Kitabı oxu: «Les Quinze-Vingts (XIIIe-XVIIIe siècle)»
Léon Le Grand
Les Quinze-Vingts (XIIIe-XVIIIe siècle)
Depuis leur fondation jusqu'à leur translation au faubourg Saint-Antoine

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066337742
Table des matières
INTRODUCTION.
LES ARCHIVES DES QUINZE-VINGTS.
CHAPITRE I er .
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
BIBLIOGRAPHIE.
CONCORDANCE

INTRODUCTION.
Table des matières
LES ARCHIVES DES QUINZE-VINGTS.
Table des matières
Les pièces les plus anciennes des archives des Quinze-Vingts remontent à la fin du règne de saint Louis, et les titres de propriété en constituent, comme on devait s’y attendre, la série la plus étendue. Intéressants surtout au point de vue topographique, leur importance sous ce rapport est démontrée par l’emploi qu’en a fait Berty dans l’histoire du Quartier du Louvre.
Les privilèges accordés par le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel forment un ensemble moins volumineux, mais très complet. On trouve par conséquent dans ce dépôt les éléments nécessaires pour étudier le développement extérieur de l’établissement dès ses origines.
Son organisation intime n’y a malheureusement pas laissé de traces aussi anciennes. L’utilité pratique des documents relatifs à la vie privée n’étant généralement que momentanée, une foule d’entre eux, considérés comme inutiles, ont été supprimés: un fragment de compte en parchemin servant de reliure, une lettre roulée autour d’un sceau pour le protéger, sont des témoins de ces destructions qui n’ont laissé subsister, pour le XIVe et le xve siècle, que quelques règlements et quelques comptes isolés. Mais, dès le commencement du XVIe siècle, on voit s’ouvrir des collections très précieuses, telles que celles des registres semainiers qui énumèrent les dépenses de chaque jour, celles des délibérations capitulaires où sont résumés tous les détails de l’administration. Ce sera donc surtout la première moitié de ce siècle qui nous servira de cadre pour le tableau du régime intérieur des Quinze-Vingts, nous nous bornerons ensuite à mentionner rapidement les modifications qui ont pu se produire depuis cette période jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
Si les archives, qui forment la base de cette étude, sont parvenues jusqu’à nous dans un état satisfaisant, c’est grâce aux soins dont les ont entourées les directeurs de l’hôpital: bourgeois de Paris et marchands pour la plupart, ils connaissaient la valeur des «Lettres» et gardèrent fidèlement le «Trésor.»
Le premier travail qu’ils entreprirent dans ce but était peut-être peu favorable à la conservation des originaux, mais en perpétuait au moins le texte. C’est un Cartulaire relié en bois qui compte 388 folios en parchemin de format in-4°. Son écriture semble appartenir à la première moitié du XIVe siècle, et l’on peut placer sa composition entre 1330 et 1340; jusqu’en 1330, en effet, les transcriptions se suivent régulièrement d’années en années sans que les chartes, qui subsistent de nos jours, permettent d’y constater de lacunes; à partir de cette date, au contraire, il y a arrêt brusque et l’on ne rencontre plus que la copie, faite par une autre main, d’un acte passé en 1340. Les premières feuilles contiennent la table des rubriques; l’écriture est très lisible, mais elle n’offre aucun ornement, si ce n’est quelques figures grossièrement dessinées dans les boucles de certaines lettres, en haut des pages.
Mal décrit dans l’inventaire imprimé, ce volume ne nous paraît pas avoir été signalé jusqu’ici; il est important pour l’histoire de Paris, car, sur les 211 actes qu’il renferme, 70 seulement se retrouvent aujourd’hui dans les archives.
Un second registre du même genre, composé le 29 septembre 1441, contient 37 bulles et 9 lettres d’évêques ou d’abbés.
En 1430, on procéda à un classement méthodique des chartes et à la rédaction d’un inventaire; elle fut confiée à un écrivain, qui y consacra vingt-deux journées payées chacune 3 s. p., sans compter «la despence de bouche.»
Cet inventaire, aujourd’hui conservé sous les numéros 5844 et 5843A, est divisé en deux tomes, comprenant: l’un 157 fol., l’autre 24. Comme on le voit au premier fol. du 5844, «c’est le registre des lettres et tiltres de rente appartenans à l’ostel des Quinze-Vins de Paris, fait l’an mil CCCC et trente, ou mois de juillet, par Messire Jehan de Estivey, Soubz-aumosnier du Roy Nostre Sire, Estienne Guilbert, aveugle, frère et procureur des diz XVxx, et plusieurs autres du dit hostel, lesquelles ont été mises par ordre en aulmoires, divisées par quartiers en la ville de Paris et environs, en layettes signées par les lettres de A. B. C.»
Le dernier coffre reçut la signature H. H. H., ce qui porte le nombre total à 54. Ainsi que nous rapprennent le titre du registre et le compte cité en note, ces layettes furent placées dans des armoires percées de fenêtres que fermaient des barres de fer garnies de serrures à double garde.
Le «Répertoire» donne une analyse exacte des documents, ce qui permet de reconstituer quelques titres intéressants, à présent disparus; par malheur, les lettres de fraternité et un certain nombre de pièces et de procès, qui ne concernaient pas les rentes et héritages, n’ont pas été ainsi résumés, et c’est précisément dans cette catégorie que les lacunes actuelles sont le plus nombreuses.
Fidèle à sa rubrique, l’inventaire présente d’abord l’énoncé des titres de propriété rangés par rues et quartiers pour Paris, et par localités pour le reste de la France; puis viennent les lettres de Fraternité, différents Vidimus, les lettres de Garantie, les titres des Hôpitaux de Caen et de Liesse, et divers procès soutenus devant plusieurs juridictions.
Le deuxième volume (n° 5843A) s’ouvre par le «répertoire des lettres, traictié, instrument et autres choses entre les doyen, chappitre et curé de Saint-Germain-l’Auxerrois et les XVxx de Paris.» On y a ensuite analysé les «amortissemens de Monseigneur l’Evesque de Paris, les rentes de la vicomté de Paris, les amortissemens et chartes royales, les rentes amorties appartenans aux XVxx; les autres chartes royaux des libertez et franchises des diz XVxx, et les bulles des Sains Pères.»
Le cadre de classement adopté en 1430 fut conservé depuis, mais l’augmentation des titres dont le trésor s’enrichissait chaque jour nécessita à différentes époques la confection de nouveaux inventaires. Le premier, rédigé en 1522, comprend 60 layettes pour chacune desquelles l’écrivain reçut 4 s. p.. Cet inventaire semble représenté aujourd’hui par le n° 5845, qui ne porte pas de date, mais ne paraît pas contenir d’acte postérieur à 1522. Les pièces étaient encore placées dans des layettes en bois, dont le prix, à cette époque, était de 9 s. t.; pour garder les sceaux, on les enfermait tantôt dans de petites cassettes en fer blanc, tantôt dans des paquets de ouate entourés de parchemin ou de papier; ce dernier procédé entraînait inévitablement leur destruction.
Nous rencontrons ensuite un inventaire composé par l’ordre du Cardinal de Richelieu, Grand Aumônier et frère du ministre de Louis XIII; c’est l’œuvre de Jacques Cougnée, avocat au Parlement, qui employa, en 1639, 183 journées à sa confection. Un demi-siècle s’était à peine écoulé qu’on dut exécuter encore un travail de même genre (1692).
La multiplication des documents n’exigeait pas seulement le renouvellement des catalogues, elle nécessitait l’inscription sur un registre spécial des actes retirés momentanément du trésor pour les affaires courantes, elle amenait des améliorations dans l’organisation matérielle du dépôt. On peut citer, par exemple, en 1711, l’établissement de tablettes reposant sur des potences de fer, et l’achat d’une échelle en forme de marchepied.
En 1755, fut rédigé un inventaire qui remplit cinq volumes in-folio, et se signale par sa clarté et sa méthode. Il reçut, en 1840, un supplément pour les pièces postérieures au XVIIIe siècle, et, en 1867, enfin, il servit de base au répertoire actuel. Cet inventaire-sommaire, publié par les soins de J.-B. Marot, se compose de deux parties distinctes. La première, qui s’étend jusqu’au n° 5436, est la simple reproduction du catalogue de 1755; dans la seconde on a réuni un certain nombre de chartes ou de registres qui n’avaient pas figuré au classement du siècle dernier.
Ces intéressantes archives n’ont heureusement pas eu à souffrir des événements de 1871, comme celles des autres hôpitaux de Paris: les Quinze-Vingts étant rangés parmi les établissements généraux de bienfaisance ne dépendent pas de l’assistance publique et ont pu conserver chez eux les titres qui leur appartiennent. C’est là que l’administration de l’Hospice les met complaisamment à la disposition des travailleurs.
Nous ne saurions assez lui témoigner notre gratitude pour l’accueil si bienveillant que nous en avons reçu, et pour toutes les facilités qu’elle nous a procurées dans notre étude.
Malgré notre amour pour les Quinze-Vingts du moyen âge, nous devons à la vérité d’avouer qu’ils étaient moins libéraux sous ce rapport, si l’on en croit cette note placée en marge de l’amortissement accordé par l’évêque de Paris et analysé dans l’inventaire de 1430: «Nota de ne monstrer cette lettre à gens qui ne sont de céans.»
CHAPITRE Ier.
Table des matières
FONDATION DE L’ÉTABLISSEMENT.
L’origine des Quinze-Vingts est entourée d’une certaine obscurité due à la perte de leur charte de fondation, et il est nécessaire de dégager la question des légendes ou des hypothèses qu’a fait naître cette lacune. Ouvrez la Fleur des Antiquitéz de Paris de Corrozet, vous y lirez que saint Louis «fonda la maison des Quinze-Vingtz pour nourir et loger trois cens chevaliers qu’il ramena d’oultre-mer, ausquelz les Sarrazins avoient crevé les yeux.»
Ce récit a rencontré un écho dans un grand nombre de publications sur Paris, et aujourd’hui encore on le retrouve dans la plupart des manuels d’histoire, bien que depuis longtemps l’authenticité en ait été sérieusement contestée. Claude Fauchet, le premier, cita des vers de Rutebeuf, qui s’accordaient mal avec cette donnée: «Il semble qu’il a aussi faict le dit des Ordres de Paris, auquel parlant ainsi des aveugles que nous appelons Quinze-Vingts, il me fait soupçonner que ceux que S. Louis premierement y ramassa ne furent chevaliers comme l’on pense; ains quelques pauvres gens. Car celuy-cy les fait mendians.»
Du Peyrat, Félibien, Jaillot, Berty répétèrent cet argument, en ajoutant avec raison qu’un fait de cette nature n’aurait pas manqué d’attirer l’attention des chroniqueurs contemporains, de Joinville, surtout, qui connaît si bien ce qui se rapporte à saint Louis et à la sixième Croisade. Or Joinville dit, au contraire, que le Roi «fist fere la meson des aveugles delès Paris pour mettre les povres aveugles de la cité de Paris; «le Confesseur de la Reine Marguerite, Primat, Geoffroy de Beaulieu, la Branche des Royaux lignages et deux autres chroniques anonymes du XIIIe siècle, recueillies dans les Historiens de France, mentionnent la fondation sans dire un mot des trois cents croisés. On ne saurait s’expliquer davantage comment des chevaliers auraient pu être soumis à la direction d’hommes d’aussi petite condition que les bourgeois de Paris, les merciers, qui furent placés à la tête de l’établissement naissant. Ces chevaliers auraient d’ailleurs bien rapidement disparu, puisqu’en 1280, en 1282, on trouve déjà des femmes dans la congrégation, puisque sur cent cinquante-neuf membres, qui comparaissent dans un acte de 1302, on ne compte que soixante-dix-sept hommes, dont aucun ne porte de qualification nobiliaire.
Les chartes de l’époque, qui parlent de la fondation des Quinze-Vingts, sont aussi muettes que les chroniques sur ces trois cents barons, ou plutôt elles contredisent le récit légendaire, car plusieurs d’entre elles rapportent que la maison a été élevée pour recueillir les pauvres aveugles de la ville de Paris, et la plupart désignent les Quinze-Vingts sous le nom de «Congrégation des pauvres aveugles de la Cité de Paris.»
Il n’y a pas lieu de s’arrêter à l’affirmation du continuateur de Corrozet, Nicolas Bonfons, qui prétend s’appuyer sur les lettres de fondation; Dubreul, peu de temps après lui, déclare, tout en reproduisant son récit, qu’elles sont perdues et il est à croire qu’elles disparurent de fort bonne heure; en effet, aucun des anciens inventaires n’en fait mention, et le Cartulaire de l’hôpital, qui est du premier tiers du XIVe siècle, ne contient point la charte de fondation, mais seulement un acte de 1270 où saint Louis se borne à confirmer des dispositions antérieures.
Ce récit se rencontre, il est vrai, dans des bulles, des mandements d’évêques, mais ces actes ne sont pas plus anciens que la fin du XVIe siècle, ils dérivent d’une source déjà viciée, ainsi que nous allons le voir, et ils ne peuvent pas nous empêcher de dire sans hésitation que la maison des Quinze-Vingts n’a pas été établie pour recueillir trois cents chevaliers.
Les écrivains qui ont combattu cette légende ne se proposaient pas d’approfondir l’histoire des Quinze-Vingts, ils n’avaient donc pas, comme nous, le devoir de chercher l’origine de cette tradition erronée. Nous espérons pouvoir la découvrir en examinant une seconde version des mêmes faits.
Dans ce nouveau système, auquel s’est rallié l’abbé Prompsault, l’hôpital n’aurait pas été institué en faveur des chevaliers aveugles ramenés de terre sainte par saint Louis, mais seulement en leur souvenir. Le premier ouvrage littéraire qui, à notre connaissance, en fasse mention, est une compilation, moitié historique, moitié fabuleuse, rédigée en 1499, où Pierre Desrey, sous le titre de «Généalogie de Godefroy de Bouillon,» mélange d’une façon curieuse les chansons de geste sur le Chevalier au Cygne, le livre d’Eraclès, le Miroir Historial, le Roman de Jehan Tristan, etc. C’est lui le seul qui ait précisé dans quelle circonstance ce traitement barbare aurait été infligé aux malheureux chevaliers. S’il fallait l’en croire, les seigneurs envoyés en France par saint Louis, pour lui chercher une rançon, auraient vu leur retour entravé par des vents contraires et le soudan aurait déclaré au roi que par chaque jour de retard il ferait crever les yeux à vingt barons, et «tellement fist le dict soudan par sa crudelité que, l’espace de quinze jours durant, fist chascun jour crever les yeux à xx chevaliers, qui furent durant les dictz quinze jours quinze-vingtz chevaliers.»
La place précise assignée par Desrey à cet épisode au milieu des événements de la sixième croisade nous permet d’en démontrer la fausseté avec bien plus de certitude que nous ne pouvions le faire, quand il s’agissait d’une allégation vague attribuant aux Sarrazins un trait de cruauté qui pouvait à la rigueur avoir échappé aux historiens de l’expédition de saint Louis. En effet, nous possédons sur la captivité du roi une narration très circonstanciée, écrite par un témoin oculaire, Joinville, et nous sommes en droit de considérer comme controuvé un détail de l’importance de celui qui nous occupe, quand les «Mémoires» n’en parlent pas.
Le caractère romanesque de la compilation suffirait à expliquer ce récit fantaisiste, mais Desrey n’a pas eu le mérite d’en inventer le fond, on ne peut faire honneur à son imagination que du cadre où il l’a placé. Il nous parle lui-même, à la fin de son chapitre, des lettres de pardon accordées à l’hôpital et c’est là qu’il faut chercher la source de la légende. C’est dans une bulle donnée par Sixte IV, en 1483, que nous trouverons son point de départ. Cet acte, qui prononçait l’union des hôpitaux du Saint-Esprit et de Saint-Michel à celui des Quinze-Vingts, reproduit dans son préambule une requête où Jean de l’Aigle, maître des Quinze-Vingts, affirmait que cet établissement avait été fondé par saint Louis en souvenir de trois cents croisés auxquels les infidèles avaient crevé les yeux.
L’exposé des motifs de cette bulle fut reproduit par le pape Alexandre VI, quand il accorda de nouvelles et abondantes indulgences aux bienfaiteurs des aveugles. Ces lettres d’Alexandre VI reçurent une grande notoriété, elles furent présentées à tous les évêques pour obtenir l’autorisation de quêter dans leurs diocèses, et les prélats, dans les mandements qu’ils donnèrent à cette occasion, répétèrent fidèlement le prologue de l’acte pontifical. En quelques mois, la légende fut portée par cette voie sur tous les points de la France, lue dans toutes les églises et développée devant les fidèles de toutes les paroisses. Si l’on songe que, chaque année, le retour des pardons ramena la publication et l’affichage de pareilles bulles, on comprendra aisément de quelle faveur dut jouir le récit qu’elles contenaient, et on ne s’étonnera pas que, l’imagination aidant, les fameux chevaliers aient fini par être représentés comme les premiers pensionnaires des Quinze-Vingts, au lieu d’avoir simplement inspiré à saint Louis l’idée de cet établissement, comme le voudrait la légende.
Mais, en réalité, la source des innombrables éditions de ce récit est unique, toutes dérivent de la requête adressée à Sixte IV par Jean de l’Aigle. De la valeur historique de cette requête dépend entièrement la créance qu’on doit accorder à la narration qu’elle a mise en cours. Or cette valeur est nulle.
Dans les deux premiers siècles qui suivent la fondation, pas un chroniqueur, nous l’avons déjà dit, ne mentionne ces trois cents chevaliers; pas une charte n’y fait allusion, alors que presque toutes celles qui nomment les Quinze-Vingts ajoutent ces mots:
«fondés par Monseigneur Saint Louis;» pas un des maîtres qui sollicitent les faveurs du Saint-Siège pour les aveugles, en faisant valoir avec soin la pauvreté de la maison, ne songe à réclamer le bénéfice d’une si glorieuse origine. Jusqu’en 1483, le seul texte qu’on puisse à la rigueur invoquer pour confirmer cette légende est l’indication d’une maison qui portait comme enseigne: «A Sain Lois et ses compaignons.»
Et c’est après ce silence de plus de deux cents ans qu’apparaît le récit de Jean de l’Aigle, que se fait jour une explication aussi extraordinaire de la fondation des Quinze-Vingts! Quand on remarque que J. de l’Aigle est le premier chevalier mis à la tête des aveugles, on serait tenté de croire qu’il a voulu ennoblir par vanité le berceau de l’établissement qu’il dirigeait; mais cette supercherie est indigne d’un homme qui, nous le verrons plus loin, consacra toute sa fortune à construire des hôpitaux, toute sa vie à secourir les pauvres et les délaissés. Il vaut mieux ne pas faire de jugement téméraire et supposer qu’il a puisé dans son désir de servir les aveugles cette pieuse fiction. Peut-être même s’est-il simplement fait l’écho d’une croyance populaire qui, grâce à l’action du temps, commençait alors à entourer de l’auréole du merveilleux certains faits de la Croisade.
Les immenses expéditions d’Orient ont dû, en effet, entraîner beaucoup d’ophtalmies, ainsi que cela se produisit au commencement de ce siècle pour la guerre d’Égypte; il serait très possible que l’imagination du peuple, s’emparant de ces souvenirs, ait représenté comme des victimes de la barbarie des Musulmans les Croisés qui revenaient les yeux affaiblis par l’éclat du soleil et la réverbération des sables. Cette ingénieuse explication proposée par de Saint-Victor semble bien conforme à la marche habituelle de l’histoire où il est rare de rencontrer une légende qui ne renferme pas une portion de vrai.
Il est curieux de remarquer que cette altération de la vérité historique faillit devenir plus tard funeste aux Quinze-Vingts: d’Argenson rapporte dans ses mémoires qu’au XVIIIe siècle, lorsque fut conçu le projet de recueillir à l’École militaire cinq cents jeunes nobles, il était question «d’y appliquer la fondation des Quinze-Vingts, » parce que «Saint Louis ne l’avait faite que pour des gentilshommes aveuglés par les Sarrazins pendant la Croisade, et qu’on l’a très mal à propos appliquée à de pauvres aveugles roturiers. On laissera éteindre ceux-ci,» ajoute-t-il, «et on en mettra plusieurs aux Incurables; mais comptons que cela déplaira beaucoup à tout le peuple de Paris.»
Ces deux systèmes écartés, il nous en faut examiner un autre d’après lequel la Congrégation des aveugles remonterait plus haut que Louis IX. Émise pour la première fois par Jaillot, cette opinion a été développée longuement par le rédacteur de la notice insérée dans «les Établissements Généraux de Bienfaisance;» il a donné une description fort poétique de l’installation des aveugles dans «un grand bois qu’on désignait d’abord sous le nom de Garenne et plus tard, quand il fut défriché, sous celui de Champouri (champ des povres,» ajoute notre auteur). Comme cet argument philologique paraît être la seule preuve qu’il invoque en faveur de sa théorie, il est inutile de nous attacher plus longtemps à la réfuter.
L’assertion de Jaillot mérite d’attirer davantage notre attention. L’existence à Paris d’une congrégation d’aveugles avant saint Louis serait très possible et bien en harmonie avec les mœurs du moyen âge, où le principe de l’association joue un si grand rôle. Alors que les bourgeois se groupaient dans les communes, les artisans dans les corporations, les serfs dans les communautés taisibles, il eût été fort naturel que les aveugles cherchassent un remède du même genre à la misère qu’engendrait leur infirmité, et l’on rencontrait, en effet, en Angleterre, des Guildes, ou sociétés de secours mutuels contre les maladies et en particulier contre la cécité.
Les nombreux documents, qui affirment que saint Louis est le créateur des Quinze-Vingts, ne prouveraient rien contre la préexistence d’une telle congrégation, car on voit que Joinville attribue au même roi la fondation de la Maison-Dieu de Pontoise qui date, en réalité, de l’époque de Philippe-Auguste.
Malheureusement, Jaillot n’indique pas expressément les arguments sur lesquels il fonde son opinion, on ne peut donc pas en apprécier pleinement la valeur. Nous croyons cependant qu’il y a été amené par la fausse lecture d’un acte dont l’original conservé aux Quinze-Vingts nous permet de rétablir le texte véritable. Dans l’article consacré à notre hôpital, il s’appuie, en effet, sur une charte de Philippe le Bel, déjà citée par Hénault, pour prétendre que plusieurs associations d’aveugles existaient à Paris, et c’est probablement là ce qui lui fait croire que les aveugles s’étaient déjà constitués en congrégation avant saint Louis. Mais, en réalité, l’acte dont il s’agit autorise les Quinze-Vingts à porter une fleur de lis pour les distinguer, non pas, comme le disent Hénault et Jaillot, «d’autres congrégations d’aveugles fondées avant eux,» mais uniquement «d’une congrégation fondée par d’autres personnes que l’aïeul de Philippe le Bel,» et nous verrons que cette congrégation spéciale est certainement celle des aveugles de Chartres. La seule raison qui paraisse avoir motivé le dire de Jaillot disparaissant, nous ne pouvons, dans l’état actuel des textes, le considérer que comme une simple hypothèse dénuée de fondement historique.
Cette discussion n’a pas d’ailleurs une bien grande portée. Que saint Louis ait, oui ou non, rencontré une congrégation d’aveugles formée avant lui dans la ville de Paris, il méritera toujours le titre de fondateur des Quinze-Vingts, car c’est lui qui en a fait le grand établissement charitable que nous allons voir se développer pendant tout le moyen âge: le sculpteur n’en est pas moins l’auteur d’une statue, parce qu’il n’a point dégrossi lui-même le bloc de marbre dont il a fait un chef-d’œuvre, et celui-là seul est le fondateur d’une institution qui lui donne son organisation et lui assure ses conditions de vitalité. Or, avec les textes dont nous disposons, il est facile de démontrer que saint Louis a construit la maison des Quinze-Vingts, qu’il leur a donné des rentes, qu’il a conçu enfin le plan de la constitution sous laquelle ils eurent de longs siècles de prospérité ; nous pouvons donc dire en toute vérité, avec la tradition, que les Quinze-Vingts «ont été fondés par Monseigneur Saint Louis.»
Voici en quels termes le confesseur de la Reine Marguerite raconte la construction de la maison: «Et aussi li benoiez Rois devant diz fist acheter une pièce de terre de lez Saint Honnoré, où il fist fere une grant mansion pour ce que les povres avugles demorassent ilecques perpetuelment jusques à trois cens.»
La date de l’acquisition du terrain doit être antérieure à 1260, puisque c’est au mois de juin de cette année que saint Louis assigne à l’évêque de Paris une rente de 100 s. p. pour le dédommager du cens de quatre setiers de blé et deux setiers d’avoine qu’il percevait sur la place «où s’élève à présent la maison des Aveugles,» dit la charte transcrite par Dubois.
La construction venait alors d’être terminée, si l’on en croit une bulle du 23 juillet 1260, et elle avait dû exiger un temps assez long.
Le confesseur de la Reine Marguerite ajoute: «Et ont touz les anz de la borse le roi, pour potages et pour autres choses, rentes.»
Cette rente montait à 30 l. p. Elle fut confirmée par saint Louis dans un acte de mars 1270, mais l’assignation première avait probablement été faite dans l’acte de fondation, et en tout cas avant 1267, puisque saint Louis la vise dès cette année.
Le service religieux fut confié par saint Louis à un chapelain qui recevait chaque année 15 l. p. pour sa nourriture et son vêtement et une livre pour les frais de luminaire. A ces conditions, il devait célébrer les offices et se faire aider par un clerc, si cela était nécessaire. Le choix du Roi porta sur Jean Biram, chapelain de l’église Saint-Jacques.
Nous avons des renseignements moins positifs sur l’organisation intérieure. C’est ici surtout que se fait sentir la perte de l’acte de fondation.
Cet acte ordonnait que le nombre des aveugles fût toujours de trois cents et confiait l’exécution de cette prescription à l’aumônier du Roi, auquel était attribué en même temps le droit de «visite,» de surveillance générale. Ces dispositions furent renouvelées en 1270 par le titre qui confirmait également la donation de 30 l. p. de rente.
Si les quelques lettres de saint Louis qui nous restent ne s’expliquent pas plus longuement sur le règlement qu’il donna au nouvel établissement, nous pouvons compléter ces renseignements en regardant fonctionner l’administration dont nous ne possédons pas en entier la charte.
Observée dans les divers actes de sa vie, dès les premières années qui suivent sa fondation, cette institution nous apparaît comme une confrérie, une congrégation (c’est le nom que lui donnent tous les actes de cette époque), où les aveugles de Paris trouvent un abri contre l’isolement que leur infirmité rend si pénible. Ce n’est pas un hôpital proprement dit, c’est seulement par analogie qu’on finit par lui appliquer cette désignation: rien n’y est organisé pour soigner des malades, et on n’y trouve pas comme dans toutes les Maisons-Dieu d’alors une de ces congrégations religieuses qui se dévouaient au service des pauvres.
La congrégation, ici, ce sont les aveugles qui la forment. Comme le disent, en 1345, les abbés des principaux monastères de Paris, qui recommandent l’établissement à la charité des fidèles, c’est une maison de refuge, «domus hospitalitatis,» où les aveugles de Paris viennent habiter ensemble sous le nom de frères et sœurs et mettre leurs biens en commun, en se donnant eux-mêmes à la confrérie. Un maître ou proviseur, nommé par le roi, les dirige avec l’assistance d’un ministre et de six jurés choisis par la communauté, en même temps que tous les membres prennent part au gouvernement de la maison au moyen des assemblées du chapitre.
Après avoir assisté à la naissance des Quinze-Vingts, nous allons étudier les différentes manifestations de leur vie publique et les développements matériels de l’établissement.
Nous nous occuperons ensuite de l’organisation intérieure de la congrégation et de la condition privée des membres.
CHAPITRE II.
Table des matières
PRIVILÈGES ACCORDÉS PAR LE POUVOIR SPIRITUEL.
Les Quinze-Vingts n’étaient pas de véritables religieux, puisqu’il s ne faisaient pas de vœux de chasteté et ne renonçaient point à l’usufruit de ce qu’ils possédaient; cependant, suivant leur propre remarque, ils vivaient ensemble sous une règle commune après avoir donné à la maison leurs personnes et la nue propriété de leurs biens; on comprend donc que leur congrégation ait été considérée comme une sorte d’ordre monastique et que les donateurs, par exemple, aient demandé à être associés aux prières des aveugles, de même qu’ils eussent réclamé une part dans les
«biens fais et oroisons» d’un couvent. Leur assimilation à un hôpital suffisait d’ailleurs à les faire regarder comme un établissement religieux à une époque où toutes les Maisons-Dieu avaient ce caractère. Aussi furent-ils souvent désignés sous le nom d’Église et Hostel des XVxx.
A ces deux titres de maison religieuse et hospitalière, ils entretinrent avec les différentes autorités ecclésiastiques de nombreux rapports que nous allons étudier.
Le manoir des aveugles venait à peine de s’élever près de la Couture-l’Évêque que saint Louis implora d’Alexandre IV la concession d’indulgences spéciales en leur faveur.
Le pape accorda cent jours de «pardon» à ceux qui visiteraient l’église le jour de Saint-Remi et les trois mois suivants. Reprenant tour à tour la belle formule de la «Remissio pro religiosis domibus,» dont les archives de toutes les congrégations religieuses offrent tant d’exemples et pour lesquelles les formulaires donnaient des modèles spéciaux, Urbain IV, Clément IV, Nicolas IV, Clément V, Jean XXII, Clément VI, Innocent VI, Urbain V, Clément VII, Benoît XIII, Martin V, Pie II, etc., vinrent successivement augmenter ou confirmer ces indulgences. Ils imposèrent aux fidèles, qui voulaient les gagner, l’obligation de déposer quelque aumône dans les troncs de l’église de l’hôpital et donnèrent ainsi un excitant puissant à la charité. Dans le même but, les souverains pontifes encouragèrent les quêtes et recommandèrent aux évêques de recevoir favorablement les frères de la Congrégation qui solliciteraient l’autorisation de quêter dans leurs diocèses.
D’après les textes qui nous restent, ces exhortations aux évêques furent assez rares jusqu’à la fin du xve siècle; nous ne voyons que Clément IV, Jean XXII et Clément VI en faire de semblables, et nous n’avons aucun renseignement sur l’accueil que les aveugles reçurent près des évêques pendant cette période.
Mais à partir de la bulle d’Alexandre VI, dont nous avons déjà parlé, les recommandations des papes aux prélats se succèdent régulièrement, et nous rencontrons un grand nombre de mandements rendus par les évêques ou les vicaires généraux à la suite de cette bulle et de celles de Jules II, de Léon X, de Clément VIII, de Paul V.
Ces actes enjoignent uniformément aux curés et autres personnes ecclésiastiques du diocèse de procurer aux quêteurs des Quinze-Vingts toutes les facilités désirables, pourvu que ce soient gens de bonnes vie et mœurs; quelques évêques veulent même que les mandataires de l’hôpital soient des clercs. Défense est faite aux prêtres de rien prélever sur les aumônes à moins que les collecteurs ne leur en offrent libéralement une portion.
La Congrégation ne rencontrait cependant pas toujours autant de bonne volonté chez les prélats, qui se souciaient peu quelquefois de voir la charité de leurs diocésains se porter sur un hôpital éloigné, au lieu d’alimenter les œuvres instituées dans le ressort même de l’évêché ; et les différents directeurs d’établissements hospitaliers s’associaient à ces résistances.
Les Quinze-Vingts durent en certains cas faire appel à l’autorité judiciaire pour pouvoir profiter des avantages que leur avaient assurés les papes. Dans les procès soulevés à ce sujet, le Parlement suivit une jurisprudence invariable et donna toujours gain de cause aux aveugles. Pour couper court à toutes difficultés il prescrivit d’une manière générale, le 7 septembre 1532, à tous les évêques d’accorder gratuitement aux Quinze-Vingts la permission de quêter, et il appliqua rigoureusement les conclusions de son arrêt à ceux qui s’y refusaient.
Les Parlements de Toulouse et de Bordeaux prirent les mêmes mesures que celui de Paris et enregistrèrent la décision que celui-ci avait rendue en faveur des Quinze-Vingts.
Ces concessions d’indulgences, ces exhortations à la charité, émanées de la cour pontificale, furent imitées par un certain nombre d’évêques ou de monastères. L’évêque de Paris en 1404, le légat du Saint-Siège en 1393 et en 1432, onze cardinaux en 1460, le cardinal Jean d’Anjou en 1468, enrichirent l’église de nouvelles indulgences.
En 1345, les abbés de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés, de Sainte-Geneviève, de Saint-Maur-des-Fossés, de Saint-Magloire, de Saint-Victor et le prieur de Saint-Martin-des-Champs invitèrent les chrétiens à secourir les aveugles et accordèrent à ces derniers la participation à tous les biens spirituels de leurs congrégations. Leurs lettres, toutes conçues en termes identiques, furent réunies en sept colonnes sur une même feuille de parchemin au bas de laquelle étaient apposés leurs sceaux, aujourd’hui brisés en partie.
Le Général des Frères Mineurs, en 1432, et celui des Frères de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, en 1436, accordèrent à l’hôpital une semblable association de prières.
Plusieurs monastères avaient d’ailleurs été spécialement investis par les papes du soin de protéger les Quinze-Vingts, que Benoît XII confia à la garde de l’abbaye Saint-Martin, près de Pontoise. Grégoire XI, Clément VII recommandèrent également à ce même abbé de Saint-Martin et à ceux de Saint-Jean, près de Sens, de Sainte-Geneviève, de Saint-Loup (à Troyes), de Saint-Magloire, ainsi qu’à l’évêque de Senlis et au Trésorier de la Sainte-Chapelle, de publier les censures ecclésiastiques contre ceux qui détiendraient injustement les biens des aveugles.
Les Souverains Pontifes ne se contentèrent pas de procurer aux Quinze-Vingts d’abondantes aumônes, ils donnèrent à l’hôpital un rang dans la hiérarchie ecclésiastique, en faisant de son église la paroisse de ceux qui habitaient l’enclos.
Dès les origines de l’établissement, l’office divin fut célébré dans la chapelle, comme l’atteste le confesseur de la Reine Marguerite. On n’a pas gardé de trace de la première autorisation que l’évêque de Paris dut accorder à ce sujet. Elle fut renouvelée en 1282, et l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, sur le territoire de laquelle se trouvaient les Quinze-Vingts, leur permit d’avoir un cimetière et un clocher haut de deux toises.
Jean XXII, sur la requête de Philippe le Long, ordonna à l’évêque de Paris de faire, du chapelain perpétuel, le curé des personnes qui demeuraient dans les limites de l’Hôtel, à la condition de dédommager la paroisse Saint-Germain pour les oblations et redevances dont elle serait ainsi dépouillée. Innocent VI, Clément VII permirent de nouveau au chapelain des Quinze-Vingts d’y administrer les sacrements, et ce dernier pape décida que l’indemnité à donner au chapitre de Saint-Germain-l’Auxerrois consisterait en une rente annuelle de 3 l. p..
Le doyen de Saint-Germain ne fut pas satisfait de cette compensation et intenta, à ce sujet, devant le Parlement, un procès qui se termina par un accord passé le 4 avril 1399, en vertu duquel l’hôpital constitua à Saint-Germain-l’Auxerrois une rente de 18 l. p. (le marc valant 100 s. p.).
Les limites de cette exemption semblent avoir été les mêmes que celles du pourpris et du clos. En effet, la rue Neuve-Saint-Louis s’étant bâtie le long du terrain donné aux Quinze-Vingts par Pierre des Essarts, le côté septentrional de cette rue, qui regardait la Ville-l’Évêque, fut revendiqué à la fois par le chapitre de Saint-Germain-l’Auxerrois et le curé de Saint-Eustache d’une part, par le curé de la Ville-l’Évêque de l’autre, et, en 1406, les Maîtres des Requêtes du Palais en confièrent, par intérim, l’administration aux chapelains des Quinze-Vingts pour le temps du procès. Il est probable que le côté méridional de la rue, formé par les maisons du clos et pour lequel on ne soulève pas de contestation, dépendait régulièrement de ces chapelains.
En 1491, les prêtres des Quinze-Vingts étaient en paisible possession d’exercer les droits paroissiaux dans l’hôpital. De toute ancienneté, à cette époque, ils administraient aux membres de la Congrégation tous les sacrements, même la communion pascale; ils bénissaient les fonts baptismaux, les vigiles de Pâques et de la Pentecôte, faisaient l’eau bénite chaque dimanche et disaient les recommandations au prône; ils ensevelissaient enfin au cimetière de l’hôpital les personnes décédées dans l’enclos1.
Une chose, cependant, manquait à cette église pour qu’elle fût absolument assimilable aux paroisses ordinaires: elle n’avait pas de fabrique, et les Quinze-Vingts réclamèrent hautement, en 1704, quand on voulut les comprendre dans la répartition de l’impôt levé sur la vente des offices de trésoriers de fabrique.
Au XVIIIe siècle, le chevecier et le vicaire étaient seuls chargés d’administrer les sacrements, de faire les prônes et les instructions, de prendre soin des malades et des indigents, d’accomplir en un mot «les fonctions curiales,» et c’est à ce titre qu’en 1755 le chevecier obtint que la quête se fît, pendant la quinzaine de Pâques, pour les pauvres de la paroisse.
Parfois des étrangers, des forains, logés près de l’église, venaient y recevoir les sacrements, et les gens du voisinage y faisaient baptiser leurs enfants en cas de nécessité.
On ne semble pas s’être fait scrupule de multiplier ces cas, puisque dans un registre de baptêmes, qui va de 1552 à 1561, figurent les enfants de personnes habitant les rues Saint-Honoré, du Faubourg-Saint-Honoré, des Gravilliers, etc. Le 14 juillet 1555, par exemple, on voit mentionner le baptême d’Angélique,
«fille de Arthur d’Offréville, gentilhomme et homme d’armes du Roy;» le 13 août 1557 est baptisée la fille de «Me Rigault de Chazettes, ciurgien, inciseur et oculiste sur les corps humains, demourant rue Saint Honoré.»
Ce registre, probablement un des seuls vestiges des anciens actes de l’état religieux à Paris, est un cahier de papier de 40 folios, très étroit et recouvert avec un fragment de parchemin provenant d’un antiphonaire. Suivant l’usage antérieur au concile de Trente, les filles y ont deux marraines et un parrain, les garçons deux parrains et une marraine. Sous la même cote de l’inventaire (6387) sont placés deux autres cahiers de même genre; l’un va de 1585 à 1588, l’autre de 1613 à 1618.
Les personnes étrangères venaient aussi en grand nombre assister aux offices célébrés à l’hôpital. Dès le XVIIe siècle, il était de bon ton de s’y faire voir, et Tallemant des Réaux, parlant de Mme de Launay, dit que «pour faire la femme de grande qualité en toute chose, elle va à la messe, aux Quinze-Vingts, en justaucorps.» Mais c’est surtout à partir de la Régence que la haute société se donna rendez-vous dans l’église des aveugles. La duchesse d’Orléans s’y fit construire une tribune et la noblesse la suivit avec empressement, c’est ce que constate le cardinal de Rohan, en 1746, quand il dit dans un mémoire sur la reconstruction de cette église: «Les principales personnes du voisinage assistent à l’office qui s’y fait... Madame la Duchesse d’Orléans y est très assidue.» Le nombre des fidèles était si grand qu’on dut, en 1745, prescrire aux membres de l’hôpital de ne se tenir que dans la chapelle des saints, et leur faire «inhibitions et deffenses de se mettre dans le chœur, la chapelle de la Sainte Vierge, la nef et la tribune, ny d’y prendre les chaises qui sont destinées pour les externes.» Cette vogue continua tant que les Quinze-Vingts restèrent près du Palais-Royal, comme le prouve ce passage du Nouveau Paris de Mercier: «D’autres églises étoient pour ainsi dire les climats du luxe de la capitale. Dans celle des Quinze-Vingts se réunissaient les fermiers généraux, les agents de change, les commis des finances; superbes comme des paons, ils étinceloient d’or, de rubis, de diamans. Il ne leur manquoit que des diadèmes. Le pauvre même dans ce lieu de magnificence ne demandoit l’aumône qu’en termes choisis.»
Pour retenir cette élégante assistance, dont les généreuses offrandes leur étaient très utiles, les aveugles ne se contentaient pas de leur talent en plain-chant, ils faisaient appel à des musiciens étrangers et, pendant la semaine sainte, par exemple, en 1712 et en 1713, on les voit demander au sieur du Tartre, maître de musique, des chanteurs pour les Ténèbres. Le Grand Aumônier, dans le même but, «n’accordoit et présentoit au Roy, pour le ministère de la parole aux advens et caresmes devant Sa Majesté, les prédicateurs, qu’après leur mission exercée en l’église de céans;» c’est ainsi qu’on voit le Père Chamillart, le Père de La Rue, Massillon monter dans la chaire des Quinze-Vingts. Indépendamment des aumônes que pouvaient apporter les auditeurs de ces orateurs en renom, le chapitre profitait de leur affluence pour élever la rétribution que devait payer le fermier des chaises de l’église: en 1711, ce bail était passé «sur le pied de 3,200 l. par an, quand il y aura prédicateurs du Roy, qui prescheront le caresme en l’église du dit hospital, et quand il n’y en aura point, le fermage sera réduit à 2,500 l..»
L’église des Quinze-Vingts constituait un lieu d’asile; en 1416, Louis de Braquemont et autres malfaiteurs s’y étant réfugiés et ayant été saisis par la justice royale, malgré l’immunité de l’hôpital, les chapelains refusèrent de continuer à dire les offices. Pour vaincre leur résistance, dans laquelle ils étaient encouragés par l’évêque de Paris, Charles VI dut faire saisir le temporel de la maison et faire célébrer à plusieurs reprises, dans l’église, le service divin par les chapelains des Innocents, aux frais des aveugles.
Au XVIe siècle, nous voyons les franchises de l’Hôtel mieux respectées: en 1518, le Châtelet fait remettre Jean Le Maire en l’immunité des Quinze-Vingts et condamne Antoine Bénard à payer des dommages-intérêts pour l’en avoir arraché par violence.
Régulièrement, l’hôpital devait être soumis, pour les matières ecclésiastiques, à la juridiction de l’ordinaire, c’est-à-dire à l’officialité de Paris, mais Clément VII l’affranchit de cette dépendance et substitua à l’autorité de l’évêque celle de l’aumônier du Roi ou du chapelain de l’autel Saint-Remi, quand l’aumônier ne serait pas clerc.
Ce privilège fut confirmé par Jean XXIII, qui confia l’exécution de ses ordres aux abbés de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain-des-Prés, et au trésorier de la Sainte-Chapelle; ces mandataires rencontrèrent une vive opposition: l’évêque de Paris prétendit que le Souverain Pontife n’avait pu, en connaissance de cause, soustraire ainsi les Quinze-Vingts à leur supérieur naturel, pour les remettre à la garde de l’aumônier qui était absent, la plupart du temps, ou du chapelain qui était généralement un homme simple, ignorant le droit; l’hôpital, disait-il, deviendrait bientôt, dans ces conditions, un repaire de brigands et personne ne voudrait plus donner d’ouvrage aux aveugles; enfin il terminait son réquisitoire par un appel au futur concile.
Il ne se borna pas à ces protestations et l’année suivante, passant des paroles aux actes, il fit emprisonner un des chapelains et excommunier les trois autres; la Congrégation eut recours au Parlement, et alors s’ouvrit un de ces procès interminables dont on ne trouve que trop d’exemples au moyen âge. On confia la juridiction ecclésiastique, qui faisait l’objet du litige, à deux commissaires spéciaux chargés de décider des causes qui surgiraient pendant le cours des débats. Nous ne retrouvons pas les dernières pièces de cette longue procédur; la plus récente est un acte de Louis Séguier, commissaire du Parlement, qui interdit à l’official «de traiter les aveugles en justice jusqu’à ce que autrement en soit ordonné par la cour» et renouvelle les mesures prises par ses prédécesseurs commis en cette partie, en vertu desquelles les aveugles «ne pouvaient être traités que devant les commissaires pendant le débat de la dite exemption.»
Cette ordonnance de 1527 montre que le procès n’était pas encore terminé à cette époque. Il semble cependant que le Parlement ait, en fait, laissé à l’aumônier ou à ses délégués la connaissance des affaires ecclésiastiques de la Congrégation avant que le fond de la question ne fût vidé, puisque, dès 1522, la Cour ordonna que deux des gouverneurs chargés de représenter l’aumônier dans l’administration des Quinze-Vingts fussent clercs, afin de pouvoir juger les causes ecclésiastiques que les exemptions de l’hôpital amèneraient devant eux.
Les actions judiciaires que les Quinze-Vingts dirigeaient contre l’administration épiscopale, s’ils croyaient leurs droits lésés, ne portaient atteinte ni au respect qu’ils professaient pour le caractère et la personne du prélat, ni à l’empressement avec lequel ils le recevaient lorsqu’il se rendait à leur Hôtel.
Ainsi, quand ils étaient prévenus de la visite de l’évêque, ils apostaient un petit garçon chargé de guetter son arrivée, afin d’être prêts à lui offrir quelques rafraîchissements dès qu’il entrerait au cloître Saint-Honoré.
On se figure aisément l’ardeur que les Quinze-Vingts devaient mettre à obtenir des papes les nombreux privilèges dont nous venons de parler: voici les différents moyens qu’ils employaient pour la sollicitation des bulles.
Tantôt c’était le ministre lui-même qui allait à Rome, sans oublier de faire son testament avant ce long voyage et de le déposer dans le trésor de l’Hôtel. Tantôt on profitait du pèlerinage de quelque personne charitable, de quelque religieux tel que celui de la Madeleine de Vezelay, qui se chargea de cet office en 1431: on lui avait confié, à cet effet, 16 ducats d’or achetés 17 saluts 14 sous parisis chez le changeur Oppez, et on lui offrit 2 saluts pour le rémunérer de ses peines. Quelquefois aussi on suivait la voie diplomatique et l’on demandait au Roi «des lettres adressantes à mon Saint Père et à l’Embassadeur de France à Romme pour obtenir bulles narratives des pardons des dicts XVxx.»
Les frais de chancellerie étaient toujours considérables: le religieux, dont nous parlions plus haut, dut payer 15 l. 14 s. p.
«pour une confirmation et autres privilèges.» En 1438, c’est une somme de 40 ducats d’or qu’on baille en cour de Rome pour
«lever l’expédition d’une bulle.» Et il faut compter en sus le salaire de l’écrivain chargé de rédiger les minutes du projet de bulle que l’on portait à Rome, afin de le présenter à l’approbation du pape.
Mais ces dépenses étaient encore plus fortes quand on recourait à l’intermédiaire d’un banquier pour solliciter les privilèges. Le sieur de Aqua reçoit, à cet effet, en 1525, 34 l. 17 s. t.. Antoine de la Case ne demande pas moins de 1,845 l. t. en 1504 et de 2,400 l. t. en 1513, pour entreprendre à forfait l’obtention des bulles de pardon et confirmation.
Malgré toutes ces dépenses, toutes ces formalités, la Congrégation ne se lassait pas de demander au Vatican la confirmation des privilèges dont elle jouissait.
Les hommes du moyen âge semblent avoir continuellement redouté de voir la prescription effacer les droits concédés à titre perpétuel, et les Quinze-Vingts n’échappèrent pas à cette préoccupation. Quand un pape mourait, ils se demandaient avec anxiété si les bulles qu’ils en avaient reçues conservaient leur efficacité.
Des docteurs en théologie étaient appelés en consultation et, moyennant l’offre d’un petit cadeau tel que celui d’une paire de couteaux, on leur demandait d’examiner les titres de l’église, d’en apprécier la validité.
Alors même que la réponse de ces experts était favorable, la Congrégation ne se sentait pas rassurée et réclamait presque toujours du nouveau Pontife la confirmation des faveurs accordées par son prédécesseur.
Dans la série des bulles conservées aux archives des Quinze-Vingts, on ne trouve, depuis le milieu du XIVe siècle jusqu’à la fin du XVIe, que les pontificats d’Alexandre V, de Callixte III, de Pie III et de Marcel II qui ne soient pas représentés par un acte de ce genre. Les confirmations devinrent ensuite moins fréquentes, on n’en compte plus que deux jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
CHAPITRE III.
Table des matières
PRIVILÈGES ACCORDÉS PAR LES ROIS.
L’impulsion que les papes donnèrent aux développements des Quinze-Vingts dans l’ordre religieux, les Rois de France la leur imprimèrent dans l’ordre civil.
L’établissement charitable érigé aux portes du Louvre par le souverain qui laissa la mémoire la plus justement vénérée fut toujours l’objet de la sollicitude royale. Cette bienveillance se manifesta tout d’abord par des donations. Nous avons déjà mentionné la rente de 30 l. p. sur le Châtelet destinée par saint Louis à la nourriture des aveugles; ce don fut complété par Philippe le Long, qui ajouta 20 l. p. de rente pour les aliments et 60 l. pour les vêtements des frères et des sœurs. D’après une ordonnance du roi Jean (1531), les fournées de pain n’ayant pas le poids, saisies par les prud’hommes chez les boulangers de Paris, devaient être données par moitié à l’Hôtel-Dieu et par moitié aux Quinze-Vingts. Le Dauphin Charles, pendant sa régence, leur remit la propriété de la maison confisquée sur Étienne Marcel, rue de la Vieille-Draperie, et en 1549, le Roi enjoignit au Receveur du Parlement de délivrer chaque année à l’hôpital le produit de quatre amendes de 60 l. p. chacune.
Quelque temps après, en remplacement de ce revenu, Charles IX attribua aux Quinze-Vingts 300 l. de rente à prendre sur la moitié du produit des compositions de finances, naturalisations, aubaines, etc., dont l’autre moitié était réservée à l’hôpital de la Trinité. En 1527, ils avaient reçu de la Chambre des comptes l’autorisation de prendre au grenier à sel de Paris 4 minots de sel en payant seulement le droit marchand. Ce privilège fut étendu par Louis XIV à 30 minots de sel (à 7 l. le minot).
Le même roi leur accorda 36 lignes d’eau provenant de la fontaine de Rungis; pour éviter toute dépense aux aveugles, l’eau devait être prise au tuyau «qui va aux Tuileries par la rue Saint-Honoré, en venant du réservoir de la Croix du Tiroir,» et on la leur jaugeait même en cas de disette.
A côté de ces donations qui offrent un caractère de perpétuité, se placent un grand nombre d’aumônes attribuées par les rois à la Congrégation, soit au moment de leur mort, soit dans les grandes distributions faites à tous les pauvres de Paris.
Les tablettes de cire de Pierre de Condé mentionnent par exemple 24 l. p. «aumônées» aux aveugles en 1284; Philippe le Hardi, dans son testament, leur assigne 50 l. t.; les statuts de Michel de Brache nous apprennent que Jean II leur donna de fortes sommes en florins. Il est impossible de donner une liste complète de ces libéralités, qui, la plupart du temps, n’ont pas dû laisser de traces; elles se traduisaient quelquefois par des dons en nature, ainsi que l’indique cet article de compte qui porte en entrée «une aulne de toile de lin donnée par le Roi à la cène.»
La famille royale ne se montra pas moins bien disposée que son chef envers les Quinze-Vingts. Alphonse de Poitiers, en 1267, les fait figurer sur son rôle d’aumônes pour 60 s. p.; en 1340, la reine Jeanne fonde un service annuel dans leur chapelle, moyennant une rente de 20 l. 3 s. 9 d. t., et leur fait présent, en 1344, de 100 l. t.
Le testament de Blanche de Navarre attribue aux aveugles un legs de 30 francs (1396).
En 1422, ils reçoivent d’Isabeau de Bavière un ornement d’église en drap azuré, et la même reine leur laisse 5 francs par son testament.
Des amortissements successifs vinrent confirmer toutes les donations assignées aux aveugles sur le domaine royal; nous nous en occuperons plus loin.
C’est surtout par les exemptions d’impôts que les Quinze-Vingts ressentirent les effets de la faveur royale. Jean II, en 1361, les dispensa des tailles et contributions, à l’exception des droits sur les marchandises et des subsides pour le rachat du Roi. Ce privilège fut respecté par les différents souverains. Ainsi, en 1554, Henri II déclare que l’hôpital ne doit pas être soumis à la taxe levée au sujet des fortifications, et, en 1713, le Conseil d’État le dispense de la retenue du dixième pour les rentes qui lui appartiennent. Un certain nombre de frères ayant établi dans le pourpris des tavernes où ils vendaient aux autres du vin et des denrées, le fermier des criages et célerages de la ville de Paris leur intenta un procès en 1393; bien qu’il eût renoncé à sa poursuite, les Quinze-Vingts voulurent prévenir le retour de pareilles difficultés et adressèrent une requête au Roi pour obtenir d’être affranchis du droit de vente à l’égard des personnes habitant l’hôpital.
Charles VI leur accorda cette faveur, «pouveu toutesvoies que eulz, ne aucun d’eulx, ne feront aucun fait de marchandises, sinon du dit vin et autres choses nécessaires regardans seulement la vie et sustentacion.»
Charles VII, François Ier, Henri II, etc., renouvelèrent ces «beaux privilèges,» mais, en 1621, la Cour des aides exigea que les Quinze-Vingts fussent soumis à la visite des clercs et commissaires de la ferme des Aides, une fois par mois. Au XVIIIe siècle, la population de l’hôpital s’étant accrue d’une foule d’étrangers, l’affranchissement des droits du vin fut supprimé et remplacé par une rente annuelle de 1,500 l.. Mais, à cette époque, les Quinze-Vingts avaient su donner aux privilèges royaux une extension qu’ils ne comportaient pas primitivement; ils avaient profité de cette longue possession de franchises pour faire de leur enclos un lieu privilégié, à l’égal de celui du Temple. Leur marche dans cette voie fut d’abord timide. Au milieu du XVIIe siècle, on constate déjà chez eux la présence de certains artisans, mais les aveugles semblent préoccupés par la crainte de manquer de logement, s’ils multiplient les locations à des étrangers. Cette crainte n’eut plus sa raison d’être quand ils eurent remplacé par des maisons neuves, contenant de nombreuses chambres et boutiques, l’espace vide qui formait l’angle de la rue Saint-Honoré et de la rue Saint-Nicaise. Les marchands arrivent alors en grand nombre pour profiter des privilèges de l’enclos. C’est alors aussi que les réclamations des maîtrises de Paris commencent à s’élever. Ainsi, en 1690, les maîtres maréchaux se plaignent de ce qu’un frère voyant, serrurier, a établi une forge; le chapitre cède, tout en protestant qu’il ne veut pas «donner la moindre atteinte aux privillèges de cette maison.»
Encouragés par cet exemple, les maîtres serruriers attaquent ce frère et un autre du même métier, mais la contestation portée devant le Châtelet est décidée en faveur des aveugles, à condition cependant que ces ouvriers ne travaillent que pour les besoins de l’hôpital. En 1698, les jurés de la communauté des perruquiers ayant voulu pénétrer chez ceux qui habitaient aux Quinze-Vingts, le Maître leur refusa l’entrée de l’enclos. La police s’en émut et, sur une lettre de d’Argenson, le chapitre dut prescrire l’expulsion des perruquiers et autres artisans, «son intention n’estant point de desvier la justice, ny d’auctoriser les dits perucquiers et autres ouvriers estrangers qui peuvent estre dans le dit enclos, n’ayant autre veüe que de conserver les frères et sœurs dans les anciens privilèges.» Le chapitre avait agi prudemment en ne résistant pas ouvertement à d’Argenson, car celui-ci cherchait à cette époque à faire supprimer les franchises des Quinze-Vingts. Mais cette soumission n’était qu’apparente, et les expulsés rentrèrent peu à peu. En 1715, nouvelle contestation: les jurés apothicaires s’introduisirent dans l’hôtel et brisèrent les flacons d’un marchand de cette profession dont les drogues leur paraissaient suspectes. Le Maître fit dresser procès-verbal de cette violation des immunités des Quinze-Vingts, mais les apothicaires prétendirent qu’ils avaient droit de visite même dans les enclos privilégiés.
L’installation de la Cour à Paris augmenta considérablement le nombre des «externes,» qui s’établissaient dans l’hôpital, et consolida les prétentions de celui-ci; en 1720, ce n’est qu’en reconnaissant expressément les droits des frères et sœurs que les syndics de la communauté des cordonniers se plaignirent au chapitre de l’accueil qu’il donnait aux étrangers; la compagnie, ayant égard à cette modération, leur promit de dresser une liste des ouvriers cordonniers qui lui étaient nécessaires et de renvoyer les autres.
C’est sans doute par mesure de prudence qu’il était interdit aux marchands logés dans l’enclos de placer des enseignes; en 1715, tout ce qu’on tolérait sous ce rapport était une planche d’un demi-pied carré indiquant le nom et la profession; en 1723, une ordonnance du Chapitre statue que «tous ceux et celles qui ont des enseignes et tableaux, qui font connoistre leur commerce en l’enclos du dit hospital, seront tenus de les oster.»
Vers le milieu du XVIIIe siècle, les franchises de l’enclos paraissent définitivement établies, et, les jurés perruquiers les ayant violées en 1748, les Quinze-Vingts prirent hardiment fait et cause pour leurs locataires.
Le grand nombre des commerçants qui remplissaient les maisons de l’Hôtel fut une des causes de la reconstruction entreprise en 1748 sur le plan que nous décrirons plus loin. Au moment de cette reconstruction, un registre de locations permet de constater la présence de 201 ouvriers ou marchands dans l’enclos des Quinze-Vingts. Parmi les métiers qui s’y rencontraient, ceux qui se rapportent à la coiffure figuraient pour une proportion considérable: on ne comptait pas moins de 54 perruquiers et 23 marchands de cheveux, auxquels il faut joindre 2 parfumeurs et une ouvrière en perruques; venaient ensuite 27 tailleurs, 19 cordonniers, 12 horlogers, et un certain nombre de commerçants appartenant à différentes spécialités moins richement représentées.
Cette prédominance des industries qui ont l’habillement et la toilette pour objet s’explique évidemment par le voisinage des grands seigneurs qui peuplaient ce quartier; il en fut de même après la construction des bâtiments neufs, et l’abbé Georgel dit qu’il «s’y faisoit un commerce d’étoffes de soie et de toiles indiennes aussi actif que florissant.»
La suppression des corporations inspira aux Quinze-Vingts une réclamation assez curieuse; ils se plaignirent de l’édit de 1776, parce que, la liberté existant partout, les artisans ne viendraient plus la chercher dans leur enceinte, et le prix des loyers en subirait une baisse sensible.
La maison des Quinze-Vingts était située dans la censive de l’évêque de Paris; c’était donc au For-l’Evêque qu’ils devaient régulièrement porter leurs contestations. Cependant, comme leurs possessions étaient disséminées dans toute la ville, les actions immobilières, sources de la plupart des procès, les mirent de tout temps en rapport avec les différentes juridictions qui s’enchevêtraient sur le territoire de Paris, et en particulier avec le Châtelet.
Le cartulaire contient trois sentences rendues au civil par ce tribunal au commencement du XIVe siècle.
L’une d’elles, de 1318, montre bien l’usage de ces contremans, qui permettaient au défendeur de multiplier presque indéfiniment les défauts avant d’en voir adjuger le profit au demandeur.
Jean II, en exemptant les aveugles de tailles et contributions, les remit à la garde du Prévôt; ils furent ainsi soustraits aux autres juridictions et, en 1388, ils purent déclarer à l’évêque qu’ils ne lui étaient plus soumis, mais bien au Prévôt commis à leur garde. En 1394, suivant leur dire, le souvenir de l’ancien état de choses était effacé ; de mémoire d’homme, ils jouissaient paisiblement du privilège de ne pouvoir être cités que devant le Châtelet, et les réserves relatives à la juridiction, qui terminent les amortissements délivrés par l’évêque de Paris, doivent être considérées, depuis 1361, comme purement de style. Les Rois, jusqu’en 1519, renouvelèrent ces lettres de «Garde-gardienne,» mais, vers cette époque, on voit les Quinze-Vingts préférer la juridiction du Parlement à celle du Châtelet; en 1538, ils attaquent le Prévôt, qui voulait connaître des méfaits commis par un frère, et déclarent n’être justiciables que du Parlement et du Grand Aumônier Ces prétentions furent confirmées par un édit de 1546.
Les papes avaient recommandé aux évêques de favoriser les quêtes de l’hôpital; de leur côté, les rois voulurent faciliter aux quêteurs le libre parcours dans le royaume. Louis XI ordonna à tous ses officiers de les accueillir avec bienveillance et de protéger leur circulation. Charles VIII, Louis XII et François Ier, chacun à deux reprises, Henri II, François II, etc., confirmèrent ces dispositions, et Henri II les défendit contre les religieux de la Madeleine de Rouen, qui voulaient les troubler dans leurs quêtes.
Nous avons déjà vu que la Cour suprême du royaume décida toujours en leur faveur dans les démêlés que l’exercice des quêtes leur attira avec les évêques. Elle leur reconnut sur ce point les mêmes privilèges qu’à l’hôpital le plus important de Paris, l’Hôtel-Dieu. Ces deux établissements hospitaliers sont placés sur le même rang dans les arrêts du Parlement, de même qu’ils étaient fréquemment associés dans les donations dues à la charité individuelle; on peut juger par là de la considération et de la popularité qu’avait acquises la congrégation des aveugles.
Tant de privilèges étaient bien dus à un établissement qui avait un véritable caractère royal, et à qui sa fondation par saint Louis, sa subordination à l’aumônier du Roi et à un maître nommé par le Roi méritaient le nom de domus regia.
Pour consacrer ce caractère par un signe visible, Philippe IV, en 1312, accorda aux Quinze-Vingts le privilège de porter une fleur de lis sur leur vêtement de dessus, à la hauteur de la poitrine. Il voulait ainsi les distinguer, nous l’avons dit, d’une autre congrégation d’aveugles fondée par une autre personne que saint Louis. Il faut certainement voir dans cette autre congrégation les Six-Vingts de Chartres, que René Barbou venait en effet de créer, une vingtaine d’années auparavant, et qui n’avaient rien tant à cœur que de se faire passer, dans leurs quêtes, pour membres des Quinze-Vingts, afin de bénéficier de la renommée attachée à ces derniers.
Les efforts qu’ils firent pour éluder les prescriptions de Philippe le Bel et usurper l’insigne des Quinze-Vingts ne permettent aucun doute sur ce point.
Ils réussirent à obtenir du Roi la permission de porter une fleur de lis, surmontée d’un petit croissant pour la distinguer de celle des aveugles de Paris. Mais ceux-ci les attaquèrent, prétendant que la fleur de lis était exclusivement réservée à la congrégation instituée par saint Louis.
En 1350, Jean II, désireux de supprimer «les brigues et les discordes entre les pauvres de Dieu,» détermina minutieusement la forme de la fleur de lis que chaque hôpital avait droit de posséder.
D’après cette décision, les Quinze-Vingts conservaient leur fleur de lis pleine, couleur de safran, et la portaient cousue sur la poitrine, au-dessus de la boîte qu’ils suspendaient à leur cou pour les quêtes.
Les aveugles de Chartres, au contraire, devaient porter la leur plus bas que la boîte et ajouter à cet insigne de couleur jaune un petit croissant blanc, de la largeur d’un doigt, qui recouvrait la partie inférieure de la fleur, tout en laissant passer en dessous l’extrémité de la branche du milieu. Ils ne pouvaient plus envoyer à Paris que quatre quêteurs avec un serviteur.
Mais les Chartrains étaient décidément peu délicats, car, cinquante ans plus tard, les Quinze-Vingts leur réclament des dommages-intérêts, parce «qu’ils portent de présent la dicte fleur de liz si apparent et le dict cressent et petite lune si petiz que à paine peut-on discerner et connoistre qu’ilz aient aucune différance du signe des ditz exposantz.» Devant ces plaintes, l’aumônier du Roi condamna les Six-Vingts de Chartres à payer 8 l. t. aux aveugles de Paris et, pour tarir à jamais cette source de discorde, fit faire deux étalons indiquant les seuls modèles d’insignes tolérés pour Chartres. Ces fleurs de lis nous ont été conservées; l’une se compose de deux feuilles de métal unies et très minces; l’autre, plus élégante, offre un certain relief et de petites moulures, mais toutes deux répondent exactement aux prescriptions du roi Jean. En enlevant par la pensée le petit croissant d’étain qui les recouvre, on obtient la fleur de lis de laiton que portaient nos Quinze-Vingts. Elles ont été reproduites dans les Établissements généraux de bienfaisance.
On voit par ces débats quelle importance la congrégation attachait à cet insigne; aussi le répandait-elle à profusion sur tous les objets qui lui appartenaient. Au XVIe siècle, les reliures des missels, les ornements d’église, tels que parements d’autel, chapes, chasubles, etc., en sont ornés; la fleur de lis brille sur les cierges de la Chandeleur, sur les bâtons des bannières, et les armes peintes du Roi sont placées sur les affiches qui annoncent les pardons. On pourra enfin se demander où la fleur de lis ne figurait pas quand on saura que les sacs de farine de l’Hôtel en portaient une avec cette inscription: «Les XVxx».
Pour payer les bienfaits royaux, les aveugles recoururent à la prière, cette monnaie du pauvre. Chaque jour, dès que la clochette annonçait l’heure du lever, ils devaient, d’après les statuts de Michel de Brache, dire cinq fois la «Patenostre» et l’ «Ave Maria» pour le Roi, la Reine et leur ligne et lignage, et pour le bien et honneur du royaume.
A ces prières individuelles s’ajoutaient des offices solennels célébrés dans l’église en présence de toute la communauté, des saluts4, des messes, des processions, où l’on demandait à Dieu de protéger le Roi, de donner la paix à la France. Quand un membre de la famille royale était malade, les Quinze-Vingts ne manquaient pas de s’associer aux processions faites pour obtenir le rétablissement de sa santé.
A la mort du souverain, les aveugles faisaient dire un service; une messe solennelle, par exemple, est chantée peu après le décès de Louis XII, et, après celui de la reine Anne, on célèbre de même un obit où l’église est tendue aux armes de Bretagne.
C’est ainsi que la mémoire des rois était honorée dans cette église où ils avaient quelquefois prié pendant leur vie. Il est probable en effet que plusieurs d’entre eux suivirent l’exemple de saint Louis et, profitant de la proximité de ce sanctuaire, vinrent, certains jours, assister aux offices de l’hôpital.
Au XVIe siècle, quand le Roi visitait ses aveugles, on donnait aux abords mêmes de la maison un air de fête, suivant l’article un peu réaliste de ce compte, qui relate la somme consacrée à l’enlèvement des boues «pour la venue du Roi.»
CHAPITRE IV.
Table des matières
FORTUNE IMMOBILIÈRE DES QUINZE-VINGTS. SES SOURCES. POSSESSIONS A PARIS ET EN PROVINCE.
Indépendamment des bienfaits qu’ils reçurent de la munificence royale, les Quinze-Vingts trouvèrent une abondante source de richesse dans la charité des particuliers, et surtout des bourgeois de Paris. Réunis dans de pieuses associations, telles que la confrérie aux bourgeois, la confrérie aux pèlerins de Saint-Jacques et les innombrables confréries d’arts et métiers, les bourgeois y contractaient l’habitude de songer aux pauvres, de visiter les malades, et apprenaient à réserver aux malheureux une part abondante dans les fruits de leur travail.
On ne peut tenir sans émotion entre ses mains les «lettres de dernière volonté » où, après avoir assigné à leurs parents, à leurs amis, à leurs suivants et suivantes quelque legs d’argent, quelque souvenir comme un bijou, un vêtement de prix, ils parcourent en esprit tous les moutiers où ils se sont agenouillés, tous les Hôtels-Dieu où ils ont vu la religion prodiguer ses consolations aux malades, et attribuent à chacun une somme d’argent ou une rente.
En accompagnant les testateurs dans ces longues revues, on sent toujours la pieuse pensée que formulait Jean de Mauroy, quand il ordonnait à son exécuteur testamentaire de répartir, pendant la «semaine péneuse,» 16 l. p. entre les églises et les hôpitaux de Paris, et qu’il lui traçait l’itinéraire à suivre chaque jour dans cette distribution.
Les bourgeois des autres villes se plaisaient à imiter la générosité de ceux de Paris, et à mesure que les Quinze-Vingts furent connus davantage, ils reçurent de tous les points de la France les mêmes marques de sympathie.
Ces dons multipliés ne pouvaient pas tous, on le comprend, être bien importants. Souvent c’est plutôt un souvenir, un témoignage de bienveillance, qu’une véritable donation. C’est une faible somme de sous ou de deniers qu’on portera aux pauvres de l’hôpital, pour leur annoncer qu’un chrétien vient de mourir et, qu’avant de quitter la vie, il a pensé à eux et s’est recommandé à leurs prières.
On ne peut entreprendre le dénombrement des offrandes ainsi faites aux Quinze-Vingts en argent comptant; mais, dans ces charitables distributions, chaque testateur, obéissant à des préférences personnelles, réservait à tel ou tel établissement religieux ou hospitalier quelques libéralités plus abondantes; les Quinze-Vingts furent souvent l’objet de ces prédilections et reçurent de cette façon un grand nombre d’immeubles, et surtout de rentes perpétuelles.
On ne saurait mieux exposer les motifs qui inspiraient le plus souvent ces générosités qu’en reproduisant le préambule de la donation que Jean de Ferrières fit à la congrégation, en 1309,
«attendant et considérant les bonnes prières et oroisons de Deu aprez son decez, pour l’âme de lui et especialement pour les âmes de son père, de sa mère, et de Marguerite, sa première fame, que les 300 povres de la meson des aveugles de Paris et leurs successeurs puent faere, font et ne cessent de faere nuit et jour, et en son cuer pensant la grant povreté d’iceux, le bon loz, la bonne renommée et la fine probité d’iceux.» Le désir d’être associé aux prières des Quinze-Vingts est, en particulier, invoqué dans beaucoup d’actes; nous en avons relevé dix-sept où l’on trouve cette phrase si familière aux bienfaiteurs d’établissements religieux:
«Pour estre accueilliz ès prières, biens fais et oroisons d’icellui hostel.» Ce sentiment, joint à la commisération pour les pauvres aveugles, est évidemment le mobile de toutes les donations qui ne sont pas motivées en termes exprès; mais quelquefois les donateurs se proposaient un but plus spécial: c’est ainsi que Guillaume Langlois, vers 1267, attribua à l’hôpital une rente de 12 l. p. pour l’achat d’un cimetière, et Pierre des Essarts, en 1344, une rente de 5 l. p. pour l’amortissement du clos qu’il avait donné aux Quinze-Vingts.
A côté de ces libéralités pures et simples qui ne font contracter à l’hôtel qu’une dette de reconnaissance, il faut placer un grand nombre de legs d’immeubles, ou de rentes, où l’on stipule la célébration d’un service religieux.
Le plus souvent, c’est un obit que le testateur demande pour le jour anniversaire de son décès. Un obit solennel consistait en vêpres des morts, vigiles à neuf psaumes et neuf leçons, laudes,
«recommandaces,» messe de requiem à diacre, sous-diacre et choristes. Vers le milieu du xvie siècle, le chapitre décida que le prix minimum d’une fondation de ce genre serait de 150 l. t. une fois payées; nous voyons en effet, en 1542, Henri Prévôt et Laurent Bertehel verser pareille somme dans ce but.
D’autres donateurs réclament plusieurs messes des morts pendant l’année, quelques-uns même fondent une ou deux messes par semaine.
Les honoraires des célébrants sont ordinairement fixés dans la charte, qui parfois prescrit en outre une distribution de deniers ou de vivres aux membres de l’hôpital. Tel est le testament où Isabelle de Lyons laisse aux Quinze-Vingts une rente de 7 l. p., à la charge de faire dire un obit solennel tous les ans et de donner à chaque aveugle, après la cérémonie, un pain, une pinte de vin et un hareng frais. Pour mieux assurer l’exécution de la fondation, on ordonne quelquefois de l’inscrire au «matrologe» de l’église.
Jean de Villars, Jean Petit, Jean du Moustier instituèrent une messe quotidienne, une véritable chapellenie. J. Petit avait, à cet effet, élevé dans l’église des Quinze-Vingts l’autel Saint-Jacques, et J. du Moustier l’autel Saint-Maur.
Les prières réclamées par les donateurs ne consistaient pas toujours dans la célébration d’une messe. Ainsi, Pierre Poiré ordonna de réciter chaque samedi l’antienne Inviolata en l’honneur de la sainte Vierge; Nicolas Flamel, le célèbre calligraphe, imposa aux Quinze-Vingts l’exécution d’une cérémonie assez compliquée. Chaque mois, treize aveugles devaient se rendre processionnellement, la croix en tête, à Saint-Jacques-la-Boucherie, sous la conduite d’un prêtre et d’un clerc revêtus de surplis. Ils assistaient dans cette église à un service solennel célébré pour le repos de l’âme de Flamel; le prêtre disait ensuite une messe basse, et les marguilliers de Saint-Jacques leur remettaient chaque fois 47 s. p.. Après une convention passée en 1473, la fabrique de Saint-Jacques ne paya plus aux Quinze-Vingts que 28 s. p. par mois et 3 s. p. tous les ans. Cette clause du testament de Flamel fut observée fidèlement; en 1613, on voit le chapitre ordonner que, «conformément à l’ancienne coustume,» ceux qui assistent à cet obit «seront tenuz d’aller et revenir avec la modestie joyeuse» qui convient à cette procession.
Parmi ces dispositions diverses, citons-en une qui dénote chez son auteur une grande délicatesse de cœur. Richart le Normant ne se contenta pas d’offrir aux aveugles un soulagement matériel, il voulut leur procurer la satisfaction de faire l’aumône à leur tour. Grâce à lui, le ministre de l’hôpital pouvait, chaque semaine, déposer 4 d. p. dans la boîte des pauvres quêteurs des Maisons-Dieu et Maladreries, qui se tenaient le lundi sur le Grand- Pont.
On retrouve enfin dans quelques fondations le désir si universel au moyen âge de reposer dans une église après sa mort.
Dans ce cas, une inscription commémorative était gravée sur une plaque de cuivre placée le long des murs de l’église. Un certain nombre de ces épitaphes sont parvenues jusqu’à nous; on peut les voir dans la chapelle actuelle de l’hospice des Quinze-Vingts, où de Guilhermy les a relevées; la plus ancienne est de la fin du xve siècle.
Le chapitre prit l’habitude d’accepter ces charges, même quand elles étaient imposées par des membres rendus de l’hôpital, c’est-à-dire des personnes qui lui avaient fait abandon de tous leurs biens, ne s’en réservant que l’usufruit. Mais on devait dans la suite se départir de cette pratique, comme le prouve un relevé des fondations fait au XVIIIe siècle.
De telles conditions «ne pouvaient être acceptées par le chapitre, » dit l’auteur de ce mémoire; «c’est une complaisance très grande de sa part qui est devenue très à charge à l’hôpital. Au surplus,» ajoute-t-il, «la plupart des fondations faites par les frères ont été, comme on le verra ci-après, supprimées.» En 1719, en effet, les Quinze-Vingts prirent une mesure que la diminution de la valeur de l’argent rendait nécessaire, et le grand aumônier, suivant l’exemple de la plupart des évêques, réduisit les fondations anciennes, qui constituaient une charge trop lourde pour l’hôpital. Sauf quelques offices et saluts, les services religieux fondés avant 1660 furent remplacés par quatre messes solennelles qu’on devait célébrer chaque année à l’intention des donateurs.
Le résumé suivant fera juger de la popularité qui s’était attachée au nom des Quinze-Vingts et de la force du courant charitable qui s’établit en leur faveur. Nous avons relevé, jusqu’en 1550, 190 donations se subdivisant en 141 libéralités proprement dites et 49 fondations de services religieux.
Leur produit se répartit ainsi: 967 l. 17 s. 11 d. t. de rente, tant à Paris qu’en province, 27 maisons, une grange, une plâtrière et 43 arpents de terre sis à Paris, 14 maisons, 15 arpents de terre et la seigneurie de Cugny en dehors de la ville.
Quelques-unes de ces maisons leur avaient été données non seulement en vue d’augmenter leurs revenus, mais pour assurer un logement à leurs membres, à leurs quêteurs, quand ils viendraient à passer dans ces localités. C’est certainement le but que se proposa Jean Le Cirier, bourgeois de Mantes, quand il leur fit présent de la moitié d’une maison «pour eulx logier en icelle ville;» détail assez curieux, l’autre moitié avait été donnée aux aveugles de Chartres, cette congrégation rivale des Quinze-Vingts . C’est vraisemblablement aussi pour le logement des aveugles eux-mêmes que le prieur de Saint-Aoul était tenu de fournir aux Quinze-Vingts une maison et un jardin au petit Hôtel-Dieu de Provins, «avec plusieurs ustensiles et instruments de ménage,» mais nous ignorons si l’hôpital possédait ce droit en vertu d’une donation.
Sans parler de l’emplacement que saint Louis concéda aux aveugles, et que nous décrivons plus loin avec détail, les propriétés les plus importantes qui furent données aux Quinze-Vingts dans Paris étaient la maison des Trois-Morts et des Trois-Vifs, rue Saint-Honoré, qui leur fut offerte par Jean de Villars en 1334, à la condition qu’il serait inhumé dans l’église et qu’on célébrerait chaque jour une messe à son intention; l’hôtel de la Serpente, que leur légua Jean Lebret, tavernier et bourgeois de Paris, rue du Chantre; un hôtel à «tournelles,» du nom de Château-Frileux, sis au coin de la rue de Jouy, provenant de Jean de Russon; et enfin le clos, don de Pierre des Essarts.
Quand l’hôpital fut fondé, il était borné à l’ouest par la Couture-l’ Évêque, dont cinq arpents furent acquis, avant 1283, par les aveugles pour former un jardin. En 1342, Pierre des Essarts, changeur et bourgeois de Paris, était propriétaire de la Couture-l’ Évêque, qui constituait alors un clos de terre labourable, entouré de murs, et mesurant 38 arpents, 16 perches (à 18 pieds la perche). D’accord avec Jeanne, sa seconde femme, il donna ce vaste terrain aux Quinze-Vingts, à la charge de faire célébrer une messe six fois par an et distribuer ces jours-là à chaque aveugle un pain «de demi-boisseau de blé ou environ». Il leur avait en même temps remis une rente de 100 s. p. pour payer l’amortissement à l’évêque; mais le clos n’était pas affranchi ainsi de toutes redevances, car, en 1407, on constate que le chapitre de Saint-Germain-l’ Auxerrois avait droit d’y prendre la dîme des récoltes.
Cette terre avait d’autant plus de valeur pour l’hôpital qu’elle lui était contiguë ; mais, sous Charles V, la bande de terrain dont nous parlions tout à l’heure, et qui avait été détachée de la Couture-l’Évêque, au XIIIe siècle, pour constituer le jardin des Quinze-Vingts, fut absorbée par les nouvelles fortifications, qui se trouvèrent ainsi passer entre le pourpris de la congrégation et le clos, laissant le long du rempart, dans l’intérieur de Paris, le «chemin allant sur les murs de la ville,» et à l’extérieur, sur les bords du fossé, «le chemin près les fossés de Paris.» Ces deux voies reçurent, au XVIIe siècle, la première, le nom de rue Saint-Nicaise ; la seconde, celui de rue de l’Échelle.
Sur une longueur de 47 toises et deux pieds, à partir de la rue Saint-Honoré, le mur occidental de l’enclos ne touchait pas au chemin des remparts; il en était séparé par une place, d’abord garnie de maisons, mais qui était devenue terrain vague avant 1408; cette place, en 1428, mesurait en moyenne neuf pieds de large.
L’utilisation du jardin de l’hôpital pour la construction des fortifications fut très préjudiciable aux Quinze-Vingts, et ils méritaient bien d’être indemnisés en recevant la propriété de la maison d’Étienne Marcel, après la confiscation des biens de ce bourgeois; car le mur, qu’ils eurent le droit de construire près des fossés, fut loin de compenser le désavantage qui résulta pour eux du sectionnement de leur propriété.
Les aveugles trouvèrent bientôt plus profitable de louer ces terres pour y faire bâtir que de les conserver en culture. En 1392, on les voit se livrer à une série d’accensements où ils concèdent des lots d’un ou deux arpents, sur lesquels s’élèvent peu après des maisons.
Malgré les troubles occasionnés par le voisinage des fortifications pendant les guerres du XVe siècle, cette partie du faubourg reçut un rapide accroissement. L’ancienne Couture-l’Évêque se couvrit de constructions tout le long de la rue de l’Échelle et du chemin conduisant au Roule, qui prit successivement les noms de rue Neuve-Saint-Louis, de rue du Faubourg-Saint-Honoré et de rue Neuve-Saint-Honoré. En 1549, le produit annuel des cens, perçus dans le clos par les Quinze-Vingts, montait à 103 l. 6 s. 3 d. t..
Les deux rues dont nous venons de parler formaient les limites orientale et septentrionale de ce clos. Le mur qui le bornait à l’occident en descendant vers la Seine, pendant 130 toises environ , partait du chemin du Roule, à quelques toises à l’ouest de l’endroit où s’établit, à la fin du XVIe siècle, le couvent des Feuillants; ce point correspond à peu près aujourd’hui à l’intersection des rues de Castiglione et Saint-Honoré. Au sud, la clôture était parallèle à la Seine.
Mais, de ce côté, une portion considérable du clos fut aliénée quand on construisit le château des Tuileries. La reine mère acheta, tout le long de l’ancienne Couture, une bande de terrain large de 71 toises, sur laquelle s’étendit le «manège» et une partie du jardin. Voici quelles seraient à peu près les limites actuelles du quadrilatère formé par le clos: au nord, la rue Saint-Honoré ; à l’ouest, la rue de Castiglione et l’allée qui s’ouvre en face dans les Tuileries; au sud, une ligne parallèle à la Seine, distante de 114 mètres de la grille du jardin qui longe la rue de Rivoli, et continuée jusqu’à l’arc de triomphe du Carrousel; à l’est, la rue de l’Échelle, qu’on prolongerait jusqu’à la ligne dont nous parlions.
Les règlements de l’hôpital assuraient aux Quinze-Vingts la propriété des biens que les frères et les sœurs laissaient après leur mort, mais on comprendra facilement que les acquisitions d’immeubles dues à cette cause présentaient peu d’importance, étant donnée la pauvreté habituelle des membres.
Il n’est pas toujours facile d’ailleurs de déterminer les biens provenant de successions, et il ne suffit pas de voir qu’un immeuble, faisant partie du domaine des Quinze-Vingts, a été acheté par un frère pour en conclure que la congrégation en a obtenu la propriété par voie d’héritage, car les aveugles furent souvent chargés de procéder à des acquisitions pour le compte et avec les deniers de l’hôtel, sans qu’on en fit mention dans le contrat.
On ne trouve de renseignements un peu détaillés sur ce sujet que dans le registre des «rentes et revenus... assizes et situées hors Paris, en plusieurs lieux, escript en l’an 1460.» Le rédacteur a pris soin de marquer les cas où les «héritages,» les immeubles, étaient venus à l’hôpital par la «fraternité » d’un des membres.
Quinze frères ou sœurs laissèrent ainsi en dehors de Paris des terres et des rentes, dont la location ou les arrérages rapportaient chaque année 38 l. 11 s. 6 d. p., plus 7 setiers de blé et 6 anguilles, tandis que les autres possessions des Quinze-Vingts situées hors de la ville fournissaient à cette époque un revenu de 32 l. 4 d. p., plus 6 muids et 11 setiers de blé.
Beaucoup de rentes ou d’immeubles provenaient enfin d’achats. Dès les premiers temps de la fondation, les maîtres de la congrégation s’attachèrent à transformer en revenus perpétuels l’argent comptant qui passait entre leurs mains. Jusqu’en 1330, les archives et le cartulaire ont conservé une centaine de contrats où les aveugles achètent des rentes sur différentes maisons de Paris. D’après les données que fournissent ces actes, le taux moyen de l’intérêt, produit par des capitaux peu importants, aurait été de 7,55 %.
Les acquisitions de maisons et d’immeubles proprement dits étaient beaucoup plus rares, ce qui nuisit gravement au développement de la richesse des Quinze-Vingts, car la valeur de ces immeubles n’aurait fait que s’accroître, tandis que le produit des rentes perpétuelles, tout en restant nominalement le même, perdait insensiblement une partie de sa valeur réelle dans le domaine d’un établissement de main-morte. Déjà, en 1464, les aveugles se plaignent de ne recevoir qu’en tournois le paiement de certaines rentes assignées en parisis, ce qui représente une réduction d’un cinquième sur les arrérages.
Nous avons déjà vu quel était le total de maisons, de terres et de rentes foncières que les donations avaient apportées à l’hôpital. En y ajoutant les produits des successions et des achats, et en tenant compte des pertes qu’avaient pu causer l’insolvabilité des débiteurs, la destruction des bâtiments ou leur mise en criée, par suite du privilège aux bourgeois, voilà comment se résumait, en 1549, la fortune immobilière des Quinze-Vingts.
Dans Paris, ils percevaient 662 l. 6 s. 2 d. t. de rente, sans compter les 103 l. 6 s. 3 d. t. fournis par le clos, et ils possédaient 17 maisons et un demi-arpent de terre, dont la location représentait 988 l. 15 s. t. par an.
Une ferme entourée de 130 arpents de terre et une maison louée 4 l. t. à Vinantes, une ferme avec 120 arpents de terre à Louvres, et 365 l. 3 s. 2 d. t. de rente sur divers immeubles situés dans d’autres villes ou villages, telles étaient en province les propriétés de la congrégation.
Les fermages de Louvres et de Vinantes se payaient en nature, à raison de 7 muids et demi de blé pour le premier domaine, et de 6 muids 4 setiers pour le second, pendant le premier tiers du XVIe siècle.
Les Quinze-Vingts entretenaient avec leurs «laboureurs» des rapports amicaux: en 1503, le fils de l’un d’eux, Remi Groselier, s’étant marié, ils lui envoyèrent, comme cadeau de noces, six écuelles d’étain, du prix de 14 s. p.; mais ces relations étaient quelquefois troublées par les guerres. Ainsi, en 1544, les fermiers de Vinantes prirent la fuite devant des soldats, et l’hôpital dut envoyer de la ville six hommes pour battre le blé.
Jusqu’au milieu du XVIe siècle, la congrégation possédait sur les coteaux voisins de Paris des vignes, où chaque année elle réunissait des coupeurs et des hotteurs qui cueillaient le raisin et le portaient au pressoir. Outre leur salaire, qui était de 2 s. t. pour les coupeurs et de 4 s. t. pour les hotteurs, on fournissait à ces ouvriers un dîner composé de pain, de vin, de viande et de soupe aux choux ou aux navets. Après être sorti du pressoir, le vin était porté à l’hotel. En 1524, la récolte produisit au moins onze muids de vin clairet.
En 1541, les finances des Quinze-Vingts se trouvaient en si fâcheux état qu’ils durent aliéner leurs vignobles; après avoir posé des affiches dans tous les villages des environs de Paris, aux portes des églises, après avoir fait faire, le dimanche, des annonces au prône dans ces paroisses, on procéda à la vente aux enchères
«à la chandelle éteinte, en la manière accoustumée,» de 14 arpents et demi de vignes sis à Argenteuil, à Chaillot, à Clichy, à Montmoyen, à Montmartre, à la Porte-Blanche, à la porte Saint-Antoine, au Roule; et l’on en retira 961 l. t..
L’entretien des immeubles appartenant à l’hôpital nécessitait des dépenses de toutes sortes: ainsi, pour les maisons situées à Paris, il fallait paver la rue qui passait devant, réparer les cheminées ou les portes, renouveler souvent la peinture des enseignes et les potences de bois qui les supportaient, et tous ces frais diminuaient d’autant le revenu des biens immobiliers.
D’ailleurs, le chiffre que nous avons donné tout à l’heure pour le total de ces revenus, exact en théorie, ne l’était pas en pratique. L’évaluation que nous avons prise est celle que le receveur dressait d’après les titres, mais les budgets promettent souvent plus qu’ils ne tiennent, et le rendement effectif était loin d’égaler celui qu’on pouvait prévoir dans l’ «ordinaire» du compte. A la suite des «mises» de chaque année, il fallait toujours inscrire en dépense une somme considérable représentant la différence entre le montant nominal des rentes et leur produit réel. Un registre du XVe siècle nous donnera un bon exemple de ces corrections apportées, dans chaque budget, au chapitre des recettes.
Ce compte porte sur les années 1429 et 1430, les entrées y sont évaluées à 2,391 l. 5 s. 4 d. p.; mais de la somme prévue il faut déduire 191 l. 9 s. 8 d. p., qui ont été «quittées et remises» à différentes personnes «pour certaines causes qui à ce ont meu les maistre, ministre et gouverneurs d’icellui hostel.»
En dehors de ces remises volontaires, il faut retirer du total général des recettes 233 l. 19 s. 5 d. p. marquées en entrée par les commis, mais qui ont été perdues pour des causes diverses se ramenant toutes aux suivantes:
Tantôt la propriété des maisons, sur lesquelles portait le cens, est passée aux Quinze-Vingts en vertu du privilège aux bourgeois, tantôt les hypothèques dont l’immeuble était chargé ont obligé à renoncer à la rente.
D’autres fois, la maison qui doit le cens est depuis longtemps inoccupée, ou bien le prix du loyer a été remis au locataire pour lui permettre de faire les réparations dont l’immeuble a besoin.
On a dû enfin renoncer à certaines créances, par suite de conventions faites avec le débiteur, ou à cause de son insolvabilité.
En 1525, ces non-valeurs s’étaient tellement multipliées que l’on dut prendre un moyen énergique et donner à bail le recouvrement des rentes. Moyennant 100 l. t., payables par moitié le 30 novembre 1525 et le 30 novembre 1526, Michel Dauphin reçut pour trois ans les arrérages des rentes qui étaient en retard, à la condition de les faire rentrer à ses frais.
Pour l’année 1549, l’évaluation de la recette totale est portée à 3,385 l. 7 s. 1 d. t., sur laquelle somme 981 l. 9 s. t. sont dues de l’exercice précédent; et le déficit pour l’année courante est de 1,094 l. 7 s. 5 d. t.
Ces moins-values dans le revenu des immeubles servirent de prétexte à la fin du XVIIIe siècle à la levée d’un emprunt déguisé sur les biens des hôpitaux. Un édit de 1780 invita les administrateurs des maisons charitables à vendre les immeubles qu’ils possédaient et à verser le prix dans la caisse du domaine, qui devait leur en constituer la rente à 5 %.
Afin de compenser la déperdition de valeur de l’argent, le trésor aurait, tous les vingt-cinq ans, augmenté d’un dixième le contrat de constitution et les arrérages. Pour la plupart des hôpitaux, cette opération n’eut heureusement pas le temps d’être poussée bien loin; mais nous verrons qu’en ce qui concerne les Quinze-Vingts elle venait de s’effectuer quelques jours avant la publication de l’édit. Seulement elle l’avait été dans des conditions moins favorables pour eux, puisque l’État, en touchant le montant du prix de leur enclos, s’était simplement engagé à leur payer une rente à 5 %, sans qu’il fût question d’en majorer le titre tous les vingt-cinq ans.
Comme tout établissement de main-morte, les Quinze-Vingts devaient amortir les «héritages» qu’ils acquéraient, afin de ne pas être «admonestés de les mestre hors de leurs mains dedans an et jour.»
La plupart de leurs premières possessions, situées près de leur enclos, dépendaient de l’évêque de Paris; par la cession de quelques livres de rente, les aveugles en obtinrent l’amortissement.
Pour le clos donné par Pierre des Essarts, ce droit fut de 103 s. p. de cens, c’est-à-dire du double de la redevance dont cette terre était primitivement chargée envers l’évêque.
L’intérêt que le roi portait à la congrégation se traduisit par la générosité avec laquelle, à maintes reprises, il amortit, sans rien exiger en retour, les biens qu’elle possédait dans sa censive; l’amortissement était même quelquefois accordé d’avance pour une somme déterminée de rentes à acquérir.
Souvent l’hôpital tenta de s’affranchir de l’obligation onéreuse de l’amortissement en faisant acheter des immeubles par un de ses membres, qui déclarait dans un acte séparé que l’achat était fait au compte des Quinze-Vingts.
C’est ce qu’on voit pratiquer par Étienne des Granges en 1279, par Galardon, Jean Bellissant, Étienne Guillebert et Jean de Chastenay, en 1430. Mais le fisc fut de tout temps trop clairvoyant pour prendre le change de la sorte. Ainsi, après la mort des quatre derniers frères dont nous venons de parler, les Quinze-Vingts furent poursuivis par le seigneur d’Orville et de Goussainville, qui leur réclama l’amortissement des terres dont ils étaient devenus propriétaires.
Grâce au paiement de 16 écus d’or et à l’engagement de l’associer à leurs prières, ils reçurent l’autorisation de mettre les terres qu’ils possédaient dans sa seigneurie sur la tête de trois hommes «vivants et mourants» qu’ils pourraient remplacer à leur décès, sans payer autre chose que les droits ordinaires de saisine.
CHAPITRE V.
Table des matières
FORTUNE IMMOBILIÈRE (suite). DESCRIPTION DE L’ENCLOS.
L’histoire du quartier où fut construit le manoir des aveugles a été étudiée avec le plus grand détail par Berty, qui avait soigneusement exploré les archives de l’hôpital. Notre tâche est donc ici fort simplifiée, et nous n’avons qu’à résumer rapidement le travail du savant historien en ajoutant un certain nombre de renseignements sur l’intérieur de l’hôtel.
La place achetée par saint Louis pour y bâtir la maison des Quinze-Vingts s’étendait près de la porte Saint-Honoré, en dehors de l’enceinte de Philippe-Auguste, le long du chemin qui allait au Roule à travers les faubourgs, en prolongeant la rue Saint-Honoré.
Au nord, l’église, la porte, l’hôtel du portier et les habitations de quelques autres frères donnaient sur le chemin même, puis la limite était formée par les maisons particulières construites le long de cette voie.
A l’est, du côté de Paris, l’enclos était bordé par les maisons de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, parmi lesquelles on devait un jour compter le fameux hôtel de Rambouillet, et l’hôtel de Chevreuse, passé plus tard aux d’Épernon, puis aux Longueville.
Au midi, l’évêque avait conservé un arpent de terre que les Quinze-Vingts lui achetèrent avant 1281, et ils n’eurent plus dès lors pour voisin de ce côté que le propriétaire de l’hôtel de Bretagne.
A l’ouest enfin se trouvait la Couture-l’Évêque, dont nous avons déjà parlé.
La disposition de l’enclos au moyen âge nous est mal connue; à la fin du XIIIe siècle ou au commencement du XIVe, on y constate l’existence de l’église, de la porterie, de la «garde-robe» et de quelques maisonnettes habitées par des frères. Quant à l’ensemble des bâtiments affectés au logement des aveugles, nous n’avons à ce sujet aucun renseignement.
Les sceaux de la congrégation présentent bien, derrière la figure de saint Louis, la façade d’un vaste édifice, mais on ne peut guère se fier à des documents de cette nature, d’autant plus que ces deux sceaux, gravés à des époques peu éloignées l’une de l’autre, donnent chacun à cette maison un aspect tout différent.
Dans un compte de 1384, cité par Berty, les habitations des frères sont classées sous les rubriques suivantes: «la grand-cour, la Bretaigne (du nom de l’hôtel voisin), la petite cour, les chambres en haut et les chambres en bas;» ces dernières divisions semblent indiquer un grand corps de logis à deux étages. C’est certainement ce qui existait au XVIe siècle, quand le Parlement dispensa de tout loyer les frères qui habitaient les maisons distinctes du grand hôtel de l’hôpital.
A cette époque, on peut se rendre un compte assez exact de l’aspect qu’offrait cette sorte de petite cité, avec son église, son beffroi, son cimetière, son refuge pour les malades, son moulin, son four, sa prison, ses maisons et ses tavernes.
Ces divers édifices donnaient sur trois cours principales. La première, la cour pavée, s’ouvrait devant la porte de la rue Saint-Honoré et bordait l’église et la grand’maison.
On désignait sous ce titre la maison commune de la congrégation; elle était louée à un frère, mais à la condition d’y réserver une salle pour les séances du chapitre et un appartement pour l’aumônier du roi.
Le chapitre, la garde-robe, suivant l’expression reçue alors, était l’assemblée de tous les membres de l’hôpital. Il se réunissait probablement autrefois dans une salle qui portait le nom de garde-robe et était située, en 1290, à l’extrémité du pourpris, «du côté des champs. «C’est sans doute dans cette grande pièce que la confrérie Saint-Jacques, au début de son institution, obtint la permission de tenir ses séances.
En 1513, le chapitre s’assemblait déjà dans la grand’maison; un petit beffroi, surmonté d’une bannière, d’une girouette de laiton, renfermait la cloche destinée à convoquer les frères. En 1529, on fit de neuf une garde-robe au premier étage du même bâtiment.
Le grand aumônier avait souvent affaire chez les Quinze-Vingts, dont il était le supérieur. Jean de Grand-Pré, en 1321, y fit construire une maison à plusieurs étages qui lui coûta 500 l. et dont les aveugles lui abandonnèrent la jouissance; mais il la leur revendit quelques années plus tard. Au XVIe siècle, quand le grand aumônier venait à l’hôpital, il avait le droit d’y occuper un logis aux réparations duquel il contribuait, et c’était une partie de la grand’maison qu’on disposait à cet effet. Les détails relatifs à sa réception peuvent donner une idée de l’aménagement d’un appartement à cette époque.
Les murs de sa chambre à coucher étaient tendus de tapisseries, et le plancher couvert de nattes; un lit de bois, dont la paillasse renfermait huit bottes de «feurre,» se dressait sous un ciel de tapisserie et était entouré de chaises et d’escabeaux. A côté se voyait une petite table à quatre pieds sur laquelle on étendait un drap vert.
Quand on était prévenu de l’arrivée du grand aumônier ou de son vicaire, on allumait un bon feu de bourrées et de cotterets dans la cheminée munie de chenets, pelles, «tenailles, fourchette,» et on disposait à côté les éléments d’une collation, tels que pain, vin, pruneaux et fruits.
L’éclairage était ce qu’il y avait de moins confortable dans cette pièce; le papier huilé qu’on collait sur les châssis des fenêtres ne devait en effet laisser passer que peu de lumière.
Auprès de la chambre à coucher s’ouvrait le cabinet de travail, l’«étude» du grand aumônier; c’était également une salle nattée et tendue de tapis. Une table, montée sur des tréteaux, servait de bureau et était recouverte d’un «banquier» de trois aunes de drap vert; la cheminée renfermait toujours sa garniture de pelles, pincettes et fourchette, avec deux chenets à pommes de cuivre.
L’aumônier pouvait réclamer une place pour son vin dans la cave du commun, qui était habituellement destinée à serrer le vieux bois; il avait aussi la jouissance d’un jardin garni de belles treilles que le jardinier venait lier chaque printemps avec de l’osier. On y semait des graines de différentes sortes et une couche de fumier s’y couvrait en été de «pompons, de courges et de concombres.»
Ce jardin communiquait avec le cimetière par un huis de bois ferré.
La grand’maison séparait la cour pavée de la grand’cour ou la cour verte et était bordée de ce côté par une galerie. La cour verte était plantée d’ormes, qu’on protégeait, tant qu’ils étaient petits, avec des barrières de bois et d’épine.
Au milieu de chacune de ces cours était creusé un puits, garni de deux seaux de cuir suspendus à une corde longue de quatre toises; à la margelle de ces puits venaient s’appuyer tantôt le boulanger, tantôt l’infirmière ou quelque autre des frères ou des sœurs qui «allaient à l’eau,» mais il était interdit de s’en servir pour les lessives.
La troisième cour était la petite cour pavée, située près de l’infirmerie. Nous parlerons plus tard en détail de l’«enfermerie;» qu’il nous suffise de dire ici qu’elle longeait le chemin des remparts, à l’extrémité occidentale de l’enclos.
A côté de l’infirmerie, et pour permettre aux malades d’assister plus facilement aux offices, on avait élevé la chapelle Saint-Nicaise. Cet édifice, surmonté d’un petit clocher, avait son entrée sur les murs de la ville; le chemin qui le bordait finit par lui emprunter son nom et devint la rue Saint-Nicaise. Auprès de la chapelle, le long des fortifications, se trouvaient les maisons des prêtres.
Dans le reste du pourpris, on rencontrait une prison avec des fenêtres défendues par de gros barreaux de fer, une place où s’élevait un moulin qu’un cheval mettait en mouvement, un four pour cuire le pain des pauvres, une étable pour loger les chevaux des fermiers, une «cuisine» pour mettre le vin, un grenier pour déposer le blé.
Ce grenier devait avoir de grandes dimensions, car il servait de magasin pour l’aumône du roi; nous voyons qu’en 1390, on y fit transporter 78 milliers de harengs saurs destinés à «plusieurs maladreries, hôpitaux, maisons-Dieu et pouvres mesnagiers.»
Nous n’avons pu reconnaître la place exacte qu’occupaient, au XVIe siècle, ces différents bâtiments; il en est de même pour le bureau, où se faisaient les écritures de l’hôpital; nous savons seulement qu’en l’année 1500, on y ajouta une annexe, un second petit bureau, où l’on déposa les reliques et joyaux, avec les lettres et les titres de l’église. A côté de la maison du bureau se dressait un siège en pierre «à monter à cheval.»
A l’angle sud-est de l’enclos s’étendait le cimetière qui était réservé à l’inhumation des aveugles et comprenait un arpent. Dès 1297, Guillaume Langlois et son frère avaient donné 12 l. p. de rente à la congrégation pour en acquérir l’emplacement. L’achat fut conclu avant 1282, époque à laquelle l’évêque amortit ce terrain.
Au XVIe siècle, le cimetière formait un véritable verger où, en l’espace de deux ans (1531-1532), nous voyons planter 25 marcottes de vigne, 39 noyers, 16 amandiers et 100 noisetiers. Les fruits étaient consacrés à la nourriture des enfants de l’infirmerie ou affermés à un frère. L’herbe qu’on semait sous les arbres était louée également, et les voisins du cimetière ne pouvaient y circuler et y faire sécher leurs lessives avant que ces diverses récoltes ne fussent enlevées.
En 1530, les gouverneurs conçurent le projet de faire construire une petite chapelle au milieu du cimetière, et en commandèrent le «portraict et divis» à un maître maçon; les comptes ne nous donnent pas de renseignements sur la construction de cet édifice, mais il est indiqué par le plan de Quesnel (1609).
Un plan très détaillé, levé en 1747 et reproduit par Berty, nous permet de parcourir, sans crainte de nous égarer, l’intérieur de l’hôpital. Après avoir franchi la porte de la rue Saint-Honoré, après avoir contourné l’église et traversé la cour pavée, la cour du commencement des Epousailles, où s’accomplissait sans doute, conformément à l’ancienne liturgie, la cérémonie essentielle du mariage, c’est-à-dire l’affirmation solennelle du consentement des époux, on trouve à sa gauche l’habitation du maître et la maison du chapitre; devant soi, on voit s’ouvrir la grande cour, ornée au milieu d’une fontaine, et l’on a à sa droite un vaste bâtiment divisé dans sa longueur en deux parties par une allée, probablement couverte, qu’on appelle la tranche, et qui commence dans la cour pavée, devant l’église. Ce bâtiment est côtoyé sur la face opposée par une rue qui longe toute la partie occidentale de l’enclos, parallèlement à la rue Saint-Nicaise, et est bordée de maisons donnant sur l’ancien chemin des Remparts. On remarque parmi ces édifices l’infirmerie et la chapelle Saint-Nicaise, qui depuis longtemps n’est plus consacrée au service du culte.
La grande tranche, qui se prolonge autant que la grand’cour, aboutit aux bâtiments entourant le carré des commodités; en suivant de là les maisons qui bordent le fond de la cour de l’ouest à l’est, on arrive à la maison des prêtres et à la grande aumônerie; puis, si l’on continue à s’enfoncer dans l’enclos, on trouve le jardin des prêtres et le cimetière, avec la cour qui le longe et sert de promenoir aux aveugles. A l’entour se dressent diverses constructions, entre autres celles qui renferment les fours des boulangers.
Les maisons de l’enclos sont pour la plupart assez élevées et comptent généralement quatre ou cinq étages; à elles toutes, elles renferment environ 411 chambres, 200 cabinets, 100 greniers, 76 salles, 36 boutiques, 29 bûchers, 18 cuisines, 2 magasins; on trouve dans leurs dépendances 51 caves, une remise et 5 jardins. Avec leurs deux pompes à incendie faites «à l’instar de celles de la ville,» les Quinze-Vingts pouvaient défendre leurs bâtiments contre les atteintes du feu; mais ils ne surent pas lutter contre l’action du temps, et, dès le commencement du XVIIIe siècle, une partie des constructions menaçait ruine; en 1714, une personne qui ne se nomme point «s’offre d’obtenir pour l’hospital de céans une permission nécessaire du Roy pour l’establissement, publication et réception d’une loterie de un million de livres, dont le profit servira à refaire tous les vieux bâtimens de céans, que l’on voit estre dans une extrême caducité;» ce projet ne reçut pas d’exécution immédiate, mais il n’était pas abandonné, et, une trentaine d’années plus tard, en 1746, les Quinze-Vingts firent rendre un arrêt du conseil qui leur attribuait la moitié des produits de la loterie de Saint-Sulpice pour la reconstruction de leur église et de leurs maisons.
Un des administrateurs, Labbé, architecte du roi, fit dresser des projets et un plan en relief, qui, du consentement de Gaston de Rohan, grand aumônier furent soumis au roi et obtinrent son approbation.
Des sommes importantes ayant été remises par le curé de Saint-Sulpice (486,002 l. 3 s. 6 d. de 1746 à 1759), les travaux commencèrent aussitôt; on éleva d’abord le bâtiment des frères, au fond de l’enclos, sur l’emplacement de l’ancien cimetière, qui fut transféré en une place de 17 toises 1 pied de long et 6 toises 1 pied de large bordant ce bâtiment. Une petite chapelle, fermée par une porte en bois sculpté, et décorée de peintures à l’intérieur, fut construite en même temps et dédiée à saint Louis.
On travailla ensuite aux maisons de rapport, qui devaient entourer une grande cour carrée ménagée au centre de l’enclos; l’aile gauche de cet édifice, derrière laquelle on plaça le logement de la communauté des prêtres ainsi que l’école des garçons et l’école des filles, le bâtiment du milieu et celui de la grande aumônerie, l’aile droite et enfin le bâtiment du chapitre furent successivement élevés de 1750 à 1767.
A cette époque, la suppression de la loterie de Saint-Sulpice
«mit l’hôpital dans l’impossibilité de pouvoir continuer les bâtimens suivant le plan approuvé par Sa Majesté.» Le roi, comme nous le verrons en parlant de l’église, consentit à remplacer les produits de la loterie de Saint-Sulpice par une allocation annuelle de 40,000 l. sur la loterie de Piété, mais en déclarant qu’il ne mettrait l’argent à la disposition des Quinze-Vingts que quand ils seraient prêts à entreprendre les travaux de l’église. Ceux-ci voulaient auparavant terminer la restauration des maisons qu’ils louaient aux étrangers. Après une certaine interruption, ils reprirent les travaux en 1772 et bâtirent une partie de la façade de la rue Saint-Honoré, ainsi que celle de la rue Saint-Nicaise.
En 1779, il ne restait plus de l’ancien hôpital qu’un vieux bâtiment sur le devant et l’église avec les boutiques qui s’y adossaient; le reste de l’enclos, suivant le dire de l’abbé Georgel,
«formoit au milieu de Paris un monument remarquable par la multiplicité et la beauté de ses édifices.»
Ces constructions, en effet, revêtaient une certaine élégance. Claude Vassé fut chargé d’y exécuter différentes sculptures, entre autres une Renommée que cite d’Argenville, ainsi que des frontons recouverts de guirlandes de feuilles de laurier et de feuilles de chêne au-dessus de la porte du chapitre et des portes qui accompagnaient la fontaine; celle-ci, œuvre du même artiste, était formée d’une niche «sculptée en glaçons,» surmontée d’une figure représentant «une nymphe couchée sur le rivage.»
Des ouvrages aussi importants ne pouvaient s’effectuer sans entraîner des frais considérables; les sommes payées aux ouvriers jusqu’en 1779 s’élevèrent à près de 2 millions et demi, sans compter les honoraires de l’architecte, de l’inspecteur, du dessinateur, du garde-magasin et les gratifications données aux officiers de la maison à l’occasion des travaux. Labbé, qui avait entrepris la direction de l’œuvre, recevait 6,000 l. par an; après sa mort, arrivée le 24 novembre 1750, il eut pour successeur de Saint-Martin, époux de Marie-Françoise Vassé, sœur du sculpteur. De Saint-Martin touchait chaque année 8,000 l.; en 1779, il fut lui-même remplacé par son beau-frère Baccarit.
Après avoir parcouru les longues colonnes de chiffres où s’alignent les capitaux absorbés par la restauration de l’hôpital, on ne peut se défendre d’un certain étonnement en voyant le résultat auquel devaient aboutir toutes ces dépenses.
Le 31 décembre 1779, en effet, Louis-René-Édouard, cardinal de Rohan, grand aumônier, ayant à ce titre la haute direction des Quinze-Vingts, obtint du roi des lettres patentes qui l’autorisaient à aliéner l’emplacement occupé par les aveugles et à transporter leur demeure dans l’ancien hôtel des Mousquetaires noirs au faubourg Saint-Antoine. Le prix, fixé à 6 millions de livres, devait être employé de la manière suivante: 5 millions versés dans la caisse du domaine, et le surplus remis au cardinal, qui le consacrerait à l’achat de l’hôtel des Mousquetaires et à l’augmentation des revenus de la maison. Les privilèges attachés à l’enclos devaient lui être conservés jusqu’en 1781.
A peine en possession de ce titre, le cardinal conclut le contrat de vente avec une société formée, le 14 octobre précédent, pour percer des rues sur l’emplacement des Quinze-Vingts et y établir des maisons de rapport; l’aliénation était faite aux conditions fixées par le roi, mais on stipulait, en outre du prix de 6 millions, un versement de 312,000 l. destiné à empêcher l’hôpital de souffrir de la brusque diminution de son revenu, tandis qu’il ne toucherait plus les loyers des habitants de l’enclos et que le domaine ne lui servirait pas encore les intérêts des 5 millions dont le trésor ne devait être entièrement payé qu’en 1784.
La vente portait sur tous les terrains, bâtiments et matériaux étant dessus, et on n’en avait excepté que le mobilier de l’église; la date du 1er janvier 1780 fut fixée pour l’entrée en jouissance des acquéreurs, sauf en ce qui concernait les logements des frères et les locaux de l’administration, livrables seulement au 1er juillet.
L’hôtel où allait être transférée l’habitation des Quinze-Vingts, construit en 1699 pour servirde caserne aux Mousquetaires noirs, était vide depuis le 15 décembre 1775, époque de la suppression des Mousquetaires de la garde. Mis en vente le 19 avril 1777, il n’avait pas encore trouvé acheteur, mais venait d’être loué moyennant 15,600 l. par an à Alexis Moreau du Chillon, inspecteur des fermes du roi.
Le cardinal s’en rendit acquéreur le 18 janvier 1780 pour une somme de 450,000 l.. D’après les prescriptions de Louis XVI, ce prix devait être prélevé sur le million payable à l’hôpital par la compagnie Séguin; cependant, comme l’État se trouvait redevable à cette époque de 450,000 l. destinées primitivement à la reconstruction de l’église, cet argent, n’ayant plus désormais d’emploi fixe, servit à éteindre, par voie de compensation, la dette des Quinze-Vingts.
Le déménagement s’effectua au milieu de l’été 1780; à la même époque, l’archevêque permit de transférer dans la nouvelle église les ossements qui reposaient dans l’ancienne, ainsi que les plaques commémoratives. La place étant insuffisante dans la chapelle des Mousquetaires, on obtint de l’Hôtel-Dieu l’autorisation de creuser au cimetière de Clamart une fosse de 5 toises sur 3 d’ouverture, et de 2 toises de profondeur, pour déposer les cendres recueillies dans le cimetière des Quinze-Vingts et dans une partie de l’église. Afin de pourvoir aux ensevelissements futurs, un terrain fut acheté à la Tour-de-Billy, près des Mousquetaires, pour la somme de 7,920 l..
L’archevêque de Paris ne pouvait autoriser les Quinze-Vingts à faire célébrer le service divin dans leur nouvel enclos sans indemniser le curé de la paroisse Sainte-Marguerite; il lui assigna 300 l. de rente, plus les offrandes qui se feraient aux quatre grandes fêtes dans la chapelle, et, le 21 septembre 1780, le grand aumônier envoya un de ses représentants prendre possession en son nom de la «juridiction spirituelle et quasi épiscopale» qu’il avait le droit d’exercer dans l’hôpital.
Les motifs que mit en avant le cardinal de Rohan, pour expliquer la grave résolution qu’il avait prise, n’ont rien que de très plausible; dans l’ancien enclos, le logement des frères était rendu insalubre par la proximité du cimetière, et le quartier présentait trop d’agitation pour leur permettre une circulation commode; les immeubles considérables qu’ils possédaient exigeaient un entretien coûteux et immobilisaient un capital énorme qu’il paraissait bien préférable de remplacer par une forte rente assurant aux aveugles un plus grand bien-être; on pouvait, de cette façon, supprimer les quêtes, comme cela se fit dès le mois de juillet 1780, et augmenter le nombre des aveugles secourus. Remarquez d’ailleurs qu’à cette époque, un placement sur l’État semblait assez avantageux pour faire perdre de vue la diminution de valeur qui atteint inévitablement une rente perpétuelle.
En admettant que tous les mobiles de sa décision fussent aussi désintéressés, il faut avouer que le prince Louis agit dans cette circonstance avec la présomption et la légèreté qui lui furent si fatales dans l’affaire du collier.
Ne se rendant pas compte du caractère indépendant que les Quinze-Vingts avaient toujours conservé, il crut que sa qualité de grand aumônier lui donnait toute autorité. On dirait qu’il ne soupçonnait pas l’existence de ces administrateurs qui prêtaient gratuitement à l’hôpital le concours de leur travail et de leur expérience.
Ces ecclésiastiques, ces magistrats chargés de veiller au maintien des règlements et des traditions dans un établissement dont les membres déclaraient avec orgueil, en 1605, que «jusques icy ils ont souffert de grandes nécessitez et n’ont pourtant jamais rien vendu ny alliéné de ce qui est propre à la maison,» c’est à peine si le cardinal songea à les prévenir individuellement.
D’après les registres du chapitre, ce fut seulement au mois de janvier 1780 qu’il présenta officiellement à leur approbation l’opération qu’il avait déjà décidée en août 1779.
De tels procédés devaient blesser la susceptibilité des administrateurs; le 25 juillet 1780, ils donnèrent leur démission, se plaignant de ce que le cardinal ne les avait pas consultés pour procéder à la vente, de ce qu’il avait tenu dans son propre hôtel plusieurs assemblées du chapitre irrégulières par ce fait même, et de ce qu’il avait compris dans l’aliénation des maisons que ne visaient pas les lettres du roi.

Le grand aumônier passa outre, mais il rencontra chez le maître et chez le ministre une résistance à laquelle il ne s’attendait pas. Aidé de l’abbé Georgel, qu’il avait nommé administrateur, il chercha à briser cette opposition; la nomination d’un administrateur onéraire lui permit de remplacer indirectement le maître, et Maynier, titulaire de la maîtrise, ayant réclamé, son opposition fut purement et simplement annulée.
Pour justifier la marche qu’il avait imprimée à l’affaire des Quinze-Vingts, le cardinal de Rohan résolut de s’adresser au roi et obtint du conseil, le 14 mars 1783, un arrêt «du propre mouvement » qui approuvait ce qui s’était passé et félicitait le grand aumônier des améliorations apportées dans l’institution, savoir: la suppression des quêtes, avec la création de vingt-cinq places pour des gentilshommes et de huit places pour des ecclésiastiques pauvres et aveugles; la distribution de pensions alimentaires à des aveugles de province et de pain à 150 aveugles aspirants; enfin le projet de l’installation d’un hospice de vingt-cinq lits pour les aveugles qui viendraient se faire soigner.
Le lendemain, un second arrêt du conseil interdisait au Parlement de faire une enquête, comme il l’avait résolu, et prescrivait au cardinal de rendre ses comptes.
Les mécontents ne se tinrent pas pour battus, les murmures continuèrent, et un de ceux qui les excitaient, l’abbé Hespelle, ecclésiastique du clergé des Quinze-Vingts, fut renvoyé. Il réclama énergiquement et porta devant le Parlement un appel comme d’abus.
En même temps, trois des administrateurs qui avaient été nommés récemment refusèrent d’entrer en charge, pour ne pas engager leur responsabilité dans une opération qui leur paraissait suspecte. Le Parlement, saisi une seconde fois de l’affaire des Quinze-Vingts, prit fait et cause pour les anciens administrateurs et présenta au roi, en décembre 1783, des remontrances où il prétendait que la bonne foi du souverain avait été surprise au moment de l’approbation donnée au cardinal de Rohan.
N’ayant pas été écoutée, la Cour fit procéder à une enquête qui provoqua de secondes remontrances au mois de mai 1784.
Nous allons résumer les griefs relevés par cette enquête et tâcher de découvrir la vérité au milieu de ces accusations et des réponses qui leur furent faites.
Avant de commencer cette critique, il est bon d’observer que presque toutes les assertions des déposants, quand il est possible de les contrôler d’autre part, nous apparaissent entachées de fausseté ou d’exagération; on ne peut donc accepter leurs dires que quand ils sont entourés de preuves.
Le maître des Quinze-Vingts, interrogé le premier, se plaint naturellement tout d’abord d’avoir été supplanté, puis il signale l’irrégularité des séances du chapitre et se fait l’écho des bruits peu favorables qui se sont répandus sur les mœurs de Prieur, nommé gouverneur onéraire, bruits que vient confirmer le témoignage de l’abbé Rat de Mondon, ancien administrateur; il prétend enfin que le cardinal lui a offert un pot-de-vin considérable, s’il ne faisait pas d’opposition.
Nous avons déjà parlé du sans-gêne avec lequel le prince de Rohan traita l’administration des Quinze-Vingts; le mauvais état de sa santé et les troubles qui agitaient l’hôpital n’étaient pas des motifs suffisants pour ne pas tenir régulièrement les assemblées du chapitre.
La conduite de Prieur semble en effet avoir été fort légère puisqu’elle lui attira un procès criminel; en tous cas, elle n’est pas ici de bien grande importance; quant à la somme proposée au maître, elle est niée énergiquement par le cardinal.
Mais des reproches plus graves sont articulés dans l’enquête. D’après un récit de l’architecte Poyet à son confrère Baccarit, le cardinal aurait touché, dès le mois de juillet 1779, 50,000 écus sur la vente des terrains; le fait serait important, mais il ne repose pas sur une preuve certaine, et, comme l’avoue Baccarit lui-même, il ne suffit pas de savoir que le cardinal a placé à cette époque, par un intermédiaire, une somme de 341,667 l. sur la caisse de Poissy pour en conclure que cet argent provenait de la vente des Quinze-Vingts.
Il est vrai que le bruit d’un pot-de-vin payé par les acquéreurs s’était répandu avec insistance, mais il est démenti par une déclaration sous forme authentique de ces mêmes acquéreurs, qui protestent n’avoir versé d’autre pot-de-vin qu’une somme de 20,000 l. demandée par le cardinal «pour des emplois connus, dignes de sa bonté.» Il s’agit là sans doute d’un avantage que d’après la déposition de Laugier, ministre de l’hôpital, le prince de Rohan avait promis de réclamer pour les aveugles. Maynier avait aussi déclaré qu’on accusait le grand aumônier d’avoir touché 300,000 l.; il semble assez probable que cette allégation, dont la preuve n’est fournie nulle part, avait son origine dans la clause de la vente qui prescrivait d’ajouter aux six millions une indemnité de 312,000 l., représentative des loyers de l’enclos.
Si le cardinal avait parlé tout d’abord d’un prix de 6,600,000 l., il ne s’agissait là, d’après lui, que d’un projet, et ses déclarations officielles n’ont jamais annoncé qu’une soumission de 6 millions.
On rencontre ensuite une objection spécieuse qui pourrait, à première vue, faire croire à une fraude. Quand il fallut approprier l’hôtel des Mousquetaires à sa nouvelle destination, Baccarit proposa un devis de 160,000 l., qui, jugé trop élevé par le grand aumônier, fut remplacé par un projet d’un autre architecte ne montant qu’à 110,000 l.; puis, peu de temps après, l’abbé Georgel ordonna à Baccarit, de la part du cardinal, de composer un devis s’élevant à environ un million.
En réalité, cette exagération si flagrante s’explique facilement par le besoin qu’avait à cette époque le cardinal de justifier de dépenses très importantes pour obtenir la délivrance des 450,000 l. dues par l’État sur les produits de la loterie de Piété.
Reste une dernière question plus difficile à élucider. Les lettres patentes n’autorisaient à vendre que les bâtiments dépendant de l’hôpital; cependant on y comprit deux maisons de la rue Saint-Honoré qui ne touchaient pas à l’enclos. Cette opération irrégulière paraîtrait d’autant plus suspecte s’il était exact que le grand aumônier fût intéressé dans la société Séguin, comme le prétendaient ses adversaires, mais rien ne saurait le prouver; il est bien vrai qu’il avait primitivement réservé quatre actions à Prieur, une de ses créatures, mais celui-ci les refusa, et les associés reconnurent que, si Prieur était admis à leurs réunions, ce n’était pas à titre de sociétaire, mais simplement pour surveiller une affaire qui touchait indirectement aux intérêts de l’hôpital.
De toutes ces accusations, on ne peut donc retenir avec certitude que le mépris manifesté par le prince pour les administrateurs et une irrégularité commise dans l’interprétation du contrat. C’est en vain qu’on tenta d’amener un rapprochement entre les parties; le roi ayant répondu au Parlement, au mois de septembre 1784, que tout ce qui s’était passé avait été exécuté par ses ordres, de troisièmes et itératives remontrances furent publiées en 1785, mais sans plus de résultat. La disgrâce du cardinal, au moment du procès du collier, provoqua un nouvel examen de sa gestion par le conseil, qui vérifia les comptes des deniers employés à la translation.
Ces comptes étaient assez compliqués, car il semblerait que tout concourût à plaisir à obscurcir l’affaire. Les acquéreurs du terrain, n’ayant pas à leur disposition les capitaux nécessaires pour effectuer leurs premiers paiements, contractèrent à Gênes un emprunt de 4 millions garanti par l’État français; les Génois ne se contentèrent pas d’une hypothèque sur les terrains; ils exigèrent des acquéreurs la présentation d’une quittance justifiant du paiement d’un million au domaine et d’un million aux Quinze-Vingts; la difficulté fut tournée au moyen de quittances fictives; l’État fut payé en papier, le cardinal signa, le 15 juillet 1780, un reçu d’un million, mais, par une contre-lettre de 1784, les parties reconnurent qu’en réalité, le versement en espèces n’était que de 430,000 l.; la société n’était donc pas encore libérée envers les Quinze-Vingts; seulement, le million n’étant exigible qu’en 1784, l’hôpital en redevait les intérêts pendant quatre ans, et 166,000 l. furent passées à cet effet en compensation par les acquéreurs.
Un examen des pièces justificatives du compte fut fait par le conseil, qui les approuva par arrêt du 22 avril 1786. Si l’on observe la défaveur où était tombé le cardinal et l’animosité que lui portait le baron de Breteuil, qui présidait à la vérification, on est tenté d’accepter sans réserve cette décision; mais une autre considération vient jeter des doutes sur l’impartialité du jugement: le conseiller rapporteur n’était autre en effet que de Tolozan, un des nouveaux administrateurs de l’hôpital, qui avait intérêt à justifier les opérations.
Quoi qu’il en soit, les chiffres apportés semblent exacts. Voici le résumé de ce qui touche à l’emploi du sixième million dû par la société Séguin à l’hôpital:
«Ce million était payable par les acquéreurs des Quinze-Vingts, aux termes de leur contrat, le 1er juillet 1784.
Emploi.


Il est juste de remarquer que, si ce compte est sincère, il ne concorde pas avec celui que l’abbé Georgel avait soumis au comte de Vergennes après l’arrêt de 1783, et où les frais de «transports, réparations, constructions» étaient portés à 415,000 l.; on est donc en droit de reprocher au cardinal au moins une grande irrégularité dans sa comptabilité pendant les premiers temps de son administration.
On voit que le grand aumônier n’a pas fait intervenir l’hôpital dans la convention conclue avec les acquéreurs au sujet du paiement anticipé de 1780; les 430,000 l. furent versées à la caisse de Rohan, qui les prêta à intérêts aux Quinze-Vingts; cette opération, qui pourrait à première vue faire croire à une spéculation, n’a pas en somme ce caractère, puisque le cardinal représenta en 1784 le million tout entier et qu’il dut, de son côté, payer les intérêts aux sociétaires.
On ne pouvait donc se plaindre que du peu de rigueur avec lequel il avait poursuivi l’acquittement des 312,000 l., mais il invoqua comme excuse un motif d’humanité. Il est à croire d’ailleurs que les sociétaires avaient de bonnes raisons pour ne pas payer, car la spéculation ne semble pas avoir réussi, et c’est ce qui explique pourquoi on fut obligé de leur laisser en prêt une partie du million. Une fois en possession des terrains, les acheteurs y pratiquèrent le percement des rues indiquées par le plan joint à l’exemplaire des lettres patentes et aujourd’hui perdu; c’étaient les rues de Chartres, de Montpensier, de Beaujolais, des Quinze-Vingts et enfin de Rohan, la seule qui subsiste aujourd’hui pour rappeler le souvenir des aveugles dans ce quartier qu’ils avaient habité durant cinq siècles.
Les acquéreurs conservèrent sans doute le plus grand nombre possible des maisons qui venaient d’être bâties par les Quinze-Vingts , mais le nouvel aménagement des lieux exigea de grands travaux; le 25 novembre 1781, les sociétaires avaient déjà payé aux ouvriers 1,022,891 l. et en devaient encore 618,190; les dépenses continuèrent pendant plusieurs années, comme le prouvent les règlements d’experts conservés aux Archives nationales.
De plus, des difficultés s’élevèrent avec l’archevêque de Paris, qui, prétendant que la majeure partie des bâtiments dépendaient de sa directe, réclama les droits de lods et ventes, dont le contrat avait été affranchi, parce qu’on considérait ce terrain comme situé dans la censive du roi.
Le Parlement fit droit à cette réclamation (5 juillet 1785), et l’archevêque fit saisir les loyers; le domaine ayant attaqué l’arrêt, les loyers furent mis sous séquestre jusqu’à une décision définitive. Émus de ces événements, les Génois, qui n’étaient pas payés de leurs intérêts, se plaignirent au gouvernement français de les avoir engagés dans cette affaire. Pour faire honneur à sa parole, le roi, par arrêt du Conseil du 8 février 1787, prit à sa charge l’emprunt contracté à Gênes et déclara que les loyers resteraient sous séquestre jusqu’à complet désintéressement des privilégiés. Le 18 juin 1792, un compromis intervint entre le trésor et les acquéreurs des terrains, mais nous ne savons pas quelle en était la teneur.
Les sociétaires tentèrent de sortir de ces difficultés pécuniaires en faisant intervenir leurs vendeurs. Ils réclamèrent aux Quinze-Vingts une partie de leurs déboursés, parce que le rendement des loyers, sur lesquels avait été calculée l’indemnité de 312,000 l., n’avait pas tenu ce qui avait été promis.
Ces complications furent exploitées par les ennemis du cardinal de Rohan, qui s’adressèrent en 1790 à l’assemblée nationale pour faire réformer les arrêts rendus contre eux; la requête qu’ils présentèrent, et qui jusqu’ici a servi de base aux jugements portés sur cette affaire, reproduit toutes les accusations que nous avons déjà exposées; elle demande compte en outre au cardinal du million que les acquéreurs, répudiant la contre-lettre de 1784, prétendaient avoir versé intégralement; elle suppose que, si l’État a pris à sa charge l’emprunt fait aux Génois, c’est que la société ne lui avait rien payé et que, par conséquent, la rente de 250,000 l. ne repose sur aucun fondement et n’est qu’une libéralité du trésor; elle en demande compte au cardinal, qu’elle accuse d’être intéressé dans la société. Ces allégations, tirées du compte de Necker, sont présentées d’une façon injuste, puisque la requête oublie de reconnaître que l’État a pris pour gage des terrains dont la valeur, déjà considérable, ne fera qu’augmenter et comblera la perte que la reprise de l’emprunt impose momentanément au domaine.
Telles sont les pièces qui nous restent de ce long et obscur procès. On n’y trouve rien qui autorise d’une façon certaine à mettre en doute l’honnêteté du cardinal, et on doit reconnaître qu’il introduisit dans l’hôpital d’utiles innovations; mais on peut lui reprocher sévèrement l’imprudence qui le fit s’engager seul dans cette opération compliquée et le peu de soin avec lequel il surveilla l’emploi des deniers, qu’il avait été bien aise d’avoir quelque temps à sa disposition.
Les lettres qui nous restent de lui reflètent avec exactitude cet esprit léger; en 1779, à peine a-t-il conçu l’idée de la vente qu’il en parle comme d’un fait accompli à un ministre qui ne sait même pas ce dont il s’agit.
Après que sa hauteur envers les administrateurs et son défaut d’ordre l’ont amené dans une difficile impasse, on l’entend tour à tour exprimer son dépit contre «l’affaire des Quinze-Vingts, cette insupportable affaire, de misère et de bettise qu’elle étoit, devenue une affaire majeure;» puis témoigner son indignation, quand il écrit au comte de Vergennes: «Je vous prie de vous souvenir que celui qui se plaint aujourd’hui et qui est forcé de demander justice a gardé le silence pendant quatre ans, et, parce qu’il est modéré, on a cru que l’on pouvoit l’attaquer impunément.»
Ce n’est qu’après que la disgrâce l’a atteint qu’il consent à reconnaître son inexpérience et à demander des conseils:
«Comme souvent, avoue-t-il au directeur des Quinze-Vingts, des manques de formes ou des clauses insidieusement mises dans les actes peuvent servir à la fraude qui sait préparer de pareilles ressources, je voudrois que vous me fissiez le plaisir de me marquer ce qui peut vous faire naître quelques doutes.»
En somme, nous croyons que la satire suivante, malgré les accusations injustes qu’elle renferme, dépeint, sous des couleurs assez vraies, une partie du rôle que le cardinal Rohan joua vis-à-vis des Quinze-Vingts. Voici le «petit conte oriental» que l’auteur inconnu de ce pamphlet prête à la comtesse. de Marsan:
«Haron-Chek de la Mecque, et de père en fils desservant une célèbre mosquée, obtint un regard favorable du sultan, qui lui valut la charge de distributeur de ses aumônes; à ce titre, il régis-soit une maison d’Aveugles que jadis un prince Ginguisien avoit dotée de 80 bourses pour leur entretien. Haron, noble, beau, capricieux, sans science ni jugement, mais ambitieux et prodigue, se livra sans mesure à toutes ses passions. Là, il exerçoit les concussions d’un Pacha, les vexations d’un Boyard; ici, sans respect pour le Coran, il avoit des Harems de tous les ordres; sa vie publique étoit d’un tel faste qu’elle insultoit à la modestie de celle du Sultan, sans qu’il en redoutât la sévérité ; il avoit dans ses intérêts le Mufti, premier comédien de l’Empire, ne se plaisant qu’à jouer le Sultan, les peuples et les rois. Les grandes richesses d’Haron ne furent bientôt plus proportionnées à ses énormes dépenses; il usa de ressources, il imagina de vendre les fonds des pauvres, sous prétexte d’en doubler le revenu en déposant les capitaux dans le Hasné du souverain, mais en réalité pour en détourner le plus possible. Le Mufti agréa tout et jura d’en soutenir l’exécution, à quelque prix que ce fût. On méprisa toutes les formes, on vendit pour 4,000 bourses, à charge d’en remettre les trois quarts au Hasné et d’employer le reste; mais, le marché une fois conclu, il n’y eut que la moitié des conditions exécutées; le surplus de l’argent fut consumé en fêtes. Le corps des Ulmats représenta le désordre au sultan; le Mufti intercepta leurs représentations et les traita de rebelles; ils recommencèrent et dévoilèrent des horreurs; le Mufti, écumant de colère, leur répondit avec menaces que cela n’avoit été fait que par les ordres du Grand Seigneur..... Haron conçut le projet de réduire tout au silence et de maîtriser jusqu’à la fortune: son imagination exaltée l’avoit entraîné dans les chimères de l’alchymie, il avoit à ses côtés le Muned-gin-bachi, juif d’origine, qui le mystifioit nuit et jour; il ne rêvoit plus qu’or et pierreries, il venoit d’établir chez ses Aveugles une fabrique de diamans par des Juifs, et le Muned-gin, grand décompositeur, promettoit l’or à plein creuset...» Le conte expose alors l’affaire du collier et se termine par le récit du renvoi de Haron, «qu’on a jugé encore plus fol que fripon.»
Quels qu’eussent été les torts immédiats du grand aumônier en cette occasion, les conséquences de l’opération qu’il accomplit furent déplorables pour les Quinze-Vingts.
Non seulement les terrains vendus en 1779 ont acquis depuis une valeur, qu’on ne pouvait pas prévoir à cette époque, et qui n’a plus aucune relation avec le montant invariable de la rente de 250,000 l. promise par l’État, mais cette rente elle-même n’existe plus à proprement parler. Les événements que nous avons retracés en retardèrent la constitution régulière, bien qu’elle fût officiellement reconnue, comme le constate le compte de Necker en 1789.
La Révolution refusa de la ratifier comme rente et se contenta de servir à titre de subvention cette somme de 250,000 francs.
L’établissement a donc aujourd’hui perdu l’indépendance que lui assurait sa richesse et qui est si utile aux institutions charitables. Au lieu d’être considéré comme créancier de l’État, il n’en reçoit plus qu’une simple allocation, dont le caractère est toujours un peu précaire, comme le prouve la diminution de 40,000 francs par an qu’elle a subie depuis 1831 jusqu’à 1849.
CHAPITRE VI.
Table des matières
FORTUNE IMMOBILIÈRE (suite). L’ÉGLISE.
Les chroniques du XIIIe siècle rapportent que saint Louis, en fondant l’asile des aveugles, y avait élevé une chapelle. Lebeuf «veut bien croire, puisque monsieur Piganiol l’assure, que ce fut un nommé de Montreuil, architecte, qui bâtit la chapelle de cet hôpital.» Rien ne nous autorise à combattre une croyance formulée en termes si peu compromettants; mais il faut avouer que le témoignage de Piganiol n’est pas ici d’un grand poids.
La seule indication qu’on puisse emprunter aux titres anciens concerne la superficie du monument, qui mesurait, en 1283, huit toises cinq pieds de long sur quatre toises et un pied de large.
L’église avait été construite près de la «Grand’Rue,» aujourd’ hui la rue Saint-Honoré, et d’après les règles de l’orientation, universellement observées à cette époque, elle était parallèle à cette rue, le chœur tourné vers Paris.
Au milieu du XIVe siècle, entre 1351 et 1355, Michel de Brache, aumônier du roi Jean, entreprit de la réédifier. Les travaux se terminèrent vers 1393, car la dédicace fut célébrée le 16 août de cette année. Le plan de l’ancienne chapelle avait été notablement développé, puisque peu de temps après, en 1398, les Quinze-Vingts obtinrent de l’évêque de Paris l’autorisation de déplacer les fonts baptismaux, qui, à la suite des agrandissements, se trouvaient au milieu de la nef et obstruaient l’allée conduisant des portes au grand autel. Ils les placèrent sous la première arcade à droite de l’entrée.
En 1460, on donna à l’église le complément que presque toutes reçurent à l’époque gothique: une chapelle spéciale en l’honneur de la vierge Marie, et on refit le mur qui bordait la rue Saint-Honoré, en y pratiquant un portail garni de huit piliers.
Vers 1515 furent commencées d’importantes réparations. On construisit tout de neuf, en empiétant sur la Grand’Maison, le bas-côté de droite, celui qui regardait l’hôpital. Cette basse-aile mesurait 12 toises de long sur 4 de large. Le mur extérieur fut bâti en pierre de Saint-Leu-d’Esserant et garni de fenêtres à meneaux et à remplages qui offraient sans doute les innombrables enchevêtrements de courbes, caractéristiques du style de cette époque. Les pieds-droits des doubleaux et des ogives des nouvelles voûtes, décorées avec le luxe de pendentifs alors en usage, reposaient sur les piliers de la nef.
Le mur latéral du bas-côté était percé d’un portail à voussures, couvert de moulures, et il se terminait dans la cour pavée par un pignon où s’ouvrait une grande forme, une grande fenêtre, éclairant l’église, tandis qu’une plus petite donnait jour sous les voûtes; au coin, un escalier, en forme de vis, conduisait au clocher.
Tous ces travaux furent entrepris par Garnier et Oblet, maîtres maçons, au prix de 4 l. 10 s. t. la toise. Le mesurage, fait après leur achèvement, évalue l’accroissement de la surface des murs à 272 toises et demie et 3 pieds trois quarts, ce qui porte les dépenses de bâtisse à 1,227 l. t. environ.
Jean Grant-Remy, charpentier de la Grant-Coignée, s’engagea à couvrir les voûtes d’une charpente de «bonne et grosse étoffe, matérielle, loyalle et marchande,» et à prendre pour modèle de ces combles ceux du grand dortoir des cordeliers de Paris, à la réserve qu’ils seraient faits «de plus grosse sorte.» Il devait également «couvrir en façon de lanterne» l’escalier à vis placé à l’angle du mur et construire une tournelle de bois pour mettre l’horloge. Les Quinze-Vingts considéraient cette horloge «comme une chose des plus nécessaires pour la maison.» En 1613, ils en achetèrent une neuve et y firent mettre un timbre, «de son bon, et bonne armonie, et agréable,» qu’ils payèrent 260 l. t.
Les embellissements de l’église au XVIe siècle se complétèrent par la construction de nouvelles chapelles. De 1526 à 1536, on voûte celle «où est pour enseigne saint Crépin;» on l’orne de fenêtres à meneaux, on y place une vitre représentant la légende de saint Crépin et saint Crépinien, dont le dessin a été conservé par une affiche de la confrérie des cordonniers, qui avait ces deux saints pour patrons et se réunissait au XVIIIe siècle dans cette chapelle.
En 1535, Nicolas Dubois, auteur de ce vitrail, en compose pour la chapelle Sainte-Agathe un autre, qui coûte également 30 l. t. Puis deux nouvelles chapelles sont Voûtées et des pendentifs disposés par toute l’église; en 1542, enfin, la chapelle Sainte-Anne est blanchie et mise à neuf.
Dans cette histoire de la construction de l’église, nous n’avons pas encore parlé du clocher, dont la congrégation était si fière et dont elle avait stipulé avec soin les proportions dans un accord passé en 1282 avec Saint-Germain-l’Auxerrois.
C’était une pyramide en charpente, à la couverture de laquelle on voit consacrer trois milliers et demi d’ardoises en 1519. A cette époque, l’ancien coq avait été simplement réparé, mais il n’était décidément plus en harmonie avec la splendeur nouvelle de l’église et on le remplaça par «ung autre toult neuf,» du prix de 20 s. p.
Dès l’aurore, les différentes cloches suspendues dans la tour remplissaient l’air de carillons; tantôt, c’étaient les messes qu’on annonçait aux frères, tantôt c’était un glas funèbre que faisait retentir le sonneur pour avertir la communauté de la mort d’un de ses membres, ou l’inviter à venir assister à l’un des nombreux obits fondés par les donateurs.
En 1531, la grosse cloche ayant été refondue, on l’augmenta de 60 livres de métal et on y fixa un marteau pesant 19 livres et demie. La dépense de la refonte, montant à 21 l. t., fut supportée pour un cinquième par les voisins de l’hôpital, qui aimaient à entendre retentir les sonneries; le reste fut soldé de moitié par la congrégation et de moitié par les parrains et marraines donnés à la cloche.
Les registres de l’hôtel ne nous ont pas conservé les noms des personnages qui furent choisis pour remplir ce rôle, mais ils ont gardé la trace des frais occasionnés par le baptême. Avec les quelques lignes du compte semainier, on peut se représenter le spectacle dont l’église fut le théâtre, quand, en présence des parrains et marraines portant des bouquets de roses et d’œillets, l’officiant vint jeter quelques gouttes d’eau aromatique sur la cloche couronnée elle-même d’un chapel de roses vermeilles. Après que l’airain destiné à charmer les oreilles des aveugles eut ainsi reçu sa consécration solennelle, la cérémonie fut close par une collation offerte aux personnes qui présentaient la cloche.
Le clocher fut encore remanié en 1585, et Olivier Lheureux, maître charpentier, reçut 90 écus d’or pour cette réparation et la construction du beffroi des cloches. C’est, avec la pose de deux vitraux à personnages, l’un au chevet, l’autre au portail, le dernier travail important dont nous trouvions mention pour l’église. D’après Lebeuf, les seules parties anciennes qu’elle aurait laissé reconnaître étaient le collatéral méridional, qu’il attribue au XVe siècle, et cinq chapelles du XVIe. Cette dernière appréciation est très exacte, mais nous avons vu que le bas-côté sud avait été construit un peu plus tard que le savant abbé ne le croyait. Quant à la date récente qu’il attribue au reste de l’église, elle nous paraît difficile à admettre, et il aura été probablement trompé par les lambris de bois qui, de son temps, recouvraient les colonnes. En 1703, en effet, on y voyait encore un jubé, et si la nef et le chœur avaient été refaits au XVIIe siècle, on n’aurait sans doute pas conservé une disposition qu’on faisait disparaître à cette époque dans la plupart des anciennes églises. De plus, dès 1746, les Quinze-Vingts se plaignent de la vétusté du monument, ce qui ne s’expliquerait guère pour une construction vieille à peine de cent ans.
A cette date, en effet, on conçut le dessein de bâtir une église nouvelle pour couronner la restauration de l’hôpital, qui était projetée. D’après le plan dressé en 1747, l’ancien édifice, affectant la forme d’un trapèze, se composait alors d’une nef avec deux bas-côtés, celui du sud, bordé de chapelles. Le chœur, également entouré de chapelles, se terminait par un chevet carré.
Un portail s’ouvrait dans la grand’cour de l’hôpital, un autre dans la rue Saint-Honoré. L’église nouvelle, dont il reste plusieurs plans et un modèle en relief, devait présenter une disposition toute différente; l’axe était changé et le chœur aurait été tourné vers le sud, tandis qu’un grand portail surmonté d’une colonnade se serait élevé en face de la rue de Richelieu. Le roi, par un arrêt du 20 juillet 1746, approuva ce projet et accorda pour son exécution la moitié du produit que rapporterait chaque année la loterie de Saint-Sulpice. Les Quinze-Vingts commencèrent par reconstruire les bâtiments destinés aux frères et les maisons de rapport qu’ils louaient à des étrangers; aussi, lorsqu’après la suppression de la loterie de Saint-Sulpice ils réclamèrent un secours nouveau, le roi, en leur attribuant 40,000 l. à prendre chaque année sur le produit des loteries de Piété jusqu’à concurrence de la somme de 400,000 l., représentant la moitié du devis de reconstruction, décida que cet argent serait mis en séquestre tant qu’ils ne seraient pas prêts à commencer les travaux de l’église. L’hôpital ayant sur ces entrefaites été transféré au faubourg Saint-Antoine, les plans du nouveau monument durent être abandonnés et les 400,000 l. qu’on avait réservées servirent à payer le prix de l’hôtel des Mousquetaires Noirs.
Ce furent donc seulement les acquéreurs de l’ancien enclos des Quinze-Vingts qui démolirent la vieille église. D’après le catalogue du musée des Petits-Augustins, nous avions espéré retrouver deux statues du XIIIe siècle, qui représentaient saint Louis et Marguerite de Provence et se voyaient, en dernier lieu, dans des niches modernes, sur les côtés du portail de la rue Saint-Honoré. Mais, si l’on en croit Guilhermy, les statues que Lenoir avait ainsi identifiées provenaient en réalité des Célestins et reproduisaient l’image de Charles V et de Jeanne de Bourbon.
Les ornements de l’église, les statues, les épitaphes, etc., qu’on avait exceptés de la vente de l’enclos, furent transportés au faubourg Saint-Antoine. La Révolution en fit verser une partie à la Monnaie, et on aliéna le reste pendant ce siècle-ci.
Bien que l’emplacement de l’église soit depuis longtemps recouvert par les maisons de la rue Saint-Honoré, bien que ses richesses se soient dispersées au hasard des ventes, nous pouvons cependant restituer assez exactement sa disposition intérieure et nous faire une idée de l’aspect qu’elle offrait dès le commencement du XVIe siècle.
Avec les registres de compte pour guides, nous pouvons jeter tour à tour un regard sur le bénitier, que supporte une colonne de pierre, sur les fonts baptismaux, munis d’un couvercle de cuir, «pour que la pouldre n’entre dedans,» sur la chaire en bois sculpté, sur le crucifix placé dans la nef, sur l’ «œuvre» où, pendant les jours de fêtes, on expose les reliques dans un coffret de cyprès, sur la croix d’argent qui y est fixée et sur le
«bassin» destiné à recueillir les aumônes.
Des statues se dressent çà et là devant nous: celle de saint Pierre et de sainte Pétronille, par exemple, ou bien l’ «ymage de cuivre,» qui représente saint Jean et qui est placée à l’une des ailes du chœur, le groupe de N.-D.-de-Pitié, qui repose sur un pilier, et la statue de saint Louis, qui tient un sceptre peint et doré de fin or, terminé par une main d’argent.
Le pourtour de l’église nous offre toute une suite de chapelles: celle de Saint-Joseph avec sa piscine, celle de Saint-Crépin avec son autel de pierre, celle de Sainte-Anne, dont les voûtes portent les armoiries du roi et de Mgr le cardinal Le Veneur, grand aumônier , celle de Sainte-Marguerite avec sa verrière, œuvre de Nicolas Dubois celle de Notre-Dame-de-Pitié, celle de Notre-Dame des XV Joies, où une statue de la Vierge, revêtue de riches étoffes et surmontée d’un dais, se détache sur un fond de fleurs de lis avec une lampe de cuivre suspendue devant elle; celles enfin de Sainte-Agathe, de Saint-Jacques, de Saint-Maur, de Saint-Saintin, de Sainte-Pétronille, de sainte Suzanne.
Cette longue série est close par l’autel Saint-Louis, fondé par Nicolas Périchon, et orné d’un contretable à images peintes et dorées. La table est recouverte d’une draperie de velours bleu, sur laquelle sont brodées les représentations du crucifix, de Notre-Dame, de saint Jean, de saint Remi, de saint Louis, au milieu d’un semis de fleurs de lis d’or. Situé à droite et près du maître-autel, il nous conduit au sanctuaire, qui mérite une description détaillée.
Le chœur était entouré d’une ceinture de menuiserie tendue de toile perse; au fond se dressait l’autel, accosté de quatre colonnes de cuivre, en haut desquelles étaient figurés des anges portant chacun un des instruments de la Passion. Au-dessus de l’autel, une colonne de même métal se terminait par une sorte de crosse; à cette crosse était suspendue, par une «corde d’arbaleste bonne et forte,» roulant sur des poulies, une lanterne de bois, peinte et dorée, dans laquelle on enfermait, sous des voiles de taffetas de différentes couleurs, une custode de fer forgé, garnie d’argentures, de dorures et de verrières bleues «où reposoit le précieulx corps de Nostre Seigneur.»
Suivant l’usage gothique, l’autel, au XVIe siècle, était encore peu orné : un crucifix et six grands chandeliers de cuivre formaient une décoration sévère convenant bien à cette table sacrée, où l’on déposait seulement pendant la messe un missel dont le canon était en parchemin. Au-dessus, un châssis, recouvert de toile à franges et tendu au moyen de cordes enrubannées attachées à des colonnes également en forme de crosse, rappelait le souvenir de l’antique ciborium: on le désignait sous le nom de ciel ou de temple.
Cette disposition fut modifiée au XVIIe siècle; on vendit les colonnes et les statues qui les surmontaient, on renferma le saint sacrement dans un tabernacle, et le chœur présenta sans doute alors l’aspect qu’on retrouve dans les églises modernes.
Avant que ces changements ne fussent apportés, tous ces ornements de métal étaient, chaque année, écurés par le chaudronnier. Il en était de même des plaques funéraires et du grand aigle de cuivre qui, dressé sur deux petits piliers, la tête surmontée d’une couronne, servait de lutrin en supportant un pupitre muni d’une forte barre de fer. Devant le grand livre, garni de sinets de cuir, qui s’ouvrait sur ce lutrin, devant les antiphonaires encadrés d’enluminures, se plaçaient les chantres. Aux grandes fêtes, pendant le XVIe siècle, c’était la Sainte-Chapelle qui les fournissait; plus tard, on fit appel à des musiciens de profession. A leur voix, au son des grandes orgues que tenait souvent un frère aveugle, se mêlait le chœur des enfants de l’infirmerie, qui se tenaient là revêtus de leurs petits surplis, et les frères voyants pouvaient suivre ces chants en se servant du psautier attaché par une chaîne de fer aux chaises de l’église.
Au XVIe siècle, indépendamment de ses vitraux, l’église était décorée de peintures murales; au siècle suivant on y réunit une belle collection de tableaux; l’inventaire des toiles qui furent confiées à Lebrun en 1780 pour les réparer renferme des noms célèbres, tels que ceux de Philippe de Champagne, de Vouet, du Guide. Ces œuvres ont aujourd’hui disparu, et on ne retrouve dans l’hôpital actuel qu’une peinture du temps de Louis XIV représentant l’écu de France soutenu par un ange.
Sur le sol de l’église, les jours de fêtes, on répandait autrefois cette décoration si aimée du moyen âge: des jonchées d’herbe verte. A Pâques-Fleuries, c’était du buis, à Noël des «gluys de paille» qu’on jetait sur les dalles.
Pour assister aux offices, les frères et les sœurs pouvaient emporter de chez eux leurs chaises et jusqu’au milieu du XVIIe siècle ils avaient le droit d’en louer aux fidèles pour leur propre compte. A partir de 1649, le chapitre restreignit cette faculté, qui occasionnait du désordre dans l’église, et résolut d’appliquer au profit de la maison les ressources que procurerait le bail de ces chaises.
Les membres de l’hôpital et les étrangers reçurent la permission d’établir des bancs dont ils jouissaient leur vie durant. Quelquefois, c’était une chapelle entière dont on obtenait ainsi l’usage exclusif.
Nous aurons achevé ce qui se rapporte à l’organisation matérielle de l’église en mentionnant le chauffage au charbon qu’on y entretenait pendant les grands froids.
Au XVIe siècle, c’était le portier qui remplissait les fonctions de sacristain; on confia ensuite cette charge à un employé spécial, le porte-verge. Il devait prendre soin des ornements, épousseter au moins une fois par semaine les voûtes, les épitaphes, le jubé, etc. Après les offices, les cierges étaient éteints avec une petite corne; on déposait dans une armoire, scellée au mur près de l’huis du trésor, les burettes et les deux pots d’étain contenant l’eau et le vin; le calice d’argent doré, les vêtements sacerdotaux étaient ensuite renfermés dans le petit bureau élevé à côté de l’église.
Ce trésor renfermait tout d’abord les reliques conservées dans des châsses enveloppées de «taftas et de sandal.» Elles affectaient différentes formes. La plus belle, qui recouvrait une chemise de saint Louis, reposait sur un pied de cuivre doré, dans une gaîne de cuir. C’était «une fasçon d’église» soutenue par deux anges aux ailes d’argent, portés sur six chérubins. Cette œuvre de Piramus Triboulet, maître orfèvre à Paris, avait coûté 760 l. t.
A côté des reliquaires, on voyait les encensoirs de cuivre, leur navette, le bénitier de cuivre et les goupillons, les coupes d’argent et de cuivre doré, les chandeliers «servant aux trépassés, les chappes, les chasubles de velours et de «saiette» aux couleurs variées. Dans des coffres remplis d’herbes odoriférantes étaient étendus les aubes et les amicts bordés de riches parements.
Tous ces ornements étaient fréquemment visités par un brodeur, qui les réparait et les garnissait, quand cela était nécessaire, de franges d’or, de rubans rouges.
Les richesses de l’église étaient entretenues par des donations, telles que celle de Jean du Moustier en 1395, celle de la reine de France en 1422, ou bien par les acquisitions que le ministre et les jurés faisaient au nom de l’hôpital. A la mort des frères ou des sœurs, avant de procéder à la vente de leurs effets, on prélevait le linge qui pouvait servir à l’église. Enfin la source la plus abondante qui vint alimenter le trésor était l’abandon qu’à certains intervalles la Sainte-Chapelle du palais lui faisait de ses vieux ornements et de ses vieux livres. Beaucoup sans doute étaient défraîchis, mais le roi faisait à sa chapelle des dons assez fréquents pour permettre aux Quinze-Vingts de recevoir ainsi des objets de valeur importante.
Malheureusement, tant de «biens» tentaient les larrons: on connaît l’aventure de Villon faisant le guet auprès de l’hôpital pendant que deux de ses compères volaient des burettes dans l’église des Quinze-Vingts. En 1528, on rompit le treillis en fil d’archal qui protégeait les vitraux, et, pénétrant dans le monument, on déroba différents ornements; quelques jours plus tard, de nouveaux malfaiteurs s’emparèrent de deux coupes d’argent doré servant de ciboire; les aveugles prévinrent de ces vols le clerc des orfèvres et celui des fripiers. Le lieutenant criminel fit fouiller plusieurs maisons «suspectes et mal nommées» du quartier des Petits-Champs; on arrêta divers inculpés, entre autres deux soldats qui partaient pour la guerre d’Italie, mais ce fut en vain, le voleur resta inconnu. Pour empêcher le renouvellement de pareils sacrilèges, on dut placer pendant la nuit un chien de garde dans l’église.
Il fallait encore se défendre d’autres ennemis non moins redoutables pour les étoffes précieuses: les rats. Des ratières en bois et en fil d’archal devaient donc compléter l’ensemble des précautions prises pour conserver ces richesses dont nous avons essayé de donner une rapide description.
CHAPITRE VII.
Table des matières
FORTUNE MOBILIÈRE. SES PRINCIPALES SOURCES: LES QUÊTES ET LES SUCCESSIONS DES FRÈRES.
Les deniers déposés dans la caisse des Quinze-Vingts provenaient en grande partie des quêtes, qui fournissaient aux établissements charitables du moyen âge une de leurs principales ressources. Pour les hôpitaux ordinaires, cet appel si naturel à la charité publique n’offrait généralement pas d’inconvénients. La plupart du temps c’étaient des religieux ou des religieuses qui se livraient à la quête, comme nous le voyons faire chaque jour dans nos églises, et poussaient le dévouement jusqu’à tendre la main pour gagner le pain des pauvres confiés à leur garde.
Des abus ont pu se glisser là, comme partout, quand on employait à cet office des personnes laïques qui ne savaient pas toujours garder la dignité nécessaire; les quêteurs, publiant les
«pardons» attachés à telle ou telle institution charitable, ont pu rappeler parfois de trop près la faconde des charlatans et prêter à la satire768; mais les décrets du concile de Trente769 et les bulles des papes770 réprimèrent ces désordres.
En ce qui concerne nos aveugles, la quête revêtait un caractère particulier et présentait un côté très fâcheux: il n’y avait plus là de religieux qui pussent remplir ce ministère comme un des plus pénibles, mais des plus méritoires de la charité ; c’étaient les pauvres eux-mêmes qui demandaient pour leur propre compte et embrassaient la profession de mendiants.
Rien n’est plus respectable assurément que la prière de l’infirme qui ne peut subvenir à ses besoins par le travail. Comme le dit saint Jean Chrysostome771, si la mendicité offre dans ces conditions quelque chose d’humiliant, c’est pour le riche qui ne songe à secourir les pauvres que lorsqu’il rencontre leur infortune sur son chemin. Mais l’intérêt qu’inspirent les indigents réduits à implorer la charité des passants ne doit pas faire oublier les dangers qu’une vie errante fait courir à leur moralité772. Trop souvent, ces malheureux prennent les habitudes et les vices des vagabonds avec lesquels ils se trouvent en contact, trop souvent ils ne se contentent pas de demander l’aumône avec simplicité et dignité, et s’efforcent d’éveiller par des spectacles burlesques une curiosité malsaine. C’est là, croyons-nous, qu’il faut chercher la cause du mépris qu’on semble avoir souvent manifesté pour les aveugles au moyen âge; c’est pour cela que quand un aveugle figure dans un fabliau773, dans un mystère, dans une farce, il revêt presque toujours les traits d’un ivrogne:
Je buroye bien ung tantinet
Pour oysiveté eschever...
Ce sont les premières paroles que prononce, en entrant en scène, l’aveugle qui joue un rôle dans le Mystère de saint Louis774, et il ajouterait sans doute volontiers comme celui de la moralité de l’aveugle et du boiteux:
... «en la taverne
J’y vais bien souvent sans lanterne775.»
Il est certain que telles devaient être fréquemment les mœurs de ces aveugles776 que nous voyons remplir avec passions777 la profession de chanteurs ambulants778, de bateleurs779, de jongleurs de bas étage780 en un mot, et c’est avec moins de surprise que de peine qu’on voit les aveugles se prêtera des «esbatements» grotesques, de la nature de celui qui se donna à l’hôtel d’Armagnac en 1425781: quatre de ces malheureux ayant été enfermés dans une sorte de cirque avec un «fort pourcel» s’évertuèrent à frapper l’animal qui devait appartenir à celui qui le tuerait, et quelques jours après «furent menez les ditz aveugles parmi Paris, tous armez, une grant banière devant, où il avoit ung pourcel pourtraict, et devant eulx ung homme jouant du bedon.»
C’est à ces tristes compagnons que se trouvaient mêlés les quêteurs des Quinze-Vingts, et l’on constate qu’ils en adoptèrent malheureusement quelquefois les habitudes. Les registres du chapitre contiennent des informations dressées contre des aveugles pris de vin qui scandalisaient les personnes dont ils imploraient la charité782, et nous croyons que rien ne peut, mieux que l’enquête citée en note783, faire juger de ces disputes dignes vraiment de la cour des miracles, qui s’élevaient parfois entre les mendiants répandus dans les rues.
On retrouve encore les traces de cette funeste influence dans un concert burlesque que donnèrent à la foire Saint-Ovide, au XVIIIe siècle, des aveugles venus des Quinze-Vingts. Voici en quels termes l’almanach forain de 1773784 décrit ce spectacle dont la vue inspira à Valentin Haüy l’idée de se dévouer à l’instruction des aveugles785
«On vit à cette foire, en 1771, dans le caffé du sieur Valendin, un concert composé d’aveugles. L’orchestre étoit de huit personnes, vêtues en robbes longues et portant de grands bonnets pointus. Un neuvième aveugle étoit suspendu en l’air sur un paon et bat-toit la mesure (hors de mesure). Il avoit de même que ses camarades une robbe rouge, des sabots à ses pieds et un grand bonnet avec des oreilles d’âne. Ils chantoient chacun à son tour des couplets plaisans, en s’accompagnant ridiculement du violon et ils répétoient en chœur le refrein des couplets, chaque aveugle avoit devant soi un papier de musique et une chandelle allumée. L’affluence du monde, qui alloit voir cette plaisanterie, étoit souvent si grande que l’on fut obligé de mettre des fusiliers à la porte du caffé et de faire de tems en tems descendre les prétendus musiciens pour quelques instan[s]. Quelques-uns des confrères du sieur Valindin, jaloux de son succès, voulurent faire une diversion en l’imitant; mais, comme il avoit le mérite de la nouveauté, il continua d’avoir la vogue tant que dura la foire.
«Elle étoit à peine finie que les marchands de gravures en débitèrent une, qui rendoit parfaitement la caricature des aveugles placés dans leur orchestre, et dont ils eurent un grand débit786. «
C’est sans doute l’exemple de Valindin qui amena au Palais-Royal la création, à l’époque révolutionnaire787, du Café des Aveugles788, où l’on venait entendre de pauvres musiciens appartenant aux Quinze-Vingts789. Un dessin de l’intérieur de ce café790, fait vers 1800, montre qu’il n’y avait plus là cet appareil grotesque qui frappe péniblement dans le concert de la foire Saint-Ovide, mais cette exhibition donnait encore lieu à des abus et, en 1822, le grand aumônier interdit aux membres de l’hôpital d’aller au café du Caveau791.
Quels que fussent les inconvénients attachés à la pratique des quêtes, les Quinze-Vingts ne cessèrent de s’y livrer jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, et, dans les rues et dans les églises de Paris, dans les paroisses de tous les diocèses de France, dans la chapelle de l’hôpital aux jours de pardons, partout on rencontrait les aveugles porteurs de la fleur de lis et du bassin de quêteur792. C’était là une des principales affaires de l’hôpital et on y reconnaissait une véritable organisation qu’il est curieux d’étudier.
La plus modeste des quêtes était la récolte journalière du pain
«aux bonnes maisons.» Elle fut usitée de tout temps: on a souvent rapporté les vers où Rutebeuf793 et Guillaume de La Villeneuve nous font entendre les aveugles des Quinze-Vingts mêlant leur voix au concert des différents cris qui, alors comme aujourd’ hui, retentissaient dans les rues et sur les places de Paris794. Au XVIe siècle, le chapitre nommait trois frères chargés de ce soin, et le maître et le ministre délimitaient les quartiers où l’on devait quérir les aumônes des bienfaiteurs795.
Revêtus de la robe avec la fleur de lis796 et chargés d’une besace en toiles797 pour récolter les morceaux de pain, d’une boîte en cuivre pour mettre l’argent798, ils sortaient chaque matin du pourpris et parcouraient la ville en criant: «Aux Quinze-Vingts, pain Dieu!» Afin d’éviter toute confusion, ils devaient nommer la congrégation et il ne suffisait pas de dire: «Donnez aux pauvres aveugles799.»
Au retour des quêteurs, après avoir pesé leur pain sur une grande table800, on leur remettait habituellement, comme salaire, la moitié de leur recette801.
Mais ils n’étaient pas toujours très délicats et cachaient volontiers une partie des aumônes. Quand le chapitre avait des soupçons sur ce point, il les faisait fouiller à leur rentrée par le ministre802.
On retirait un faible produit de cette quête: 9 s. 7 d. t. par mois, tel était ce que fournissait la boîte de Jean Pèlerin803, en 1420; mais Vallant et sa femme ne recueillirent, depuis le 22 juin 1418 jusqu’au 31 décembre 1421, que 29 l. 12 s. 6 d. p., ce qui représente seulement un denier tournois par jour804. Dans le compte de 1522 à 1526, on ne fait recette sous ce chef que de 4 l. 6 s. p.805.
Les courses quotidiennes étaient quelquefois interrompues par les épidémies qui portaient leurs ravages dans Paris. En temps de peste, le chapitre interdisait la quête du pain sous peine de la prison806.
Une ordonnance de police807, rendue en 1611, fit suspendre également cet usage808, mais ce ne fut pas pour longtemps, car, dès 1626, on voit la quête de la besaces809 pratiquée par la ville et faubourgs810, et le bail des quêtes dans les églises de Paris montre que certains frères louaient le droit de se tenir à différents coins de rues811 pour demander l’aumône812.
Un des endroits les plus fréquentés de Paris était alors le cimetière des Innocents; il servait de but de promenade, de lieu de réunion aux bourgeois qui venaient y entendre les discours des orateurs en renom813 et se promener, comme à une foire, au milieu des petites boutiques installées sous les charniers814.
Les quêteurs devaient, on le conçoit, trouver là de précieuses ressources; aussi était-ce un privilège fort recherché parmi les frères que celui d’aller au cimetière des Innocents.
Pour éviter tout désordre, le chapitre donnait cette permission à sept d’entre eux seulement et leur demandait en retour un droit de 4 l. p. par an815. Au XVIIe siècle, on n’y envoyait plus que deux quêteurs, dont les places étaient exactement marquées. Le cimetière ayant été fermé à cette époque, on dut diminuer la rétribution que payaient ces quêteurs816.
C’est peut-être à l’assiduité des Quinze-Vingts au cimetière des Innocents que Villon fait allusion dans son «Testament» :
«Item je donne aux Quinze-Vingtz
Qu’autant vouldroit nommer Trois-Cens,
De Paris, non pas de Provins,
Car à culx tenu je me sens;
Ilz auront et je m’y consens
Sans les estuis mes grans lunettes,
Pour mettre à part, aux Innocents,
Les gens de bien des déshonnestes817.»
Les membres de l’hôtel qui recevaient l’autorisation d’aller quêter aux Innocents devaient s’y gouverner «bien et honnestement, sans faire sequandalle;» mais ils n’observaient pas toujours fidèlement ces sages recommandations, et le maître dut parfois intervenir et suspendre les permissions818. Une historiette d’assez mauvais goût, rapportée par Béroalde de Verville, montre que les aveugles, pour encourager la générosité des visiteurs du cimetière, leur proposaient souvent de réciter à leur intention quelque prière819.
C’était un usage emprunté aux frères et aux sœurs qui demandaient l’aumône dans les églises. Depuis de longues années820, dès les premiers temps de la fondation sans doute, les moûtiers de Paris recevaient chaque jour la visite d’un quêteur des Quinze-Vingts; au XVIe siècle, on en voyait dans les moindres chapelles. Tantôt ils s’asseyaient près d’une petite table qui portait des reliques821, tantôt ils se «pourmenoient» à travers les rangs des fidèles822 pour leur indiquer le saint du jour823 et répéter en leur présence les oraisons que chacun pouvait demander aux aveugles «suivant son zelle et dévotion824.»
Ces allées et venues devaient, on le comprend, souvent importuner les assistants, et dans plusieurs églises on n’accueillait les quêteurs qu’à la condition qu’ils restassent à la place qui leur serait assignée825.
D’après un arrêt du Parlement, du 4 février 1634, les membres des Quinze-Vingts eurent seuls désormais le privilège de quêter dans les églises de Paris «avec robes et bassins,» et les «aveugles errans» ayant réclamé contre cette décision, leur opposition fut repoussée826. En 1657, un règlement de police «prétendit obliger les dicts aveugles (des Quinze-Vingts) de se tenir aux portes des esglises ou près de leurs trons, avec deffenses de demander ailleurs dans les esglises à peine d’estre descheus de leurs droits.» L’hôpital réclama et, grâce à l’intervention de la reine827, des lettres furent rendues, qui déclaraient que les Quinze-Vingts conserveraient «la liberté de quester dans l’étendue des dictes esglises, dans la mesme sorte et manière qu’ilz ont accoustumés828.»
Pour éviter toute contestation sur les sommes que les frères et les sœurs devaient rapporter à l’hôpital, on supputait le produit probable de la quête dans chaque église et on donnait à bail le droit d’y demander l’aumône829.
Au XVIe siècle, ces baux étaient mis aux enchères.
En 1522, par exemple, Hugues Mortreul, moyennant 64 s. p., avait le droit de quêter pendant six mois à Notre-Dame, à Saint-Jean-le-Rond, à Saint-Denis-du-Pas et à l’Hôtel-Dieu, le jour du pardon; Méry Billier louait 8 s. p., pour le même temps, la quête de Saint-Denis-de-la-Chartre, de la Madeleine, de Saint-Pierre-des-Arsis, de Saint-Pierre-aux-Bœufs, de Sainte-Geneviève-des-Ardents, de Saint-Germain-le-Vieux, de Sainte-Croix, de Sainte-Marine830; et ainsi de suite pour les autres paroisses et chapelles de Paris.
En 1585, on décida que les églises ne seraient plus mises aux enchères, mais délivrées aux plus anciens, parce que «les baulx des dictes églizes avoient causé et causèrent encore, dès à présent, entre les frères et seurs de la dicte maison, grandes querelles, inimitiés et débatz831;» puis, en 1588, on revint à l’ancien système832. Le mode de gestion varia encore à différentes dates, mais ce fut généralement le bail qui l’emporta.
Quand, pour une raison ou pour une autre, le locataire d’une quête ne pouvait pas s’acquitter de sa charge, il la sous-louait à un autre frère833.
Au XVIIIe siècle, on remettait aux aveugles des permis lithographiés 834 ou imprimés835 constatant qu’ils avaient l’autorisation du grand aumônier pour quêter dans les églises et dans les rues de Paris.
Nous avons vu qu’afin d’encourager les bienfaiteurs des aveugles, les papes avaient attaché de nombreuses indulgences aux aumônes faites à l’hôpital; les Quinze-Vingts prirent l’habitude de distribuer, à ceux qui leur remettaient quelques dons, des lettres constatant qu’on avait rempli les conditions nécessaires pour gagner ces pardons836. Dès que l’imprimerie devint d’un usage fréquent, ils s’en servirent pour composer des formules toutes prêtes, où il ne restait plus qu’à remplir le nom du donateur. Une aumône d’au moins 3 s. p. était nécessaire pour obtenir la délivrance d’une pareille lettre837.
Il est probable que les quêteurs envoyés dans les différents diocèses emportaient des exemplaires de ces certificats; nous savons déjà en effet que les souverains pontifes, les rois et les évêques avaient autorisé l’hôpital à solliciter la charité des fidèles sur tous les points de la France, et il ne manquait pas d’user de cette liberté. Partout les aveugles publiaient deux fois par an les indulgences accordées à leur maison et dans mainte église, entre autres à Pontoise838, à Poitiers839, à Lyon840, à Larchant841, ils obtenaient le droit de placer des troncs permanents pour recueillir les aumônes.
Les quêteurs qui allaient afficher dans les différents diocèses les
«articles842» des pardons ne pouvaient plus, comme ceux qui «besoignaient» dans les églises de Paris, habiter l’hôtel, et l’on comprend que les deux offices n’aient pas été compatibles843.
Pour ces longs voyages, on avait à sa disposition un délai assez considérable: un mois par exemple pour l’évêché de Chartres, deux mois pour celui de Beauvais, trois mois pour celui de Langres, quatre pour celui d’Angers, cinq pour celui de Poitiers844.
Les frères qui consacraient ainsi aux quêtes une partie notable de leur temps avaient droit à un salaire, mais le mode de rétribution fut assez difficile à fixer. Si on leur donnait des «procurations de quêtes» avec le droit de garder pour eux un tiers ou un quart de la recette845, il y avait lieu de craindre que, toute surveillance étant impossible, leurs comptes ne fussent pas très exacts, malgré le serment qu’ils prêtaient en les rendant846; et les faits ne vinrent que trop souvent justifier ces soupçons. En 1521, le maître dut être déposé pour infidélité dans les quêtes847; les évêchés d’Orléans et de Chartres, qui n’avaient produit, en 1521, que 51 s. p. quand ils étaient baillés «à charge de compte,» fournirent, l’année suivante, une somme de 190 livres, grâce à l’emploi du second système, dont nous allons parler, celui des fermes848.
On évaluait au chapitre comme pour les églises de Paris le rendement approximatif de chaque évêché et l’on donnait à bail moyennant cette somme le droit d’y exercer les quêtes. L’adjudicataire devait rapporter le prix fixé, gardant pour lui le surplus, si ses efforts avaient été fructueux, ne recevant aucun bénéfice, s’ils n’étaient pas couronnés de succès. Cependant, quand il se présentait des cas spéciaux diminuant la recette d’une façon imprévue, on modérait les conditions du bail; ainsi, en 1522, l’évêché d’Amiens, qui avait été affermé 55 l., fut réduit à 30 à cause de la guerre849. Ce système d’accensement était déjà usité au commencement du XVe siècle850, mais il devait être tombé en désuétude depuis, car les frères s’opposèrent vivement à ce qu’on le remît en usage vers 1520. On trouvera dans les Pièces justificatives un compte-rendu des débats soulevés à ce sujet851. Au dire des membres de l’hôpital, les quêteurs de l’Hôtel-Dieu se scandalisent de ce singulier fermage, les prédicateurs s’élèvent en pleine chaire contre une pareille pratique, et les évêques refusent leur placet aux frères qui reconnaissent tenir à bail le droit de quête. Mais Briçonnet, qui préside la séance, taxe d’exagération toutes ces allégations et répond que si des scandales se sont produits ç’a été par le fait des frères eux-mêmes: il y a d’ailleurs, ajoute-t-il, un moyen bien simple de satisfaire les prélats, on n’a qu’à ne pas employer le mot ferme ou accense dans le bail qu’on fait des évêchés, mais dire seulement qu’on offre ou donne libéralement à la maison quelque somme pour chaque évêché, de cette façon les quêteurs pourront en toute sûreté de conscience jurer qu’ils ne les tiennent point à ferme.
Dans le procès-verbal du bail des quêtes pour l’année 1522852, on voit que les évêchés y étaient mis aux enchères seuls ou par groupe et adjugés au plus offrant. Le preneur devait fournir caution, sinon le droit de quêter dans le diocèse dont il s’agissait restait à l’enchérisseur précédent. Si un frère avait fait monter le prix d’un évêché à un taux supérieur au rendement des aumônes en argent ou en nature853, qu’on pouvait raisonnablement espérer y recueillir, il avait le droit de renoncer au contrat en payant la folle enchère.
D’après le bail que nous citons, cinquante-trois évêchés sont affermés 3,335 l. t., ce qui représente environ 63 l. t. pour chacun d’eux854.
Les années suivantes, les frères réussirent à se faire délivrer des procurations à charge de compte855, mais on revint plus tard au mode des fermes, car, en 1670, on voit la quête des évêchés de France prise à bail par un frère qui la sous-louait à son tour856.
En 1758, on jugea «plus avantageux de confier la régie des dittes quêtes à des personnes qui, n’ayant aucune autre occupation, pourraient y apporter toute leur attention;» elle fut donc enlevée au maître et au ministre, qui la possédaient alors, et remise à Joseph de Limal, bourgeois de Paris857. Ce procédé ne donna pas tout ce qu’on en espérait, car, trois ans plus tard, en 1761, on résolut de se servir de l’intermédiaire des curés, en priant les évêques de les inviter à recueillir les aumônes et à les remettre aux receveurs des décimes qui les feraient parvenir aux Quinze-Vingts858.
Les collecteurs envoyés à travers le royaume avaient souvent à démasquer les fraudes de faux quêteurs qui publiaient des bulles apocryphes859, ou qui n’avaient pas l’autorisation du roi860. Ils écrivaient dans ce cas aux gouverneurs pour obtenir la permission de poursuivre ces faussaires861.
Ce n’étaient point là les seules luttes qu’amenât l’exercice des quêtes. Quelquefois l’hôpital jugeait que les quêteurs qui lui faisaient concurrence demandaient au delà des besoins de la congrégation à laquelle ils appartenaient, et il s’adressait au Parlement pour faire restreindre les droits de ces compétiteurs862.
Enfin, les Quinze-Vingts ne bornèrent pas leurs quêtes au territoire français; le duc de Lorraine863, l’archiduc d’Autriche864, le roi d’Espagne865 admirent les collecteurs de l’hôpital dans leurs États; et on voit également un frère quêter à ses frais au pays de Savoie et de Piémont866.
Sans aller aussi loin, les aveugles pouvaient deux fois par an recueillir de riches aumônes en publiant dans leur église les pardons qu’ils tenaient de la libéralité pontificale. Ces jours-là les fidèles avaient la faculté de recevoir l’absolution de tous les cas non réservés au saint-siège, en s’adressant aux confesseurs choisis par la congrégation, et les indulgences des stations de Rome étaient attachées à la visite de deux églises désignées par ces confesseurs, pourvu qu’on y laissât quelque aumône pour les Quinze-Vingts.
A Paris, la chapelle de l’hôpital867 était naturellement indiquée comme lieu d’une de ces stations, et, aux jours de la Purification, du vendredi saint ou de la Toussaint, qu’on prenait habituellement pour célébrer les pardons, la congrégation ne négligeait rien de ce qui pouvait donner à ces cérémonies toute la solennité désirable.
C’était dans tout l’hôtel le signal d’un déploiement d’activité que nous voudrions essayer de décrire.
Il fallait tout d’abord obtenir de l’évêque de Paris la permission d’annoncer le pardon dans les églises de la ville et du diocèse868. Le maître ou le ministre allait solliciter cette autorisation qui ne s’accordait que moyennant un droit assez élevé. En 1502, ces frais de chancellerie et le coût de la signature des mandements et articles «tant pour la ville que pour les champs» montent à 9 écus d’or, c’est-à-dire 12 l. 13 s. p.869; en 1523 et 1525, ils sont de 85 et 84 l. t.870. A partir de l’arrêt du Parlement de 1532, qui ordonne aux évêques de délivrer gratuitement les autorisations, on n’a plus à payer que 13 l. 10 s. au secrétaire871 et 50 s. t. au scelleur.
Le ministre et un ou deux jurés vont ensuite offrir quelque cadeau aux curés ou aux vicaires des paroisses de Paris, et aux prédicateurs, pour les inviter à recommander à leurs ouailles de se rendre aux Quinze-Vingts le jour du pardon872.
Ils font choix en même temps d’un certain nombre de confesseurs qu’ils soumettent à l’approbation des pénitenciers et du promoteur de l’évêque873.
L’imprimeur cependant a reçu la commande d’un millier d’articles, où sont exposées les indulgences accordées par les papes et confirmées par l’évêque874. Il imprime aussi en couleur les armes du pape875 et l’ «ymage saint Loys» et les fixe sur les articles876. Puis deux ou trois frères de l’hôpital, les uns armés de pinceaux, les autres portant des pots pleins de colle de folle farine877, s’en vont par la ville planter dans les rues, dans les carrefours878, aux portes des églises879 ces affiches, pour lesquelles on a dû employer deux rames et demie de grand papier880. L’opération demande plusieurs journées, d’autant plus qu’il faut aller voir si on n’a pas arraché les articles881, et les afficheurs doivent souvent prendre leur repas hors de la maison882.
Pendant ce temps, les frères qui restent à l’hôtel ne manquent pas d’occupations: il faut orner l’église, faire nettoyer les chandeliers, les colonnes de cuivre883, tendre les murs de tapisseries884 à l’aide de clous et d’épingles885, préparer les bannières de toile ornées des armes du pape et du roi886, inscrire sur des tableaux les avertissements au peuple887.
Le pardon se donne également à la chapelle Saint-Nicaise, qui a son entrée sur le chemin du rempart; mais les terres des murs de la ville s’éboulent continuellement, il faut les faire relever et soutenir à l’aide de futailles pour ménager l’accès de la chapelle le jour de la fête888.
Les allées et venues, les arrivées d’étrangers, nécessitées par ces mille soins divers, sont pour le maître, le ministre et les jurés une occasion toute naturelle de festins, et l’on ne dépense pas moins de 9 l. 17 s. 3 d. p. en pain, vin, chapons, conins, pâté de volailles, poisson, œufs, pois, beurre, fromages, pommes et poires, safran, poudre, chandelle, bourrées, pour ces différents repas889.
Le grand jour est arrivé : on a interdit sévèrement aux frères présents à Paris de quitter l’enclos, et les aveugles sont au complet pour accueillir le peuple qui se porte en foule aux Quinze-Vingts890. L’affluence est énorme, les pénitents se pressent autour des six confessionnaux, placés sous l’orgue891, qu’on a désignés en y collant des feuilles de papier revêtues d’inscriptions tracées avec les lettres de la «croix de par Dieu892.»
Il a fallu poster dans l’église trois sergents pour maintenir l’ordre autour des confesseurs et parmi les pauvres accourus à l’hôpital893.
Treize frères, désignés d’avance sur le «rôle du pardon,» veillent à la remise des aumônes: debout près du bassin de l’œuvre, ou aux autres places qui leur ont été marquées, ils
«crient les œuvres et les troncs de l’église894.»
A plusieurs reprises, un prédicateur monte en chaire et adresse un sermon895 aux fidèles venus de toutes les paroisses de la ville. Les cloches cependant sonnent à toute volée pour appeler les retardataires896, la nuit même qui tombe n’arrête pas les cérémonies et on allume des chandelles de suif sous la grand’maison, pour éclairer le peuple897.
Les fêtes terminées, on procède à l’ouverture des troncs, on compte l’argent recueilli898, on remet leur salaire aux personnes de la maison ou du dehors, qui ont servi «à l’église et autres affaires899,» pendant les jours précédents, puis l’hôtel reprend sa vie habituelle.
Tels sont les principaux renseignements que nous avons pu recueillir sur la pratique de ces quêtes qui jouèrent un si grand rôle dans la vie des Quinze-Vingts jusqu’en 1780, époque à laquelle elles furent supprimées. Le cardinal de Rohan, auteur de cette importante réforme, déclare «que la suppression des quêtes avoit été un des principaux objets qu’il avoit toujours eu en vue dans les moyens qu’il avoit cherchés pour augmenter les revenus de cet hôpital et luy procurer les secours suffisants pour pouvoir subsister sans être obligé de quêter; que ce privilège, que la nécessité avoit fait accorder, avoit toujours été regardé comme peu digne de la noblesse de sa fondation et même contraire au bon ordre dans les églises et au respect dû au service divin900.»
Ces considérations sont très justes, étant donné la manière dont on pratiquait les quêtes, mais il nous semble qu’on aurait pu facilement supprimer les inconvénients de ce système, qui transformait en mendiants tous les membres de l’hôpital, et conserver cependant à la maison les précieuses ressources qu’elle trouvait dans la charité. Nous voyons de nos jours une foule d’établissements de bienfaisance, qui vivent en partie d’aumônes recueillies grâce aux concours de personnes pieuses et surtout du clergé. Déjà, comme nous l’avons dit, les Quinze-Vingts avaient, en 1761, adopté ce moyen pour les quêtes faites dans les diocèses; il eût été simple d’agir de même à Paris; de cette façon la congrégation eût continué à profiter des effets de la sympathie, qui s’attachait à elle si justement, sans que les aveugles fussent réduits à passer leur vie dans l’exercice de la mendicité.
Quoi qu’il en soit, à partir du 14 juillet 1780, la quête fut interdite sous peine d’emprisonnement pour la première infraction et de renvoi en cas de récidive. Pour tenir lieu aux aveugles des avantages qu’ils en retiraient, on leur attribua une pension journalière de 20 s. pour les célibataires, de 26 s. pour les frères ou les sœurs mariés à une personne étrangère à la maison, de 36 s. pour les ménages dont les conjoints appartenaient tous deux à l’hôpital; on ajoutait 2 s. pour chaque enfant jusqu’à l’âge de seize ans901.
Aux revenus des propriétés immobilières des Quinze-Vingts venait s’ajouter, à côté des dons, le produit de la vente des meubles compris dans les successions des frères.
Un d’entre eux venait-il à mourir, ses biens devenaient la propriété de l’hôpital. Pour prévenir tout détournement, on n’apposait pas les scellés, mais on faisait évacuer le logement par ceux qui l’habitaient et remettre la clef au maître, jusqu’à ce que les meubles fussent séparés pour en faire l’inventaire902.
Les parures, les deniers, l’argenterie étaient portés au trésor, qui parfois recevait ainsi des objets de valeur, comme on en peut juger par l’énumération que nous citons en note903.
Les pièces d’orfèvrerie étaient monnayées ou converties en ornements d’église904 et les espèces employées aux dépenses de l’hôpital.
Le reste, vêtements, objets mobiliers, était vendu au profit de la communauté.
Nous ne possédons aucun renseignement sur les sommes que les Quinze-Vingts purent recevoir de ce chef au XIVe siècle. Pendant le XVe, quelques mentions isolées viennent se joindre à celle que nous indiquions tout à l’heure. Chez la veuve Amelot, le 16 octobre 1421, on trouve 130 l. t.905; une sœur, en 1464, laisse 12 ducats et 24 saluts d’or906; chez d’autres, on recueille quelques tasses ou quelques gobelets d’argent907.
Pulsuz fraqment bitdi.