Kitabı oxu: «Le roman d'un père»
Léopold Stapleaux
Le roman d'un père

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331108
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
I
Table des matières
Les boulets allemands et ceux que Versailles et Paris échangèrent pendant la terrible guerre civile qui marqua cette sinistre folie nommée, on ne sait pourquoi, la Commune, n’avaient pas broyé Chatou comme ils ont anéanti quelques-uns des environs de Paris, notamment Saint-Cloud.
Les riantes villas qui bordent le chemin qui conduit à l’île de Croissy furent épargnées.
Au milieu de cette route, dans les premiers jours du mois de juillet1872, un homme d’une soixantaine d’années, accompagné de deux jeunes filles, s’arrêta à la voix de l’une d’elles qui, en désignant du geste un écriteau suspendu à une grille,–écriteau ainsi conçu:
CHALET A LOUER
S’ADRESSER A M. HENRI RENAUD, MÊME ROUTE, 20 s’était écriée:
–Tiens, père, ceci est charmant! N’est-ce pas, Marguerite?
A cette demande, l’autre jeune fille répondit:
–Oui, en effet; Angèle a raison, mon oncle.
–Entrons alors, mes enfants?
Puis, relisant l’écriteau, le promeneur ajouta:
–Henri Renaud. Je connais ce nom-là! Serait-ce le célèbre architecte?
–Nous sommes au numéro22! reprit Angèle.
–Ce doit être l’autre grille.
–Remontons.
Quelques instants après, le vieillard sonnait au numéro20, c’est-à-dire à la villa Renaud.
Ursule, la vieille bonne de Renaud, dont les longs services avaient établi la suprématie sur les autres domestiques, entendant, malgré sa surdité, la cloche retentir, ne tarda pas à aller ouvrir aux étrangers.
Henri était chez lui.
Ursule vint bientôt annoncer à son maître qu’un vieux monsieur, accompagné de deux jeunes filles, désirait lui parler.
L’architecte–car la supposition du promeneur était exacte–donna immédiatement l’ordre à Ursule de les introduire près de lui.
Quelques instants après la porte du salon dans lequel se trouvait Henri s’ouvrit pour livrer passage aux visiteurs.
–Serait-ce à M. Henri Renaud, le célèbre architecte, que j’ai l’honneur de parler? demanda le vieillard en saluant l’artiste qui s’était levé en le voyant entrer avec les deux jeunes filles.
–Je m’appelle, en effet, Henri Renaud, et je suis architecte, répondit-il; quant à la célébrité que vous me faites l’honneur de m’attribuer, monsieur, je ne crois pas encore l’avoir méritée.
–Cette modestie vous honore, dit le nouveau venu en prenant place, comme venaient de le faire Marguerite et Angèle, sur les sièges que Renaud, tout en parlant, leur avait offerts du geste; mais, continua-t-il, je suis artiste moi-même, et entre nous nous pouvons, franchement et sans crainte, convenir de notre mutuelle valeur !
–A qui ai-je l’honneur de parler, monsieur?
–Ferrand.
–Le peintre?
–Lui-même.
–Voulez-vous me faire l’honneur de me donner votre main, monsieur? Je serais véritablement fier de la serrer dans la mienne, car j’ai toujours été votre admirateur passionné, monsieur Ferrand! dit Henri.
–Très-volontiers, cher monsieur Renaud. Et maintenant, si vous le voulez bien, causons affaires.
–Je vous écoute.
–En passant sur la route, ma fille, ma nièce et moi, reprit l’artiste en désignant Angèl puis Marguerite, nous avons vu un écriteau suspendu à la grille de la villa qui se trouve à côté de celle-ci.
–Ah! celui qui met en location mon chalet.
–Oui, nous cherchons une campagne; et, au cas où vos exigences de propriétaire ne dépasseraient pas les ressources de mon budget, je serais heureux de devenir votre locataire, si toutefois votre chalet est assez vaste pour nous trois, et si j’y trouve une salle assez grande pour que je puisse en faire mon atelier.
–J’ai loué ce chalet dix-huit cents francs, je le céderai à quinze cents aujourd’hui.
–Ce prix me convient.
–Quant à la question de savoir si vous le trouverez assez vaste pour ces demoiselles et vous, sachez que mes derniers locataires étaient au nombre de six, et qu’ils s’y trouvaient parfaitement à l’aise.
–Pouvons-nous visiter le chalet?
–Parfaitement.
Ferrand prit le bras d’Angèle.
Henri offrit le sien à Marguerite.
Et ils se dirigèrent vers le chalet.
Ferrand, nous l’avons dit déjà, était un homme de soixante ans.
Son physique respirait tout à la fois l’intelligence, la simplicité et la bonté. Ses petits yeux, aux regards perçants, qu’abritaient des sourcils grisonnants, renfermaient une grande douceur mélangée d’une certaine pénétration relative qui, indifférente à ce qui ne se rattachait point à son art, apportait au contraire une puissance extrême à tout ce qui y touchait. Son sourire était aimable, ses joues colorées s’encadraient de favoris grisonnants.
Sans être négligée, sa mise était d’ordinaire d’une simplicité extrême, et toute la coquetterie du peintre consistait dans une cravate blanche qu’ornait toujours un nœud irréprochable confectionné chaque matin par Angèle, avec autant d’art que de complaisance filiale.
Nous ferons bientôt plus ample connaissance avec Renaud et les deux jeunes filles, pour l’instant, rejoignons-les dans le jardin de l’architecte.
Les deux propriétés, celle à louer et celle qu’habitait l’artiste, étaient séparées par un gros mur qui assurait par son élévation, aux propriétaires comme à ses locataires, une liberté d’action complète.
Pendant qu’ils cheminaient vers le chalet vide, Henri échangea avec la nièce du peintre quelques mots qui lui prouvèrent à l’instant que l’intelligence de la jeune fille égalait sa beauté, ce qui n’étonna point médiocrement Repaud, dont les regards tout d’abord avaient été frappés par les charmes de Marguerite.
De cet étonnement et de cette constatation, naquit immédiatement dans l’esprit de l’architecte le plus profond désir d’avoir Ferrand pour locataire, et dans ce désir, il est à peine besoin de le dire, l’idée que Marguerite serait sa voisine, entra pour les sept huitièmes au moins.
Chose bizarre, quelques instants auparavant ces êtres ne s’étaient jamais vus; sans la guerre même et à la suite de certains événements dramatiques que nous raconterons bientôt, il est plus que probable qu’Henri et que Marguerite n’eussent jamais été mis en présence, et par le plus banal de tous les hasards–un écriteau de location suspendu à la grille d’un chalet–l’un d’eux rêvait vaguement d’être pour quelque chose dans l’existence de l’autre.
Le sort règle souvent ainsi nos destinées.
On vit pendant bien longtemps, à une grande distance l’un de l’autre, chacun est persuadé que toute son existence se passera là où il se trouve. Point. Un incident inattendu déplace celui qui s’y attendait le moins. On se rencontre, on se plaît, on s’aime!
L’espérance que venait de concevoir Renaud était des plus fondées, car son chalet était charmant sous tous les rapports.
Angèle et Marguerite en firent un sincère éloge, vantant la disposition du rez-de-chaussée, le point de vue du premier étage, la poésie du jardin, ses arbres nombreux et ses parterres aux mille fleurs.
Ferrand ne disait rien, se contentant de faire un geste d’une signification douteuse, à chaque exclamation des jeunes filles.
Renaud comprenait le silence du peintre, et, souriant sans ajouter aucune réflexion à celles d’Angèle et de Marguerite, avecune délicatesse, aussi louable qu’exceptionnelle, ménageait une surprise à Ferrand.
–Je ferai de cette salle ma chambre; celle-ci sera celle de Marguerite. La mienne au nord, la sienne au midi, dit Angèle.
–Pourquoi me laisser la meilleure? objecta Marguerite.
–Tu es plus nerveuse que moi, ma chère, tu as besoin de soleil. N’est-ce pas, mon père?... Ce cabinet sera notre boudoir... Là, nous pourrons faire notre chambre de travail... Vois la belle vue, Marguerite. C’est ravissant!
–Et moi? fit enfin Ferrand.
–Oh! j’ai pensé à vous, mon père. Voici votre chambre... Votre bibliothèque sera en bas, entre le salon et la salle à manger.
–Oui, mais mon atelier, petite folle?
Angèle baissa la tête.
En parcourant tout le chalet, en se livrant aux réflexions qui précèdent, elle avait oublié ce point important.
–Ah! c’est dommage, reprit le peintre, cette habitation m’aurait convenu à merveille, et j’aurais été charmé d’être votre locataire et surtout votre voisin, monsieur Renaud. Je vous le répète.
–Merci, monsieur, dit Henri, mais pour vous prouver que la sympathie dont vous voulez bien parler est réciproque entre nous, je vais d’un mot vous décider à me louer mon chalet. Je ferai construire un atelier, et vous-même pourrez, si vous le jugez convenable, surveiller sa construction et la modifier au besoin. Eh bien! acceptez-vous?
–De grand cœur, et merci. Ah! nous serons amis, j’espère.
–Certainement. Quoi de plus naturel, d’ailleurs, entre artistes qui s’estiment ainsi que nous le faisons?
Le peintre et l’architecte tombèrent d’accord, et le bail fut signé par eux, une heure après.
Ferrand quitta Renaud, enchanté de lui et ne doutant pas de la prompte exécution de la promesse qu’il lui avait faite.
L’avenir avait justifié cette certitude, car un mois après la visite du peintre, qui était venu immédiatement s’installer à Chatou avec Marguerite et Angèle, l’atelier dont Henri avait fait les plans, était entièrement achevé.
Quinze jours avaient suffi à Ferrand pour meubler le chalet à sa convenance, disposer le salon, la salle à manger, son appartement particulier et les chambres, réunies par un cabinet, d’Angèle et de Marguerite; et il avait passé les quinze autres à surveiller la construction de l’atelier.
Renaud avait cru plaire à Ferrand en lui laissant gouverner les ouvriers à sa guise; du reste il aimait mieux contempler Marguerite et chercher à lire dans son beau regard un peu triste, ou sourire à la fraîche gaîté d’Angèle, que de contrecarrer en rien son nouvel ami.
Pendant que celui-ci, la tête dans les mains, les yeux fixés sur le plan de l’atelier, méditait toutes les améliorations qu’il pouvait introduire dans sa construction, souvent Henri venait causer avec les jeunes filles et, sans mépriser nullement la conversation de son nouveau locataire, lui préférait de beaucoup la mutine causerie de sa fille et de sa nièce.
Cette préférence était fort compréhensible, car Angèle Ferrand et Marguerite d’Alber étaient réellement charmantes.
Angèle était brune, élancée, et offrait le type le plus chaste et le plus idéalement complet de la bacchante antique–avant la lettre.
Marguerite, au contraire, était blonde, avec des regards clairs et doux, purs et bleus comme un ciel de mai, et ressemblait à une nymphe timide qui aurait pu poser aussi heureusement pour le Printemps qu’Angèle, de son côté, l’eût pu faire, pour l’Automne.
Entre ces deux charmantes et adorables jeunes filles, Henri se sentait ravi et charmé tout à la fois.
Une vive sympathie s’éveillait en lui pour Angèle, mais son cœur s’ouvrait à l’amour pour Marguerite.
L’amour! Renaud, dans toute sa vie, n’en avait eu qu’un seul de sérieux jusque-là, et depuis plus de vingt ans cet amour n’était plus qu’un pieux souvenir.
Il avait perdu Geneviève, sa première femme, au bout d’un an demariage, quelques mois après qu’elle avait donné le jour à leur unique enfant: Richard.
Dès cet instant, reportant sur ce fils une partie de l’affection qu’il avait pour Geneviève, Henri s’était entièrement consacré à lui, travaillant ponr devenir riche, afin de le mettre dans l’opulence, et ne s’en rapportant qu’à Ursule du soin d’avoir pour son jeune fils toutes les attentions posssibles.
Ursule s’était consciencieusement acquittée de sa mission, aussi Henri Renaud avait-il pour sa vieille bonne une affection véritable qui la lui faisait traiter, non comme une égale, mais moins encore comme une inférieure.
Partagé entre ses travaux et l’éducation de Richard, Renaud avait pris la résolution de ne point se remarier.
Lorsqu’il vit Marguerite, et surtout lorsqu’après l’installation de Ferrand et des deux jeunes filles dans la maison voisine, il put, grâce à l’entière et prompte intimité qui s’établit entre eux, apprécier toutes les qualités de mademoiselle d’Alber, il considéra comme possible une union nouvelle; puis captivé par la grâce, le charme et la douceur de la nièce du peintre, finit par s’éprendre d’elle et par se déterminer à contracter un second mariage, si elle consentait à devenir sa femme.
Ce ne fut point pourtant sans une hésitation assez longue qu’il revint sur sa résolution première.
Séparé depuis plusieurs années de son fils, qu’il adorait, et qui se trouvait, en qualité de prix de Rome, à la villa Médicis, il craignit d’abord de froisser le cœur de Richard en donnant son nom à Marguerite.
Une correspondance s’établit entre le père et le fils, dans laquelle celle-ci usa d’une diplomatie dont il se croyait incapable jusque-là, parlant plus de l’utilité de son mariage que de sa future, dont le nom même ne figura point dans ses lettres.
Cet excès de précaution était fort inutile.
Richard, de son côté, aimait trop son père pour s’opposer en rien à la réalisation du moindre de ses désirs.
Rassuré sur ce point, Henri s’abandonna entièrement à son amour, et n’eut plus qu’un but: le faire partager à mademoiselle d’Alber.
II
Table des matières
Renaud avait alors quarante-quatre ans accomplis, mais il en paraissait trente-huit à peine.
Il était bien de sa personne, et, sans pouvoir passer pour ce qu’on nomme vulgairement un joli homme, était fort capable d’inspirer encore une passion sérieuse.
Sa physionomie, qui respirait la franchise, l’intelligence et la loyauté, ses yeux bleus, grands et doux, son sourire fin, sa démarche aisée, pleine de distinction, ses gestes francs, sa parole facile, sobre, aimable et remplie de délicatesse, son esprit élevé, son imagination vive, le sentiment artistique qui montait de son âme à ses lèvres et leur donnait l’éloquence qui convainc et captive, étaient bien faits pour plaider puissamment sa cause auprès de Ferrand et de Marguerite, et leur arracher à tous deux le oui si ardemment souhaité par lui.
Dès qu’il eut entrevu son union avec la nièce du peintre comme un véritable bonheur, Renaud mit tout en œuvre pour plaire à Ferrand et à Marguerite, sans négliger cependant Angèle, pour qui il avait senti naître en lui une vive amitié, et dont l’acquiescement à ses projets lui paraissait devoir être d’ailleurs indispensable à leur prompte et complète réussite, vu l’affection sans bornes qui unissait les deux cousines.
Ferrand se laissa prendre aisément au charme naturel de son propriétaire en qui, non-seulement il trouvait un adversaire au tric-trac et aux échecs,–les deux seules passions sérieuses qu’en dehors de son art, le digne homme se fût jamais permises,–mais encore un contradicteur qui, tout en comprenant l’art à la façon des êtres doués, dont il est le culte, prenait plaisir à soulever ou à soutenir à son sujet des discussions que l’oncle de Marguerite soutenait avec grand plaisir.
Tous deux apportaient, dans ces controverses fréquentes, une sorte d’entêtement, basé sur leurs convictions personnelles, quitouten lesanimant, ne les leur rendait que plus agréables.
Angèle, de son côté, ne chercha pas à dissimuler longtemps la sympathie que lui inspira Renaud.
Henri savait plaisanter avec elle, lui parlait des choses qui intéressaient la joyeuse jeune fille et trouvait toujours une repartie vive, quoique bienveillante, aux innocentes saillies dont elle l’accablait souvent.
Seule Marguerite ne partagea point tout de suite l’enthousiasme de son oncle et de sa cousine pour l’architecte.
Elle le considéra d’abord avec indifférence, puis bientôt l’intuition des filles d’Eve, cette féminine pénétration si profonde et qui ne se trompe jamais, lui révéla l’amour qu’éprouvait Renaud pour elle. Dès cet instant, elle se montra instinctivement pleine de défiance vis-à-vis de lui, et usa d’une diplomatie que nulle femme n’a jamais apprise, mais qu’elles savent toutes, comme le poisson sait nager, l’oiseau voler, et l’homme... rien!
Ce n’était point qu’Henri lui déplût le moins du monde, mais à la résistance innée chez la femme, qui fait que la plus innocente jeune fille se met en garde dès qu’elle découvre un homme épris d’elle, vint se joindre, chez Marguerite, une hésitation fondée sur un souvenir romanesque et terrible qui, à l’insu de tous, sauf d’Angèle, l’avait, croyait-elle, liée à une ombre.
Mademoiselle d’Alber, cette pure jeune fille, sur les lèvres de laquelle l’abeille de l’Hymète eût pu se poser aussi bien que sur celles de Platon, cette âme candide et naïve, miroir qui n’avait jamais reflété que les plus chastes pensées avait eu déjà cependant son roman d’amour.
Malgré cela, les tendres efforts de Renaud ne demeurèrent pas complètement sans résultat, et, tout en désirant échapper à leur influence, Marguerite ne put nier bientôt les progrès qu’Henri faisait chaque jour dans ses affections.
Renaud possédait, du reste, sans le savoir, dans Ferrand et sa fille, de dévoués auxiliaires à ses projets. Dès qu’il n’était pas là, Angèle et le peintre ne tarissaient point d’éloges à son endroit, si bien que, malgré le scrupule de Marguerite, elle dut bientôt rendre justice aux nombreuses et brillantes qualités de l’architecte.
L’aveuglement inhérent à tout amour sincère vint s’ajouter à la timidité native de Renaud, ce qui fit que les premières hésitations de Marguerite ne furent même point soupçonnées par lui.
Les moindres paroles, les moindres gestes de mademoiselle d’Alber lui semblaient naturels et charmants, et déjà résolu à lui faire l’aveu deson amour, il remit chaque jour l’exécution de ce projet, trouvant un doux et extrême plaisir à prolonger son mutisme, afin de doubler le bonheur qu’il éprouverait en le disant tout à Marguerite.
Lorsqu’il n’y tint plus, ce fut à Ferrand qu’il s’adressa d’abord.
C’était un soir.
L’installation du peintre et des deux jeunes filles était complétement terminée depuis un mois.
Ferrand avait invité à dîner son cher propriétaire, ainsi qu’il nommait Henri.
Le repas achevé, le peintre et Renaud avaient allumé des cigares, tandis que les deux jeunes cousines étaient allées faire un tour de jardin.
Renaud, ce jour-là, s’était montré plus empressé encore que de coutume envers mademoiselle d’Alber.
Dès qu’il fut seul avec le peintre, sa physionomie devint grave, et ayant aspiré avec lenteur quelques bouffées du londrès qu’il tenait entre les lèvres, il le déposa sur la table; puis, arrêtant sur son hôte un regard interrogateur, il lui dit:
–Mon cher Ferrand, quel âge me donnez-vous?
–Pourquoi, diable! mon cher ami, me demandez-vous cela?
–Que vous importe! répondez-moi franchement, je vous en prie.
–Soit. Je sais que M. Richard, votre fils, a vingt-quatre ans; donc vous devez en avoir environ quarante-quatre.
–Parfaitement raisonné. C’est, en effet, mon âge, et pourtant votre réponse ne me satisfait point; car je ne vous ai pas demandé quel âge ai-je? mais quel âge me donnez-vous, c’est-à-dire quel âge parais-je avoir? puisqu’il faut vous mettre les points sur les i.
–De trente-sept à trente-huit ans.
–Sans flatterie?
–Trente-huit ans au plus, sans flatterie aucune. Après?
–Après, mon cher Ferrand, après.
Et Henri, au lieu de poursuivre, reprit son cigare qu’il se remit à fumer en silence pendant quelques secondes.
–Oui, après, répéta le peintre. C’est donc bien difficile à dire?
–Non. Après, mon cher Ferrand, c’est qu’avant de vous avoir pour locataire, je n’étais pas avec vos prédécesseurs dans des termes aussi affectueux que ceux dans lesquels je suis avec vous; c’est pourquoi au lieu de la haie qui séparait le jardin du chalet de celui de ma villa, j’avais fait construire le mur qui les divise. Or, ce diable de mur me prive d’une vue superbe, et si vous n’y voyiez pas d’inconvénient, je voudrais bien le faire abattre.
Fernand se mit à rire.
–Et vous me demandez quel âge vous paraissez avoir pour faire crouler votre muraille?
–Précisément.
–Connaissez-vous le problème du capitaine? Un trois-mâts ayant tant de longueur est parti de Rio depuis deux semaines, ayant à bord trente hommes d’équipage, trois mois de vivres, deux canons, etc., etc., on demande quel est l’âge du capitaine?
–Oui.
–Eh bien! mon ami, je vous ai dit l’âge du capitaine; pour Dieu, ne me parlez plus de son navire, c’est-à-dire de votre mur, car j’avoue que je m’y perds.
Henri sourit à son tour.
–Bah! je me risque, dit-il en s’armant de courage. Encore une question, mon ami, ce sera la dernière, et vous comprendrez tout.
–Parlez.
–Trouveriez-vous que je ferais une folie en avouant à une jeune fille de vingt ans dont je serais devenu amoureux, l’amour qu’elle m’aurait inspiré; et si, touchée par cet amour, elle daignait se laisser aimer par moi, ne paraîtrais-je ridicule aux yeux de personne le jour où je la prendrais pour femme?
–Nullement, fit le peintre avec conviction; et il ajouta à part lui: Enfin, nous y voilà!
–Ah! vos paroles m’encouragent, et je vais.
–Vous allez me dire que vous êtes amoureux fou de Marguerite, et que vous voulez l’épouser, n’est-ce pas? Eh bien, c’est inutile, je le sais, mon ami.
–Quoi ! vous avez surpris.
–Votre grand secret. Oui, mon cher Renaud, et votre étonnement prouve mieux encore que toutes les paroles que nous pourrions échan ger ne le feraient que la disproportion d’âge que vous redoutez n’existe pas: car, permettez-moi de vous le dire, il faut que vous ayez le cœur relativement aussi jeune que le visage pour douter, comme vous le faites, que votre amour pour ma nièce puisse être encore un secret pour aucun de nous.
–Eh quoi! mademoiselle Marguerite aussi sait?...
–Je ne l’ai pas interrogée sur ce point. Je la connais, ma chère nièce: c’est une sensitive qui m’eût fermé complètement son cœur si j’avais abordé sans nécessité ce sujet délicat; mais ma fille m’en a dit deux mots; et comme sa cousine n’a pas de secret pour elle, Marguerite a dû lui en parler. Ah! je comprends maintenant l’âge du capitaine et de votre mur. Si vous devenez mon neveu, de même que Louis XIV a dit: «Il n’y a plus de Pyrénées!» vous vous écrierez: «Plus de muraille entre nous!» et les maçons feront le reste.
–Puis, le jardinier rétablira la haie.
–Une haie bien basse.
–Parbleu !
–Parfait.
Rien n’était plus vrai que la supposition de Ferrand sur les confidences de Marguerite à Angèle; car au moment où il la faisait, voici ce que sa fille disait au jardin, à mademoiselle d’Alber:
–M. Renaud parlera bientôt, sois-en sûre. Eh bien! s’il demande ta main, que répondras-tu?
–Le sais-je? fit Marguerite, en proie à une forte hésitation.
–Tu ne le trouves donc pas aimable?
–Si fait.
–Spirituel?
–Je ne dis pas non.
–Joli homme?
–J’en conviens.
–Eh bien, alors?
–Que te dirai-je?
–Ah çà! voudrais-tu mourir vieille fille, par hasard?
–Non.
–Je ne te comprends plus.
–Ne t’ai-je pas tout dit cent fois?
–Et que t’ai-je répondu, cent fois aussi?
–Tu n’as rien juré, toi?
–N’es-tu pas déliée de ton serment?
–J’interroge Dieu chaque soir, dans ma prière, pour le savoir, et Dieu, jusqu’ici, nem’a pas répondu.
–Au contraire, puisqu’il a permis à un homme aussi parfait que M. Renaud de devenir amoureux de toi. Allons, plus d’hésitation, et embrasse-moi, madame.
–Mais es-tu sûre qu’il m’aime?
–Moins que tu n’en es convaincue toi-même, et je suis persuadée qu’il t’adore!
–Méchante e!
–Parce que je veux que tu te maries?
–Et pourquoi y tiens-tu?
–Tu es l’aînée, cela me portera bonheur.
–Tu n’aimes personne, cependant.
–Non, mais je compte bien aimer quelqu’un.
–Et quand réaliseras-tu ce beau projet?
–Lorsque je rencontrerai un second M. Renaud; mais, malheureusement pour moi, il n’y en a qu’un.
–Tu cherches à me rendre jalouse!
–Je veux ton bonheur, et surtout effacer de ton souvenir ce vilain fantôme que je hais sans le connaître.
–Angèle! Angèle! je t’en conjure, ne me parle plus jamais de lui!
–J’y consens, si tu me promets de répondre oui à M. Renaud lorsqu’il demandera ta main. Va, crois-moi, c’est ton bonheur que je veux, je te le répète.
–Eh bien, je te promets de dire oui.
–A la bonne heure!
La voix de Ferrand, qui parut sur le seuil du jardin, dont l’obscurité envahissait les massifs, se fit entendre.
–Marguerite! Angèle! que faites-vous donc?
–Nous causons, mon père.
–La nuit est un peu fraîche, nos cigares sont terminés: venez, mes enfants, venez!
Quelques minutes après, les deux jeunes filles rentrèrent dans la salle où Renaud était resté seul pendant quelques instants.
Ce ne fut pas sans une vive émotion que Henri vit reparaître celle qu’il aimait; car Ferrand, après lui avoir donné son consentement à son mariage avec Marguerite, tout en lui déclarant qu’il laisserait celle-ci complétement libre de son choix, l’avait fortement engagé à interroger le soir même la jeune fille.
La conversation fut d’abord banale, et se ressentit beaucoup de la visible contrainte de Renaud et de Marguerite.
Au bout d’une demi-heure, le peintre pria Angèle de faire le thé.
Celle-ci sortit immédiatement pour aller prendre ce qu’il fallait afin d’exécuter cet ordre.
Dès qu’elle eut disparu Ferrand la suivit, et ainsi Henri se trouva tout à coup seul avec Marguerite.
Mademoiselle d’Alber brodait.
Au bruit qne fit la porte en se refermant sur son oncle, Marguerite sembla prise d’une activité nouvelle, et elle parut apporter dans son travail une extrême attention.
Au contraire de Petit-Jean, en cas semblable, ce qu’un amoureux sait le moins, c’est son commencement.
Il y eut d’abord un long silence, qui parut être un siècle à Renaud et à la jeune fille, puis il fit un suprême effort, et d’un ton relativement assuré, dans lequel il s’efforca de cacher le trouble extrême qui l’agitait, il lui dit, sans préambule:
–Mademoiselle Marguerite, je vous aime, vous le savez. Voulez-vous être ma femme?
Cet aveu franc, suivi de la question directe, qui ne laissait à Marguerite aucune échappatoire fit éclore une vive rougeur sur son beau et pur visage.
–Monsieur Renaud... balbutia-t-elle.
–De grâce, reprit Henri, ne me faites pas languir. Soyez franche et loyale; bannissez-moi, s’il le faut, et je ne vous en voudrai pas un instant, quoique vous m’aurez causé la plus profonde douleur que je puisse éprouver ici-bas ou accueillez-moi, c’est-à-dire ouvrez-moi le ciel, et je vous jure de vous aimer tant toute ma vie, que vous ne pourrez jamais regretter une seconde votre dévouement... je devrais dire peut-être... votre sacrifice.
–Oh!monsieur...
–Votre oncle consent à notre union; c’est de son aveu que je vous dis mon amour. Parlez! Oh! parlez! de grâce, je vous en conjure! Vous vous taisez!... Mon Dieu! que pourrais-je faire pour vous convaincre? Oh! je vous en supplie, répondez-moi!...
Marguerite, touchée par ces paroles que Renaud avait prononcées avec une sincérité convaincante, releva la tête, et lui adressa un regard affectueux.
–Oh! je comprends, reprit Henri, je vous en-demande trop... l’ineffable pudeur de votre âme vous ordonne le mutisme. En Lien! ne me répondez pas encore; je dirai à Ferrand de vous interroger; et demain,–après-demain, dans quelques jours seulement, si vous l’exigez, je reviendrai connaître mon sort. Est-ce bien?
–Oui, oui, monsieur.
–Je m’en vais!
Et Henri se leva; mais il revint presque aussitôt vers la jeune fille en s’écriant:
–Non, c’est impossible... le doute d’une nuit me tuerait, je le sens... Ah! par grâce, ne m’imposez pas cette horrible souffrance!
–Mais vous répondre ainsi, tout de suite...
–C’est vrai... Eh bien! ne me répondez pas, reprit Henri, à qui une ingénieuse pensée venait de faire concevoir un moyen de sortir d’indécision, sans forcer Marguerite à lui faire, du moins de vive voix, la réponse qu’il implorait. Je vais me mettre à cette fenêtre, je ne regarderai pas; vous sortirez de cette chambre, si, lorsque j’y serai seul, je retrouve votre broderie sur cette table, je saurai que vous êtes ma fiancée; si vous l’emportez, au contraire, j’apprendrai qu’il me faut renoncer au plus cher espoir de ma vie. Consentez-vous à faire ce que je vous propose?
Marguerite hésita un instant, puis:
–J’y consens, dit-elle; mais vous ne jetterez les yeux sur cette table que lorsque cette porte se sera refermée sur moi.
–Je vous le jure.
–C’est bien.
Henri s’éloigna et alla s’accouder à la fenêtre qui était restée ouverte.
Son cœur battait à se rompre dans la poitrine.
La porte se referma.
Renaud bondit vers la table.
La broderie y était.
–Ah! s’écria-t-il, elle m’aime! elle m’aime! C’est donc bien vrai?
Et il porta avidement à ses lèvres le tissu sur lequel s’étalait l’habile travail de Marguerite.
Ferrand revint en cet instant avec Angèle, et entendit l’exclamation triomphante de son nouvel ami.
–Oui, certainement, elle vous aime, dit-il, et j’avais raison de vous engager à parler.
–Ah! mon ami! fit Henri en embrassant le peintre et en serrant la main de sa fille. Mon Dieu! que je suis heureux!
Marguerite n’osait pas reparaître.
Il fallut qu’Angèle allât la chercher.
Lorsqu’elle revint, Henri s’agenouilla devant elle et lui dit:
–Merci, chère Marguerite, merci, mon âme. Je vous devrai tant d’heureux jours que, dès aujourd’hui, je jure de vous aimer, à la fois, comme un ami, un amant et un père...
Mademoiselle d’Alber lui tendit la main etlui adressa le plus ravissant sourire.
Renaud allait embrasser cette main avec transport, lorsque Ferrand s’écria:
–Sur le front, donc! sur le front, jeune homme! Je vous le permets.
Henri obéit en tremblant, et lorsqu’il eut effleuré de ses lèvres les beaux cheveux de Marguerite, il la considéra d’un air radieux pendant quelques secondes.
Il comprit alors, pour la première fois, la cause du violent amour que lui avait inspiré la jeune fille, car il lui sembla qu’il retrouvait en Marguerite une autre Geneviève.
Après vingt ans, la morte lui parut avoir placé sur sa route, pour le chérir ainsi qu’elle l’avait fait jadis elle-même, la sœur cadette de celle qu’il avait tant aimée.
L’organe, l’expression du regard, ce rien, vrai monde pourtant lorsqu’un œil épris en sonde tous les mystères, et jusqu’à la simplicité de mademoiselle d’Alber, tout en elle offrait de nombreux points de ressemblance avec celle qui n’était plus.
Cette soirée fut un long enivrement pour Renaud.
Ferrand, lorsque onze heures sonnèrent, le rappela à la réalité par ces paroles:
–Allons, mon futur neveu, je n’ai plus vingt ans comme vous, moi, et il se fait tard.
–Je m’en vais, mon ami.
Et Henri gagna la porte après avoir serré la main d’Angèle et déposé, sur un signe de Ferrand, un second baiser, tout aussi brûlant que le premier, sur le front de Marguerite
–Ah! à propos, Renaud, fit le peintre, n’oubliez pas de commander les maçons.
–Les maçons?
–Sans doute; maintenant, n’allez-vous pas faire abattre votre mur bientôt?
–Ah ! dès demain, mon ami.
–Demain, ce serait trop tôt. Dans quinze jours.
Quinze jours après, en effet, Marguerite était la femme d’Henri, et la haie.dont nous avons parlé remplaçait le gros mur.
III
Table des matières
Richard n’avait point assisté au mariage de son père.
Un mot d’Henri l’eût fait revenir; mais ce mot, Renaud ne l’écrivit point, et son fils ne manifesta, dans la lettre qu’il lui adressa ausujet de ce mariage, nul désir assez puissant pour le provoquer.
Rien pourtant, même une femme, ne pouvait altérer l’affection du père et du fils; mais à la veille de donner à Marguerite le même nom que la mère de Richard avait porté, Renaud, sans s’arrêter à ce scrupule véritablement outré vis-à-vis d’un jeune homme de vingt-quatre ans, redouta d’éveiller en son cœur la moindre pensée fâcheuse, et, avouons-le, ivre de son bonheur, tout à son amour, fut presque heureux de pouvoir se consacrer entièrement à Marguerite, loin des yeux du seul être qui, avec elle, devait occuper la meilleure place dans son cœur.
Le jour de son mariage, Renaud partit avec sa femme.
Leur voyage dura deux mois.
Ferrand était resté à Chatou avec Angèle.
Dès que madame Renaud eut quitté le chalet, dont la fin de l’automne avait assombri quelque peu l’aspect en le privant, en grande partie, du gai feuillage à l’abri duquel il bravait les flèches d’or du soleil d’été, ce charmant asile sembla d’une tristesse extrême à la jeune fille.
L’absence de Marguerite la privant d’une amie qui depuis l’enfance ne s’était jamais séparée d’elle, avait chassé le rire de ses lèvres et lui avait, pour la première fois, fait comprendre la monotonie de sa paisible vie.
Certes, elle adorait son père; mais Ferrand appartenait plus encore à son art qu’à sa fille, et, malgré toutes les complaisances dont il n’était pas avare envers elle, il ne pouvait nullement remplacer Marguerite.
Lorsqu’une lettre de celle-ci arrivait, c’était une fête.
Chaque missive de la jeune femme était divisée en deux parties, dont l’une était exclusivement destinée à Angèle.
L’autre, que le peintre lisait avec sa fille, n’était que la constatation du bonheur complet de madame Renaud et le récit des excursions que lui faisait faire son mari.
Celle qu’Angèle lisait en cachette était la suprême et sincère expression des pensées de Marguerite.
Tout à son rôle de confidente, mademoiselle Ferrand répondait longuement à sa chère cousine, lui donnant des conseils, et tâchant de chasser de l’esprit de l’absente certaine préoccupation visible, quoique mal définie, dont l’existence apparaissait clairement dans ses lettres intimes.
Régulièrement une fois par semaine, Angèle pouvait donner tout son temps à sa chère correspondance; mais en dehors du dimanche, que Ferrand voulait bien consacrer entièrement à sa fille, les autres jours paraissaient à celle-ci d’une interminable longueur.
Ferrand finissait alors, pour le Salon qui allait s’ouvrir, un Léonidasaux Thermopyles, auquel il travaillait tout le jour et pensait toute la nuit.
Tant que ce tableau ne fut pas complètement achevé, il ne s’aperçut point du vide que l’absence de Marguerite avait fait dans sa maison, ni de la tristesse douce, mais évidente, que ce vide causait à Angèle; mais dès que sa toile fut placée, vernie, et qu’il n’eut plus qu’à attendre l’arrêt des amateurs et des critiques influents, l’air morose de sa fille chérie le frappa.
Angèle n’avait aucune raison pour cacher la cause de son chagrin à son père.
Ferrand le traita d’enfantillage, néanmoins il fit tous ses efforts pour distraire Angèle, mais ce fut en vain; et il allait supplier Henri de revenir, lorsqu’un incident inattendu vint donner au chalet une animation nouvelle.
Un matin, la cloche de la grille retentit, et la servante du peintre vit à travers les barreaux un robuste garçon de vingt à vingt-trois ans, ni beau ni laid, portant un peu longs et négligemment rejetés en arrière, ses cheveux châtains, de même teinte que ses moustaches et que sa mouche taillées à la Van-Dyck.
Un teint vif, des yeux gris-foncé, intelligents plus que résolus, et un nez assez large, dont le mot ordinaire eût été le signalement dans un passe-port, complétaient l’ensemble de sa physionomie franche et ouverte, qui respirait l’insouciance et la probité.
Vêtu simplement, quoique avec une certaine recherche dans laquelle dominait l’excentrique, le nouveau venu portait un carton à dessins sous le bras.
Lorsque la servante de l’artiste, après lui avoir ouvert, lui demanda qui elle devait annoncer à son maître:
–Lambert Bonnichon, futur peintre, répondit le jeune homme.
Fils d’un épicier de la rue des Lombards, qui lui avait fait donner une éducation assez soignée, tout en le destinant cependant à lui succéder un jour, Lambert avait joui de bonne heure d’une liberté très-grande, et jusqu’à l’âge de dix-huit ans, avait considéré sans frémir la triste perspective de trafiquer sur les denrées coloniales plus ou moins falsifiées, à l’enseigne du Pain couronné.
Toutes les vocations ne se manifestent pas de bonne heure chez ceux qui doivent les avoir, et souvent le plus mince événement les fait se révéler, avec d’autant plus de puissance alors que celui chez qui l’une d’elles apparaît, est resté longtemps sans soupçonner l’aspiration latente qu’il avait en lui.
Lambert était un exemple frappant de cette vérité: il n’avait jamais touché un crayon et n’avait vu que des enseignes, lorsqu’un jour il entra au Louvre.
L’aveugle à qui tout à coup la lumière est rendue n’éprouve pas de plus formidable éblouissement que celui dont le jeune Bonnichon subit la puissante influence. Dès ce moment, tout un art, un monde, un culte se révéla à son imagination.
Comme les païens peuplèrent l’Olympe, il se créa des dieux nouveaux, et adora Rubens, Rembrandt, le Corrége, Raphaël et le Titien, avec une ardente ferveur, dont la grandeur ne fut égalée que par l’impérieux désir qu’il ressentit immédiatement de marcher sur les traces de ces poëtes sur toile.
–Je serai peintre, je le jure! dit-il, et nul ne m’en fera démordre.
Et il se mit aussitôt à réfléchir aux moyens à employer pour réaliser ce gigantesque projet.
Le confier au père Bonnichon eût été une folie.
Lambert le comprit immédiatement.
En voyant son unique héritier renoncer à lui succéder un jour, l’honnête épicier devait évidemment tenter tout au monde pour le retenir sur ce qu’il n’aurait point manqué d’appeler: le bord de l’abîme!
Persuadé de cette navrante vérité et édifié sur l’influence négative que possédait madame Bonnichon, sa mère, sur l’esprit entier du digne marchand de denrées coloniales, Lambert adopta un projet de conduite persuasif et conciliant qu’il mit rapidement à exécution en se présentant dès le lendemain chez un peintre célèbre dont l’atelier comptait de nombreux élèves.
–Monsieur, lui dit Lambert, je veux devenir peintre, et je serais excessivement flatté d’être admis au nombre de vos disciples.
–Très-bien, jeune homme. Que savez-vous déj à?
–Rien.
–C’est peu.
–Oui; mais je sens que j’apprendrai vite. Seulement, je vous préviens d’avance que je ne pourrai pas vous payer tout de suite. Mon père résisterait à mes désirs si je lui en faisais part immédiatement, et je ne pourrai lui avouer que je prends vos leçons que lorsque je serai à même de lui prouver que j’en ai sérieusement profité.
La franchise et la conviction du jeune Bonnichon charmèrent l’artiste, qui l’installa dans son atelier.
Six mois après, un grand jour sonnait pour Lambert.
Il avait tenu parole en profitant des conseils de son maître d’une façon étonnante: aussi avait-il dessiné pour ce jour-là, jour de la Saint-André, patron du papa Bonnichon, une tête fort réussie, d’après la Danseuse de Canova.
A l’heure du repas, Lambert, portant triomphalement sous le bras son chef-d’œuvre, qu’il avait fait splendidement encadrer, se dirigea vers la rue des Lombards.
Le cœur lui battait un peu. Quelle révélation pour le chef de la famille Bonnichon!
Son fils ne serait pas un simple épicier, mais un artiste capable un jour de rendre le nom de Bonnichon l’égal de ceux des princes de l’art!
Bercé par cette riante perspective, Lambert jouissait déjà de l’étonnement de son père, de ses exclamations admiratives, et se voyait couvert, à la fin, des plus chaudes larmes que l’attendrissement puisse jamais procurer à un épicier.
Mais rien ne se passa ainsi que l’espérait le jeune rapin. A la vue du dessin, le père Bonnichon resta froid; et lorsqu’il en connut l’auteur, il lui adressa une verte semonce.
Le moment était critique.
Lambert n’en comprit pas tout le danger, et alors qu’il eût fallu employer tous les ménagements possibles, déclara hautement son irrévocable détermination artistique.
C’en était trop.
Le père Bonnichon entra en fureur, brisa le verre qui recouvrait le dessin de son fils, et piétina dessus avec rage.
–C’est du vandalisme! s’écria Lambert avec autant de colère que de chagrin.
–Tu m’insultes, misérable! s’écria l’épicier à ce mot qu’il n’avait pas compris. Eh bien! je te chasse!
Ce fut en vain que madame Bonnichon voulut calmer son mari, et les parents de l’épicier qui assistaient à cette scène de famille eurent toutes les peines du monde à l’empêcher de maudire Lambert, qui quitta la maison paternelle avec toute la dignité et le calme plein de résignation qui conviennent aux génies incompris.
Après avoir erré toute la nuit dans Paris, Lambert, plus résolu que jamais à suivre la difficile carrière qu’il avait embrassée, alla dès le jour tout raconter à son maître. Celui-ci avait foi dans l’avenir du jeune homme, et loin de ne plus l’admettre, il lui offrit généreusement une hospitalité complète.
Dès ce jour, Lambert vécut dans le milieu artistique et il fit de sensibles progrès.
Quatre années s’écoulèrent.
Le père Bonnichon demeurait inflexible.
Sa femme, qui voyait Lambert en cachette, car l’épicier ne l’appelait plus que «mon gredin, mon fainéant de fils,» afin d’amener un rapprochement entre eux, avait fait plusieurs tentatives, qui toutes étaient restées infructueuses.
Un jour, le vieux maître de Lambert mourut.
Ce fut une grande douleur pour ce dernier.
L’atelier se ferma.
Et après les discours qui furent prononcés sur la tombe du digne homme, sauf ses toiles qui du Luxembourg furent transportées au Louvre, il ne resta plus de lui qu’une pierre au cimetière Montparnasse sur laquelle fut gravé son nom sous une banale phrase de regret.
Un mois après l’événement, Lambert y fit un saint pèlerinage, et y déposa une fraîche couronne d’immortelles, symbole de reconnaissance et d’admiration.
Puis il chercha un directeur nouveau dans la route ardue qu’il s’était volontairement tracée.
Il hésitait entre deux ou trois notoriétés, lorsqu’il se rendit au Salon qui venait de s’ouvrir.
Le tableau de Ferrand frappa ses regards.
Son plan fut instantanément arrêté.
Il acheta le catalogue officiel, chercha le nom du peintre, et lut:
FERRAND (Louis-Auguste), né à Saint-Maur (Seine), élève de Davjd. Méd. 2e cl. (Histoire), 1823.–Méd. 1re cl. 1835.–#3030avril1836 –[EX].
A Chatou, route de Croissv, 22.
Le lendemain Bonnichon prenait le train de Saint-Germain, et arrivait une demi-heure après à la grille du chalet de l’oncle de madame Renaud, où, ainsi que nous l’avons vu, il était reçu par Ursule, qui ne tarda point à l’introduire dans l’atelier de Ferrand.
–Je n’ai jamais pris d’élève, monsieur, dit le peintre à Lambert, lorsque celui-ci lui eut exposé le but de sa visite.
–Je ne suis pas précisément un élève, monsieur, et voici ce que je sais faire, répliqua Bonnichon, en tirant une ébauche de son carton et en la présentant à l’artiste.
–Où avez-vous fait cela?
–Au Louvre, monsieur.
Ferrand, tout en admirant l’ébauche, hésitait encore.
–Monsieur Ferrand, fit Lambert avec conviction, si vous ne consentez pas, je me fais photographe!
Ce mot terrible vainquit toutes les hésitations de l’artiste, et dès ce moment Lambert ne quitta plus le chalet.
IV
Table des matières
Ferrand adorait la campagne.
La présence de Lambert, sa bonne volonté et ses progrès rapides la lui firent aimer encore davantage.
La docilité et la foi complète que possédait le jeune Bonnichon dans les conseils du vieux peintre, encouragèrent ce dernier dans la tâche qu’il avait entreprise.
Il lui sembla qu’en consacrant tous ses soins à son élève, il rendait un véritable hommage au maître qui jadis avait fait aussi se développer son propre talent; et ce qui d’abord lui avait semblé, malgré tout, une charge assez désagréable, fut bientôt considéré par lui comme un véritable devoir et comme un reconnaissant hommage.
Le caractère gai de Lambert, dont la belle humeur égayait fort l’artiste, ne fut point étranger, du reste, à l’engagement de Ferrand en faveur de son élève.
Sous un aspect très-égal, Angèle cachait un fond de caractère très-poétique, très-enthousiaste et qui, facile à la sympathie et à l’amitié, devait se montrer très-difficile en amour.
A ce point de vue, la présence de Lambert n’offrait aucun danger pour elle.
Bonnichon la faisait trop rire pour qu’elle pût jamais, même au cas où il se fût épris de ses charmes, éprouver pour lui autre chose que de l’amitié.
Et cela se trouvait à merveille, car Lambert ne songeait pas plus à Angèle qu’Angèle ne songeait à Lambert.
Bonnichon vénérait son maître, et se fut trouvé bien coupable s’il avait osé jeter les yeux sur sa fille.
En tout cela, du reste, le père d’Angèle n’avait point agi aussi légèrement qu’on pourrait le croire.
Avant d’admettre Bonnichon dans son entière intimité, il l’avait étudié avec soin, questionné adroitement, et cet examen avait été si favorable au jeune artiste, qu’il ne restait aucun doute à son sujet dans l’esprit de son maître.
La gaîté de Lambert et l’animation que sa présence avait donnée au chalet, avaient fait recouvrer à Angèle toute sa sérénité.
Ferrand, dont le Léonidas avait obtenu un véritable succès d’enthousiasme, travaillait avec plus d’ardeur que jamais, stimulé également par la présence de son élève; et l’absence de Marguerite n’était plus qu’un doux regret pour le père et la fille, lorsque l’arrivée de Renaud et de sa femme vint de nouveau changer l’état des choses.
Il y eut fête ce jour-là au chalet.
Angèle avait ordonné un déjeuner digne du retour tant désiré d’Henri et de Marguerite, et Ursule, qui n’avait quitté Chatou que quelques jours, afin d’aller tout disposer pour l’arrivée de ses maîtres, dans l’appartement que Renaud occupait à Paris rue du Hâvre, déploya toute son activité afin que mademoiselle Ferrand pût aussi les bien accueillir.
Cinq couverts avaient été mis.
Le cinquième était destiné à Lambert.
–As-tu pensé à Bonnichon? avait demandé le peintre à sa fille.
–Etourdie! je l’ai oublié.
–Cela n’est pas bien. Mets son couvert, mon enfant. Lambert plaira à Renaud, j’en suis sûr.
La discrétion de Bonnichon l’empêcha de profiter de l’invitation.
Et malgré les instances de Ferrand et d’Angèle, il quitta le chalet à dix heures, en promettant d’y revenir dans la journée.
–Décidément, c’est un brave garçon que mon élève, fit le peintre, dès que Lambert se fut éloigné. Il a toutes les délicatesses, excepté celle des tons; mais je la lui donnerai, celle-là.
Quelques instants après, Henri et Marguerite arrivèrent.
Ce furent d’abord des embrassades dont seule l’effusion égalait la sincérité, puis on se regarda.
Renaud rayonnait de bonheur.
Jamais Ferrand ne lui avait vu si radieuse mine.
–Nous sommes donc heureux, jeune homme? lui dit-il en riant.
–Ah! mon ami, c’est un ange, reprit Henri en montrant sa femme.
–Que tu es devenue jolie, disait en cet instant Angèle à madame Renaud.
Sous l’impression de ces compliments, une vive rougeur colora le visage de la jeune femme.
–Flatteuse, dit-elle néanmoins à Angèle.
–Non pas, ma chère; et j’en fais juge mon père.
–Oh! la belle personne, fit Ferrand. Viens, que je t’embrasse encore, ma chère Marguerite.
Le compliment d’Angèle n’était nullement exagéré, car Marguerite était devenue délicieusement jolie.
Aux chastes ardeurs de sa félicité complète, les charmes de Marguerite s’étaient développés, comme s’ouvrent et grandissent les fleurs au premier soleil du printemps.
On passa dans la salle à manger.
Le couvert de Bonnichon était resté sur la table.
–Attendez-vous quelqu’un encore, mon oncle? demanda Renaud.
–Non, mon ami; ce couvert était destiné à mon élève, mais il ne déjeunera pas avec nous.
–Ah! vous avez un élève?
–Oui, un fervent de l’art. C’est un garçon qui vous plaira.
En effet, lorsque Lambert parut, la connaissance fut bientôt faite entre lui et Renaud, qui fut entièrement captivé par les allures franches et simples de l’élève de l’oncle de sa femme.
V
Table des matières
Ferrand espérait que Renaud et Marguerite s’installeraient immédiatement dans la villa voisine; mais les projets de l’architecte ne ré-pondirent aucunement à cette idée.
L’hiver commençait; la campagne, dénudée, offrait peu d’attraits en ce moment, et l’amour-propre d’époux de Renaud lui faisait savourer d’avance la joie de condaire dans le monde la belle et charmante créature qu’il nommait sa femme.
A sa prière et à celle de Marguerite, Ferrand consentit à venir passer un mois avec sa fille, à Paris, chez l’architecte; et dès le surlendemain du retour des nouveaux époux, le peintre et Angèle furent installés rue du Hâvre.
Dès ce jour, les fêtes se succédèrent.
La haute position ainsi que la fortune considérable de Renaud lui avaient créé des relations nombreuses dans le meilleur monde, où Marguerite et Angèle reçurent le plus flatteur accueil.
Ferrand y suivait également sa fille, et, quoiqu’il ne fût rien moins qu’amateur de bals et de concerts, le temps ne lui parut pas long lorsqu’il put apprécier, par les félicitations nombreuses qui lui furent adressées, tout le succès de son Léonidas.
Malgré cette satisfaction, bien douce pourtant au cœur d’un artiste, dès que le mois fut expiré, Ferrand repartit pour Chatou.
Angèle l’y suivit sans murmurer, mais non point sans regret.
Jamais elle ne s’était autant amusée que pendant ces quatre semaines, où elle était entrée dans une existence nouvelle, qui jusque-là lui avait été complètement inconnue.
A la prière de Marguerite, son oncle s’engageait à permettre à Angèle de venir passer à Paris quelques jours, deux ou trois fois par mois.
Tant que dura l’hiver, cette promesse fut scrupuleusement tenue par l’artiste.
Angèle semblait prendre un plaisir extrême aux fêtes de toute sorte auxquelles elle assistait grâce à M. et à madame Renaud; mais lorsque, après le carnaval, le rigide carême vint calmer l’effervescence générale, Ferrand se montra moins–facile à tolérer l’éloignement de sa fille.
Plusieurs fois Marguerite fut même obligée d’aller chercher sa cousine à Chatou.
Le succès de cette démarche était toujours assuré d’avance; néanmoins, madame Renaud étant venue une dernière fois enlever pour quelques jours mademoiselle Ferrand à son père, celui-ci lui dit:
–Ma chère Marguerite, tu n’es qu’une égoïste.
–Et pourquoi cela, mon oncle?
–Tu abuses de ma faiblesse et des plaisirs de la capitale pour me priver d’Angèle; c’est mal.
–Angèle s’en plaint-elle?
–Angèle est une fille dévouée, de l’affection de laquelle je n’ai jamais douté une seconde; mis Aangèle a dix-neuf ans, elle aime le spectacle, la danse et la musique, et grâce à tes loges, à tes bals et à tes concerts, je vis seul, comme un ours.
–Que vous êtes exigeant! dit Marguerite. N’avez-vous pas M. Lambert?
–Bonnichon est un charmant garçon; mais j’ai le mauvais goût de lui préférer Angèle, ne t’en déplaise.
Mademoiselle Ferrand, qui était prête à quitter le chalet avec madame Renaud, ôta silencieusement son chapeau en entendant ces paroles:
–Eh bien! que fais-tu? lui dit le peintre.
–Vous le voyez bien, mon oncle, elle reste.
–Mais je ne lui ai pas dit de rester!
–C’est vrai, mon père, fit à son tour Angèle; mais j’étais dans mon tort, vous me l’avez fait comprendre, je n’irai plus à Paris.
–Oh! la méchante enfant! Voilà qu’elle ne veut plus s’amuser maintenant..
–Ma foi, mon oncle, c’est votre faute.
–Non! c’est la tienne. Remets ton chapeau, mon enfant.
–Non, mon père.
–Je t’en prie.
Angèle obéit.
–Là! fit Ferrand, et laisse-moi t’embrasser. Quand reviendras-tu?... Quand me la rendrez-vous, madame ma pupille?
–Dans huit jours.
–Huit jours! s’écria le peintre. Mais, ah çà! ton mari ne te suffit donc pas?
–Père, je serai ici après-demain, interrompit Angèle. Est-ce bien?
–Oui, et je t’en remercie. Adieu, accapareuse. Viens aussi, que je t’embrasse pour te pardonner, mauvaise!
Madame Renaud tendit son front à son tuteur.
–Du reste, reprit ce dernier, je tiens ma petite vengeance, ma chère Marguerite. Je ferai mon compliment à Henri sur son insuffisance auprès de toi.
A ces mots, la jeune femme pâlit.
–Ah! je vous en supplfe, ne faites point cela!
–Quelle terreur !
–Elle est motivée par vos paroles. Henri a pour moi une telle affection, que si le moindre doute entrait dans son esprit, il en éprouverait une mortelle douleur.
–Eh bien, je me tairai, mais à une condition.
–J’y souscris d’avance.
–C’est que, Henri et toi, vous reviendrez bientôt vous installer dans sa villa.
–Je vous le promets.
–Allons, adieu, mes enfants, adieu! Et si tu t’amuses là-bas, ma chère Angèle, reste toute la semaine. Je plaisantais, ma mignonne.
Sans nullement soupçonner la vérité, en émettant un doute sur le besoin que Marguerite pouvait éprouver d’introduire une tierce personne dans son ménage, Ferrand avait touché juste.
Madame Renaud aimait son mari; mais le secret dont nous avons parlé l’empêchait d’être moralement tout à lui.
La présence d’Angèle était un palliatif à sa contrainte, car, malgré les persistants conseils de celle-ci, elle n’avait encore rien osé avouer.
Ces diverses considérations firent que, dès les premiers jours du printemps, elle pria son mari de quitter définitivement la capitale pour la campagne.
Renaud n’avait plus que deux buts au cœur; le bonheur de Marguerite et celui de Richard, dont le retour ne pouvait plus être éloigné.
Le moindre des désirs de Marguerite était un ordre pour lui.
Dès qu’elle le pria de retourner à Chatou, il approuva cette résolution, qui fut prise un des derniers jours d’avril.
Le retour fut fixé au premier mai, et Ursule avec Joseph, un nouveau domestique que l’acchitecte avait à son service depuis une semaine, partit pour Chatou, afin de tout y préparer pour la réinstallation de ses maîtres.
De grands changements avaient eu lieu dans la villa depuis quelques mois.
Trouvant trop grande la simplicité de son habitation pour sa chère Marguerite, Henri, sans le lui dire, et se réservant le plaisir de la surprendre agréablement, y avait introduit toutes les améliorations désirables pour en faire le plus agréable séjour.
En outre, voulant parachever son œuvre, lorsque Ursule quitta Paris, il lui fit transporter à Chatou tout ce qui pouvait plaire à Marguerite.
Le matin du premier mai, quelques heures avant que Ferrand ne quittât son travail, ainsi que nous l’avons vu le faire au commencement de ce récit, pour se rendre chez Renaud, Ursule et Joseph, chacun de leur côté, terminaient tous les préparatifs.
Ayant achevé la disposition de la chambre de sa jeune maîtresse, Ursule descendit au salon, où Joseph, aidé par Pierre le jardinier, s’était conformé de son côté à l’exécution des ordres de Renaud, en faisant garnir tout le perron de fleurs.
Ce salon, plein de gaîté, respirait l’opulence dans sa simplicité remplie de goût.
Les moindres détails démontraient qu’un artiste en avait ordonné l’arrangement.
Rien de vulgaire, rien de convenu, rien de bourgeois enfin n’en déparait la complète harmonie.
Les meubles étaient sobres d’ornements, commodes et en nombre exact.
Les tentures légères, aux dessins choisis, faisaient, par leurs tons accentués, ressortir de la plus heureuse manière, un papier uni, gris-tendre, relevé par des baguettes d’or, sur lequel des tableaux de maître se détachaient par leurs chauds coloris.
Devant chaque croisée, des jardinières, comblées des fleurs les plus fraîches, renvoyaient, poussées par la brise, le parfum de leurs garnitures vers le milieu de la salle.
Un parquet de chêne poli comme un miroir étalait, sous des nattes légères, ses dessins quadrangulaires.
Une pendule coquette et gracieuse, dont le sujet était signé Pradier, surmontait la cheminée.
Des candélabres du même style se dressaient à chacun des côtés.
Des livres, des partitions, une corbeille à ouvrage, un échiquier, un trictrac, et jusqu’à des raquettes et des volants, disposés çà et là, avec un abandon plein de goût, achevaient de donner au salon de la villa de Renaud un caractère indéfinissable de charmante intimité.
–Aurez-vous bientôt fini, monsieur Joseph? dit Ursule en entrant.
–Dans un instant, madame Ursule, répondit le nouveau domestique de l’architecte en élevant la voix.
–Eh ! ne criez pas si fort! répliqua la digne femme; me croyez-vous donc sourde?
–Pauvre madame Ursule, fit à part lui Joseph, elle ne voudra jamais convenir de son infirmité; puis, baissant le ton, il ajouta, en montrant le perron qu’ornait une double rangée de pots contenant des tulipes et des roses: –Voyez, j’ai fait garnir ceci comme le boudoir.
–M. Renaud sera satisfait.
–Tant mieux, alors.
–Oui, certes; car notre devoir, à nous qui avons de bons maîtres, est de tâcher de les contenter en tout.
–Oh! vous n’êtes pas une domestique, vous, madame Ursule; j’ai déjà remarqué ça depuis que je suis au service de M. Renaud.
–Il me traite, il est vrai, avec une extrême bonté; mais je n’ai point oublié ma condition pour cela.
–Vous avez élevé M. Richard, je crois?
–Oui, et je l’aime comme un fils.
–Est-ce que M. Renaud serait brouillé avec M. Richard?
–En voilà une idée! Pourquoi faites-vous cette supposition?
–Parce que je sais que depuis longtemps M. Richard vit loin de son père.
–En effet, M. Richard est absent depuis cinq ans bientôt; mais ça n’empêche pas monsieur de l’aimer de tout son cœur.
–S’il a pour lui tant d’affection, comment a-t-il laissé partir son fils?
–Il paraît que c’était pour l’avenir de M. Richard: mais quelle douleur, lorsqu’il se fut éloigné! ça faisait mal à voir. Ah! il a plus... Non, fit Ursule, en se reprenant, plus n’est pas possible, mais certainement autant d’affection pour lui que d’amour pour madame, et il faut qu’il l’ait joliment aimée, pour se marier après un veuvage de vingt-deux ans.
–Sa première femme est donc morte bien jeune?
–A vingt ans, monsieur [Joseph. M. Renaud était à peine majeur lorsqu’il se maria pour la première fois, et M. Richard ne parlait pas encore lorsque sa pauvre mère mourut, en Touraine, chez le père de M. Henri, dont mon mari était le jardinier. Après l’événement, M. Henri revint à Paris, où je le suivis pour soigner M. Richard. C’est moi qui faisais tout dans la maison; il fallait de l’économie: nous n’étions pas riches.
–M. Renaud n’a donc pas toujours été dans l’opulence?
–Ah! bien oui, le pauvre cher homme, il est le fils de ses œuvres. Dans ce temps-là, il travaillait trois fois plus qu’aujourd’hui, et lorsque je me hasardais à lui faire quelques observations:–«Je veux devenir riche, très-
riche, ma bonne Ursule! me répondai-t-il; » non pour moi, mais pour lui!» Et il embrassait M. Richard. Ah! c’est un brave et digne homme, et le sort a été juste en plaçant madame sur sa route.
–C’est vrai, car madame est aussi bonne que belle.
–Le ciel devait bien ça à M. Renaud. Une bonne femme avec de l’amour dans les yeux et de l’estime dans le cœur, c’est le paradis pour son mari. Aussi, depuis six mois qu’ils sont mariés, jamais un mot, jamais un nuage! Ah! monsieur est ravi de son sort. Il ne peut le croire. Il y a trois jours, lorsqu’il m’a prévenue que nous allions nous installer de nouveau dans cette campagne, il me parlait de madame en véritable enfant:–Ursule, crois-tu qu’elle m’aime?
–Eh! qui ne vous aimerait pas, monsieur?
–Bonne Ursulele! mais crois-tu qu’elle m’aime d’amour?
–Pardi!
–Mais songes-y donc, Ursule, elle a vingt-deux ans et j’en ai quarante-quatre: je suis un vieillard à côté de Marguerite.
–Un vieillard, lui! ça m’a fait rire vraiment de bon cœur.
Cette conversation fut interrompue par l’arrivée de Ferrand qui, du seuil de la porte, demanda:
–Ursule, est-ce que M. Renaud est ici?
La vieille bonne, tout en parlant à Joseph, avait pris un plumeau et s’était mise à épousseter une dernière fois les livres et les partitions.
La voix du peintre, qu’elle ne pouvait voir en ce moment, n’arriva pas à ses oreilles; aussi fût-ce Joseph qui lui répondit:
–Pas encore, monsieur, mais monsieur et madame ne peuvent tarder.
Cette réponse ne suffit pas à Ferrand, qui reprit, en se rapprochant de la vieille bonne:
–A quelle heure arriveront-ils, Ursule? Vous avez oublié de me le dire en m’annonçant leur retour.
–Ah ! c’est vous, monsieur Ferrand! Votre servante! fit Ursule en se retournant.
–Bonjour, Ursule! A quelle heure arrivera Renaud? répéta le peintre.
–Vers midi, monsieur.
–Ils ne peuvent tarder alors, dit Ferrand en se frottant les mains, signe évident chez lui d’une satisfaction complète.
Puis il jeta les yeux sur ce qui l’entourait.
–Que d’apprêts! se dit-il, des fleurs, des livres, des partitions nouvelles. Décidément, papa Renaud, vous vous conduisez comme un amoureux de vingt ans, mais je vous le pardonne puisque celle que vous aimez est ma pupille, ma chère. Marguerite, l’unique enfant de ma pauvre sœur.
Ursule et Joseph avaient complètement terminé l’arrangement du salon, lorsque Ferrand finit cet aparté.
Joseph se retira. Quant à la vieille bonne, qui, on le sait, était dans la maison sur un pied d’intimité exceptionnelle, avant de regagner l’office, elle demanda familièrement à Ferrand:
–Vous ne vouiez, rien prendre, monsieur?
–Rien qu’un fauteuil pour attendre vos maîtres. Merci!
Et tandis qu’Ursule se retirait:
–Ah ! se dit Ferrand, et faisant allusion aux habitudes de Renaud et aux siennes, nous allons donc recommencer nos bonnes parties d’échecs et de tric-trac, et réentamer nos vives discussions artistiques. Quel entêté! Mais j’ai mis en réserve pour la saison des arguments irrésistibles et bon gré mal gré, il faudra vous résoudre à m’entendre, monsieur mon neveu.
Pendant que Ferrand se livrait à ce monologue avec une satisfaction sans mélange, tout heureux qu’il était du retour de Renaud et de Marguerite à Chatou, deux personnes, un homme et une femme, traversant le pont de Rueil, s’acheminaient lentement vers la villa,
L’homme, vêtu d’un costume complet de couleur sombre et la tête couverte d’un élégant chapeau de campagne, dont le bord un peu large lui cachait le haut du visage, marchait à côté de sa compagne en jetant sur le jeune et charmant visage de celle-ci, un amoureux regard.
On sentait, rien qu’à les voir cheminer ainsi que ce bras sur lequel la jeune femme était nonchalamment penchée, et qui soutenait affectueusement son allure légèrement indolente, saurait la défendre au besoin, et était réellement pour elle le bras d’un protecteur.
La mise élégante de la nouvelle venue contrastait légèrement avec le costume simple de son compagnon.
Un châle de dentelles noires, les plus riches et les plus fines, enveloppant ses épaules, s’étendait gracieusement sur sa robe de soie à carreaux clairs, dont il laissait voir le dessin à travers ses mailles.
Un chapeau de paille garni de plumes couvrait son front, et faisait flotter à la brise ses rubans de couleur tendre.
Un col plat, des manchettes retenues par des boutons ciselés, une ombrelle élégante au manche d’ivoire fouillé comme une chinoiserie de la même matière, complétaient l’ensemble de sa toilette.
Ils causaient intimement en gravissant la côte.
Arrivés devant la grille de la villa, l’homme la poussa en maître, et il eut raison; car–on l’a deviné déjà, sans doute–cet homme et cette femme n’étaient autres que Henri Renaud et Marguerite.
Ils gravirent le perron et arrivèrent au seuil du salon, dans lequel Ferrand les attendait.
–Eh! bonjour, mon oncle! s’écria Renaud en s’adressant au tuteur de sa femme.
–Bonjour, cher ami! Enfin, vous voici! répondit Ferrand.
Et il serra affectueusement la main d’Henri; après quoi, s’adressant à sa nièce, il lui dit, en s’avançant vers elle les bras ouverts:
–Laisse-moi t’embrasser, ma chère Marguerite.
–Volontiers! répondit-elle, en tendant son front aux lèvres affectueuses du peintre.
–Eh ! que te voilà pimpante! reprit ce dernier après avoir jeté sur la toilette de la jeune femme un regard de satisfaction. Des dentelles, de la soie, des bijoux! Vous la gâtez, Renaud.
–Je l’aime, mon cher ami! comme une idole, je ne saurais la parer trop! dit Henri.
–Mon oncle a raison, reprit Marguerite; vous me gâtez, mon ami. Que pourrai-je jamais faire pour reconnaître toutes vos bontés?
–Me donner votre âme entière! et réserver un coin de votre cœur à Richard, à mon fils, Marguerite.
–A propos, quand revient-il ce cher exilé? interrompit Ferrand.
–Rientôt, répondit Henri; du moins je l’espère, car sa dernière lettre m’annonçait sa prochaine arrivée. Dans peu, je l’embrasserai, et vous pourrez alors apprendre à l’aimer comme vous devez le connaître, ma chère Marguerite; à l’admirer comme il mérite de l’être, mon cher Ferrand.
–Hum! répliqua celui-ci d’un air de doute, encore un classique probablement infatué des règles et plongé tout entier dans la convention.
–Non pas, mon cher ami: un artiste au cœur bouillant et sincère, à l’âme noble et bien trempée, capable de tous les travaux, un maître dans l’avenir.
–Nous verrons ça, père enthousiaste.
–Oh! je le juge impartialement et je suis fier de lui.
Puis, s’adressant à sa femme, Renaud ajouta:
–Vous l’aimerez, non pas comme une mère, votre âge s’y oppose, Marguerite, mais comme une sœur, n’est-ce pas?
–Je vous le promets, mon ami, ne fût-ce que par affection pour vous.
–Eh bien, reprit Ferrand, je ne demande pas mieux que de donner également à Richard Renaud toute mon amitié, seulement une question: joue-t-il aux échecs?
–Non, fit Henri en souriant, il est de première force en perspective et pourra mettre toutes vos toiles au point, d’une façon irréprochable, monsieur le peintre.
–Grand intrigant, vous me prenez toujours par mon faible.
–Ce faible-là, c’est mon fort, mon illustre ami.
–Détestable flatteur! présent le plus funeste! s’écria Ferrand d’un ton déclamatoire, qu’il modifia tout aussitôt pour ajouter: Je cours prévenir Angèle de votre arrivée; car je suis sûr qu’elle brûle d’embrasser sa cousine, depuis quinze jours qu’elle ne l’a point vue.
–Oh! oui, fit Marguerite, c’est bien mal à vous de ne point lui avoir permis de venir à Paris depuis deux semaines.
–Mais, ma chère pupille, si Renaud aime son Richard, j’aime mon Angèle, je n’ai plus qu’une enfant, depuis que cet homme célèbre est venu t’arracher de ma maison.
–Est-ce un reproche, Ferrand?
–Dieu m’en garde, mon ami! Allons, à tout à l’heure, fit le peintre, qui regagna son jardin et rentra dans son chalet pour aller rejoindre sa fille.
Tout à l’intime causerie qu’elle avait eue avec son mari pendant la route, madame Renaud avait franchi la grille de la villa et gravi son perron sans remarquer les modifications extérieures qu’Henri y avait apportées.
La présence de Ferrand l’avait ensuite également empêchée de prêter à ceux du salon aucune attention.
Cette indifférence, sans blesser l’architecte, ne répondait nullement à son attente: aussi, fort désireux de jouir de la satisfaction de sa femme, dès que Ferrand les eût quittés, il s’approcha d’ellé en lui disant:
–Donne-moi ton châle et ton chapeau.
Puis, avec une sollicitude charmante, il aida Marguerite à se débarrasser de ces objets.
–Et maintenant, reprit-il, lorsqu’il les eut déposés sur un siège, daigne, je te prie, jeter un coup d’œil autour de toi.
–Oh!c’est vrai, je n’avais pas remarqué d’abord: que d’embellissements!
–Ne m’as-tu pas dit que le papier de ce salon était un peu sombre? J’en ai fait mettre un autre.
–Et ces fleurs! fit madame Renaud, en montrant le perron.
–Des tulipes, des roses. Ne sont-ce pas celles que tu préfères?
–En effet, mon ami.
–Puis des livres nouveaux, les dernières partitions éditées par Brandus. Tu nous feras un peu de musique.
–Très-volontiers.
–Moi je te lirai le soir ce qui te plaira le plus.
–Que vous êtes digne d’affection, Henri!
Renaud prit un air grave.
–Votre affection ne pourrait me suffire: c’est votre amour que je veux.
–Oh! je vous aime!
–D’amour?
–Je le crois.
–Chère Marguerite!... Ainsi ce salon vous plaît?
–Beaucoup.
–Tant mieux; mais vous n’avez rien vu.
–Vraiment.
–Oui. Suivez-moi, ma chère!
Marguerite obéit, et Renaud l’entraîna dans la serre qui communiquait avec la salle où ils se trouvaient.
Véritable jardin d’hiver, cette serre, qu’Henri avait fait aussi restaurer complétement, était admirablement arrangée.;
Les plantes les plus rares, aux feuillages les plus divers, aux fleurs les plus belles en tapissaient les murs de verre, sur lesquels, au dehors, de grands stores de bois flexible retombaient en projetant dans l’intérieur une ombre bienfaisante.
Au milieu, dans un bassin dont un jet d’eau ridait la surface limpide par la chute de la myriade de gouttelettes brillantes comme des perles, qu’il laissait s’échapper de l’orifice de son ajoutoir, des poissons rouges erraient paresseusement, au gré de leurs nageoires indolentes.
Une grande cage chinoise contenait tout ce que l’ornithologie comprend de plus gracieux en oiseaux aux étincelants plumages, aux gosiers enchanteurs.
Des statues se dressaient entre les massifs, tranchant de leur ton mat sur les multiples coueurs des feuilles et des fleurs.
Enfin le mobilier entièrement composé d’objets rustiques d’une élégance rare et d’un confort parfait, invitait à la sieste.
Marguerite, en descendant l’escalier de quelques marches qui reliaient la serre au salon, ne put retenir un cri d’admiration.
–Oh ! le beau séjour!
–Vrai, tu es contente? lui demanda Renaud enchanté.
–Si je le suis! mais c’est un véritable paradis!
–J’ai fait de mon mieux pour te plaire: seulement, je dois te prévenir d’une chose: c’est qu’ayant converti mon ancien atelier en un boudoir qui t’est destiné et que je te montrerai tantôt, je compte installer ici ma table de travail.
–C’est une excellente idée.
–Tu trouves?
–Certainement.
–Alors, je puis compter que pendant que je travaillerai, tu voudras bien quelquefois me tenir compagnie.
–Mais toujours.
–Merci! car à tes côtés je sens que l’inspiration me viendra, qu’une nouvelle ardeur s’emparera de mon cœur et de mon esprit; qu’enfin, auprès de toi, je créerai de belles choses; et si plus tard, car nos œuvres à nous traversent les siècles et appellent non-seulement le jugement de nos contemporains, mais surtout celui des générations futures; si plus tard, dis-je, quelques admirateurs de monuments, contemplant un de ceux que j’aurai construits, se demandent par quel pouvoir l’architecte aura été si bien inspiré, certes, nulle voix ne lui répondra: «Par l’amour de sa femme!» et pourtant, c’est cet amour, lui seul, éternel et puissant, qui m’aura rendu l’auteur d’un chef-d’œuvre peut-être.
–Taisez-vous, Henri ! vous allez me donner de l’orgueil.
–Les anges gardiens n’en ont point, et vous êtes celui de ma destinée, Marguerite.
–Oh! mon ami.
–Je l’ai écrit à Richard sans développer mes idées. Mon pauvre enfant! si je lui avais laissé deviner tout mon amour, j’aurais pu faire naître mille craintes dans son cœur; c’est pour cela même que je n’ai point insisté pour qu’il fût présent à notre mariage; aussi ne sait-il que votre nom, et rien de toutes les qualités charmantes qui m’ont fait vous aimer. En lui annonçant, il y a six mois, que j’allais vous prendre pour femme, je ne lui ai dit qu’une chose: «J’aime, et je veux être heureux sans rien te faire perdre de mon affection!» Et lorsqu’il m’a répondu: «Je connais ton cœur, je ne crains rien, mon père!» j’ai senti ce cœur grandir, pour vous faire en lui une place égale.
–Vous êtes bon, vous êtes juste, je suis fière de vous appartenir, Henri! fit Marguerite en se prêtant à l’étreinte de Renaud, qui l’embrassa tendrement.
Ils sortirent ensuite de la serre et rentrèrent dans le salon en même temps qu’Angèle y pénétrait, de son côté, par le perron.
–Bonjour, ma belle petite cousine! lui dit Henri avec un affectueux sourire.
–Vous n’êtes qu’un flatteur, monsieur l’artiste! Allons, faites-moi place! j’ai hâte d’embrasser Marguerite.
–Non pas! répondit Renaud; savez-vous que je suis un peu jaloux de son affection pour vous.
–Vraiment! Il faut vous résigner à la subir pourtant. Allons, allons, place, monsieur l’égoïste!
Et rejoignant Marguerite, Angèle lui sauta au cou, en s’écriant:
–Quelle joie de vous revoir, enfin! Aussitôt que mon père m’a appris votre arrivée, j’ai hâté l’achèvement de ma toilette, franchi la petite porte, et me voici.
–Mon oncle nous a promis de revenir.
–Il va me suivre: je l’ai laissé dans son atelier, en train de donner des conseils à son élève, M. Lambert.
–A propos, fit Henri, comment se porte ce futur grand homme?
–Ne raillez pas ce pauvre garçon, mon cousin, il est convaincu, ce sera un artiste un jour: c’est pourquoi mon père a consenti à lui donner des leçons.
–Hum! fit Henri, vous défendez beaucoup ce jeune homme, Angèle!
–Est-ce seulement par conviction?
–Oh! le curieux! s’écria mademoiselle Ferrand, avec une mutinerie charmante.
–Répondez-moi, ma chère enfant, comme si Marguerite elle-même vous adressait cette question, continua Renaud d’un ton sérieux.
–Faut-il? fit la jeune fille, en s’adressant à sa cousine.
Madame Renaud répondit affimativement de la tête.
–Eh bien! c’est exclusivement par conviction.
–Tant mieux mille fois! s’écria Henri.
–Et pourquoi? demanda Angèle avec un étonnement qui fut partagé par Marguerite.
–Je vous le dirai un jour, chère curieuse! répondit Renaud en souriant. C’est un petit secret que je désire garder encore. Vous ne comprenez pas non plus, Marguerite? Ne m’interrogez point, je vous en prie. Ce secret ne contient, du reste, que du bonheur pour nous tous.
–J’en suis sûre, mon ami.
Lambert Bonnichon était à cent lieues de se douter de la façon dont on venait de s’occuper de lui; car, on le sait, de même qu’Angèle n’éprouvait qu’une sympathie tout amicale pour l’élève de son père, celui-ci n’avait jamais jeté sur la fille de son maître que des regards respectueux, complétement exempts de toute amoureuse flamme.
Renaud qui parfois entamait avec Angèle de légères escarmouches, l’avait questionnée moins sérieusement au fond que pour la forme, en lui parlant de ses sentiments pour Lambert; car, à vrai dire, il ne le considérait pas comme digne de sa charmante petite cousine, du moins physiquement parlant.
La conversation des trois personnages fut interrompue par la sortie d’Henri, qui désirait s’assurer par lui-même si Ursule avait ponctuellement exécuté tous ses ordres ence qui regardait l’arrangement de l’appartement de Marguerite.
–Sais-tu qu’il est décidément charmant, ton mari? dit Angèle à Marguerite, dès qu’elles furent seules.
–Oui, c’est un homme parfait! fit la jeune femme, d’un ton froid mais convaincu.
–Comme tu me dis cela!
–Je te le dis comme je le pense.
–Bien froidement. Ne l’aimerais-tu pas ?
–Si fait, tu le sais bien; mais point aussi librement que je voudrais.
–Et qui t’en empêche? chère mignonne.
–Le scrupule que tu connais.
–Tu n’as donc pas encore suivi monconseil?
–Gronde-moi, mais je n’ai pas osé jusqu’à présent.
–Madame ma cousine, c’est très-mal.
–N’est-ce pas? Je me le suis répété bien des fois; mais que veux-tu, Henri est si bon, il m’aime tant, que j’ai craint que ce récit ne lui fît quelque peine.
–Mais au contraire; car la grandeur même de l’amour que tu lui as inspiré empêchera M. Renaud de douter de toi; puis, d’ailleurs, est-on jaloux d’un mort?
A ce mot, le front de Marguerite se couvrit d’une vague tristesse.
–C’est vrai, dit-elle d’une voix émue. Le pauvre garçon! mort pour moi, tué en me protégeant encore, après m’avoir sauvé la vie! Ah! Angèle, je le revois quelquefois dans mes rêves, et des larmes mouillent alors mes yeux, comme si j’étais à prier sur sa tombe.
–Il faut chasser ce sanglant souvenir.
–N’est-ce point un regret? murmura Marguerite.
–Que dis-tu? s’écria mademoiselle Ferrand.
–Rien. Ne me questionne pas. Je t’ouvre trop mon âme, j’ai peur moi même d’interroger mon cœur.
–Mais tu n’as vu ce jeune homme que bien peu de temps, objecta la jeune fille.
–Qu’importe! il m’a suffi pour l’apprécier. Quel sang-froid! quel courage! quel air noble et résolu! quel charme dans la voix et dans les yeux! fit Marguerite avec exaltation.
–Ton esprit romanesque, ainsi que la grandeur du service que ce jeune homme t’a rendu, t’égarent.
–C’est possible.
–Crois-moi, ma chère Marguerite, il faut tout avouer à ton mari. Pour la centième fois, je t’en conjure. Tu le dois. N’as-tu pas épousé M. Renaud avec joie, du reste?
–C’est vrai; mais c’est plus fort que moi, j’ai beau chasser ce cruel souvenir, il renaît constamment dans ma pensée comme un remords.
–Un remords!... et pourquoi?
–Tu as raison, je suis folle!
Et accompagnant ce sombre aveu d’un geste de découragement, la jeune femme se laissa tomber sur un siège.
–Voyons, fit doucement Angèle en prenant les mains de sa cousine, ne songe plus à la province que pour te rappeler les amitiés que nous y avons laissées, et, par tous les efforts, bannis de ta mémoire la scène affreuse qui a précédé notre départ. Seule je sais ton secret jusqu’à présent; mais, je le répète, il faut absolument le révéler à ton mari.
–Tu crois? fit Marguerite avec crainte.
–Je te l’affirme. Il faut tout dire à M. Renaud aujourd’hui même.
–Aujourd’hui? déjà?
–Oui. Courage!
–Je tâcherai!
–A la bonne heure. Et, pour la jeter dans des idées plus riantes, j’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, dit Angèle en reprenant le ton enjoué qu’elle avait d’ordinaire et en mettant la main dans la poche de sa robe. Ah ! étourdie, s’écria-t-elle tout à coup, où l’ai-je mise?
–Quoi donc?
–Une lettre pour toi, qui est arrivée il y a quatre jours. Je comptais aller à Paris pour te la remettre, lorsque Ursule est venue nous annoncer ton retour.
–Une lettre? répéta Marguerite avec un certain étonnement. De qui? questionna-telle.
–Ecriture inconnue, d’une personne qui ne te connaît pas beaucoup, car elle ignore ton mariage et te prend pour ma sœur.
–Comment sais-tu? dit Marguerite de plus en plus surprise.
–C’est en voyant l’adresse, adresse ainsi conçue: «Mademoiselle Marguerite Ferrand, à Chatou (Seine-et-Oise), France,» que j’ai fait ces suppositions.
–France! fit Marguerite toute pensive: cette lettre vient donc de l’étranger?
–Oui!... Te voilà bien intriguée.
–J’en conviens.
–Je vais aller te la chercher, et dès que j’aurai pris ma leçon de dessin, je te l’apporterai.
–Non pas, méchante. Envoie-moi tout de suite cette lettre par le jardinier.
–C’est dit, curieuse, répondit Angèle; à tout à l’heure. Je te laisse; justement voici ton mari avec M. Lambert et ton père.
Pulsuz fraqment bitdi.