAINT-CYR.

Mon ami, j’ai un autre plan, et j’espère que tu l’approuveras. La ferme de la Guiberdière a peu d’importance en comparaison de nos autres biens. Je l’ai toujours vue aux mains de cette famille. C’est là que ma mère a trouvé ma nourrice; j’ai pour ce coin de terre un attachement que tu respectes. Eh bien! laisse-moi l’administration de la Guiberdière, je t’en rendrai bon compte.

M. DE SAINT-CYR.

Volontiers, ma chère; amuse-toi. Nous pouvons sacrifier quelques milliers de francs à tes plaisirs champêtres. Seulement, j’entends que tu sois aussi exacte que Jacquine l’était. Je ne te ferai pas grâce d’un canard.

Habiteras-tu la ferme?

MADAME DE SAINT-CYR.

Trêve de plaisanteries, cher Louis; mon projet est sérieux. Écoute-moi. Je veux laisser les Goujon et la mère Bolève à la ferme. François est fort et courageux; Renotte aura bien vite gagné ses quinze ans. Elle s’annonce aussi capable que sa mère; je me ferais un scrupule de prendre cette enfant chez nous. Il y a déjà trop de paysannes qui délaissent les travaux des champs pour aller à la ville. Ces braves gens se tireront d’affaire. Je te conjure d’approuver mes projets: ils plaisent à mon cœur.

M. DE SAINT-CYR.

L’entreprise me paraît périlleuse: n’importe, je t’en laisse la responsabilité. Seulement, ma chère Renée, si dans un an la ferme est en souffrance, nous n’attendrons pas davantage pour la remettre en d’autres mains.

MADAME DE SAINT-CYR.

C’est convenu.

Le jour même, Mme de Saint-Cyr se rendit seule à la Guiberdière, au grand regret de sa fille Élisabeth qui avait beaucoup d’amitié pour Renotte.

Vous connaissez déjà, mes chers enfants, le plaisir de faire des heureux. Je suis sûre que vous aimez les orphelins de la Guiberdière et que vous bénissez Mme de Saint-Cyr, qui n’aurait pas mieux agi si elle vous eût consultés. Cette excellente femme n’avait jamais trouvé la route si longue! Quelle joie allait éprouver la vieille mère et ses enfants! «Ils réussiront, se disait-elle, ce sera d’un bon exemple dans le pays.... Après tout, si je me trompe, nous serons toujours à temps de suivre le plan de mon mari.»

Mme de Saint-Cyr ne voyait rien; elle était absorbée dans ses pensées, faisant projets sur projets pour assurer le succès de son entreprise.

Le bruit de la voiture attira l’attention des paysans qui travaillaient dehors. Les femmes accoururent pour voir les beaux chevaux gris-pommelé de Mme la baronne.

«Triste journée pour les Goujon,» disaient les bonnes gens.

Mme de Saint-Cyr descendit à sa maisonnette et se rendit aussitôt à la ferme. Renotte, la tète couverte d’un fichu noir, était montée dans un noyer qu’elle gaulait tant bien que mal, et Martin ramassait les noix.

Le deux enfants jetèrent un cri de surprise en voyant la dame du château; quoiqu’ils s’attendissent à une nouvelle grave, ils éprouvèrent un mouvement de joie qui émut Mme de Saint-Cyr.

La grand’mère pâlit en les voyant entrer: la vieillesse n’a plus d’espérance.

Mme de Saint-Cyr parla avec attendrissement de la mort de sa bonne Jacquine; et, quand on eut dit tout ce qui se dit en semblable circonstance, il se fit un silence que personne n’osait rompre. La baronne regardait sa filleule de la tête aux pieds, puis sa vieille nourrice et Martin. Elle loua l’ordre et l’arrangement de la maison et dit enfin: «Où est François? J’ai à vous entretenir d’une affaire, et il est indispensable que l’aîné de la famille assiste à notre conversation.»

François travaillait dehors, Martin cour est le chercher.

MADAME DE SAINT-CYR.

Mes enfants, c’est aujourd’hui que vous allez comprendre tout ce que vous devez à vos parents; c’est aujourd’hui que vous allez recueillir leur héritage: vous êtes bien jeunes, et pourtant vous m’inspirez une grande confiance; le respect que vous avez toujours eu pour votre mère, l’ardeur que vous apportez au travail, nous déterminent, mon mari et moi, à vous laisser la ferme.

— Grand Dieu! s’écrièrent-ils tous ensemble, sans pouvoir ajouter un mot de plus.

MADAME DE SAINT-CYR.

Je vous crois capables de continuer les travaux que vous avez commencés sous la conduite de votre mère. François prendra des journaliers, Renotte s’occupera de l’intérieur et de l’étable; Martin sera soumis à son frère et à sa sœur, et, s’il le veut, il leur rendra beaucoup de services. A huit ans, un garçon peut déjà avoir sa tâche de chaque jour: garder les vaches et les dindons, cueillir de l’herbe pour les lapins, ramasser les fruits et ne pas les manger.

LA GRAND’MÈRE.

Ah! ma fille! je ne sais si je survivrai à un pareil coup de bonheur! La respiration me manque

Effectivement, la bonne vieille, affaissée sur son fauteuil, était défaillante. Mme de Saint-Cyr lui prit les mains; les enfants, agenouillés devant elle, l’appelaient des plus doux noms. Un torrent de larmes vint soulager son cœur oppressé et la rappela à elle-même.,

MADAME DE SAINT-CYR

Et toi, ma Renotte, tu seras une bonne et gentille fermière,

RENOTTE.

Ma marraine, je suis dans un rêve comme en pleine nuit noire. J’ai bien lu des histoires déjà, mais je n’en connais pas d’aussi jolies. Êtes-vous bonne! Seigneur! si c’est vrai que je suis éveillée! Je ne saurai ça au juste que demain.... ma petite taille n’y fera rien. J’en vaudrai bien une autre.... il me vient déjà des idées, ma marraine.

MADAME DE SAINT-CYR.

N’en aie qu’une à la fois, mon enfant; consulte ta grand’mère; grandis, et un jour tu seras digne de ma pauvre Jacquine.

RENOTTE.

Ma marraine, m’est avis qu’il n’est pas nécessaire d’être bien haute pour avoir des idées; vous ne l’êtes quasiment pas plus que moi, et....

MADAME DE SAINT-CYR.

C’est égal, crois-moi: grandis encore.

Après avoir dit des paroles d’encouragement à tous, après avoir embrassé la mine fraîche de Renotte, la bonne Mme de Saint-Cyr retourna radieuse chez elle.

Les nouveaux fermiers de la Guiberdière furent bientôt connus au château. Élisabeth pensait que son amitié pour Renotte y était pour quelque chose, et Mlle Ysabeau, qui avait été consultée, se félicitait d’avoir contribué à faire des heureux,

Faisons connaissance avec ce nouveau personnage:

Il y avait quarante-huit ans que Mlle Ysabeau était entrée dans la famille comme ouvrière. Les qualités de la jeune fille n’échappèrent pas à la mère de Mme de Saint-Cyr qui la prit à titre de femme de chambre quelques années plus tard. Cette nouvelle condition développa rapidement l’intelligence et les vertus d’Ysabeau. Son zèle et son dévouement dépassèrent tout ce que les maîtres peuvent attendre des meilleurs serviteurs: elle était à la fois femme de chambre, bonne d’enfant et garde-malade. De tous les présents que Mme de Saint-Cyr reçut de sa mère en se mariant, son Ysabeau était le plus précieux quoiqu’il tint fort peu de place. Quand elle entrait dans un intérieur de diligence, les voyageurs lui souriaient: c’était un petit paquet si facile à placer! le regard de la jeune fille était doux et ferme, on devinait aisément de quoi elle serait capable un jour.

A l’époque où nous trouvons Mlle Ysabeau à la Volière, elle est femme de charge. Elle a soixante-huit ans, veille à tout, transmet les ordres de sa maîtresse, et s’assure de la manière dont ils sont exécutés. La position est délicate: mais Ysabeau a de l’esprit et sait s’en servir. Les enfants aiment et respectent cette fidèle servante; son nom retentit sans cesse dans le château: on a besoin d’elle partout et à toute heure.

Par ses soins, le fruitier se remplit; des bataillons de pots de confitures témoignent de sa science; les noix, les châtaignes et jusqu’aux pièces de toile, font partie de son empire. Elle passe l’hiver au château, maintient le bon ordre et reçoit les comptes des fermiers. Lorsque les maraudeurs circulent dans le pays, Ysabeau laisse les volets entr’ouverts dans plusieurs pièces, des veilleuses y brûlent toute la nuit; car elle se rappelle qu’un misérable assassin avait dit lui-même en pleine cour d’assises: «Ce que nous redoutons le plus dans nos entreprises, ce sont les petits chiens et la lumière.»

L’excellente personne est tellement identifiée avec la famille qu’elle dit: «Notre château, nos enfants, nos fermiers.»



CHAPITRE IV.

Table des matières

MANETTE.

Le reste de la journée fut une fête. Nos bons enfants se livrèrent à la joie que leur causait un événement si inattendu; ils embrassaient leur grand’mère, disaient que c’était elle qui était la cause de tant de bonheur. Oh! comme ils allaient la soigner! Aussi, elle suivrait le bon exemple d’une femme de Trélazé, qui avait vécu cent trois ans, et dont la présence avait été une bénédiction jusqu’au dernier jour.

François, Renotte et même Martin parlaient de leurs projets et de leurs espérances tous les trois à la fois. Un pareil caquetage ne s’était pas fait entendre à la Guiberdière depuis la mort de Jacquine.

Cependant la réflexion succéda à l’enthousiasme: François envisagea dans tous les détails les travaux de la ferme, et ne se dissimula pas que l’entreprise était grande. Toutefois il se sentait de force, aidé par des journaliers, à cultiver les terres; mais, confier l’intérieur de la ferme à Renotte, si courageuse qu’elle fût, lui paraissait une imprudence et même un écueil: ajouter une servante, serait une augmentation de frais qu’il fallait éviter, surtout la première année.

La grand’mère était de l’avis de François; elle regardait tristement ses jambes enflées et soupirait.

RENOTTE.

Je suis plus forte que vous ne le croyez; cepenpendant je conviens qu’il me serait impossible de remplacer ma mère complètement. D’ailleurs, quand j’irai de côté et d’autre, il faudra bien quelqu’un à la maison. Voici ce que je propose: nous n’avons pas le moyen de prendre une servante tout entière, prenons-en la moitié d’une.

FRANÇOIS.

Voyons, Renotte, as-tu perdu l’esprit?

RENOTTE.

Non, mon frère; deux filles de mon âge valent bien une servante de vingt ans, je t’en réponds. Prenons Manette, l’aînée de Constant le carrier. Il a six enfants, et il ne sera pas fâché qu’on lui enlève Manette. Elle nous sera utile et se contentera de peu.

FRANÇOIS.

Je le crois bien! Elle a l’air gauche et presque idiot.

RENOTTE.

Quand elle mangera de bonne soupe, l’esprit lui viendra. Je m’en charge.

FRANÇOIS.

Maîtresse Renotte, faites comme vous l’entendez.

LA GRAND’MÈRE.

Celle Renotte est toute sa mère! Tu as raison, ma fille; à nous trois, nous nous en tirerons; et puis, commencer par une charité, ça porte bonheur.

Les nouvelles volent en tous pays avec la même rapidité. Je crois vraiment qu’elles entrent par le trou de la serrure, ou descendent par la cheminée. Les Goujon n’avaient pas encore dit un mot de leurs affaires et déjà tout le village les connaissait. Les sentiments n’étaient pas unanimes: ici, on approuvait la confiance de Mme de Saint-Cyr, on louait sa bonté ; là, on levait les épaules:

«De beaux fermiers! Et la conscription! Et ceci, et cela! N’aurait-il pas mieux valu donner la Guiberdière au gros Nicolas qui vous aurait gardé les enfants? La ferme ne lui aurait pas plus pesé qu’un sac de noix, à lui! Cette jeunesse va s’exténuer; enfin, qui vivra verra!»

Quelle que fût la diversité des opinions, tous les voisins allèrent visiter les nouveaux fermiers et chacun apporta ses conseils.

Sans tarder davantage, la mère Bolève prit son bâton et, s’appuyant de l’autre main sur l’épaule de sa petite-fille, elle arriva chez Constant. Cette visite était un véritable événement pour une famille vivant à l’écart, près d’une ardoisière où travaillait le père. Il y a des personnes dont la présence est toujours d’un heureux présage. La grand’mère était si respectable et Renotte si gentille, qu’en les voyant entrer, un rayon de joie passa sur tous les visages.

Grande fut la surprise de Constant et de sa femme! Quoique pauvres, ils n’avaient jamais songé à se séparer de leur fille aînée qui faisait à elle seule l’office de servante. Le soin de ses petits frères et sœurs lui était confié ; tout ce que sa mère ne pouvait faire, Manette s’en chargeait; si, par hasard, le père et la mère s’en allaient au village, la sœur aînée gardait la maison. Jusqu’ici, tous les jours de la vie de Manette avaient été les mêmes, jamais une joie d’enfant n’en avait interrompu la monotonie. Elle aimait tendrement ses parents qui sentirent en ce moment combien elle allait leur manquer. Toutefois, la proposition parut si belle aux bonnes gens, qu’ils n’hésitèrent pas à confier Manette à la mère Bolève et à Renotte.

Les ouvriers qui travaillent dans les ardoisières sont généralement pauvres; la plupart de ces hommes vont d’une ardoisière à l’autre. Constant s’était fixé en Anjou, parce qu’il y avait trouvé à travailler depuis longtemps. L’Anjou compte douze carrières principales qui occupent environ deux mille ouvriers.

Quelquefois on est oblige d’abandonner les ardoisières, parce qu’elles se remplissent d’eau et deviennent un écueil pour le voyageur. Elles sont l’occasion d’accidents fréquents, même en plein jour.

Mais revenons à notre petite Manette: plus grande qu’on ne l’est d’ordinaire à douze ans, elle était d’une maigreur excessive, gauche et d’une timidité qu’augmentait encore la misère. Cependant, lorsqu’elle osait lever les yeux, un regard doux et bon donnait à sa physionomie une expression qui faisait oublier le reste. Manette se rendit sans tarder à la Guiberdière.

Combien de petites filles seraient contentes de commander à une autre, d’avoir de l’autorité dans la maison, de se donner de l’importance! Renotte éprouva un sentiment tout contraire; elle avait déjà tant de mal avec Martin! Si Manette n’était pas obéissante, si elle ne travaillait pas, il faudrait la renvoyer à ses parents, et ils en auraient du chagrin!

La pauvre enfant avait mis son meilleur déshabillé, qui n’était guère beau. Elle n’avait ni bas, ni sabots. Renotte en eut compassion; elle commença par lui donner un jupon de droguet qu’avait porté Jacquine: «Il est un peu court, c’est ce qu’il faut pour travailler. Prends ces bas et ces sabots. Ma mère te les verrait porter avec plaisir. » Manette obéit bien vite, et son nouveau costume lui donnait déjà plus d’assurance.

A la ville, on ne se doute pas de tout ce qu’une petite fille de treize ans est capable de faire. Renotte n’était pas embarrassée pour traire les vaches; elle connaissait le caractère de chacune et leur tenait un discours en conséquence. Sans doute, elle donnait de bons conseils à sa servante; mais la meilleure de toutes les leçons était l’exemple.

Je crois bien que la petite taille de Renotte rassurait la pauvre Manette, et malgré le travail souvent pénible auquel s’occupaient les deux enfants, il y avait de temps à autre des éclats de rire.

Le surlendemain de l’arrivée de Manette, Renotte, voulant donner une nouvelle importance à sa servante, lui dit de mettre la soupe sur la table. Celle-ci, dans son empressement à obéir, se heurta contre l’armoire et laissa tomber la soupière au beau milieu de la chambre.

La pauvre petite resta pétrifiée. Je ne sais même pas si elle entendit les cris que chacun poussa. Renotte n’était pas moins confuse. «Allons, dit-elle doucement, malheur est bon à quelque chose: nous entamerons le pot de lard.» De grosses larmes coulaient sur les joues de Manette; elle tenait son balai sans oser faire disparaître la soupe aux choux dont l’odeur était pour elle un parfum délicieux, lorsque l’espiègle Martin arriva avec son chien Dragon et l’invita à nettoyer la place; ce qui fut fait plus vite et bien mieux que ne l’eût fait la servante, ébahie de sa maladresse.

Si la première parole de Renotte eût été un reproche, tous les convives auraient pris le même ton, tant est grande la puissance de l’exemple!

Le repas étant achevé, François et Martin retournèrent à la grange, et Manette se hâta d’aller à l’étable.

«Ma fille, dit avec douceur la mère Bolève, je crains que nous ne puissions pas garder cette enfant; elle est d’une gaucherie....

RENOTTE.

Oh! mère, il ne faut pas la renvoyer si vite. D’ailleurs, c’est ma faute: j’aurais dû mettre la soupe sur la table moi-même.

LA GRAND’MÈRE.

Je ne veux pas te contrarier; mais tu as vu que le père et la mère Constant ne se sont pas fait prier pour nous donner leur fille, et l’aînée encore!

RENOTTE.

Oui; je crois qu’ils n’ont pas été fâchés de la voir partir; il m’a semblé qu’ils l’aiment moins que les autres, et cela m’a donné envie de lui faire du bien, de la rendre heureuse.

LA GRAND’MÈRE.

Je crois entendre ta mère, Renotte; tu as raison, aimons cette pauvre enfant. Il y a beaucoup de jolies petites filles qui ne sont bonnes à rien; Manette nous sera peut-être très-utile plus tard.»

Quinze jours étaient à peine écoulés, et déjà Manette semblait devoir justifier les espérances de sa petite maîtresse. D’abord le creux de ses joues était moins profond; elle faisait très-bien le service de l’étable, obéissait, allait et venait, enfin se débrouillait, selon l’expression de Renotte. Quand la mère Bolève avait épluché d’une main tremblante les pommes de terre, Manette accrochait la marmite à la crémaillère, et taillait la soupe; une partie du ménage se faisait par ses soins. Notre fermière n’avait plus la peine de monter sur une chaise pour atteindre les provisions. Il suffisait à la servante de se tenir sur la pointe des pieds pour les prendre.

Au dehors les travaux marchaient régulièrement; François était bien secondé par ses journaliers; Martin seul était difficile à conduire; s’il gardait les dindons, il s’amusait à les faire courir et leur mettait au cou des collerettes de papier blanc. C’est à peine si les pauvres bêtes mangeaient. Les canards n’échappaient aux malices du petit garçon qu’en prenant le large sur l’étang.



CHAPITRE V.

Table des matières

LE MARCHÉ.

Cependant une question très-grave était agitée chaque jour: il fallait aller vendre les légumes et le beurre, et à qui confierait-on cette grande affaire? Si François s’absentait, non-seulement sa journée serait perdue, mais on pouvait craindre que les journaliers ne fissent que la moitié de leur besogne. Renotte pouvait bien sans doute aller au marché une fois par hasard. Elle avait accompagné sa mère. Elle connaissait les pratiques et ne manquait pas de prudence, de plus, elle savait compter. L’été de la Saint-Martin ne pouvait toutefois faire oublier la rigueur de l’hiver; la neige et la glace viendraient en leur temps.

La mère Bolève avait des craintes d’une autre nature: le froid ne l’effrayait pas plus que la chaleur pour une fille courageuse comme sa Renotte; mais la laisser courir les chemins n’était-ce pas une grande imprudence?

RENOTTE.

N’est-ce que cela, mère? Je ferai la route avec notre voisine Gotton. Je vais la prévenir, et, dès demain cinq heures, nous partirons ensemble. J’ai déjà prévenu Trottin qui en a dressé les oreilles de plaisir. La bonne bête! Il lui tarde de prendre sa charge. Tout est prêt: j’ai des œufs pour M. le greffier, une paire de dindons pour le gros chef de la Boule-d’Or, et des pruneaux pour la pharmacienne. Allons, allons; faut pas se laisser abattre!

Le lendemain, bien avant l’heure du lever, toute la famille fut réveillée en sursaut par le chant d’un coq que maîtresse Renotte avait caché sous son lit. La fermière n’avait pas eu confiance en François pour l’éveiller: aller au marché, montée sur Trottin, était une si grande affaire!

On rit beaucoup de l’expédient. Toutefois, il fut convenu que désormais le coq chanterait chez lui.

Manette aida sa maîtresse à charger Trottin. Renotte était proprement vêtue. Un capot couvrait sa tête, sans rien cacher de sa mine fraîche. Le mannequin était rempli de légumes et la selle de l’âne était garnie de dindons, de canards, d’un lapin et d’oisillons que Martin avait pris la veille.

A l’heure dite, la jeune fille était devant la porte de Gotton. La paysanne fit compliment à sa petite voisine de son exactitude, tout en jetant, à la dérobée un coup d’œil sur les richesses dont Trottin était porteur.

Notre fermière éprouvait un serrement de cœur d’arriver seule au marché. Cette route qu’elle avait faite tant de fois à côté de sa mère, lui semblait bien longue! Tout ce qui avait passé sous ses yeux, depuis des années, lui paraissait nouveau! Heureusement que Trottin ne se laissait pas impressionner par les circonstances; il avançait d’un pas ferme et régulier.

Il n’y a, dit-on, ni femme ni petite fille capables de faire une lieue sans parler. D’ailleurs, Gotton se croyait obligée, en conscience, de donner des conseils à Renotte: «Ah! çà, mignonne, informe-toi bien du prix du beurre; tâche de bien engeôler ton monde; n’aie pas honte de surfaire un peu. Les gens sont si peu raisonnables! Il faudrait leur donner tout pour rien! Vante ta marchandise; je ne serai pas à côté de toi; tu peux donc dire qu’il n’y en a pas de pareille.

RENOTTE.

On sait bien, Gotton, que tous les marchands vantent leur marchandise.

GOTTON.

Es-tu bonne! Ça ne fait rien; il en reste toujours quelque chose. L’essentiel, vois-tu c’est de parler; si tes dindons sont maigres, dis que ce sont les meilleurs.

RENOTTE.

Mais, si une autre fois ils sont gras, Gotton?

GOTTON.

Tu diras le contraire. Par exemple, je ne leur dirai pas que les noix sont creuses c’t’année; c’est à eux de le savoir, et, si j’en ouvre une, celle-là sera pleine.

RENOTTE.

Je ferai comme faisait ma mère, Gotton.

GOTTON.

Tu as raison dans un sens; mais Jacquine était comme on dit, Saint-Jean-Bouche-d’Or, et ça ne vaut rien pour le commerce.»

A l’approche de la barrière, la conversation cessa. Les charrettes, les chevaux et les ânes se disputaient le passage, et, si Trottin n’eût pas été d’humeur tant soit peu belliqueuse, Renotte serait passée après tout le monde.

Notre gentille enfant se rendit droit au marché, elle se mit à la place qu’occupait sa mère dont les anciennes pratiques l’accueillirent avec intérêt. Suivant le conseil de Gotton, elle s’informa du prix des denrées, ne chercha pas à gagner davantage, mais ne consentit à aucune diminution.

Cette méthode vraie et simple d’agir n’attire pas tout le monde; aussi notre pauvre Renotte resta longtemps accroupie près de sa marchandise, pendant que Trottin, les épaules légères, déjeunait tranquillement à la porte du boucher, se disant peut-être que, grâce à son humble condition, il ne courait point risque d’être accroché un jour en compagnie des tendres agneaux.

Les fidèles pratiques de Jacquine vinrent enfin; elles marchandèrent à outrance et comprirent bientôt que la jeune paysanne était fidèle aux honnêtes traditions de sa famille.

L’air était piquant; Renotte avait de belles couleurs que relevait encore le fichu noir qui encadrait son visage; ses doigts étaient engourdis non pas toutefois au point de l’empêcher de compter son argent et de le mettre dans un bon sac de toile neuve.

Il y avait de beaux rosiers dans le potager de la Guiberdière, et Renotte s’était dit qu’un bouquet de roses, le dernier de la saison peut-être, aurait son prix, et qu’elle s’achèterait une bonne paire de mitaines, sans prendre de l’argent du sac.

Notre gentille enfant se rendit au marché. (Page 36.)


Dix personnes avaient touché et admiré le bouquet sans même en demander le prix, lorsqu’une demoiselle, accompagnée d’une vieille servante, s’arrêta: «Combien vos roses, ma petite?

RENOTTE.

Quinze sous, mademoiselle.

— Oh! que c’est cher? sont-elles cueillies de ce matin?

RENOTTE.

D’hier soir, mademoiselle; mais elles ont passé la nuit au frais.

— Dix sous alors?

RENOTTE.

Le bouquet est gros, mademoiselle; voyez!

— Je n’en veux pas: des roses cueillies de la veille seraient fanées ce soir.»

La domestique leva les épaules et dit bas à Renotte: «Pourquoi lui avez-vous dit la vérité ?» Renotte remit tristement les roses dans le mannequin vide. «Mon Dieu! pensait-elle, s’il faut mentir pour réussir, je ne ferai jamais fortune: c’est singulier ça! cette demoiselle avait l’air si gentil!»

Renotte regardait ses mains rouges: l’heure s’avançait; il fallait partir. Gotton ne venait pas comme c’était convenu. La fermière remercia le boucher d’avoir supporté Trottin à sa porte, remit la bride à celui-ci et se dirigea vers une rue où se trouvait une mercière de sa connaissance; elle voulait acheter des boutons pour mettre à la veste du dimanche de Martin.

MADAME MOULINET.

Et bien! ma pauvre fille, te voilà seule! moi qui aimais tant ta mère! que veux-tu? la vie est comme le baromètre; ça monte et ça descend; mais, du beau fixe, il n’y en a pas dans ce bas monde. Ça viendra plus tard! faut encore remercier le bon Dieu de ce qui vous arrive, mes enfants. Mener une ferme à votre âge! C’est à croire qu’on rêve. Après tout, si j’étais une baronne, j’aimerais joliment à faire de ces tours-la aux braves gens. Et, dire qu’il y a des maîtres qui partageraient une noix avec leurs fermiers!

Tu as tout vendu, il me semble?

RENOTTE.

Oui, madame Moulinet; sauf un beau bouquet de roses, parce que j’ai dit la vérité.

MADAME MOULINET.

Explique-toi.

RENOTTE.

Une demoiselle m’a demandé si je l’avais cueilli ce matin, j’ai répondu non, mais hier au soir; et là-dessus, elle s’est en allée en méprisant mes fleurs. Sa vieille bonne a levé les épaules et a blâmé ma franchise. Voyez, madame Moulinet, si ces roses ne sont pas fraîches comme l’aurore.

MADAME MOULINET.

Je le prends ton bouquet; combien en veux-tu?

RENOTTE.

Quinze sous, juste de quoi avoir une paire de mitaines, car je n’ai pas chaud.

MADAME MOULINET.

Je vas te donner une paire de mitaines, ma fille, et les boutons par-dessus le marché, je n’en serai ni plus ni moins riche. Oh! le beau bouquet! Les fleurs! ça me rappelle ma jeunesse, la campagne, les oiseaux et le jardin de ma pauvre mère. Es-tu contente? On ne le dirait pas à ta mine.

RENOTTE.

Tenez, je vais vous dire, madame Moulinet; j’ai le cœur serré de voir qu’il faudrait tromper son monde pour réussir, et je ne le ferai jamais.

MADAME MOULINET.

Ne t’inquiète pas, mon enfant; la vérité triomphe toujours. On finira par te connaître et l’on viendra droit à toi. C’était le principe de Moulinet; je l’ai suivi, et, maintenant que je suis veuve, les affaires marchent comme si le pauvre cher homme était là. Je suis connue dans toute la ville d’Angers pour ne tromper personne, pas plus un enfant qu’un vieillard, et je ne craindrai pas de paraître devant le bon Dieu avec mon aune et mes balances. Maintenant donne-moi cette monnaie qui crève ta poche et prends ces écus.

Renotte remercia la marchande, laquelle lui souhaita un bon voyage, donna une tape sur la croupe de Trottin et rentra dans sa boutique recevoir les chalands.

Cette conversation n’eut pas seulement l’heureux effet de consoler Renotte, elle permit à Gotton de terminer ses affaires, et à peine Trottin avait-il pris son allure, que les deux voisines se rencontrèrent.

Nous sommes trop impatients de revoir la Guiberdière, pour perdre notre temps à écouter les nouvelles dont Gotton était fournie.

Il est aisé de croire que l’arrivée de la jeune fermière fut un véritable évènement. Sauter à terre, appeler Manette et lui confier le soin de Trottin, fut l’affaire d’un instant.

La grand’mère sourit en voyant entrer Renotte dont la mine réjouie était à elle seule un bon compte-rendu de la vente. La jeune fille se mit à genoux devant son aïeule et lui raconta comment elle s’était tirée d’affaire et, pour conclusion, elle lui remit quatre écus de six francs; elle n’eut garde d’oublier l’histoire du bouquet de roses et des mitaines.

La soirée fut gaie ce jour-là ; Renotte recommença le récit de son voyage pour François; et, tout en babillant, elle accomplissait ses devoirs de ménagère; le cotillon retroussé, elle fit l’omelette sur un beau feu de sarments qui éclairait mieux la chambre que la petite chandelle de résine, placée sous le manteau de la cheminée.

«Ils sont heureux! pensait la vieille mère; comme les larmes sèchent vite, quand on est jeune!»


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