Kitabı oxu: «Les filles du professeur»

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Julie Gouraud

Les filles du professeur


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324926

Table des matières

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

MATIÈRES CONTENUES DANS LES SIX PREMIERS VOLUMES DU JOURNAL DE LA JEUNESSE

BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE

1 re SÉRIE. — POUR LES ENFANTS DE 4 A 8 ANS.

2 e SÉRIE. — POUR LES ENFANTS DE 8 A 14 ANS.

3 e SÉRIE — POUR LES ADOLESCENTS.


LES FILLES DU PROFESSEUR

Table des matières

CHAPITRE I

Table des matières

La famille Liébert. — Janique.

Six heures sonnaient à la cathédrale de Clermont-Ferrand, lorsqu’une voiture s’arrêta devant la porte d’une modeste maison de la rue de la Treille.

M. Liébert venait occuper la chaire de philosophie à la Faculté de cette ville Il était attendu et désiré, non-seulement à cause de son mérite, mais parce qu’on espérait que sa famille serait une agréable société.

Madame Liébert était, disait-on, une femme tout à la fois sérieuse et aimable. Sa fille aînée Marie avait dix-huit ans; Hélène entrait dans sa quinzième année; puis venaient un collégien de quatorze ans et une petite fille de sept ans qui était aveugle.

Les nouveaux venus attirèrent immédiatement l’attention, et comme la maison n’avait pas de cour, il fallut déballer les meubles dans la rue, circonstance favorable à la curiosité des voisins.

Deux jeunes filles, qui demeuraient en face, coururent à la fenêtre au premier coup de marteau qui annonçait l’ouverture des caisses; et suivirent avec intérêt le déballage du mobilier.

«Oh! dit mademoiselle Elvire Bertin, la philosophie n’est pas brillante! Nous n’avons pas, je crois, grand plaisir à attendre d’elle! Regarde donc, Laure, ces fauteuils râpés, ces tables et ces armoires. Que de vieilleries! M. Évrard était autrement meublé ! C’est vraiment avoir du malheur! Il faudra bien cependant faire connaissance avec ces nouveaux venus. Mon père est prévenu en leur faveur: mais moi je bâille d’avance. Ces demoiselles sont tellement absorbées dans le déballage, qu’elles n’ont pas tourné la tête une seule fois de notre côté.

— Je peux cependant t’assurer, Elvire, qu’elles n’ont pas l’âge de leurs meubles. Comment peuvent-elles être si fraîches après avoir passé une nuit en wagon!

— La mère se contente de les regarder, elle ne s’occupe absolument que de la petite fille qui l’accable de questions, la bonne dame semble faire partie des paquets: elle m’impatiente!»

L’intérêt s’accrut encore à l’apparition d’une jeune servante, dont le costume bizarre était une nouveauté pour les habitants du pays: un bonnet de toile empesée, découpé en forme de cœur; une casaque de drap gris grossièrement brodée de laine jaune, un jupon court de droguet vert, le tout fané et froissé. Tel était le costume de Janique, la servante bretonne;

La brave fille était trop occupée pour remarquer l’effet qu’elle produisait sur les voisins et sur les passants.

La journée n’était pas finie, et déjà un certain ordre régnait dans la maison. Janique s’était empressée de mettre des petits rideaux aux fenêtres pour déconcerter l’indiscrétion. La porte étant fermée, il était déjà possible de se reposer dans le salon.

«Aline, dit M. Liébert à sa femme, tu te plairas ici; l’Auvergne est un beau et bon pays, les habitants de cette ville accueillent les étrangers avec bienveillance. Nos filles trouveront certainement d’aimables compagnes qui les aideront à se consoler de la perte de celles qu’elles ont laissées à Paris. Le mois de septembre permet encore de faire de longues promenades, et lorsque nous connaîtrons le pays, il nous sera plus facile de supporter l’hiver qui est parfois très-rigoureux.

— Marie, tu me raconteras tout ce que tu verras, dit la petite Anne.

— Oui, cher ange. Et la sœur prit l’enfant sur ses genoux.

— A quoi pense ma fille Hélène?

— Je pense, mon bon père, que la rue Saint-Jacques avec son tapage et notre vilaine chambre avait plus de charmes pour moi que ne m’en offrira l’Auvergne avec ses montagnes.»

La présence de Janique fit que cette réflexion demeura sans réponse.

Vingt-quatre heures plus tard, l’arrivée du professeur était connue de toute la ville.

La famille Liébert se rendit le dimanche suivant à la cathédrale. La première impression fut favorable aux étrangers: les parents avaient l’air distingué ; les jeunes filles étaient charmantes; leur mise, que l’on s’étonna de trouver si modeste, était du meilleur goût; mais au sortir de l’église, l’examen fut plus sérieux. La jeune voisine, déjà revenue de ses préventions, trouva moyen de placer un petit salut qui fut compris et rendu.

Anne, jusqu’alors oubliée, fixa l’attention; le voile dont sès yeux étaient couverts excita une surprise à laquelle succéda aussitôt une tendre compassion: «Elle est aveugle!» se disait-on tout bas. Les mères, habituées à lire dans les yeux de leurs petits enfants, ne comprirent réellement leur bonheur qu’en présence de cette grande infortune. Anne devint le sujet de toutes les conversations, et ses parents eurent leur part de la sympathie qu’elle inspirait.

Le déballage d’un piano ranima la curiosité des demoiselles Bertin. Beaucoup de gens auraient dit peut-être: Encore un piano de plus dans la ville! L’impression des jeunes voisines fut tout autre; elles étaient impatientes d’entrer en relation avec ces charmantes étrangères.

Dès que le professeur eut fait les visites d’usage, on les lui rendit avec empressement, et un mois s’était à peine écoulé, qu’un cercle d’aimables connaissances entourait la famille Liébert.

L’éducation des jeunes filles avait naturellement été l’objet de tous les soins de leur père. Aux leçons régulièrement données s’ajoutaient les lectures du soir, lectures historiques ou littéraires. L’aînée avait une instruction solide et de plus un joli talent de dessin. La position modeste de sa famille lui avait laissé jusque-là une grande liberté ; à l’étude succédaient la couture et la broderie; déjà même elle n’était pas embarrassée pour faire ses robes et celles d’Hélène qui avait peu de goût pour les ouvrages vertueux, comme elle disait en riant.

D’ordinaire, la vie de province allonge les heures. Il n’en fut pas ainsi à Clermont. L’aimable accueil qu’on fit à madame Liébert et à ses filles changea forcément leurs habitudes. La lecture et surtout le dessin furent peu à peu négligés, et bientôt abandonnés. La sœur aînée se soumit aux circonstances avec sa douceur ordinaire, et on ne l’entendit jamais exprimer un regret.

Anne était toujours aux côtés de sa mère ou de Marie, mais les visiteurs n’osaient parler d’elle. On la caressait sans faire de questions: on attendait une confidence.

Cette confidence arriva: dès l’âge de trois ans, un glaucome avait voilé les yeux de l’enfant. Cette cécité ne nuisait pas à son caractère, et l’intelligence dont elle était douée suppléait merveilleusement au sens qui lui manquait. Cette explication était toujours entremêlée de larmes, et pourtant jamais la mère n’évitait de répondre aux questions qui désormais se renouvelèrent fréquemment.

Cette enfant était chère à tous ceux qui la connaissaient. C’était à qui lui ferait plaisir, lui donnerait une petite joie.

Après avoir parcouru la maison avec ses sœurs, Anne ne tarda pas à passer seule d’une pièce à l’autre sans hésiter; elle se garait des obstacles avec une adresse si grande, qu’on la voyait sans crainte agir et se mouvoir.

La sœur aînée s’occupait déjà de l’éducation de la pauvre enfant. Ses petits doigts touchaient légèrement les caractères particuliers d’un livre destiné aux aveugles; il n’était pas rare que cette lecture excitât sa gaieté ; mais rien ne la distrayait autant que la musique.

Le piano, qui avait été le premier lien entre Elvire et Hélène, était uniquement destiné à Anne.

Une inspiration maternelle avait fait naître la pensée d’essayer de ce moyen comme d’un simple amusement, et quelques mois avaient suffi pour découvrir que la petite fille était née musicienne.

Rien n’était à la fois plus triste et plus charmant que de la voir assise sur un grand tabouret, jouant les airs connus de nos méthodes. Souvent sa voix juste et douce attirait son père qui, après avoir souri, rentrait tout triste dans son cabinet.

Le piano d’Anne était le seul meuble de luxe qu’on remarquât dans la maison.

C’est à sa sœur aînée que l’enfant s’adressait de préférence:

«Tu m’expliques mieux, disait-elle; quand tu parles, c’est comme si je voyais.»

Ces deux existences se trouvaient ainsi liées l’une à l’autre. Mais la province, qui se montrait si aimable, avait ses exigences et imposait de nouvelles occupations auxquelles la sœur aînée se donnait tout entière. Anne se rapprocha davantage de sa mère, heureuse de ce retour.

L’intimité s’était promptement établie entre les demoiselles Bertin et les filles du professeur; le voisinage en faisait presque une obligation.

Si M. Bertin habitait une vieille maison de la rue de la Treille, c’est qu’il respectait l’héritage de son père. Une large aisance n’en régnait pas moins chez lui. Hélène fut frappée, et presque humiliée, d’un luxe qui contrastait avec la simplicité de la maison paternelle. Toutefois, le plaisir d’avoir des compagnes de son âge effaça ce premier sentiment, et il ne se passa bientôt plus de jour sans qu’une occasion naturelle donnât aux jeunes filles un prétexte de se visiter; de plus, Hélène. était heureuse de voir son père apprécié par une famille honorable.

L’hiver resserra encore ces relations; car si les demoiselles Bertin allaient dans le monde, elles ne dédaignaient pas les soirées du voisinage. Laure surtout s’attachait à Marie, dont elle subissait, sans le vouloir, la bonne influence.

Jusque-là M. et Mme Liébert s’étaient contentés de recevoir simplement quelques amis. Mais la mère pressentait qu’il faudrait bientôt faire un peu plus de frais. C’est bien ce qu’Hélène pensait; elle entrevoyait avec bonheur une existence nouvelle: la jeune fille croyait que l’économie de ses parents était plutôt une vertu qu’une nécessité. Ne lui en voulons pas; Hélène était une de ces gracieuses créatures qu’on se plaît à laisser dans l’ignorance de tout ce qui peut attrister. Enfant gâtée, il faut le dire, elle ne s’inquiétait nullement de la marche des choses. Son père était respecté, il avait été reçu chez le ministre; que lui fallait-il de plus?

A quinze ans, on ne prend qu’une part bien restreinte aux soins du ménage, surtout lorsqu’ une sœur aînée est là ; d’ailleurs l’habitude de voir agir les autres autour d’elle persuadait aisément à Hélène que son concours était inutile.

Deux jeunes filles bien élevées sont fort appréciées dans la ville qu’elles habitent. La famille Liébert reçut de la préfecture une invitation de bal. Cette invitation combla Hélène de joie et rendit ses parents sérieux.

«Que ferons-nous, Aline? dit M. Liébert.

— Refuser est impossible, mon ami. Il serait d’ailleurs bien triste de sevrer nos filles de tout plaisir. C’est aussi le moment de présenter notre chère Marie dans le monde.... qui sait?

— La difficulté n’est pas seulement d’aller au bal de la préfecture, mais de séparer les deux sœurs.

— Il n’y faut pas songer: n’as-tu pas remarqué avec quel plaisir Hélène a accueilli l’idée de cette fête?

— Hé bien! ma chère amie, arrange cela comme tu sais arranger toutes choses.»

La mère n’hésite pas: elle s’occupe sans tarder de la toilette de ses deux filles. Elle consulte tout naturellement Marie. Le désir de la fille aînée eût été de ne point paraître à ce bal. L’autorité de sa mère lui imposa de ne pas refuser cette distraction.

«Après tout, se dit Mme Liébert, la jeunesse se pare à peu de frais, et je ne suis pas fâchée de montrer mes filles. Mais quel travail pour ma bonne Marie!»

Dès qu’elles entendirent parler du bal de la préfecture, les demoiselles Bertin vinrent voir leurs amies; il leur tardait de connaître leurs projets de toilette pour cette brillante réunion.

«Nous venons, dit Elvire, vous apporter l’adresse de notre couturière; Mme Poly est la première tailleuse de Clermont, c’est une femme qui sait faire valoir ses clientes avec un art tout particulier, son goût est si sûr!»

Marie remercia ses amies et leur dit qu’elle faisait habituellement ses robes et celles de sa sœur, et qu’en cette circonstance elle se piquerait d’honneur.

«C’est admirable, sans doute; mais, ma chère, quelle que soit votre habileté, il vous manque certainement ce je ne sais quoi qu’ont les bonnes couturières, et votre mère pourra bien regretter d’avoir fait une économie dans une circonstance semblable.»

Laure souffrait de l’indiscrétion d’Elvire, et elle crut arranger les choses en demandant à Marie quelles fleurs elle et sa sœur mettraient dans leurs cheveux.

«J’ignore si ma mère nous permettra d’en porter.

— Mais, reprit vivement Elvire, c’est un grand bal! Attendez-vous à voir des toilettes comme on en voit à Paris! En tout cas, voici l’adresse de notre fleuriste. Elle a des guirlandes ravissantes; c’est ce qu’on porte cette année.»

Laure et Elvire se retirèrent sans être tout à fait convaincues de l’inutilité de leur démarche.

Hélène ne songea plus qu’à la couturière et à la fleuriste de ses amies. Toutefois, Marie mettait tant d’ardeur au travail qu’elle eut honte de laisser voir ses inquiétudes. Une robe de tulle blanc à deux jupes fut essayée et déclarée irréprochable. La couturière était, à bon droit, fière de son travail:

«Tu seras charmante, petite sœur, pour faire ton entrée dans le monde, disait l’aimable fille tout en posant ici et là ses épingles. Voyons, paye-moi donc d’un baiser! Tu as l’air d’un mannequin des montagnes russes. A quoi penses-tu?

— Je pense à beaucoup de choses, Marie....: d’abord, que tu es la plus aimable des sœurs, mais que, si nous étions riches, tu ne te fatiguerais pas à faire nos robes.

— Est-ce tout?

— Non.

— Achève! achève!

— Eh bien! je ne crois pas que nos robes soient à la dernière mode.

— Il est bien possible qu’elles ne soient qu’à l’avant-dernière, que veux-tu! Il me semble cependant que je n’ai jamais aussi bien réussi. Maman prépare nos ceintures roses, et.... je ne doute pas, moi, que nous ne fassions beaucoup d’effet.

— Qu’aurons-nous sur la tête, Marie?

— Nos cheveux!

— Il n’y a pas moyen d’être sérieux avec toi!

— La gravité est-elle donc de rigueur pour aller au bal?

— As-tu donné à maman l’adresse de la fleuriste?

— Non, je sais que M. Lieutaud nous réserve quelques-uns des beaux camélias roses qui font l’ornement de sa serre. Je voulais t’en faire la surprise, mais tu m’as arraché mon secret.

— J’aurais préféré des fleurs artificielles.

— Chère Hélène, ne te préoccupe pas tant de ta toilette; si tu devenais coquette, maman n’accepterait plus d’invitation.

— Elle te l’a dit?

— Non, c’est la raison qui vient de me faire cette confidence. Tu seras charmante; crois-moi, ne change pas ta couturière; elle fera des prodiges pour te contenter. Que veux-tu! nous ne sommes pas riches, et peut-être n’est-ce pas un malheur.

— Bien certainement, s’il existait une chaire de philosophie pour les femmes, on devrait te la confier. Tu es née philosophe et.... couturière. »

Les deux sœurs s’embrassèrent tendrement.

Le grand jour est arrivé ; les toilettes sont prêtes, madame Liébert complète la coiffure de ses filles en y attachant de frais camélias. Hélène fait remarquer que le rose est d’un meilleur effet sur les cheveux noirs de sa sœur que sur sa chevelure blonde.

Anne vint en ce moment promener ses petites mains sur les robes de bal:

«Es-tu bien contente d’être si belle, Hélène?»

Cette question ramena le sourire sur les lèvres de la jeune fille; pour toute réponse, elle embrassa l’enfant. Mais la sage Marie répondit:

«On n’est pas contente, Anne, parce qu’on a une robe de tulle; pour un rien, nous laisserions là le bal, et nous mettrions notre bonnet de nuit.

— Est-ce que j’irai au bal quand j’y verrai, maman?

— Oui, mon enfant, répondit la mère en levant les yeux au ciel.

— Marie, tu me diras si c’est beau à là préfecture; Quand vous serez parties, je danserai une ronde avec Janique, et puis j’irai me coucher... J’entends la voiture! Embrassez-moi: bonsoir;»

Les sœurs partirent après l’avoir embrassée, et Janique, fidèle à sa promesse, chanta la ronde favorite d’Anne.

Marie et Hélène furent éblouies et intimidées en entrant dans les salons de la préfecture. Le luxe déployé à cette occasion était tout à fait nouveau pour elles. L’aimable accueil que leur fit la femme du préfet, l’empressement que l’on mit à leur faire place, les égards dont furent entourés M. et Mme Liébert, tout les enchanta; elles osèrent enfin jeter les yeux autour d’elles, et se crurent sous l’impression d’un rêve.

Mlles Bertin firent leur entrée plus tard. Leurs robes de crêpe rose ornées de bouquets de jasmin blanc, leurs couronnes de fleurs semblables, produisaient un charmant effet, tout en les vieillissant un peu.

Elvire s’approcha de ses amies avec une grâce charmante et approuva leur toilette, mais s’apercevant qu’elles portaient des souliers de satin noir, elle dit tout bas à Hélène, d’un air vraiment désolé :

«Des souliers noirs, ma pauvre amie, y songez-vous!

— On nous a dit que les souliers de satin blanc n’étaient pas de rigueur.

— Erreur, erreur! passe pour les demoiselles Roland, des vieilles filles de vingt-cinq ans, mais vous! Je ne puis vous dire à quel point je suis mortifiée!»

L’orchestre mit fin à cette conversation. Marie et Hélène figurèrent dans le même quadrille, et il eût été facile à Elvire d’admirer les petits pieds de son amie, qui exécutait en conscience des pas qu’un maître de bon goût lui avait appris, mais ces malheureux souliers noirs la rendaient aveugle pour tout le reste.

Cependant la contredanse n’était pas achevée et déjà les deux sœurs étaient citées comme le vrai type des jeunes personnes bien élevées. M. et Mme Liébert recevaient avec complaisance les éloges qui leur arrivaient de toutes parts. Ils étaient radieux.... Jamais encore ils n’avaient mieux constaté la grâce de Marie et la beauté d’Hélène. L’heureux père, tout philosophe qu’il était, ne put retenir un soupir et se dit que si ses filles avaient de la fortune, elles seraient comptées au nombre des meilleurs partis de la ville.

Cependant la critique est souvent voisine de la louange: Hélène était trop petite, et l’ainée manquait de cet enjouement qui fait partie d’une toilette de bal.

«Mais, dit une femme de bon sens, comme on ne passe pas sa vie au bal, et qu’une ou deux lignes de moins ne nuisent point au mérite, je suis très-désireuse que mes filles voient les demoiselles Liébert.»

Le bal.


Personne ne contredit la mère de famille dont les paroles étaient un appel à la bienveillance.

Deux heures ayant sonné, les Liébert se retirèrent; cet acte de sagesse fut un véritable scandale. Elvire se précipita vers ses amies:

«Déjà ! Mais, chère Madame, dit-elle en faisant jouer son éventail, c’est seulement maintenant qu’on va s’amuser! Le cotillon sera conduit par M. Anatole Richard, le premier danseur de Clermont. Restez, restez, je vous en prie.»

Les parents ayant tenu bon, Mlle Elvire se demanda s’ils aimaient réellement leurs filles:

«Ces Liébert sont des poules, ils vont désorganiser le bal, dit-elle à sa sœur en apercevant quelques personnes qui se disposaient également à se retirer. Si jamais je donne un bal, je fixerai l’heure de l’arrivée et celle du départ.»

Elvire communiqua ses réflexions et sa mauvaise humeur à quelques bonnes amies; M. et Mme Liébert furent accusés d’aimer à dormir la nuit. Les accusés eussent sans doute trouvé plus d’un défenseur dans cette brillante réunion.

Comme il était facile de le prévoir, l’invitation de la préfecture donna lieu à beaucoup d’autres. Toutes les bonnes raisons pour ne pas accepter étaient inutiles; il fallait céder à tant d’aimables instances.

«Nous n’avons été accueillis nulle part avec autant d’empressement, disait le père de famille. Que veux-tu, chère Aline! les plaisirs de nos enfants sont aussi des sacrifices.»

Mme Bertin et ses filles étaient vraiment heureuses de voir leurs amies lancées dans la société.

A la nouvelle d’une invitation à la Recette générale, les jeunes voisines accoururent encore pour causer toilette.

«Chère Hélène, quelle robe mettrez-vous? demanda Elvire.

— Ma robe de tulle.

— C’est impossible, on ne met pas plusieurs fois de suite la même toilette.

— Je la mettrai cependant, répondit Marie Liébert avec un sourire. Mais une nouvelle qui va vous ravir, ma chère, c’est qu’il a été décidé que, cette fois-ci, nous aurons des souliers de satin blanc. Nos douze contredanses ont fait justice des autres.

— Vous avez dansé douze contredanses! C’est quatre de plus que moi. Voilà certes un début remarquable. Que je suis donc contrariée que vous reparaissiez dans la même toilette!

— Rassurez-vous, chère Elvire: nous avons une grâce d’état qui consiste à être toujours satisfaites de nos toilettes de ville ou de bal.»

Hélène était mortifiée des observations d’Elvire. Elle raconta ce petit commérage à sa mère qui en fit ressortir la vanité. Mme Liébert annonça à ses filles que cette fois-ci les camélias seraient remplacés par des roses artificielles.

Le matin du bal, Elvire envoya à ses amies le nom de son coiffeur.

«Le nôtre demeure dans notre rue,» répondit Hélène en refermant brusquement la porte.

Janique savait à quoi s’en tenir sur le compte de ce fameux coiffeur, vu que c’était elle-même. Ajoutons que c’était «un coiffeur» qui ne manquait ni de talent ni d’inspiration. Elvire et Laure se demandèrent avec effroi si Marie était aussi bon coiffeur qu’adroite conturière.

Le coiffeur était une pure invention d’Hélène qui n’avait pas résisté au désir de se venger innocemment de la critique d’Elvire.

Par malheur le coiffeur habituel des voisines n’eut point d’inspiration ce soir-là et l’édifice élevé sur leurs têtes les vieillissait terriblement.

«Elvire, dit mademoiselle Liébert, comment avez-vous pu croire que nous, qui sommes si simples, aurions recours à un coiffeur? Il y a cinq ans que Janique coiffe maman. Aujourd’hui nous profitons du talent de notre bonne.»

Elvire ne répondit pas: il était évident qu’en dépit des robes qui avaient le tort de paraître pour la seconde fois, les honneurs de la soirée étaient pour les filles du professeur.



CHAPITRE II

Table des matières

Une amie d’enfance.

Avant la fin de l’année la famille Liébert était admise dans toute la bonne société de Clermont. Les invitations à dîner étaient fréquentes. Était-il possible au professeur de ne pas faire à son tour quelques politesses?

Plus d’une fois, sans doute, des amis s’étaient assis à la table de madame Liébert; mais si Paris est le centre de la recherche, il faut convenir que chacun peut y vivre à sa convenance, et que si la maîtresse fait un petit extra, le budget peut n’en pas souffrir.

Il fut décidé qu’on recevrait la famille Bertin et quelques professeurs de la Faculté.

Grâce à l’habitude qu’avait prise Mme Liébert de n’ouvrir sa porte qu’une fois par semaine, le temps ne manquerait pas pour se préparer à recevoir douze personnes.

Les invitations sont faites, les provisions arrivent; la mère et ses filles ne négligeront rien de ce qui peut contribuer au succès de cette première réception.

La neige tombe; les promeneurs sont rares, il n’y a pas à craindre d’importuns.

Cependant la veille du grand jour, un matin que Janique était sortie, la sonnette résonna. Marie alla ouvrir sans s’inquiéter autrement d’être vue en négligé. C’était Elvire qui rapportait un livre. Mlle Liébert la reçut sans témoigner le moindre embarras.

Elvire eut le mauvais goût de dire à son amie:

«Pardon! je vois que je vous dérange, ma chère.

— Pas le moins du monde. Seulement je ne vous offre pas d’entrer, car je suis fort occupée de notre dîner.»

Cette explication donnée du ton le plus simple déplut à la jeune fille. Ainsi son amie descendait à certains détails d’intérieur, il se pouvait même qu’elle fît la cuisine.

Hélène n’était pas visible non plus. Le soin de parer la maison, d’orner la table, lui était confié, et elle s’en acquittait parfaitement.

Ceux qui se font servir ignorent le travail et la peine qu’exige le plus modeste dîner. Au jour dit, tout est prêt; les hommes ne se doutent pas de ce qu’il en coûte pour arriver à un semblable résultat, mais les femmes ne s’y trompent pas.

Mme Liébert était toute à ses convives. On eût pu croire qu’elle dînait en ville. La fille aînée avait moins de liberté ; elle suivait tous les mouvements de Janique, dont le regard l’interrogeait sans cesse.

Je ne sais si c’est par coquetterie ou pour se concilier la bienveillance des invités que la Bretonne avait revêtu son plus beau costume, ce qui est certain, c’est que son bon air plut à tout le monde.

Un jeune homme placé à côté de Mlle Elvire Bertin ayant fait en bien mangeant l’éloge du pâlé, la jeune fille lui dit d’un petit air mystérieux:

«C’est Mlle Marie qui l’a fait.

— Vraiment! Mais, savez-vous alors que c’est une excellente ménagère! Et vous, Mademoiselle, mettez-vous aussi quelquefois, comme on dit, la main à la pâte?

— Non, vraiment, Monsieur! Ma mère ne le souffrirait pas.

— Les gens qui ont ce talent sont parfois fort utiles au prochain et à eux-mêmes. Je voudrais qu’il entrât dans la destinée de mes lièvres d’être confiés à Mlle Liébert.»

Elvire resta sérieuse; le pâté lui pesa tout le reste de la soirée. Ce jeune homme devait la croire méchante.

«Je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai été parler de ce pâté ; Marie est si bonne, si aimable!»

Ce jugement ne tarda pas à se confirmer, car Mlle Liébert, voyant son amie moins enjouée qu’à l’ordinaire, vint s’asseoir auprès d’elle, et lui demanda de se mettre au piano. Elvire avait du talent et n’était pas intimidée comme la plupart des jeunes personnes. En voyant les mains de Mlle Bertin sur le clavier, le jeune amateur de pâté comprit pourquoi elle négligeait la pâtisserie. Anne, qui s’était fait oublier par son silence pendant le dîner, eut les honneurs de la soirée. Elle joua un petit air qu’on applaudit de grand cœur. Chaque convive lui témoigna une véritable affection. Le recteur de l’Académie, oubliant sa dignité, se retira à l’écart avec elle; il la prit sur ses genoux et lui raconta une histoire.

Ce dîner fournit à la conversation des invités tout le reste de la semaine. On fit à un centime près l’évaluation de la dépense et justice fut rendue à Mme Liébert et à ses filles.

Le calme rentra bien vite dans ce modeste intérieur et, la rigueur de la saison aidant, la mère et ses filles reprirent leurs occupations habituelles.

«Que j’aime le mauvais temps! dit Anne à sa mère, un jour qu’elle entendait la neige frôler les vitres.

— Pourquoi, chère enfant?

— Parce que vous ne sortez pas et que je vous entends. Janique m’a dit que la neige est de la pluie blanche, et que les montagnes, les toits et les arbres sont tout blancs. Il neigera encore d’autres fois, n’est-ce pas, maman? Mon Dieu! que je voudrais donc y voir! et l’enfant pleura.

— Patience, chère petite fille. Tu as donc bien envie de voir la neige?

— Oh! ce n’est pas pour cela que je pleure, j’aimerais encore mieux voir les oiseaux et les fleurs.... mais c’est vous, mère chérie, papa, mes sœurs et Adrien, que je voudrais voir.»

En parlant ainsi, Anne promenait ses petites mains sur le visage de sa mère, des larmes vinrent les mouiller.

«Oh! mère, ne pleurez pas. Je me souviens un peu de votre figure: vous avez de grands yeux noirs et des cheveux blonds, n’est-ce pas?

«Marie a des cheveux noirs; Hélène et Adrien sont blonds. Papa a des lunettes et les dents blanches. Embrassez-moi bien fort, et je n’aurai plus de chagrin.»

Cette scène se renouvelait de temps à autre. Par bonheur, Anne trouvait dans la lecture des distractions d’un ordre supérieur. Comme sa mémoire était soigneusement cultivée, on pouvait lui enseigner l’histoire et la géographie. Son petit doigt voyageait sans hésitation sur une carte en relief; la musique était sa plus grande récréation et le tricot commençait à lui devenir facile. Le tact de ses mains, comme chez tous les aveugles, lui permettait de descendre et de monter l’escalier sans encombre; Janique se faisait un plaisir de réclamer les services de sa petite maîtresse qui aimait à se sentir un peu utile.

Quel que fût le succès du professeur de philosophie, on parlait beaucoup moins de lui que de sa petite fille. On aime l’enfant de l’affection généreuse qui n’attend pas de retour; la distraire, lui faire plaisir, telle était la pensée de tous ceux qui venaient voir sa mère.

Jusqu’ici, nous avons laissé Adrien au collége, peu soucieux de le suivre au milieu des ténèbres de la grammaire latine et des piéges que lui tendaient Tacite et Virgile. Au grand désespoir de son père, c’était un écolier paresseux; cependant il promettait toujours de mieux faire.

Un jour, qu’il était descendu encore plus bas que de coutume, Anne le fit entrer dans sa chambre, en ferma la porte à clef, monta sur une chaise et dit à Adrien stupéfait de ce manège:

«Grand frère, je vais te dire quelque chose que personne ne sait, pas même papa qui est un savant.

— Il est inutile, Anne, que tu sois ainsi perchée pour me parler. Tu sais que je t’écoute toujours avec plaisir.

— Oui, tu es bien bon, et je t’aime beaucoup; mais je crois, qu’ainsi perchée, j’aurai plus d’éloquence; écoute-moi: Tu es paresseux, mon frère. Papa et maman disent que c’est ton plus grand défaut. Veux-tu te corriger?

— Certainement, Anne.

— Suivras-tu mon conseil? Je te préviens que ce ne sera pas facile; mais tu seras tout à fait guéri.

— Voyons, sœur Anne.

— Tu auras des vacances à Pâques?

— Je m’attends à n’en pas avoir.... je n’en mérite pas.

— Laisse-moi parler. Je sais, moi, que papa doit vous faire faire une belle excursion. Eh bien, tu te banderas les yeux, bien serrés, bien serrés, tout le temps de la promenade. Tu entendras dire que c’est beau! Regardez donc cette montagne, ces effets de soleil, ces champs déjà verts, ces fleurs, et comme moi, Adrien, tu ne verras rien de ces belles choses, et tu auras tant de chagrin, mon frère, que le jour où tu ôteras ton bandeau tu seras guéri de la paresse. La vue de tes livres et de tes cahiers te transportera de joie. Tu travailleras, tu travailleras même trop. Papa sera obligé de modérer ton zèle, Adrien....

— Assez, assez, petit philosophe chéri!»

Il la prit dans ses bras et couvrit son visage de larmes et de baisers.

«Je suis déjà guéri, disait le brave garçon. Je ne veux plus d’autre plaisir que celui d’être près de toi. Quand le printemps sera venu, nous nous promènerons ensemble, c’est moi qui t’expliquerai tout; chère petite sœur, que tu es donc gentille!

— A propos, Adrien, dis-moi comment est ma figure, personne n’en parle. Papa dit qu’Hélène est jolie, que Marie ressemble à maman, mais il n’est jamais question de moi!

— Eh bien, mademoiselle Anne, asseyez-vous, levez la tête, restez tranquille. Vous avez de beaux cheveux noirs bouclés, un front charmant, de fins sourcils, un petit nez assez gentil, une bouche qui rit bien et laisse voir vos dents blanches.

— Et mes yeux, Adrien? tu les passes; je veux savoir comment ils sont.

— Ils sont grands, et lorsque tes larges paupières sont baissées, on ne se douterait pas....

— Que je suis aveugle, n’est-ce pas?

— C’est cela même, pauvre mignonne, et le jour où la lumière sera rendue à tes grands yeux bleus, on dira qu’ils sont bien doux, bien bons.

— Merci, mon frère! Ce sont des secrets que nous nous sommes dits, n’est-ce pas? Il n’en faut plus parler.

— Certainement; mais le jour où je serai premier de ma classe, tu me permettras de te rappeler que c’est toi qui m’as appris à sauter de la queue à la tête?

— Oui, Adrien. Saute, saute bien vite!»

Le frère et la sœur rentrèrent tout joyeux au salon.

A partir de ce jour, ils ne perdirent pas l’occasion d’être ensemble. Adrien qui, jusque-là, ne prenait un livre que pour apprendre sa leçon, devint le lecteur assidu d’Anne.

Le brave enfant apprenait par cœur, à haute voix, de sorte que la petite sœur retenait toujours quelque chose des leçons de son frère. C’est ainsi qu’elle prit goût à l’anglais et à l’allemand, et apprit plus tard ces deux langues sans qu’il lui en coûtât trop de peine.

Cette intimité n’avait pas seulement l’avantage de distraire Anne, elle donnait plus de liberté à ses sœurs dont les occupations augmentaient en raison des relations de leurs parents.

Le printemps fut très-beau cette année-là, et permit à M. Liébert de faire connaissance avec le pays. C’était une récompense promise au zèle d’Adrien, qui n’oubliait pas la leçon que lui avait donnée sa petite sœur.

Le professeur, véritable écolier ces jours-là, partait en compagnie d’Hélène, de son fils et de la petite aveugle, qui passait souvent du dos de son âne dans les bras de son père. Après avoir fait connaissance avec le mont Rognon, nos promeneurs ne s’effrayèrent pas, un certain jeudi, de monter jusqu’au puy de Dôme. Le ciel était d’une pureté admirable; M. Liébert nommait les vallées, les villages et les montagnes dont l’ensemble forme un panorama grandiose et gracieux à la fois.

Adrien se chargeait de distraire Anne; M. Liébert ne pouvait absolument pas prendre son parti de l’infirmité de sa petite fille, et lorsque celle-ci s’écria: «Oh! que les montagnes sentent bon!» il éprouva un véritable sentiment de joie, et l’on convint qu’à partir de ce jour on se rendrait souvent sur la montagne pour respirer l’air embaumé qui rafraîchissait la chère enfant. Anne déclara qu’il n’était pas juste de laisser sa mère el sa sœur à la maison; Janique elle-même dut se résigner à faire partie des excursions; sa présence était d’autant plus désirée, que la brave fille ne se mettait jamais en route sans s’être chargée d’un goûter excellent.

L’ascension de Gergovie mit le professeur en demeure de déployer son érudition. Adrien et Hélène prêtèrent une attention presque sérieuse au récit de la lutte mémorable de César et de Vercingétorix; M. Liébert développa longuement ce point curieux de l’histoire des Gaules, et ne négligea pas de placer quelques réflexions sur la chute des empires.

Anne, qui avait écouté patiemment jusque-là, déclara que tout cela lui était égal et que, puisque la guerre était finie, il fallait respirer tranquillement.

Cependant les montagnes qui entourent Clermont n’empêchent pas les habitants de souffrir beaucoup de la chaleur, et quiconque peut aller à la campagne se hâte de quitter la ville. La famille Bertin fut une des premières à user de ce privilége. Hélène sentit que le départ des voisines ferait un vide dans son existence. En dépit de tous ses efforts, elle ne pouvait dissimuler combien le séjour de Clermont était peu de son goût.

Un soir du mois de juillet, par un orage terrible, une voiture s’arrête à la porte. Janique s’empresse d’aller ouvrir.

«Madame Liébert? demande une étrangère.

— C’est ici.... mais Madame va bientôt se coucher. »

Sans faire la moindre attention à la réponse de la servante, l’étrangère, qui s’appelait madame de Saint-Alban, donne l’ordre à son domestique de payer le cocher et de déposer ses coffres; puis, faisant signe à sa femme de chambre, elle pénètre dans la maison. Janique, muette d’étonnement, obéit aux ordres de l’étrangère. Elle la conduit au salon, allume lentement une bougie destinée à parer la cheminée. Elle s’était enfin décidée à aller prévenir Mme Liébert de ce qui se passait, lorsque celle-ci entra dans le salon; les deux femmes s’embrassèrent; Janique resta stupéfaite.

«Avant toute chose, dis-moi ce que tu veux prendre.

— Du thé, chère amie, ma femme de chambre a tout ce qu’il faut pour le préparer prompte ment.

— Du thé ! par cette chaleur!

— C’est tout ce qu’il y a de plus rafraîchissant. Mais ton mari et tes enfants dorment-ils déjà ?

— Ce n’est pas impossible; ma fille aînée du moins aura le plaisir de venir te saluer.

— Tu veux dire: m’embrasser. Ma pauvre amie! tu es donc toujours la même? toujours cérémonieuse? Vois un peu: je me rends au mont Dore, je ne trouve pas de place dans vos.... hôtels, et au lieu de venir te voir demain, je frappe à ta porte et je te demande l’hospitalité. Eh bien, n’es-tu pas enchantée de me voir?

— Assurément, chère Geneviève, mais...

— Mais?

— Je n’ai à t’offrir qu’une chambre fort modeste.

— Pour qui me prends-tu, ma chère? Allons, le thé doit être prêt; viens me tenir compagnie.»

Cependant M. Liébert avait quitté sa robe de chambre; Marie et Hélène, instruites du grand événement, s’étaient hâtées de refaire leur toilette, et venaient saluer l’hôte qui s’annonçait avec tant d’assurance.

Les compliments de politesse étant épuisés de part et d’autre, la conversation s’engagea. Mme Liébert témoigna d’abord de l’étonnement de voir son amie aller seule au mont Dore..

«Que veux-tu? le ministre de l’intérieur ne sort pas aisément de chez lui. Mon mari ne s’absentera qu’en septembre, et mon asthme exige que j’aille à votre mont Dore. Tu as un aimable entourage, tandis que moi je suis sans enfants, quoique mère de trois garçons: l’un est à Saint-Cyr; le second se prépare à y entrer, et le troisième est à l’École de marine.

La physionomie de Mme de Saint-Alban devint sérieuse lorsqu’elle ajouta:

«Tu as encore une petite fille, je crois.

— Oui, ma pauvre petite aveugle.»

La pendule sonna minuit. Ce fut seulement alors que la voyageuse se ressouvint de l’avertissement qui lui avait été donné par Janique. Elle demanda à se retirer.

Mme Liébert la conduisit dans une petite chambre où tout avait été rapidement préparé pour la recevoir. Un lit excellent et le calme d’une rue de province présageaient une bonne nuit à la voyageuse; mais souvent les présages sont trompeurs.

Mme de Saint-Alban n’ignorait pas combien l’existence de la famille Liébert était modeste, mais aucune circonstance ne lui avait permis de mesurer la distance que la fortune avait mise entre elle et ses amis. Jamais non plus le luxe de son hôtel ne lui était apparu aussi excessif. Elle était émue de retrouver son amie d’enfance dans une position si modeste. Aline Beaumont s’était fait aimer et admirer de toutes ses compagnes; ses qualités et le charme de sa personne semblaient lui assurer un avenir brillant. Un jour, les pensionnaires s’étaient amusées à faire un plan imaginaire de leur avenir. Aline devait être ambassadrice; elle avait des manières nobles et gracieuses et le langage tout à fait diplomatique; rien ne ressemblait moins à un hôtel d’ambassade que la petite maison de la rue de la Treille. On y sentait toutefois une certaine aisance née de l’ordre et du savoir-faire. Les jeunes filles paraissaient heureuses, et leurs parents l’auraient été aussi sans l’infirmité de leur petite Anne.

Mme de Saint-Alban renonça franchement au sommeil et chercha un moyen de rendre son séjour agréable à ses amis. Le cœur a ses entêtements; l’amie d’enfance voulait absolument faire pénétrer un rayon de soleil dans cette petite maison si hospitalière. Mille projets furent accueillis et repoussés. Enfin, l’excellente femme s’arrêta à celui-ci: «Aline et ses enfants m’accompagneront au mont Dore. Ces charmantes filles ne doivent pas rester ainsi à l’ombre! Et moi j’aurai une société toute trouvée. Aucune de mes fantaisies ne m’aura donné autant de joie. C’est décidé, je les emmène.»

Cette volonté bien arrêtée eut l’effet d’un calmant. L’aimable personne s’endormit et n’ouvrit les yeux que pour répondre à un léger coup frappé à sa porte.

Mme Liébert entra presque aussitôt.

«Bonjour! chère Geneviève! Il est dix heures, que prendras-tu maintenant? nous déjeunons à midi.

— Ce que tu voudras; mais assieds-toi; j’ai à te communiquer un projet qui m’a tenue éveillée une partie de la nuit, et que j’entends réaliser.

— Toujours la même!

— A peu près.

— Je ne t’écouterai pas avant que tu aies pris une tasse de café.

— Tu as raison, Aline, il faut que je prenne des forces pour combattre et pour vaincre.

— Tu m’effrayes! Vas-tu livrer un assaut à notre paisible demeure?

— Absolument. Je sais que tes fortifications feront bonne résistance, mais elles tomberont en éclats sous les coups irrésistibles de ma volonté. »

Madame Liébert sortit en riant de l’humeur belliqueuse de son amie, et revint bien vite apportant sur un élégant.plateau un café à la crème dont la province a le secret.

«Assieds-toi, Aline.... Ah! quelle ambroisie! délicieux! délicieux! Mais je n’ai pas de temps à perdre. Écoute, ce ne sera pas long.»

Et prenant un air sérieux:

«Nous partons ensemble pour le mont Dore; j’ai besoin de ta société et de celle de tes filles. Ton mari ne contrariera pas mes projets, j’en suis sûre, et toi, ma bonne Aline, ne prends pas la peine de faire une objection. Va vite préparer tes caisses. Je me charge de traiter la question avec M. Liébert. Il est philosophe et me comprendra d’emblée. Laisse-moi, te dis-je, je ne t’écoute pas.»

Madame Liébert, de guerre lasse, finit par se retirer; rien ne put la distraire de l’étrange déclaration que venait de lui faire son amie. Dès que son mari fut rentré, elle l’informa de ce qui venait de se passer.

M. Liébert écouta tranquillement sa femme et se contenta de lui dire: «Je comprends cela!»

— Comment, mon ami, tu comprends que j’accepte une pareille invitation?

— Certainement! ton amie est riche et généreuse; son cœur a du bon sens. En pareille circonstance, tu ferais comme elle.»

Madame Liébert était atterrée de voir son mari donner si facilement son approbation. Elle fit cependant une objection.

«Ainsi, tu resteras seul pendant trois semaines?

— Pas précisément, ma chère; Adrien me tiendra compagnie, et Janique ne me laissera manquer de rien. D’ailleurs, puisque notre médecin m’a souvent dit que les eaux du mont Dore me convenaient, je profiterai de la circonstance pour aller vous retrouver.»

Ces paroles ramenèrent la sérénité dans l’esprit de la mère de famille. Elle s’attendrit à la pensée de procurer la distraction d’un voyage à ses chères filles, le monde les verrait, et elles prendraient un peu de repos. Leur santé ne pouvait qu’y gagner.

Madame de Saint-Alban ne rencontra pas d’autres objections de la part de madame Liébert que ces phrases de politesse que l’ont débite par habitude, sans y attacher d’importance.

Par un sentiment de délicatesse, les parents laissèrent à l’aimable femme le plaisir d’annoncer la grande nouvelle à Marie et à Hélène. C’est au déjeuner que madame de Saint-Alban fit son invitation; les jeunes filles cherchaient à lire dans les yeux de leur mère si ses paroles étaient sérieuses.

M. Liébert les confirma; alors les deux sœurs témoignèrent une joie qui enchanta l’aimable Geneviève. Anne, ayant reçu l’assurance qu’elle ferait aussi le voyage, se leva, battit des mains et voulut embrasser la bonne amie de sa maman.

La joie d’une enfant qui ne verrait rien de ce qu’admireraient les autres émut tout le monde; madame de Saint-Alban effaça cette impression douloureuse en annonçant qu’elle avait fixé le départ pour le surlendemain. «Ainsi, mesdemoiselles, hâtez-vous de faire vos caisses. Que la chaleur présente ne vous fasse pas oublier les vêtements chauds. Les robes légères sont aussi de rigueur. Nous irons au salon, vous danserez peut-être.»

Il est aisé de se figurer comment ces paroles furent accueillies. Cependant Marie ne quittait pas son père sans appréhension. La santé de M. Liébert exigeait des soins que la bonne fille se croyait seule capable de diriger. Toutefois l’espérance de le voir arriver quelques jours plus tard avec Adrien lui enleva tout scrupule; elle fit les préparatifs de voyage avec un entrain qui enchantait madame de Saint-Alban.

Une atmosphère nouvelle régnait dans la maison; tous les visages étaient joyeux.

«Tu es contente, Aline, dit à son amie madame de Saint-Alban, mais pas autant que moi. Ne t’imagine pas que ce soit uniquement parce que je suis l’occasion d’un plaisir pour tes filles; ce voyage en tête-à-tête avec mademoiselle Prudence, brave fille d’ailleurs, n’était pas une perspective bien gaie. Votre société me sera d’un agrément infini. Les amies d’enfance ignorent la froideur qu’apportent quelques années de séparation dans l’affection. Elles se retrouvent telles qu’elles étaient dans leur jeunesse.»

Madame Liébert se laissa persuader qu’elle rendait un service à son amie en l’accompagnant aux eaux.

Ceux qui connaissent le plaisir des voyages peuvent aisément comprendre la joie des deux sœurs. Aller au mont Dore! par un temps magnifique! et en compagnie d’une personne qui avait à leurs yeux les allures d’une fée!

Le jour du départ est arrivé ; l’heure en est fixée à sept heures, et nos jeunes filles sont prêtes depuis longtemps. Une large voiture s’arrête devant la porte. Les curieux sont aux fenêtres. En moins de dix minutes, la voiture est chargée; le nombre des voyageurs et des colis nécessite un attelage de quatre chevaux.

On s’embrasse: «Au revoir! sans adieu, papa! Nous serons bientôt de retour, ma bonne Janique. Repose-toi.»

La servante sourit et ferma la porte lorsqu’elle eut perdu de vue la voiture.

Ce ne fut qu’après avoir traversé le village de Chamaillères que Marie et Hélène se crurent réellement parties. Il avait été convenu entre les deux sœurs que pour ne pas affliger Anne elles admireraient en silence les beautés de la route. Elles se confiaient au guide très-fidèle dont madame de Saint-Alban les avait pourvues, se faisant de temps à autre de petits signes d’admiration.

On arriva au relais de Randame dont l’auberge est à peu près dépourvue de ressources..Ces dames ne l’ignoraient pas, aussi s’étaient-elles munies de provisions.

Parmi les personnes qui se trouvaient dans l’auberge, était un monsieur d’une cinquantaine d’années. Madame de Saint-Alban lui ayant demandé un renseignement, il lui répondit du ton le plus respectueux, et trouva un léger prétexte pour se rapprocher d’Anne qu’il observa avec attention. Cette attention n’avait rien de cette curiosité banale qu’excite trop souvent une infirmité.

On se remit en route, et bientôt nos voyageuses aperçoivent le village du mont Dore, le puy de l’Angle et le pic de Sancy. Hélène oublie ses résolutions et se trahit par un cri de surprise.

«Dis-moi donc, Marie, ce qu’on voit de si beau,» demanda Anne.

— D’abord, répondit la sœur aînée après avoir caressé l’enfant, on voit un ciel bleu sans nuages. Tu te rappelles bien le ciel, ma chérie?

— Oh! oui. Et puis le soleil, la lune et les étoiles, et aussi les nuages gros comme des balles de coton.

— Eh bien! ma petite chérie, tu connais ce qu’il y a de plus beau, car, si le ciel n’était pas bleu, les montagnes couvertes de neige qui ont tant surpris Hélène ne seraient pas si belles.

— Je comprends, sœur: je suis bien contente de me rappeler le ciel, puisque c’est ce qu’il y a de plus joli.»

Les deux mères écoutaient en silence, échangeant un regard, un serrement de main.

Un appartement avait été retenu à l’avance, et avec l’aide de bons domestiques il fut facile de s’y établir promptement.

La première personne que ces dames rencontrèrent le lendemain fut le Monsieur de Randame.

On se salua sans s’adresser la parole. Mme Liébert était impatiente de savoir le nom de l’homme qui avait témoigné tant d’intérêt à sa pauvre enfant.

Quelques heures plus tard, la liste des étrangers annonçait la présence de M. le docteur Aubrun, ex-médecin sanitaire en Orient. A table, soit à dessein, ou par hasard, le docteur se trouva près de Mme Liébert; les attentions que tout homme bien élevé doit à une femme furent l’occasion naturelle d’échanger quelques paroles, et quand on se sépara, Mme de Saint-Alban invita le docteur à passer la soirée chez elle.

A partir de ce moment, des relations amicales s’établirent entre eux. Quelques conseils ayant été demandés au docteur, il refusa de les donner, disant qu’il était plus prudent de consulter le médecin des eaux, ce qu’il faisait lui-même.

Parmi les personnes qui se trouvaient dans l’auberge était un monsieur d’une cinquantaine d’année.


Mme Liébert et ses filles trouvèrent dans M. Aubrun un chevalier très-entendu pour diriger les promenades. Il ne se passait guère de jour qui ne fût marqué par une course intéressante. Anne était toujours de la partie. Elle respirait l’air pur et semblait ne rien désirer de plus. Quelquefois le docteur la pressait dans ses bras.

L’intérêt avec lequel il l’observait n’échappait pas à Mme Liébert, elle gardait toutefois avec lui un silence absolu sur la cécité de sa fille.

Un jour qu’Anne creusait le sable dans le jardin de l’établissement et faisait une montagne dont elle appréciait la hauteur avec ses mains, son ami le docteur l’appela:

«Anne, venez vous asseoir près de moi, lui dit-il en la conduisant vers un banc.

— Est-ce que vous allez me raconter une histoire vraie? Je n’aime plus les contes de fées.

— Non, ma petite amie, je veux vous parler de vous.

— Ah! de mes yeux sans doute, tout le monde a pitié de moi. Je vous ai aimé tout de suite, je serais bien contente, si vous demeuriez à Clermont. Papa causerait avec vous....

— Anne, répondez-moi: avez-vous beaucoup de chagrin d’être privée de la vue?

— Mais oui, j’en ai beaucoup, beaucoup! Je pleure quelquefois lorsqu’on ne me voit pas. Ce qui me fait le plus de peine, c’est de ne pas me rappeler la figure d’Adrien, il est si gentil pour moi, mon frère! il viendra bientôt nous rejoindre avec mon papa.

— Je crois, ma petite amie, que je pourrais vous guérir.

— Vraiment! dit Anne en se rapprochant du docteur, qui la prit sur ses genoux et l’embrassa comme pour adoucir l’effet des paroles qui allaient suivre.

— Mais, chère enfant, on ne guérit pas sans souffrir.

— Ça ne fait rien. J’ai du courage, allez.

— Il faudrait être très-obéissante, ne pas s’impatienter, rester au lit pendant une grande semaine, au moins.

— Comment fait-on pour ne pas remuer?

— On ne remue pas, Anne.»

Cette réponse parut satisfaire la petite.

«Est-ce aujourd’hui que vous me guérirez?

— Non. Je vous accompagnerai à Clermont, je vous soignerai et je ne vous quitterai pas avant que vous ne soyez tout à fait guérie.»

Hélène, assise non loin de là, voyant Anne avec le docteur, n’avait pas cru devoir suspendre sa lecture, mais les exclamations bruyantes de la petite fille l’attirèrent.

«Ma sœur, bientôt je ne serai plus aveugle! C’est vrai, n’est-ce pas, Monsieur?»

Le docteur confirma ses paroles.

«Oh! que papa, maman et tout le monde vous aimera! On vous aime déjà. Mme de Saint-Alban a dit que vous avez l’air très-bon, que vous êtes très-aimable, que c’est très-heureux pour nous tous de vous avoir rencontré à Randame.

— Allons vite à l’hôtel leur dire que j’y verrai quand nous serons à Clermont.»

Anne fit son entrée dans le salon conduite par le docteur, qui lui laissait la joie d’annoncer les espérances qu’une observation sérieuse confirmait chaque jour.

Seul avec Mme Liébert, le docteur se montra surpris qu’on n’eût pas songé à opérer l’enfant.

«On nous a conseillé d’attendre, Monsieur, et je redoute tellement cette opération....»

Elle fondit en larmes.

«Madame, j’ai passé plusieurs années en Orient, et quoique la maladie de votre chère petite soit rare dans cette contrée, j’ai acquis de l’expérience, et lorsque je rencontre sur mon chemin quelqu’un qui est privé du bienfait de la lumière, je n’hésite pas à lui offrir mes services.»

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