Kitabı oxu: «Watteau : un grand maître du XVIIIe siècle»
Louis Gillet
Watteau : un grand maître du XVIIIe siècle

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305512
Table des matières
AVANT-PROPOS
AVANT-PROPOS
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
APPENDICE
AVANT-PROPOS
Table des matières
La Société des conférences m’a fait l’honneur, l’hiver dernier, de me demander un cours de quatre leçons sur Watteau, à l’occasion du deuxième centenaire de la mort de ce grand peintre. Ce sont ces leçons qu’on va lire, dans un texte un peu remanié et assez différent de celui qui a paru dans la Revue de la Semaine.
Dans les conditions actuelles de la librairie, il eût coûté trop cher d’illustrer cet ouvrage. Mon dessein n’était de faire ni un livre de luxe ni un manuel scolaire. Un recueil de documents et une étude littéraire sont deux choses très différentes. Les Maîtres d’autrefois sont un livre sans images. Les œuvres de Watteau sont assez connues de tout le monde pour qu’il soit inutile de reproduire une fois de plus un choix des plus célèbres. Il m’a paru préférable de m’en tenir à un frontispice. Je remercie M. Georges Dormeuil qui a bien voulu, pour orner cet ouvrage, me permettre de publier un des plus beaux dessins de Watteau.
Ce petit livre n’est pas une étude scientifique. Je n’avais ni le temps ni les moyens de la faire-La condition indispensable pour une telle entre prise serait un catalogue de Watteau, et ce catalogue n’existe pas. Il me semble qu’un tel travail ne serait pas impossible. Il devrait être aisé de refaire aujourd’hui avec des procédés plus sûrs et plus rapides ce que M. de Julienne n’a pas hésité à entreprendre avec les procédés lents et coûteux de son temps. Ou aurions-nous moins qu’autrefois le soin de cette gloire dont nos artistes forment une large part?
En prenant pour base l’œuvre de Julienne, on tracerait sans peine le programme d’un tel ouvrage . Il faudrait rechercher d’abord tout ce qui subsiste de Watteau, épars dans les galeries d’Europe et d’Amérique. Un très grand nombre de ces œuvres se trouve encore en Angleterre. Sait-on qu’à Paris même il existe, en dehors du Louvre, près de vingt-cinq tableaux de Watteau? Il faudrait classer ces peintures, distinguer les répliques des œuvres originales, instituer les linéaments d’une chronologie, toutes choses inexécutables avant que les documents aient été rassemblés. L’ensemble de ces peintures conservées serait à compléter par les gravures des œuvres disparues, en ajoutant d’ailleurs à celles du recueil de Julienne les œuvres qui n’y figurent pas et qu’ont gravées Baron et Philippe Mercier.
La seconde partie du travail aurait pour objet la collection des dessins de Watteau. La première chose à faire serait une édition critique des dessins gravés, ou des Figures de différents caractères. Cette édition comprendrait: I° la mention de tous ceux de ces dessins qui sont venus jusqu’à nous, avec un mot de leur histoire et les notes de l’exemplaire de l’Arsenal; 2° l’indication des tableaux pour lesquels a servi chacun de ces dessins. Peut-être cette partie du travail serait-elle même la plus utile pour commencer. Enfin, un dernier recueil reproduirait tous les dessins qui nous sont parvenus, avec des notes historiques dont les publiions de M. P.-J. Heseltine nous offrent le modèle,
Je ne désespère pas, s’il plaît à Dieu, d’entreprendre un jour cet ouvrage avec l’aide de mon ami M. Paul Alfassa. Rien ne nous manque tant que ce genre d’inventaires et de répertoires. L’histoire de l’art en France demeurera impossible aussi longtemps qu’on n’en aura pas constitué les archives. Il faut commencer par faire le compte de nos richesses. Ce travail devrait être fait depuis longtemps pour des maîtres tels que Poussin, Watteau, Fragonard, Ingres, Prud’hon, Delacroix, Houdon. Tant qu’il n’existera pas un Corpus artistique, embrassant la statuaire du moyen âge et de la Renaissance, les vitraux, les grandes œuvres de la sculpture et de la peinture classiques, il sera inutile de parler d’une véritable histoire. Un siècle d’érudits, en se consacrant à mettre au jour les monuments de notre passé, a rendu possible l’école historique du dix-neuvième siècle. En détruisant ces admirables instruments de travail, ces laboratoires de la science qu’étaient les vieilles congrégations, les sociétés modernes n’ont rien fait pour les remplacer. Nos corps savants, nos universités et nos académies paraissent peu propres à ces grandes œuvres impersonnelles, dont celle des Bollandistes est aujourd’hui le der’ nier exemple. Est-ce qu’en créant l’outillage qui. semblerait devoir faciliter la tâche, le monde contemporain n’aurait pas brisé par mégarde les vertus morales, le désintéressement qui en étaient la condition? Aurions-nous perdu le dévouement qui plaçait son honneur dans le travail obscur qui s’accomplit pour l’avenir, et dont celui qui le fait ne cueille pas les fruits?
Ces mérites nous seraient pourtant plus que jamais nécessaires. Trop de ruines récentes le prouvent: l’œuvre de la civilisation est fragile. Elle est à la merci de la première bourrasque. Combien de merveilles touchantes, combien d’églises adorables, combien d’harmonieuses demeures d’autrefois, détruites brusquement par la plus brutale des guerres! Veuves de leurs beautés, les vallées de l’Aisne, les plaines lorraines ou champenoises, les collines de la Picardie pleurent des centaines de chefs - d’œuvre, dont elles cherchent en vain la forme dans les décombres. Que deviennent les trésors de notre dix-huitième siècle dont se parait la Russie? Qui oserait garantir que le reste est à l’abri de l’orage? Il est temps d’y songer: c’est un devoir pour nous de veiller sur le capital de noblesse qui nous vient de nos pères et de pourvoir au salut de la beauté menacée.
AVANT-PROPOS
Table des matières
La Société des conférences m’a fait l’honneur, l’hiver dernier, de me demander un cours de quatre leçons sur Watteau, à l’occasion du deuxième centenaire de la mort de ce grand peintre. Ce sont ces leçons qu’on va lire, dans un texte un peu remanié et assez différent de celui qui a paru dans la Revue de la Semaine.
Dans les conditions actuelles de la librairie, il eût coûté trop cher d’illustrer cet ouvrage. Mon dessein n’était de faire ni un livre de luxe ni un manuel scolaire. Un recueil de documents et une étude littéraire sont deux choses très différentes. Les Maîtres d’autrefois sont un livre sans images. Les œuvres de Watteau sont assez connues de tout le monde pour qu’il soit inutile de reproduire une fois de plus un choix des plus célèbres. Il m’a paru préférable de m’en tenir à un frontispice. Je remercie M. Georges Dormeuil qui a bien voulu, pour orner cet ouvrage, me permettre de publier un des plus beaux dessins de Watteau.
Ce petit livre n’est pas une étude scientifique. Je n’avais ni le temps ni les moyens de la faire. La condition indispensable pour une telle entreprise serait un catalogue de Watteau, et ce catalogue n’existe pas. Il me semble qu’un tel travail ne serait pas impossible. Il devrait être aisé de refaire aujourd’hui avec des procédés plus sûrs et plus rapides ce que M. de Julienne n’a pas hésité à entreprendre avec les procédés lents et coûteux de son temps. Ou aurions-nous moins qu’autrefois le soin de cette gloire dont nos artistes forment une large part?
En prenant pour base l’œuvre de Julienne, on tracerait sans peine le programme d’un tel ouvrage . Il faudrait rechercher d’abord tout ce qui subsiste de Watteau, épars dans les galeries d’Europe et d’Amérique. Un très grand nombre de ces œuvres se trouve encore en Angleterre. Sait-on qu’à Paris même il existe, en dehors du Louvre, près de vingt-cinq tableaux de Watteau? Il faudrait classer ces peintures, distinguer les répliques des œuvres originales, instituer les linéaments d’une chronologie, toutes choses inexécutables avant que les documents aient été rassemblés. L’ensemble de ces peintures conservées serait à compléter par les gravures des œuvres disparues, en ajoutant d’ailleurs à celles du recueil de Julienne les œuvres qui n’y figurent pas et qu’ont gravées Baron et Philippe Mercier.
La seconde partie du travail aurait pour objet la collection des dessins de Watteau. La première chose à faire serait une édition critique des dessins gravés, ou des Figures de différents caractères. Cette édition comprendrait: I° la mention de tous ceux de ces dessins qui sont venus jusqu’à nous, avec un mot de leur histoire et les notes de l’exemplaire de l’Arsenal; 2° l’indication des tableaux Pour lesquels a servi chacun de ces dessins. Peut-être cette partie du travail serait-elle même la plus utile pour commencer. Enfin, un dernier recueil reproduirait tous les dessins qui nous sont parvenus, avec des notes historiques dont les publications de M. P.-J. Heseltine nous offrent le modèle.
Je ne désespère pas, s’il plaît à Dieu, d’entreprendre un jour cet ouvrage avec l’aide de mon ami M. Paul Alfassa. Rien ne nous manque tant que ce genre d’inventaires et de répertoires. L’histoire de l’art en France demeurera impossible aussi longtemps qu’on n’en aura pas constitué les archives. Il faut commencer par faire le compte de nos richesses. Ce travail devrait être fait depuis longtemps pour des maîtres tels que Poussin, Watteau, Fragonard, Ingres, Prud’hon, Delacroix, Houdon. Tant qu’il n’existera pas un Corpus artistique, embrassant la statuaire du moyen âge et de la Renaissance, les vitraux, les grandes œuvres de la sculpture et de la peinture classiques, il sera inutile de parler d’une véritable histoire. Un siècle d’érudits, en se consacrant à mettre au jour les monuments de notre passé, a rendu possible l’école historique du dix-neuvième siècle. En détruisant ces admirables instruments de travail, ces laboratoires de la science qu’étaient les vieilles congrégations, les sociétés modernes n’ont rien fait pour les remplacer. Nos corps savants, nos universités et nos académies paraissent peu propres à ces grandes œuvres impersonnelles, dont celle des Bollandistes est aujourd’hui le dernier exemple. Est-ce qu’en créant l’outillage qui. semblerait devoir faciliter la tâche, le monde contemporain n’aurait pas brisé par mégarde les vertus morales, le désintéressement qui en étaient la condition? Aurions-nous perdu le dévouement qui plaçait son honneur dans le travail obscur qui s’accomplit pour l’avenir, et dont celui qui le fait ne cueille pas les fruits?
Ces mérites nous seraient pourtant plus que jamais nécessaires. Trop de ruines récentes le prouvent: l’œuvre de la civilisation est fragile. Elle est à la merci de la première bourrasque. Combien de merveilles touchantes, combien d’églises adorables, combien d’harmonieuses demeures d’autrefois, détruites brusquement par la plus brutale des guerres! Veuves de leurs beautés, les vallées de l’Aisne, les plaines lorraines ou champenoises, les collines de la Picardie pleurent des centaines de chefs - d’œuvre, dont elles cherchent en vain la forme dans les décombres. Que deviennent les trésors de notre dix-huitième siècle dont se parait la Russie? Qui oserait garantir que le reste est à l’abri de l’orage? Il est temps d’y songer: c’est un devoir pour nous de veiller sur le capital de noblesse qui nous vient de nos pères et de pourvoir au salut de la beauté menacée.
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
UN PETIT-NEVEU DE RUBENS A PARIS
Tout ce que nous savons de Watteau se réduit à trois ou quatre témoignages contemporains, ou presque, d’amis qui l’ont connu et qui ont écrit quelques années après sa mort. Comme j’aurai souvent à les citer, je crois préférable de les énumérer tout de suite. Ce sont:
I° Quelques lignes de La Roque, le directeur du Mercure, dans le numéro d’août 1721: Watteau était mort le 18 juillet. C’est une nécrologie très courte et déjà erronée.
2° Une notice de Julienne, le meilleur et le Plus dévoué des amis de Watteau. C’est ce Julienne, propriétaire de la teinturerie des Gobelins, qui avait réuni plus de trente Watteau, la Plus belle collection connue, — celui auprès duquel le peintre se représenta un jour dans le tableau qu’aimait Michelet, le touchant portrait de l’amitié : debout, les pinceaux à la main, au milieu d’un bosquet, tandis qu’à son côté l’ami, pour aider l’inspiration, dans le silence des ombrages, lui joue du violoncelle. Ce même Julienne dépensa 400 000 livres — un million d’avant-guerre — pour faire graver Watteau et pour exécuter ces quatre magnifiques volumes de l’ «Œuvre», le plus beau monument élevé à la gloire d’un peintre. C’est en tête du premier volume, paru en 1733, douze ans après la mort de Watteau, que Julienne a placé sa précieuse notice.
30 Une biographie de Gersaint, en 1744, dans le catalogue de la vente Quentin de Lorangère. Gersaint est ce marchand de tableaux, cet ami zélé et parfait, pour qui Watteau peignit son chef-d’œuvre, l’Enseigne gravée par Aveline.
40 L’éloge de Watteau par Caylus, lu à l’Académie le 3 février 1748. Caylus est cet original, auteur de petits contes poissards, et qui mit à la mode, au temps de la Pompadour, les fouilles d’Herculanum et les antiquités étrusques. Il eut un rôle dans le changement de goût qui conduit à Winckelmann et à David. L’ancien mousquetaire gris n’a guère fréquenté Watteau, d’une manière intermittente, qu’après sa retraite, à la fin de 1715; et leur liaison fut entrecoupée par le voyage de Caylus en Grèce et en Troade et Par celui de Watteau lui-même en Angleterre. Il y a dans son discours, avec un certain nombre d’anecdotes précieuses, les deux lignes les plus touchantes qu’on ait écrites sur Watteau.
5° Les notes de Mariette, le prince des connaisseurs, dans son Abecedario ou dictionnaire des peintres. Mariette n’avait fait qu’entrevoir Watteau chez Crozat, tout à la fin de la vie de l’artiste, mais il demeura lié avec tous ses amis; il posséda la fleur des dessins de Watteau et les annotations qu’il y a mises, celles dont il a couvert le fameux exemplaire de Watteau qu’on appelle l’exemplaire de l’Arsenal, sont une des sources d’informations les plus utiles qui nous restent sur le peintre.
6° Deux pages de Walpole dans ses Anecdotes on painting (1761). On y trouve quelques renseignements — douteux — sur le séjour de Watteau en Angleterre.
Telles sont les sources principales de la vie de Watteau. Ajoutez-y quelques courts billets autographes, un ou deux reçus, quelques articles des registres de l’Académie de peinture (de 1709 à 1721), les listes de l’Almanach royal (de 1718 à 1721), deux lignes du journal de la Rosalba, qui était à Paris d’avril 1720 au mois de mars de l’année suivante, deux ou trois lettres contemporaines; enfin les registres de la paroisse où Watteau est né (celle où il est mort n’a plus les siens), voilà toute la somme de documents originaux dont nous disposons, en dehors des œuvres elles-mêmes, pour écrire la vie de ce grand artiste. Le tout, imprimé bout à bout, ne formerait pas cinquante pages.
Les travaux de la critique moderne, depuis soixante ou quatre-vingts ans, sont loin d’être arrivés à un résultat décisif. Notre école française, par une négligence étrange, est moins connue que celles de la Grèce et de l’Italie. Il n’existe pas de catalogue de l’œuvre de Watteau. Celui d’Edmond de Goncourt date de quarante-cinq ans. Il est incomplet, incommode et d’ailleurs épuisé. On rougit de voir un auteur écrire de confiance en 1921, comme si les choses n’avaient pas changé depuis Goncourt, qu’il y a dix-huit dessins de Watteau au British Museum, qui en possède près de quatre-vingts. Les Allemands se flattaient de travailler mieux que nous. Un docteur Zimmermann a publié en 1912 un Watteau dans la collection des Klassiker der Kunst. Ce savant reproduit un pastel de la collection Groult, attribué à Vien, comme un tableau à l’huile de la main de Watteau, tandis que la Diane au bain, le plus beau nu de Watteau, et la merveille de cette collection, est reléguée au rang de copie; le ravissant panneau de Mme la princesse de Poix est indiqué comme une toile. De magnifiques tableaux comme celui d’Angers sont rejetés sans autre forme de procès.
On voit quelles sont les difficultés d’une étude sur Watteau. Je ne me flatte pas de les avoir toutes éclaircies. Le regretté Louis de Fourcaud y a consacré trente ans de sa vie et il est mort avant d’avoir achevé son ouvrage . Je n’ai pas la prétention de faire mieux que lui. J’ai vu depuis vingt-cinq ans à peu près tout ce qui existe de Watteau dans les musées d’Europe, à l’exception de Pétersbourg. J’ai lu ou relu avant d’écrire tout ce qui s’est publié en français, en anglais ou en allemand sur Watteau; surtout je me suis mis à feuilleter son œuvre gravée, et j’ai entrepris de revoir tout ce qui m’était accessible dans les collections publiques et privées de France et d’Angleterre. J’avais fait le projet de retourner à Dresde et à Berlin. J’écrivis à ce sujet à S. E. le docteur Bode et à M. Otto von Falke, qui me répondirent avec beaucoup de courtoisie. L’ambassade d’Allemagne m’a refusé un passeport.
Mais assez de choses arides. Avec Julienne, Gersaint, Caylus, La Roque, Mariette, nous avons une première idée de la société de Watteau, du cercle où s’est passée la plus grande partie de sa courte existence, pendant la douzaine d’années où il a exhalé son œuvre incomparable. J’ai tenu à préciser d’abord des dates et des faits; j’ai préféré pécher par sécheresse que par rhétorique. Watteau n’est déjà que trop la victime des phrases. Il semble que l’historien et le commentateur, pour peu qu’ils fussent sensibles à la magie de l’art, devraient s’effacer, faire silence, et, comme l’ami de Watteau dans la divine estampe, près du maigre et souffrant jeune homme, du délicieux génie qui nous donne son cœur, l’écouter, le laisser parler tout seul, rêver haut, et se borner doucement à l’accompagner en musique.
C’est en 1712 que Watteau sort de l’ombre. Le 30 juillet de cette année-là, un jeune peintre, qui souhaitait d’aller à Rome «pour y étudier d’après les maîtres», mais qui n’était pas en état de faire les frais du voyage, se présentait à l’Académie d’un air gauche et embarrassé, avec deux petits tableaux sous le bras, dans l’espoir d’obtenir la pension du Roi. La scène, telle que la rapporte Gersaint, est charmante.
«Il part, sans autres amis ni protection que ses ouvrages, et les fait exposer dans la salle par où passent ordinairement Messieurs de l’Académie de peinture et de sculpture», qui tous jettent un coup d’œil en passant, et admirent. La Fosse, un peintre célèbre de ce temps-là, tombe en arrêt, s’étonne et entre dans la salle en demandant: «De qui est ça?» On lui répond que c’est l’ouvrage d’un jeune homme qui vient supplier ces Messieurs de vouloir bien intercéder pour lui faire obtenir la bourse d’études en Italie.
La Fosse donne l’ordre d’introduire l’inconnu.
«Il entre. Sa figure n’était pas imposante. Il expose modestement le sujet de sa démarche, et prie avec instance qu’on veuille bien lui accorder la grâce qu’il demande, s’il a assez de bonheur pour en être cru digne. — «Mon ami,
«lui répondit avec douceur M. de La Fosse,
«vous ignorez vos talents et vous vous méfiez
«de vos forces; croyez-moi, vous en savez plus
«que nous; nous vous trouvons capable d’hono-
«rer notre Académie; faites les démarches né-
«cessaires; nous vous regardons comme un des
«nôtres.» Il se retira, fit ses visites, et fut agréé aussitôt.»
Ce récit de Gersaint contient plus d’une invraisemblance. On ne voit pas un maître «arrivé » comme La Fosse dire d’abord à un blanc-bec qu’il en sait plus long que lui. Cela se passe ainsi dans les contes de fées. D’ailleurs, Gersaint se trompe: il croit que Watteau s’est présenté avec scènes militaires, et Mariette dit expressément qu’il fut agréé sur le tableau des Jaloux (i). De plus, preuve certaine de la légende, l’anecdote se trouve répétée dans la vie de Chardin; seulement, c’est Largillière qui joue cette fois le rôle de La Fosse. Enfin, ce qui dispense de meilleure raison, c’est que La Fosse, ce jour-là, n’était pas à l’Académie. Sa signature manque sur le procès-verbal.
Du reste, Watteau n’était pas un inconnu pour ces Messieurs; il avait concouru trois ans plus tôt pour le prix de Rome. Peut-être en 1712 connaissait-il déjà La Fosse, puisque cette année-là il peignait chez Crozat, où vivait le vieux peintre; en tout cas, il connaissait Gillot, qui avait été agréé deux ans auparavant. Ce qui est hors de doute, c’est qu’il fut accueilli sans l’ombre d’une difficulté, et même d’une manière particulièrement flatteuse et obligeante: tous les contemporains sont d’accord là-dessus.
A cette date de 1712, nous sommes au moment central de la vie de Watteau. Il a vingt-huit ans, il y en a dix qu’il est arrivé à Paris, tout seul, rapin timide, ignorant, ignoré ; et dans moins de dix autres années, dans neuf ans, presque jour pour jour, le pauvre Watteau ne sera plus. A cette heure où le voilà si gentiment reçu par ses confrères, il fait encore de petits tableaux d’une audace appliquée. Il ne se pressera pas de se conformer au règlement et de produire son
«chef-d’oeuvre». Il musera, vaguera cinq ans, comme s’il avait l’éternité devant lui. On ne sait ce qu’il fait, où il se cache; et soudain c’est le jaillissement du poème immortel, une fièvre de beauté, de génie et d’amour, une hâte, une angoisse, une impatience et une ivresse, et Puis brusquement tout s’éteint et la flamme retombe. Il meurt. Il n’a pas trente-sept ans.
Il était né à Valenciennes le 10 octobre 1684, juste à temps pour être Français: il y avait six ans que la paix de Nimègue cédait à la Couronne cette partie du Hainaut et des Pays-Bas espagnols. Watteau est un cadeau de Louis XIV à la France. Son père était maître-couvreur. Il avait l’entreprise des travaux de la ville; la famille était donc à l’aise. Jean-Antoine était le second de quatre fils; mais il vaut mieux avouer que nous ne savons rien de la jeunesse de Watteau.
Gersaint dit qu’il aimait la lecture et que
«quoique sans lettres, il décidait assez sainement d’un ouvrage de l’esprit». Les rares billets qu’on a de sa main sont en effet très bien tournés. Mais rien ne prouve que c’est sur les bancs qu’il s’est formé le goût. On ne sait pas mieux l’histoire de sa vocation. Rien n’est plus vain que de perdre son temps à rechercher le secret des enfances des grands hommes. Valenciennes est la ville de France qui, au siècle dernier, en a produit le plus grand nombre, la ville des prix de Rome: Lemaire, Crauk, Harpignies, Carpeaux, mais avant Watteau (sauf pour un nom du moyen âge), ce phénomène singulier n’est pas encore sensible.
Le musée de la ville est un de nos meilleurs musées de province, constitué comme tous ses pareils avec la dépouille des abbayes et des couvents fermés par la Révolution. On y voit un Rubens illustre et les meilleurs Crayer. Et il y a toujours eu, dans cette ville aristocratique, un certain luxe de collections, des trésors de Téniers, d’Ostade et de Netscher, comme dans cette galerie de la maison Claës, décrite par Balzac dans la Recherche de l’Absolu. Mais il n’est pas du tout certain que Watteau enfant ait beaucoup regardé tout cela, et qu’il doive rien à ce qu’on suppose qu’il a pu voir à Valenciennes. J’en dirai autant des souvenirs de la campagne flamande; la plupart lui sont venus plus tard, à travers des peintures. Il y a un dessin célèbre, gravé dans le recueil de Julienne, qui représente un paysage sordide et décrépit, un bout de ruisseau infect entre des tanneries et des moulins; Foucart y reconnaît une vue de l’Escaut à Valenciennes; il est plus probable qu’il s’agit, comme le croit Goncourt, d’un coin de la Bièvre, du côté de la rue Mouffetard.
Au reste, à cette date, la grande école d’Anvers est morte. Rubens, van Dyck ont disparu depuis Plus de quarante ans; le vieux Jordaëns et le vieux Crayer viennent de s’éteindre octogénaires; Téniers meurt au même âge en 1690. De cette école si brillante il ne reste plus de survivant qu’un Jacques van Oost à Bruges et, dans les centres secondaires, des artistes locaux comme cet Arnoul de Vuez, alors très occupé à Lille et à Cambrai. Ce grand homme de province, qui n’est d’ailleurs nullement un peintre à dédaigner, avait à Valenciennes une doublure, Jacques Gérin, et on a quelque raison de croire que c’est chez ce Gérin que Watteau fut placé comme élève. Il faisait de la peinture religieuse d’une couleur sale et enfumée. Cet honnête praticien enseigna à Watteau les éléments de son art. Il n’y a d’ailleurs aucune raison de supposer que le génie de l’enfant fût contrarié Par sa famille. L’idée de l’artiste bohème et maudit du bourgeois était une idée inconnue en 1680. Les peintres dans cette société fortement organisée formaient une corporation régulière, ayant comme les autres ses statuts et ses privilèges et marchant à son rang derrière sa bannière aux processions de la cité. Pas même d’aventure à craindre: on était toujours sûr de son pain en travaillant pour les couvents et l’article de piété. On faisait son salut dans ce monde et dans l’autre. Et le maître-couvreur n’eût rien trouvé à dire au choix de son garçon, s’il n’avait fallu dans ce métier payer tant d’années d’apprentissage et qu’un fils coûtât si longtemps avant de rapporter.
Tout cela n’annonçait qu’une routine médiocre, une vie en grisaille dans un coin de province. Mais il y avait dans le jeune homme un inquiet démon qui déjà l’appelait ailleurs. Peut-être les querelles paternelles, les reproches d’argent, les mesquineries de la famille lui rendaient la maison natale insupportable. En 1702, Gérin mourut. Cela décida Watteau. Tout seul, de son pied léger, plus léger de soucis, sans le sou et sans hardes, cheminant par petites étapes, — par Douai, par Cambrai, par Péronne et Amiens, — voilà notre compagnon sur la route de Paris. Il avait toute la vie devant lui, toute la jeunesse, tout l’avenir — si peu de jours, hélas!
Il n’était pas le premier qui s’en venait des mêmes cantons vers ce pays de Cocagne des Peintres et des artistes qu’était le Paris de Louis XIV. Pendant tout le dix-septième siècle, Pour ne pas remonter plus haut, il y avait eu un exode, un glissement ininterrompu des gens et des talents de la Flandre vers Paris. Paris, depuis Henri IV et Richelieu, prend déjà sa figure moderne de capitale de l’Europe. Sans Parler de Rubens, de Pourbus, de Champagne, on ne finirait pas d’énumérer les peintres qui, depuis la régence de Marie de Médicis, sont venus s’y exercer ou y chercher fortune. De 1648 à 1690, on n’en compte pas moins d’une trentaine à l’Académie. Ils ne sont pas moins nombreux aux Gobelins et à Versailles: des peintres comme Genoels et Adam van der Meulen, des sculpteurs comme les Marsy, Buyster, van Obstal, van Clève, et ce puissant Desjardins (de son vrai nom van den Bogaert), et enfin le vieux Slodtz, l’ancêtre de la dynastie d’où sortiront les précurseurs des Adam et des Clodion. Ainsi dans tous les genres, sous la dictature de Le Brun, dans toute la production de la France classique, courent à fleur de peau les muscles, le sang gras de la Flandre.
Une anecdote souvent citée montre ce qu’était sous Louis XIV cette Flandre de Paris: c’est l’histoire de Philippe Wleughels, père de Nicolas, l’ami de Watteau, débarquant un beau soir sur la place Dauphine, abordant un passant et lui baragouinant le nom d’un compatriote: «M. van Mol, peintre du Roi.» Ces mots étaient tout son français. Mais la Providence le servait. En cinq minutes, notre homme, instruit par ce van Mol, s’assoit au cabaret de la Chasse, qui faisait l’angle de la rue du Four. Ce cabaret était une colonie flamande. Il y avait là Fouquières, van Boucle, Calf, Nicasius, un élève de Snyders, bon vivant et un peu ivrogne. La compagnie était à table: et voilà le pèlerin, arrivé depuis une heure sans connaître âme qui vive, et trouvant des amis, bon couvert et bonne chère. Il n’y a que Paris pour ces surprises.
Il n’allait pas tarder à se procurer le reste. Au bout de quelque temps notre peintre se débrouille, les commandes arrivent. Il songe au mariage. Il y avait alors rue du Vieux-Colombier un peintre de marines appelé van Plattenberg. Ce Plattenberg, ou plutôt M. de Platte-Montagne, comme il avait traduit son nom, avait deux filles. Wleughels demanda la main d’une des sœurs. Et c’est ainsi qu’un étranger arrivant à Paris, y trouvait de quoi vivre, souper et se marier — en Flandre. Il pouvait même s’épargner la peine d’apprendre la langue des indigènes; au bout de trente ans de Paris, Wleughels ne savait pas le français; en revanche, il se piquait d’élégance en flamand. Cela ne nuit pas à sa carrière; les meilleures compagnies s’amusaient de son jargon et, comme il avait de l’esprit, il faisait en son patois de petits contes fort joliment.
Cet exemple nous permet d’imaginer les débuts de Watteau et ses premiers pas dans Paris. Ses copains de la première heure, un Spoëde ou un Wleughels (le fils de ce Philippe dont je viens de conter l’histoire) sont des relations flamandes. C’est Spoëde qui conduisit son ami chez Sirois (le grand marchand de tableaux, beau-père de Gersaint); c’est peut-être lui — ou le hasard — qui l’avait mené pour commencer dans la boutique d’un certain Métayer, artiste Par ailleurs tout à fait inconnu.
Au reste, ces dix premières années de Paris, de 1702 à 1712, sont la période obscure de la vie de Watteau. Comme plus d’un camarade, comme Oudry, par exemple, il est obligé de travailler d’abord pour les marchands (ce Métayer n’est pas autre chose, non plus qu’un second Patron chez qui Watteau vécut, et dont on ne sait même plus le nom): cela s’appelait travailler pour le pont Notre-Dame. Ce pont joue un grand rôle dans la vie de Watteau.