Kitabı oxu: «Histoire de Savoie, des origines à l'annexion»
Louis Dimier
Histoire de Savoie, des origines à l'annexion

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305734
Table des matières
AVANT-PROPOS
INTRODUCTION
PREMIÈRE PÉRIODE
I. HUMBERT AUX BLANCHES MAINS
II. AMÉDÉE LA QUEUE
III. ODON
IV. AMÉDÉE II
V. HUMBERT II LE RENFORCÉ
VI. AMÉDÉE III
VII. LE BIENHEUREUX HUMBERT III
VIII. THOMAS
IX. AMÉDÉE IV
X. BONIFACE LE ROLAND
XI. PIERRE LE PETIT CHARLEMAGNE
XII. PHILIPPE I er
DEUXIÈME PÉRIODE
XIII. AMÉDÉE V LE GRAND
XIV. EDOUARD LE LIBÉRAL
XV. AIMON LE PACIFIQUE
XVI. AMÉDÉE VI LE COMTE VERT
XVII. AMÉDÉE VII LE COMTE ROUGE
XVIII. AMÉDÉE VIII
TROISIÈME PÉRIODE
XIX. Louis
XX. LE BIENHEUREUX AMÉDÉE IX
XXI. PHILIBERT LE CHASSEUR
XXII. CHARLES LE GUERRIER
XXIII. CHARLES II
XXIV. PHILIPPE II
XXV. PHILIBERT II LE BEAU
XXVI. CHARLES III LE BON
L’OCCUPATION FRANÇAISE
QUATRIÈME PÉRIODE
XXVII. EMMANUEL PHILIBERT
XXVIII. CHARLES EMMANUEL LE GRAND
XXIX. VICTOR AMÉDÉE I er
XXX. FRANÇOIS HYACINTHE
XXXI. CHARLES-EMMANUEL II
CINQUIÈME PÉRIODE
XXXII. VICTOR AMÉDÉE II
XXXIII. CHARLES EMMANUEL III
XXXIV. VICTOR AMÉDÉE III
XXXV. CHARLES EMMANUEL IV
L’INTERRÈGNE DE CAGLIARI
XXXVI. VICTOR EMMANUEL I er
XXXVII. CHARLES FÉLIX
SIXIÈME PÉRIODE
XXXVIII. CHARLES ALBERT
XXXIX. VICTOR EMMANUEL II
AVANT-PROPOS
Table des matières
Je crois rendre service à mes compatriotes en écrivant cette histoire de Savoie. Aucune n’est plus digne d’être racontée; aucune n’est plus propre à donner à un peuple des raisons d’aimer son pays. Ainsi les Savoyards qui liront celte histoire y puiseront, avec l’estime de leurs ancêtres, l’aiguillon bienfaisant d’une magnifique fierté. Dans les actions des Princes, dans les institutions, qui ont façonné notre nation, ils trouveront à un degré élevé un aliment aux plus nobles sentiments que l’homme puisse ressentir après l’amour de Dieu: ceux du respect et de l’attachement pour les communes gloires de la patrie, source d’affection mutuelle entre ses membres.
Le lien qui réunit entre eux les enfants de la Savoie est là. Ils n’ont pour se reconnaître aucun des caractères qui servent d’enseigne éclatante à d’autres; ils n’ont ni le don brillant du Provençal, ni la constance inflexible, du Breton, ni la fierté de l’Alsacien, ni l’enjouement charmant de la province de France; l’individu chez nous semble effacé. Les saillies du caractère commun sont discrètes, tout en nuances, et en partie voilées.. Ainsi le prestige de mérites distincts, la splendeur d’actes isolés n’est pas ce qui marque notre rang dans le monde. Notre grandeur est dans notre histoire, dans l’enchaînement admirable des faits qui nous ont faits ce que nous sommes.
Chose remarquable: seule des provinces de France, celle histoire fait de nous une nation, une matière historique complète. Huit siècles d’existence distincte et continue ont précédé notre réunion à la France; et nous avons ainsi vécu, non pas en tant que province d’un autre Etat, mais comme n’appartenant qu’à nous
La Savoie n’appartenait qu’à soi, même quand elle fit partie du royaume de Sardaigne. Cette propriété se reconnaît à deux signes: la nationalité de la maison régnante, l’originalité de la langue et des mœurs. Quoique les princes aient régné à Turin pendant une partie de cette histoire, la Savoie ne s’en présentait pas moins en Europe comme distincte, et dans cette distinction elle entraînait ses princes. On savait, ils savaient qu’ils étaient Savoyards: cette idée vivante au fond d’eux-mêmes, les préservait de l’absorption piémontaise. Nous en avons un témoignage illustre, dans le soin pieux pris par Charles Félix, dernier de leur lignée directe et terminant en 1831 leur descendance, de se faire enterrer à Hautecombe, parmi les tombes des comtes ses aïeux.
Si l’on considère leurs actions, on n’y trouve pas moins l’empreinte de la race; leurs armes et leur diplomatie sont à nous comme leur caractère; le grand ascendant de leur noblesse se confond avec le prestige de l’antiquité du petit Etat que leur politique a formé. Et d’autre part nous leur devons tout. La continuité de leur succession, l’adresse et le bonheur qu’ils eurent de toujours éviter les guerres civiles, ont fondé l’unité de la nation; leur amour des lumières a fait sa culture, leur gouvernement paternel sa confiance et sa facilité, leur fidélité à l’Eglise sa religion, l’exemple de leur sérieux ses mœurs.
Cette histoire lue avec attention sera donc non seulement un moyen de nous rallier, mais pour chacun de nous de se connaître. Cette connaissance gagne en clarté à mesure que se rapprochent les siècles dont on lira le récit. Les institutions mieux décrites y ajoutent à mesure plus de lumière, et l’on distingue aussi mieux le caractère de ceux qui, sous le Prince, composent la nation. Depuis la Renaissance on commence à bien voir le portrait du peuple Savoyard; dans les événements de la Révolution il se dessine avec un relief parfait; depuis le règne d’Emmanuel Philibert, l’illustre compagnie du Sénat ajoute son prestige particulier. Quelques hommes, dont la renommée dépasse les frontières de Savoie, mettent dans un éclat spécial plusieurs des traits communs à tous. Dans un saint François de Sales la Savoie reconnaît le sage équilibre d’une dévotion faite à son image; dans un Maistre elle reconnaît la droiture de son esprit, sa politesse, son horreur de l’emphase et sa fidélité.
Je ne donne pas ici le résultat de recherches originales. J’ai rassemblé des faits connus de tous, m’étudiant seulement à les mieux comprendre au moyen de lectures de détail, et par suite à les mieux placer. Mon dessein a été d’en composer une suite où le lecteur puisse apercevoir le progrès des faits et le mouvement de l’histoire, trop souvent brouillés dans les livres qu’on a faits sur le même sujet. L’essentiel de ces faits m’a été fourni par deux auteurs. Le premier est M. de Costa, ami de l’illustre Maistre, éminent par le savoir, le grand sens et la dignité, par une noble fidélité à tous les souvenirs de la maison de Savoie. L’autre; à cet égard bien inférieur, libéral et révolutionnaire, adonné à la chimère d’une Savoie existante sans ses princes, chicanier de l’autorité, dénué de jugement politique, mais curieux de faits, fouilleur d’archives et amoureux de notre pays, est Saint-Genix. Malgré l’estime bien différente qu’on doit au caractère de ces deux écrivains, j’ose dire que la cause de notre histoire, à condition de corriger le second, ne doit pas moins à l’un qu’à l’autre. D’autres moins importants n’ont pu être nommés dans un livre dont le plan ne comportait ni notes, ni références. Je ne dois une exception qu’à M. l’abbé Trésal, dont les deux ouvrages sur l’Annexion m’ont offert une matière précieuse et d’une importance particulière.
Cet ouvrage est divisé par règnes, ainsi qu’il convient à l’histoire proprement dite, où les événements politiques sont tout. Une répartition plus générale rassemble ces règnes en six chapitres ou parties, par faitement distinguées dans l’histoire de Savoie, quoiqu’on ait omis d’en faire usage. Après la Formation de l’Etat de Savoie, qui précède le règne d’Amédée V, c’est la période d’éclat de la Dynastie, occupant le XIVe siècle et le XVe, où brillent quatre princes illustres du nom d’Amédée; puis vient l’abaissement du Duché après la mort d’Amédée VIII, aboutissant à l’occupation française de 1536. La Restauration du Duché sous Emmanuel Philibert fait suite; elle est portée jusqu’à Victor, premier roi, de qui la Monarchie a reçu son plus grand lustre.. Le règne de ce prince commence la cinquième période, terminée avec la lignée directe de la maison en 1831: l’occupation révolutionnaire ne pouvant être prise pour une décadence du royaume, qui, comme tous ceux de l’Europe, se releva intact. Avec les Carignans, dans une sixième période, commence l’histoire de la Monarchie libérale et révolutionnaire, et décidément italienne.
Toute cette matière a été présentée dans un ordre un peu différent, mais avec des réflexions pareilles, dans des cours donnés en 1910 à l’Institut d’Action Française, dans la chaire Louis XI, chaire d’Unité Française, consacrée à l’histoire des provinces. Ces cours étaient présentés sous le patronage d’un auteur savoyard, l’abbé Martinet, né à Queige, mort en 1871, éminent par la doctrine et par la dialectique, profond théologien, dont l’œuvre politique a pour nous l’avantage de poser parfaitement la situation de la Savoie envers la France. Quoiqu’il l’en suppose détachée et simplement vassale, que son plan par là appelle quelques retouches, le dessein général est solide, et la restauration des libertés locales appelée par tous les vœux dans les provinces de France, ne pourra s’écarter beaucoup des jalons essentiels qu’il pose.
Ce livre vise à hâter cette restauration en lui donnant pour base chez nos compatriotes une connaissance mieux formée du passé. Je ne saurais donc mieux faire que d’y réitérer l’hommage de ce qu’il contient, au souvenir du même auteur.
INTRODUCTION
Table des matières
Anciens habitants de la Savoie. — Les plus anciens habitants de la Savoie dont l’histoire fasse mémoire, sont les Centrons en Tarentaise, dans la vallée de Beaufort et dans le Haut Faucigny, les Nantuates en Chablais, les Graïocèles et les Médulles en Maurienne, et surtout la célèbre nation des Allobroges, qui, répandue dans le Viennois et dans le Bugey, occupait dans notre pays les cantons de Chambéry et d’Annecy.
Toutes ces nations étaient réputées Gauloises. Annibal les traversa (218 av. J. C.), quand il envahit l’Italie, par une route qu’on croit être celle du Petit Saint-Bernard.
L’an 121 av. J. C., les Allobroges ayant été soumis, d’abord par Domitius Ænobarbus à Vindalium, puis, malgré les Arvernes qui vinrent à leur secours, sur le Rhône par Fabius Maximus, leur territoire fit désormais partie de la province romaine de Narbonnaise. Le reste de la Savoie ne fut soumis qu’après que César eut conquis la Gaule. Dans le Val d’Aoste, Varron triompha des Salasses après de furieux combats. Auguste réduisit les autres, et les noms de ces peuples se lisaient sur le trophée des Alpes élevé à la Turbie par ses soins l’an 8 ou 6 av. J.-C.
La Maurienne unie au Val de Suse forma quelque temps un Etat tributaire des Romains, sous le sceptre du roi Cottius. Enfin fut composée des peuples de Savoie autres que les Allobroges, et du Valais, la province des Alpes Pennines.
Histoire de ces peuples sous le régime Romain. — Les Allobroges devenus Romains partagèrent en tout le sort de la République. On les vit, mêlés aux guerres civiles, prendre le parti de Sertorius en 76, porter plainte au Sénat de Rome contre Fontéius leur gouverneur, qui fut défendu par Cicéron, entrer dans les intrigues ourdies par Catilina, les dénoncer ensuite, enfin prendre les armes dans une insurrection, que Lentinus et Promptinus écrasèrent à Vencia et à Solonium (63).
Dès lors peu d’événements particuliers signalent,dans l’histoire du peuple Romain, les Romains de la province des Alpes. Les révolutions du palais des empereurs ne se faisaient sentir qu’à Rome, et la guerre n’était qu’aux frontières. Ces provinces éprouvèrent le sort de toute la Gaule, dont l’histoire pendant trois cents ans est celle d’une paix profonde et d’un avancement continu de la richesse, de la politesse et des arts.
Aux Césars, dont plusieurs sont fameux par d’exécrables cruautés, succèdent en 69 les Flaviens, en 96 les Antonins, en 193 les Sévères, presque tous célèbres par leurs vertus. Le siècle des Antonins marque pour la Gaule et pour le genre humain une ère de prospérité mémorable.
Aux Sévères en 235 succédèrent plus de trente ans d’anarchie militaire. La Gaule séparée de Rome se donne successivement cinq empereurs, de 258 à 273. On les nomme les Césars gaulois. En proie à la révolte des paysans nommés Bagaudes (269, 286), retournée entre temps à l’unité romaine, elle voit écraser cette révolte et mettre un terme à ses pillages par les soins de l’empereur Dioclétien.
Bienfaits de ce régime. — Disons maintenant quel fut l’effet de l’établissement Romain dans nos provinces. Ces provinces furent transformées, ou plutôt elles commencèrent d’être, sous l’influence réunie de la paix, du sage gouvernement de Rome, de l’excellence de sa civilisation. Des routes, des villes, furent bâties dans Ces contrées jusque alors à demi sauvages. Leur ancien langage, dont aucun vestige ne reste, fut échangé contre le latin: Le commerce prospéra, les esprits s’instruisirent. Martial cite nos ancêtres au nombre des lecteurs les plus assidus de ses ouvrages.
Une grande route qui partait de Milan et, franchissant le Petit Saint-Bernard, bifurquait depuis Conflans, sur Vienne d’une part et de l’autre sur Genève, faisait de ces provinces le principal passage pour aller d’Italie en Gaule. C’était pour elles la source d’une importance, qu’attestent les monuments romains retrouvés en grand nombre sur tous les points de notre pays: à Lémenc près de Chambéry, à Aime, à Thonon; le fameux arc de Campanus à Aix (débris d’un magnifique tombeau du IIIe siècle); à nos portes les antiquités d’Aoste et de Suse; la colonne Jou au Petit Saint-Bernard.
Les Allobroges avaient pour capitale Vienne, qui fut la métropole de la province Viennoise. Celle des Alpes Pennines était Darentasia ou Tarentaise, depuis nommée Moûtiers, résidence d’un procurateur: c’était le nom donné aux gouverneurs des petites provinces, dont l’un, Pomponius Victor, a signé de son nom des ïambes voués au Sylvain, conservés dans l’ancien prieuré de Saint-Martin d’Aimé.
L’établissement du Christianisme. — Le Christianisme parut en Gaule dans le premier siècle. La première Eglise importante qui s’y soit vue fut celle de Lyon, persécutée sous Marc Aurèle (177), et dont il se peut que l’influence ait rayonné sur nos provinces.
Le martyre de saint Ferréol à Vienne ne remonte peut-être qu’au IIIe siècle. L’évêché fondé dans cette ville évangélisa nos contrées. Un autre, son suffragant, fut établi à Genève. L’an 302, sous Dioclétien, Maximien, son collègue à l’Empire, ayant conduit dans nos contrées la légion de Thébaïde ou Thébaine, cette légion, qui était chrétienne, refusa de sacrifier aux idoles et souffrit le martyre avec saint Maurice son chef, saint Victor et quelques autres. Le lieu de cet événement est Agaune en Valais, appelé depuis Saint-Maurice; il tient dans l’histoire de la Savoie catholique un rang vénérable et insigne.
Enfin l’empereur Constantin proclama par l’édit de Milan en 313, le christianisme religion de l’empire. La conversion des peuples s’ensuivit; l’apostolat se multiplia. Vers 368 fut fondé l’évêché d’Aoste; saint Jacques ou Jacquemoz, l’apôtre des Centrons, fut le premier évêque de Tarentaise, en 420.
Le premier royaume de Bourgogne. — Sous Constantin, sous Théodose, l’Empire connut de nouveaux jours de grandeur et de prospérité. Cependant les nations barbares qui tour à tour assaillaient l’empire et s’établissaient sur son sol en s’engageant dans sa défense, avançaient peu à peu sa ruine. L’une après l’autre les provinces romaines s’en allaient à eux en partage.
Tel fut le sort, entre 435 et 460, de l’ancien pays des Allobroges et de plusieurs cantons avoisinants. Des événements qu’on débrouille mal firent que ce pays appartint aux Burgondes, depuis peu formés en État régulier dans la Lyonnaise et dans la Séquanaise. Les évêques consentirent d’abord à ce changement. Mais depuis que Gondebaud leur roi eut entraîné ces peuples dans l’hérésie arienne, l’appui des évêques lui manqua. Saint Avit, archevêque de Vienne, favorisa l’expédition que Clovis, nouvellement fait chrétien, menait contre les Burgondes, et dont le succès les obligea à rendre à l’Église sa liberté (500).
Un autre fruit du zèle et de la vigilance du même évêque fut la conversion de saint Sigismond, fils de Gondebaud et roi de Bourgogne après lui (516 à 524). Ce prince, ayant abjuré l’hérésie, réunit vingt-sept évêques au concile d’Yenne (517), pour l’extirper dans ses États. A Agaune il fonda l’abbaye de Saint-Maurice en l’honneur du martyre du Saint, et lui donna tout de suite le renom et l’importance qui lui vaudront un rôle dans cette histoire.
Assailli par les fils de Clovis, saint Sigismond est pris et mis à mort. Gondemar son frère, d’abord vainqueur de ces princes à la bataille de Vézéronce, puis vaincu dans une seconde campagne, est obligé en 534 de leur céder tous ses États.
La monarchie Franque. — Incorporées dès lors à la monarchie Franque, nos contrées n’ont d’histoire dans les trois siècles qui suivent (534 à 887), que l’histoire de cette monarchie.
Elles continuaient de suivre la Bourgogne dans les partages, et de 361 à 493, elles eurent Gontran, fils de Clotaire, pour roi. Contre les Lombards, qui s’étaient jetés dans le pays, elles furent défendues par ce prince, qui conquit sur ces peuples les vallées d’Aoste, de Suse et d’Oulx, et érigea le diocèse de Maurienne, dans lequel il est encore en vénération. Sous son règne le célèbre abbé de Luxeuil, saint Colomban, fut reçu avec honneur dans le Chablais, où il passait, se rendant en Italie.
Thierry, neveu de Gontran (mort en 596), fut le dernier qui porta le titre de roi de Bourgogne. Pourtant le souvenir de cet ancien royaume et de ses limites survécut. Il ne s’effaça ni sous les derniers Mérovingiens, ni dans les réformes issues de l’administration de Charlemagne, ni dans les partages qui, après la mort de cet empereur, démembrèrent à plusieurs reprises le territoire de ce royaume.
Le second royaume de Bourgogne. — En l’an 887, temps où fut déposé Charles le Gros à la diète de Tribur, et où l’empire de Charlemagne fut décidément partagé, le nom de Bourgogne sert à désigner trois choses:
Le duché de Bourgogne, possession des rois de France, et que ceux-ci depuis donnèrent en fief;
Le royaume de Bourgogne Cisjurane, ou Provence, composé de la Provence propre, des pays qui depuis ont formé le Dauphiné, et de la Bresse;
Le royaume de Bourgogne Transjurane, composé de ceux qui ont formé la Franche-Comté, les cantons Suisses, et la Savoie dans ses provinces du nord. Le sud de cette contrée fut réuni plus tard.
Rodolphe, gouverneur de ces derniers territoires sous Charles le Gros, s’en fit roi lors de la déposition de cet empereur. Puis il se fit reconnaître des nobles et des évêques, assemblés à Saint-Maurice d’Agaune, renouant ainsi avec solennité la tradition de la première Bourgogne et de la monarchie de saint Sigismond.
La Bourgogne Cisjurane eut pour rois Boson, beau-frère de Charles le Chauve, et ses descendants, jusqu’à ce que Hugues, l’un d’eux, devenu roi en Lombardie, céda le royaume à Rodolphe II, successeur (912) de Rodolphe, fondateur de la monarchie Transjurane. Ainsi furent réunies (933) les deux Bourgognes sous le nom de Bourgogne simplement, plus tard remplacé par celui de royaume d’Arles.
A Rodolphe II, en 937, succède Conrad le Pacifique.
L’invasion Sarrasine. — Les troubles engendrés du partage de l’Empire furent redoublés par trois grandes invasions: celle des Normands en France, celle des Hongrois en Allemagne, celle des Sarrasins dans le royaume d’Arles.
Les Sarrasins venaient de l’ancienne Cyrénaïque, qui formait un Etat arabe indépendant sous le gouvernement des Califes Aglabites avec Cairouan pour capitale. Comme ils ne tendaient qu’à transporter sur terre les pirateries que leurs corsaires exerçaient dans la Méditerranée, ils se saisirent d’abord des passages des Alpes, où ils rançonnaient les marchands (911).
Les abbayes de ces contrées furent ruinées, Saint-Jean de Maurienne fut livrée aux flammes; les bourgeois furent pillés, les moines et les évêques massacrés, les paysans réduits en esclavage. Avant 924 les Hongrois pénètrent jusqu’en Lombardie, dont l’empereur Bérenger disputait le royaume aux rois de l’une et de l’autre Bourgogne. Chacun de ces princes recherche contre son compétiteur l’alliance funeste des Barbares. Enfin les Sarrasins se fixent et s’établissent en Maurienne, en Valais, en Tarentaise, dans le Val d’Aoste.
Des légendes qu’on ne peut vérifier en détail, assurent que Conrad le Pacifique parvint à jeter sur eux les hordes hongroises toujours nomades. Profitant de l’antagonisme des deux peuples, il réussit à les écraser l’un par l’autre dans la journée de Valprofonde (950). Izarn, évêque de Grenoble, achève de purger le Grésivaudan de ces infidèles. Digne successeur des Jacques et des Avit, saint Bernard de Menthon restaure dans nos vallées le culte chrétien sur leurs ruines (970 à 980), et bâtit, entre autres hospices qui portent son nom, celui de la colonne Jou, où la tradition rapporte que les faux cultes ont eu leur siège.
La tradition ajoute que les Sarrasins avaient perfectionné chez nous le travail des mines, et c’est un fait certain qu’un peu de leur sang demeure mêlé à celui des habitants, principalement des habitants des Bauges.
Fin de la dynastie des rois d’Arles. — Les grands Etats formés des débris de l’Empire ne jouirent jamais d’une unité parfaite. Le partage de l’autorité, dont fut constitué l’ordre féodal, commençait justement dans le temps de leur formation. Les siècles qui suivirent virent le pullulement des seigneuries particulières, qui de plus en plus tenaient en échec les suzerains.
Ceux-ci se trouvèrent impuissants contre l’invasion Sarrasine. Cette impuissance obligea partout de petits pouvoirs à s’armer pour la défense des habitants, en sorte que ces pouvoirs s’accrurent, diminuant d’autant celui du suzerain.
Rodolphe III, successeur de Conrad le Pacifique (993), fut le témoin de cet état dans le royaume d’Arles. La résistance de ses vassaux le fit chercher un appui près de l’empereur Conrad le Salique, dont il dépendait. Comme il n’avait pas d’enfants, rien n’empêcha qu’il se le rendît favorable en l’instituant son héritier.
A sa mort, l’an 1032, il envoya à ce prince sa couronne et la lance de saint Maurice en investiture du royaume, qui depuis lors n’eut plus de souverain que les Empereurs.
PREMIÈRE PÉRIODE
Table des matières
FORMATION DE L’ÉTAT DE SAVOIE
I. HUMBERT AUX BLANCHES MAINS
Table des matières
1003 A 1048
Origine de la maison de Savoie. — Les commencements de l’histoire de Savoie sont couverts d’obscurité. Les premières lumières tombent sur les princes, tandis que le lieu et l’étendue de leurs possessions restent incertains. Ces possessions étaient au royaume d’Arles, sans qu’on puisse dire précisément sur quelles terres le titre de comte au pays de Savoie (comes in agro Savogiensi) leur donnait autorité. Ce qui n’est pas douteux, c’est qu’Humbert aux Blanches Mains, tige de la maison de Savoie, portait ce titre au temps où le royaume d’Arles fut donné à l’Empereur (1032).
Des généalogies approuvées de cette maison ont longtemps assigné pour son prédécesseur et premier de la lignée Bérold de Saxe, dont le nom la faisait allemande; on tient aujourd’hui pour probable, à cause de la position de ses plus anciens fiefs, qu’elle a pris naissance en Viennois.
Introduction du nom de Savoie. — Savoie ou Sapaudia n’a signifié d’abord qu’une région naturelle, dont nous ignorons les limites. Ammien Marcellin est le premier qui s’en serve, au IVe siècle. Sous Charlemagne, c’est un district; l’usage devait plus tard en fixer l’étendue à la province de Chambéry. Le nom de comte de Savoie fait de ce district un fief à partir d’Humbert le Renforcé. La réunion de parties nouvelles successivement opérée par les Comtes, en étendit l’appellation à toutes les possessions de ces princes en-deçà des Alpes jusqu’au Rhône. Ces deux usages du mot ont duré jusqu’à nous.
Il est remarquable que ni l’un ni l’autre ne répond au territoire des anciens Allobroges. Savoie au sens particulier exclut la principale partie de ces peuples; au sens national en outre il les déborde. Ainsi l’histoire des Allobroges ne saurait être prise pour l’histoire de la Savoie. Celle-ci ne commence qu’avec la dynastie qui devait, en associant au comté cinq provinces, former de cette union la nation Savoyarde.
Situation favorable de la maison de Savoie. — Une foule de seigneurs particuliers commandaient alors à ces provinces: parmi les seigneuries ecclésiastiques, on distinguait les évêques de Genève, de Sion, d’Aoste, de Maurienne et de Tarentaise; parmi les laïques, les sires de Chambéry, les marquis de La Chambre, les barons de Chevron, de Villette, de Briançon, de Miolans, de Montmayeur, de Compeys, de Sallenove, de Menthon. Depuis le temps d’Humbert aux Blanches Mains, quelques maisons s’élèvent au-dessus des autres et commencent la réparation du morcellement féodal.
Humbert s’étendit en partie grâce à l’appoint des fiefs d’Eglise. Son frère Odon, évêque de Belley, ses fils, Bouchard, évêque d’Aoste, et Aimon, évêque de Sion, nommés par les rois d’Arles comtes en ces divers lieux, concédèrent ces comtés en fief à leurs aînés, qui y exercèrent pour eux l’autorité. Ainsi nos comtes au pays de Savoie s’étendirent dès lors sur le Bugey, le Val d’Aoste et le Valais.
La substitution des Empereurs à la dynastie des rois d’Arles, en donnant pour maître aux seigneurs un prince occupé de plus de soins et résidant hors du royaume, achevait de relâcher le vasselage: Humbert aux Blanches Mains en profita. En même temps il sut faire valoir sa fidélité à l’Empereur. En 1033 il alla le visiter à Zurich. Quand Conrad fut couronné à Genève, le Comte commanda les troupes accourues par le Grand Saint-Bernard pour protéger et saluer l’Empereur. La faveur de ce dernier fut sa récompense. On croit qu’Humbert en reçut le Chablais, dont Saint-Maurice d’Agaune était alors la capitale.
Il était en outre comte de Maurienne, et tenait près d’Aiguebelle, la tour de Charbonnière, qui perpétue jusqu’à nos jours le souvenir de ces origines.
II. AMÉDÉE LA QUEUE
Table des matières
1018 A 1051
Même sujet. — Amédée, fils d’Humbert, entretint la faveur de l’empereur, et du vivant de son père, accompagna la descente que Henri III fit en Italie (1016). A Vérone, où il l’alla rejoindre, d’abord prié de laisser son cortège à la porte, il obtint le droit d’entrer, selon le mot de l’Empereur, avec sa queue. Ce mot rapporté par Paradin, marque le cas qu’on faisait de sa maison, et fait son surnom dans l’histoire.
III. ODON
Table des matières
1051 A 1060
État des provinces italiennes. — Du côté de l’Italie, la maison de Savoie confinait à l’ancienne Gaule Cisalpine, longtemps constituée en royaume (568 à 774), au profit des Lombards, qui lui donnèrent leur nom. Depuis le partage de l’Empire, cette province retourna à une indépendance, que menaçaient sans cesse les Empereurs, les rois de Bourgogne et les princes de l’Italie.
Les plus puissants d’entre ces derniers étaient les trois marquis, institués pour la garde de la marche ou frontière des Alpes, qui ne furent à l’origine qu’officiers de l’Empire, et s’érigèrent plus tard en seigneurs féodaux: marquis d’Ivrée, marquis de Monferrat, et le marquis en Italie, communément nommé de Suse, parce que cette ville était de son domaine. Il possédait en outre une partie du Piémont, Turin, Asti, etc., enfin la marche d’Ivrée (sans la ville), enlevée au marquis de ce nom. En 950 commence le second royaume de Lombardie, dont Bérenger, marquis d’Ivrée, fut roi. Les empereurs Saxons confisquèrent ce royaume; ensuite un autre marquis d’Ivrée, Ardouin, y succéda en 1002. Enfin l’empereur Henri II, vainqueur d’Ardouin en 1014, détruisit cette monarchie pour toujours.
Dès lors l’ancienne Gaule Cisalpine ne fut plus sujette qu’aux pouvoirs féodaux, s’exerçant sous les influences rivales, et toujours guerroyantes, du pape et de l’empereur.
Réunion de Turin et de Suse. — Odon, second fils d’Humbert aux Blanches Mains, épousa du vivant de son père, Adélaïde, fille du dernier marquis de Suse, dont il recueillit l’héritage. En conséquence les comtes de Savoie, possessionnés de Turin et de Suse, entrèrent en participation des intérêts de la Lombardie.
Cet événement agrandit tout à coup les destinées de cette maison. D’une part il remettait aux mains de nos princes les passages des Alpes, d’autre part il les plaçait sur un nouveau théâtre, où l’ardeur et le nombre des intérêts contraires ne pouvaient manquer d’être favorables aux entreprises d’une politique prudente, souple, persévérante surtout.
Les seigneuries de ces contrées, fortifiées par le long état d’instabilité des couronnes auxquelles s’adressait leur vasselage, mieux établies que celles du royaume d’Arles, devaient faire obstacle plus longtemps à l’agrandissement de la Savoie. De plus les villes, fortement constituées, y formaient une puissance d’un genre particulier.
La politique lombarde exigeait donc du temps, c’est-à-dire beaucoup de patience, et des ressources assurées ailleurs. La sagesse des princes pourvut à la première de ces conditions; la seconde fut remplie par l’établissement déjà formé, plus aisé aussi à agrandir, dont ils disposaient en-deçà des Alpes.
Politique des comtes de Savoie. — Croître en Bourgogne afin d’être forts en Lombardie, allait être pendant quatre siècles la politique de ces princes.
En Bourgogne elle ne trouve d’Etats rivaux du sien, que formés soit en même temps, soit un peu plus tard qu’elle: c’étaient les comtes de Genève, les barons de Faucigny et les Dauphins. Outre l’avance que lui donnait sur eux soit le temps, soit la vigilance, avantage qui l’aidait dans la négociation, la maison de Savoie devait les vaincre dans les mariages par la continuité de sa descendance, qui n’a pas de pareille dans l’histoire. Cette continuité donna tout son effet grâce à la loi Salique, dont jouissait cette maison.
En Italie, l’obstacle formé par les trois marquisats se trouva diminué. Celui d’Ivrée avait été supprimé par l’Empereur en même temps que le second royaume de Lombardie; celui de Suse passait à nos princes. Ils n’avaient donc plus de compétiteur que Monferrat. Cependant, comme le droit de primogéniture n’existait pas en Italie, l’héritage d’Adélaïde fut contesté par sa sœur Berthe, qui porta à un prince de la maison de Monferrat quelques parties retenues de cet héritage. Ainsi fut constitué le marquisat de Saluces. Saluces et Monferrat devinrent les rivaux redoutables de la maison de Savoie au-delà des monts, contre lesquels, des siècles durant, il lui fallut tirer l’épée.
IV. AMÉDÉE II
Table des matières
1060 A 1086
Premiers engagements en Italie. — Le règne d’Amédée, fils d’Odon, tombe dans le temps de la querelle des Investitures. Berthe de Savoie, sœur d’Amédée, avait épousé l’empereur Henri IV, contre qui Grégoire VII était en guerre à ce sujet.
On aperçoit que dans ces conflits du Sacerdoce et de l’Empire, la double politique des Comtes fut de tenir le parti du pape, dont profitaient les libertés Lombardes, et de contenter par mille démarches les Empereurs, à la faveur desquels ils devaient une partie de leur force en Bourgogne. Henri allant à Canossa (1077) eut des troupes savoyardes dans sa suite, et peut-être fit chemin par les Etats de Savoie, ayant emprunté soit la route du Valais, soit celle du Petit Saint-Bernard. Le comte son beau-frère et Adélaïde de Suse, négocièrent pour lui l’entrevue du Pape.
En retour ils obtinrent de l’Empereur une province en Bourgogne, peut-être le Petit Bugey ou Bugey Savoyard. En Italie leur politique ne laissait pas de s’étendre, car on voit alors Odon, frère d’Amédée, paraître sur le siège d’Asti.
En 1085 une décision de l’Empereur joignit à l’héritage de Suse, partie des possessions et le titre de l’ancien marquisat d’Ivrée, relevé en faveur de la maison de Savoie.
V. HUMBERT II LE RENFORCÉ
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1086 A 1103
Échec en Italie. — Les mêmes contestations formées à l’origine de l’héritage d’Adélaïde de Suse furent renouvelées après sa mort par différents princes enfants de ses filles. La loi Salique, que nos Comtes s’efforçaient de faire recevoir pour leurs successions d’Italie, ne put s’établir. Conrad, fils de Henri IV et de l’impératrice Berthe, l’emporta, grâce à l’aide que le Pape lui fournit pour relever un instant (1093 à 1101) le royaume de Lombardie contre l’Empereur. Humbert le Renforcé ou le Gros, fils d’Amédée II, ne put conserver en Italie que Turin, Suse et Pignerol.
Sa fille épousa Louis le Gros, roi de France. Le corps de notre comte repose dans la cathédrale de Moûtiers en Tarentaise.
VI. AMÉDÉE III
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1103 A 1148
Premières alliances avec les maisons d’en-deçà. — On ne saurait dire pourquoi un comte de Genève, Aimon, exerça la régence sous Amédée III enfant, en même temps que Gisèle de Bourgogne, sa mère.
. On ne débrouille pas mieux s’il est vrai que ce prince ait accompagné l’empereur Henri V à Rome, quand celui-ci réclamait l’héritage de la comtesse Mathilde (1115), et comment il se conduisit envers le Pape dans cette affaire. Elle fut suivie bientôt de l’élection de Calixte II, qui termina la querelle des Investitures (1122).
Du côté des grands fiefs de Bourgogne, l’alliance proposée pour lui d’une princesse de Genève, fille d’Aimon son tuteur, puis celle qui fit enfin de Mathilde d’Albon, fille du Dauphin de Vienne, sa femme, montrent la politique de Savoie en action. Le blocus de Montmeillan mené par ce Dauphin, et la défense qu’en fit Amédée III, doivent être rattachés soit aux mêmes ambitions, soit à la nécessité de se défendre contre les ambitions contraires.
Amédée III prit part à la troisième Croisade, avec Louis VII, roi de France, son neveu. Il mourut au retour, à Nicosie en Chypre. Il fut grand bienfaiteur de moines et grand fondateur d’abbayes, entre autres de celles d’Abondance et de Tamié, et de la célèbre abbaye d’Hautecombe, où les princes de sa maison ont eu depuis leur sépulture.
TOMBEAU D’AIMON LE PACIFIQUE ET D’YOLANDE PALÉOLOGUE
DANS L’ANCIENNE ABBAYE D’HAUTECOMBE
DIMIER. SAVOIE. Pl. I.
Phot. Giraundon.

VII. LE BIENHEUREUX HUMBERT III
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1148 A 1189
Nouveau différend du pape et de l’empereur. — La guerre avec les Dauphins se renouvela sous le fils d’Amédée III. De nouveau Montmeillan fut assiégée: Guigues V, Dauphin, qui menait ce siège, fut repoussé (1153).
En Italie, de nouveaux griefs rengageaient les hostilités entre le pape et l’empereur. L’ambition, non plus de gouverner l’Eglise d’Allemagne, mais de dominer la péninsule, fit que Frédéric Barberousse mena six expéditions en Italie. La première s’accordait avec la cause du pape; elle eut pour conséquence la fin de la République romaine, qu’Arnaud de Bresse avait proclamée, et le supplice de ce dernier.
Cependant la puissance du Saint-Siège ne faisait pas moins échec à la conquête de l’Italie, que n’avait fait la démagogie romaine. Pour rompre ce persistant obstacle, Frédéric nomme un antipape, en même temps que les villes de Lombardie se voient imposer de sa main, par décision de la diète de Roncaglia (1158), des podestats pour les réduire.
En 1162 Frédéric se tourne vers le royaume d’Arles. Pressé d’y faire sentir le pouvoir impérial, il relève la féodalité contre la puissance des grands fiefs, rend aux évêques de Belley, de Tarentaise et de Maurienne, en même temps qu’à celui de Turin, les droits exercés par les Comtes, et nomme ces prélats princes d’Empire.
Politique d’Humbert. — Humbert tint contre l’antipape le parti du pape Alexandre III. Il favorise les villes Lombardes, subit avec elles l’échec terrible de la prise et du sac de Milan, se relève avec la ligue qu’elles forment (1167), et participe de leur triomphe à la bataille de Legnano (1176). La défection de Henri le Lion, chef de la maison Guelfe, fut cause de la défaite de Barberousse, dont les ennemis en Italie prirent depuis lors le nom de Guelfes.
Enfin la paix de Constance (1183) consacra la restauration des libertés Lombardes. Pavie, alliée de l’empereur, et le marquis de Monferrat, qui soutenait le même parti, en reçurent autant de détriment que le comte de Savoie en prenait d’avantage.
Humbert cependant semble avoir évité de rompre irréparablement avec l’Empereur; les allées et venues de ce dernier se faisaient à travers ses Etats. Les historiens ont écrit que le Comte agissait ainsi par faiblesse; quoi qu’il en soit, cette politique fut toujours celle de sa maison.
D’autre part on voit qu’il avait négocié le mariage de sa fille Adélaïde avec Jean, fils de Henri II roi d’Angleterre. Ce mariage, qui devait appuyer la puissance naissante de la maison de Savoie contre les entreprises du roi de France, n’eut pas lieu. Le projet reste en témoignage des débuts de la politique anglaise de nos princes.
Humbert est mis au rang des saints; un autel lui est érigé dans Hautecombe, où ses restes sont déposés. Saint Amédée d’Hauterive, abbé de ce monastère, avait été son précepteur. Il fut marié quatre fois; une de ses femmes fut Germaine de Vienne, à la mort de laquelle il voulut se faire moine; une autre, Béatrix de Maçon qui fut la mère du comte Thomas.
VIII. THOMAS
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1189 A 1233
Les réparations de l’Empereur. — Thomas n’avait que dix ans quand il succéda au Comté. Le marquis de Monferrat exerça quelque temps la régence.
L’entremise d’un prince si fidèle aux Empereurs fut apparemment ce qui valut à Thomas (1189), de la part de Henri VI, fils de Barberousse, la restitution des anciens droits sur les évêchés ci-dessus dits. Bientôt la mort de Henri VI rendit l’Empire plus complaisant encore, à cause des compétitions qui, livrant cette dignité à des rivaux mal assurés, les obligeaient à acheter l’appui de leurs vassaux. Entre Othon, chef de la maison Guelfe, et Philippe de Souabe, Thomas ne prit pas de parti définitif, favorisant le premier en Lombardie, allié du second en Bourgogne, tandis que l’archevêque de Tarentaise, franc Gibelin, sacrait le Souabe à Mayence.
De Philippe, le Comte recouvra le titre de marquis en Italie (1198) et tous les fiefs enlevés à sa maison, accrus de Quiers et de Testona. Il eut aussi Moudon, précieuse pour l’appui qu’elle lui donnait au nord du lac de Genève, contre les comtes de Zaehringen. Othon demeuré seul eut Thomas pour fidèle allié. On peut croire que c’est alors que nos comtes obtinrent pour la première fois en Lombardie le titre de vicaire impérial.
Démêlés du pape et de Frédéric II. — Thomas n’eut ce titre qu’à vie. Il fut de grande importance pour lui dans les démêlés qu’on voit renaître pour la troisième fois à cette époque, entre les Empereurs et le Pape.
Frédéric II, petit-fils de Barberousse et qui fut le dernier empereur de sa maison, visait à la ruine de l’Eglise au spirituel autant qu’au temporel. Comme il héritait par sa mère du royaume des Deux Siciles, le Pape, à qui ce royaume avait servi auparavant de défense, n’eut plus d’appui que dans la ligue renouvelée (1226) des Villes Lombardes. Jamais le pape et l’empereur n’eurent tant besoin du comte de Savoie qu’à cette époque. Son titre autant que sa position lui remettait en partie le sort des villes qu’il importait aux partis concurrents de se rendre favorables. Dans ces nombreuses négociations, Thomas cherchait un équilibre qui favorisât sa maison.
Verceil et Asti devinrent ses alliées. Contre Gênes il accepta de soutenir l’insurrection de Savone et d’Albenga, sans cependant y réussir. Turin soulevée contre lui, fut remise deux fois dans son obéissance. Il mourut dans une de ces expéditions (1233), et reçut la sépulture à Saint-Michel-de-Cluse près d’Aveillane.
Sous le règne de ce prince eut lieu (1248) la chute affreuse du Mont Granier sous laquelle fut ensevelie la ville ancienne de Saint-André, siège du décanat de Savoie. La chapelle Notre-Dame de Myans, au pied de laquelle s’arrêta le désastre, en devint le pèlerinage de toute la Savoie.
IX. AMÉDÉE IV
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1233 A 1253
Suite des mêmes démêlés. — Allié de l’empereur dans la mesure où son père l’avait été, Amédée IV parut dans les armées que Frédéric II menait en Lombardie. Mais il n’y fut qu’après la bataille de Cortenova(1237), où fut écrasée la seconde ligue Lombarde. L’Empereur y avait mené sa terrible colonie sarrasine de la Capitanate. Milan épouvantée se rendit.
Aussitôt le pape Grégoire IX se déclare chef de la ligue vaincue, et négocie par toute la Cisalpine la réunion des puissances divisées. Gênes et Venise sont ralliées à la Ligue. Frédéric de son côté comble Amédée de faveurs, érige en duché pour lui le Chablais et Aoste, lui renouvelle le vicariat (1238). Longtemps la puissance de l’Empereur balance la politique de son adversaire; il semble près de l’accabler; cependant il n’ose essayer le siège de Rome, qu’il avait d’abord cru facile. Il s’empare des galères génoises qui portent les Pères au concile de Latran, convoqué dans le dessein de prononcer sa déchéance.
Enfin Grégoire ramène au parti de l’Eglise les villes d’Alexandrie et d’Asti. Amédée IV lui livre la route des Alpes vers Lyon, où devait se tenir librement le concile. Ce concile s’assemble en 1245, et dépose Frédéric II.
Défaite et mort de Frédéric II. — A ce coup l’Allemagne elle-même abandonna l’Empereur. Il essaya de tenir en Lombardie, transféra à Enzio, son bâtard, le titre de vicaire, repris à Amédée; mais le sort des armes même l’abandonna.
Devant Parme, passée au parti Guelfe, il voit ses Sarrasins plier. Enzio, battu à Fossalta, fut pris, et ne dut qu’à la prière d’Amédée la vie sauve (1249). Accablé de chagrins, méditant sa revanche dans une expédition désespérée contre Lyon, Frédéric II mourut d’un mal, soudain, à Firenzuola dans la Capitanate, et mit fin ainsi au péril de l’Eglise (1250).
Quelques historiens, contant ces événements, ont appelé les comtes Thomas et Amédée des Gibelins. Cependant une décision du pape lui-même les exempte de ce nom, car la sentence d’excommunication fulminée contre les Gibelins fut suspendue pour les Savoyards. Au milieu de conjonctures si graves, la Savoie avait tenu le seul rôle qui convînt à la fois à sa profession de fille soumise du pape, à son devoir de vassale de l’empereur, à la fonction enfin qu’elle aspirait à prendre de protectrice des libertés Lombardes. En ménageant avec bonheur ces trois objets, elle commençait à s’acquérir le renom de modératrice des partis.
Alliances d’Amédée IV. — Le premier mariage d’Amédée IV avec une princesse de Vienne, continue du côté du Rhône la politique de nos princes; le second, qui lui donna pour femme Cécile, de l’illustre maison de Baux, fait voir un commencement d’entreprise sur la Provence. Ses deux filles Béatrice et Marguerite mariées, l’une au marquis de Saluces Mainfroid, l’autre au marquis de Monferrat Boniface le Grand, attestent que les négociations se poursuivaient de ce côté.
Les mariages des princes ses frères et sœurs, postérité nombreuse du comte Thomas, offrent aux regards de l’historien des alliances qu’on peut appeler de magnificence, parce que, recherchées loin du Comté, elles n’expriment de la part des princes aucune politique d’annexion. Elles ne font que rendre sensible le rang qu’après un siècle et demi d’existence, la maison de Savoie tenait en Europe. Thomas, depuis comte de Piémont, fut gendre de Baudouin, comte de Flandre et empereur de Constantinople. Béatrice, qui avait épousé en 1220 le comte de Provence, en eut pour filles Marguerite, femme de saint Louis roi de France, Eléonore, femme de Henri III roi d’Angleterre, Léonie, femme de Richard de Cornouailles empereur d’Allemagne, Béatrice, femme de Charles duc d’Anjou et roi de Sicile.
Trois frères d’Amédée furent évêques. Dans leur élévation s’observe le même partage. Guillaume et Philippe se succédèrent sur le siège de Valence; le premier eut en outre Liège et Winchester: tous deux laïcs et simples bénéficiers. Enfin Boniface, seul prêtre, eut l’archevêché de Cantorbéry, répandant jusqu’en Angleterre le renom de la maison de Savoie.
X. BONIFACE LE ROLAND
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1253 A 1263
Révolte du Piémont. — Boniface, fils d’Amédée IV, âgé de neuf ans seulement, régna sous la tutelle de sa mère Clotilde de Baux, et de son oncle Thomas. Une révolte des villes du Piémont signale cette régence.
Moncalier et Quiers liguées tombent au pouvoir de Thomas, que la fidélité de Turin soutint d’abord. Mais Asti, qui, comme la première des villes Lombardes, partant la plus intéressée à ne laisser en paix aucune puissance rivale, ne cessait de nouer des intrigues, détacha Turin de cette alliance. Depuis lors les armes de Savoie cédèrent.
A Montcalier comme à Montbrun (1257), Thomas fut vaincu. L’année suivante il reprenait la campagne, quand il mourut à Aoste, où il est enterré dans la cathédrale (1259).
Les Angevins en Lombardie. — Cependant le célèbre Manfred ou Mainfroid, bâtard de l’empereur Frédéric II; avait succédé à Naples et en Sicile à Conrad, fils de cet empereur. Par lui se renouvelait l’attaque contre le Saint-Siège, dépourvue cette fois de l’appoint de l’Allemagne, mais menaçante par ses ressources, par son audace, et terrible par l’usage qu’à l’exemple de son père, il osait faire de ses Sarrasins.
Urbain IV, pape en 1261, excommunia Mainfroid. Cette sentence fut suivie de mesures politiques décisives. Résolu de couper le mal dans sa racine en extirpant la maison de Souabe, le Pape appelle en Italie Charles duc d’Anjou, frère de saint Louis, et lui donne le royaume de Naples.
Cet événement mettait en jeu le sort de l’Italie entière. La Lombardie se partagea. Monferrat, changeant de camp, offrit le passage des Alpes aux troupes du prince français. On a conté que Boniface, dont la sœur, veuve du marquis de Saluces, était remariée à Mainfroid, avait pris parti pour ce dernier, qu’il avait battu Monferrat à Rivoli; que ceux d’Asti, déclarés pour Anjou, l’ayant assailli sous les murs de Turin, l’avaient défait et emmené prisonnier dans leur ville, où le jeune comte était mort de ses blesssures. Il y a des raisons de croire que tout ceci n’est qu’une fable. Ce comte mourut sans postérité en 1263.
XI. PIERRE LE PETIT CHARLEMAGNE
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1263 A 1268
Grandeur de ce prince. — On a demandé pourquoi, la lignée d’Amédée IV éteinte, les enfants de Thomas son puîné n’avaient pas succédé au Comté. Ce fut un cadet qui succéda, Pierre, alors comte de Romont, non en vertu d’aucune décision des États de Savoie (lesquels ne se tenaient pas encore), mais probablement parce que le droit de représentation n’était pas alors admis dans cette maison: les fils d’un mort ne pouvant exciper des droits qu’eût eus leur père vivant, et le mâle le plus proche héritant à leur place.
On ne peut manquer d’observer sous ce prince les premières relations suivies de la maison de Savoie en Angleterre, dont son neveu par alliance était roi. Pierre avait servi ce prince et résidé à Londres, où l’hôtel de Savoie garda longtemps son nom. Contre les barons révoltés de ce pays, il conduisit au secours de la reine Éléonore des troupes qui ne passèrent pas la Flandre, cette révolte s’étant apaisée (1264). Un avantage de ces relations fut qu’il eut pour ami Richard de Cornouailles, frère du roi d’Angleterre, qui prit le titre d’empereur d’Allemagne au temps du grand interrègne. Il en reçut le comté de Kibourg près de Zurich; il était aussi baron de Vaud, et tenait le château de Genève, en paiement de quelques dettes contractées par les comtes de Genevois à son égard. Enfin son mariage avec Agnès, héritière du Faucigny, mit cette province entre ses mains.
Peut-être le surnom de Petit Charlemagne vint-il à ce prince de sa législation. En effet la Savoie tint de lui les premières constitutions ou statuts qu’elle ait connus. Entre les châtelains et l’autorité du comte, elles instituaient les baillis qui renforçaient son autorité. Dans chaque province fut établi le juge qui représentait le souverain. La procédure fut amendée, et on reconnaît dans ces statuts les premiers traits de notre assistance judiciaire. Le notariat aussi eut ses règlements.
Ses guerres. — On les voit conduites principalement du côté de la Suisse, en Valais et au nord du Lac. Le Comte rencontrait de ce côté la puissance naissante des Habsbourg. Rodolphe, tige de cette maison, soutint contre lui l’évêque de Sion. Il lui disputa le comté de Kibourg. Le progrès que la Savoie faisait de ce côté est attesté par une alliance avec Berne, qui fut conclue à cette époque. En même temps le pays de Vaud reçut de Pierre le bienfait d’une unité nouvelle, succédant à divers morcellements féodaux, et consacrée par des États uniques, qui se tinrent depuis à Moudon.
Il résidait d’ordinaire à Thonon, et l’on voit que dès lors les comtes de Savoie songeaient à relever pour eux-mêmes l’ancien royaume de Bourgogne. Peut-être Pierre eut-il le premier ce dessein. Il reçut de l’abbé de Saint-Maurice d’Agaune, l’anneau du Saint, gardé dans l’abbaye, et depuis lors cette relique insigne, transmise de prince en prince dans la maison de Savoie, attesta leur droit dynastique et l’antiquité vénérable à laquelle ils se rattachaient.
Cependant le duc d’Anjou, passé par mer en Italie, battait et tuait Mainfroid à Grandella (1266). Un traité qu’il avait signé avec le pape, défendait à ses ambitions la Toscane et la Lombardie. Cette défense favorable aux intérêts du Comte, devait le liguer avec le pape contre les tentatives que l’Angevin ferait dans ces parages. Pierre le Petit Charlemagne mourut à Pierre-Châtel, l’année 1268.
XII. PHILIPPE Ier
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1268 à 1283
Abaissement du Monferrat. — Cette mort fut suivie de peu par la bataille de Tagliacozzo (1268), où périt Conradin, dernier prétendant de la maison de Souabe au trône de Naples. Le duc d’Anjou prit possession de ce trône, et le Saint-Siège échappa pour toujours aux menaces que les armes de l’Empire avaient fait passer sur sa tête.
Philippe, puîné de Pierre et dernier des fils de Thomas Ier, succéda au comté de Savoie. Thomas, troisième du nom, fils aîné de Thomas qui fut régent sous Boniface, tenait alors le Piémont à fief du Comté. Il y soutint l’effort de Charles duc d’Anjou, qui, méprisant la défense du pape, assaillit Turin et s’en empara (1270). Plus heureux contre Monferrat, Thomas battit cet ennemi et le fit prisonnier. Le marquis ne fut remis en liberté que moyennant une restitution de tout ce que les comtes depuis Odon avaient cédé, en Italie, de la dot d’Adélaïde de Suse. Ces événements marquèrent la fin de la prépondérance du Monferrat.
La succession du Faucigny. — En 1273 prend fin pour l’Allemagne la période dite grand interrègne, durant laquelle plusieurs compétiteurs se disputèrent l’Empire, sans qu’aucun l’emportât. L’avènement de Rodolphe de Habsbourg, qui termina cette anarchie, remit le pouvoir impérial en état de se faire sentir aux princes de la maison de Savoie.
En aucun temps de leur histoire, ils ne furent si près du parti Guelfe. Benemerito della Chiesa, amatissimo del papa, tel est le nom que donne à Philippe Ier le panégyriste d’Innocent IV. Contre l’influence du Pape en Lombardie, Rodolphe fit alliance avec Anjou, et agita au profit de cette maison la reconstitution de l’ancien royaume d’Arles. Philippe s’y opposa, d’accord avec la France et le comte palatin de Bourgogne. En représailles, l’Empereur remit en question les droits de notre comte sur Kibourg.
D’autre part, la fille du comte Pierre, Béatrice, portait le Faucigny, où succédaient les femmes, au Dauphin de Vienne, Guigues VII, qu’elle avait épousé. Le fils de ce dernier, Jean, étant mort jeune (1282), le fief tomba de nouveau en quenouille. Anne, héritière des Dauphins, le porta dans la maison de la Tour du Pin, par son mariage avec Humbert, prince de cette maison. et tige de la troisième race des Dauphins.
Philippe entre en contestation d’une succession si contrariée; il oppose les droits de Béatrice de Thoire-Villars, tante de Béatrice de Savoie. L’Empereur prend le parti de cette dernière et d’Anne. Une même guerre fut appelée à trancher ce différend, et celui qu’il élevait au sujet de Kibourg. et des seigneuries suisses. Le Comte envahit le Faucigny, l’Empereur fit le siège de Payerne. Le comte de Genevois fut pour l’Empereur, Othon IV comte de Bourgogne, et Marguerite de Provence, pour le Comte.
Les évêques de. Lausanne, de Bâle et de Belley ménagèrent la paix. Elle eut lieu à Payerne en 1283. Le comte Philippe retirait ses troupes du Faucigny, il cédait Payerne et Morat, mais recevait confirmation de l’Empereur de toutes les autres possessions que la Savoie tenait au nord du lac de Genève. De plus, on convenait de soumettre à l’arbitrage ce qui s’élèverait à l’avenir de difficultés entre les Comtes et l’Empire.
Quelques seigneurs des pays contestés y maintenaient l’agitation. Les deux années que le Comte vécut encore, furent employées à. les réduire, dans le pays de Vaud, le pays de Gex et le Bugey..
Les libertés bourgeoises en Savoie. — L’octroi des libertés bourgeoises, qui, du XIIe siècle au XIVe fait un des traits illustres de l’histoire de l’Europe, était alors chez nous dans toute son étendue. Yenne,. Chambéry, Evian, Saint-Genix, le Châtelard, Seyssel reçurent entre 1215 et 1285, les franchises nécessaires au développement de la vie citadine et à la prospérité des marchands.
A cet égard les historiens ont confondu deux choses: les communes, issues des revendications pacifiques ou guerrières des ligues bourgeoises, et les villes de privilège, rendues telles par la libéralité du prince. Nos villes furent de la seconde espèce. Ce qui conseillait aux Comtes l’octroi de ces privilèges était tantôt l’intérêt du commerce dans leurs Etats, tantôt le dessein de s’attacher les villes par des bienfaits.
État de la monarchie de Savoie. — La mort de Philippe Ier (1285) fermait pour la monarchie de Savoie l’ère des incertitudes et des préparations. D’une part, son territoire, qui n’avait cessé de croître, la montre fortement établie sur tous les points où devait se jouer sa destinée. Sûre de Chambéry et de Turin, elle étend vers le Rhône ses domaines et des prétentions qu’elle fera bientôt prévaloir; elle dépasse cette limite en Bugey; elle règne au nord du lac de Genève dans le voisinage des cantons Suisses; en Italie l’abaissement du Monferrat met en liberté son action. D’autre part l’ère, difficile pour elle, des luttes entre le Sacerdoce et l’Empire est close. La défense des libertés lombardes, toujours agréable au Saint-Siège, a cessé d’être un engin de guerre contre l’Empire. Plus forte pour mener cette défense, la Savoie est aussi plus libre de le faire. Bientôt elle sera en mesure de tenir seule ce rôle, que personne ne lui disputera plus. Ce sera la seconde étape de sa grandeur.
DEUXIÈME PÉRIODE
Table des matières
LES QUATRE AMÉDÉES
XIII. AMÉDÉE V LE GRAND
Table des matières
1283 A 1323
Réunion de la Bresse. — Amédée, qui fut surnommé le Grand, était le second fils de Thomas. Les puînés de ce dernier, morts sans postérité, n’avaient d’héritière que cette lignée. Elle se divisait en trois branches: Thomas troisième du nom, Amédée, Louis. Mais Thomas était mort; sans doute la loi de non-représentation, observée dans l’âge précédent, empêcha son fils Philippe de succéder. Il garda le Piémont en apanage, tandis que Louis, troisième frère, eut la baronnie de Vaud. Turin et Chillon devinrent sous ces princes des centres particuliers de la puissance Savoyarde, tandis qu’Amédée conduisait de Chambéry les intérêts de la dynastie.
Il avait épousé Sibylle de Baugé, héritière de ce comté et de la Bresse, que disputèrent d’abord le Dauphin Humbert, le comte de Genève, le baron de Gex; mais une expédition du prince lui en assura la possession.
Politique d’Amédée à Genève. — L’évêque de Genève était alors en guerre avec les bourgeois de sa ville, qui réclamaient leurs libertés. Comme le pouvoir des évêques de Genève surpassait au temporel celui des comtes, les précautions que la Savoie prenait contre Genève, devaient surtout s’exercer contre lui.
En 1285, Amédée profite d’une querelle soulevée par les bourgeois. Appuyé sur le châtelain que nos comtes entretenaient au Bourg-du-Four, il mène les troupes de Savoie dans la ville, assiège le château de l’Ile, qui était à l’évêque, se saisit des revenus de ce dernier, établit la commune et reçoit son serment. Mais après le départ du Comte, cette constitution fut annulée. Amédée rentre dans Genève en 1288, triomphe des résistances et s’en proclame vidame.
La querelle, portée devant le concile de Vienne, reçut un premier règlement, que sanctionna le traité d’Asti en 1290. Le vidomnat fut accordé ; cette fonction, dont l’influence du Comte avait fait régler les attributions, faisait de lui l’arbitre perpétuel entre les citoyens et l’évêque.
Passant ensuite au delà du Rhône, le comte de Savoie poursuit de ce côté l’agrandissement de ses Etats, et moissonne les fruits du traité de Payerne. Les fiefs que Béatrice de Faucigny, dite la grande Dauphine, conserve depuis Seyssel jusqu’à Fribourg, le reconnaissent pour suzerain; le baron de Vaud, son frère, obligé à des échanges, Nyon conquise, d’autres opérations encore, ramassent en un faisceau compact les domaines que le Comte possède au nord du Lac.
L’amitié des grandes puissances. — Ces opérations s’assuraient sur l’amitié des grandes puissances.
A l’empereur Rodolphe de Habsbourg en Allemagne, avait succédé Adolphe de Nassau, lequel après six ans de règne (1293) fut renversé et tué par une ligue des Electeurs. Amédée, en faveur sous ce prince et qui reçut de lui Payerne et Morat, se voit reprendre l’une et l’autre par Albert, fils de Rodolphe, tige de la maison d’Autriche, que ces événements firent empereur.
Il rechercha alors l’amitié du roi de France, Philippe le Bel, dans les armées duquel on le voit combattre de 1302 à 1301. On croit qu’il fut aux batailles de Courtray et de Mons-en-Puelle, l’une perdue, l’autre gagnée contre les Flamands.
Edouard, son fils, vécut à la cour de France. Le Comte lui-même séjournait au château de Bicêtre près Paris, qu’il avait fait décorer par des artistes de son pays. A Chambéry même et au château du Bourget, un émule de Giotto, Georges de Florence, exerçait son art pour le même prince.
Suite des événements de Genève. — Cependant des alliances se nouaient contre lui sur le théâtre de ses récents succès. La dame de Gex porta son aide au Dauphin, pour l’affaiblir.
Le Comte aussitôt recherche l’alliance du comte d’Orange; il s’annonce partout comme le défenseur du commerce et des bourgeoisies. Hugues, fils d’Humbert Dauphin, baron de Faucigny, s’unit avec l’évêque et le comte de Genève, en 1307; mais les syndics de la commune en armes vengent le parti de Savoie, pendant qu’Amédée triomphe en Dauphiné, de Jean II, nouveau Dauphin, fils d’Humbert et frère de Hugues.
Jamais la vaillance du prince n’éclata plus que dans cette guerre. Au combat de la Côte Saint-André en Viennois, «furent donnés, dit un chroniqueur, de tels coups qu’onques on ne vit gens si acharnés.»
Ces événements forcèrent la coalition à faire la paix à Montmeillan (1308). Cette paix consacrait l’existence de la commune de Genève; elle défendait au comte de Genève de contracter alliance sans la permission de la Savoie. Le baron de Faucigny prenait pour femme Marie, fille d’Amédée, et la grande Dauphine, renonçant aux affaires, se retirait au château de Monfort en Grésivaudan, où elle mourut en 1310.
Expédition de l’Empereur en Italie. — En 1308 périt assassiné l’empereur Albert. La maison de Luxembourg, qui succéda dans la personne de Henri VII, reprit à l’égard de l’Italie les desseins que l’Empire avait abandonnés depuis un demi-siècle. Dans le même temps (1309), les Papes quittèrent la résidence de Rome pour s’établir en Avignon.
Il s’élevait alors en Italie une nouvelle puissance, dans la personne des Visconti, seigneurs de Milan reconnus depuis peu, et qui tirèrent de la richesse de cette ville, de sa position et de ses souvenirs, les éléments d’une rapide fortune. Mathieu Visconti dit le Grand, pourvu du vicariat de l’Empire en Lombardie, fondait tous ses progrès sur le parti Gibelin. Mais la maison de Savoie battait ce parvenu par ses alliances. Amédée V était beau-frère de l’Empereur, par un second mariage contracté avec Marie de Brabant, sœur de l’impératrice. Il se servit de cette parenté pour balancer le pouvoir rival. L’expédition de Henri VII en Italie se fit à travers ses Etats. Au haut du mont Cenis, qu’ils passèrent ensemble, comme l’Empereur priait Dieu de le protéger contre les factions de Guelfes et de Gibelins: «Ne penchez donc, lui dit le Comte, ni à dextre, ni à senestre.»
Mais sa présence toute seule soufflait la guerre civile. A peine couronné roi de Lombardie dans Milan, ses premières rigueurs contre Brescia firent lever contre lui les partisans d’Anjou. Les légats du Saint-Siège le couronnèrent à Rome, mais la Toscane guelfe prit les armes. L’obligation de maintenir les puissances égales commandait au Pape cette conduite favorable à l’égard de l’Empereur. Cependant l’autorité que l’Empereur en retirait, n’empêcha pas que l’Italie ne fût en feu, quand Henri VII mourut, au milieu de la campagne, en 1313.
Une fois de plus dans ce voyage, le comte de Savoie manifestait sa politique modératrice, en se portant contre la maison d’Anjou, aux regards de la Lombardie. La présence de l’Empereur donnait à cet acte un éclat dont le Comte avait tout le profit, comme domicilié sur une terre où l’Empereur ne faisait que passer. Il en bénéficiait sans les haines soulevées par les représailles des Visconti, avec tout l’avantage que valait à sa maison le renom d’arbitre des partis. En récompense de ses services, l’Empire lui renouvela le vicariat dans ses domaines, et toutes ses investitures. Philippe prince de Piémont reçut Quiers et la capitainerie d’Asti, où son pouvoir ne se fit sentir que dans la protection des libertés bourgeoises.
D’anciens historiens ont écrit que sur ces entrefaites Amédée quitta l’Italie pour porter secours aux chevaliers de Rhodes, dont les Turcs assiégeaient l’île (1311). Ayant repoussé les infidèles, il aurait rapporté de cette expédition la croix blanche placée dans ses armes, nommée depuis croix de Savoie, et peut-être aussi la devise FERT, interprétée ainsi: «Fortitudo ejus Rhodum tenuit, son courage a maintenu Rhodes.»
Nouvel engagement contre Genève et le Dauphin. — L’exercice de la vidamie de Genève ne pouvait manquer de faire naître des différends. Le Comte voulait que les fonctions s’en fissent au moyen d’officiers savoyards; l’évêque protesta sans succès, puis proposa le partage réglé de son temporel avec le Comte. Mais la mort du prélat laissa les choses pendantes.
Contre le Dauphin Jean II, la guerre se ralluma en 1313. On ignore le précis des événements de cette guerre, qui ravagea le Grésivaudan. Edouard, fils du Comte, en fut le capitaine. Du traité qui la termina en 1320, nous ne savons d’autre clause que le troisième mariage d’Amédée avec Alix, sœur de Jean. Mais cela même engage à reconnaître dans cette paix le succès d’une politique qui visait à réunir le Dauphiné.
Elle ne devait pas réussir, à cause de l’application que la France devait mettre à l’empêcher. En 1285 une médiation de Philippe le Bel avait soustrait le Dauphiné à l’absorption de la Bourgogne, qui prétendait à succéder à l’exclusion de La Tour du Pin. Il faut considérer dans ces événements l’effort que faisaient les rois de France pour empêcher une reconstitution de l’ancien royaume de Bourgogne, et pour s’en réserver les débris. Par ses traditions et par sa politique, la Savoie contrariait ces efforts; enfin ses progrès mêmes parurent sur le point de les mettre en échec.
Ils s’étendaient jusque dans Lyon, dont Pierre, fils de Thomas de Savoie et neveu d’Amédée, était évêque. Philippe le Bel obligea cet évêque à partager avec le roi de France le gouvernement de la ville, renversant ainsi les espérances du comte de Savoie.
Mort d’Amédée V. — Amédée mourut en 1323, à l’âge de soixante-quatorze ans: la renommée qui lui a valu le nom de grand, fut surtout celle d’un homme de guerre, gagnée aux regards de toute l’Europe. Il avait, dit-on, été présent à vingt-deux sièges. Une grande vigueur physique y était aussi comptée, comme en témoigne cette réponse du Dauphin faite à lui, que «s’il veut se vanter d’être nerveux et robuste», ce Dauphin n’a «taureau qui ne soit plus fort et raide que lui.»
Il avait marié en 1325 Anne; sa fille, à l’empereur Grec Andronic Paléologue, en faveur de qui il sollicitait le pape d’ordonner la Croisade, quand il mourut. Dans la personne de Théodore, issu d’un premier mariage de cet empereur avec Yolande de Monferrat, les Paléologues régnaient sur ce marquisat depuis 1306, en sorte que cette politique ne prenait le chemin de Constantinople, que pour mieux rentrer en Lombardie.
En 1301, Philippe prince de Piémont épousa Isabeau de Villehardouin, héritière d’Achaïe et de Morée, et quoiqu’il eût vendu quelques années plus tard ces principautés à la maison d’Anjou, sa descendance en porta le titre. Ainsi cette branche aînée de la maison de Savoie ne fut plus désignée que sous le nom de princes d’Achaïe.
XIV. EDOUARD LE LIBÉRAL
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1323 A 1329
Troisième guerre contre le Dauphin. — Un château fort élevé près des Allinges par le baron de Faucigny, fut l’occasion pour Edouard devenu comte, de recommencer la guerre contre la maison delphinale.
Guigues VIII était Dauphin depuis 1321; la même année Humbert, son frère, avait succédé en Faucigny à Hugues, mort sans postérité. Ainsi ce fief, en dépit des partages, ne cessait de faire retour aux chefs de la maison. Edouard s’empare des Allinges, rase le vieux château, met garnison dans le neuf, se jette dans les Bauges, où Humbert vient de lui prendre le Châtelard, l’en déloge et porte la guerre dans ses Etats.
Des offensives diverses promenèrent le fer et le feu sur les bords du lac de Genève, par Genève, le Chablais et le pays de Vaud. En même temps le Comte attaquait le Dauphin dans les plaines du Grésivaudan. Au delà du Rhône d’autres engagements l’obligent à porter secours à la Bresse menacée. Contre Guigues il perd les batailles de Saint-Jean-le-Vieux (1325) et de Pont d’Ain (1326).
Révolte de la Maurienne. — En même temps que se heurtaient leurs armes, l’intrigue des deux maisons jouait une partie non moins importante en Maurienne, où, sous la suzeraineté de nos comtes, le temporel de l’évêque restait le pouvoir de fait.
Une première fois en 1304, puis en 1317, les paysans, soulevés au nom de leurs libertés, obligèrent cet évêque à demander du secours. Jean II, alors Dauphin, intervint et se déclara pour les paysans. C’était préparer au midi l’agrandissement d’une maison, déjà redoutable pour la Savoie au nord par la possession du Faucigny. Le comte de Savoie prit le parti de l’évêque, et réclama de nouveaux droits dans le pays.
Aussitôt Saint-Martin-d’Arc et Saint-Jean-d’Arve se soulèvent. D’abord vainqueurs, les paysans sont refoulés dans le Grésivaudan. Embarrassé de la guerre qu’il soutient, le Dauphin hésite à les défendre, et en 1325 un arbitrage des princes remet les villages en paix avec l’évêque. En 1327 l’insurrection recommence, avec une horrible violence. Au signal de Valloires et des deux Albiez, toute la rive gauche de l’Arc prend les armes. Saint-Jean fut assiégée et prise; l’évêque et les chanoines échappèrent par la fuite; tout ce qui tenait à eux fut massacré, les églises furent brûlées, leurs palais et leurs maisons pillées.
Enfermé dans Aiguebelle, l’évêque Aimon d’Hurtières redemande l’aide du comte Edouard, à qui la violence des événements permit cette fois d’entrer dans la province en maître. Déchu d’une partie de son temporel, Aimon dut reconnaître au Comte droit de juridiction civile et criminelle sur ses sujets.
Cependant l’agitation restait. L’évêque ne put rentrer aussitôt dans Saint-Jean, et le succès complet d’Edouard fut ajourné.
Edouard à la cour de France. — Il fut avec Philippe de Valois en Flandre, comme il y avait été avec Philippe le Bel, et participa à la victoire de Cassel en 1328. A l’assemblée d’Amiens, tenue l’année suivante, où le roi d’Angleterre Edouard III vint faire hommage au roi de France pour le Ponthieu, le Comte demanda l’arbitrage de sa querelle avec le Dauphin. On ne sait quels effets suivirent cette demande. Il est certain que les Dauphins négociaient de leur côté avec la France. Peut-être aussi la mort d’Edouard fut-elle cause que rien n’aboutit. Cette mort survint en 1329. Il était âgé de quarante-cinq ans, et n’en avait régné que six.
On doit à ce prince d’avoir fixé à Chambéry le Tribunal du Comte, qui auparavant se transportait dans les provinces, et de l’avoir astreint à des assises périodiques tenues en présence du souverain.
XV. AIMON LE PACIFIQUE
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1329 A 1343
La succession de Savoie contestée. — Edouard le Libéral ne laissait qu’une fille, nommée Jeanne. Aimon, son frère, second fils d’Amédée le Grand, lui succéda, non en vertu d’aucun choix des Etats, mais en application de la coutume de Savoie, qui excluait les femmes, et qu’un acte formel d’Amédée (Bicêtre 1322), reconnu par ses deux fils (1323), déclarait.
Jean III, duc de Bretagne, époux de Jeanne de Savoie, n’en prétendit pas moins sur le Comté. Dans cette vue, ayant recherché l’alliance du Dauphin Guigues, il obtint que le roi de France fût présent au traité qui les lia l’un envers l’autre. Le partage de la Savoie y était décidé. Ainsi le différend qui depuis un quart de siècle armait la maison de La Tour du Pin contre nos princes, se chargeait de menaces nouvelles.
Quatrième guerre contre le Dauphin. — Le nouveau comte pourvut à ce danger en achevant ses fortifications du côté du Grésivaudan, entre Apremont et Montmeillan, qui commandent la route de Chambéry. Il ne défendait pas ainsi seulement sa capitale, mais encore le passage des Bauges, qui, séparant le Dauphiné du Faucigny, eût permis la jonction de ces puissances ennemies. Le comte de Genève entra dans l’alliance d’Aimon. Cependant celui-ci ne put soutenir l’attaque de la Perrière près de Voreppe, sur le chemin qui va de Grenoble à Saint-Marcellin.
Guigues fut tué (1333) à l’assaut de ce château. Cent trente Savoyards y soutinrent l’effort de quinze cents soldats ennemis. Ils ne cédèrent qu’à la famine, et furent massacrés sans pitié par les paysans de Maurienne réfugiés dans ces vallées, et qui s’étaient joints aux assiégeants. Il est remarquable que les événements de Maurienne avaient leur effet dans cette guerre. Deux seigneuries de la même province avaient apporté leur alliance au Dauphin. La mort de ce dernier fit demander la paix, qui fut signée l’année suivante. Elle obligea les deux seigneurs rebelles à recevoir de nouveau l’investiture du Comte.
Appuyé de cette soumission, Aimon pacifia là Maurienne. L’évêque put rentrer dans Saint-Jean, et les violences des paysans ne reparurent plus que par intervalles.
Soumission de la Tarentaise. — Les Comtes tenaient en Tarentaise le château de Salins près de Moûtiers. Cependant le pouvoir conservé dans cette ville par l’archevêque maintenait une rivalité, qu’il leur importait de soumettre. En 1284 Philippe Ier, en apportant à cet archevêque son secours contre les sires de Briançon, avait acquis des titres sur lui. A mesure que la monarchie grandissait, sans doute qu’un dessein général de rendre partout son pouvoir égal,tourna son attention vers cette province.
Peut-être on ne voulut rien tenter aussi longtemps que vécut l’archevêque Bertrand de Bertrand, homme de grande politique et de grand crédit, président des Etats qui avaient confirmé à Aimon la couronne. Mais à sa mort (1334), en vertu des droits réguliers qu’il tenait de l’empereur jusque sur les princes d’Eglise, Aimon mit le fief en séquestre.
L’administration de l’archevêque contentait les bourgeois de Moûtiers. Ils refusèrent d’ouvrir leurs portes, et divers incidents de voisinage survenus entre Salins et eux, firent bientôt tourner cette mutinerie en guerre civile. Jacques de Salins, nouvel archevêque, obtint la levée du séquestre, mais ne put empêcher que Moûtiers ne fût assiégée par les troupes du Comte. Ce siège dura dix-huit mois, et se termina par le démantèlement de la ville et par la soumission de la province.
Politique extérieure. — Ainsi le pouvoir des Comtes achevait de s’affermir à l’intérieur. Une réputation de modération et de prudence est le partage d’Aimon le Pacifique. Il est certain que les circonstances prochaines exigeaient l’unité de l’Etat, et qu’il prit les mesures propres à l’assurer.
Envers la France il entretenait les mêmes liens d’amitié que ses prédécesseurs. Il se rendit à la campagne de Flandre, par où la guerre de Cent Ans s’ouvrit, et combattit dans l’armée du Roi, avec son cousin Louis, baron de Vaud. Tous deux laissèrent, dit Froissard, «des marques immortelles de leur prudhomie et de leur bravoure.» La trêve d’Espléchin en 1340 fut négociée par notre comte.
Il avait épousé Yolande Paléologue, fille du marquis de Monferrat. Par un traité conclu en conséquence (1330), dont on verra les suites au cours de cette histoire, la succession du marquisat devait revenir à la maison de Savoie, au cas où les héritiers mâles manqueraient à la lignée des princes de Monferrat. Une clause si avantageuse à la Savoie démontre l’ascendant croissant que sa politique prenait en Lombardie.
Gouvernement d’Aimon le Pacifique. — Les libertés octroyées aux villes dans le cours des précédents règnes eurent alors les plus heureux effets. Partout la vie citadine se développa, la richesse des marchands s’accrut. Aimon favorisa plusieurs industries, en particulier celle des mines. Aux marchands italiens qui se rendaient aux foires de Champagne et de Paris, il offrit un passage sûr dans ses Etats, faisant la police des routes, réduisant les péages, assurant la réparation de tous les torts qui leur seraient faits.
Pour administrer la justice, il établit la charge de Grand Chancelier, délégation permanente des pouvoirs du prince à cet égard. Il confirma les assises périodiques du Tribunal du Comte fixé à Chambéry. Ces perfectionnements firent que l’autorité du prince était sentie continuellement sur tous les points de la monarchie. Il s’y rendait présent comme justicier, et cela fit beaucoup pour l’obéissance.
XVI. AMÉDÉE VI LE COMTE VERT
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1313 A 1383
La succession de Savoie confirmée. — Le premier des règnes illustres de la maison de Savoie débute par une minorité. Amédée VI n’avait que neuf ans quand il succéda au Comté. Le baron de Vaud Louis II, et le comte de Genève Amédée, prirent la régence: le premier, cousin d’Aimon le Pacifique; le second, neveu de ce prince par sa mère Agnès, fille d’Amédée le Grand.
En 1343, Jeanne de Savoie mourut. Les droits qu’elle prétendait passèrent par testament à Philippe duc d’Orléans, second fils du roi de France, cousin de cette princesse par les femmes. Ainsi transmis, ces droits devaient paraître peu solides; mais la puissance de celui qui s’en trouvait muni ne laissait pas de les rendre considérables. En même temps Humbert III, Dauphin après Guigues VIII, qui réunissait à ce domaine le Faucigny, traitait avec la France de la cession de l’un et de l’autre. Ainsi les menaces ressenties de ce côté redoublaient en se rapprochant.
Les régents parèrent aux plus pressantes. Ils négocièrent l’abandon des droits du duc d’Orléans sur la Savoie. Le Roi y consentit moyennant de l’argent et quelque renfort contre l’Anglais. Le château de Bicêtre et celui de Milly-en-Auxois furent cédés dans cet accord.
Premier engagement contre les Visconti. — Par un de ces revirements qu’impose la politique aux princes engagés dans le service des partis, les Visconti venaient de passer du parti Gibelin au parti Guelfe. Excommuniés depuis l’expédition de Henri VII en Italie, le pape Jean XXII leva leur interdit (1328), et leur maison grandit du succès de la ligue qui fut formée contre Jean de Bohême, quand il envahit la Lombardie.
L’affaiblissement de la maison d’Anjou dispensait le Saint-Siège de chercher son appui dans les diversions venues d’Allemagne, et le laissait autant que jamais libre de combattre l’empereur. La mort de l’empereur Louis de Bavière, survenue un an après sa déposition (1347), fut le couronnement de cette lutte nouvelle. Peut-être l’avantage qu’en eurent les Visconti, leur conseilla-t-il l’offensive contre la maison de Savoie. Quoi qu’il en soit, c’est à cette époque qu’on voit enfin la guerre sortir de la rivalité des deux puissances.
Luquin Visconti, fils et troisième successeur de Mathieu, entreprenait de soulever les communes du Piémont contre Jacques prince d’Achaïe, qui, tenant ce pays à fief du comté, devait en même temps hommage à Milan pour quelques villes. Jean de Miolans passe les Alpes au nom d’Amédée et, joint au prince d’Achaïe, triomphe des villes rebelles. Le Prince, le Comte et le marquis de Montferrat se partagèrent le protectorat d’Ivrée (1347).
Cette expédition, qui rouvrait après quatre-vingts ans les hostilités des Comtes en Italie, jeta le plus grand éclat sur les armes de Savoie. Au retour eurent lieu les fêtes rendues célèbres par le tournoi du Vernay de Chambéry, dont la postérité garda un long souvenir. Le jeune comte, âgé de quatorze ans, y portait l’armure verte, ce qui fait que le surnom de Comte Vert lui resta.
La peste de Florence en Savoie. — L’année 1348 fut un temps de grande calamité pour toute l’Europe. La peste, venue d’Egypte par la Sicile, ravagea Naples et l’Italie. A Florence cent mille habitants périrent, et l’effroi répandu par cette mortalité fit donner au fléau le nom de cette ville.
A Chambéry on accusa les Juifs, établis en Savoie depuis Amédée le Grand, et que l’usure y faisait détester, d’avoir empoisonné les puits. Relégués d’abord dans le faubourg Montmeillan, ils furent ramenés dans les prisons de la ville, où bientôt on les massacra. Le Comte sévit contre cette justice sommaire, et trois bourgeois de Chambéry furent pendus.
A Yenne, à Saint-Genix, à Seyssel, à Aiguebelle, les mêmes violences furent exercées, tandis que les habitants succombaient à la contagion par milliers.
La maison de France en Dauphiné. — Cependant le roi de France continuait de négocier l’acquisition du Dauphiné. Humbert n’avait pas d’héritier; d’énormes dettes, en partie contractées dans une expédition d’Orient, ne lui laissaient de parti que de vendre ses fiefs. La Savoie ne fut pas seule à craindre un événement qui devait lui donner un si puissant voisin. On croit apercevoir que le sire de Beaujeu et le comte de Genève firent la guerre au Dauphin, mus par ce sentiment.
Le comte de Genève était en même temps baron de Gex, en vertu d’une donation récente du dernier prince de cette maison. Les troupes des alliés entrèrent en Viennois; elles enrôlaient beaucoup de Savoyards, que le Comte Vert, empêché de rompre avec la France, ne laissait pas de soudoyer. En même temps Jean de Chissé, évêque de Grenoble, Savoyard de nation et conseiller d’Humbert, s’efforçait de changer ses projets. D’abord on essaya (1348) du projet d’un mariage entre Blanche, sœur du Comte, et le Dauphin, la princesse apportant en dot une somme de cent vingt mille florins. La maison d’Anjou faisait aussi des offres; enfin la Savoie suggéra de vendre le fief au Saint-Siège. Ce fut la France qui l’emporta.
Le Dauphiné fut cédé pour deux cent mille florins. L’acte fut fait à Romans en 1349, et rendu public dans l’assemblée de Lyon la même année. La cession n’allait pas au Roi, mais à Charles son petit-fils, depuis Charles V, à charge, lors de son avènement, d’échoir au fils de ce prince, nouvel héritier de la couronne, et toujours ainsi. Cette constitution, unique dans l’histoire de l’agrandissement des rois de France, fit d’autant de princes fils de ces rois, jusqu’à la Révolution, les successeurs en titre, en apanage, parfois en politique, des anciens Dauphins.
Quant à la politique française, il faut considérer dans ce fait l’abandon de la réserve longtemps gardée par elle à l’égard des provinces de l’ancien royaume d’Arles. La France commençait de mettre le pied dans ce royaume, et d’en rassembler pour elle les parties.
La réunion du Faucigny. — C’était pour les lointaines ambitions de nos princes un échec, qui fut moins senti que le danger immédiat qu’il créait. Ce danger venait du Faucigny, dont le territoire pénétrait au cœur même de la monarchie, séparant le Chablais des Bauges et de la Savoie. Aussi longtemps que les Dauphins l’avaient eu, la guerre sans cesse rallumée contre eux atteste l’inquiétude qu’il causait à nos comtes; tombé aux mains de la maison de France, il mettait en péril leur existence même.
En 1350 la régence fut ôtée au comte de Genève, et l’on peut supposer dans ce fait un dessein de séparer aux yeux du roi de France la cause de la Savoie de la sienne. Le Comte Vert parut à la cour de France dans le temps de la mort de Philippe de Valois; il suivit le duc de Normandie, depuis Jean le Bon, en Avignon, dans sa visite au pape Clément VI, où Eudes, duc et comte palatin de Bourgogne, l’accompagnait. Il fut aussi à Reims au sacre du nouveau roi.
En 1353, il porta même la guerre contre les récents auteurs de l’attaque du Dauphiné. Il battit Hugues de Genève, sire d’Anthon, aux Abrès; il emporta la ville de Gex. Sans doute tout cela se faisait d’accord avec la politique du roi de France.
Le résultat fut de trouver ce dernier favorable. Nos princes étaient en possession de plusieurs enclaves en Dauphiné, par exemple de Voiron et de la Côte Saint-André ; de plus Jeanne de Bourgogne, héritière éventuelle de Bourgogne et de Franche-Comté, était promise au Comte Vert. Le Roi devait souhaiter de rompre ce mariage. Le Comte y renonça, il rendit les enclaves: en échange de quoi le Faucigny, détaché de l’héritage des Dauphins, lui fut cédé par le traité de Paris en 1355.
Les populations résistèrent, mais durent céder à la résolution et à la vaillance du Comte Vert. Le château d’Hermance fut emporté ; trois mois suffirent au prince pour pacifier le pays.
Politique française du Comte Vert. — L’engagement du Comte Vert à l’égard de la politique française se montre alors avec éclat.
La même année 1355 il épousa Bonne de Bourbon, princesse de sang français et sœur de la Dauphine, ce qui fit de lui le beau-frère de Charles V. Puis il mène au roi Jean des troupes, et prend part en personne à la guerre contre l’Anglais.
Malheureusement le désastre de Poitiers (1356) vint rendre tout d’un coup cette politique aussi périlleuse qu’elle avait été profitable. Le contre-coup de cet événement le livra dans les Alpes aux représailles de ses voisins. De plus, le grand nombre de soldats sans solde échappés des champs de bataille français, qui, depuis la paix de Brétigny surtout, s’écoula par les passages des Alpes en Lombardie, ajoutait à cet embarras.
Des pillards se ruèrent sur le Piémont aux gages de Galéas Visconti. Impatronisé dans Ivrée, Jacques prince d’Achaïe se révolta. Aussitôt le Comte passe le mont Cenis, bat Jacques et lui impose la paix (1358). Mais lui-même peu après, assiégé dans Lanzo par une bande dite Compagnie Blanche, est obligé d’acheter la retraite de celle-ci moyennant une rançon de cent quatre-vingt mille florins.
La réunion du pays de Vaud. — Tout témoignage direct manque pour cette époque, au sujet des finances de nos comtes; mais on est obligé de croire qu’elles étaient prospères. Une rançon de cette importance n’en serait pas une preuve, à cause de la nécessité qu’il y eut de délivrer le prince; mais nous voyons d’ailleurs que les opérations librement conduites d’Amédée, négociations et guerres, exigeaient de grosses sommes, et qu’il les fournit sans s’épuiser.
L’expédition du Faucigny avait coûté plus de deux cent mille florins; quarante mille furent payés pour le traité de Paris. En 1339, Catherine de Savoie, cousine du Comte, sœur du dernier baron de Vaud, héritière de cet apanage, le lui céda pour une somme aussi forte, car on voit Chambéry taxée à cette occasion de quatre cents florins.
Cette baronnie fit désormais partie de la couronne de Savoie. Le Valromey et le Bugey y étaient joints. Ces deux derniers fiefs composèrent, avec le pays de Gex et la Bresse, une province compacte au delà du Rhône, pointe avancée de nos comtes du côté de la Bourgogne.
En Tarentaise, le Comte Vert poursuit les avantages gagnés par son père. Démuni de ses fortifications et du soutien de ses vassaux, l’évêque Jean de Bertrand partage avec le Comte ses droits de juridiction par un acte daté de 1358. Ce partage assurait le progrès incessant de l’autorité du prince sur la province.
Le vicariat impérial accordé. — Ainsi la politique du Comte, trompée d’un côté, se rétablissait de l’autre. A défaut de la fortune qui trahissait la France, les démonstrations de l’Empereur vinrent servir le prestige du prince, en même temps que son agrandissement. A Louis de Bavière, excommunié du pape, avait succédé Charles IV de Luxembourg, qui ne parut jamais en Italie qu’en allié docile du Saint-Siège. Par son mariage avec Blanche de Valois, il était oncle du Comte Vert. A Chambéry, où il passait pour aller visiter le pape en Avignon, on le traita magnifiquement.
A ce propos on trouve rapporté que le Comte Vert reçut le titre de vicaire de l’Empire en Savoie. Mais comme cela se trouve écrit déjà de plusieurs de nos princes avant lui, les historiens ont expliqué que cette fois le vicariat avait été donné pour toute la dynastie. Cette délégation perpétuelle avait d’autant plus d’importance, que les droits impériaux qu’elle représentait, venaient d’être définis (1356) par la fameuse Bulle d’Or, qui fit depuis la constitution de l’Empire. Dès lors les Comtes nommèrent aux bénéfices qui relevaient directement de l’Empire; ils jugèrent en dernier ressort au même titre que la Chambre Impériale.
Cette concession fut signée à Chambéry en 1365. L’Empereur, qui vendait toutes choses, se la fit payer cent mille écus.
Cependant Jacques d’Achaïe prenait de nouveau les armes (1360). Une seconde fois le Comte Vert le défait, le prend à Rivoli et lui ôte son apanage (1362), qui, moyennant sa soumission, lui fut rendu l’année suivante.
Le Comte Vert en Orient. — C’est ici la première expédition certaine que nos princes aient conduite en Orient. Longtemps la Savoie fut trop faible ou trop occupée chez elle pour suivre sérieusement le mouvement des Croisades. La part qu’y prenaient ses voisins attestait tantôt leur force supérieure, comme quand Monferrat devint roi de Thessalonique, tantôt leur imprudence, comme quand le dernier Dauphin acheva de se ruiner par une entreprise de ce genre.
L’inflexible prudence de la maison de Savoie oblige à regarder comme un signe de sa force, celle que le Comte Vert fit à Constantinople pour délivrer l’empereur Jean Paléologue, dont il était cousin par sa mère. Les Bulgares tenaient cet empereur prisonnier, et de plus les Turcs menaçaient Gallipoli sur le détroit des Dardanelles. Amédée, vainqueur tour à tour de ces deux peuples, délivre cette ville des infidèles et rend à l’Empereur sa liberté (1366). Cette victoire changea quelques-unes des perfides dispositions des Grecs envers la Chrétienté latine. Trois ans plus tard l’empereur Jean vint à Rome abjurer le schisme.
Intervention en Lombardie. — Soldat du pape Urbain V en cette affaire, le Comte Vert soutint avec éclat sa politique en Lombardie.
Cette politique se tournait tout entière contre la puissance nouvelle des Visconti. Galéas et Barnabé son frère, qui l’exerçaient ensemble, primaient toutes les puissances rivales; jamais l’ancien royaume de Lombardie n’avait paru si près de revivre au profit d’un pouvoir de fait, que ce nouveau prestige devait rendre irrésistible. Le Pape forma la ligue du comte de Savoie, de l’Empereur et de la maison d’Anjou, représentée par le roi de Hongrie, Louis le Grand (1368). Mais on ne pouvait fonder sur Charles de Luxembourg, lequel fuyait devant les armées et ne songeait qu’à rançonner les villes. En Piémont, l’héritage d’Achaïe se trouvait disputé entre Philippe, fils de Jacques, et Marguerite de Beaujeu, seconde femme de ce dernier. Le Comte prit parti pour celle-ci, qui lui remit la régence de son fils (1368). Cette position lui donnait l’avantage pour conduire la Ligue, dont il fut l’âme.
Pour la rompre, les Visconti lui offrent de partager la Lombardic. Le Comte refusa; le temps était encore loin où une politique de conquête pourrait servir à sa maison. L’accession du Verceil et de Gênes dans la Ligue attestent la confiance que la jalouse indépendance des villes mettait dans le parti de Savoie. Le marquis de Saluces courut à celui des Visconti, qui fut vaincu. La paix, signée en 1375, enregistra leur humiliation, le triomphe des libertés Lombardes et la mise hors de page de l’arbitrage savoyard.
Saluces abandonné se tourna vers le roi de France. En conséquence d’anciens hommages rendus par les marquis ses ancêtres aux Dauphins, il se reconnut vassal de ce roi, leur successeur. L’Empereur, comme suzerain de Lombardie, pouvait revendiquer cet hommage, mais il se déchargea de cette revendication sur le comte de Savoie, lui laissant à vider sa cause avec le Roi.
Suite de la politique italienne du Comte Vert. — En 1364 le Comte Vert avait réconcilié Pise et Florence; en 1379 on le voit accommoder les Visconti eux-mêmes avec le Monferrat, en 1381 la république de Gênes avec celle de Venise.
Cependant les efforts que firent enfin les Papes pour recouvrer leur résidence de Rome et terminer le séjour d’Avignon, avaient déchaîné le schisme en Occident. Depuis 1378 l’Eglise latine connut deux papes, Urbain VI à Rome, Clément VII en Avignon. L’un et l’autre prétendirent au rôle de modérateur en Italie. La succession de Naples allait s’ouvrir, car la reine Jeanne d’Anjou, dernière de sa lignée, demeurait sans héritier. Le pape de Rome obtint qu’elle adoptât Charles de Duras, cousin de cette princesse; celui d’Avignon la fit instituer Louis de France, frère de Charles V, tige de la deuxième maison d’Anjou (1380).
La guerre s’alluma entre ces deux héritiers, du vivant même de la Reine. Le Comte Vert tenait pour le pape d’Avignon. Il prit cette occasion de porter pour la première fois les armes de Savoie dans le midi de l’Italie, en soutenant les droits du prince français. Duras l’y avait devancé. Jeanne assiégée par ce dernier dans le château de l’Œuf, fut prise, et étranglée dans sa prison. Mais les troupes du Comte unies aux armes de France l’emportèrent. Amédée parcourut en vainqueur la Pouille; mais il ne devait pas voir la fin de l’expédition. Comme il passait sur la terre de Bari, il mourut de la peste à Bitetto, en 1383.
Son cousin Louis, prince d’Achaïe, dont il avait été tuteur, et qui l’accompagnait dans cette expédition, ramena les troupes. De ce dernier fait d’armes la Savoie devait recueillir, outre l’admiration de l’Italie, des agrandissements dont il sera parlé.
Progrès de la Savoie sous le Comte Vert. — Ceux que ce prince avait obtenus déjà, n’épuisent pas tout l’éloge qu’il mérite. Le progrès de sa politique est une partie non moins fameuse de cet éloge. Il faut remarquer que cette politique n’encourt d’échec que du côté de la France, où cela était inévitable. En Italie, malgré des difficultés nouvelles, on voit le Comte poursuivre ses avantages et prendre un rang définitif. Enfin l’éclat de ses interventions hors du cercle immédiat des intérêts de Savoie, annonce de nouveaux essors de sa maison.
L’effort dirigé à l’intérieur vers l’unité de ses domaines ne fut pas moins constant et heureux. Sur tout ceci il convient de joindre l’éclat chevaleresque de sa personne et de son règne. Un fait précis en conserve le souvenir, la fondation de l’ordre du Collier, plus tard nommé de l’Annonciade, l’un des plus illustres de l’Europe et joyau de la dynastie. Tous ces traits répandirent en son temps la renommée du Comte Vert en Europe; ils n’ont pas cessé dans la postérité de justifier son prestige; aux yeux des Savoyards il compte pour un des pères de la patrie.
XVII. AMÉDÉE VII LE COMTE ROUGE
Table des matières
1383 A 1391
La réunion de Coni et de Nice. — Amédée VII n’eut pas moins que son père le caractère d’un prince chevalier et vaillant. Il avait combattu dans les armées françaises à la bataille de Rosebecque en 1382, et paru dans de nombreux tournois. Froissart a loué sa hardiesse et sa magnificence, et l’intrépidité de ses Savoyards «toujours avant». Quand le Comte Vert partit pour Naples, il était occupé à combattre Edouard de Beaujeu, comme sire de Bresse. La seconde année de son règne (1384) il lui fallut châtier ceux du Haut Valais, qui, poussés par les Visconti, avaient mis le Chablais au pillage. Vers le même temps s’élevait en Tarentaise la révolte, en partie légendaire, des bourgeois contre l’archevêque Rodolphe de Chissé. 11 n’est certain ni que ce prélat eût accaparé les grains, ni que son palais fut mis à sac. Mais il dut se retirer, pour des causes qu’on ignore, à Saint-Jaquemoz, et il y fut assassiné (1385). De tels événements préparaient à Moûtiers l’affermissement du pouvoir des Comtes.
La politique d’alliance avec la France donna pour femme à Amédée, Bonne de Berri, nièce de Charles V. Comme l’expédition de Naples était finie, il se rendit de nouveau aux Pays-Bas, où l’armée française campait devant l’Ecluse. On faisait le projet de descendre en Angleterre. Le duc de Berri, beau-père du Comte, commandait l’expédition. Elle échoua par sa lenteur (1388).
Le duc d’Anjou, nouveau roi de Naples, mourut en 1384. Toujours unies à cet égard, la France et la Savoie couronnent en Avignon (1389) son fils Louis II, âgé de douze ans. Marie de Chatillon, sa mère, prit la régence. Comme ses prédécesseurs de l’ancienne maison d’Anjou, il régnait aussi sur la Provence. A ce titre il pouvait payer le secours apporté à sa cause par le Comte Vert. La même année Amédée VII en recueillit le fruit, dans la cession de Nice, de Vintimille, de la vallée de Barcelonnette et de Coni, provençale jusqu’alors, pointe avancée d’une maison rivale dans le domaine piémontais de nos princes. Nice leur donnait pour la première fois accès à la Méditerranée, en forçant la barrière que Saluces et Monferrat leur opposaient de ce côté.
Suite de la politique française. — Dans l’Italie du nord, la politique française n’en tenait pas moins ses intérêts séparés de nos princes. Elle prenait ses sûretés contre leurs avantages, elle envisageait l’alliance des Visconti. Le mariage de Valentine, fille de Galéas Il avec le duc d’Orléans Louis, frère de Charles VI, en 1389, marqua le commencement de cette politique milanaise, qui prit un demi-siècle plus tard tant d’importance dans les rapports des deux Etats.
D’autre part, l’hommage du marquisat de Suluces porté en 1373 au roi de France, et contesté par les Comtes de Savoie, était pendant devant le parlement de Paris. Cette cause d’un si grand prix pour les deux contestants, devait être décidée par les juges du Roi. Ils la réglèrent à son profit en 1390. Dès lors ce fief mouvant du roi de France au cœur des Etats Savoyards, ne cessa d’être une cause d’inquiétude pour nos princes.
Il livrait l’accès de l’Italie par le col de la Traversette, qui fait communiquer Saluces avec Embrun en Dauphiné. Comme il s’en fallait que cette route fût aussi facile que le Petit Saint-Bernard et le mont Cenis, les rois de France l’accommodèrent d’un chemin percé sous la montagne, longtemps connu sous le nom de pertuis du mont Viso, et dont les journaliers qui vont d’Italie en France se servent encore.
Anciens engagements réparés. — Les grandes dépenses auxquelles une politique aussi hardie qu’infatigable avait engagé le Comte Vert, avaient obligé ce comte à tirer de l’argent des judicatures jusque-là exercées par les baillis et les châtelains. Mais elles ne furent vendues qu’à charge de rachat, et les sujets de Savoie se plaignant de l’état nouveau, il fut bientôt question de les racheter. Le Comte assembla les Etats (1391), qui consentirent l’impôt nécessaire. Ainsi cette espèce d’emprunt fut éteinte trente ans environ après les circonstances qui l’avaient rendue nécessaire.
Amédée mourut peu après au château de Ripailles sur le lac de Genève, où il avait pris le lit pour une chute de cheval. Il n’avait que trente et un ans: son règne en avait duré huit; cependant ce peu de temps suffit à marquer sa place parmi les princes habiles et valeureux qui conduisirent enfin l’ancien comté de Savoie à son apogée sous Amédée VIII.
XVIII. AMÉDÉE VIII
Table des matières
1391 A 1434
Régence de Bonne de Bourbon. — C’était le temps où les factions commençaient de déchirer la France et où se préparait l’effroyable tempête dans laquelle, sous l’assaut de la conquête étrangère, faillit sombrer la monarchie. Ces conjonctures risquaient de mettre en danger la Savoie même, à cause de la difficulté qu’il y avait pour un Etat de moyenne grandeur d’y prendre parti, et de l’embarras de demeurer neutre.
Le nouveau comte n’avait que huit ans. Bonne de Bourbon, veuve du Comte Vert, sa grand’mère, vivait encore. Désignée par le comte défunt pour la régence, et reconnue par les États qui furent tenus à Chambéry, elle eut à disputer contre Bonne de Berri, qui, retirée à Montmeillan, prétendait elle-même à la régence. Ce différend fut tranché en fait, outre la décision des Etats, par la reconnaissance du roi de France.
Bonne de Bourbon transporta à Bourg-en-Bresse sa capitale. Le lac de Genève se trouvait alors au cœur des Etats de Savoie. Toutes les belles résidences qui s’élevaient sur ses bords, Chillon, Lausanne, Thonon, Evian, favorisées du séjour de la Régente, brillèrent de l’éclat que répandait la cour.
La mort soudaine du Comte Rouge avait fait courir le soupçon d’empoisonnement, commun en pareil cas. On ne craignait pas de le faire tomber sur la Régente, qui ne put empêcher le supplice de l’apothicaire Lompnes, regardé comme l’instrument du crime, puis le duel ou jugement de Dieu demandé contre Othon de Grandson, qu’elle protégeait. Ce duel, dont on se souvint longtemps, eut lieu à Bourg, devant toute la cour (1397). Grandson fut tué. Bonne fit reconnaître plus tard l’innocence du malheureux Lompnes.
Bonne de Berri n’avait renoncé à la régence qu’à condition que le Comte épouserait Marie, fille du duc de Bourgogne Philippe le Hardi. Ce mariage, conclu en 1391, eut pour effet d’apparenter la Savoie au parti bourguignon,, quand s’élevèrent les guerres civiles de France, en même temps que Bonne de Berri l’apparentait au parti Armagnac, dont le duc son père était un chef.
Les chevaliers de Savoie à la Croisade. — Amurat, empereur des Turcs, avait été défait par le Comte Vert; il eut pour successeur Bajazet dit le Foudre, dont les progrès vers Constantinople épouvantèrent la Chrétienté, Le Pape prêcha contre lui la Croisade; mais les guerres qui déchiraient l’Europe ne permirent qu’aux seigneurs de second rang de partir. On n’y vit de prince souverain que le roi de Hongrie, que Bajazet menaçait dans ses Etats. Humbert, bâtard d’Amédée VII, mena au roi de Hongrie cent chevaliers de Savoie. Avec toute la chevalerie française, ils succombèrent sous les coups des janissaires dans la terrible bataille de Nicopolis (1391).
Plus tard le Comte fit rechercher ce qui restait de ces chevaliers dans les prisons de Bajazet, et paya lui-même leur rançon.
La réunion du Genevois. — C’est le temps où la lignée des comtes de Genève allait s’éteindre. La succession ne pouvait manquer d’être convoitée par nos princes. Le dernier survivant de ces comtes fut Robert, cadet de quatre frères, et pape en Avignon sous le nom de Clément VII. Il mourut en 1394; Humbert de Thoire-Villars succéda, par les droits de sa mère Marie de Genève, sœur de ce pape, puis, à la sollicitation du comte de Savoie, il lui vendit son fief en 1401.
Majeur et régnant par lui-même depuis 1399, Amédée VIII se montra le digne successeur des diplomates de sa maison. Il fallait faire ratifier cet agrandissement par l’Empereur. A Sigismond de Luxembourg, élu en 1411, il se hâte de faire valoir, en même temps que la cession consentie par Humbert, tous les droits achetés à temps par lui, des branches collatérales en chicane de la succession. L’Empereur accorda l’investiture en 1422. La noblesse du Genevois, d’abord mécontente, se soumit dès 1403.
Ainsi tout ce qu’il y avait de pouvoir dans Genève outre celui de l’évêque et de la commune, se réunissait aux mains de nos princes. Quant à la province de Genevois, sa réunion portait désormais la Savoie jusqu’aux limites qu’elle garde encore.
Politique d’Amédée en Suisse. — La réunion de Genève faisait reparaître au jour la politique d’Amédée le Grand. Cette politique se poursuivit encore dans les relations du Comte avec les ligues Suisses.
La Savoie ne songeait pas moins à se fortifier au nord du Lac qu’en Lombardie. Seulement elle trouvait en Lombardie des seigneurs aux prises avec les libertés des villes, et cela donnait sujet à un arbitrage constant. Du côté des Ligues au contraire, la puissance des seigneurs était abattue; de plus le pays, peu convoité, vivait sans menaces du dehors, de sorte qu’il ne fallait pas compter y faire payer sa protection. Amédée traita donc ces ligues comme «leur bon ami» (disent les textes) et voisin. Il renouvela l’alliance avec Berne et Fribourg, d’autant plus facilement que les Visconti, devenus maîtres de tout le Milanais et confinant à elles par Domodossola, ne passaient guère d’années sans que leurs garnisons n’en vinssent aux mains avec les milices suisses.
La vallée d’Ossola avait pour le Comte l’avantage de joindre, par delà le Valais, le Piémont à plusieurs de ses fiefs en Suisse romande. Les Visconti, découragés d’y faire la guerre, consentirent à la lui céder. Par là le Haut Valais, que convoitait le Comte, se trouva réduit presque à l’état d’enclave dans ses domaines, et livré à ses entreprises.
Politique d’Amédée en France. — Son mariage avec une princesse de Bourgogne lui assignait une position moyenne à l’égard de la guerre civile en France. L’assassinat du duc d’Orléans marque le grand éclat de cette guerre civile en 1407. En 1410, le comte Amédée, jouant le rôle de négociateur, fit signer la paix de Bicêtre entre Bourguignons et Armagnacs, puis en 1412 le traité de Bourges.
Entre temps, des efforts se faisaient à Paris pour terminer le schisme de l’Eglise. Appuyé par l’Université, un concile se réunit à Pise, et prononça la déchéance des papes rivaux. Ce jugement ne devait avoir d’effet, que repris par le concile de Bâle en 1415. Ce concile, qui jouissait de la protection de l’Empereur, et où Sigismond parut en personne, mit fin à cet état de violence. Un pape unique, Martin V, fut élu.
La Savoie érigée en duché. — Amédée avait suivi la France dans les démarches faites pour l’extinction du schisme; une fois de plus au lendemain de cette crise, il se trouvait l’ami du pape et de l’empereur.
Sigismond, retournant de Constance par la Savoie, voulut qu’un titre solennel consacrât l’importance à laquelle quatre siècles de politique et de vaillance avaient élevé sa maison. 11 y avait longtemps que nos comtes eussent pu se donner le titre de duc, puisqu’ils étaient ducs en Chablais. Mais ils voulaient être ducs. de Savoie, et que ce titre fût le signe d’un accroissement de puissance. Le moment était venu, soit d’en presser, soit d’en accepter l’octroi.
Il ne pouvait venir que de l’Empereur. Sigismond fit Amédée VIII duc de Savoie en 1416. Nos princes, ainsi qualifiés depuis lors, conservèrent dans le souvenir de cet événement celui d’un pas décisif de leur maison.
Premier engagement contre Berne et Fribourg. — Genève et le Valais aux deux bouts du Lac furent la première occasion de la discorde entre le Duc et les ligues Suisses. Ces ligues, alliées de la bourgeoisie de Genève, l’aidaient à s’immiscer jusque dans le choix de l’évêque. Comme le siège se trouvait vacant, Martin V, nouveau pape, passant par Chambéry au retour du concile de Constance, fut sollicité par Amédée d’y pourvoir, sans l’avis de la bourgeoisie ni des chanoines. Ainsi Genève eut son évêque, Jean de Rochetaillée, de la main du Duc (1418), au grand déplaisir des Bernois.
L’ANCIEN CHATEAU DE MONTMEILLAN
DAMIER. Savoie. Pl.II
Phot. Giraudon.

Cependant la branche d’Achaïe s’éteignit dans la personne de Louis, quatrième prince, à qui Amédée VIII avait marié sa fille. Le Piémont fit retour au Duc, dont le domaine direct s’étendit dès lors à tous les Etats de Savoie. Jamais la monarchie n’avait encore connu cette unité et cette puissance.
Dans la vallée d’Ossola, les ligues Suisses essayaient de nouveau les incursions conduites au temps des Visconti. Amédée prend à son service le condottière Carmagnole, et pour protéger ce territoire, ordonne la conquête du Valais. Le ravage fut épouvantable. Il aboutit au traité d’Evian (1420), où le Duc n’accordait aux Bernois l’indépendance de la province, que sous réserve de plusieurs interventions.
Alliance avec Venise. — Carmagnole valut en outre au Duc d’étendre ses alliances jusqu’à Venise, dont ce condottière devint le capitaine. Cette république, pressée par Milan à l’ouest de ses domaines, comme la Savoie l’était à l’est, devait servir ses desseins contre un ennemi commun.
Une ligue formée contre Philippe Marie Visconti {1426), réunit, avec la Savoie et Venise, Florence, Ferrare et le roi d’Aragon. Jamais les Visconti n’avaient couru de plus grand danger. Carmagnole défit les Milanais dans la bataille de Macalo. Philippe Marie traite avec Amédée VIII, et le détache de la ligue en lui cédant Verceil et en prenant pour femme sa fille Marie de Savoie (1427).
Verceil, sur la rive droite de la Sésie, n’est qu’à cinq lieues de Casal, capitale du Monferrat. En même temps qu’une province fertile, elle mettait entre les mains du Duc une position de guerre importante et une pointe avancée vers le Pô inférieur.
En paix de ce côté, Milan tint tête, jusqu’à ce qu’ayant obtenu la disgrâce et le supplice de Carmagnole, elle fit avec Venise une paix, où celle-ci put apprécier ce que valait la neutralité de la Savoie.
Nouvelle expédition d’Orient. — La volonté qu’avait la maison de Savoie de faire sentir ses armes en Orient, eut un nouvel effet vers ce temps-là. Les Turcs y faisaient de grands progrès, contre Manuel Paléologue sous Mahomet Ier, puis contre son fils Jean sous Amurat II. Amédée envoya des secours à l’Empereur avec un résultat que nous ne connaissons pas.
En 1426, Janus de Lusignan, qui régnait en Chypre, attaqué par le Soudan d’Egypte, reçoit d’Amédée cinq mille hommes, conduits par Jacques de Compeys et François de Lapalud, comte de Varembon. Ces seigneurs succombèrent aux forces musulmanes; mais Chypre n’en fut pas moins sauvée.
Guerre du Valentinois. — Le Valentinois et le Diois formaient encore un fief distinct du Dauphiné, inféodé à la maison de Poitiers, qui s’éteignit en 1419, dans la personne de Louis, dernier comte. Ce seigneur instituait son héritier le Dauphin (depuis Charles VII), moyennant une somme que celui-ci ne put payer.
Amédée VIII, à qui, à défaut de ce paiement, le fief était cédé, intervient. Saint-Vallier, cousin du défunt par les femmes, se ligue pour son exclusion. Le duc de Savoie n’en occupa pas moins le pays, dans lequel il se faisait un parti comme allié des libertés bourgeoises. Mais après que Charles VII eut reconquis ses États, ce roi proposa de payer la somme, et réclama les deux provinces.
Le Duc fait alliance contre cette réclamation avec le prince d’Orange Louis de Chalons, que soutenait le duc de Bourgogne. Ce seigneur était maître d’une partie de la Provence. Le Duc règle avec lui le partage du Dauphiné, convient de lui céder le Viennois et de retenir Grenoble et le Grésivaudan. Mais on ne tarda pas à voir la vanité de ce partage. La France rétablissait partout le sort de ses armes victorieuses. La coalition, où ne combattait pas le prince, mais la noblesse de Savoie seulement, fut vaincue à la bataille d’Anthon (1430).
Conspiration du comte de Clermont. — Le comte de Varembon de l’expédition de Chypre, avait pris la plus grande part à cette guerre. Il poursuivit Aynard comte de Clermont, allié du Roi, jusque dans les Dombes, s’empara de Trévoux, fit quantité de prisonniers.Inférieur à ce dernier échec, son adversaire s’adresse à la justice du Duc, qui rembourse les rançons, et punit Varembon par la saisie de ses terres. Mais, cette satisfaction donnée, le Duc reçut en grâce son gentilhomme.
Le comte de Clermont conçut de cette grâce le plus grand des ressentiments. Tenté par deux vassaux du Duc, que celui-ci avait punis de brigandage, il entra dans le dessein secret d’attirer le prince à la Chartreuse de Pierre-Châtel et de l’enlever. La barque préparée pour cet enlèvement attendait sur le Rhône au pied de cette chartreuse. La conspiration fut découverte. L’un des conjurés, Cordon, fit des aveux; l’autre, Sure, eut la tête tranchée à Thonon (1434).
Institutions d’Amédée VIII. — Ce prince a reçu le surnom de pacifique. Cela ne doit pas être entendu d’une humeur inclinée à la paix, mais d’une puissance qui fut capable de l’imposer.
De la Savoie accrue en territoire, en relations, en influence, il s’appliqua et réussit à faire un Etat parfaitement tranquille et prospère. Au dehors un système d’alliances où entraient Naples, Venise, Berne, la Bourgogne et la France, garantissait cet équilibre; à l’intérieur il sut le faire régner par un sage règlement de la justice et de l’administration.
Un grand ouvrage témoigne dans la postérité de ses travaux à cet égard: les Statuta Sabaudiæ ou Statuts de Savoie, première rédaction générale que notre nation ait connue des ordonnances diverses portées au cours des âges par les souverains. En rappelant le bienfait de ce code, la Savoie rappelle en même temps le premier effet solennel de cette science de jurisprudence, que l’Europe entière lui reconnaît.
La rédaction dura dix ans. L’auteur principal en fut Nicod Festi de Sallanches, sous le chancelier Jean de Beaufort, et par l’inspiration directe du duc Amédée VIII. Elle était achevée en 1430; la promulgation eut lieu cette année même.
Dans cette constitution, les baillis et châtelains avaient leurs pouvoirs définis, le conseil sédentaire de justice siégeant à Chambéry, le conseil suprême ou conseil du Duc, voyaient refondre leurs attributions; des avocats fiscaux, chargés de représenter le prince en justice, étaient créés. Pour les articles particuliers, le jugement de Dieu par le duel fut aboli; et des lois somptuaires furent ajoutées, selon le mode de ces vieilles législations.
Le concordat d’Amédée VIII. — L’existence de princes-évêques nombreux, que contenait la Savoie comme partie de l’Empire, empêchait de régler l’intérieur du pays sans un accord avec les pouvoirs d’Eglise. Un concordat, consenti en 1432, fut la suite nécessaire des Statuts.
Il fut rédigé par Bolomier. L’archevêque de Tarentaise, les évêques de Maurienne, de Genève, de Belley et d’Aoste y reconnaissaient le duc pour souverain, et par des transactions diverses abandonnaient entre ses mains le principal de leur juridiction. Les Etats Généraux réunis à Thonon solennisèrent cette constitution, en même temps qu’ils aidèrent à la faire accepter en manifestant leurs désirs, conformes à la volonté du prince. Un des articles les plus disputés fut que les prêtres présents aux tribunaux laïques cesseraient d’y siéger à titre ecclésiastique. Le Duc tenait à cet article et l’imposa.
Prospérité de la Savoie. — Le règne d’Amédée VIII tombe dans le temps de l’agitation la plus furieuse causée par la guerre de Cent Ans. Cette agitation ébranlait la France, elle intéressait la Bourgogne, l’Angleterre, les Pays-Bas. En Italie, le royaume de Naples, retombé en proie aux compétitions de Duras et d’Anjou, souffrait des maux à peine plus supportables. Enfin les royautés d’Orient et la Hongrie, menacées de la conquête turque, vivaient dans la peur des janissaires. Peu d’Etats de la Chrétienté connaissaient alors le bienfait de la paix.
Elle était profonde en Savoie, et s’y ornait de tous les progrès de la société et des arts, florissants en ce début du quatorzième siècle, et que traversaient ailleurs les révolutions et la guerre. «Amédée VIII, dit Olivier de la Marche, sut si bien gouverner, au milieu des contrées voisines en proie aux guerres étrangères et aux dissensions civiles, qu’en Savoie seulement on trouvait alors santé, richesse et bonheur.»
Le Duc avait fait de Thonon sa capitale. Comme son aïeule, il aimait les rivages du Lac, qu’il regardait comme le centre de ses Etats. Cependant il ne se lassa pas d’embellir Chambéry. Il y éleva dans le château la Sainte-Chapelle célèbre, qui renferma plus tard le Saint-Suaire: un maçon dauphinois, Jacques Magnin, la bâtit. La même ville s’embellit de monastères puissants: Franciscains et Dominicains; l’église et la maison de ces derniers était le plus magnifique ouvrage que les moines eussent élevé sur le sol de Savoie.
On voit par les inventaires d’alors, que le Duc dans ses résidences s’entourait d’un luxe du même genre que celui dont marchaient environnés son grand-père le duc de Berri, son beau-père le duc de Bourgogne, modèles des mécènes de leur temps. Comme eux, des tapisseries le suivaient dans ses voyages. Quand il reçut l’Empereur à Chambéry, un peintre vénitien, qu’il avait à ses gages, peignit les salles et fit son portrait. Il recherchait aussi les manuscrits à peintures, et dans le trésor de la Sainte-Chapelle de Chambéry, les plus riches objets, offerts en don, témoignaient sa magnificence. Il en était de même de l’abbaye de Hautecombe, récemment augmentée par le Comte Vert de la chapelle des Princes, fermée d’une grille de bronze, couverte d’une voûte peinte par Georges d’Aquila.
A l’ordre du Collier, fondé par son grand-père, Amédée ajouta l’ordre de Saint-Maurice en 1434. Pour l’encouragement des sciences et des belles-lettres, il fonda en 1405 les premières chaires de l’université de Turin.
Abdication d’Amédée VIII. — Amédée VIII n’attendit pas la mort pour transmettre à son fils Louis les Etats dont il avait achevé la perfection. Le premier de sa maison, mais non pas le dernier, il abdiqua, en 1434, et se retira à Ripailles, dans le magnifique château élevé en cet endroit, près d’une abbaye d’Augustins qu’il y avait lui-même établi. Cependant il gardait le duché, Louis n’ayant de titre que celui de son lieutenant général.
C’était le temps où le concile convoqué par le pape Martin V pour juger le schisme de Bohême, siégeait à Bâle (depuis 1431). Eugène IV, successeur de ce dernier, le déclara dissous en 1437, pour réunir à Ferrare un autre concile chargé de recevoir l’Eglise grecque à l’unité, dans la personne de l’empereur Jean VII Paléologue. Les Pères de Bâle refusèrent d’obéir. Ils déclarent Eugène IV hérétique, le déposent et lui nomment un successeur (1439). Ce successeur fut le duc Amédée VIII.
Il avait alors cinquante-deux ans. Ayant premièrement ceint la tiare à Bâle, il consomma son abdication dans la chapelle du château de Thonon, et désormais, sous le nom de Félix V, gouverna les Eglises de France, de Suisse et de. Savoie, qui le reconnaissaient pour pape. C’était le Grand Schisme renouvelé, cette fois pour une courte période. Le prince allait bientôt reconnaître l’erreur du concile qui l’avait élu, et des grandes nations qui lui obéissaient.
On ne peut omettre de remarquer que les ambitions d’Amédée, tournées vers les affaires d’Eglise dans les dernières années du règne, causèrent un commencement de décadence dans le Duché. Cette décadence, qui fut suivie par les erreurs du duc son fils, fait une introduction naturelle au récit des événements de notre troisième période.
Pulsuz fraqment bitdi.