Kitabı oxu: «Le Mont Olympe et l'Acarnanie»

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Léon Heuzey

Le Mont Olympe et l'Acarnanie

Exploration de ces deux régions - étude de leurs antiquités, histoire, de leurs populations


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066335540

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

1. Déréli: ruines de Gonnos.

2. Tzaritzéna, Alassona: position d’Oloossone.

3. La Tripolide. — a. Pythion.

4. Vlacho-Livadhi: les Valaques de l’Olympe.

CHAPITRE II.

1. Vallée de Sparmo.

2. Plaine de Karya.

3. Des Perrhèbes et des anciennes villes de la Perrhébie.

4. Nézéro: lac Ascuris.

5. Rapsani, Krania: position de la forteresse de Lapathonte.

6. Pentes orientales du bas Olympe: descente de l’armée romaine par la forêt Callipeucé,

CHAPITRE III.

1. Pyrghéto: emplacement de Phila.

2. Platamona: restes d’Héracléion.

3. Leftokarya: emplacement de Libèthres. — Des Piériens et des anciens sanctuaires de la Piérie.

4. Litokhoro: le ravin de l’Énipée.

5. Malathria: ruines de Dion (Dium) .

6. Monastère d’H os -Dhionysios: cimes de l’Olympe.

CHAPITRE IV.

1. Villages de Sphighi et de Kondouriotissa. Défilé de Pétra.

2. Katérini: champ de bataille de Pydna.

3. Kitros et ses environs: emplacement de la ville de Pydna.

4. Leftérokhori: position de Méthone.

CHAPITRE IV.

1. Forêt Piérienne.

2. Palatitza: ruines d’une ville et d’un temple antiques.

3. Monts Piériens: position des villages de ces montagnes: Kataphyghi.

4. Servia et son défilé. Paléokastro de Gratziano.

SECONDE PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

1. Aspect général de la contrée.

2. Divisions géographiques: Valtos et Xéroméros.

3. Productions du sol.

CHAPITRE DEUXIÈME.

1. Les hommes du Valtos.

2. Les hommes du Xéroméros.

3. Les Valaques en Acarnanie.

CHAPITRE III.

1. Ruines de Kænourio et de Limba: Argos Amphilochicon.

2. Ruines aux environs d’Argos Amphilochicon; Crénæ.

3. Défilé du Makrynoros. Olpé et les deux Idoméné.

4. Expédition des Ambraciotes contre l’Amphilochie.

5. Vallée de l’Inachos; bourgs fortifiés des Amphilochiens et des Agréens.

CHAPITRE IV.

1. Ruines de Karavassaras: Limnæa.

2. Défilé conduisant à Stratos: ruines d’une forteresse antique.

3. Enceinte de Stratos.

CHAPITRE V.

1. Bourg de Katouna, vestiges de Médéon.

2. Enceinte de Komboti: ville inconnue.

3. Forteresse inconnue. Défilé d’Aétos.

4. Ruines de Phœtiæ.

5. Ruines de Skortous et de Lykovitzi: ville et forteresse inconnues.

6. Défilé de Khrysovitza; ruines de Coronta.

CHAPITRE VI.

1. H os Vasilios et l’îlot de Rouga: Thyrrhéon et son port Échinos.

Colline d’H os Hilias; Héraclée d’Acarnanie.

H os Pétros et la Punta: Anactorion et Action.

Kékhropoula et Plaghia: Palæros et Sollion.

CHAPITRE VII.

Défilés conduisant à Alyzia; ruines d’une ville inconnue.

Vestiges antiques près de Kandila; Alyzia.

Vallée de Dragamesti; Astacos.

CHAPITRE VIII.

Enceinte de Rigani: Matropolis (Érysiché ?) .

Enceintes de Palæo-Mani: Vieille-Œnæa (Sauria?)

Grande enceinte de Trikardokastro: Œniades.

INSCRIPTIONS.

I. INSCRIPTIONS DU MONT OLYMPE.

II. INSCRIPTIONS DE L’ACARNANIE.


CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

RÉGION A L’OUEST DE L’OLYMPE.


1. Déréli: ruines de Gonnos.

Table des matières

La route de Tempé est tout entière creusée dans l’Ossa. Du côté de l’Olympe, le Pénée coule si près des rochers qu’il ne laisse pas même la place d’un sentier; c’est à peine si les platanes de cette rive trouvent un étroit rebord pour fixer leurs racines. Mais, en face du village turc de Baba, les pentes de la montagne commencent à s’écarter; on peut en cet endroit prendre le bac, qui vous met sur l’autre rive, et l’on entre dans une petite plaine triangulaire, adossée d’un côté au bas Olympe, fermée de l’autre par un de ses contreforts. Ces montagnes, surtout un grand pic qui les domine, et qui s’appelle Kokkinopétra (la Roche Rouge), sont abruptes et nues: mais le coin de plaine qu’elles encadrent dans leurs lignes sévères, et qu’elles abritent contre le vent du nord , n’en paraît que plus riant et plus fertile.

D’abord, le long du fleuve, s’étend un bois de chênes-verts, derrière lequel on aperçoit les minarets de Balamoutlu, petit village turc. Plus loin la campagne est en pleine culture: c’est le territoire de Déréli 3, grande bourgade habitée aussi par des Turcs. On ne voit plus que des terres en labour, des plantations de coton, des vignes, des oliviers; le voyageur qui arrive par le défilé de Tempé trouve déjà dans ce canton resserré le climat, les productions et comme un avant-goût de la Thessalie. Le village aussi réjouit les yeux par un air d’abondance et de douce fertilité. Il compte plus de deux cents maisons, toutes en bon état et blanchies à la chaux, presque autant de jardins entourés de murs, ce qui n’empêche pas les figuiers, les grenadiers, dont ils sont pleins, de se pencher partout au-dehors. Les mosquées et le bazar sont ombragés de beaux platanes. Des eaux vives, qui courent de divers côtés, entretiennent du gazon jusque dans les rues du village et tout aux environs: on dirait qu’il est bâti sur une pelouse.

Ces Turcs nous reçurent avec beaucoup d’hospitalité. Déréli est administré, comme tous les villages musulmans et chrétiens, par un chef ou kodja-bachi, qui perçoit et répartit les impôts . Les habitants sont tous agriculteurs; ils paraissent actifs et laborieux. C’est un plaisir de les voir à leur charrue, conservant jusque dans ces travaux la gravité qui est naturelle aux paysans turcs. Toujours propres dans leurs habits, avec des turbans blancs et des fustanelles blanches, ils labourent le pistolet à la ceinture, en vrais conquérants de la terre qu’ils cultivent. Comme les Turcs de Baba, de Balamoutlu et de toute la contree, ce sont des Koniarides; ils descendent d’une colonie venue autrefois de Konieh, à l’appel des premiers envahisseurs de la Thessalie.

La position de Déréli, sur un terrain tout à fait plat, n’invite pas à y chercher l’emplacement d’une ville antique. J’y remarquai çà et là dans les carrefours, autour des puits, de nombreux fragments de marbre, et même quelques stèles brisées, qui ne portaient malheureusement ni lettres ni figures. Tous ces débris sont apportés d’ailleurs. En effet, à deux kilomètres environ au sud-est, sur la route qui mène à Balamoutlu, on retrouve toute l’enceinte d’une ancienne ville, dont les ruines ont déjà été indiquées par Pouqueville, et vues, mais en passant, par le colonel Leake.

A l’endroit même où finissent les dernières pentes du bas Olympe, s’élèvent trois petites collines, qui forment ensemble un cirque naturel ouvert au midi. Les deux premières, qui sont coniques et de même hauteur, se dressent à six cents pas l’une de l’autre: la troisième, plus basse et plus allongée, s’arrondit un peu en arrière et les réunit. Elles sont couronnées par un mur en ruines flanqué de nombreuses tours carrées; l’ensemble est appelé par les Turcs Kaleh-Tépé (la Colline du Fort). Ce mur s’élève presque partout au-dessus du sol; il atteint même en beaucoup d’endroits jusqu’à trois et cinq mètres. Sa largeur est de deux mètres. Il se compose, selon les règles de l’architecture militaire chez les Grecs, d’une maçonnerie de remplissage avec un double revêtement. Seulement les pierres des deux revêtements sont beaucoup plus petites qu’à l’ordinaire, et surtout très-étroites: (c’est une espèce de schiste dur, qu’on a extrait des montagnes voisines et qui ne pouvait sans doute se tailler en gros blocs). Leurs joints, presque toujours verticaux, quelquefois obliques, sont ajustés avec précision, et l’on n’y voit aucune trace de ciment. Enfin ces pierres, si bien assemblées, ne sont pas disposées par lignes d’assises, et le travail est, comme on dit, irrégulier. Faut-il en conclure que la construction est négligée et qu’on a devant les yeux des fortifications faites à la hâte? Non, assurément. Les Grecs paraissent avoir aimé particulièrement cette façon irrégulière de bâtir; ils l’ont fréquemment employée dans leurs murailles et dans leurs acropoles, longtemps après qu’ils savaient faire des constructions plus symétriques. Était-ce une tradition de l’ancien art hellénique? Peut-être trouvaient-ils quelque grâce, ou bien une solidité plus grande, dans cet agencement plus compliqué.

Ce mur est donc un ouvrage grec, malgré la petite dimension des pierres, qui pourrait le faire prendre au premier abord pour un travail d’une époque plus moderne. Un fait singulier, c’est que, vers le nord-ouest de l’enceinte, dans un endroit où les collines s’abaissent un peu et rendent la place plus accessible, je trouvai une partie de muraille faite de grands blocs, avec une grosse tour carrée de même construction. Le tout est rasé à un mètre du sol. Aux deux angles saillants de la tour, les blocs ont été taillés et ravalés de manière à présenter une arête vive. Je fus surpris de trouver une large ouverture pratiquée dans le front de cette tour: la présence des arêtes vives aux retours d’angle de l’embrasure prouvait que ce n’était pas une trouée faite par le temps. C’était évidemment une porte flanquée de deux massifs saillants qui la protégeaient, et paraissant ainsi percée dans le milieu d’une tour. (Front des tours de l’enceinte, 5m,82, saillie, 3m,63; ces tours présentent aussi à l’intérieur une légère saillie de 0m,50. Grosse tour du nord-ouest: front, 7m,70, saillie, 4m,30, largeur de la porte, 2m,90.) Peut-être toute cette partie de l’enceinte, construite en grandes pierres, est-elle d’une époque plus ancienne; mais je croirais plutôt qu’on a voulu défendre par une construction plus forte un point moins bien défendu par la nature, et tout ensemble accompagner par un ouvrage plus majestueux l’une des entrées, peut-être l’entrée principale de la ville. Je n’ai pas retrouvé d’autre porte dans toute l’enceinte: il est vrai que du côté du midi le mur est tout à fait ruiné ; il n’en reste plus que les fondations, qui paraissent de place en place. C’était un mur droit: il fermait l’intervalle de six cents pas entre les deux collines, le côté le plus faible de la place. En avant, du même côté, je remarquai plusieurs lignes de terrassements, qui sont probablement les traces d’ouvrages destinés à renforcer encore cette muraille.

La ville, renfermée dans cette enceinte, était petite: elle n’a guère plus d’un kilomètre dans sa plus grande largeur. Il est facile, en face de ses ruines, de se la représenter et de la reconstruire. Les deux collines pointues formaient comme deux acropoles: sur celle de l’ouest, les fondations d’un petit édifice carré sont les restes d’un fort ou d’un petit temple; quelque autre monument devait exister en regard sur l’autre colline. Les maisons s’élevaient sur les pentes, remplissant les gradins de ce cirque naturel: on suit partout les fondations des murs qui soutenaient les terres et formaient des terrasses superposées. Je n’ai jamais vu ville disposée avec plus de symétrie, et plus réellement bâtie en amphithéâtre.

Malgré toutes mes recherches, je ne rencontrai dans l’enceinte aucun fragment d’architecture ni de sculpture, mais seulement une grande quantité de débris de tuiles et de poteries. Il paraît qu’on y a trouvé pourtant des monnaies et un petit Hercule en bronze doré, que le colonel Leake vit à Ambélakia. Un paysan me montra en dehors des murs, vers le nord de la place, deux fragments de stèles funéraires de style grec, avec le couronnement creusé en coquille: l’une des inscriptions seule était lisible, et, d’après la forme des lettres, pouvait remonter au temps des derniers rois de Macédoine; elle portait deux noms grecs:

«Nicarchos, fils de Dêmarchos». Près de là les eaux ont découvert quelques tombeaux antiques: ils n’ont rien de remarquable, et sont faits tout simplement de six plaques de pierres mal jointes et mal dégrossies, avec deux autres pour le couvercle. Enfin un Turc me proposa de me faire voir de l’autre côté des collines, sur une petite butte isolée, «un berceau

«d’enfant taillé dans le rocher». Je reconnus un sarcophage creusé en plein roc: le couvercle en forme de toit gisait brisé à quelques pas.

Le colonel Leake dit qu’on trouve aux environs de Déréli «les vestiges d’une cité hellénique, mêlés à

«d’autres débris d’un âge plus récent». Mais il n’a vu ces ruines que de loin, en gravissant les pentes de l’Ossa. Pour moi, j’y ai en vain cherché quelques traces de l’époque romaine ou byzantine: je n’y ai rien trouvé qui ne fût grec. C’est du reste une raison de plus pour adopter l’opinion du savant voyageur anglais, qui place en cet endroit Gonnos ou Gonni , ville antique de la Perrhébie, dont les rois de Macédoine firent plus tard un des remparts de leur empire. Polybe et Tite-Live s’accordent à nous représenter cette ville comme située à vingt milles de Larisse, dans une position forte, à l’entrée même des gorges de Tempé : «C’est un passage toujours fermé aux ennemis

«de la Macédoine, toujours ouvert aux Macédoniens

«pour descendre en Thessalie.» Le rôle qu’elle joue dans l’histoire s’explique à merveille par ses ruines. Petite, ramassée, enveloppée dans ses collines et dans ses murailles, ce n’est pourtant pas un simple poste, comme les autres forts de Tempé, mais une vraie place de guerre, qui peut tenir une bonne garnison. Le lendemain de Cynoscéphales, le roi Philippe y vient, à une journée du champ de bataille, rassembler tranquillement les débris de son armée . Plus tard, la vue de quelques cohortes romaines campées sur les hauteurs voisines suffit pour écarter les généraux d’Antiochus, qui s’avançaient vers Tempé . La ville n’appartenait plus alors aux Macédoniens; la politique romaine l’avait remise, sous prétexte d’autonomie, aux mains moins dangereuses des Perrhèbes. La première chose que fait Persée en rallumant la guerre, c’est de s’en ressaisir. Il y met de l’infanterie et de la cavalerie, l’entoure d’un triple fossé et d’une palissade (les lignes de terrassements dont j’ai parlé sont peut-être les restes de ces ouvrages). On voit alors Persée, au fort de la lutte, se retirer et laisser sans crainte une armée romaine et un consul romain dans la Thessalie; une garnison dans Gonnos suffit à la sécurité du roi et à la garde de la Macédoine. Le consul Licinius juge du premier coup d’œil la place inexpugnable, et ne tente même pas l’assaut . Il faudra que les Romains passent par-dessus l’Olympe pour tourner cette formidable position.

Si nous remontons à des temps plus anciens, nous voyons que Gonnos était une des principales villes du petit peuple des Perrhèbes . Quelques traditions en attribuaient même la fondation à Gouneus, qui conduisait les Perrhèbes au siège de Troie . Mais Homère, qui parle de Gouneus, ne nomme pas Gonnos. Le nom de cette ville paraît pour la première fois dans Hérodote, à propos de l’invasion de Xerxès ; il disparaît de l’histoire après la conquête romaine.

Tite-Live cite plusieurs fois à côté de Gonnos le fort de Gonnocondylon, qui était voisin, mais plus avancé dans le défilé. Le roi Philippe, qui l’occupait, l’avait appelé Olympias, et les Perrhèbes le réclamaient comme une de leurs anciennes places. Il était situé sans doute sur les escarpements du bas Olympe, qui dominent Balamoutlu: on ne m’indiqua de ce côté aucunes ruines. On trouve bien dans les environs de Déréli une éminence qui garde le nom de Paléo-Kastro; mais c’est d’un tout autre côté, dans les montagnes de Kokkinopétra. Là s’élevait aussi une forteresse; à quelle époque? il n’est pas possible de le déterminer, puisqu’il ne reste que ce. vague souvenir. Celle-ci commandait un sentier, qui se dirige vers le fond de la plaine, et gagne par une montée rapide les plateaux du bas Olympe et le village de Nézéro. C’est par ce chemin que les Grecs de la montagne descendent toutes les semaines au marché de Déréli.

2. Tzaritzéna, Alassona: position d’Oloossone.

Table des matières

Des ruines de Gonnos et du village de Déréli, une assez bonne route conduit en deux heures à l’endroit où s’ouvre la Thessalie. C’est aussi la seule par laquelle on puisse tourner les montagnes abruptes, inhabitées et presque impraticables, qui se groupent autour de Kokkinopétra. Alors, après avoir franchi ce qu’on appelle le pas de Mélouna, on se trouve dans une autre petite plaine bornée à l’ouest par les pentes du bas Olympe, et entourée de tous les autres côtés par des hauteurs, qui s’en détachent. Le cercle est si bien formé qu’un voyageur géologue, M. Boué, croit y reconnaître le bassin d’un ancien lac. Au nord-est, sur le penchant des montagnes, sont situés deux grands villages, ou plutôt deux petites villes toutes voisines l’une de l’autre, mais différentes d’aspect. L’une est grecque et se nomme Tzaritzéna. L’autre est turque; on le voit aux coupoles de ses mosquées et à ses minarets; mais elle porte un nom plus vieux que les Turcs: c’est Alassona, une ville homérique, celle que le poëte appelle la blanche Oloossone. Au-dessus du village, sur une colline crayeuse , un grand monastère entouré de murailles rappelle encore de loin et remplace peut-être l’antique acropole.

Tzaritzéna a le titre de bourg libre, ϰεϕαλοχώρɩ ; c’est une de ces petites Communes grecques qui doivent à leur position au milieu des montagnes, à l’énergie de leurs habitants, quelquefois à l’insouciance administrative de l’ancien Divan, plus ou moins de liberté selon les temps, et le droit de se gouverner elles-mêmes. Les habitants de Tzaritzéna nomment donc leurs magistrats; ils sont maîtres de leurs maisons, cultivent pour leur propre compte, et possèdent les terres qu’ils cultivent. Ces terres sont de grands vignobles, de belles plantations de mûriers, des champs de maïs. On se demande comment les Turcs, qui sont si voisins, ont laissé aux mains des Grecs ce riche territoire. Ali-Pacha le convoita, mais il ne put s’en saisir; il le fit ravager à plusieurs reprises par ses Albanais, et toujours il échoua devant une résistance énergique.

C’est avant cette lutte acharnée, disent les habitants, qu’il fallait voir leur ville enrichie par ses nombreux métiers à tisser le coton et la soie, et comptant plus de deux mille maisons. La liberté était si grande alors qu’à chaque carnaval on ne manquait pas de promener par les rues une image grotesque du Sultan, souvent même en présence du pacha de Larisse, qui venait se divertir à ces réjouissances. Un Tzaritzéniote était reçu à Constantinople avec toutes sortes d’égards. Mais, après les coups redoublés portés par Ali-Pacha et par son fils Véli-Pacha, la petite ville de Tzaritzéna n’a jamais pu se relever; plusieurs maladies contagieuses sont encore venues décimer ou disperser ses familles, qui sont réduites aujourd’hui à deux cents. Pourtant ses maisons hautes, son monastère d’Hos Athanasios qui s’élève à quelque distance au milieu des vignes, son palais épiscopal, où réside l’évêque d’Alassona, lui donnent encore l’aspect de la prospérité. Deux ponts en pierre jetés sur le lit d’un torrent, des fontaines, des places ombragées, deux écoles, une école primaire et mutuelle, l’autre où l’on enseigne quelque peu de grec littéral, attestent la richesse et l’intelligence de son ancienne population.

On ne rencontre dans cette ville aucun débris de monuments antiques ni byzantins. Son nom n’est même pas grec, mais slave; et, bien que les habitants soient grecs, ne parlent et ne comprennent que le grec, tout porte à croire qu’elle a été fondée pendant le moyen âge par une colonie de Bulgares. Un petit monastère bulgare, nommé Valetziko, s’élève encore à deux lieues vers l’est, au milieu des montagnes; il n’est plus habité que par un vieux moine grec, mais la tradition du pays n’a pas oublié son origine. On raconte qu’un roi puissant, qui régnait alors à Servia, vint à Tzaritzéna avec son enfant, qui était malade. Là il eut une vision, et son fils fut guéri; c’est alors qu’il fonda Valetziko, dont le nom veut dire l’Enfant. Cette tradition s’accorde bien avec le nom même de Tzaritzéna , qui veut dire en slave Village Royal.

Les Bulgares ont certainement occupé cette contrée, où plus tard la race grecque, plus vivace, a repris le dessus. Une des rivières voisines, le Vourgaris , en a tiré son nom. En 996, nous les voyons, sous leur roi Samuel, qui justement occupait Servia, se répandre dans toute la Thessalie, y fonder partout des établissements, entre autres à Larissa : l’empereur Basile II, qui refoula plus tard cette invasion, ne détruisit pas sans doute toutes leurs colonies. Du reste, Tzaritzéna a pu être fondée à toute autre époque par quelque parti de ces barbares; car, pendant une partie de l’histoire byzantine, il y eut comme une longue invasion, une immigration journalière des Bulgares dans l’empire. C’était un fait si commun que les historiens byzantins ne notent pas ces migrations; on en voit pourtant un curieux exemple en 813: «Cette année, dit un chroniqueur,

«des Bulgares, sortis de leurs cantonnements,

«entrèrent en masse dans l’empire; l’empereur les

«accueillit et les établit dans différentes places.»

La petite ville d’Alassona est un chef-lieu turc de quelque importance, avec une garnison de milice albanaise. Ces Albanais ont surtout à faire aux Klephtes de l’Olympe; ils sont leurs ennemis naturels: les chansons nous montrent le Klephte, qui voit du sommet de la montagne les Albanais s’armer contre lui dans Alassona. Sans occuper une position forte, Alassona est commodément placée pour surveiller le pays; elle se trouve au croisement de tous les chemins qui le traversent, et sur la grande route qui descend des passages du nord. Les Turcs y ont plus de deux cents maisons et trois mosquées. C’est aussi un siége épiscopal dépendant du métropolitain de Larisse. Mais la population chrétienne a presque disparu, et l’évêque est allé s’établir à Tzaritzéna. Vingt-cinq familles grecques, tout au plus, habitent encore quelques maisons dans un quartier ruiné. Autrefois la garde d’Alassona et de tout le pays était confiée aux armatoles grecs. C’était le gouvernement turc qui soudoyait les capitaines les plus renommés de l’Olympe avec leurs bandes, et qui s’en servait souvent avec habileté contre les Turcs eux-mêmes. Le district d’Alassona comprenait tout l’Elymbos, c’est-à-dire tous les villages libres de la montagne; il était sous la protection spéciale de la sœur du Sultan, et ne payait qu’un karadj insignifiant.

Vers l’occident de la ville, coule une rivière qui débouche dans la plaine par une pente étroite, et, recevant sur sa route le torrent de Tzaritzéna, va plus loin se réunir avec le Vourgaris. On la nomme simplement rivière d’Alassona. C’est un des bras de l’ancien Europos ou Titarésios, qui arrosait la Perrhébie . Homère appelle le Titarésios un fleuve aimable, bien qu’il le fasse venir du Styx et des terribles demeures. Je ne lui trouvai, dans cette partie de son cours, rien de bien gracieux ni de bien infernal. Il circule modestement sur un lit de cailloux, entre deux escarpements de terre blanche; son eau ne me parut ni plus glacée qu’une autre, ni grasse et huileuse, comme le dit Strabon . Seulement il dépose, comme beaucoup de ruisseaux, une matière brune sur les pierres et sur les herbes; et les habitants prétendent, peut-être sans raison, qu’il exhale des vapeurs malsaines.

Un pont de pierre d’une seule arche, jeté d’une rive à l’autre, relie à la ville la colline où s’élève le grand monastère de la Panaghia, un monastère de premier rang, soumis à la seule autorité des patriarches de Constantinople. Il possède aux environs dix-sept métairies, μετόχɩα. Il est habité par une dizaine de moines. La tradition en attribue la fondation à l’empereur Andronic, probablement Andronic le Vieux: certaines parties remontent évidemment à cette époque, surtout l’église. C’est une construction carrée, surmontée d’une coupole; l’intérieur est divisé en trois nefs par de lourds massifs de maçonnerie. On y montre une peinture miraculeuse célèbre dans ces parages. Un berger de Karya, dans l’Olympe, vit une nuit, au milieu de la montagne, une place toute illuminée; n’osant approcher, il jette une pierre, et son bras aussitôt devient raide. On se rendit le lendemain à l’endroit qu’indiquait le berger, et l’on trouva une vieille image de la Panaghia, peinte sur bois; la pierre l’avait frappée et s’était incrustée au milieu de la planche. L’image fut portée, telle qu’elle était, au monastère d’Alassona et placée solennellement dans l’église; c’est alors seulement que le pauvre perclus retrouva l’usage de son bras. C’est une croyance générale dans l’Église d’Orient, que la Panaghia, parmi ses images, en a qui lui plaisent particulièrement: elles ne peuvent périr; si quelque hasard les fait disparaître, on les retrouve toujours, et souvent, après un long temps, elles se manifestent d’elles-mêmes par un prodige . Chez un peuple où la peinture est restée une partie de la religion, il ne faut pas s’étonner qu’elle ait ses légendes et ses miracles.

La colline du monastère, séparée à pic des hauteurs voisines, isolée d’un côté par la pente même où coule la rivière, de l’autre par un ravin profond, est aussi le seul emplacement qui convienne à l’ancienne Olossone. Cette cité des temps héroïques n’est guère connue que parce qu’elle remplit de son nom harmonieux la fin d’un vers d’Homère. Le poëte la place parmi les villes des Lapithes, sous le sceptre de Polypétès, descendant d’Ixion et de Pirithoüs; mais Strabon nous apprend qu’elle appartenait primitivement aux Perrhèbes. Les Pélasges furent les premiers à cultiver ce petit bassin fait d’un calcaire fertile. Ensuite ils furent chassés des plaines par les Lapithes, qui semblent avoir été l’avant-garde des tribus éoliennes. Depuis ces temps reculés et même tout à fait fabuleux, Olossone n’a plus d’histoire. Pourtant elle existe toujours, et son nom, en s’altérant un peu, se perpétue jusqu’à nous. Je l’ai retrouvé dans une inscription latine du temps de Trajan . Une citadelle de Lossonos est comptée parmi les forts que Justinien bâtit en Thessalie. Enfin, vers la fin du moyen âge, les écrivains byzantins nous avertissent que ce nom homérique se reconnaît encore de leur temps dans celui d’Élassone. On voit, en effet, sous Andronic le Jeune, Élassone citée parmi les principales forteresses des despotes de Thessalie . Les fondements d’une épaisse muraille en blocage grossier, mêlé de quelques pierres plus grandes et mieux taillées, subsistent encore aux environs du monastère. Ce sont les restes de cette forteresse byzantine construite par Justinien, sans doute sur les ruines de l’ancienne acropole.

Je rencontrai dans la ville et dans le monastère huit inscriptions, presque toutes déjà publiées, et plusieurs autres fragments antiques de moindre intérêt. Dans une église du quartier grec, qu’on appelle la Panaghia d’en bas, l’autel est supporté par un petit pilier à quatre faces; j’y lus deux actes d’affranchissement, qui datent de l’empire romain, mais d’une époque différente: on remarque déjà dans le second des lettres onciales. Ces actes sont rédigés dans la forme la plus ordinaire; ils donnent le nom des esclaves affranchis, et attestent que la ville a perçu son droit de vingt-deux deniers et demi. La ville n’est pas nommée; seulement nous voyons que son principal magistrat avait le titre de στρατηγός ou de préteur. Cette inscription est déjà connue, mais je crois pouvoir en donner une copie plus complète. Quelques colonnes de vert-antique et un débris de pavage en mosaïque, que je vis dans cette église, sont sans doute les restes de l’église épiscopale d’Élassone, bâtie jadis sur le même emplacement, avec tout le luxe de l’ornementation byzantine. Dans les murailles du monastère se trouvent encastrées des inscriptions funéraires d’époques diverses, toutes avec des noms grecs, un fragment de décret accordant le droit de cité à un Romain nommé Lucius Acutius. Un autre fragment assez curieux n’a pas été publié, c’était un décret qui accordait des remercîments à ce Lucius; mais on l’avait effacé plus tard pour inscrire à la place un acte d’affranchissement, et cet acte même avait été remplacé par un acte semblable en lettres plus modernes. La pierre conserve encore les traces des trois inscriptions qu’elle a portées successivement. Je recueillis, en déchiffrant tous ces marbres, le nom de deux mois inconnus, et peut-être particuliers à la Perrhébie, ce sont les mois ἄϕρɩος et λεσχανόρɩος.

Du reste il ne faut pas se hâter de conclure que tous ces débris proviennent d’Olossone. Les chrétiens ont apporté souvent de bien loin ces pierres qu’ils trouvaient toutes taillées, pour en orner leurs églises. J’acquis la certitude que presque toutes celles-ci avaient été prises ailleurs; et les moines me rapportèrent que les inscriptions du monastère avaient été tirées de différents villages où ils ont leurs métairies, principalement de Vouvala. Deux tombeaux, d’une construction très-simple, découverts par un éboulement sur la rive gauche du Titarésios, sont des restes qui prouvent plus certainement l’existence d’une ville antique. D’ailleurs la ruine la plus ancienne et la plus authentique, c’est encore le nom d’Élassone ou d’Alassona; sans lui on ne saurait où placer l’Oloossone d’Homère.

3. La Tripolide. — a. Pythion.

Table des matières

Quand on a gravi les hauteurs qui dominent Alassona, on commence à voir sur la droite les grandes pentes et les sommets du haut Olympe. Ce versant n’est pas boisé comme celui qui regarde la mer: on n’y découvre pas un seul arbre; mais l’Olympe avec ses cimes à perte de vue, avec ses flancs immenses, n’a pas besoin du luxe de la végétation pour paraître majestueux.

Le pays qui s’étend au pied de la montagne est une plaine entremêlée et comme semée de collines, cultivée par endroits et peuplée d’une dizaine de villages. Elle est fermée au nord par les revers des monts Piériens, à l’ouest par la chaîne de l’Amarbis, les monts Cambuniens de l’antiquité. Le Vourgaris, qui est le bras principal de l’ancien Titarésios, l’arrose, et les deux défilés de Pétra et du Sarandaporos viennent y déboucher de deux côtés différents. Les villages de cette plaine sont, du côté de l’Olympe, Ormanli ou Chadovo, Barakadhès, Bazarli, trois bourgades de Turcs koniarides, les deux dernières abandonnées (elles ont été brûlées en 1854 par les bandes venues de Grèce, et les habitants ont émigré à Ormanli); plus loin Dhémiradhès, village grec avec un petit monastère d’Hos Antonios; puis, derrière un rang de coteaux, Sélos, Douklista, sur l’autre rive du Vourgaris, Vouvala, Vourba, Bessaritza, Gligovo, autant de hameaux habités par des laboureurs grecs.

Cette plaine, située au fond de la Perrhébie, s’appelait autrefois la Tripolide. Nous n’avons guère à alléguer, pour le prouver, qu’une phrase de Tite-Live; mais elle est précise et ne laisse pas de doute: «Persée,

«dit-il, après avoir franchi les monts Cambuniens

«par une gorge étroite, descendit dans la Tripolide:

«on appelle ainsi le territoire de trois petites

«villes, Azorus, Doliché, Pythium.» Ces trois places, sans avoir jamais fait grand bruit dans l’histoire, avaient leur importance. Elles étaient pour les passages du nord ce que Gonnos était pour Tempé. Pour s’assurer qu’elles défendraient de ce côté les portes de la Thessalie, les Larisséens, amis de Rome, leur avaient demandé des otages. Mais Persée se hâta de les attaquer, et elles ne tinrent pas devant lui. C’était un district à part, bien distinct du reste de la Perrhébie; et l’on peut supposer avec quelque raison qu’elles formaient entre elles une petite ligue, dont le centre devait être à Pythion, au temple d’Apollon.

A Pythion, on voyait en effet un temple d’Apollon de quelque célébrité. Le nom seul nous l’apprendrait, si nous ne le savions d’ailleurs. Ce sont les Doriens, suivant O. Müller, à l’époque où ils avaient leurs cantonnements au pied de l’Olympe, qui instituèrent en ces lieux le culte de leur grande divinité. L’emplacement de la ville est manqué avec précision par les auteurs anciens. Elle commandait du côté de la Thessalie l’entrée du défilé de Pétra, qu’on appelait aussi défilé de Pythion . Nous savons encore qu’elle était située juste au-dessous du plus haut sommet de l’Olympe. C’est, à ne pas s’y tromper, la position du village moderne de Sélos. Ses maisons blanches, mêlées de quelques arbres, entourées de petits jardins et de vignobles, se voient au bord de la plaine, à l’endroit même où viennent tomber les pentes de la montagne. A quelque distance vers le nord-ouest, au milieu de collines arides, descend la route qui vient de Pétra. Enfin, en arrivant de loin, on voit au-dessus même du village, à une hauteur prodigieuse, se dresser le plus élevé des sommets de l’Olympe.

Le colonel Leake ne fit que traverser rapidement la plaine: il apprit qu’on trouvait à Sélos quelques antiquités, et il y place, sur la vague ressemblance du nom, la ville homérique d’Héloné. Par malheur, ce nom de Sélos me paraît beaucoup plus moderne: sélo, dans la langue des Bulgares, veut dire simplement village; et c’est encore une trace du séjour de ces peuples dans les petites plaines du versant occidental de l’Olympe. Héloné n’a jamais fait partie de la Tripolide. Son nom, qui fut changé plus tard en celui de Limoné, prouve assez qu’elle était placée dans un endroit marécageux: le sol de Sélos est sec, un peu élevé et pierreux. Le colonel Leake, dont le coup d’œil est presque toujours si sûr en fait de topographie, me paraît ici trop préoccupé d’une idée; c’est de placer la ville de Pythion dans le défilé même. Il suffisait qu’elle en défendît l’accès. D’ailleurs, il n’y a pas d’emplacement convenable pour une ville, sur les collines rocailleuses et tout à fait sans eau, au milieu desquelles s’engage d’abord la route de Pétra.

Sélos est un tchiflik: je ne trouve pas en français de mot correspondant; ferme, métairie, sont inexacts. On appelle ainsi en Turquie un village dont les terres, les maisons, sont devenues la propriété d’un ou de plusieurs Turcs, et dont les habitants donnent en redevance à leurs maîtres une partie de leurs récoltes. Sélos était autrefois un grand village, un village libre. Les vieillards se rappellent y avoir vu encore quatre-vingts maisons; et ce n’était qu’un reste d’une splendeur plus ancienne. Cinq églises, isolées maintenant et dispersées sur un large espace, deux ponts en pierre jetés sur un torrent qui passe dans le voisinage, prouvent la vérité de leurs récits. Ce n’est plus aujourd’hui qu’un hameau: de loin il plaît aux yeux et les trompe par sa gentillesse; mais je n’y trouvai que quinze maisons d’un aspect misérable. Les paysans exprimaient ce dépérissement par une expression énergique: «Eἶναɩ τoυρϰɩσμένo τὸ χωρίο.» La position parut encore si favorable de nos jours pour surveiller les passages de l’Olympe et surtout celui de Pétra, qu’Ali-Pacha fit bâtir à l’entrée du village une petite forteresse, ou plutôt une maison fortifiée, qui tenait en échec les Klephtes de la montagne. Depuis, les Klephtes l’ont brûlée; on en voit encore les quatre murs.

Les églises de Sélos sont pleines de fragments antiques. Dans celle de la Panaghia, je trouvai sous le porche quelques grands blocs carrés et six tronçons de colonnes doriques en marbre blanc, de la meilleure époque. Les uns ont de diamètre 0m,63, et leurs cannelures, 0m,10 1/2; les autres, 0m, 81, avec des cannelures de 0m,11. N’y a-t-il pas quelque rai son de croire que ce sont les débris du temple d’Apollon?

Deux stèles sont engagées dans les murailles voisines. Mais le fragment le plus curieux est une grande inscription de quarante-deux lignes, sur une plaque de marbre blanc. On en a fait une marche d’escalier, et l’un des bords s’est trouvé un peu effacé. Les lettres, fines, tracées avec soin, sont encore d’une bonne époque; elles peuvent remonter au temps des successeurs d’Alexandre. Cette inscription contient, comme les précédentes, des actes d’affranchissement; mais ce n’est plus la formule commune et banale dictée sans doute sous l’empire par quelque loi romaine: «Un tel... a payé à la ville les vingt-deux deniers et demi...» Nous voyons ici une cité libre, qui s’administre elle-même, qui a ses usages, ses magistrats particuliers. C’est d’abord le tamias qui rend ses comptes au peuple. Au bas de chacun des actes on a inscrit les noms de quatre citoyens, qui sont comme les témoins et les garants de l’affranchissement. Ils ont un titre que je n’ai vu nulle part, c’est celui de ξενoδóϰoɩ. Ce titre singulier veut dire:

«Ceux qui admettent les étrangers.» Voici comment je l’expliquerais. On se rappelle qu’à Athènes les affranchis étaient mis par les lois sur le même pied que les métèques ou étrangers domiciliés. Pourquoi une loi semblable n’aurait-elle pas existé dans la ville qui nous occupe? Un esclave qu’on avait affranchi était, en effet, selon les idées des anciens, un nouveau venu, un étranger qui s’établissait dans le pays: les xénodoques pouvaient donc être chargés à la fois des étrangers et des affranchis. Sur les quatre, trois sont appelés xénodoques privés; et le premier est le seul qui ait une fonction publique: il est désigné sous le nom thessalien de tagos. Les ταγoɩ̔ sont les magistrats qui gouvernent la ville, les archontes du pays : la loi voulait que l’un d’eux présidât toujours à ce que nous appellerions aujourd’hui l’enregistrement des affranchis. Ils partagent ici l’autorité avec le stratége, qui est le chef du pouvoir. Cette inscription nous fait entrer dans les détails de l’administration d’une petite ville de Perrhébie.

La découverte de ces listes publiques d’affranchis ne fit que confirmer en moi l’idée que j’étais dans le voisinage de Pythion et du temple d’Apollon. Je me rappelai que les anciens plaçaient toujours ces inscriptions auprès de leurs principaux sanctuaires, et que les abords du temple d’Apollon Pythien à Delphes étaient pleins de pareils monuments. Deux mois, dont je trouvai les noms dans ces actes, se rapportent au culte du même dieu: ce sont les mois ὰπoλώνɩoς et λεσχανóρɩoς ; car Les chanorios était un des surnoms d’Apollon présidant aux réunions et aux conversations des hommes.

De grandes pierres taillées, des tambours de colonnes doriques, qui, par leurs dimensions et par la nature du marbre, proviennent évidemment du même monument que celles de la Panaghia, se retrouvent dans l’église d’Hii-Anargyri. Je vis encore, dans les églises et dans les murs des maisons, un fragment d’autel ou de piédestal avec le nom d’Auguste, une offrande à Aphrodite, une autre à Esculape, plusieurs stèles funéraires, dont l’une terminée en coquille, avec une inscription de la meilleure époque: «Philippos, fils de Dêmarchos.» Les autres portent les noms d’Agathon, d’Ennodia Patroïa, de Nicandridès, fils d’Harmodios.

Sélos est dominé à l’est par une colline escarpée qui s’appuie contre le flanc même de l’Olympe, et que les habitants appellent Paléo-Kastro. On me montra, comme j’y montais, une caverne assez spacieuse dans laquelle sont construites plusieurs chapelles grecques. Ce sanctuaire naturel, dont la religion chrétienne a pris aujourd’hui possession, était peut-être consacré autrefois au dieu de Pythion. J’espérais trouver sur le sommet de la colline quelques ruines de l’ancienne acropole. La hauteur se termine par un petit plateau entouré partout de pierres écroulées; on voit aussi sur le sol quelques traces d’une construction intérieure, d’une sorte de donjon: toutes ces pierres sont petites et mal taillées. Il n’y a là, au premier abord, rien qui rappelle l’antiquité. Mais, comme je me suis convaincu, en parcourant la Perrhébie, que les fortifications antiques y étaient en général d’une construction assez négligée , et, le plus souvent, ne laissaient pas de traces plus apparentes, je ne doute pas qu’il y ait eu en ce lieu une forteresse servant à défendre la ville.

C’est sur la petite colline d’Hii-Apostoli, située de l’autre côté du village, au milieu des vignes, que je trouvai enfin l’emplacement même de Pythion. Il n’y reste aucun débris d’édifices ou de murailles, tout au plus quelques lignes de fondations en grandes pierres régulières, qui sortent à peine du sol. Mais au sud-est la colline est taillée en pente douce et disposée en terrasses. Tout cet espace est couvert de tuiles et de débris de fine poterie; on y trouve des. médailles grecques et romaines, et le rocher est creusé en quelques endroits pour recevoir les fondements des maisons. Sur le sommet, près des ruines de l’église des Saints-Apôtres, je trouvai à terre deux plaques de marbre, qui avaient servi de bases à des statues. Tout autour, sur le tailloir, on avait gravé à la hâte, et en très-mauvaises lettres, des actes d’affranchissement. C’est un fait curieux pour l’histoire que la profusion de ces inscriptions: elle atteste le grand mouvement d’affranchissement des esclaves, par lequel la société antique épuisée cherchait à se renouveler. Sous l’empire surtout, les affranchissements étaient devenus la grande affaire dans la vie des petites villes, au fond des provinces. Les pierres manquaient pour recueillir les actes précieux qui assuraient les droits des nouvelles familles: on les écrivait sur le socle des statues; on effaçait d’anciens décrets; nous verrons bientôt qu’on ne respectait même pas les pierres des tombeaux. L’église des Saints-Apôtres ne renferme pas d’autres antiquités. Est-ce à cette place que se trouvait le temple d’Apollon? Tout le fait supposer. Il aurait ainsi, avec ses colonnes doriques, dominé la ville qui s’élevait par étages, exposée au midi et au couchant.

Les débris provenant de Pythion ont été dispersés assez loin aux environs. J’en retrouvai à la distance d’une lieue, vers le village de Dhémirhadès, dans les murs d’une vieille église qui dépendait autrefois de Sélos. Ce sont toujours des fragments de stèles, des plaques de marbre. Une longue inscription en petits caractères, mais si bien engagée dans la maçonnerie que j’en pus lire seulement quelques lettres, me parut contenir encore des listes d’affranchis. A terre, on voit un socle de statue: c’était la statue d’une femme nommée Aristobulé ; sa famille lui avait élevé ce monument. La vieille église, consacrée à la Panaghia, est elle-même une ruine intéressante. Elle est construite d’après la plus ancienne et la meilleure tradition de l’art byzantin. Contrairement à un usage plus moderne, le mur est percé de sept hautes portes cintrées. Plus tard les Byzantins, dans leurs constructions religieuses, suppriment autant que possible les fenêtres et les portes, afin de laisser plus de place aux peintures murales, qui leur plaisent par-dessus tout; l’architecture, si l’on peut appeler ainsi un art bien humble et bien ignorant, est devenue l’esclave de la peinture. Un autre signe d’antiquité, c’est que le clocher est séparé du corps de l’église: cette disposition se retrouve dans les plus vieilles basiliques de l’Italie; je me souviens de l’avoir remarquée aussi en France, dans une de ces églises que nous appelons romanes ou byzantines.

3. b. Azoros.

Le colonel Leake place à Douklista l’ancienne Doliché. Douklista se trouve à trois quarts de lieue de Sélos, au pied d’une colline pointue qui ressemble à un grand tumulus, C’est encore un pauvre hameau qui était jadis un grand village; une douzaine de maisons sont dispersées avec beaucoup de décombres au milieu des champs et des pâtis. Comme à Sélos, il n’y a pas une seule église qui ne renferme des fragments antiques et des inscriptions. Dans celle d’Hos Sôtir, que l’on reconnaît pour une assez vieille église à la coupole qui la surmonte, je trouvai encore deux tambours de colonnes doriques du même marbre que celles de Sélos: l’une avait de diamètre 0m,72, l’autre, 0m,82. On y voit aussi différentes pierres taillées, une stèle grecque, l’épitaphe d’un médecin de Nicée en Bithynie .

Les autres fragments que je rencontrai à Douklista, sont tous des actes d’affranchissement; les lettres sont d’une époque assez basse, les noms quelquefois romains, et la formule est celle qui fut communément adoptée sous l’empire. Pourtant toutes les vieilles coutumes locales n’ont pas encore disparu sous le niveau de l’administration romaine. La Perrhébie a gardé son ancien calendrier; on lit encore le nom des mois άπoλώνɩoς, λεσχανóρɩoς, qui ne se sont trouvés jusqu’ici que chez les Perrhèbes. Il faut y joindre le mois ϕυλλɩϰὸς, consacré également à Apollon, qu’on adorait à Phyllos, ville de Thessalie, sous le nom de Phyllios. Les Perrhèbes, Pélasges d’origine, s’étaient, dès les temps les plus reculés, mêlés aux tribus de race éolienne; on ne s’étonne pas de trouver chez eux, comme chez les Eoliens de la Béotie, un mois ὁμoλῳ̃oς. Homoloïos était un surnom de Jupiter, et ce culte commun est un curieux témoignage qui atteste les anciens rapports des deux races.

Tous ces débris épars dans les églises, ne suffisent pas pour démontrer qu’il y eût à Douklista une ville antique, surtout quand on est encore si près de Sélos et des ruines de Pythion. Quelques traces d’anciens murs sur la colline pointue d’Hos Hilias, qui domine le village, prouvent tout au plus que cette hauteur fut, à une époque incertaine, occupée par un fort ou par un château. Je croirais volontiers que presque tous ces fragments antiques, surtout les actes d’affranchissement, viennent du temple de Pythion. Comme c’était le temple le plus célèbre de la contrée, son enceinte devait contenir en grand nombre de pareilles inscriptions, non-seulement celles de la ville, mais encore celles des villes voisines. Ce fut plus tard pour les habitants du pays comme une carrière où ils trou- vaient des pierres toutes taillées; on en vint chercher de Douklista, peut-être même d’Alassona, et de plus loin encore.

Je placerais plutôt une des trois villes de la Tripolide à des ruines qu’on rencontre, en s’avançant à l’ouest, à la distance d’une lieue. C’est un petit plateau que les habitants appellent Kastri; il a évidemment porté une ville fortifiée. La partie supérieure est égalisée de main d’homme, les pentes forment talus. Au pied coule le Vourgaris, dont le faible courant s’est creusé dans les terres argileuses un lit large et profond. Il ne reste autour du plateau que des murailles écroulées en pierres brutes de petite dimension; le sol est rouge de débris de briques et de poteries. On y a trouvé des médailles et même des inscriptions. On conserve à Vlakho-Livadhi un marbre déterré sur la hauteur de Kastri; il porte les noms grecs de Phila, de Démophilos, d’Autoboulos et d’Oniscos. Les sculptures sont traitées avec quelque soin, mais sans art: c’est d’abord une tête de Méduse, et, au-dessous, deux cavaliers chassant des bêtes fauves et dardant le javelot. Ce sujet n’est jamais sculpté que sur les tombeaux d’une époque assez basse; mais ce serait, je crois, une erreur de le considérer comme un sujet byzantin. Il représente le mort, le héros, se livrant dans l’autre monde au plus noble et au plus héroïque des plaisirs; c’est un sujet encore antique et tout païen.

Mais quelle ville faut-il placer à Kastri? Est-ce Doliché ou Azoros? Il n’y a d’autre raison de se décider que l’ordre suivi par Tite-Live dans son énumération; à défaut d’autres renseignements, il faut tenir compte de ce faible indice . La première qu’il nomme est Azoros; les ruines de Kastri sont aussi les premières qu’on rencontre en descendant la vallée du Sarandaporos. L’histoire ne nous apprend presque rien sur Azoros, si ce n’est que Polysperchon y fut assiégé par l’armée de Cassandre . Cette ville honorait sans doute comme son fondateur un héros connu dans les antiques traditions éoliennes, Azoros, le pilote du navire Argo .

3. c. Doliché.

C’est plus bas, dans la même vallée, près du hameau de Vouvala, qu’on trouve les ruines de la troisième ville de la Tripolide. Le colonel Leake, à qui on les avait indiquées lors de son passage, y place Azoros; mais, si Tite-Live n’a pas fait son énumération au hasard, ce sont les ruines de Doliché. Ces restes d’une ville obscure ont par eux-mêmes de l’intérêt, s’ils n’ont pas l’intérêt de l’histoire. Le Paléo-Kastro de Vouvala est une colline isolée, coupée à pic en certains endroits, ombragée de quelques bouquets de chênes verts. La rivière l’entoure de l’un de ses replis; c’est comme un fossé naturel qui la protége de presque tous les côtés. Sur les pentes s’échelonnent les débris d’une triple enceinte.

De la première enceinte et de la plus extérieure, il ne reste que les fondations; mais il en reste assez pour qu’on y reconnaisse distinctement le travail de deux époques différentes: sur la pente orientale, une construction faite de moellons et de ciment, n’ayant au lieu de tours que des contreforts peu saillants; sur la pente opposée, un appareil hellénique flanqué de tours carrées. La seconde enceinte règne seulement à l’orient, du côté où la colline, plus accessible, n’a pas la rivière pour défense naturelle; c’est une belle ruine grecque de la meilleure époque. Le mur et les tours, qui sont de marbre blanc, comme à Rhamnonte, s’élèvent presque partout jusqu’à dix et douze pieds (front des tours 6m, saillie 5m,40). Ces grandes pierres de marbre ne sont pas dégrossies à l’extérieur; mais elles sont assemblées avec soin, et la construction est parfaite, sans offrir pourtant aux yeux une complète régularité. La cime allongée de la colline était entourée d’une troisième ligne de fortifications: c’était l’acropole ou plutôt la forteresse intérieure; car la ville tout entière, bâtie sur des pentes raides et environnée de deux enceintes, n’était, à vrai dire, qu’une acropole. C’est là qu’on devrait surtout retrouver des constructions helléniques; mais je n’y rencontrai que les ruines d’un mur en pierres brutes de petite dimension. Ce mur ne paraît pas avoir eu de tours; je remarquai seulement à l’intérieur une série de petites chambres carrées, qui étaient probablement des casemates.

Du côté du nord, où les rochers sont taillés à pic, les trois enceintes viennent s’appuyer sur un mur épais fait de pierres énormes, qui borde le précipice. Il s’élève encore à six et huit pieds sur une longueur de plus de cent mètres, et il est flanqué d’une tour carrée de même construction (front de la tour 5m,50, saillie 5m,20). Cette partie appartient sans doute aux plus antiques fortifications de la ville. La grosseur des pierres fait penser aux ouvrages cyclopéens; mais elles sont taillées à angle droit, et leur arrangement presque régulier atteste une époque moins reculée. Cette construction parait toutefois appartenir au temps où l’architecture militaire ne visait qu’à faire des murailles massives et inébranlables aux coups du bélier. Le mur en marbre blanc date au contraire de cette période, où, l’art s’étant introduit partout, on avait appris à joindre l’élégance à la solidité ; les villes s’entouraient alors de tours et d’enceintes fortifiées autant pour se parer que pour se défendre. En même temps, des ruines beaucoup plus récentes nous montrent que Doliché, citée une seule fois dans l’histoire, resta pourtant, au moins jusqu’à la fin de l’empire romain, un des remparts de la province.

Quant aux édifices qui pouvaient orner cette ville, on n’en retrouve pas de traces. Une vieille église ruinée, la seule qui se voie sur la colline, contient un fragment de colonne en marbre non cannelée. Plus bas, dans la plaine, j’ai cru reconnaître un petit tumulus. Le hameau de Vouvala est une métairie de la Panaghia d’Alassona, et l’on a vu que les moines avaient fait apporter à leur monastère plusieurs inscriptions provenant du Paléo-Kastro. D’autres fragments ont été laissés dans l’église du village ou dans les bâtiments de la ferme. J’y trouvai un couronnement de stèle grecque en forme de conque, un bas-relief funéraire d’une exécution un peu lourde représentant une femme enveloppée d’une longue draperie, une plaque de marbre sur laquelle était sculptée un serpent. Un tombeau avec inscription et bas-reliefs porte les noms de Paramona, d’Eutychidès et de Lycarion leur fils . Les lettres sont de basse époque et les sculptures à l’avenant. Lycarion est d’abord représenté à cheval en costume de héros, puis en toge entouré de sa famille; au-dessus on a figuré un bœuf. On voit qu’il y a dans ces débris, comme dans les ruines des murailles, les traces de deux époques différentes.

Les habitants appellent encore Paléo-Kastro une colline située au-dessus de Gligovo, village voisin de Vouvala, mais plus rapproché des monts Amarbis. C’est le dernier anneau d’une chaîne de villes fortes et de citadelles, qui commençait au Paléo-Kastro de Sélos, et fermait dans toute sa largeur cette petite plaine de la Tripolide, où débouchaient deux passages importants. Malheureusement l’histoire ne nous fournit pas assez de renseignements pour que nous puissions nommer toutes ces places.

4. Vlacho-Livadhi: les Valaques de l’Olympe.

Table des matières

Je ne m’engagerai pas tout de suite dans les passages de Pétra et du Sarandaporos, et je retrouverai plus tard l’occasion de les décrire. Mais, avant de quitter le versant occidental de l’Olympe, je dois parler d’une ville et de plusieurs villages, qui se trouvent dans la montagne, au-dessus de l’ancienne Tripolide. Il n’y a là rien à faire pour l’archéologie; jamais les anciens n’auraient été s’établir sur ces escarpements, loin des routes fréquentées et des terres cultivables. Ce sont des établissements fondés depuis quelques centaines d’années par une colonie de Valaques. Les Valaques, avec leur goût pour les lieux élevés et pour l’air vif des montagnes, trouvèrent l’endroit à leur convenance et s’y arrêtèrent.

Vlakho-Livadhi est une petite ville de quatre cents maisons; il y a cinquante ans elle en comptait le double. La montagne où elle est située, et qui s’étend entre les deux défilés, s’appelle Chapka ; c’est le revers des monts Piériens. Les Livadhiotes nous parurent affables et hospitaliers; ils s’empressèrent de nous faire les honneurs de leur ville. Ils ont une école grecque fréquentée par cent cinquante enfants. Ils sont fiers surtout de leurs cloches et de leurs cinq églises. Ces églises sont grandes et décorées d’assez belles peintures dans le goût byzantin. Je fus étonné d’y trouver de beaux ouvrages de boiserie, un évangile magnifique, dont la couverture était ornée de miniatures sur porcelaine; les habitants ne me cachèrent pas que ces riches présents leur venaient de la Russie. Livadhi est la résidence d’un évêque, qui porte aussi le titre d’évêque de Pétra. L’administration de la ville est entre les mains de deux magistrats, appelés, comme partout en Turquie, kodja-bachi; il paraît qu’elle ne souffre pas de ce partage.

Les autres villages qui composent la petite colonie valaque sont Néokhori, Phtéri, Milia et Kokkinoplo; ce dernier est le plus important; il compte deux cents maisons. Il est aussi le plus éloigné de Livadhi; on l’aperçoit suspendu au flanc même de l’Olympe, presque au-dessus de Sélos. De là partent plusieurs sentiers qui traversent la montagne, et dont l’un conduit en cinq heures à ses plus hauts sommets.

C’est une curieuse population que ces Valaques, descendants de tribus errantes. Ils ont bâti des maisons, formé des villages et même une ville; mais ils sont restés pasteurs au fond de l’âme. C’est à peine s’ils cultivent quelques champs et quelques vignobles au bord de la plaine; ils vivent surtout du produit de leurs troupeaux. Ils se sont établis à portée des meilleurs pâturages; le mont Chapka, dont les pentes sont arides et escarpées, a sur ses plateaux des pâtis excellents; de là même est venu le nom de Vlakho-Livadhi, qui veut dire le Pré-aux-Valaques. Ceux qui ne font pas paître les troupeaux s’occupent à travailler la laine. L’industrie n’est ici que le développement naturel des habitudes et des besoins de la vie pastorale. Leurs femmes surtout sont devenues habiles à fabriquer la grosse étoffe qu’on appelle skouti. Chaque maison a ses métiers, son petit atelier où l’on tisse la laine en famille. Les plus entreprenants ou les plus riches exportent et font le commerce.

Cependant, il ne faut pas s’y tromper, le travail et le gain n’ont pu rendre ces Valaques tout à fait sédentaires, et détruire en eux l’esprit inconstant des nomades. J’appris à Livadhi un fait singulier: en 1854, à l’approche des bandes venues de Grèce, la ville, n’étant ni grecque ni turque et ne sachant trop quel sort l’attendait, prit le parti d’émigrer tout entière: on chargea les mulets, et l’on alla camper pendant plusieurs jours dans le voisinage des sommets de l’Olympe. La population, même en temps ordinaire, est toujours plus ou moins flottante; les approches de la mauvaise saison, un peu de gêne ou d’ennui font partir les plus pauvres. J’ai rencontré bien souvent dans les chemins de l’Olympe de ces familles en voyage; jamais ils n’ont l’air plus gai et plus heureux que lorsqu’ils ont plié bagage et pris en main leur bâton de route. Ils s’établissent dans quelque autre village, mais il est rare qu’ils y achètent ou qu’ils y bâtissent une maison; ils louent un logement et s’en vont quand il leur plaît. Le Grec méprise le Valaque; il le traite de vagabond, d’homme qui n’a ni feu ni lieu. L’idée du foyer domestique, l’amour du sol et de la maison sont gravés profondément dans l’esprit des paysans grecs. Le Valaque se défend; il prétend qu’il est plus libre, qu’il va où bon lui semble, et qu’il y trouve en même temps son agrément et son profit.

Du reste ces Valaques, malgré leur humeur changeante, paraissent au fond plus judicieux que les Grecs. Ils ont tout autant d’astuce, avec moins de vivacité. Ils sont en général grands de corps, un peu lourds. Leurs costumes n’ont rien d’élégant; ils se couvrent des étoffes qu’ils fabriquent, et leur vie dans la montagne demande avant tout des habits épais et tombants. Les femmes portent une coiffure haute tout à fait désagréable. La langue qu’ils parlent est à peu près la même que celle de la Valachie, avec un mélange de mots grecs, surtout pour les choses de la vie un peu civilisée. Ils disent en roumain du pain, un mouton; en grec une table, une fenêtre. Ils savent bien qu’ils ne parlent pas le pur dialecte de leur race; c’est pour cela qu’on les appelle , c’est-à-dire Valaques boiteux.

Ils n’ont conservé aucune tradition sur l’époque où ils s’établirent dans ces parages. Ils disent seulement qu’ils vinrent des montagnes, que Livadhi fut leur premier établissement, et que les autres villages n’ont été fondés que beaucoup plus tard. Toutes leurs églises, refaites et repeintes au commencement du dix-huitième siècle, ne fournissent aucun renseignement. On me montra dans l’une d’elles une vieille image de saint-Dimitri, peinte sur bois, qui portait la date de 1119; elle avait été apportée, disait-on, d’un village maintenant détruit, qui existait dans la montagne avant l’arrivée des Valaques. Il est probable que cette petite colonie n’est que le débris d’une colonie plus considérable, qui, vers la fin du moyen âge, occupa toutes les montagnes de la Thessalie. Dès l’an 969 un chroniqueur nous parle de Valaques voyageurs qui parcourent le pays entre le Pinde et l’Olympe. Au douzième siècle, la Thessalie ne s’appelle plus autrement que Grande Valachie ; ce nom lui reste jusqu’à l’arrivée des Turcs, et Cantacuzène, dans un acte officiel, obligé de renoncer à la loi qu’il s’est faite ailleurs de tout embrouiller par l’emploi des noms anciens, l’appelle encore principauté de Valachie.

CHAPITRE II.

Table des matières

PLATEAUX DU BAS OLYMPE.

1. Vallée de Sparmo.

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C’est entre Azoros et Doliché que le consul Q. Marcius Philippus et son armée campèrent pour la dernière fois avant d’entrer dans l’Olympe. Voulant le traverser par la même route, je partis des environs de Douklista, et, me dirigeant au sud-est, je pris le chemin qui mène aux villages du bas Olympe. Le consul romain avait devant lui deux passages, celui de Pythion et celui des monts Cambuniens, le défilé actuel du Sarandaporos. Mais c’est une faute pour une grande armée de s’engager dans une gorge étroite où peu d’hommes lui font obstacle: elle y perd tout son avantage. Aussi préféra-t-il, malgré d’extrêmes difficultés, escalader les pentes et franchir les plateaux du bas Olympe, où il pouvait toujours, à un moment donné, déployer devant l’ennemi des forces suffisantes. La route file d’abord pendant plusieurs lieues sous les grandes pentes de la montagne, coupant à leur naissance plusieurs étroites vallées, s’élevant peu à peu, péniblement, par montées et descentes. Quelques chevaux du pays, se suivant par un sentier pierreux, avancent encore sans obstacle. Mais il faut se figurer dans ces chemins une armée de trente-sept mille hommes, traînant à sa suite sa cavalerie, ses éléphants, son bagage et des vivres pour un mois.

Le plateau où l’on arrive enfin présente encore plus de difficultés. Il n’est pas seulement inégal et montueux, il est traversé et comme barricadé dans toute sa largeur par des chaînes secondaires. Ce sont autant de lignes de retranchements naturels, qui le divisent en trois régions tout à fait distinctes, où il faut pénétrer tour à tour. D’abord on se trouve comme emprisonné dans la petite plaine de Sparmo. Elle est située au tournant des grandes pentes de l’Olympe, et fermée en avant par une longue ligne de collines abruptes. Sur le côté se dresse comme un mur le flanc méridional du haut Olympe: on est au pied de cette muraille immense. Une végétation magnifique en couvre les premières pentes; les chênes, les chênes-verts font peu à peu place aux sapins; au-dessus il n’y a plus que la montagne nue. C’est à cette limite, au milieu des derniers sapins, que se cache le grand monastère d’Ha-Triadha. Quant à la plaine de Sparmo, figurez-vous un coin de terre d’une extrême fertilité, qui se couvre de blé et de vignes au milieu même de ces montagnes. Les moines y ont une métairie entourée de jardins, qu’on appelle Sparmo (les Semailles). Au milieu de la vallée, une longue rangée de platanes ombrage le cours d’un torrent qui descend de l’Olympe; c’est un des bras du Titarèse, qu’on voit s’enfoncer à l’ouest, du côté d’Alassona.

Comme tous les grands monastères, celui de Sparmo ne dépend que du Patriarche. Il est habité par dix moines, qui, avec leurs gens, font une soixantaine de personnes. Les bâtiments forment un grand carré ; on ne voit au dehors que quatre murs droits percés d’une seule porte et de quelques lucarnes hautes. Ces précautions sont nécessaires dans les montagnes. Il est vrai que le couvent a la réputation de ne pas fermer toujours sa porte aux klephtes; mais avec de pareils amis il faut être sur ses gardes. L’église n’a rien de remarquable que d’assez vieilles peintures qui datent de 1640. J’en avais vu du même style à Sélos, à Livadhi. L’ordonnance en est simple et d’un grand effet: j’aime surtout ces deux longues rangées de saints alignés gravement de chaque côté de la nef et se détachant sur un fond noir.

Il y a eu dans tout ce pays de l’Olympe, pendant le dix-septième siècle et jusqu’au milieu du dix-huitième, une renaissance assez remarquable de la peinture byzantine; et cette renaissance ne peut s’expliquer que par un réveil de la race grecque. C’était l’époque où tous les villages de l’Olympe étaient florissants; ils avaient su conquérir, moitié par souplesse, moitié par énergie, une liberté que les Turcs respectaient. Le goût de l’étude ressuscitait de lui-même, et sans le secours d’aucun enseignement étranger, dans les humbles écoles de ces bourgs et de ces villages. En même temps de riches particuliers faisaient reconstruire et repeindre partout les églises. Les fresques de Livadhi, de Sélos, de la Sainte-Trinité de Sparmo me parurent même plus largement traitées et mieux entendues que la célèbre décoration du couvent de Phanéroméni, près d’Athènes. On est loin de peindre aussi bien, aujourd’hui que l’art byzantin, maladroit imitateur d’estampes venues d’Europe, a perdu la naïveté qui faisait tout son prix.

Parmi les richesses du monastère d’Ha-Triadha, il ne faut pas oublier ses nombreux troupeaux. Il possède en tout deux mille chèvres: on doit y ajouter des bandes de bœufs et de vaches demi-sauvages qui paissent sur les pentes de l’Olympe, suivant leurs bergers, mais ne se laissant ni traire, ni même approcher; on les abat à coups de fusil.

Les deux villages de Boliana et de Skamnia sont situés sur la rangée de montagnes qui ferme au sud-est la vallée de Sparmo et la sépare des autres cantons du bas Olympe. Le premier s’élève en face du monastère, le second plus loin vers l’est, à l’endroit où les montagnes se rattachent à la masse centrale de l’Olympe. On arrive à ces villages par de rudes sentiers. Boliana est pourtant un tchiflik assez prospère, entouré de champs de blé et de pâtis: c’est Véli-Pacha qui, d’un bourg libre, en fit un village tributaire, et qui y construisit pour ses Albanais une de ces maisons hautes qu’on appelle en Turquie konaki. Boliana compte quatre-vingt-dix maisons: j’y trouvai même une école, que les habitants entretiennent à leurs frais. Au-dessus du village la montagne forme un sommet assez élevé nommé Gouléna. Skamnia est un village libre de cinquante maisons: son école fermée et quelques habitations ruinées annoncent qu’il est en décadence. Non loin de là se dresse encore un sommet pointu que les habitants appellent Detnata; c’est, disent-ils, un Paléo-Kastro. On y voit, en effet, quelques ruines, ou plutôt des pierres éparses qui ne disent pas la date de la construction à laquelle elles appartenaient. J’y placerais volontiers cette tour d’Eudiéron, dont s’empara l’avant-garde de l’armée romaine, après avoir mis plus de deux jours pour faire un peu plus de cinq lieues. Il y a bien dans les environs d’autres hauteurs appelées Paléo-Kastro. Ce nom est resté à une petite éminence située à l’entrée de la vallée de Sparmo et au-dessous de Boliana. Il faut noter surtout un haut promontoire couvert de bois, qui se détache du flanc de l’Olympe à l’ouest du monastère d’Ha-Triadha; l’endroit se nomme la Panaghia, à cause des ruines d’une vieille église, et l’on y trouve les traces évidentes d’un aqueduc creusé dans le rocher. Sur toutes ces hauteurs s’élevaient évidemment des forteresses qui défendaient l’accès du plateau; mais les historiens ne nous ont transmis qu’un seul nom. Je me décide à placer Eudiéron sur la colline de Detnata à cause des distances, et parce que cette hauteur commande à la fois le fond de la vallée de Sparmo et la plaine de Karya, qui est la seconde région du bas Olympe.

2. Plaine de Karya.

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Je descendis dans cette plaine par un sentier difficile qui contourne le mont Detnata. Karya, comme Boliana, comptait autrefois parmi les villages indépendants de l’Olympe: il était un de ceux qui avaient fourni le plus de ces capitaines, qui, suivant l’occasion, se faisaient armatoles dans les villes du pied de la montagne, ou klephtes sur ses sommets. C’est aussi depuis Ali-Pacha qu’il est devenu la propriété des Turcs. Il se compose de soixante-dix maisons; son école est aujourd’hui fermée. Je trouvai dans ses habitants une population de robustes montagnards, mais qui me parurent adonnés aux travaux des champs. La plaine à laquelle le village donne son nom occupe dans toute sa largeur le plateau du bas Olympe, du versant occidental au versant oriental. C’est un terrain tout à fait uni, qui s’allonge comme un ruban entre deux chaînes parallèles. En arrière, s’étendent les montagnes de Boliana et de Skamnia, dominées par les cimes de l’Olympe (de Karya un sentier tracé par les pâtres conduit en cinq heures sur ces sommets). En avant, c’est une autre chaîne qui barre le plateau en ligne droite: elle commence au-dessus d’Alassona, où elle forme une pointe d’un aspect bizarre; ce pic, qui attire les yeux, se voit de toute la Perrhébie; les habitants l’appellent Koukouli-tis-Davjas (la Crête de Davja), du nom d’un hameau. La chaîne se continue à travers le bas Olympe en formant successivement plusieurs autres sommets. Il faut remarquer les nombreuses pointes qui couronnent ce plateau: de là vient sans doute le nom d’Octolophos (les Huit Sommets), que les anciens lui ont donné . Dans la plaine serpentent deux rivières, qui, partant de sources voisines, ont une direction contraire et s’écoulent par les deux versants opposés. L’une est encore un bras du Titarèse: elle se réunit plus loin au torrent de Sparmo; et, descendant le long de la montagne de Davja, elle va former la rivière qui entre dans la plaine d’Olossone. L’autre coule à l’est, et descend en Piérie par un étroit ravin. La campagne qu’elles arrosent est fertile et en partie cultivée: la terre est noire, humide, et la charrue y enfonce profondément.

Au delà des rivières on ne laboure plus, et toute cette partie est abandonnée aux troupeaux. Ce sont des pâturages qu’on appelle dans le pays Konospoli, nom singulier, qui semble antique et qu’il est difficile d’expliquer. Le colonel Leake, qui recueillit à Alassona des renseignements assez exacts sur la configuration de ces plateaux, place des ruines à Konospoli. Malheureusement on n’y rencontre pas un vieux mur, pas une pierre, pas un tertre; c’est une grande prairie bien unie et couverte uniformément d’une herbe fine. Je trouvai, il est vrai, sur une colline voisine une inscription assez importante, mais qui est loin de prouver l’existence d’une ville dans ces parages . Au pied des montagnes qui bornent au midi la plaine de Karya, à l’endroit où elles forment un sommet nommé Goudaman, s’avance une petite colline que les habitants appellent Simo. Ou y voyait encore debout, il y a quelques années, une plaque de marbre plantée dans le sol; elle est maintenant couchée à terre: c’était la borne qui séparait dans l’Olympe le territoire d’Olossone de celui de Dium. Sous le quatrième consulat de Trajan , les deux villes firent entre elles un arrangement pour leurs limites, et cette borne fut posée par ordre de l’empereur et en son nom; l’inscription est latine et écrite en grands caractères. En fixant la limite exacte des districts de Dium et d’Olossone, elle nous donne aussi les limites de la Piérie et de la Perrhébie, et, par là, celles de la Thessalie et de la Macédoine. Il ne faut pas s’étonner de ne trouver aucune autre ruine aux environs. C’est au milieu des terrains vagues et inhabités qu’on a besoin surtout de poser des bornes; on sait toujours à qui appartient une ville ou une forteresse. Des bergers nous apprirent que la prairie de Konospoli était encore partagée vers cet endroit; les troupeaux des villages de la plaine ne peuvent venir paître au delà. Rien n’est souvent plus durable, plus éternel que les droits obscurs et les anciennes coutumes des villes et des villages. Le décret de Trajan, après dix-sept cents ans, a encore force de loi dans ces montagnes.

3. Des Perrhèbes et des anciennes villes de la Perrhébie.

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Cette inscription, qui date de l’époque impériale, mais qui ne fait certainement que régler d’anciennes prétentions, nous prouve que la Perrhébie s’étendait jusque sur les plateaux du bas Olympe. Remontons à une époque plus reculée: dans les petites plaines cachées au milieu de la montagne, nous trouvons établis les Perrhèbes indépendants, la partie la plus pure, la plus originale, le plus vivace de ce peuple pélasgique. Le reste de la Perrhébie avait été envahi par les Lapithes; les habitants s’étaient mêlés et confondus avec des populations de race éolienne; «mais, nous

«dit Strabon, quelques tribus se retirèrent dans la

«région occidentale de l’Olympe et s’y maintinrent

«sur les confins mêmes de la Macédoine .» C’est dans la haute vallée de Sparmo, dans la plaine de Karya, dans ces cantons montagneux, mais fertiles, qu’il faut placer les établissements de ces tribus indépendantes. C’est là que les Perrhèbes se défendirent contre les Lapithes et plus tard contre les Thessaliens, et qu’ils conservèrent longtemps sans doute les antiques coutumes et la religion des Pélasges. Homère nous les peint comme un peuple guerrier, en même temps qu’adonné au travail de la terre, et «cultivant les champs de l’aimable Titarèse 3». En effet, sur ces hauts plateaux, d’un accès difficile, où leur liberté était à l’abri, ils trouvaient, comme les modernes habitants de l’Olympe, des terres fertiles et des champs à labourer. C’était une race de montagnards robustes, industrieux, énergiques. Plus tard, la Perrhébie frappe encore sur ses monnaies un homme nu terrassant un taureau, ou un soldat deux javelines à la main .

Homère cite deux de leurs villes, Cyphos et surtout Dodone; il dit qu’ils avaient «posé leurs maisons autour de la froide Dodone». On s’est étonné à ce nom; plusieurs savants ont cru à une confusion avec le fameux oracle d’Épire: de là diverses opinions que mon sujet ne me permet pas d’exposer ici. Mais il me paraît tout naturel de trouver chez les Perrhèbes une ville de Dodone. Ils étaient Pélasges: «Ma domination s’étend jusque sur la terre lointaine des Perrhèbes, » dit Pélasgus dans Eschyle . Comme tous les Pélasges, ils avaient certainement en grand honneur l’antique religion de Jupiter. Ce culte primitif n’était pas seulement répandu en Épire, il le fut anciennement dans toute la Thessalie, où les monnaies représentent quelquefois le Jupiter couronné de chêne, celui qu’on appelle Dodonéen . Les Pélasges de la Thessalie n’avaient-ils pas à Scotussa leur oracle et leur chêne sacré ? Nous connaissons aussi leurs fêtes solennelles de Jupiter, qu’ils surnommaient Pélor . Les Perrhèbes, leurs voisins, qui étaient sans doute une de leurs tribus, pouvaient avoir également un oracle de l’antique dieu des Pélasges, un sanctuaire vénéré qui s’appelait Dodone, comme le sanctuaire plus célèbre de l’Épire. C’est autour de cette ville sainte que vient se grouper le dernier reste de la nation attaquée par les Lapithes. On se rappelle qu’Ixion, le roi de ces Lapithes, est représenté dans les légendes comme un héros impie, ennemi juré de Jupiter. Pourquoi n’y aurait-il pas eu deux Dodone, comme on voit plusieurs Larisse, plusieurs Argos, plusieurs Orchomène? Strabon. qui n’avance rien à la légère, n’hésite pas à placer une Dodone dans ces montagnes de la Perrhébie; seulement la gloire de la grande Dodone a fait que celle-ci est restée obscure et presque oubliée. Pourtant le souvenir ne s’en perd point tout à fait: quelques écrivains, Apollodore, Philoxénos, commentateur d’Homère, viennent confirmer le témoignage positif de Strabon . Ils nous apprennent que cette ville s’appelait aussi Bodoné ; mais c’est une forme éolienne du même nom, et nous savons que les Perrhèbes parlaient l’antique dialecte éolien.

Strabon dit formellement que c’est a dans les cantons

«montagneux qui touchent à l’Olympe, et dans

«cette partie de la montagne qui avoisine Tempé» qu’il faut placer «Dodone, aussi bien que Cyphos et

«les champs du Titarèse.» Il me semble que ces expressions désignent clairement la région que j’ai appelée le bas Olympe. Pourtant on n’a pas pris à la lettre ce texte précis, et les partisans de la Dodone des Perrhèbes indiquent vaguement sa position sur les plateaux intermédiaires entre l’Olympe et le Pinde . Pourquoi hésiter à la placer dans l’Olympe même? La montagne tout entière n’était-elle pas consacrée à Jupiter? C’est, au contraire, un fait curieux et instructif que de trouver un antique sanctuaire de Dodone fondé dans cette montagne, et des tribus pélasgiques établies dès les temps les plus reculés sur ses pentes et sur ses plateaux. Comment, et par qui la religion de Jupiter a-t-elle été établie dans l’Olympe? Doit-il seulement à la hauteur de ses cimes, qui touchent le ciel, et à l’imagination des poëtes d’être devenu la demeure du maître des dieux et la montagne sainte du paganisme grec? Non: ce sont évidemment ces tribus de Pélasges qui y ont apporté d’abord le culte de leur grande divinité ; puis, avec l’invasion de tribus et de races nouvelles, d’autres dieux vinrent s’asseoir autour du dieu antique, qui resta leur roi. Sans doute il serait hasardeux de vouloir déterminer exactement la position d’une ville dont les anciens eux-mêmes se souviennent à peine, et qui n’était peut-être qu’une réunion de quelques chaumières bâties autour d’un chêne sacré. Toutefois c’est dans l’Olympe, au milieu des Perrhèbes indépendants, qu’il faut la placer. Je me la représente volontiers comme située dans un lieu élevé, quelque part au milieu des grands bois qui entourent le monastère d’Ha-Triadha.

Cyphos n’était pas une ville des Perrhèbes; elle appartenait aux Énianes, tribu de race différente, qui s’était établie parmi les Perrhèbes indépendants. Gouneus, qui conduisait les deux peuples à Troie, semble être plus particulièrement le chef de ces Énianes; on en fait le descendant du héros Cyphos et en même temps le fondateur de la ville de Gonnos. Ces traditions, si toutefois elles ont la moindre valeur, semblent établir une relation entre l’ancienne ville de Cyphos et Gonnos, qui lui succéda peut-être . Je placerais les Énianes et leur acropole Cyphos, bâtie sur une montagne du même nom, dans cette partie du bas Olympe qui avoisine Déréli, vers les montagnes de Kokkinopétra.

Quant au Titarèse, on a vu qu’il était formé par plusieurs courants, dont le principal est le Vourgaris. Sorti des cantons montagneux de l’Olympe, il descend arroser la fertile plaine de Doméniko. Là, circulant parmi des campagnes cultivées, bordé d’arbres et de prés en fleurs, il mérite enfin d’être appelé un fleuve «aimable». Il naissait, comme Strabon nous l’apprend, dans le mont Titarios, «montagne adhérente à l’Olympe», c’est-à-dire dans le mont Chapka, au fond de la gorge du Sarandaporos où le Vourgaris prend sa source. J’ai déjà dit que d’antiques traditions donnaient au Titarèse une origine infernale. «C’est, dit Homère, un écoulement de l’eau du Styx, du fleuve au terrible serment .» Et Pline lui donne même le nom d’Orcus. En effet le long et tortueux ravin du Sarandaporos est un de ces lieux où la nature éveille d’elle-même, dans l’imagination de populations naïves, l’idée des demeures souterraines et des dieux de la mort. Le Vourgaris y serpente à l’étroit, loin du soleil, entre des roches à pic, et sous la sombre verdure qui pend à leurs flancs. Rejeté sans cesse d’un bord à l’autre par la double muraille de rochers, il coupe à chaque instant le sentier qui s’enfonce dans cette gorge sauvage; d’où le nom de Sarandaporos, qui veut dire les Quarante Gués. Ces nombreux et brusques détours rappellent ceux du Styx arcadien dans la gorge de Nonacris, qui ont fait imaginer aux poëtes les neuf replis des fleuves infernaux.

Il y avait donc dans le voisinage de la Dodone des Perrhèbes, comme en Threspotie près de la Dodone d’Épire, comme chez les Pélasges arcadiens, une région des Enfers, un sanctuaire de la Mort en relation avec celui de Zeus. Certaines légendes célèbres semblent même se rapporter directement à cet Enfer de la Perrhébie: celle du piérien Orphée allant redemander Eurydice, celle du lapithe Pirithoüs s’attaquant au Zeus souterrain, comme son père Ixion au Zeus céleste. Si nous connaissions avec plus de détails les premières traditions éoliennes, nous y retrouverions sans doute des traces curieuses de l’antique influence des sanctuaires de la Perrhébie. Parmi les Minyens de Jason nous voyons figurer un personnage dont la légende mieux connue nous aurait certainement fourni sur ce sujet des renseignements précieux. C’est Mopsos, qu’Hésiode appelle le Titarésien, Mopsos, fils d’Ampyx et d’Arégonis. Il vient de la ville de Titaros ou Titarone; il est né sous l’ombrage du chêne prophétique et dodonéen . Il nous est représenté à la fois comme un guerrier et comme un prêtre inspiré. C’est lui qui, à l’heure du départ, «debout sur la poupe et

«tenant en main une coupe d’or, invoque Jupiter

«armé de la foudre, père des immortels».

Toutes ces traditions des Perrhèbes nous expliqueraient comment ce petit peuple, qui est à peu près sans histoire, conserve pourtant jusqu’à la fin un nom illustre parmi les Grecs. La meilleure preuve de son ancienne importance, de ses rapports avec les tribus grecques et du rôle qu’il avait joué dans les temps mythologiques, c’est qu’il était membre de l’Amphictyonie de Delphes . Dans les temps historiques, c’est à peine si les Perrhèbes apparaissent à de rares intervalles. Nous les savons d’abord engagés dans une longue lutte contre les Thessaliens; chacune de leurs incursions dans la plaine est un signal de révolte pour tous les peuples antiques, Pélasges, Éoliens, asservis sous le nom de Pénestes . Les Perrhèbes unis aux Maliens, aux Magnètes, aux Enianes, aux Dolopes, à toutes ces tribus chassées comme eux de la plaine, qui entouraient la Thessalie d’un cercle d’ennemis, reçoivent les Perses comme des libérateurs, se rangent dans leur armée et leur ouvrent les chemins de l’Olympe . La Perrhébie devient pourtant à la fin tributaire des Thessaliens de Larisse; elle passe ensuite aux mains de Philippe et des Macédoniens, jusqu’ au moment où Rome lui rend un instant le simulacre de sa vieille indépendance.

Les Perrhèbes, comme habitant les passages de l’Olympe, étaient les guides naturels de toutes les expéditions qui le traversaient. Nul ne connaît mieux qu’eux tous les sentiers de la montagne. Nous les voyons conduire l’armée de Brasidas, après celle de Xerxès; Tite-Live nomme deux guides de l’armée romaine dans la campagne de Macédoine, Schénos et Ménophilos , ce sont deux Perrhèbes.

4. Nézéro: lac Ascuris.

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De la haute plaine de Karya on peut descendre directement sur le rivage de la Piérie; on n’a qu’à s’engager dans le ravin qui s’ouvre à l’est, et par lequel se déversent les eaux de ce côté de la plaine. A l’entrée s’élève le monastère de Kanalia. Le site est tout à fait sauvage; des bois épais de pins, de sapins, de hêtres, entremêlés partout de houx vigoureux, annoncent qu’on est maintenant sur le versant qui regarde la mer. Le monastère n’est plus habité que par cinq moines; jadis il en comptait une vingtaine; ces moines font remonter sa fondation à huit cents ans; ils nomment même les deux fondateurs, Damianos et Ioakhim. Du reste ils ne racontent rien de son histoire, si ce n’est un fait tout récent: en 1843, quarante Albanais surprirent le monastère pendant l’office, enfermèrent les gens dans l’église, mirent tout au pillage et emportèrent 70,000 piastres.

Les habitants de la montagne descendent ordinairement par le ravin de Kanalia; c’est ce qu’ils appellent une route, et même une bonne route, parce qu’ils y passent avec des mulets et des chevaux; mais où leurs chevaux ne passent-ils pas? Cette gorge resserrée est tout ce qu’il y a de moins praticable pour une armée; aussi les Romains continuèrent-ils à traverser obliquement le plateau, du nord-ouest au sud-est. Tite-Live nous indique clairement leur marche, en nous apprenant qu’ils longèrent le lac Ascuris. Il n’y a qu’un seul lac dans ces montagnes, celui de Nézéro, dont le bassin forme la troisième région du bas Olympe.

De Karya je pris un assez bon chemin, qui gravit au milieu des sapins la petite chaîne intermédiaire; en deux heures j’arrivais au village de Nézéro. Des collines disposées en cercle entourent comme un rebord une nappe liquide de médiocre étendue: on dirait une vaste coupe à moitié remplie d’eau. Ce bassin, bien fermé de tous les côtés, se trouve élevé au-dessus de toutes les régions environnantes, et même au-dessus de la plaine de Karya; aussi se décharge-t-il sans cesse par des infiltrations souterraines, et de là naissent et s’alimentent tous les ruisseaux et tous les torrents qui coulent de ces plateaux. Ses eaux bordées de joncs ont cette couleur sombre qui est particulière aux étangs de montagne. Le paysage qui l’environne serait triste, si le bourg de Nézéro avec ses cent vingt maisons, entremêlées de jardins et entourées de champs cultivés, et deux peupliers immenses, qui s’élèvent en cet endroit près du rivage, n’égayaient un coin du tableau.

Le véritable nom de l’étang et du village est Ézéro, c’est un mot bulgare qui signifie justement lac; les habitants, qui sont tous Grecs, disent maintenant Nézéro, pour quelque raison d’euphonie. Cette bourgade date du Bas-Empire; c’était alors une petite ville de quelque importance et même un évêché dépendant du métropolitain de Larisse; nous trouvons son siège épiscopal cité depuis le commencement du dixième siècle jusqu’au treizième. En 1116, dans le traité de commerce entre Venise et l’empereur Alexis, Ezéros est nommé avec le titre de chartularatum; c’est peut-être aussi la même place qu’un chroniqueur appelait Limné de Perrhébie .

Dans l’antiquité, d’après le récit même de Tite-Live, il n’y avait pas là de place forte; c’est un peu plus loin et dans un endroit plus difficile que l’ennemi attendait les Romains. Il est vrai que Tite-Live dit que le château de Lapathonte, qui gardait cette route, était situé super Ascuridem paludem ; mais il faut traduire «au delà du lac Ascuris» et non «sur le lac Ascuris». En effet, lorsque l’avant-garde envoie dire au consul qu’elle est arrivée en vue de l’ennemi, le consul avec le gros de l’armée se trouve déjà sur les bords du lac Ascuris . Je vis pourtant dans une église une inscription; on l’a sans doute apportée d’ailleurs: c’est une petite stèle grecque du meilleur temps, avec le nom de Polycratès, fils d’Héraclios. Plus tard on est venu graver par dessus un décret d’affranchissement: dans cet acte je retrouvai mentionnés les ταγοɩ́ et le stratège, bien que les caractères fussent d’une époque assez basse.

Nézéro est un village libre; il paraît même que c’était, il n’y a pas longtemps, un des chefs-lieux des Klephtes de l’Olympe. Cependant, autant qu’on en peut juger au passage, les habitants me parurent paisibles et hospitaliers, tout occupés à faire produire du blé et de l’orge à quelques terres excellentes que le lac laisse sur ses bords. Ils ont même conçu un grand projet, celui de se débarrasser tout à fait de leur lac et d’en faire une plaine labourable. Ils ont commencé une percée dans la montagne pour le faire écouler tout entier; mais les ouvriers ont mal pris leur direction, et le travail en est resté là. Le colonel Leake avait déjà entendu parler de cette entreprise, qui, bien qu’inachevée, fait le plus grand honneur à l’intelligence et à l’activité de cette petite population. Nézéro est le point central du bas Olympe. De ce centre des sentiers rayonnent dans tous les sens; on descend vers Tzaritzéna en longeant le versant méridional des montagnes de Davja, et vers Alassona par le versant opposé. J’ai déjà décrit les chemins qui mènent à Déréli et à Karya; je parlerai plus tard de ceux de Skotina et de Rapsani.

Le village est dominé par deux hautes collines, une à l’ouest et l’autre à l’est; celle de l’est, qu’on appelle Métamorphosis (la Transfiguration), ou encore Katé-ti-Vrysi, du nom d’une source, est le sommet le plus élevé du bas Olympe. Les cartes marines anglaises lui donnent 4874 pieds au-dessus du niveau de la mer, qui font 1481 mètres. Nous voyons dans Tite-Live que l’armée romaine, arrivée sur les bords du lac Ascuris, s’empara d’une haute colline située dans le voisinage, et qu’elle établit son camp sur les pentes de cette colline. Il désigne probablement ce sommet de la Transfiguration; une petite plate-forme, nommée Livadhi, peut très-bien avoir servi pour asseoir le camp. C’est de là que les Romains découvrirent pour la première fois la Macédoine, comme les soldats d’Annibal et plus tard ceux de Bonaparte découvrirent l’Italie du haut des Alpes. «De cette haute cime, dit l’historien, on

«apercevait tout le pays depuis Phila jusqu’à Dium, et

«toute la côte de la mer; cette vue enflamma les soldats;

«ils avaient devant les yeux le terme de leurs

«fatigues, le territoire et toutes les troupes de

«l’ennemi.» De la colline de la Transfiguration on voit, en effet, sous ses pieds tout le rivage de la mer; dans le lointain on découvre le vaste tour du golfe de Salonique, au fond duquel la ville se dessine avec ses murailles, puis les longues pointes de la Chalcidique, et, par un beau temps, le mont Athos. Il y a d’autres hauteurs voisines d’où la vue s’étend aussi loin; mais aucune ne domine d’assez près sur le rivage pour laisser en même temps apercevoir la côte de Piérie.

5. Rapsani, Krania: position de la forteresse de Lapathonte.

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Je sortis du cercle de collines qui forment le bassin de Nézéro, par le sud-est, en prenant le chemin qui mène à Rapsani. Aussitôt commence la descente; car on est arrivé à l’extrémité des plateaux du bas Olympe. On aperçoit, de l’autre côté de la vallée de Tempé, qu’on domine sans en voir le fond, les pentes et le sommet pointu de l’Ossa. Après quelque temps, la route rencontre et traverse la petite plaine de Tchaïr, un pâtis resserré par des collines et des bois; de cette plaine un sentier, qui se dirige à l’est, conduit au village de Krania. J’inclinai un peu au sud et je continuai a descendre par un chemin rapide, mais presque toujours assez facile, qui tourne le long des pentes escarpées.

Rapsani est à trois heures de Nézéro; on n’aperçoit ses toits couverts en tuiles qu’en arrivant au-dessus du village. Il occupe sur le flanc de la montagne comme une longue terrasse, en avant de laquelle s’étendent en longue bordure les vignes, les jardins, les grandes plantations de mûriers. La principale industrie du pays est la production et le travail de la soie. Rapsani est une riche bourgade et même une petite ville grecque d’environ quatre cents maisons; elle est gouvernée par deux kodja-bachi. Brûlée il y a dix ans par le klephte Dhimo, pour avoir refusé de lui payer rançon, on l’a rebâtie presque tout à neuf. On voit que les klephtes, qui reparaissent encore de temps en temps dans l’Olympe, ont aujourd’hui perdu tout caractère politique; ce sont les villages grecs qui souffrent de leurs déprédations, bien plus que les villages turcs, toujours en armes et défendus par les milices albanaises. Ce que j’ai appris de leurs faits d’armes les plus récents rappelle les atrocités qu’on rapporte des Chauffeurs de pieds. Rapsani était autrefois une des capitales du district d’Élymbos; on y voyait une école fondée par un évêque de Platamona, qui était un des centres d’éducation de la Thessalie, et n’était pas moins florissante que celles de Zagora dans le Pélion ou d’Ambélakia dans l’Ossa. Les deux écoles qui y sont aujourd’hui n’ont rien qui les distingue de celles que j’ai rencontrées dans les autres bourgades. En fait d’antiquités, on me montra dans le mur d’une maison un petit bas-relief d’un joli travail, mais fort mutilé, qui représentait Bacchus caressant sa panthère et quelques bacchantes dansant autour du dieu.

Krania est à une heure de Rapsani, vers le nord, au delà de plusieurs ravins. C’était aussi jadis un grand et riche village. Je n’y trouvai plus qu’une soixantaine de maisons sur quatre cents qui étaient debout autrefois; tout le reste est en ruines. Encore la moitié du village est-elle prise à loyer par des Valaques, qui viennent et s’en vont. Krania a été presque détruit par les Turcs pendant la guerre de l’indépendance: c’était peut-être l’endroit qui avait fourni le plus de capitaines aux klephtes et aux armatoles de l’Olympe. En général les habitants de toute cette contrée se rappellent avec amertume le temps de la révolution grecque, qui ne fut pour eux qu’une époque de ruine et de malheur. On attendait beaucoup de l’Olympe et de ses capitaines, dont le renom était grand dans la Grèce. Les Olympiotes devaient former un foyer de guerre au cœur même de la Turquie, entraver le passage des troupes ottomanes et les arrêter sur le seuil des provinces insurgées; en même temps ils donnaient la main aux révoltés de la Chalcidique et de l’Athos. Mais les populations de l’Olympe étaient déjà bien affaiblies depuis leur lutte contre Ali-Pacha. On accuse aussi l’hésitation de leurs chefs, qui trouvaient le métier d’armatole au service des Turcs plus profitable que celui de klephte et d’insurgé Enfin la révolte de l’Olympe fut tardive, isolée; la Grèce ne la secourut pas à temps. Toute la vengeance des Turcs retomba sur ces villages, où naguère la race grecque renaissait d’elle-même à la civilisation et à la liberté. Ce fut surtout le terrible Boulouboud (Aboulabou), pacha de Salonique, qui, en 1822, ravagea, brûla tout le pays et le réduisit à l’état de ruine où il est maintenant.

De Krania et de Rapsani on domine l’embouchure du Pénée et toute la région qu’il arrose, une fois sorti de Tempé. De Ropsani surtout, la montagne s’abaisse assez doucement vers le fleuve et vers la mer. C’est évidemment par là que le consul romain comptait opérer sa descente. Sur cette pente, où il ne rencontrait ni forêts, ni rochers, il pouvait s’avancer peu à peu, en bon ordre, déployant ses lignes de bataille. Mais la route était défendue. Une colline au-dessus de Rapsani, nommée par les habitants Hos Hilias, portait sans doute la forteresse de Lapathonte, mentionnée par Tite-Live. C’est le seul point de tous les environs que les habitants appellent Paléo-Kastro; il y reste quelques vestiges, qui ne permettent pas malheureusement d’établir ce fait avec certitude. Plus haut, dans la montagne, un corps d’armée de douze mille hommes, sous les ordres d’Hippias, fermait les passages. Les Macédoniens étaient campés en vue du camp romain, à un mille de distance, sans doute sur quelque autre sommet, comme le mont Sipoto, vers la petite plaine de Tchaïr. Un combat acharné se donna sur les hauteurs; on se battit deux jours et les Romains ne purent passer. Singulier champ de bataille que les cimes de ces montagnes! J’aurais voulu déterminer avec exactitude le théâtre même de l’action; mais, au milieu de tant d’accidents de terrain, on voit plus d’une éminence où asseoir un camp, plus d’une crête longue et étroite comme celle où se rencontrèrent les deux armées.

6. Pentes orientales du bas Olympe: descente de l’armée romaine par la forêt Callipeucé,

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Les Romains se trouvaient arrêtés dans leur marche. La position était critique au milieu de ces montagnes; mais l’esprit de confiance, qui était la force de leurs armées, leur fit oser l’impossible plutôt que de battre en retraite. Des hautes régions où l’on avait établi le camp, on résolut de descendre en Macédoine par les précipices. Je n’ai jamais rien vu de plus sauvage et de plus magnifique que les pentes du bas Olympe sur lesquelles ils s’engagèrent: c’est une forêt immense enveloppant de son ombre toute une région d’escarpements et de ravins. Dans des gorges boisées jusqu’au fond passent avec bruit des eaux claires et rapides. La vigueur et la variété de la végétation sont incroyables: les arbres de la plaine, qu’on est étonné de rencontrer si haut, les chênes-verts et surtout d’énormes platanes, montent le long des torrents jusqu’au milieu des châtaigniers et presque jusqu’aux sapins. On conçoit qu’en traversant ces impénétrables solitudes, toute une armée ait trompé l’ennemi qui la croyait retournée en arrière. J’employai deux jours à parcourir les pentes dans toute leur étendue, du midi au nord. Sans doute je n’espérais pas retrouver la route exacte des Romains; j’étais sûr au moins de couper en quelque endroit la ligne qu’ils avaient suivie.

Cinq malheureux hameaux grecs de quinze à vingt maisons, débris de villages florissants, sont perdus dans ces bois. La forêt s’écarte à peine pour faire place aux toits de chaume, et se referme aussitôt. Tout languit sous l’ombre: dans d’étroits jardins, quelques courges rampent au hasard au milieu d’une végétation humide; rarement un pâle feston de vigne chargé de raisins verts se suspend aux murs des cabanes. Les châtaignes et le pain de maïs font la principale nourriture des habitants, qui cultivent pour le compte d’autrui des terres éparses au pied de la montagne; il leur faut souvent plusieurs heures pour descendre à leurs champs. De ces hameaux, les plus voisins de Krania sont Égané, Avarnitza et Pourlia, qui se suivent dans cet ordre sur le flanc de la montagne, et sont distants l’un de l’autre d’une lieue ou une lieue et demie. A Égané, dans l’église, je trouvai un tronçon de colonne dorique de très-petit diamètre. Le village est joliment situé sur une sorte de plate-forme avancée, au milieu d’un grand bois d’arbousiers; les deux autres sont déjà dans la région des châtaigniers. Avarnitza est un ancien képhalokhori, qui est tombé de ruine en ruine au dernier état de misère. L’année dernière le village a encore été saccagé, et les habitants sabrés par une bande de cent Albanais. A Pourlia, qui est situé au-dessus d’Avarnitza, on rencontre un sentier qui vient de Nézéro et des plateaux supérieurs; la distance, au dire des paysans, est de quatre heures. Il faut noter avec soin ces sentiers, parce qu’ils indiquent au moins une suite de pentes plus commodes et plus facilement praticables.

Cependant je ne crois pas que les Romains soient descendus par les pentes entre Nézéro et Pourlia; ils se rejetèrent tout à fait au nord-est, le plus loin possible de l’ennemi, que l’arrière-garde, restée le premier jour sur les sommets, tenait à distance . C’est plutôt vers les villages de Skotina et de Pandéléïmoné, qu’ils opérèrent cette pénible et périlleuse descente. Pandéléïmoné est suspendu dans les châtaigniers au-dessus de la forteresse turque de Platamona, l’ancien Héracléion de Piérie, qu’on aperçoit sur le bord de la mer. Tite-Live nous apprend que l’armée descendit sur le rivage au delà de cette ville d’Héracléion: on doit en conclure que les Romains passèrent aussi dans la montagne au delà de Pandéléïmoné, c’est-à-dire dans le voisinage de Skotina. Ce village est situé deux lieues plus loin que le dernier; il est aussi plus haut sur les pentes. C’est encore un village libre; mais il ne compte pas plus de cinquante maisons; il a été ruiné comme les autres, lors de la guerre de l’indépendance; ses églises sont ornées de peintures dont quelques-unes portent la date de 1659. De Nézéro à Skotina on compte deux heures; un sentier descend en cet endroit de Nézéro. Il vient passer justement vers les hauteurs de Katé-ti-Vrysi où nous avons placé le camp des Romains; puis il traverse la région des pins et des sapins, qui couvre toutes les pentes au-dessus de Skotina. Ces arbres descendent même le long des gorges, et viennent former plus bas que le village de gigantesques bouquets d’une noire verdure: c’est évidemment la forêt Callipeucé dont parle Tite-Live.

De Skotina au pied de la montagne le sentier traverse des bois non moins épais. Je cherchais à me figurer, au milieu de ces bois, une large trouée ouverte à la hache , et tout le désordre de cette armée qui déroulait, nous dit Tite-Live, plutôt qu’elle ne descendait. La cavalerie, les bagages, les bêtes de somme, qui étaient le grand embarras, marchaient en avant avec les éléphants, qu’on faisait glisser à grand’ peine sur des plans inclinés; les légions venaient ensuite. De Skotina nous mîmes au moins quatre heures pour arriver au pied des dernières pentes. Là, sur le bord de la plaine, s’élèvent quelques mamelons plantés d’oliviers, avec les ruines d’un petit monastère de la Panaghia. Ce sont les collines où le consul romain, après avoir employé trois jours à cette descente, fit enfin établir son camp ; l’infanterie occupait ces collines; la cavalerie campait en avant, au bord de la plaine.

Tel est le fameux passage de l’Olympe, si bien décrit par Tite-Live, sans doute d’après Polybe, qui suivit l’armée romaine dans cette expédition comme député des Achéens. C’était une entreprise audacieuse, mais qu’il fallait tenter à tout prix. Depuis deux ans on faisait en Thessalie une guerre inutile, dans laquelle Persée ne s’engageait qu’autant qu’il le voulait, ménageant ses forces, apparaissant et se retirant à son gré. Le consul Philippus arrive de Rome avec un plan tout nouveau; il était sans doute sous le coup de l’opinion publique, qui voulait qu’on en finît. Dix jours après son arrivée il entrait dans l’Olympe; après neuf autres jours il était en Macédoine. On peut dire qu’il fit plus que Paul-Émile pour le succès de cette guerre: il rendit possible la victoire de Pydna. Persée n’opposa même pas de résistance; ce coup d’audace était bien fait pour étourdir, pour paralyser un prince plus fougueux que déterminé, qui doutait de ses propres forces et de sa fortune, et dont le défaut capital était le manque de sang-froid dans les grandes circonstances.

CHAPITRE III.

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RÉGION A L’EST DE L’OLYMPE.

1. Pyrghéto: emplacement de Phila.

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Je reprends maintenant toute la côte de Piérie, à partir du Pénée, qui forme sa limite au sud. On passe ce fleuve dans un mauvais bac; un beau pont de plusieurs arches, dont parle le colonel Leake, est depuis longtemps crevé par le milieu et n’a jamais été réparé. Le premier village qu’on rencontre en sortant des gorges de Tempé, est le village de Pyrghéto, composé d’une centaine de maisons. On l’aperçoit sur la gauche, dans une partie un peu élevée de la plaine, au-dessous de Rapsani et de Krania. Toute la campagne qui l’entoure, exposée au levant, arrosée par plusieurs cours d’eau qui descendent des montagnes et vont au Pénée, est d’une fertilité merveilleuse et soigneusement entretenue. Le coton y croît partout à côté du blé, de l’orge et du maïs. Les jardins sont pleins de légumes et d’arbres fruitiers; plus loin trois mille pieds de jeunes oliviers couvrent un vaste terrain. Quelques bois s’entremêlent agréablement aux cultures, et des bouquets de chênes-verts couronnent çà et là les éminences. Dans le lit des torrents je reconnus avec plaisir un arbrisseau de la Grèce, l’agnus-castus.

On pense bien que ces terres excellentes ne sont pas aux mains des rayas. Ils les labourent, mais ils n’en sont pas les maîtres, et ils ne mettent dans leurs greniers qu’une partie de la récolte. Pyrghéto est un tchiflik; c’est une ancienne propriété d’Ali-Pacha. Comme tous les villages que l’avide pacha de Janina s’était appropriés dans ces parages, comme Boliana et Karya, que nous avons vus dans l’Olympe, il apparient maintenant à Reschid-Pacha. Ces biens immenses, devenu après la ruine d’Ali, propriétés du Sultan, ont été cédés, il y a quinze ans, à leur nouveau maître. Pyrghéto est même le chef-lieu des possessions de ce riche seigneur et la résidence de son intendant. Voici la condition des cultivateurs grecs dans ces tchiflik. On fait dix parts de la récolte: le gouvernement commence par en prélever une, à titre de dîme; trois autres reviennent au maître; il en reste six au paysan. Seulement, les frais de la culture sont à la charge de ce dernier; c’est à lui d’avoir en état ses bœufs et ses instruments de labour. Du reste, il existe des tchiflik de plusieurs sortes: j’en ai vu d’autres où tout est par moitié, les charges comme les bénéfices. De toute manière, ces conditions ne sont pas dures; elles ont été conservées dans la Grèce libre, et ce sont à peu près les mêmes que l’on fait aux fermiers dans certaines parties de la France. Le malheur est qu’ici il faut compter avec l’arbitraire; en Turquie, les mœurs ont toujours été plus oppressives que les lois.

Pyrghéto doit son nom à une tour turque qu’on y voyait autrefois à la place où s’élève aujourd’hui la maison haute de l’intendant. En effet, c’est un point à défendre à cause du voisinage de Tempé, et qui ne doit pas avoir été négligé par les anciens. Étienne de Byzance parle d’une ville de Phila, située, comme Pyrghéto, à la sortie du défilé et «tout près du fleuve»; c’était le roi de Macédoine Démétrius II, qui l’avait fondée et appelée ainsi du nom de sa mère. Tite-Live nous montre l’importance de Phila. Persée, la première année de la guerre, se retirant de Thessalie, laisse dans cette place quelques troupes sous le commandement de Timothée . Ce n’était pas pour la garde du défilé, que Gonnos suffisait à défendre; mais la position était excellente pour observer et tenir en échec des voisins dangereux, les Magnètes. Ces montagnards habitaient justement l’autre rive du Pénée jusqu’à la mer; ils pouvaient, en livrant aux Romains leurs forteresses et les sentiers de l’Ossa, compromettre la sûreté de la Macédoine. Plus tard, le consul Philippus, descendu en Piérie et n’osant pas se risquer trop avant en pays ennemi à cause du manque de vivres, se retire à Phila; son lieutenant Lucrétius s’en était facilement rendu maître, en même temps que des forts de Tempé . L’armée romaine, sans quitter la Macédoine, campait ainsi le plus près possible de la Thessalie d’où lui arrivaient ses convois. A Phila même, on trouva du blé en abondance; ce qui s’explique par la fertilité de cette petite plaine, et peut-être aussi parce que Persée, pour les besoins de la guerre, possédait, sur la limite des deux provinces, des magasins bien approvisionnés. Suivant Appien, il y avait lui-même établi ses quartiers d’hiver l’année précédente . On. a quelques monnaies de Phila; mais il est difficile d’expliquer par quelle faveur particulière une petite ville toute macédonienne frappait monnaie à son nom ; ces médailles portent la massue ou la tête d’Apollon, qui se voient si souvent sur les coins des rois de Macédoine.

Persuadé que j’étais dans le voisinage de cette ancienne ville, je me mis en quête d’antiquités. D’abord on me conduisit dans l’église du village, église qui s’honore d’un singulier fondateur; c’est Ali-Pacha qui l’a fait construire en 1799. J’y trouvai une grande inscription byzantine. Les caractères, hauts de 5 centimètres, sont gravés profondément et avec un grand soin, sur une plaque de marbre noir longue de 2m sur 0m,64 de largeur. L’inscription en elle-même n’a rien d’important; c’est une épitaphe. On y loue en deux distiques, écrits dans le dialecte épique, la foi inébranlable et la charité du mort; son nom n’est même pas cité, mais ce ne pouvait être qu’un personnage considérable. Il faut remarquer aussi qu’une pierre aussi grande et aussi lourde n’a sans doute pas été apportée de bien loin, et qu’elle a dû être trouvée dans les environs. En effet, une demi-lieue à l’est du village s’étend un terrain inégal, à demi cultivé, à demi couvert de bois, et coupé par deux torrents qui se rendent au Pénée. Cinq vieilles églises sont éparses çà et là sous ces bois, le long des torrents. L’endroit s’appelle Bourouvari, nom qui désigne un lieu habité jadis par une population nombreuse, aujourd’ hui disparue: tel est le sens de l’albanais bourou vari, mot à mot hommes détruits. Dans tout cet espace je ne rencontrai, il est vrai, aucune trace de murailles, aucun soubassement d’édifice. J’y remarquai quelques éminences, dont aucune n’est une de ces collines bien isolées qui semblent faites pour recevoir une acropole. Mais les églises contiennent presque toutes des plaques de marbre taillées et divers fragments antiques et byzantins. Un bas-relief, grossièrement sculpté, représente une femme assise, tenant une fleur; à côté, un enfant ou un génie, vêtu d’une longue robe, a en main la ciste mystique; sur les bords de la plaque de marbre sont écrits deux noms; je ne pus lire que celui de Mnasta. Un autre bas-relief, qui est aussi de basse époque, est orné d’un sujet funéraire bien connu, le cavalier chassant; l’inscription, disposée des deux côtés d’une figure sculptée en creux qui représente une sorte de colonne ou d’hermès, porte les noms de Syra et de son mari Symphoros. De tous ces fragments, celui qui remonte le plus haut est une belle inscription latine en grandes lettres, avec les noms de trois femmes appartenant aux familles plébéiennes des Bébius et des Pomponius. Je trouvai encore dans ces églises une petite base de colonne et quelques pierres avec des ornements byzantins.

Je n’hésite pas à mettre en cet endroit la ville de Phila. Mais il me paraît certain aussi que plus tard une population byzantine occupa le même terrain. Ne pourrait-on pas y placer Lycostomion, une petite ville dont parlent les historiens du Bas-Empire et dont Mélétius cite encore les ruines au dix-septième siècle? C’était un évêché : ses évêques portaient le titre d’évêques de Tempé, évêques des Défilés Thessaliens, Θεσσαλɩϰω̃ν Σαλτω̃ν. Lycostomion, c’est-à-dire la Gueule du Loup, est justement le nom qu’on donnait alors au passage de Tempé. Le colonel Leake, sur l’avis des gens du pays, place cette ville de l’autre côté du défilé, au même endroit que Gonnos. Malheureusement, parmi les ruines de Kaleh-Tépé il n’y a pas une pierre qui soit byzantine, pas une chapelle, même ruinée, qui rappelle, comme toujours, l’emplacement d’églises plus anciennes. Ici, au contraire, nous avons des fragments byzantins, une grande inscription qu’on peut rapporter au tombeau d’un évêque, et surtout cinq églises qui subsistent encore dans un lieu désert et isolé. Si Tzetzès et Cantacuzène mettent Lycostomion en Thessalie, c’est que toute cette côte à l’est de l’Olympe était comprise dans la Thessalie d’alors, qui confinait à la Bottiée. D’ailleurs, situé au-delà de Tempé, dans les environs de Déréli, Lycostomion aurait dépendu du métropolitain de Larisse; Nézéro, qui est moins avancé, en dépend déjà. Au contraire, nous savons que c’était un évêché du diocèse de Thessalonique; et même plus tard nous le voyons réuni à l’évêché de Platamona, ville du rivage, voisine de Pyrghéto. Quand la Macédoine se défendait contre les Romains unis aux Grecs, Gonnos était la vraie position pour fermer Tempé. Mais, au moyen-âge, on avait surtout à craindre les barbares venant du nord: c’était l’autre entrée du défilé qu’il fallait défendre; c’était là qu’une place forte était nécessaire.

Près de l’embouchure du Pénée, au milieu d’un petit delta formé en cet endroit par le fleuve, se trouve Nektérem, un autre tchiflik, appartenant toujours au même maître. Nous eûmes toutes les peines du monde à le trouver, perdu qu’il est au milieu de grandes prairies entrecoupées de hauts bois de saules. La colonie, fondée de fraîche date, est peu nombreuse, mais déjà florissante. Les habitants, réunis en ce lieu des villages environnants, ont déjà converti en un vaste champ de maïs une partie des prairies qui les entourent; le sol est une terre d’alluvion d’une étonnante fertilité. Là on m’indiqua une ruine connue dans le pays sous le nom de Kastri; c’est une grande tour ronde faite de moellons et de ciment. Les murailles s’élèvent encore

à une dizaine de pieds. Elle est située deux lieues plus au nord, entre Nektérem et Platamona, à quelque distance de la mer. Tels sont du moins les renseignements que je recueillis, car il me fut impossible de l’approcher: environnée de marais, elle n’est accessible que pendant les grandes chaleurs, et les bois épais qui couvrent les alentours empêchent de la voir, même de loin. Du reste, à la description qu’on m’en fit, je compris que c’était une forteresse de l’époque byzantine, destinée évidemment à défendre les bouches du Pénée et le rivage, qui est une grève de sable partout abordable. Bien que le nom de Kastri soit commun à beaucoup de ruines, je ne puis m’empêcher de remarquer que Cantacuzène cite deux fois, à côté de Lycostomion, une petite ville forte du nom de Castrion.

2. Platamona: restes d’Héracléion.

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Tout ce rivage de la Piérie n’est, pour ainsi dire, qu’une longue forêt sur le bord de la mer. De Pyrghéto à Platamona, pendant environ deux lieues, règne une plage basse couverte d’un épais fourré d’arbres et d’arbrisseaux. Elle est traversée de place en place par quelque torrent dont la mer ensable l’embouchure, et qui se répand en marécages au milieu même des bois. Je trouvai pourtant certaines parties découvertes et cultivées: ce sont les terres que labourent les paysans d’Égané, d’Arvanitza et des autres hameaux de la montagne, toujours pour le compte de Reschid-Pacha. Ils ont là des cabanes qu’ils viennent habiter au temps du labourage et de la récolte.

En suivant la côte, on voit bientôt se dresser la forteresse turque de Platamona, sur une colline escarpée dont la mer bat le pied. D’autres hauteurs qui s’élèvent par degrés rattachent cette colline à l’Olympe et barrent tout à fait le rivage. Un torrent rapide, qui coule en avant de la place, au fond d’un ravin, complète le retranchement naturel. C’était sur cet emplacement que s’élevait dans l’antiquité la ville d’Héracléion. Nul doute à cet égard: «Elle est située,» dit Tite-Live, «à environ cinq milles de Phila, entre Dium

«et Tempé, sur un rocher qui domine le cours d’un

«torrent.» Cinq milles romains font cinq kilomètres et demi, et j’ai compté moins de deux lieues de Pyrghéto à Platamona. Pline nous donne le nom du torrent: on l’appelait Apilas, c’est-à-dire le Menaçant, sans doute parce qu’il devient dangereux dès qu’il est grossi par les pluies. De Phila, le consul Philippus envoie Popillius et deux mille soldats pour assiéger cette place; toute la flotte romaine les suit et se range le long de la côte, qui est, comme je l’ai dit, partout abordable, quoique sans ports. Il faut lire dans les historiens par quel stratagème les Romains s’emparèrent de la muraille. Maître d’Héracléion, le consul y vient camper une partie de l’hiver. Rien, dans tous ces faits, qui ne s’accorde parfaitement avec la position de Platamona. On trouve encore le nom d’Héracléion dans Scylax; suivant ce géographe, c’est la première ville qu’on rencontre sur la côte de la Macédoine; en effet Phila n’était pas encore fondée. Son nom vient évidemment d’un temple d’Hercule: la famille royale de Macédoine, qui se disait dorienne, avait voué un culte particulier à ce héros, si souvent représenté sur les monnaies macédoniennes.

La petite ville de Platamona date du Bas-Empire. Son nom est un mot grec qui veut dire un rocher à fleur d’eau, mais souvent aussi une plage basse et marécageuse, une grève de niveau avec la mer, πλαταμών. Sans doute on commença par appeler ainsi toute cette partie de la côte, et la ville en garda le nom. Vers la fin du onzième siècle, dans le traité de commerce conclu avec Venise, nous entendons parler pour la première fois du district de Platamona; au commencement du treizième, c’est un des fiefs que se partagent les chevaliers francs. Sous Cantacuzène, Platamone est citée parmi les places qui se rendent à lui ; mais bientôt elle est forcée de retourner au parti de son ennemi Apocauchos; ville maritime, elle est plus exposée qu’aucune autre aux incursions de la flotte que commande ce chef révolté. Cette ville est aussi, dès le moyen âge un évêché suffragant du métropolitain de Salonique; elle est citée comme telle dans une lettre d’Innocent III, datée de 1212. Mélétius, au dix-septième siècle, en parle encore comme d’un siège épiscopal; mais plus tard on ne trouve plus qu’un évêque, portant le double titre d’évêque de Platamona et de Lycostomion, qui réside au village d’Ambelakia dans l’Ossa.

Héracléion dans l’antiquité, Platamone au moyen âge, pouvaient être d’assez fortes positions militaires; il n’en est plus ainsi de nos jours. Dominée parles collines voisines, la forteresse serait démolie en peu d’instants. Le Sultan y a quelques canons et une faible garnison de troupes régulières. Vingt maisons sont habitées par des laboureurs turcs qui cultivent la campagne aux environs; Pouqueville en comptait encore cent cinquante, et, de son temps, cette petite ville était le siège d’un Vayvode et le chef-lieu de dix villages. Les fortifications sont byzantines, avec des réparations plus modernes: ce sont des murailles crénelées, formant un carré ; au centre se dresse une haute tour octogone aux murs épais. Nous voyons, dans Cantacuzène, Apocauchos se servir de Platamone comme de prison d’État; ce donjon semble fait pour un pareil usage. Voici des traces encore plus significatives de l’époque byzantine: on me montra, dans l’enceinte de cette forteresse turque, les ruines de six églises grecques; en dehors, s’élèvent encore les quatre murs d’un grand édifice qui pourrait bien avoir été le palais épiscopal.

On n’est pas sans rencontrer à Platamona quelques restes de l’ancienne ville d’Héracléion; ce palais même avait jadis été décoré avec des débris antiques. J’y trouvai, couchées par terre, quelques-unes de ces grandes colonnes monolithes en marbre de couleur, dont le goût se répandit sous l’empire et qu’on surmontait de riches chapiteaux corinthiens. La plus belle de ces colonnes est de marbre noir, les autres, de marbre veiné. Deux chapiteaux doriques en marbre blanc appartiennent à d’autres colonnes; ils sont encore de bon style, bien que d’une exécution un peu négligée (largeur et longueur de l’abaque, 0m,43, saillie de l’échinus sur la colonne, 0m, 10; au-dessous sont les trois annelets et le commencement des cannelures). Une vingtaine de grandes plaques du même marbre, disposées tout autour de l’édifice, ne peuvent provenir que des architraves d’un temple. Le réservoir de la fontaine voisine est fait avec un sarcophage antique; près de la même fontaine je remarquai les débris d’une de ces immenses urnes de marbre, que les anciens plaçaient sur un piédestal pour l’ornement des lieux publics; les flancs de celle-ci étaient décorés de cannelures. Un tambour de colonne dorique en marbre blanc se voit encore près de la porte de la forteresse (diamètre 0m,90, arc des cannelures 0m,15), et dans la muraille au-dessus, on a encastré un fragment de stèle, représentant une femme assise. Dans l’intérieur je ne trouvai qu’une base de statue avec le nom de Ménandre en caractères de très-bonne époque; était-ce la statue du grand poëte comique? J’examinai si les murailles de Platamona ne reposaient pas, comme il arrive souvent, sur des fondations antiques: j’aperçus bien quelques pierres helléniques prises sans doute aux ruines d’Héracléion; mais elles étaient isolées, et l’on ne pouvait en tirer aucune indication sur la manière dont étaient construites les fortifications de la ville grecque. C’est au bas de la colline et au bord même du torrent, que je trouvai sur une longueur de quelques mètres une ligne de blocs non taillés, restes d’une ancienne muraille. Les murailles d’Héracléion ne couvraient donc pas seulement le sommet de la colline comme celles de Platamona; mais elles l’enveloppaient tout entière.

3. Leftokarya: emplacement de Libèthres. — Des Piériens et des anciens sanctuaires de la Piérie.

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Une lieue plus loin que Platamona, on traverse un assez large cours d’eau, appelé Ziliana. A partir de cet endroit, la côte cesse d’être pour quelque temps une grève plate et à demi submergée; le sol s’élève brusquement, et le pied de l’Olympe se prolonge par une pente rocheuse jusqu’au bord même de la mer. C’est à la naissance de cette pente, à l’endroit où elle se rattache à la montagne, que se trouve Leftokarya, bourgade grecque de cinquante maisons, située à quelque distance de la rive gauche de la Ziliana.

De ce point l’aspect de l’Olympe est étonnant et magnifique. On voit s’ouvrir au même endroit quatre gorges étroites, qui s’engagent profondément dans le flanc boisé de la montagne; par ces brèches débouchent quatre torrents dont la réunion forme la Ziliana. Les deux premiers ravins passent dans la montagne au nord de Skotina; ils sont séparés par une grande roche coupée à pic, qui se dresse entre eux comme un pan de muraille, et qu’on appelle Karavidha. Le troisième de ces ravins nous est déjà connu, c’est la gorge du monastère de Kanalia, par laquelle se déchargent les eaux de la plaine de Karya; le quatrième descend d’un autre petit plateau, appelé Bektech: à partir de ce dernier torrent finit le bas Olympe, et la montagne commence à se dresser de toute sa hauteur.

Les habitants appellent proprement Kanalia ces quatre ravins creusés dans la montagne, par lesquels les eaux s’écoulent comme par autant de canaux. Il y a ici une analogie frappante avec un nom célèbre dans l’antique géographie du pays, celui de Libêthra (τὰ , les Canaux, les Ravins). C’est déjà un fait à remarquer que cette exacte concordance dans les noms: voyons les textes. Tite-Live, voulant désigner l’endroit précis où descendit l’armée du consul Philippus, dit que ce fut entre Héracléion et Libèthres . Il faut noter que, dans leur descente sur les pentes du bas Olympe, les Romains durent toujours se tenir en deçà des gorges de Kanalia, qui étaient un obstacle infranchissable. D’un autre côté, Strabon place Libèthres dans le voisinage de Dium . De ces deux témoignages il résulte clairement que le lieu appelé Libèthres était situé quelque part entre Héracléion et Dium: les ravins de Kanalia sont justement dans cette position, un peu plus près, il est vrai, de la première de ces villes que de la dernière. Le colonel Leake veut rapprocher davantage Libèthres de Dium; mais je n’en vois pas la nécessité : c’est prendre trop à la lettre une indication de Strabon qui n’a rien de bien précis. L’inscription de Konospoli, qui fixe les limites du district de Dium, est là pour prouver qu’il s’étendait assez loin de ce côté et qu’il comprenait certainement toute la région de Kanalia.

Libèthres était, comme on sait, un des lieux sacrés de la Piérie et le grand sanctuaire des Muses piériennes. De Libèthres leur culte se répandit dans la Grèce; les Piériens eux-mêmes le transportèrent dans les montagnes de la Béotie, où l’on retrouvait un mont Libéthrios, un antre et une source des Muses Libéthrides. Ici, dans les forêts mêmes de la Piérie, ces habitantes de l’Olympe, ces filles de Zeus , ne sont pas seulement des divinités classiques, se partageant le protectorat idéal de la poésie et des arts: ce sont d’antiques déesses attachées au pays, qui hantaient ces ravins et ces montagnes; les anciens habitants croyaient sentir leur secrète influence, lorsqu’en pénétrant dans ces grands bois, ils étaient saisis, en face de la nature, de je ne sais quelle naïve admiration mêlée d’horreur, qui fut le premier éveil du génie poétique. Ici nous trouvons les Muses chez elles et dans leur patrie; les gorges sauvages de Kanalia, les eaux qui les traversent, les forêts qui s’enfoncent dans leurs profondeurs, voilà les lieux vraiment dignes d’elles, que les plus vieilles légendes leur avaient donnés pour demeure. Je reconnais dans le rocher de Karavidha, couronné de bois, cette haute roche de Libèthres dont parlent les poëtes ; les quatre courants, par leur réunion, formaient sans doute la fontaine sacrée.

Quant à la ville même de Libèthres, je la placerais quelque part au pied de l’Olympe, dans le voisinage de ces lieux consacrés et près des rives de la Ziliana. Pausanias nous apprend, en effet, qu’un torrent passait dans le voisinage; on l’appelait Sys (le Sanglier), à cause de la violence-soudaine de ses irruptions. A Libèthres, nous sommes aussi dans le pays d’Orphée; un antique simulacre en bois de cyprès, qui le représentait, s’y voyait encore du temps d’Alexandre; là fut aussi primitivement son tombeau. C’était dans ces lieux, disait-on, qu’il avait institué le culte mystique de Dionysos; c’était là qu’il «convoquait la foule

«des Macédoniens et des Thraces, les rassemblant

«dans un vaste édifice disposé tout exprès pour la

«célébration des mystères.» Voilà des détails, sans doute entachés d’anachronisme, qui rappellent un peu trop les fêtes et le temple d’Éleusis; mais ils ne nous en montrent pas moins le culte de Bacchus établi dès les premiers âges à Libèthres et dans la Piérie. «Heureuse

«Piérie, chantent les Bacchantes d’Euripide,

«terre révérée du dieu qui crie: Évohé !» Son culte y fleurit à côté de celui des Muses, dans les mêmes lieux et presque dans les mêmes sanctuaires. Nul doute que, dans les croyances des Piériens, ces deux religions ne fussent unies entre elles par des liens intimes. Combien de fois, sur les monuments antiques, sur les vases et sur les sarcophages, les Muses sont-elles représentées parmi les Ménades et mêlées au cortége bacchique! On les appelait même les nourrices de Bacchus .

En dehors de ces traditions toutes mythologiques, l’histoire ne nous apprend rien sur Libèthres. Pausanias nous raconte, il est vrai, comment cette ville fut détruite par un des torrents de l’Olympe; mais c’est encore un récit tout légendaire, qui ne fixe pas l’époque de l’événement qu’il rapporte. Aussi, lorsqu’au temps de Persée ou d’Alexandre, nous trouvons par hasard dans les historiens le nom de Libèthres, nous ne pouvons savoir s’il s’agit de la ville antique ou seulement de quelques temples relevés plus tard sur une terre consacrée. Un oracle de Bacchus, venu de Thrace, avait menacé Libèthres de ruine, si le soleil voyait les os d’Orphée. En effet, des bergers ayant renversé la stèle de son tombeau, la vengeance ne se fit pas attendre. a La nuit qui suivit, la pluie se mit à

«tomber avec violence; le Sys se gonfle tout à coup,

«jette bas les murailles de la ville, emporte les maisons

«et les temples, noie tous les habitants et jusqu’aux

«animaux.»

Du reste, ce que raconte Pausanias d’une ville emportée par un torrent n’a rien que de vraisemblable. Quand on traverse à gué les faibles cours d’eau qui coulent de l’Olympe, on ne se figure pas qu’ils aient cette violence; il suffit d’un orage pour les rendre terribles. Aussitôt, l’eau commence à se précipiter partout avec impétuosité le long des pentes rapides de la montagne. Pour peu que le vent, soufflant de l’est, empêche cette masse liquide de s’écouler librement à la mer, l’étroit rivage est inondé et dévasté en un instant. Nous fûmes surpris, mon compagnon, M. Delacoulonche, et moi, par un de ces orages vraiment olympiens, qui nous tint deux jours assiégés dans le hameau de Malathria. Le tonnerre et la pluie commencèrent vers le soir; dès le milieu de la nuit tout était envahi par les eaux. Ce fut une nuit de désastres; plusieurs hommes disparurent; un troupeau de trois cents chèvres fut emporté d’un seul coup. Des courants s’étaient formés de tous côtés, au hasard, noyant les champs de maïs, ravageant et bouleversant les bois; un torrent avait fait sauter ses moulins solidement bâtis sur des digues de pierre... Il paraît que la Ziliana n’est pas moins redoutable; et comme ses rives sont inégales, elle se répand avec fureur sur sa rive droite qui est la plus basse. Ce serait une raison pour placer Libèthres de ce côté, plutôt qu’à Leftokarya, qui est sur le bord le plus élevé , et hors de tout danger. D’ailleurs, je ne trouvai, ni à Leftokarya ni sur la rive opposée, aucunes traces d’une ville antique; on comprend que tout ait disparu sur un rivage balayé ainsi chaque automne par les torrents.

On a des indications encore moins précises sur le bourg de Pimpléa , un autre lieu consacré aux Muses, que Strabon place aussi dans le canton de Dium . Ce bourg de Pimpléa est toujours cité à côté de Libèthres; leurs noms sont rapprochés et semblent même quelquefois confondus dans les légendes. Orphée, les Muses, sont aussi bien de Pimpléa que de Libèthres . Les poëtes parlent d’une roche Pimpléide , d’une source de Pimpléa, qui ne sont peut-être, sous un nom différent, que la roche et la source de Libèthres. En effet, un vers de Lycophron place le rocher de Libèthres au-dessus même de Pimpléa . Ces quelques renseignements donnent naturellement à penser que c’était un village dépendant de Libèthres et situé dans les environs. Mais ni les témoignages des anciens, ni l’état des lieux, ne permettent de déterminer son emplacement.

Enfin la table de Peutinger marque à moitié chemin entre Dium et Tempé, c’est-à-dire vers le point où j’ai placé Libèthres, un endroit appelé Sabazion. On ne s’étonnera pas de rencontrer ce nom en Piérie, puisque Sabazios était un dieu dont le culte, originaire de Phrygie, s’était mêlé au culte de Bacchus, d’abord chez les Thraces et chez les Piériens. Dans le recueil des hymnes orphiques, qui ont une valeur, au moins comme imitation, nous avons un chant en l’honneur de Sabazios. Je suppose qu’il y avait quelque chapelle consacrée à ce dieu et dépendante des sanctuaires de Libèthres, avec un village qui en avait pris son nom. Ce village était une des stations de la voie romaine qui passait sans doute, comme la route moderne, assez près de la mer.

Tels sont, à défaut de ruines, les détails que j’ai pu rassembler sur Libèthres et ses environs, et sur tout ce territoire consacré par les traditions piériennes. Il reste à dire quelques mots du peuple même qui a fondé ces sanctuaires. Quels hommes étaient ces Pières ou Piériens que nous voyons établis dès les premiers âges sur le versant oriental de l’Olympe et dont quelques colonies, s’avançant jusqu’au milieu de la Grèce, se fixent à Daulis, à Ascra, à Eleusis? Ils sont à peine connus dans les temps historiques. Chassés du pied de l’Olympe, après une lutte obscure contre les rois de Macédoine, ils émigrent de bonne heure sur la côte de Thrace, aux environs du mont Pangée. On les y retrouve plus tard cantonnés autour des forteresses de Pergamos et de Phagré .

Mais si l’histoire les oublie, les antiques récits sont pleins d’eux et de leur nom. Tout le monde sait que la Grèce les reconnaissait elle-même pour ses instituteurs; elle avouait leur devoir en partie son éducation morale et religieuse, et faisait remonter jusqu’ à eux la première inspiration de sa poésie. La légende nous les peint comme un de ces petits peuples qui semblent destinés en effet à enseigner les autres; c’est une tribu d’un caractère enthousiaste et poétique, avec un génie particulier pour la religion, un goût naturel pour les mœurs austères et disciplinées; ajoutez un certain feu qui se communique, et comme un esprit de prédication qui les excite à répandre leurs pratiques et leurs croyances. Nous avons vu quelles divinités ils adoraient, les Muses et le Bacchus des mystères. Du reste, si l’on étudie l’influence que ces Piériens ont eue sur la Grèce, ils semblent avoir moins cherché à introduire des dieux nouveaux et une religion nouvelle, qu’à agir sur les religions établies et à les transformer par des interprétations théologiques. L’autorité sur laquelle ils s’appuient dans cette œuvre de réforme, c’est justement l’inspiration, le délire qui vient des Muses ou de Bacchus, et par lequel le prêtre et le poëte s’élèvent au-dessus de l’intelligence ordinaire. Le culte de l’enthousiasme est le trait saillant de leur caractère.

Maintenant, si nous recherchons à quelle race pouvait appartenir cette tribu si noblement douée, tous les témoignages de l’antiquité s’accordent pour nous déclarer que les Piériens étaient des Thraces. Certes, il y a là de quoi s’étonner; on ne voit pas ce qu’il pouvait y avoir de commun entre ces premiers auteurs de la civilisation et un peuple brutal, vivant de guerre et de brigandage, qui, tant qu’il a duré, s’est obstiné dans la barbarie. Comment comparer, par exemple, les divins Eumolpides, aux mains desquels est remise

«la clef d’or des mystères », et ces Thraces grossiers, amis de la proie et du carnage, qui venaient faire à Athènes le métier de mercenaires? Aussi la critique moderne n’a-t-elle accepté qu’avec défiance cette opinion des anciens. On s’est demandé comment les aèdes piériens pouvaient avoir eu une véritable influence sur le premier essor de la poésie grecque, s’ils n’étaient eux-mêmes Grecs et ne parlaient le grec; on a remarqué que les noms des villes de la Piérie étaient grecs par leurs racines; et, sur ces indications, on a pensé que les Piériens ne pouvaient être qu’une tribu de race hellénique.

Cependant il faut croire que les anciens, les Grecs surtout, qui ne devaient pas tenir à faire dériver leur civilisation d’un peuple barbare, ne voyaient là rien d’impossible ni d’invraisemblable. Leur témoignage est unanime sur ce point; il n’y a pas une voix qui réclame ou qui s’étonne. Je ne citerai ici que Strabon:

«Les Piériens, dit-il, peuple thrace, habitaient la Piérie

«et les environs de l’Olympe.» Il ajoute autre part:

«La Piérie, l’Olympe, Pimpla, Libèthres, étaient autrefois

«des montagnes et des villes thraces; ce sont

«des Thraces descendus en Béotie qui ont consacré

«aux Muses l’Hélicon et l’antre des nymphes Libéthriades.

«Les maîtres de l’ancienne musique, Orphée,

«Musée, Tomyris, sont tous regardés comme

«des Thraces; Eumolpe aussi, qui devait son nom à

«la douceur de ses chants .» Le raisonneur Strabon, toujours prêt à discuter les anciennes traditions, ne cherche même pas à donner ici une explication. Je ne parle pas des poëtes et des mythographes, qui appliquent sans hésiter aux habitants de la Piérie les noms des tribus les plus barbares, et en font tour à tour des Bistoniens, des Cicones, des Odryses. Quelques bonnes raisons qu’on puisse donner, il me semble difficile de soutenir contre l’antiquité tout entière que les Piériens n’étaient pas Thraces. Il vaut peut-être mieux chercher à expliquer comment ils pouvaient l’être.

N’existe-t-il absolument aucun trait de ressemblance, aucun signe de parenté entre les Thraces et les Piériens? J’en vois un tout d’abord; c’est le culte commun de Dionysos. La légende de la destruction de Libèthres nous montre les sanctuaires piériens directement en rapport avec le grand oracle de ce dieu en Thrace. Et, lorsque les Piériens sont chassés du mont Olympe, est-ce purement le hasard qui les pousse sur les confins du pays des Satres, au pied même des montagnes où est situé ce fameux sanctuaire de Bacchus? Peut-être ne font-ils que se replier vers l’antique foyer de leur race et de leur religion. Les Thraces, malgré leur barbarie, nous sont toujours représentés comme un peuple plus adonné qu’aucun autre aux pratiques religieuses, à la magie, aux chants, aux danses, aux initiations, à toutes les cérémonies des cultes mystiques. On leur prête une imagination exaltée, inquiète. Il faut lire à ce sujet ce que raconte Théopompe d’un roi nommé Cotys, qui errait dans les solitudes de la Thrace, épris des lieux ombragés et des belles eaux, s’arrêtant à chaque endroit qui lui souriait, pour y sacrifier aux dieux et y célébrer des orgies. On voit souvent chez les peuples barbares un vif sentiment poétique, des croyances assez élevées et même le goût d’une certaine austérité s’allier à des mœurs turbulentes et sanguinaires. Je ne veux pour exemple que les anciens Gaulois avec leurs bardes et leurs druides, les Germains, les Scandinaves.

Les anciens Thraces présentaient sans doute ce mélange singulier de qualités contraires, cet enthousiasmé et ce mysticisme barbares; et les Piériens leur ressemblaient alors par plus d’un côté. Rien ne nous force, en effet, à regarder ces Piériens comme une race toute pacifique; si l’on y fait bien attention, la tradition ne les représente pas ainsi. Ce ne sont pas de paisibles familles de prêtres qui descendent de la Piérie dans l’Attique et la Béotie, prêchant les Muses et Dionysos: nous voyons des bandes armées et guerrières, conduites sans doute par des hommes saints et par des prophètes inspirés, mais s’établissant de force au milieu des peuples grecs et s’y maintenant énergiquement. La Piérie même paraît avoir été vigoureusement défendue contre les rois de Macédoine . Cette humeur belliqueuse des Piériens est un dernier trait qui les rapproche des Thraces.

Mais si les Piériens étaient Thraces d’origine, ils formaient cependant une tribu à part, qui s’est développée dans des conditions extraordinaires. Jetée en avant, isolée au milieu des tribus grecques, elle s’est trouvée mêlée de bonne heure à la vie, au mouvement de cette Grèce naissante, qui florissait alors aux environs de l’Olympe et dans les plaines de la Thessalie. Sans doute les Thraces de la Piérie, par leur imagination enthousiaste, donnèrent le premier branle au génie des populations helléniques; des forêts de l’Olympe sortirent des chanteurs errants, qui apportèrent aux Grecs, sinon une poésie toute faite, au moins le goût d’une certaine exaltation musicale et religieuse et l’usage d’un rhythme grossier. Mais il y eut, comme toujours, un échange: cette petite peuplade ne pouvait manquer, de son côté, de subir l’inévitable ascendant de la race grecque, race en somme plus forte et d’un plus grand avenir. Comme toutes les tribus qu’on trouve encore aujourd’hui perdues au milieu des Grecs, comme les Albanais du Péloponèse ou les Valaques de la Thessalie, les Piériens devinrent Grecs à demi; ils apprirent par nécessité la langue grecque, formée de si bonne heure, et qui, du reste, n’était probablement pas très-éloignée de leur idiome national. L’enthousiasme dont ils faisaient profession ne devint réellement chose féconde qu’après qu’ils l’eurent transmis à ce peuple plus ferme d’esprit et de sens plus rassis. C’est ainsi qu’on voit, chez quelques enfants, s’éveiller de bonne heure une vivacité d’imagination qu’ils ne savent pas soutenir dans l’âge mûr; mais le contact de cette flamme, chez eux bientôt disparue, allume quelquefois chez leurs compagnons un feu plus durable et qui ne s’éteint pas.

Les Piériens, à cette époque reculée, étaient surtout en relation de voisinage avec les Éoliens qu’ils rencontraient sur le Pénée; ils semblent s’être mêlés à eux de préférence, jusqu’à les suivre par petites bandes dans leurs migrations. C’est en grande partie par les Éoliens que l’influence de ces Thraces de Piérie s’est communiquée à la Grèce; et nul doute que la poésie éolienne ne doive à ce contact plus direct son précoce développement. Les traditions indiquent ces antiques rapports lorsqu’elles associent le Piérien Orphée à l’expédition des Argonautes, ou lorsqu’elles racontent comment la tête de ce chantre sacré fut portée par les flots de la mer jusque sur la plage de l’éolienne Lesbos.

4. Litokhoro: le ravin de l’Énipée.

Table des matières

Continuons de nous avancer le long de la côte. A une lieue et demie de Leftokarya, on rencontre Litokhoro, bourgade grecque de quelque importance, bâtie sur le bord d’un profond torrent. Le pays qu’on traverse pour y arriver est sec et stérile, couvert de pierres et de buissons; c’est une pente rocheuse, qui du pied de l’Olympe s’abaisse insensiblement vers la mer. Litokhoro est situé, comme Leftokarya, au plus haut de cette pente, à l’endroit même où elle vient se rattacher à la montagne. De ce lieu élevé la vue s’étend au loin et plane sur tout l’ancien golfe Thermaïque.

On compte à Litokhoro trois cents maisons. C’est un bourg libre; il s’y trouve seulement cinq ou six soldats albanais pour faire la garde des routes. Aussi bien, les Turcs n’avaient que faire de s’approprier ce pays stérile; ils l’ont laissé aux Grecs, qui ont trouvé moyen de s’y enrichir. Les Grecs sont un des peuples qui ont toujours su le mieux se passer d’un sol fertile; jamais leurs affaires ne sont en meilleur état que lorsqu’il s en sont réduits à tirer tout d’eux-mêmes et de leur industrie. Les habitants de Litokhoro ne pouvaient faire pousser du blé sur le roc; ils ont emprunté aux villages de la montagne l’art de tisser le skouti. Placés à portée de la mer, ils exportent eux-mêmes ce qu’ils fabriquent et aussi ce qui se fabrique ailleurs. Ils ont à eux une trentaine de caïques, qui stationnent une lieue plus bas, à une petite échelle qu’on appelle Hos Theodhoros ou Papa-Kioupréci. Litokhoro est devenu comme l’entrepôt de ce commerce pour toute la région de l’Olympe. C’est, dans la contrée, l’endroit qui paraît le plus riche et où l’argent a le moins de valeur; la preuve, c’est que nous y payâmes tout double prix.

Je visitai avec soin les treize églises de Litokhoro: deux seulement sont dans le bourg; les autres s’élèvent çà et là dans les environs. Je n’y trouvai pas une seule pierre antique, pas même un fragment d’architecture byzantine. Lorsque les Grecs occupaient seuls toute la côte, presque partout si fertile et si ombragée, ils n’avaient aucune raison de s’établir sur ces pentes nues et pierreuses. Mais, si Litokhoro n’est sur l’emplacement d’aucune ville ancienne, le torrent profond et rapide qui passe auprès du bourg est certainement l’Énipée, derrière lequel Persée se retrancha si fortement après la descente des Romains en Macédoine. Tite-Live place l’Énipée cinq milles, c’est-à-dire environ deux lieues, en avant de Dium; c’est justement la distance qui sépare Litokhoro de Malathria, où se trouvent les ruines de cette ancienne ville: «Il descend,

«dit-il, d’une gorge du mont Olympe. Faible en été ,

«les pluies d’hiver en font un torrent impétueux. Il

«tourbillonne au pied de roches immenses, et dans le

«ravin où il s’engouffre, entraînant les terres, creusant

«profondément son lit, il a fait de ses deux rives

«des précipices.»

Tel se montre encore le torrent de Litokhoro, et la description est de la dernière exactitude. Il s’est ouvert dans le roc du rivage un lit profond et caverneux, dont les rives sont coupées à pic; en quelques endroits c’est un véritable gouffre. Les habitants l’appellent Vythos (l’Abîme). Quand je le traversai, ce n’était qu’un filet d’eau circulant parmi les cailloux; le lendemain, c’est lui qui, grossi par un orage, emportait tous les moulins bâtis sur son courant. Mais ce qui est beau au-delà de toute idée, c’est la gorge d’où il se précipite, et qui s’ouvre derrière Litokhoro. Ici l’Olympe est fendu profondément et dans toute sa hauteur. On peut dire sans exagération que les yeux pénètrent jusque dans les entrailles de la montagne; ils aperçoivent des bois sombres, suspendus partout aux deux bords de cette immense déchirure, et, remontant de rocher en rocher, de précipice en précipice, s’élèvent jusqu’aux dernières cimes, qui ferment le fond du ravin de leurs lignes hardies. Cette gorge, où est situé, à une grande hauteur, le célèbre monastère d’Hos Dhionysios, est un des chemins par lesquels on monte au sommet de l’Olympe.

Persée s’était établi sur la rive gauche de l’Énipée, c’est-à-dire du côté opposé à Litokhoro. «La position

«qu’il avait prise, dit Plutarque, était de toutes parts

«inabordable .» En effet, sur cette rive, les pentes rocheuses qui se détachent de l’Olympe ne descendent pas jusqu’à la mer; elles s’arrêtent brusquement et forment une espèce de plateau escarpé tout à fait propre à recevoir un camp. Les Romains, de leur côté, vinrent d’Héracleion camper en face des Macédoniens; les deux armées restèrent ainsi en présence tout l’hiver et une partie du printemps, séparées seulement par le ravin de l’Énipée. Ce que la nature avait fait pour la défense de ce pays est vraiment incroyable; elle avait multiplié ses barrières: l’armée romaine, après avoir franchi l’Olympe, se trouvait, sur le seuil de la Macédoine, arrêtée encore par un torrent infranchissable.

Le camp romain devait se trouver plus bas que Litokhoro; car il n’était, suivant Tite-Live, qu’à trois cents pas de la mer . On comprend parfaitement sur les lieux tout ce que Tite-Live et Plutarque rapportent de ces campements. A l’approche de l’été les Romains manquent d’eau : j’ai déjà dit que toute cette partie de la côte est sèche et pierreuse; on ne rencontre entre Litokhoro et Leftokarya qu’un seul torrent appelé Hos Minas, du nom d’une chapelle, et ce torrent, comme l’Énipée, devait être alors presque desséché. Mais le consul Paul-Émile, qui venait de succéder à Q. Marcius Philippus, fit creuser sur le bord de la mer, et l’on y trouva de l’eau de source en abondance; le voisinage de la montagne lui avait fait penser qu’il y avait sous ce sol aride des sources souterraines.

Le nouveau consul prit aussi des mesures extraordinaires pour la sûreté du camp ; il établit tout un système de sentinelles et de postes avancés. Les commandements ne furent plus transmis qu’à voix basse et de rang en rang; les deux camps étaient si rapprochés que l’on pouvait entendre de l’un les ordres qui se donnaient dans l’autre. Persée, de son côté, se faisait sur la rive opposée une véritable place de guerre, fortifiant toute la ligne de l’Énipée avec des palissades et des tours armées de machines . Ce fut alors que Paul-Émile, désespérant de franchir une pareille bar-fière, fit tourner la position par le défilé de Pétra. Le combat qu’il livra pendant deux jours dans le lit même de l’Énipée ne fut qu’une feinte, un engagement d’avant-postes, pour occuper l’attention de l’ennemi. Le monde que les Romains perdirent à cette attaque simulée, leur fit comprendre ce qu’il leur en aurait coûté, s’ils avaient voulu forcer le passage. «Il

«y avait de chaque côté, dit Tite-Live, une pente d’environ

«trois cents pas pour arriver au fond du torrent;

«le lit même pouvait bien être large d’un millier

«de pas .» Ce passage prouve que le combat eut lieu beaucoup plus bas que Litokhoro, parce que les rives du torrent s’écartent et s’abaissent en approchant de la mer; plus haut, comme on l’a vu, le lit est plus creux et plus resserré .

Le colonel Leake, sans nier que cette rivière soit l’ancien Énipée, veut placer Libèthres à Litokhoro. C’est supposer alors que le Sys et l’Énipée étaient la même chose, ce qui n’est pas probable. J’ajouterai même que, si la rivière de Litokhoro est le plus furieux des torrents de l’Olympe, contenue entre deux rives profondes, elle ne peut guère déborder, comme la Ziliana. Puis, si Libèthres avait été dans le voisinage, Tite-Live n’aurait pas manqué d’indiquer la position du camp par rapport à ce lieu célèbre. Enfin, la preuve qu’il n’y avait là ni ville ni village, c’est le manque d’eau, dont souffre l’armée romaine.

5. Malathria: ruines de Dion (Dium).

Table des matières

Plusieurs voyageurs, se rendant de Larisse à Salonique et traversant l’ancienne Piérie, y avaient en vain cherché les ruines de Dion et de son temple de Jupiter. C’était la première place de toute la côte, et l’une des villes saintes de la Macédoine, un sanctuaire révéré de Jupiter et des Muses. Les uns croyaient la retrouver à Platamona; les autres la cherchaient beaucoup plus au nord, aux environs de Katérini. Le colonel Leake signala le premier quelques restes de cette ville, qu’il avait reconnus au milieu des bois, près du village de Malathria, deux lieues plus loin que Litokhoro .

Sur ces indications, je me fis conduire à Malathria. A peine a-t-on quitté Litokhoro et passé sur un pont le ravin de l’Énipée, que le pays change d’aspect. Le rivage s’abaisse de nouveau, et l’on descend dans une plaine toute couverte de bois, qui s’étend de l’Olympe à la mer. La terre qu’on foule aux pieds est noire et profonde; cette terre vigoureuse, laissée à elle-même, s’est revêtue d’une végétation magnifique. On s’enfonce sous de grands massifs d’arbres; on se perd dans des fourrés d’arbrisseaux de cent espèces. Le paliure, le plus incommode et le plus impénétrable des buissons épineux, forme le fond de toutes ces broussailles, auxquelles se mêle une incroyable confusion, tout un débordement de plantes grimpantes. Chaque fois que nous voulions nous écarter un peu du sentier, notre guide était obligé de nous ouvrir un chemin avec son kandjiari. Ajoutez que le sol est humide, baigné d’eaux stagnantes ou détrempé par des sources; c’est une forêt qui pousse dans un marécage.

J’arrivai enfin à Malathria, situé près d’une petite rivière qu’on appelle Potoki. C’est bien le plus misérable hameau que j’aie vu de ma vie. Il est composé de vingt-cinq ou trente cahutes, que les paysans ont construites eux-mêmes en tressant des branchages, comme on ferait un panier. Dans quelques-unes, et ce sont les mieux installées, on a réservé une petite chambre enduite à l’intérieur de boue pétrie. Les toits sont faits de roseaux. Tout aux environs, les habitants ont ouvert des champs en incendiant les bois; le maïs, qui aime les terres humides, y vient à merveille. Cependant on n’a pu qu’à grand’peine rassembler quelques paysans grecs des montagnes voisines; ils redoutent les fièvres, qui séjournent tout l’été sous l’ombre de ces bois magnifiques. Pour attirer les colons, le propriétaire (c’est toujours Reschid-Pacha) est obligé d’abaisser d’un dixième la contribution du tchiflik. Les hommes seuls demeurent là toute l’année, et c’est seulement à l’approche de l’hiver qu’on voit arriver les femmes et les enfants.

Ce village s’appelle proprement Kalyves de Malathria. Celui que vit le colonel Leake, et qu’avait fondé Ali-Pacha, était situé de l’autre côté de la rivière, un quart de lieue plus à l’est; il était bâti en pierres, et disposé en carré d’après un plan uniforme. On en voit encore les ruines, et les paysans ne manquent pas de montrer, au milieu des décombres, la borne sur laquelle le terrible Ali mettait le pied pour monter à cheval.

Les vestiges antiques indiqués par le colonel Leake se trouvent entre l’ancien et le nouveau Malathria. Le savant voyageur anglais avait reconnu d’abord l’emplacement d’un stade et d’un théâtre. Il donne au théâtre 38 mètres de rayon; le stade lui parut avoir des dimensions en rapport avec celles des autres stades de la Grèce. Il vit au même endroit le soubassement d’un vaste édifice. Plus loin, il avait observé quelques traces de fondations qui devaient appartenir aux murs de la ville; mais il n’avait pas pu suivre ces traces, faute d’un guide. Du théâtre, il ne reste plus aujourd’hui qu’un talus en terre formant une légère courbure: ce n’est qu’une faible partie de l’hémicycle qu’occupaient les gradins. On voit toutefois que ce théâtre de Dium n’était pas creusé dans le roc et appuyé contre des hauteurs naturelles; ici on avait été obligé de former le cercle par des remblais en terre. Je ne pus découvrir rien du stade, ni aucun vestige de cet autre édifice dont le colonel Leake vit les soubassements. Cinquante ans suffisent pour changer tout à fait l’aspect du sol, dans un pays envahi à la fois par les eaux et par la végétation.

Je fus plus heureux pour la ville même, dont les murailles et les monuments ont à peu près disparu, mais dont le plan est resté, pour ainsi dire, empreint sur le sol. On reconnaît l’emplacement qu’elle occupait aux pierres répandues en cet endroit au milieu des bois et des champs de maïs. Contrairement à l’usage adopté généralement par les Grecs, elle était située en rase campagne, et n’avait même pas d’acropole. C’est qu’il n’y a dans les environs aucune hauteur, aucun de ces plateaux isolés dont les anciens savaient si habilement tirer parti pour la beauté autant que pour la sûreté de leurs villes. Dium devait tout à l’art, et la nature n’avait rien fait pour la protéger. La faible rivière de Potoki, qui coule vers l’est, ne peut pas être considérée comme une défense; tout au plus avait-on pu la détourner dans les fossés.

La ville était petite: je pense qu’elle n’avait pas beaucoup plus d’un kilomètre en longueur comme en largeur. Elle formait un carré régulier: on peut encore aujourd’hui, en s’enfonçant dans les bois, suivre l’enceinte sur trois de ses côtés. Du côté du midi seulement, toute trace semble avoir disparu. Vers l’est, la direction du rempart n’est indiquée que par un amas de terre et de pierres entassées sur une longue ligne. Mais à l’ouest et au nord, je retrouvai partout les fondations d’une belle muraille hellénique en marbre blanc, à double revêtement, flanquée de tours carrées. Ces tours présentent un front de 6m,70; leur saillie est de 5m,78. Les deux lignes d’assises qui sortent encore de terre suffisent pour donner une idée de l’étonnante perfection du travail. La construction est tout à fait régulière; les pierres, qui ont 1m,70 de long, sont assemblées avec la dernière précision, et ravalées même sur leur face extérieure. On n’eût pas mis plus d’art et de symétrie, s’il se fût agi d’un palais ou de la cella d’un temple. Du côté de l’est, cette muraille est encore aujourd’hui bordée d’un fossé profond; je crois même, en quelques endroits, avoir remarqué qu’il était double.

En suivant le mur septentrional, je trouvai, enfoncé en terre, un petit fronton ionique orné de moulures et de denticules, débris d’un tombeau ou de quelque petit édifice, comme un monument choragique. Plus loin, de grands blocs irréguliers, rangés sur deux lignes convergentes, forment une espèce de soubassement triangulaire; ils s’appuient contre le revêtement intérieur de la muraille et font en-dedans de l’enceinte une saillie de 10 à 12 pieds. On se figure difficilement quel pouvait être l’usage de cette construction. Je suppose qu’un épais massif s’élevait autrefois jusqu’au niveau du rempart; il était destiné peut-être à soutenir à cette hauteur un petit temple, qui se montrait ainsi au-dessus de créneaux, comme celui de la Victoire dans l’acropole d’Athènes. A quelques pas de là, sont jetées pêle-mêle des pierres provenant de diverses constructions. Je remarquai plusieurs piédestaux ornés de moulures sur trois de leurs faces; ils étaient faits évidemment pour s’appuyer, avec les statues qu’ils portaient, contre le mur d’un édifice. Ces détails s’accordent avec ce que les anciens nous rapportent de la ville de Dium: «Elle n’était pas

«grande, dit Tite-Live; mais elle était décorée d’édifices

«publics et d’une foule de statues: ses fortifications

«étaient une merveille .»

J’aurais voulu retrouver surtout les restes du fameux temple de Jupiter, ou reconnaître au moins, avec quelque certitude, l’emplacement qu’il occupait. Il n’était pas situé dans la ville, mais à quelque distance, au milieu d’une enceinte environnée de portiques et de colonnades. C’était là, dans ce téménos, qu’étaient accumulées d’innombrables offrandes, des vases, des trépieds pour les sacrifices, et surtout des statues, dont plusieurs étaient d’or. On y voyait celles de tous les rois de Macédoine. Les anciens parlent aussi d’un fameux groupe équestre de Lysippe, qui fut plus tard transporté à Rome par Métellus, après sa victoire sur le faux Philippe. Ce groupe représentait Alexandre, et autour de lui les vingt-cinq cavaliers du corps des Hétaïres, qui avaient été tués au combat du Granique: c’était, dit un auteur, «tout un escadron de statues.» Le théâtre et le stade était très-probablement compris, selon l’usage, dans l’espace consacré : l’art dramatique, en Grèce, faisant partie de la religion, ces monuments étaient naturellement des dépendances du sanctuaire. On peut alors supposer que le temple se trouvait placé vers l’endroit où se voient quelques vestiges du théâtre, et sur le lieu même où le colonel Leake observa les traces d’un reste de soubassement. Il faut donc se le représenter comme s’élevant à l’ouest de la ville, dans la partie de la plaine qui s’étend entre la muraille occidentale et le pied du mont Olympe.

De tant de monuments qui remplissaient la ville de Dium et qui décoraient ses environs, il reste, comme on voit, bien peu de chose. Sur les bords du Potoki, près d’un gué, les habitants me montrèrent encore des traces de soubassements à fleur de terre. Au nord de Malathria, et dans le voisinage d’un autre village, qu’on appelle Phtéri ou Karitza, je crus reconnaître un aqueduc se dirigeant du nord au sud: c’est une voûte souterraine, construite avec de grandes pierres de taille, ajustées sans ciment. Ajouterai-je qu’on trouve dans l’église du vieux Malathria une base de colonne corinthienne, et dans une chapelle d’Hos Dhimitrios, à moitié route de Litokhoro, un chapiteau ionique de style romain, et quelques fragments de sculpture byzantine? Des fouilles mettraient certainement à découvert de nombreux débris, qu’un sol profond et une végétation vigoureuse ensevelissent maintenant. Je voulais faire ouvrir la terre en quelques endroits; mais l’inondation dont j’ai parlé, qui nous surprit le lendemain de notre arrivée à Malathria, et qui couvrit d’eau tout le pays, me força à renoncer à mon projet.

On lit dans Pausanias que le tombeau d’Orphée, après la ruine de Libèthres, avait été transporté à Dium . C’était une colonne surmontée d’une urne de marbre; ce monument était situé à vingt stades, c’est-à-dire à une lieue de la ville, dans la direction de la montagne. Le même auteur nous rend compte à ce propos d’un phénomène physique assez curieux: il rapporte qu’aux environs de Dium une rivière nommée Hélicon, après un cours d’environ soixante-dix stades (trois lieues et demie), disparaissait sous terre pendant vingt-deux stades (un peu plus d’une lieue); elle reparaissait alors, et, prenant le nom de Baphyras, devenait navigable au moment de se jeter à la mer. Tite-Live nomme également le Baphyras; il parle de vastes étangs que cette rivière formait à son embouchure, et qui occupaient une partie de la plaine: c’était comme une espèce de port pour la ville de Dium. Chez les poëtes, les eaux claires du Baphyras ne sont pas moins chères aux Muses Piériennes que le haut rocher de Libèthres et la source de Pimpléa. La légende racontait que cette rivière s’était enfoncée ainsi sous terre depuis le jour où les Ménades avaient voulu s’y laver du sang d’Orphée.

La rivière qui s’appelle Potoki est évidemment l’ancien Baphyras, et les mêmes phénomènes se reproduisent encore aujourd’hui. Ses eaux viennent de cette partie de l’Olympe qui avoisine le passage de Pétra. Leur source principale est située près du hameau de Vrondoussa, et s’appelle Svoro (c’est un mot bulgare, qui désigne toute eau jaillissante). Après avoir coulé longtemps dans la direction du sud-est, elles disparaissent sous terre, et l’on ne trouve qu’un lit de torrent desséché, que les habitants nomment Xérolakko (le Val sans eau). Elles reparaissent vers le village de Karitza, où elles prennent le nom de Potoki; puis elles vont passer entre les Kalyves de Malathria et l’ancien emplacement de Dium. En cet endroit la rivière est encore grossie par les deux belles sources de Kyrtévrysi et de Gargari. Cette dernière porte un nom de forme antique; elle jaillit avec une extrême abondance au milieu d’une forêt de plantes grimpantes et baigne au loin le pied des platanes. Elle s’étend entre le mur de la ville et l’ancien théâtre; c’est probablement là cette source du Baphyras qu’on avait consacrée aux Muses, et la rivière perdait en cet endroit le nom d’Hélicon. Le Potoki, à partir de Malathria, devient un assez large cours d’eau, qui forme, en se répandant, de vastes marais; mais ces marais ne sont plus aujourd’hui navigables. La rivière semble même avoir changé son cours ancien en les traversant; elle va confondre son embouchure avec celle du torrent de Litokhoro, près de la petite échelle d’Hos Théodhoros, dont elle prend le nom. Strabon prétend qu’il y a environ sept stades (1 kilomètre et demi) de Dium jusqu’à la mer, et Tite-Live comptait la même distance (un peu plus de 1 mille), en partant du pied de l’Olympe. Aujourd’hui, les habitants mettent deux heures pour aller de Malathria jusqu’à l’Échelle.

On peut attribuer avec quelque certitude au roi Archélaos la plus grande partie des constructions qu’on admirait à Dion. C’est lui qui avait fait la fortune de cette petite ville, en y instituant la fête solennelle des Olympies, grande panégyrie en l’honneur de Jupiter et des Muses, qui ne le cédait en rien aux plus brillantes de la Grèce. Elle durait neuf jours, et chacune de ces journées était consacrée particulièrement à l’une des neuf Muses. Les anciens nous parlent de banquets, de jeux, de représentations dramatiques. Nécessairement Archélaos avait dû rendre la ville digne de la grande solennité qu’on y célébrait. C’est donc à lui qu’il faut faire remonter la fondation du théâtre et du stade. Il est à supposer aussi qu’il fit bâtir le temple et qu’il remplaça quelque antique sanctuaire par un édifice plus somptueux et d’un goût plus moderne. Je joindrais encore aux ouvrages qui datent de son règne cette belle et solide muraille en marbre blanc, qui était à la fois un ornement et une défense; car, suivant Thucydide, il fut le premier qui construisit des places fortes dans la Macédoine . Il est vrai que ces murs furent ruinés en 220, par les Étoliens; mais ils ne le furent sans doute pas de fond en comble, et les soubassements qui en restent doivent remonter au temps de la première construction.

Ce n’est pas seulement par amour pour les arts et par goût pour le faste qu’Archélaos se plut ainsi à embellir la petite ville de Dion: il y voyait certainement un grand intérêt politique. Ce prince avait compris le premier que la Macédoine devait se tourner tout à fait vers la Grèce, et, pour y dominer plus tard, commencer par se faire grecque elle-même. Il fallait éblouir les Grecs en les imitant, et leur faire perdre l’habitude de considérer les Macédoniens comme des barbares. Ce n’est pas en se tenant renfermé dans l’antique et lointaine cité d’Édesse qu’on pouvait exercer cette influence. Dion devint la ville grecque des rois de Macédoine. Sa position près de la frontière méridionale, au pied de cet Olympe qui était la demeure des divinités helléniques, la désignait pour ce rôle important. C’est là que les princes macédoniens purent désormais venir faire parade de leur goût pour les arts et pour les mœurs de la Grèce et du culte qu’ils rendaient à ses dieux. Sans doute, Archélaos ne comptait pas voir, de son temps, Athènes, Sparte, Corinthe, accourir aux jeux de Dion; mais il y réunissait déjà les habitants de toutes les riches colonies grecques de la côte de Macédoine, qui tombèrent les premières sous la domination macédonienne.

Au temps de Philippe et d’Alexandre, ce fut un bien autre concours. Après la prise d’Olynthe, Philippe est devenu assez fort pour braver l’opinion de la Grèce: où vient-il étaler le scandale de sa victoire, faire éclat de sa puissance et de ses richesses, exercer cet esprit de séduction qui était chez lui si puissant? C’est à Dion ; il y célèbre la fête des Olympies. On y accourt de tous les coins de la Grèce; au milieu des festins et des réjouissances, «c’était à qui, dit un historien,

«se donnerait au roi de Macédoine et lui

«vendrait sa patrie.» Alexandre, avant de partir pour la Perse, vient aussi à Dion renouveler les mêmes jeux et les mêmes sacrifices; il y traite avec une magnificence inouïe ses généraux et les députés de tous les états de la Grèce . Il avait si bien compris l’importance de cette ville et de son sanctuaire, que, dans son testament, il nommait le temple de Dion parmi ceux qu’il voulait faire reconstruire plus en grand et avec plus de magnificence. C’était la ville d’apparat et, pour ainsi dire, la ville de réception des rois de Macédoine, celle qu’ils se plurent à embellir de toutes les manières; comme ces vestibules des maisons antiques qu’on décorait avec un luxe tout particulier, pour y faire accueil aux clients et aux étrangers.

Mais, si l’importance de Dion date du règne d’Archélaos, il ne faut pas oublier que cette ville existait avant lui. Elle est déjà citée du temps de son prédécesseur Perdiccas . Était-elle même d’origine macédonienne, et n’y avait-il pas dans ces lieux, dès le temps des Piériens, un antique sanctuaire de Jupiter et des Muses? Les Piériens, selon toute vraisemblance, adoptant le culte de Jupiter, qu’ils trouvaient établi dans l’Olympe, l’avaient associé de bonne heure à leur culte des Muses. Les Muses piériennes se distinguent justement des anciennes Muses de la Grèce, parce qu’elles sont filles de Jupiter. Les Piériens, en transportant leurs croyances dans les montagnes de la Béotie, n’avaient pas séparé ces deux cultes: «Muses de

«l’Hélicon, dit Hésiode, vous qui dansez de vos

«pieds délicats autour de l’autel du puissant fils de

«Saturne!»

Sous les successeurs d’Alexandre, Dion, par sa position de ville frontière, continue à jouer un rôle important. Ce n’était pas cependant une place très-forte; on ne voit pas qu’elle ait jamais soutenu de siége. Sous le règne de Philippe, père de Persée, à l’approche d’une bande de pillards étoliens, les habitants s’enfuient en masse; l’ennemi entre dans la ville, détruit le gymnase, les portiques du temple, pille les offrandes et renverse les statues des rois . En 169, ce sont les Romains, qui, sous le consul Philippus, s’avancent jusqu’à Dion: Persée fait retirer à Pydna la population tout entière, et y emporte ce qu’il y avait de plus précieux dans la ville, comme les statues d’or. Mais, si Dion n’était pas une place de guerre, c’était du moins un centre d’opérations excellent, situé à portée des différents passages de l’Olympe, au croisement de la route de Tempé et de celle de Pétra, et couvert par la ligne de l’Énipée. Le roi Philippe, avant de descendre en Thessalie pour livrer la bataille de Cynoscéphales, y établit un camp de manœuvres, où il exerce 23,000 hommes. Les marais et les bois ne couvraient pas alors, comme aujourd’hui, tous les environs: la plaine était libre et défrichée. C’est là aussi que Persée s’était posté en observation avec toutes ses troupes pour attendre le consul Philippus, devant lequel il se retira ensuite avec tant de précipitation. Les Romains, si nous en croyons Tite-Live, ne s’approchèrent qu’avec respect de cette ville sacrée: le camp fut établi près du temple, afin de mieux garder l’enceinte contre les pillards. Le consul admira dans la ville les murailles, les édifices publics, le nombre des statues. Forcé ensuite par le manque de vivres à se retirer sur Phila, il se contenta de faire abattre les créneaux des murailles, que Persée rétablit presque aussitôt.

Après la conquête, l’excellente position de Dium, la fertilité de la plaine qui l’entoure, comme aussi la renommée de son temple, déterminèrent les vainqueurs à y fonder une colonie. Nous ne trouvons pas ce fait seulement dans les livres; nous avons des monnaies de bronze de cette colonie depuis Tibère jusqu’à l’époque des trente tyrans. Elle porte le plus souvent le titre de Colonia Julia Diensis, ce qui prouve qu’elle avait été fondée par Jules César, ou, pour mieux dire, projetée par lui et établie par Auguste. Suivant Ulpien, elle aurait été formée de colons italiens; car elle n’avait que le droit italique. J’ai trouvé plusieurs de ces monnaies, dont une seule à Malathria. Les paysans n’y sont pas habitués, comme dans la plaine de Salonique, à faire commerce de médailles: ils gardent celles d’argent comme des talismans, et jettent celles de cuivre comme des objets de nulle valeur. On trouve représentées sur les premières monnaies de Dium diverses figures, par exemple celle de Livie. C’est plus tard, sous les Antonins, lorsque partout les colonies commencent à s’attacher aux traditions locales, qu’on voit apparaître la figure de Jupiter. Sur une médaille qui porte la tête de Néron, on lit: Colonia Claudia Dium: était-ce une flatterie gratuite, ou cet empereur avait-il embelli la ville par quelques constructions?

Avec le christianisme, Dium devient nécessairement un siège épiscopal, et le nom d’un certain Palladius, évêque de Dium, se lit parmi les signatures du concile de Sardique, en 347 . Enfin nous avons des preuves de l’existence de cette ville jusqu’au milieu du moyen âge. Elle est marquée sur la carte de Peutinger, dans l’itinéraire de Jérusalem; Jornandès la nomme parmi les villes des environs de Salonique occupées par les Goths, sous Théodemir; vers le milieu du dixième siècle, elle est encore comptée par Constantin Porphyrogénète au nombre des cités de la Macédoine.

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16 yanvar 2025
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4064066335540
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