Kitabı oxu: «Lettres de deux poupées»
Julie Gouraud
Lettres de deux poupées

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307394
Table des matières
A MADEMOISELLE
ÉLISABETH SULKOWSKA.
LETTRE I.
LETTRE II.
LETTRE III.
LETTRE IV.
LETTRE V.
LETTRE VI.
LETTRE VII.
LETTRE VIII.
LETTRE IX.
LETTRE X.
LETTRE XI
LETTRE XII.
LETTRE XIII.
LETTRE XIV.
LETTRE XV.
LETTRE XVI.
LETTRE XVII.
LETTRE XVIII.
LETTRE XIX.
LETTRE XX.
LETTRE XXI.
LETTRE XXII.
LETTRE XXIII.
LETTRE XXIV.
LETTRE XXV.
LETTRE XXVI.
LETTRE XXVII.
LETTRE XXVIII.
LETTRE XXIX.
LETTRE XXX.
LETTRE XXXI.

A MADEMOISELLE
Table des matières
ÉLISABETH SULKOWSKA.
Table des matières
Ma chère Elisabeth,
Vous avez si bien su conserver la simplicité de l’enfance, que, malgré votre taille élancée et votre raison, je me souviens toujours, en vous voyant, du temps où une histoire de poupée me valait vos plus douces caresses.
C’est ce souvenir, ma chère enfant, qui m’a suggéré l’idée de vous dédier ce livre.
Si j’ai recueilli avec intérêt les lettres de Charmante et de Merveille, vous pouvez les lire sans crainte de compromettre votre dignité de jeune personne, en pensant au plaisir que j’éprouve à vous donner un nouveau témoignage de ma constante et bien tendre affection.
JULIE GOURAUD.
LETTRE I.
Table des matières
MERVEILLE A SON AMIE.
5 novembre 18.... Château des Roses.
La destinée des poupées n’est donc pas si différente de celle des hommes: nous voilà séparées, et peut-être pour toujours! Resterons-nous chacune à notre place sans nous donner signe de vie? Non: en cela, comme en bien d’autres choses, montrons-nous supérieures aux enfants. N’oublions jamais que nous sommes sœurs, sorties de la même fabrique, et qu’en nous voyant l’une à côté de l’autre, les nombreux visiteurs de Giroux ne pouvaient nous séparer dans leur admiration. Peut-être devons-nous à cette heureuse ressemblance, à ces charmes pareils, le privilége de n’avoir pas connu la jalousie.
Que ces jours d’intimité ont passé vite, ma chère petite sœur!
Que veux-tu? Nous ne pouvions pas raisonnablement espérer d’être sur le même bâton toute notre vie! Laissons les regrets et songeons au bonheur inouï pour des poupées, de pouvoir prendre la plume et épancher notre cœur. Suppose, ma chérie, que nous soyons ensemble, il nous serait impossible de causer. Mais, dis-tu, il serait si doux de se voir!
Sans doute, ma chère amie; pourtant, crois-moi, il y a bien du bonheur dans une lettre, qu’on l’écrive ou qu’on la reçoive. Sans compter que notre vie va être doublée par le seul fait de cette correspondance; car, semblables à ces auteurs d’histoires terribles ou merveilleuses, c’est la nuit que nous confierons à notre petite plume les peines et les plaisirs qui vont se succéder.
Allons! Que tu sois convertie ou non aux charmes de l’absence, je ne peux pas prolonger davantage mon exorde; j’ai mille choses à te dire.
Je suis arrivée ici dans du coton rose. La femme de chambre, personne très-soigneuse, ayant reçu une forte impression de ma personne, persuada aisément à sa maîtresse que la mienne aurait plus de plaisir à me déballer qu’à me voir sortir de la malle de sa grand’mère, où je risquais de me casser le nez dans une crinoline.
Voyez la merveille! (Page 7.)

Malgré son nom, le Château des Roses est sans fleurs au mois de novembre, et le fonds de gaieté que tu me connais n’a pu écarter le voile de tristesse dont j’ai été enveloppée en entrant dans ce grand château.
Le vent gémit en accords majestueux, la neige tombe: c’est bien triste quand on ne peut pas faire de boules de neige! Heureusement que jamais poupée n’a su résister à un aimable sourire d’enfant, et si tu avais vu l’extase de la petite Louise, lorsqu’elle eut soulevé de sa main rouge et potelée le papier de soie qui me couvrait le visage, tu aurais compris comme moi que j’étais déjà aimée. Louise a deux frères: Gustave, le plus jeune, est doux, blond et frisé. Il n’a pas dédaigné de me considérer. Georges est un tapageur de neuf ans, qui ne rêve que sabres et trompettes. Il m’a élevée à une hauteur prodigieuse en me faisant tourner et s’est écrié : «Voyez la merveille! » Louis et Gustave poussaient des cris perçants; la mère et la grand’mère désapprouvaient cette plaisanterie peu convenable; mais comme chaque circonstance de notre vie amène presque toujours un événement inattendu, cette plaisanterie a tranché une difficulté dont les esprits étaient fort préoccupés depuis mon arrivée.
«Merveille! Merveille! s’écriait le lutin, c’est son nom.
— Soit, dit la mère, ce sera la huitième merveille du monde.»
Il y eut alors un tel enthousiasme, que je fus comme suffoquée d’orgueil. Ce sentiment ne dura qu’un instant. Je rentrai aussitôt en moi-même et je bénis Louise d’avoir eu la pensée de me fermer les yeux. Oh! plaignons ces infortunées poupées qui passent leur vie les yeux ouverts comme des sottes, sans pouvoir obéir à un sentiment de modestie ou de recueillement!
On dit que la vérité sort de la bouche des enfants: cette fois-ci je ne puis le croire. Toutefois, j’accepte ce grand nom de Merveille et je veux m’en rendre digne.
«Maman, demanda Louise, je voudrais bien savoir pourquoi ma poupée est la huitième merveille du monde plutôt que la première?»
La mère sourit:
«Par cette raison, ma petite fille, qu’il y en a déjà sept de connues.
— Lesquelles, maman? répliqua Louise d’un air de doute.
— Votre père vous le dira ce soir, quand nous serons tous réunis, si vous êtes bien sages.
— Et à Merveille aussi, maman, car je suis sûre qu’elle n’est pas plus savante que nous.
— Qui sait?» répondit la grand’mère avec une gravité qui fit rire tout le monde, excepté moi.
Ainsi, ma chère amie, je saurai bientôt l’histoire des sept merveilles du monde. Je me figure que c’est une bien vieille histoire! N’importe, il ne faut jamais négliger l’occasion de s’instruire.
Adieu, ma chérie. Ah! que cette lettre m’a fait du bien!
Je t’embrasse de tout mon cœur. Cette formule est un peu usée entre les grandes personnes, mais elle est toute nouvelle pour nous.
MERVEILLE.
P. S. J’oubliais de te dire que Louise a huit ans, Je te ferai son portrait plus tard. Je brûle de savoir ton nom.

LETTRE II.
Table des matières
MERVEILLE A SON AMIE.
25 novembre.
Ton silence m’afflige: serais-tu malade? a-t-on mis ton bras droit en écharpe après une chute d’âne, ou bien as-tu versé sur quelque route?
La vie des poupées, hélas! est soumise à toutes sortes d’événements, et aussi à une foule de caprices, ce qui, selon moi, est encore plus fâcheux.
Je suis déjà attachée à ma famille. Louise, qu’on appelle Loulouse, est une bonne petite fille, grande, svelte, gaie, franche; ses beaux yeux noirs et brillants disent toujours vrai, et sa jolie bouche ne les dément jamais. Loulouse m’aime et me le dit. Je lui en suis fort reconnaissante.
Comme je ne peux pas croire à ton indifférence, ma chère amie, je vais répondre aux questions que tu devrais déjà m’avoir faites.
M. et Mme Deville, les parents de Loulouse, passent l’hiver à la campagne depuis plusieurs années, non pour leur bon plaisir, mais pour venir en aide aux habitants du pays, que de mauvaises récoltes ont réduits pour la plupart à un état voisin de la misère. J’aime cela.
Dans cette famille, on connaît ses devoirs, on les accepte avec générosité.
Voilà donc de pauvres gens qui ne manqueront pas de secours et d’ouvrage pendant la mauvaise saison.
Nous sommes en Alsace, dans le Bas-Rhin, une des plus riches provinces de France. Louise m’assure qu’une fois le printemps venu, je verrai de belles forêts, des prairies, des châteaux en ruine, où nous irons faire la dînette. En attendant, elle m’étouffe dans des fourrures; heureusement que je suis de sang-froid et d’une forte constitution. J’ai une petite boule d’eau chaude dans mon lit pour prévenir les rhumes, qui sont, à en croire Louise, très-dangereux en Alsace.
La mère de ma petite mère est une aimable femme, qui aime tendrement son mari et ses enfants; sa mère est l’objet de toutes ses sollicitudes. Oh! cette grand’mère, il faut la voir au milieu de ses petits-enfants!
Elle les laisse grimper sur ses genoux; Georges l’embrasse, Louise lui tire les cheveux sous prétexte de la coiffer, Gustave se charge du tricot; les lunettes sont un ornement dont les trois enfants essayent tour à tour.
Cette chère bonne maman voudrait se fâcher quand Georges s’empare d’une certaine tabatière d’or, sa fidèle compagne; mais le lutin gagne son procès en prisant comme monsieur l’avocat général, et, au lieu de gronder, la grand’mère rit. La représentation se termine par une distribution de sucre d’orge. Oh! les grand’mères, c’est bon, même pour les poupées!
Le père de Louise me fait l’effet d’un savant; je dois convenir toutefois qu’il semble oublier toute sa science en notre présence. Il raconte des histoires, joue au loto le jeudi et le dimanche. C’est un homme simple et bon, qui ne dédaigne pas à l’occasion de dire un mot à une poupée. Il donne des conseils pour ma santé et mon éducation. Il n’éprouve pas le plus léger sentiment de jalousie pour la huitième merveille du monde.
A tous ces personnages, il faut ajouter la gouvernante des enfants, une excellente personne, adroite comme une fée, mais qui manque de simplicité en n’osant pas avouer que ma présence est une douce distraction pour ses vingt-deux ans! Quelle faiblesse! Qui ne sait que les mères, et les grand’mères elles-mêmes, se souviennent avec plaisir du temps où elles jouaient à la poupée! De tous les aveux, je n’en connais pas de plus facile et de plus honorable à faire.
Ainsi, ma chère amie, tu vois ma position: beau pays, bon château, un parc splendide traversé par une rivière, des équipages, une société choisie, et, plus que tout cela, le cœur et les soins de ma Loulouse. Cette chère petite veut faire mon éducation; Mlle Jenny ne s’en mêlera en aucune sorte. Mes études marcheront avec celles des enfants, quoique je sois, sous tous les rapports, beaucoup plus avancée qu’eux, particulièrement pour le développement des idées, l’expérience et le style épistolaire. J’ai déjà pu me convaincre qu’ici une lettre à écrire est une grande affaire pour tous ces bambins.
Ne crains pas, chère sœur, que je me jette dans la science. J’ai horreur d’une poupée qui sait le grec et le latin. Pour les langues vivantes c’est autre chose, elles sont utiles en voyage: il est toujours bon de pouvoir suivre une conversation, même sans dire son mot.
Tu penses bien que l’histoire des sept merveilles du monde a été rappelée.
Comme Louise l’avait désiré, j’ai fait partie de la soirée. Je sais quelles sont ces merveilles. J’en ai transcrit à part le récit. Tu le liras à tête reposée.
Écris-moi donc, chère paresseuse; je finis par croire que le monde te tourne la tête, ou que tu as épousé un mandarin jaloux, qui te prive de tout commerce avec ton amie.
«Addio, Cara, addio con un bel baccio.»
MERVEILLE.
SUITE DE LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
«Mon petit papa, dit Louise, en sautant avec moi sur les genoux de M. Deville, vous seriez bien gentil de nous raconter les Merveilles du Monde, pendant que nous sommes là autour de la table, Tenez, la pauvre Merveille désire connaître ses aïeules; c’est bien naturel, et puis, moi, j’aime beaucoup les histoires.
— Volontiers, dit le bon père, si Georges et Gustave veulent rester tranquilles.»
Pour toute réponse, les petits garçons se rapprochèrent de la table, se disputant à qui serait le plus près de. grand’mère.
Le calme étant établi, M. Deville commença:
«Ma chère Merveille, mes enfants s’attendent à, ce que le récit des sept merveilles du monde leur cause autant de joie que votre présence nous en a donné. (Je m’inclinai.) Toutefois, charmante poupée, vous avez dû déjà vous apercevoir que, pour vous autant que pour eux (seconde inclination), j’aime que l’instruction ne se sépare pas du plaisir. Prêtez-moi donc toute votre attention.
«On a donné le nom de Merveilles du monde à sept ouvrages remarquables de l’antiquité :
«1° C’étaient d’abord les murailles et les jardins de Babylone.
«Ces murailles étaient plus hautes que les platanes de la grande avenue; si épaisses qu’elles soutenaient une espèce de terrasse, sur laquelle plusieurs chars couraient de front sans s effleurer.
«Les jardins étaient en terrasses étagées; de beaux arbres formaient des allées aussi touffues que celles du parc. Ce n’est pas tout: ces jardins en l’air étaient arrosés par des eaux abondantes qui montaient jusque-là.
Murailles et jardins de Babylone.

«Sémiramis, reine de Babylone, a eu la gloire de faire construire cette merveille.
— Papa, Georges me taquine, il me demande où est Babylone, moi je ne sais pas.
— Ma petite fille, Georges doit avoir ses raisons pour t’adresser cette question; je présume qu’il tient à nous dire lui-même un mot de la grande Babylone.»
Georges, quoique un peu attrapé, n’hésita pas à nous avouer, tout en tortillant une cocotte commencée, que le matin même il avait appris que Babylone était l’ancienne capitale du royaume de Chaldée, en Asie, fondée vers l’an 2680 du monde par Nemrod, sur les deux rives de l’Euphrate. On appelait Babylone la reine du monde. C’est là qu’était la fameuse tour de Babel.
A ce nom de Babel, ma chère amie, tous les enfants se mirent à parler ensemble pour placer leur érudition: moi seule fis acte de modestie.
Les pyramides d’Égypte.

«2° Les pyramides d’Égypte, continua le père, étaient des monuments gigantesques bâtis par les rois de ce pays pour leur sépulture. Ces pyramides, comme vous en avez vu dans vos livres d’histoire ancienne, étaient très-larges au bas et se terminaient en pointe. Elles étaient si hautes qu’on les apercevait de dix lieues à la ronde. On y entrait par des ouvertures, il y avait des escaliers et des chambres comme dans une maison. Il fallait quelquefois vingt ans de travail assidu pour construire une pyramide.
— Est-ce qu’il en avait beaucoup, papa?
— On ne parle guère que des trois plus fameuses, dont on voit encore les ruines près de Memphis.
— Qu’est-ce que ça te fait, Loulouse? dit Georges.
«3° Vous savez, mes enfants, qu’un phare est une grosse lanterne, placée au haut d’une tour pour éclairer les vaisseaux qui entrent au port et qui en sortent.
Phare d’Alexandrie.

— Comme il y en a un au Havre, répondit Louise en rougissant de bonheur de placer ses petites connaissances.
— Précisément. Eh bien! le phare d’Alexandrie était tout en marbre blanc et à plusieurs étages. Quand le ciel était pur, on voyait les vaisseaux à trente lieues de distance.
«4° Il y a longtemps, bien longtemps, mes petits amis, les hommes ne connaissaient pas Dieu, et, dans leur ignorance, ils imaginèrent un ciel où il y avait des dieux et des déesses. Le maître de ce ciel, qu’on appelait l’Olympe, était Jupiter. On l’adorait; on lui élevait des temples et des statues dans l’espoir de se le rendre favorable.
— Papa, Merveille dit que c’était bien bête.
— Elle a raison.
Statue de Jupiter Olympien.

«En Grèce, à Olympie, on avait élevé à Jupiter une statue d’or et d’ivoire. Phidias, le premier sculpteur d’Athènes, était l’auteur de cette merveilleuse statue, connue sous le nom de Jupiter Olympien.
«Ce maître des dieux était assis sur un trône; il avait sur la tête une couronne de feuilles d’olivier; il tenait d’une main une petite statue représentant la Victoire, et de l’autre un sceptre sur lequel reposait un aigle.
«5° Le colosse de Rhodes était une statue d’airain, représentant Apollon ou le dieu du soleil. Cette statue était d’une élévation extraordinaire. Ses jambes écartées sur les deux môles, ou pierres du port, laissaient entre elles un si grand espace que les vaisseaux y passaient à pleines voiles.»
Le colosse de Rhodes.

Un cri d’admiration et de surprise retentit dans l’auditoire.
«On peut donc supposer, continua gravement M. Deville,que toutes les poupées du monde auraient pu passer entre les jambes du colosse de Rhodes.
«Le pouce du pied de ce colosse était si gros que les doigts d’un homme pouvaient à peine l’embrasser.»
Louise ôta mon bas et dit: «Quelle différence avec celui de Merveille!»
«6° Diane était une déesse qui avait aussi un temple à Éphèse. Pendant deux cent vingt ans, toute l’Asie fournit des richesses pour l’ornement de ce temple.
«La Diane était en ébène; elle avait sur la tête une grande tour à huit étages; un beau jour, un fou nommé Érostrate y mit le feu.
Temple de Diane, à Ephèse

— Il n’était pas si fou, dit Georges, que ceux qui avaient bâti le temple.
«7° Enfin la septième merveille est le tombeau que la reine Arthémise fit éleverà son mari Mausole dans la ville d’Halicarnasse, en Carie. Ce monument occupa pendant quatre années les plus grands sculpteurs de la Grèce. On ne vit jamais rien de pareil. Il y avait entre autres ornements une pyramide de marbre à laquelle on arrivait par vingt degrés. Un magnifique char en marbre blanc terminait ce curieux édifice. Ce tombeau fut appelé depuis mausolée du nom de Mausole, et nous employons nous-mêmes encore ce nom aujourd’hui.
Tombeau de Mausole.

«On a bien encore ajouté d’autres merveilles à celles ci, mais nous ne citerons que notre chère Merveille, qui, pour arriver la dernière, n’en a pas moins de droits à notre admiration.»
Voilà, chère amie, ce que je viens d’apprendre d’histoire ancienne, et je m’empresse de te le communiquer, bien persuadée que ce ne sera pas peine perdue.
MERVEILLE.
LETTRE III.
Table des matières
CHARMANTE A MERVEILLE.
Bordeaux, 1er décembre.
Enfin, chère amie, je peux répondre à tes deux aimables lettres, te remercier, te parler de moi!
Que cette séparation a été cruelle! Te souviens-tu de mes pressentiments, de mes confidences nocturnes, lorsque nous attendions notre sort chez Giroux? Ta gaieté, ta philosophie, ne pouvaient apaiser mes craintes sur l’avenir. Maintenant, plus de doute: j’ai quitté Paris, je suis en province, à Bordeaux, belle ville, j’en conviens; mais ce n’est pas la capitale! J’avais rêvé une autre destinée; surtout depuis le jour où je faillis me trouver dans les bras d’une jeune princesse, que sa mère appelait Ziunia. Je ne sais quoi me disait que j’aimerais cette enfant, qu’elle serait bonne et gentille pour sa poupée.
Que mon sort eût été différent!
J’appartiens à la fille d’un riche négociant de Bordeaux; elle aime peu l’étude, elle aime encore moins à travailler pour moi. Mon trousseau a été fait par une brave négresse, qui ne voit jamais les roses de mon teint sans soupirer d’envie. La bonne négresse me protège: «Petit mamzel. dit Zoraïde, pas gentil ça laisser poupée toute seule.» Alors Thérèse me prend, me raconte toutes les histoires de ses amies; c’est un esprit de commérage qui me va peu. J’espère avec le temps m’habituer à ma triste position.
Nous avons eu une assez jolie dînette, (Page 25.)

Zoraide.

Nous avons eu une assez jolie dînette le jour de mon arrivée, mais mal servie, dans un ménage de fer-blanc: de la garbure, de la salade et de la bouillie de maïs. Je suis bien sûre que la huitième merveille du monde est mieux traitée et que le premier ortolan lui sera servi.
Quant aux équipages, je n’ai rien à désirer. Nous avons des chevaux anglais, qui vont comme le vent. L’heure de la promenade n’est pas sans charme: je suis déjà connue aux Chartrons, beau quartier de Bordeaux. On s’arrête pour me voir passer. Je crois même avoir été saluée hier par la poupée de la fille du préfet.
Mon nom, Merveille! Oh! c’est un nom qui n’a pas coûté un grand effort d’esprit: Thérèse, en souvenir d’un certain prince Charmant, a voulu m’appeler Charmante. C’est bien simple, comme tu vois.
Adieu, ma Merveille chérie, relève mon courage, dis-moi des tendresses: c’est la meilleure morale que tu puisses me faire.
Adieu. Ton amie désolée,
CHARMANTE.
LETTRE IV.
Table des matières
MERVEILLE A CHARMANTE.
24 décembre.
Des tendresses! oui, mais plus tard. Avant tout, il faut que je te gronde, et vertement; c’est le devoir d’une véritable amie.
Mademoiselle n’est pas contente de son nom. On m’appelle Charmante, c’est bien simple. Vraiment! Eh bien, moi, je trouve ce nom au-dessus de tous les autres; ce n’est pas la beauté, ni la majesté, ni la fierté et la noblesse: être charmante, c’est plus que tout cela. C’est, mademoiselle, plaire sans effort et presque malgré soi; c’est parler au cœur autant qu’aux yeux. Chère amie, je te l’avoue en toute sincérité, quand on dit de moi, avec un certain accent qui ne trompe pas: Elle est charmante, j’oublie le prestige attaché à ce grand nom de Merveille, que tu parais ambitionner.
Charmante! quelle douceur, quelle suavité dans ce nom!
La province ne te plaît pas; tu avais rêvé une existence princière. une couronne peut-être? Ah! que les rêves sont dangereux, même pour les poupées.
Je sens ma colère se changer en compassion. Pauvre amie, où donc as-tu pris ces idées de grandeur? qui a pu te dégoûter d’une vie paisible et honnête? Si les poupées du grand monde pouvaient parler, elles en diraient de belles: caprices de leur maîtresse, point d’intimité, exclues de la vie de famille, paraître trois ou quatre fois par an au salon, être jetées sur un lit doré, ignorer toute la vie la douceur d’un véritable oreiller. Voilà ce que la plupart des poupées du monde nous diraient.
Je ne puis, ma chère enfant, partager tes idées et tes sentiments. Je trouve qu’une bonne bourgeoise de poupée peut, si elle a quelque bon sens, être fort heureuse en ce monde.
Charmante, tu es vraiment un peu bégueule, passe-moi le mot. Dis-moi ce qu’il t’en reviendrait de bon de manger dans de la porcelaine ou du cristal? Et que nous importe, après tout, de faire la dînette avec des navets ou avec des biscuits! Enfant, va!...
Ne méprise pas cette bonne négresse; elle aura, sois-en sûre, plus d’une invention pour vous amuser.
Commence ton éducation; observe les petites filles; ce sont nos livres à nous; toute la science d’une poupée est là.
Maintenant que j’y pense, c’est à peine si j’ose te dire la métamorphose qui s’est opérée dans ma personne.
M’aimeras-tu encore, en apprenant que j’ai quitté mes fins souliers pour des sabots, ma robe de soie pour un jupon de laine rouge et vert, mon chapeau élégant pour un bonnet? En un mot. je suis une paysanne, une franche paysanne. Je travaille aux champs; je rentre avec mon tablier rempli de feuilles mortes pour les vaches de notre bergerie de Nuremberg; j’ai les mains rouges; je mange à la cuisine, et l’on me sert de la choucroute.
Je travaille aux champs.

Cependant je suis fraîche et de bonne humeur, Je reprendrai, quand Loulouse le voudra, ma toilette de jeune personne comme il faut. Voilà, ne t’en déplaise, ma Charmante, ce qui s’appelle être une grande dame.
Assez de morale, n’est-ce pas, chère amie? Si je te gronde, c’est que je t’aime joliment! Jamais je ne me permettrais de pareils discours avec une poupée étrangère, je me retiendrais; mais avec toi, ma chérie, la vérité est un devoir.
Portrait de Loulouse.

Nos montagnes sont perdues sous la neige; on dirait un pays de sucre. Les enfants ont de vilaines engelures, qui les retiennent absolument au logis.
Nos récréations se passent dans la chambre de bonne maman (ah! que celle-là mérite bien son nom!), Nous pouvons monter sur les fauteuils, toucher à tout, mettre du bois dans le poêle: c’est un bonheur sans nuage.
Hier, elle nous a fait servir une brioche et des confitures avec de bons verres d’eau; ensuite elle nous a conté une histoire que j’ai transcrite en toute hâte, et que je t’enverrai par le prochain courrier, ne voulant pas attirer l’attention de la directrice de la poste (personne tant soit peu curieuse) par l’épaisseur de ma lettre.
Adieu, ma chère petite sœur; je mets des baisers sur toutes les blessures que j’ai faites à ton amour-propre.
MERVEILLE LA PAYSANNE.
LETTRE V.
Table des matières
MERVEILLE A CHARMANTE.
26 décembre.
Nous sommes tous enrhumés du cerveau. Loulouse m’a confectionné des mouchoirs et m’a appris à me moucher.
La neige tombe. Bonne maman nous tient dans sa chambre et invente toutes sortes de jeux.
Hier, au moment où nous nous y attendions le moins, elle nous a raconté l’histoire que j’ai transcrite d’un bout à l’autre. Notre correspondance développe singulièrement ma mémoire.
C’est donc notre grand’mère qui fera tous les frais de cette lettre; je ne t’envoie pas moins mille tendres baisers.
Adieu.... Que ce mot a de charmes, malgré la tristesse qu’il met au cœur!
MERVEILLE.
L’OISEAU EMPAILLÉ ET LE ROSSIGNOL.
«Un oiseau apporté d’Amérique en France fut mis dans une belle cage dorée: mais l’étranger regrettait ses forêts, son ciel toujours bleu et ses amies. Au bout de quelques jours, Il mourut. Son maître le fit empailler; et pour conserver au moins une illusion, il le laissa dans la cage, ayant soin d’y mettre du grain et de l’eau pure, comme si le bel oiseau vivait. Le printemps venu, la cage fut accrochée à la fenêtre, qu’ombrageait un rosier dont les fleurs abondantes complétaient la parure des filles du village.
«Par une belle matinée d’avril, tous les oiseaux du pays s’éveillèrent en chantant, joyeux qu’ils étaient de voir l’hiver fini. Ils s’appelaient, se répondaient, battaient des ailes, se becquetaient, se racontaient les terreurs passées de l’hiver, la disette, le froid et la tristesse de leurs mauvais logements, puis aussi le courage dont il avait fallu faire preuve pour entreprendre le plus petit voyage; car, disaient-ils tout bas, il y a toujours sur notre chemin un chasseur ou un méchant enfant pour nous faire mourir!
— Ce n’est pas moi, s’écria le petit Gustave, je leur donne du pain tout l’hiver!
— Mais ce jour-là, continua grand’mère, Louise m’a permis cette familiarité, les oiseaux oublièrent leurs chagrins, Ils voltigeaint partout, sur la haie fleurie, sur les toits des maisons, ayant soin de chanter un petit air, en guise de bonjour amical aux hôtes du logis. Quelques-uns même allaient frapper les vitres de leur bec, comme pour dire: nous voici encore revenus avec le beau temps!
Ils voltigeaient partout

«Ils n’étaient pas seuls joyeux, mes enfants: tout le monde était content de voir la prairie verte, parsemée de pâquerettes, et d’entendre de bonne musique, sans aller au spectacle ou au Conservatoire.
«Parmi toute cette troupe joyeuse, une fauvette s’approcha de la cage du bel Américain, et fut tellement éblouie de son plumage qu’elle resta le bec ouvert au milieu d’un fort beau morceau, qu’elle était en train d’exécuter. La petite coquette sauta sur la cage, frappa du bec les fils de fer, déroba un morceau de biscuit et alla le manger chez elle avec son compagnon.
«Je viens,» dit-elle, «de voir ici près, dans une cage, un bel oiseau; il n’y en a pas de semblables dans toute la France, ni même en Europe.
— Bonne maman, Merveille dit que la fauvette savait la géographie.
— Assurément; tous les voyageurs ont des connaissances géographiques.
— Chante-t-il bien? demanda l’oiseau un peu piqué.
— Gardez-vous d’en douter, mon ami!
— Je veux le voir,» dit-il; et aussitôt il partit. Chemin faisant, il rencontra certains oiseaux de ses amis, qui, sur son invitation, le suivirent.
«Arrivés près de la cage, ils restèrent tous stupéfaits, et ne retrouvèrent plus la parole que pour louer et envier la parure de l’étranger. «Je voudrais ses ailes,» dit le pivert; «moi. son aigrette, » ajouta la mésange; «moi sa cravate; moi, son gilet,» dit un autre, et là-dessus il s’éleva une discussion des plus chaudes.» Eh bien,» dit un moineau pas mal honteux de sa robe terne, de la simplicité de sa coiffure et surtout de la mesquinerie de sa queue, «je déclare que, vou-
«lût-on me faire présent du plumage éclatant de
«cet étranger, je refuserais net, s’il fallait pas-
«ser ma vie dans une cage, sans mot dire, sans
«rien voir du monde.» Et là-dessus, il alla se poser sur le tuyau d’une cheminée, regardant à droite, à gauche, puis il disparut dans la cheminée pour faire croire aux autres, sans doute, qu’il avait une affaire importante dans la maison.
«Cet oiseau d’Amérique, dit grand’maman (en ôtant ses lunettes pour délasser son nez), était vraiment bien beau.
«Je vais vous en faire le portrait.
«Sa tête était surmontée d’une aigrette vert et or; ses ailes à moitié étendues semblaient recouvertes d’un manteau de pourpre brodé de jais noir; sa poitrine violette et jaune étincelait sous les rayons du soleil; enfin, sa queue se composait d’un mélange de plumes qui rappelaient toutes les couleurs de sa parure.
«Les visiteurs firent de grands compliments à l’étranger, car c’est toujours par là qu’on commence; ils lui chantèrent leurs morceaux les plus renommés, sans obtenir un signe d’assentiment, et ils parurent fort humiliés d’une semblable réception. Tout en disant que l’hôte de la belle cage était un sot, un malhonnête, les gentils oiseaux ne pouvaient s’empêcher de parler de lui, d’aller jeter de temps à autre un coup d’œil sur la cage; et toujours ils revenaient émerveillés.
«Un rossignol, fort occupé de sa famille, était le seul, à trois lieues à la ronde, qui n’eût pas daigné se déranger pour aller voir l’étranger.
«Cependant, sa compagne lui dit un jour:
«Mon ami, je veux que, toi aussi, tu ailles rendre
«visite à ce bel étranger.
— Moi! te quitter, ma mie, s’écria le rossignol,
« pour voir un oiseau habillé de rouge et
«de vert! Oh! non! Il y a loin d’ici. Tu t’ennuierais,
« et moi je serais inquiet.»
«Puis il se mit à chanter l’air favori de sa mie. Mais cette bonne Mme Rossignol n’était pas une vilaine égoïste: «Va,» lui dit-elle, «mon tendre
«ami;» et, le voyant un peu ébranlé, elle ajouta:
«Je ne serais pas fâchée pour mon compte de
«savoir à quoi m’en tenir sur cet Américain du
«Nord.
— Tu le veux? Eh bien, je pars.»
«L’aimable oiseau voltigea d’ombrage en ombrage, et arriva près de la maison; mais il se tint caché longtemps sous une branche fleurie de lilas. Le cœur lui battait; il ne pouvait se décider à se montrer au grand jour. Il soulevait ses ailes, sans quitter la branche. Enfin, profitant d’un moment de silence, il se mit à soupirer comme pour annoncer sa visite, et alla se poser assez près de la cage pour faire ses observations.
«Comme tous les autres, le rossignol fut ébloui; mais il ne se laissa pas intimider, et, avec l’assurance qu’ont tous les véritables artistes, il n’en fit ni une ni deux, et adressa la parole au superbe étranger.
— Je crois, dit grand’mère, que nous pourrions interrompre, au moins jusqu’à ce soir.»
A cette proposition inattendue, il s’éleva de tels cris d’opposition, que moi-même j’en eus les oreilles écorchées.
Bonne maman se rendit bien vite. Les enfants resserrèrent le cercle; Louise me ferma les yeux un instant, pour avoir le plaisir de baiser mes paupières.
«Donc, le rossignol dit: «Salut, noble étranger,
« comment vous portez-vous?
— Mais, vous êtes bien honnête. Je suis un peu étourdi de toutes les visites que j’ai reçues depuis mon séjour dans ce pays. Puis-je savoir à qui j’ai l’honneur de parler?
— Au rossignol.
— Oh! votre réputation est bien connue. Vous êtes, dit-on, le premier chanteur du monde. Moi, je n’ai jamais eu beaucoup de voix, et je l’ai tout à fait perdue, depuis que je suis empaillé.
— Vous êtes empaillé ?
— Ne l’est pas qui veut. C’est un honneur rarement accordé aux oiseaux de votre espèce.
— Pour le quart d’heure, répondit le rossignol, je me contente d’être en vie.
— Je vous plains, moi, mon cher, d’être en vie, d’avoir froid, de courir d’arbre en arbre, de vous nourrir, de bâtir un nid, de trembler pour votre couvée.
GEORGES. — Qu’il est bête!
— Comme tous les orgueilleux.
GUSTAVE. — Vous interrompez toujours bonne maman!
«Ah!» dit le rossignol d’une voix émue,
«ne
«me plaignez pas; je suis le plus heureux des
«oiseaux. J’aime l’air, la feuillée et ma douce compagne.
« Mon nid! avec quelle joie je le bâtis au
«printemps! Il est pauvre, obscur, j’en conviens;
«mais là, on s’aime en liberté. Plus d’une fois,
«sans doute, nous tremblons pour notre couvée;
«mais, le danger passé, le bonheur est plus
«grand. J’ai trois beaux petits, qui reconnaissent
«déjà leur mère et moi; nous leur donnons tour
«à tour la becquée.
— Tout cela n’empêche pas que vous pouvez crever, sans que personne songe à vous empailler. Personne ne vous admirera.
— Peu m’importe, j’aime l’oubli des hommes; il n’a fallu rien moins que le désir de plaire à ma compagne pour me faire sortir de ma retraite. Le soleil m’a donné mal à la tête.... je vous quitte..., aussi bien nous ne nous entendons guère.
— Je vous remercie de votre visite. Ne voudriez-vous pas me chanter un petit air?
— Impossible.
— Eh bien! adieu. Reviendrez-vous me voir?
— Dans un an. D’ici là, j’aurai mille affaires. Il se peut même que je fasse un petit voyage. Je suis très-désiré par d’aimables enfants, qui ne m’ont jamais entendu, et quand on peut faire plaisir....
«Les deux oiseaux se saluèrent poliment en se disant: «A l’année prochaine.»
«Le rossignol ne fit que deux petites stations, tant il lui tardait de rentrer chez lui.
— Eh bien! l’as-tu vu?
— Oui.
— Est-il aussi beau qu’on le prétend?
— Il est superbe; mais....
— Mais quoi?
— Il est empaillé, et très-fier de l’être.
— Horreur!» dit le gentil oiseau en tournant la tête.
— Il me plaint d’être en vie, d’être mal vêtu, de bâtir mon nid, de vivre loin du monde...
— Assez, assez, mon tendre ami, il ne faut pas que nos petits entendent de pareils discours. Ce bel oiseau est un égoïste qui ne connaît pas le bonheur d’aimer. Nous plaindre d’être en vie! de voir la verdure, d’en respirer le parfum, de vivre enfin. Pardon, mon ami, de t’avoir fait sortir pour aller voir un si sot personnage.»
«A ce discours succéda un renouvellement de tendresse. La mère becqueta ses petits, resserra ses ailes, et le père n’eut pas la patience d’attendre jusqu’au soir pour chanter son plus doux chant d’amour.
«Cependant, en ce monde, tous les oiseaux, grands ou petits, sont les mêmes: le rossignol, malgré sa philosophie, était vexé de s’être entendu reprocher sa mauvaise tournure et sa fortune précaire.
«L’année suivante, sans rien dire, il se dirigea vers la demeure de l’orgueilleux étranger. La maison était fermée, les jardins négligés. Quelques roses printanières levaient timidement la tête au milieu des ronces, que l’absence du jardinier avait rendues hardies. Une seule fenêtre était entr’ouverte et laissait voir la cage dorée. L’oiseau aux vives couleurs n’était pas, comme l’année précédente, perché sur un bâton d’ébène. avec toutes les illusions de la vie. Il était couché sur le plancher, presque entièrement dépouillé de ses plumes, et de gros vers couraient sur lui. Voici ce qui était arrivé : son maître étant absent, la gardienne du logis oublia bien vite un oiseau qui ne chantait pas, ainsi que les recommandations du maître. La poussière et le soleil engendrèrent la vermine, et, au bout de quinze jours, l’orgueilleux était réduit en poussière!
«Les meilleurs oiseaux ne sont pas exempts de mauvais sentiments. Le rossignol, dont nous avons tant admiré la sagesse, ne put se défendre d’un mouvement de joie involontaire en voyant la fin misérable de ce fier Américain, et le regardant avec mépris: «Je ne voudrais pas,» dit-il,
«un de ces vers pour nourrir mes petits!
«Il s’en retourna, méditant sur la vanité des plumes rouges et vertes, et bénissant sa modeste parure qui lui permettait de passer inaperçu dans les bois.
— Eh bien! dit Louise, en me mettant debout sur ses genoux, et posant un doigt sur sa petite bouche rose, ce qui arrive aux oiseaux pourrait fort bien arriver aux poupées: il faut se faire aimer, Merveille, par ses qualités et ses talents, et non pas pour la couleur de ses plumes.
— Je n’aurais pas mieux dit, ajouta bonne maman. Allons, vous êtes de gentils enfants et si....
— Et si nous sommes sages, nous aurons encore une histoire,» répliqua le grand Georges.
Bonne maman sourit et nous mit tous à la porte.
J’espère que mon histoire t’a intéressée. J’allais dire: raconte-la à ta petite fille. J’oubliais qu’il ne nous manque que la parole.
Encore adieu, amie, je t’envoie mon plus doux sourire.
MERVEILLE.

LETTRE VI.
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CHARMANTE A MERVEILLE.
2 janvier 18....
Je suis profondément touchée, ma chère amie, de ta sollicitude pour moi. Quelle peine n’as-tu pas prise pour transcrire cette histoire! Car, malgré notre étonnante facilité à manier la plume, je sais par expérience que notre petit cerveau se fatigue aisément, et, malgré notre goût pour la correspondance, nous n’en restons pas moins de faibles poupées.
On écrit des lettres de bonne année autour de moi. Je n’avais pas besoin de voir Thérèse et son frère Léon (j’avais oublié de te parler de ce petit bonhomme) à l’œuvre, pour t’adresser des vœux aussi tendres que sincères. Ma douce amie, je te souhaite de conserver cette égalité d’humeur, ce bon sens qui fait de toi la plus agréable et la plus heureuse des poupées. Dans un an, si nous avons encore la tête sur les épaules, mon souvenir te reviendra fidèlement: il en sera toujours ainsi. L’inconstance, le caprice, ne sont point le fait de pauvres petites poupées; il faut laisser ces grands et vilains défauts aux personnes. Aimons-nous toujours, Merveille, là est notre bonheur.
Thérèse.

Tu vois déjà, ma chère, qu’il s’est opéré un heureux changement en moi. J’ai donné congé à la mélancolie, et je suis redevenue une poupée raisonnable; mon cœur s’en ressent.
Ce ne sont pas tes aimables oiseaux qui ont opéré cet heureux changement. C’est toi, toi seule, ma bonne Merveille.
Comment ne pas oublier les petits tracas de la vie, les caprices et les enfantillages de Thérèse, en me sentant si tendrement aimée de toi?
Tu as de la raison pour deux. Eh bien! traite-moi comme ton enfant, reprends-moi, instruis-moi; je te promets obéissance. Ta lettre m’a tout à fait remise de bonne humeur. Cette disposition annonce toujours la santé, même chez une poupée. Je peux donc, sans alarmer ta tendresse, te raconter un tragique événement dont j’ai manqué être victime.
L’hiver est si doux dans ce pays, qu’aux premiers rayons de soleil on part pour la campagne, où l’on passe un jour ou deux. Excellente habitude pour nous et nos enfants!
La semaine dernière, nous sommes allés passer vingt-quatre heures au joli château de la Roche, où M. Launoy a toujours des travaux à surveiller.
Thérèse et moi nous étions ravies de changer de place, de courir dans de beaux jardins où l’hiver n’ose pas s’arrêter.
Des roses avaient attendu notre visite pour s’épanouir; les oiseaux, sans rancune de la bise du mois dernier, essayaient leurs airs de printemps.
La journée fut des plus charmantes (je n’écris jamais ce mot sans confusion), et la perspective de passer la nuit dans la chambre de notre aïeule nous semblait un honneur dont nous étions très-fières, Thérèse et moi.
Ma petite fille me promena autour de la chambre, m’arrêtant devant chaque portrait de famille, et me faisant la biographie de nos grands parents. On n’avait point apporté mon lit, et, par une fantaisie vraiment inexplicable, Thérèse voulut me faire coucher dans un immense lit à baldaquin. Pour justifier son caprice, elle m’appelait sa grand’-mère et me donnait les marques du plus profond respect.
La petite folle fit placer à côté de moi un verre d’eau sucrée et des biscuits, disant que les personnes d’un certain âge sont sujettes à l’insomnie, et qu’il est bon en pareil cas de prendre un peu de nourriture.
Hélas! que cette aimable attention pensa me coûter cher!
Après avoir bordé et embrassé Thérèse, la bonne négresse me fit de profondes révérences, puis elle se retira dans une chambre voisine de la nôtre.
A peine les deux personnes furent-elles endormies, que j’entendis trotter dame souris et ses enfants, qui me semblaient, à leurs allures, sur un terrain bien connu.
Le cœur me battait horriblement. Mon titre de respectable aieule ne me rassurait guère, comme tu penses.
La petite famille fureta, trotta aux quatre coins de la chambre pendant cinq minutes, qui me semblèrent des heures. Enfin la mère, plus expérimentée que ses petits, sauta sur mon lit. Ses pieds légers pesèrent sur moi comme ceux d’un géant de l’antiquité. Immobile, ne respirant pas du tout, je songeais à mon nez, qui pouvait être croqué en un instant.
Tous firent bombance.

Pourquoi ton nez, diras-tu?
Je n’en sais trop rien; mes joues et mon menton eussent été de tout aussi bonne prise. Mais je ne songeais qu’à mon nez. C’est peut-être tout simplement parce qu’il se trouve au milieu du visage!
La souris sauta du lit sur la petite table, tourna l’eau sucrée en effleurant la cuiller de sa queue, goûta au biscuit et alla chercher ses enfants. Tous firent bombance.
Il y avait assurément de quoi les rassasier, et mon nez n’étant point de biscuit, je pouvais espérer qu’il serait oublié. N’importe, le voisinage de semblables hôtes me plongeait dans une terreur toujours croissante. Mais que se passa-t-il en moi, chère Merveille, lorsque la plus jeune des souris, du moins je suppose que c’était la plus jeune à la légèreté de sa démarche, s’élança sur l’oreiller, le parcourut en tous sens, fit une cabriole sur ma tète, s’en alla, revint et s’en alla encore pour ne plus revenir?
Il n’y a qu’une poupée capable de comprendre ce que j’éprouvais. J’avais comme des défaillances et tout au moins des vapeurs, dont le souvenir me trouble encore.
Jamais nuit ne me sembla si longue! Je n’avais qu’une pensée, un seul désir: entendre miauler un chat.
Assurément, je ne suis pas insensible aux charmes de la musique; mais je t’avoue qu’en ce moment un bon jurement de chat l’eût emporté sur l’accord le plus harmonieux.
O Rominagrobis, Minons et Minettes! de quelle douceur eût été pour moi votre visite! Je vous aurais donné place sous le moelleux édredon qui couvrait mes pieds. Que dis-je! nobles chasseurs, vous ne vous fussiez point endormis sous la plume.
J’ai vu fuir l’ennemi au point du jour. Il était rentré dans ses quartiers depuis un certain temps, que le cœur me battait encore. Étrange phénomène, ma chère amie, que les battements de ce cœur: la plus douce vision lui eût causé le même trouble; l’angoisse et le bonheur vont se perdre là !
Je suis restée nerveuse tout le reste du jour, tremblant à la seule pensée d’avoir encore les honneurs du lit de mon aïeule.
Nous sommes enfin de retour à la ville, et je me sens tout à fait bien.
En retrouvant notre belle chatte blanche, j’ai senti s’évanouir toutes mes alarmes.
Si tu le peux, chère amie, soutiens les chats. Ce sont de vaillants guerriers, dont l’existence est précieuse pour nous.
La bonne négresse ayant trouvé les débris du repas nocturne des souris s’est écriée:
«Petit Mamzel, Popote à vous manqué d’être croquée!»
L’aventure court la ville, on vient me voir, on me fait des compliments de condoléance, on s’extasie sur ma beauté, on frémit au récit des dangers que j’ai courus. Léon m’a donné un pistolet. Grâce à lui, je sais charger et tirer comme un spahis; toutefois, je suis loin d’être aussi brave que l’enfant du désert africain, et je me sens mieux dans mon rôle, quand je tiens en main une fleur ou un éventail.
Allons, je m’arrête: en voilà assez pour te rassurer. Je te quitte, en te disant mille fois que je t’aime et que mon nez est sain et sauf.
CHARMANTE.

LETTRE VII.
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MERVEILLE 4 CHARMANTE
2. février.
Je ne sais, ma Charmante, si tes alarmes pour ton cher petit nez ont été plus vives que mon émotion en lisant ce drame nocturne.
C’est affreux! la pensée seule en fait frémir. Tu es bien bonne de t’excuser d’avoir tremblé pour ton nez, ma belle: les personnes y tiennent tout autant que nous. Ah! certes, je voudrais prendre la parole en faveur des chats! Ils ont leurs défauts, j’en conviens; mais ce sont des hôtes utiles. Ceux qui les haïssent leur reprochent d’aimer leurs aises, d’être ingrats, légers, perfides. La belle affaire! Ne dirait-on pas vraiment qu’eux seuls sont ainsi! Je connais pour ma part bien des gens qui ont tous ces défauts sans avoir le mérite, l’immense mérite, Charmante, de prendre des souris!
Ce matin, en voyant Minette tremper ses moustaches dans la crème que lui présentait Loulouse, j’ai fait des réflexions avantageuses et incontestables en faveur de nos amis les chats.
Tout le monde, je le sais, ne peut pas être absolument à notre point de vue; au moins est-il certain qu’une bonne ménagère doit avoir de braves chats dans sa maison pour défendre aux rats et aux souris l’entrée de son garde-manger.
Je te remercie des vœux de bonne année que tu m’envoies. Mon cœur n’est pas moins généreux et moins sincère que le tien, chère amie.
Ici, le jour de l’an a un caractère tout particulier: les enfants reçoivent peu et donnent beaucoup. C’est l’inverse de ce qui se passe dans le monde, et l’on s’étonne après cela de voir des égoïstes de quatre ou cinq ans!
La joie qu’ont éprouvée Loulouse et ses frères, en distribuant leurs largesses, prouve combien les parents et les amis se trompent, lorsqu’ils remplissent la maison de jouets inutiles pour faire le bonheur de tous ces enfants.
Il fallait voir ma Loulouse offrant aux domestiques de jolis petits châles, distribuant des pièces blanches aux pauvres! Gustave et Georges donnaient des livres, des images et des billes. Je ne trouve pas dans mes souvenirs historiques de roi qui ait montré plus de magnanimité envers ses sujets.
Gustave avait obtenu de Loulouse la permission de me faire une robe de jour de l’an. L’idée était vraiment ingénieuse, et, malgré toute ma répugnance à suivre l’exemple des femmes à la mode, j’ai consenti, pour ce jour-là seulement, à avoir un tailleur au lieu d’une couturière. Du reste, il s’agissait d’un simple ornement, les convenances n’ont été blessées en rien.
Les enfants ayant reçu un sac de papillotes de chocolat, Gustave eut l’idée de couvrir ma robe de ces bonbons, trop méprisés aujourd’hui. Au moyen de fines épingles, il attacha sur toute ma robe des papillotes de couleurs variées. J’en étais couverte de la tête aux pieds, et, pour être impartiale, je dois convenir que cela ne manquait pas d’élégance ni d’originalité.
Le soir, je parus au salon. Gustave imagina de me faire courir. Alors, c’était à qui m’attraperait et me mangerait. Tout le monde fut de la partie. et en moins d’une demi-heure j’étais dépouillée de mes ornements. Louise avait eu soin de me mettre une vieille robe; et bien elle fit, car celle que j’avais n’est plus portable aujourd’hui.
Comme le temps passe, ma chérie! encore quelques semaines et nous sentirons les haleines du printemps. Il est vrai que la saison est extraordinaire cette année. Il n’y a point encore de verdure, mais l’air est doux; les oiseaux saluent le soleil de leurs chants et doivent certainement déjà songer à leurs nids.
Loulouse et ses frères sentent cette douce influence: les garçons gambadent, crient de toutes leurs forces à propos de rien du tout, sautent les fossés, entrent dans la basse-cour, effarouchent tout le monde; cela veut dire, ma chère, qu’ils sont contents et qu’ils le seront encore davantage quand les prés seront verts et les haies fleuries.
Ils entrent dans la basse-cour, effarouchent tout le monde.

Louise a d’autres impressions. Dès qu’il fait beau, nous sortons; nous sommes en extase devant le jardinier qui pique les salades; nous faisons autant de pas que lui:
«Père François, est-ce qu’il y aura bientôt des feuilles?
— Père François, quand verrons-nous donc de beaux épis tout jaunes, des bluets et des coquelicots? »
Le père François répond à toutes les questions de Loulouse et dit à qui veut l’entendre que Mlle Louise aime à s’instruire; et pour récompenser ses goûts sérieux, il lui parle de moi, me regarde et me dit que j’ai l’air d’un vrai enfant.
L’autre jour, Louise a déclaré qu’il fallait, à l’exemple de la fermière, femme entendue, profiter du beau temps pour faire la lessive; elle annonça à sa bonne qu’elle avait une excellente laveuse et que tout irait bien.
J’étais, je te l’avoue, à cent lieues de croire que Louise faisait allusion à mes talents. Quelle fut donc ma surprise, lorsqu’elle m’adressa ces mots:
«Allons, ma chère Merveille, une poupée, comme une jeune personne, doit s’exercer aux soins du ménage. Nous allons lessiver (ce mot est français); ton trousseau a besoin d’être entièrement lavé.»
Aussitôt Louise me déshabille, remplace mon jupon de basin par un vertueux jupon de mérinos noir, me met une camisole et renferme ma chevelure sous un madras rouge, qui, soit dit en passant, m’allait à ravir.
Louise est une aimable enfant, polie, obéissante: aussi, tous les domestiques mettent ses plaisirs au nombre de leurs devoirs.
La cuisinière, voyant nos préparatifs, demanda au père François une belle citrouille. La bonne Marianne fit une large ouverture à la partie supérieure de la citrouille; elle en vida et en nettoya l’intérieur, et lorsque nous vînmes à la cuisine, Marianne nous présenta ce cuvier d’un nouveau genre.
On changea l’eau plusieurs fois, on mit au bleu. (Page 59.)

Juge de notre surprise! de notre joie! Le premier plaisir fut d’emplir la citrouille d’eau tiède, puis d’y jeter mes hardes, de savonner, de tripoter, comme dit Marianne. On changea l’eau plusieurs fois, on mit au bleu, et enfin le soleil, d’accord avec la bonne cuisinière, se montra dans toute sa splendeur pour nous permettre d’étendre une lessive blanche comme la neige. Le lendemain, une autre surprise, tout aussi forte, nous attendait: bonne maman, malgré ses appréhensions pour le feu, avait acheté de petits fers à repasser. Elle les remit à Loulouse, après lui avoir fait promettre de ne jamais approcher de la cheminée et de recevoir les fers de la main de sa bonne Jacquine.
Il est à remarquer que les enfants obéissants ont plus de plaisir que les autres, par la raison toute simple qu’une mère, ayant foi dans la parole de sa fille, lui fait des concessions que la prudence interdirait s’il en était autrement.
Adieu, ma plus chère amie, je t’envoie les baisers que j’ai reçus ce matin de ma Loulouse.
MERVEILLE.
LETTRE VIII.
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LA MÊME A LA MÊME.
1er mars.
C’est encore moi! Et vraiment je n’ai garde de m’en excuser. Qui aime beaucoup a beaucoup à dire aussi.
Triste ou gaie, dans la santé, dans la maladie, je pense à toi, j’ai besoin de te raconter ma vie. Cela s’appelle aimer. Or, Charmante, hier a été un jour remarquable.
Ne t’attends pas toutefois au récit de grands événements. Il s’agit d’une belle journée de campagne.
Un congé fut solennellement annoncé au déjeuner, sans qu’on s’y attendît. C’était la veille du jeudi, ou si tu veux mercredi. La sensation fut profonde, même chez moi: j’aime Louise, et je partage ses petits chagrins et ses plaisirs, comme le ferait une bonne petite sœur.
La nouvelle de ce congé extra aurait ôté l’appétit à tout le monde, si grand’mère n’eût déclaré de la façon la plus positive qu’on ne partirait pas une minute avant l’heure dite. L’effervescence se calma, l’appétit revint.
Ici tous les plaisirs tournent à profit pour l’instruction des enfants. Il s’agissait cette fois d’une visite à la ferme, où nous verrions boulanger, battre le beurre, et bien autre chose encore.
Contre leur ordinaire, les garçons étaient prêts avant nous; ils se tenaient dehors, comme si leur impatience pouvait faire avancer l’horloge du château, mais cette bonne vieille horloge sait bien qu’elle apporte heur et malheur dans la même minute, et son amour de la justice la rend inflexible.
Georges prenait patience en écrivant son nom sur le sable; Gustave disait à tous les échos d’alentour qu’une minute venait de s’écouler.
Si ce manège n’eut pas la puissance de faire devancer l’heure du départ, il contribua à prévenir tout retard. Les mères les plus raisonnables n’en sont pas moins de tendres mères, et elles ne veulent pas d’autres plaisirs que ceux de leurs enfants. L’heure a donc sonné et nous voilà partis; père, mère, grand’mère, poupée et enfants. Gustave et Georges nous précédaient, et revenaient ensuite sur leurs pas, pour nous annoncer quelque découverte précieuse, comme celle d’un nid, placé si bas dans la haie qu’on pourrait le prendre; mais pour rien au monde ces braves Français n’auraient voulu d’une conquête aussi facile!
Louise et moi, abritées sous nos chapeaux à larges bords, nous marchions paisiblement, émerveillées des progrès rapides que la verdure avait faits en quelques jours. Déjà de blancs liserons se montraient timides dans la haie.
Au détour du chemin, apparut un champ de blé d’un vert tendre.
«Oh! maman, s’écria Louise, que c’est beau! qui aurait dit, lorsque Thomas marchait dans le sillon en jetant du blé au vent, que ça ferait une si belle pelouse?
— Et qui dirait, ajouta Mme Deville, que ces jolis brins d’herbe, qui frémissent au moindre souffle, deviendront de beaux épis jaunes qui rapporteront vingt fois et plus à maître Thomas le grain qu’il a semé ?
— C’est vrai! quand j’étais petite, toute petite par exemple, je croyais que le fermier jetait du grain aux oiseaux. Maintenant, je ne crois plus ça.
— Eh bien! dit Georges, je vais t’apprendre une chose que tu ne sais pas: il y a là-bas un champ où la galette pousse toute chaude.
— Maman, dit Louise, les larmes aux yeux, Georges se moque de moi!... je sais bien que la galette ne pousse pas.... il aime la galette aussi, lui.
— Chère petite fille, la galette ne pousse pas, c’est avec de la belle farine que Marianne fait la nôtre. A propos, j’ai vu l’autre jour de ma fenêtre une bonne petite fille qui donnait à un vieux pauvre la part de galette qu’elle venait de recevoir pour son goûter.
— Maman, vous m’avez vue!» Et dans la joie que lui causait le souvenir de sa bonne action, Louise laissa aller deux larmes que les taquineries de son frère avaient fait monter à ses yeux.
On arrivait à la ferme, à l’entrée de laquelle se trouvait un ruisseau boueux. Georges, qui éprouvait le besoin de faire le gentil, nous prit dans ses bras en dépit de notre résistance, et nous déposa saines et sauves dans la cour de la ferme.
Suzanne, la fermière, n’était pas prévenue de notre visite. Elle parut pourtant charmée de nous voir, et tout en nous disant le plus cordial bonjour, elle continuait à appeler ses volailles et à leur jeter du grain.
Ce spectacle n’était point nouveau pour nous; mais la cour de la ferme, le grand nombre de volailles gourmandes et affamées changeaient la scène.
Ne crois pas que Louise et moi fussions les seules charmées de cette représentation champêtre: tout le monde regardait, observait.
Il y avait parmi les convives des poules hardies, qui venaient picoter jusqu’aux pieds de Suzanne; d’autres s’avançaient timidement, et se sauvaient sans avoir pu rien attraper. Nous avons remarqué une poulette blanche qui, depuis le commencement de la distribution, n’avait pu parvenir à picoter une seule fois. Tant de modestie et de discrétion touchèrent le cœur de Louise; nous lui avons servi un petit repas à part. Cette gentille poulette nous témoignait sa reconnaissance, tout en picotant, par un petit caquetage qui voulait évidemment dire: — Merci, aimable enfant, bonne poupée; grâce à vous, je me régale; jamais je n’aurais eu le courage de braver les coups de bec des grossiers personnages, en compagnie desquels je suis forcée de vivre.
Quand Suzanne eut épuisé le grain que contenait son tablier, elle nous proposa d’entrer dans la salle. Quelle propreté, quel arrangement!
Un gros enfant joufflu, assis près de sa grand’-mère, soufflait dans une horrible trompette. La bonne vieille filait tranquillement, et goûtait d’autant plus la sérénade que lui donnait son petit-fils, qu’elle était absolument sourde.
Le petit Jacques, qui était propre comme le reste de la maison, se laissa embrasser, et, par un mouvement de douce familiarité que je lui pardonne de tout mon cœur, il me montra du doigt, s’avança vers Louise pour mieux me voir, et, séduit par la fraîcheur de ma bouche, il me donna la sienne.
Les compliments étant finis de part et d’autre, la gentille Suzanne nous conduisit dans la boulangerie. Une fille de ferme, les manches relevées jusqu’aux coudes, pétrissait. Nous eussions bien voulu pétrir un peu, tant la chose nous semblait simple et facile; mais Suzanne nous assura que cette opération était au-dessus de nos forces.
Loulouse ne se contenta pas de regarder; elle pria Suzanne de tout lui expliquer.
«Volontiers, mamzelle Louise; pour cela, faut commencer par le commencement.»
Elle nous conduisit donc au grenier, où étaient des montagnes de blé ; puis des sacs de belle farine blanche, que le meunier venait de déposer.
Suzanne fit sasser devant nous.
Loulouse ne savait pas que le son venait de la farine. Elle était émerveillée de les voir s’en aller chacun de son côté.
«Comme c’est bien, disait la petite, d’ôter ce vilain son de cette belle farine blanche!
— Oh! reprit Suzanne, ce vilain son n’est pas sans mérite. C’est avec ça que je nourris mes poules, mes canards, et encore quelqu’un que vous entendez grogner là-bas; sans compter qu’il y a des temps où les hommes sont bien forcés de se contenter de pain de son!
— Est-ce vrai, maman? demanda Louise, qui ne pouvait en croire ses oreilles.
— Oui, mon enfant; toutefois il est rare qu’on soit réduit à cette extrémité en France; mais dans les pays du nord, le peuple mange du pain de son, sans être pour cela dans la misère. Le son a encore une utilité fort précieuse, ajouta gravement Mme Deville, notre Merveille lui doit ses bras potelés.»
Louise accepta le compliment d’un air sérieux, qui me donna envie de rire.
» Quand nous eûmes parcouru les greniers de la ferme où se trouvaient aussi les provisions de maïs, de pois et de fèves, Suzanne nous ramena dans la boulangerie; elle nous lit elle-même de petits pains, sans oublier le mien qui était encore plus petit que les autres. Le four étant chaud, nous eûmes le plaisir de voir enfourner.
«Maman, dit Louise, quand on est à table, et qu’on mange de bon pain, on ne se doute guère de la peine que se donnent le meunier et le boulanger. »
Cette réflexion, vraiment sage pour une petite fille de huit ans, eût certainement donné lieu à une réponse intéressante de la part de notre chère maman, si Suzanne, craignant que la chaleur du four ne nous incommodât, ne nous eût fait sortir et marcher un peu, avant d’entrer à la laiterie.
Nous eûmes le plaisir de voir enfourner. (Page 66.)

Là, nouvelles extases, nouveaux transports! Figure-toi, Charmante, une quarantaine de terrines bien alignées et remplies d’une belle crème. Suzanne nous expliqua comment cette crème, déposée dans la baratte, ferait d’excellent beurre. Elle fit semblant de baratter pour nous aider à comprendre.
Il était bien juste d’aller rendre visite aux vaches, dont le bon lait nous avait été offert dans de jolies tasses.
Les petits veaux, après nous avoir regardés tendrement, nous donnèrent une représentation de sauts et de gambades.
Ah! Charmante, tout cela a l’air bien simple, et pourtant je ne me souviens pas d’avoir passé une journée plus agréable. Ce n’est pas tout: au moment de partir, la clochette du troupeau se fit entendre; aussitôt les agneaux bondirent au-devant de leurs mères. Si, par hasard, l’un d’eux se trompait, la mère renvoyait d’un léger coup de pied le petit à sa nourrice. Cette scène nous a tous amusés et intéressés.
Rien n’a manqué à nos plaisirs. Les canards ont plongé, les pigeons ont roucoulé, les dindons ont fait la roue en disant glouglou, et le petit berger, lui aussi, a voulu avoir un rôle. Il prit sa cornemuse et nous joua un air, dont les enfants se sont égayés en même temps que je sentais mon cœur se remplir d’une indicible tristesse.
Le soleil se chargea de nous rappeler l’heure du dîner, en nous disant bonsoir. Mme Deville donna le signal du départ.
La bonne Suzanne ne nous laissa point oublier nos petits pains. Elle poussa l’attention jusqu’à mettre le mien dans ma poche. On partit enfin, après avoir promis de revenir, à la moisson et aussi à l’automne, ramasser les châtaignes et les noix.
La clochette du troupeau se fit entendre.

Quelle journée! La ville n’a point de plaisirs comparables à ceux que nous offre la campagne. Il ne fut question le long du chemin que de tout ce qu’on avait vu chez la bonne Suzanne. Gustave et Louise convinrent secrètement de semer du blé dans un coin de leur jardin, de faire la moisson, de porter le grain au moulin, de pétrir, de mettre au four, et de croquer à belles dents la miche qui serait leur œuvre. Loulouse ajouta:
«Et nous en donnerons au pauvre petit Germain, quand il passera.
— Certainement,» répliqua Gustave avec le même accent de générosité.
Dans son transport, Loulouse m’appliqua deux baisers, que j’aurais bien voulu lui rendre.
Et toi, Charmante, que deviens-tu? Dis-moi tout, comme je te dis tout; car tu m’aimes comme je t’aime.
Adieu, ma chérie.
MERVEILLE.
LETTRE IX.
Table des matières
CHARMANTE A MERVEILLE,
La Roche, 1er avril.
Un grave événement s’est accompli dans notre intérieur: Thérèse a une gouvernante.
M. et Mme Launoy ont enfin compris la nécessité de régler la journée d’une petite fille qui aura bientôt neuf ans. Tu n’as pas cru devoir me faire connaître la gouvernante de Loulouse; tu ne lui pardonnes pas sa froideur à ton égard. Je ne sais ce que sera pour moi Mme Eugénie; mais je peux dire en toute sincérité qu’elle est une aimable et charmante femme. Veuve et fort jeune encore, Mme Eugénie a pris le parti d’entrer dans une famille pour utiliser ses talents; elle veut par ce moyen augmenter son petit revenu et pourvoir ainsi aux frais de l’éducation d’un fils unique, objet de toute sa tendresse.
Mme Eugénie est belle, grande, simple, d’une humeur égale; elle n’a aucune exigence; elle ne parle jamais de ses peines; une lettre de son fils Alphonse la comble de joie; elle lit et relit cette lettre, et nous en dit quelque chose. Nous connaissons déjà Alphonse; on voit le bonheur qu’elle éprouve à nous en parler; et pourtant Mme Eugénie ne peut prononcer le nom de ce fils chéri sans que des larmes brillent dans ses yeux. Tiens, Merveille, je voudrais pouvoir parler, une seule fois seulement dans toute ma vie, rien que pour dire: Enfants, aimez vos mères de tout votre cœur, car elles vous aiment plus qu’elles-mêmes.»
Comme te l’annonce la date de ma lettre, nous avons quitté Bordeaux; nous sommes à la Roche. L’hiver est fini pour nous; nous irons aux Pyrénées de bonne heure.
Il est déjà question de préparatifs de voyage. On ne parle que de toilettes et de parties de plaisir. Thérèse, qui croit avancer le jour du départ en faisant des projets pour elle et pour moi, s’occupe sérieusement de ma toilette.
Mme Eugénie se prête d’autant plus volontiers à cette nouvelle fantaisie, que Thérèse y trouvera une bonne occasion d’apprendre à travailler..
Un mois s’est écoulé et je continue:
Bagnères-de-Luchon, 1er mai.
La saison est si belle, que notre départ a été avancé de trois semaines. Thérèse ayant eu la fâcheuse idée de m’emballer quinze jours d’avance, je n’ai pu achever ma lettre. Qu’auras-tu pensé de mon silence?
Ce n’est pas amusant d’être au fond d’une caisse, les yeux fermés, les bras allongés. Mais si je n’ai rien vu, j’ai beaucoup entendu; car Thérèse n’a pas consenti à laisser enlever de sa chambre la caisse où j’étais.
Que d’allées et venues, de pourparlers! les couturières, les modistes, les emballeurs! Les femmes malades se préoccupent infiniment plus de leur toilette que de leur santé.
Je suis assez confuse de me trouver, moi aussi, une élégante de Bagnères. J’ai des négligés soignés, des robes de visite et du soir, des chapeaux pour les différentes heures du jour. C’est étonnant! la poupée la plus modeste peut devenir mondaine, coquette! Je suis loin d’être fâchée du rôle que je joue ici. J’ai mon petit verre. Quand nous arrivons à la source, on fait cercle autour de nous. Plusieurs personnes ont demandé si je supporte bien les eaux, si je prends des douches; et bien d’autres questions indiscrètes.
Thérèse répond ce qui lui passe par la tête.
Tout ceci m’irait assez bien, si Thérèse n’avait pas imaginé un jeu perfide pour ma beauté. L’eau qu’elle me présente à boire étant chaude, la vapeur peut compromettre mon teint; aussi suis-je fort longtemps avant de me décider à boire.
Si Thérèse continue à jouer ainsi avec les roses de mes joues, on sera obligé de me peindre comme une femme.
Il n’y a pas d’inconvénient, dis-tu, pour une poupée!
Sans doute, il n’y a là rien de grave à redouter; toutefois, je maintiens que, pour nous, le mieux est de rester telles que nous sommes sorties de la rue Chapon.
Il n’est nullement question d’étude pendant notre séjour à Bagnères-de-Luchon. Je blâmerais cette trop grande liberté, si Mme Eugénie ne savait parfaitement en tirer parti.
Le bon naturel de Thérèse ne m’eût point rassurée; tu le sais, quand une petite fille a sa poupée toute la journée à sa disposition, elle finit par s’en dégoûter; les caprices, les querelles surviennent infailliblement. Il n’en est pas ainsi, lorsque nous arrivons après une tâche accomplie; d’où je conclus que le travail est un bienfait, même pour nous, Merveille.
Luchon, il est temps de te le dire, est un séjour charmant, quoiqu’un peu sévère. Nous sommes au milieu des Pyrénées, tout près de la frontière d’Espagne, si bien que, l’autre jour, nous nous sommes trouvés sans nous en douter à Boyast, petit village espagnol. Grande fut notre surprise à la vue de pauvres Espagnols, au teint basané, portant sur la tête une espèce de capuchon rouge. Je suis de l’avis de Thérèse: la géographie est plus jolie en l’air que sur une carte. Notre gouvernante nous laisse la douce illusion de croire que nous ne faisons rien, parce que nos livres sont restés à Bordeaux; mais il est facile de voir qu’elle profite de la plus petite occasion pour nous instruire. Déjà Thérèse a été obligée d’apprendre que les Pyrénées sont une grande chaîne de montagnes qui séparent la France de l’Espagne; que Bagnères est au milieu de la belle plaine de Luchon, entre les rives de l’One et de la Pique.
Faisons-nous une promenade, Mme Eugénie trouve moyen d’utiliser le temps: c’est un arbre, un caillou, un torrent.
C’est vraiment un bien beau spectacle, ma chère amie, que celui des montagnes; tes Petites Vosges doivent bien t’en dire quelque chose. Pour moi, malgré ma taille, je me sens toute petite devant les Pyrénées!
Les promenades sont nombreuses et très-belles. Si tu entends parler du cours de l’Intendant d’Étigny, de l’allée de la Pique, près d’un torrent dont le fracas me bouleverse, tu penseras que Charmante est là, en personne.
Thérèse a été obligée de me faire faire une amazone; car ici on ne se promène qu’à cheval. Il y a de petits chevaux dont nous nous accommodons très-bien.
Ce genre d’exercice me convient tout à fait; je dois aussi t’avouer que je suis fière d’avoir endossé l’amazone. J’aime à m’empêtrer dans ma longue robe, à porter un chapeau d’homme, à voir mon voile bleu d’azur s’enlever dans les airs, à tenir dans ma main une petite cravache, et à m’en servir au besoin. Déjà nous sommes allés aux cascades de Montauban et du Juzet, à la fontaine d’Amour, à l’allée des Soupirs (quels noms baroques!), à la fonderie d’Argent et à la vallée du Lis. On nous a aussi emmenés à l’Écho de Néré. Le cher Léon a voulu que cet écho célèbre répétât le nom de Charmante, et trois fois l’écho a dit: «Charmante! Charmante! Charmante! »
Cette voix mystérieuse a retenti jusqu’au fond de mon cœur: j’aurais voulu lui répondre!... impossible!
Tu vois, chère amie, que je mène une vie bien mondaine, quoique loin de la ville: je me connais: je changerai avec les circonstances. Je ne sais rien de plus ridicule que d’être sérieuse, quand il y a nécessité de rire et de jouer.... Au moment où je suis lancée sur mon petit cheval, je descendrais, si Mme Eugénie l’exigeait, pour apprendre une fable ou écrire une page.
La pluie est peu goûtée ici, comme tu le penses; on se tient derrière la vitre, cherchant les montagnes qui ont disparu.
Nous étions dans cette triste situation avant-hier. Une jeune fille de quatorze ans, qui m’a prise en amitié, était venue partager notre tristesse et cherchait à amuser Thérèse en travaillant pour moi. Ma petite fille est comme ta Loulouse, elle aime beaucoup les histoires. Or, la circonstance lui parut tout à fait opportune pour en obtenir une de son aimable gouvernante.
«Y pensez-vous, Thérèse? une histoire! Songez donc que Mlle Marie a quatorze ans.
— Oh! reprit Thérèse, sûre de la victoire, voyez comme elle arrange ma poupée! Elle ne fait pas la grande, et une histoire l’amusera joliment.
— J’en conviens, répondit simplement Marie, et j’insiste pour mon propre compte.
— Eh bien! va pour une histoire. Si celle que je vais vous raconter est trop enfant, Mlle Marie sera assez généreuse pour ne pas s’en offenser; et, si elle est trop grave, Thérèse aura la bonté, au moins pour quelques instants, de se croire d’un autre âge.
— Oui, oui, commencez, madame, Léon écoute aussi.»
Voici cette histoire:
LE PIANO ET LA PALETTE.
«Dans un grand château où tout dormait encore, un vieux piano et une palette....»
Thérèse se disposait à demander ce que c’est qu’une palette: lorsque Léon prévenant la question, dit: «Comme maman en a une; on met des couleurs dessus avec un couteau qui ploie, et puis on en prend avec un pinceau.
— Précisément, mon petit ami.
«La palette était accrochée et le piano était fermé.
«Tout à coup, le piano se mit à craquer.
— Madame, était-ce un piano comme le nôtre?
— Non, ma petite, il était carré ; avait trois pédales et un tambourin.
— Qu’avez-vous donc?» dit la palette.
— Ce que j’ai? vous devez l’avoir aussi! N’êtes-vous pas indignée qu’on nous abandonne depuis si longtemps? Mes cordes cassent, je suis faux à faire peur. Je rougirais de m’entendre! Et la poussière!
— La poussière! je n’en manque pas. Mais que voulez-vous, mon pauvre Pleyel!
— Je m’ennuie horriblement de ne plus faire de musique!
— Et moi, de ne plus peindre!
— Il est fâcheux, dit le piano, que de vieux amis comme nous ne puissent pas se rendre l’ombre d’un service.
— Nous pouvons au moins nous désennuyer.
— Comment cela, ma chère?
— En nous racontant notre histoire. Croyez-moi, il y a des consolations dans le souvenir du passé.
— Eh bien! soit, je ne demande pas mieux.
— Je suis plus âgée que vous, sans que cela paraisse. Je me souviens encore du jour de votre arrivée. Quel événement! Tout le monde descendit dans la cour pour vous voir; et, lorsqu’on vous déballa dans le vestibule, un chœur de louanges retentit. A peine fûtes-vous sur vos pieds, qu’une main empressée vous ouvrit la bouche; vos dents blanches firent sensation. Mlle Valentine lit aussitôt courir ses doigts sur votre clavier, en tira des sons merveilleux, et vous dit mille tendresses auxquelles vous paraissiez fort sensible.
— Quelle mémoire vous avez, ma chère!
— Ce n’est pas étonnant: la peinture fixe dans notre esprit les événements qui passent sous nos yeux.
— Oh! oui j’étais heureux, lorsque, dès huit heures du matin, j’entendais ouvrir la porte du salon. C’était la gentille Valentine. Elle m’époussetait avec un soin plein de grâce: touches noires et blanches étaient l’objet de ses soins. Une douce flanelle parcourait tout mon corps, pour en ôter la poussière et prévenir les rhumatismes. Défense aux domestiques de me toucher. Mais de quels transports n’étais-je pas saisi, lorsqu’une belle sonate de Mozart s’échappait de mon âme! La perfection du jeu n’était pas nécessaire pour me rendre heureux: une bonne et consciencieuse étude me suffisait.
— Ta, ta, ta, mon petit: vous oubliez l’enivrement dans lequel vous jeta ce jeune artiste qui passa les vacances ici! Que c’était beau! jamais je ne vous avais entendu chanter si bien: vous pleuriez et riiez tour à tour; votre voix avait une puissance terrible: les vitres frémissaient, et puis, par un caprice charmant, vous deveniez suave et tendre. On se taisait.... on soupirait.... et vous étiez triomphant, orgueilleux même.
— Assez, assez; tous ces souvenirs d’un bonheur passé me font mal. Vous l’avouerai-je, ma pauvre amie? j’ai un tel besoin d’expansion, que la main la plus novice me ferait du bien.
Pulsuz fraqment bitdi.