Kitabı oxu: «Les célébrités du jour : 1860-61»
Taxile Delord, Louis Jourdan
Les célébrités du jour : 1860-61

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066322588
Table des matières
PIE IX
I
II.
III
GARIBALDI
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
COBDEN
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
VICTOR-EMMANUEL
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
LORD PALMERSTON
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
DE CAVOUR
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
LAMARTINE
I
II.
III
IV
V
VII
ABD-EL-KADER
I
II
III
IV
V
VI.
VII
ROSSINI
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
INGRES
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
LÉOPOLD
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
ANTONELLI
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
L’EMPEREUR D’AUTRICHE
I
II
III
IV
V
VI
VII
O’DONNELL
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
L’EMPEREUR DE RUSSIE
I
II
III
IV
V
VI
KOSSUTH
II
III
IV
V
VI
VII
MICHELET
I
II
III
V
VI
LE ROI DE PRUSSE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
EUGÈNE DELACROIX
I
II
III
IV
V
VI
VII
GEORGES SAND
I
II
III
IV
V
VI
PIE IX
Table des matières
I
Table des matières
Si nous pouvions oublier un instant que la courtoisie et la modération du langage la plus sévère impartialité, sont de devoir strict pour l’écrivain qui se respecte, nous nous le rappellerions en prenant la plume pour écrire la biographie de Pie IX au milieu des circonstance difficiles où la Papauté est placée. Ces circonstances ont été provoquées, il est vrai, par ceux-là même qui en souffrent le plus aujourd’hui; Pie IX a été entraîné, plus qu’il ne l’aurait voulu peut-être, dans une voie fatale, dans un système de résistances opiniâtres et aveugles; la cour de Rome enfin recueille aujourd’hui ce qu’elle a semé, mais ce n’est pas une raison pour que nous nous laissions, à notre tour, entraîner par une passion que nous voulons contenir au contraire.
Nous parlerons du Pape actuel comme si, depuis longtemps, la mort avait livré son nom à l’histoire, comme si les débats ardents, les irritations que le clergé entretient et envenime avec plus de zèle que de prudence, étaient déjà loin de nous, séparés par d’autres générations et d’autres événements.
Jean-Marie Mastaï-Ferrelti naquit à Sinigaglia, le 13 mai 1702. dans une famille dont la noblesse remonte au XIIIe siècle. Son père, le comte Jérôme Mastaï-Ferretti, était gonfalonnier de Sinigaglia. Son oncle, Andréa Mastaï, était évêque de Pesaro. La comtesse Mastaï, sa mère, une douce et pieuse femme, l’éleva chrétiennement et tendrement. Elle surveilla son instruction avec une sollicitude éclairée.
L’enfant grandit et entra au collége de Volterra, où ses idées, se développant, prirent une tournure libérale qui étonna fort ses maîtres. Ainsi, il admirait très-haut Savonarole, le moine éloquent et hardi qui fut un des plus ardents adversaires de la Papauté et qui mourut en martyr sur le bûcher de l’inquisition.
Il fit de bonnes études et sa vocation l’entraînait vers l’état militaire; il entra dans les gardes-nobles, mais la faiblesse de sa santé ne lui permit pas d’y rester; ou a prétendu qu’il avait été sujet à des attaques d’épilepsie et que ce motif le détourna de la carrière qu’il avait embrassée. Ce fut aussitôt après sa sortie des gardes-nobles qu’il suivit les cours de théologie à Rome, sous la direction de l’abbé Graziosi, pour se mettre en mesure d’embrasser la carrière ecclésiastique.
Il fut ordonné prêtre, et ce qui donnerait lieu de croire que l’église fit en sa faveur une exception; qu’il avait été sujet, sinon à des accès d’épilepsie, au moins à une maladie nerveuse assez grave, c’est qu’il ne fut autorisé à dire la messe d’abord qu’en particulier et avec un assistant. Ce fut en 1819 seulement, le jour de Pâques, qu’il célébra la messe en public; sa santé s’était améliorée et il ne fut plus sujet au mal nerveux, dont il était affligé, qu’à de longs intervalles.
Avant son ordination il avait prêché la mission à Sinigaglia avec Mgr Odescalchi, qui, depuis, a été élevé au cardinalat. Dès qu’il fut prêtre, il se voua aux soins, à l’instruction des orphelins pauvres. Il existe à Rome un hospice spécialement destiné à ces pauvres petits êtres, l’hospice du Tata Gioranni. Le jeune Mastaï y entra; il y introduisit quelques améliorations, il y développa renseignement professionnel. On montre aujourd’hui aux visiteurs l’humble cellule que, pendant sept ans, il a habitée, entouré de ses enfants d’adoption qui l’aimaient tendrement.
Sa famille était trop influente, il portait un trop grand nom et son mérite d’ailleurs était trop réel, pour qu’on ne se préoccupât point de son avenir et de sa position. Les obscures et apostoliques fonctions du Tata Giovanni ne pouvaient le conduire aux dignités ecclésiastiques. On lui offrit diverses missions; il refusa longtemps, puis il accepta celle qui lui paraissait la plus difficile et la plus périlleuse, il se rendit au Chili, en 1823, avec le titre de secrétaire de la Nonciature.
Il s’y fit remarquer par d’aimables qualités d’abord, puis par un dévouement sans bornes lorsque l’épidémie de la fièvre jaune s’y déclara avec une violence inouïe. Les fonctionnaires, les prêtres eux-mêmes fuyaient la capitale où le mal sévissait avec le plus de rigueur, donnant ainsi le déplorable exemple de cette scandaleuse lâcheté que le Cardinal-Archevêque de Lisbonne devait montrer plus tard en présence du choléra. Mastaï reste à son poste, consolant, évangélisant, secourant les malades.
Sa belle et courageuse conduit fut signalée, et en 1825 il fut nommé chanoine, chargé de la direction de l’hospice de Saint-Michel, puis admis dans la prélature.
Léon XII lui confia, en 1827, l’évêché de Spolète où il donna des preuves d’une piété éclairée: et tolérante. On raconte, que lors de l’insurrection des Romagnes, dans laquelle le frère de l’Empereur Napoléon III succomba bravement pour la cause de l’indépendance italienne, on lui porta une liste de personnes gravement compromises et qu’il la brûla sans la lire.
Il fut nommé archevêque d’Imola en 1832 et proclamé Cardinal dans le consistoire du 14 décembre 1839.
II.
Table des matières
Le Pape mourut et le conclave s’assembla le dimanche 14 juin 1846. Le Cardinal Mastaï quitta son diocèse pour s’y rendre. En traversant Fossombrone une colombe vint s’abattre sur sa voiture; on la chasse, elle revient. Pour des paysans romains, c’était presqu’un miracle; un érudit de l’endroit fait remarquer que, dans une circonstance analogue, on a vu une colombe se percher aussi sur la voiture de nous ne savons quel cardinal et que ce cardinal fut élu par le conclave. Et le peuple aussitôt entoura Mastaï en criant à tue-tête: Evviva! Evviva! Ecco il Papa!
Ce fut sous ces auspices que le cardinal arriva à Rome et alla s’enfermer avec ses collègues au nombre de 54. Nous nous éloignerions de notre sujet, si nous racontions ici quelles intrigues politiques et cléricales précèdent l’élection d’un Pape. Le Saint-Esprit n’y est certainement pour rien. Hâtons-nous de dire que la candidature de Mastaï fut proposée par le cardinal-prince Alfieri et que, dès le premier tour de scrutin, elle rallia plus de voix qu’aucune autre; au second tour il fut élu à la majorité de 36 voix contre 18. Lui-même, en qualité de scrutateur, avait dépouillé le vote et lu un à un les bulletins qui l’appelaient au suprême pontificat. Qu’on juge de son émotion!
Le cardinal Macchi, sous-doyen du Sacré-Collége, s’approcha respectueusement alors de l’élu et lui demanda s’il acceptait la tiare: «Je me soumets avec amour à la volonté de Dieu, répondit Mastaï, et je prends le nom de Pie IX.» La colombe ne s’était pas trompée.
Le préfet des cérémonies, monseigneur de Ligne, remplissant les fonctions de notaire du Siège apostolique, passa l’acte authentique de l’élection et de l’acceptation. Les cardinaux Riario-Sforza et Bernetti accompagnèrent le nouveau Pape dans la sacristie où il revêtit les habits pontificaux; ils le conduisirent ensuite à la chapelle du Quirinal où il reçut la première obédience des cardinaux et passa à son doigt l’anneau du Pêcheur.
Le lendemain Rome était dans l’allégresse, les cloches sonnaient à toute volée, les pacifiques canons du fort Saint-Ange tonnaient de leur mieux, et du haut du Quirinal le cardinal Riario-Sforza annonça au peuple l’élection du Pape dans la formule habituelle: «Annuntio robis gaudium magnum: Papam habemus Emmentissimum ac Reverendissimum Dominum Joannem-Mariam-MASTAÏ-FERBETTI, presbyterum cardinalem qui sibi nomen imposuit Pius Nonus.
Le peuple était loin de s’attendre à cette élection; il n’avait entendu parler que de la candidature du cardinal Lambruschini dont les tendances réactionnaires ou, pour mieux dire, autrichiennes, étaient bien connues, et de celle du cardinal Gizzi qui avait manifesté à une certaine époque des velléités libérales. L’élection de l’archevêque d’Imola, exact observateur de la résidence épiscopale et qu’on n’avait plus vu à Rome depuis que ses fonctions l’en avaient éloigné, causa une vive et agréable surprise. Pie IX parut au balcon et bénit le peuple en pleurant. Il fut couronné dans la basilique de Saint-Pierre le 21 juin 1840.
Les premiers actes du nouveau Pape furent significatifs. Il autorisa le professeur Orioli, ministre de l’instruction publique sous le gouvernement révolutionnaire de 1831, à rentrer dans les États pontificaux; il renvoya sa garde suisse; il accorda une amnistie partielle, et enfin il se rendit à pied à l’église des Nonnes-Salisiannes, ce qui n’était point arrivé depuis le pape Ganganelli et ce qui charma le peuple. Décidément, dit-on, le Pape est libéral.
Pie IX ne s’en tint pas là ; il fit établir près de son palais une boîte aux lettres dont il avait seul la clé, afin de connaître les plaintes et les réclamations de ceux qui ne pouvaient l’aborder.
L’ambassadeur du Piémont près la Cour de Rome, le comte Broglia, passait pour un réactionnaire et un ami de l’Autriche; le pape, cédant à l’opinion, demanda et obtint le rappel de l’ambassadeur. Pie IX s’attaque aux vieux abus; un des plus criants consistait à donner à certains prélats dits del fiocchetto (du nœud) le privilége de ne pouvoir être révoqués de leurs fonctions sans être promus au cardinalat: ainsi de hauts dignitaires, tels que le trésorier général, le majordome du palais, le gouverneur de Rome, etc., étaient prélats del fiocchetto, et quels que fussent leurs désordres ils ne pouvaient êtres destitués de leurs fonctions qu’en recevant le chapeau de cardinal en échange. Pie IX remit en vigueur une bulle de Martin IV qui abolissait le monstrueux privilége du fiocchetto. Mais ce ne fut là qu’une de ces bonnes intentions dont l’enfer est, dit-on, pavé, car le gouverneur de Rome, Marini, qui avait été directeur général de la police sous Grégoire XVI et qui avait excité contre lui les haines les plus vives, fut parfaitement promu au cardinalat, en quittant son poste de gouverneur. Toutefois ce ne fut là qu’une ombre au tableau.
Pie IX donnait des audiences publiques; il distribuait, tant sur sa liste civile que sur sa fortune privée, d’abondantes aumônes. Le cardinal Gizzi était aimé du peuple parce qu’étant cardinal et légat de Forli il s’était énergiquement opposé à rétablissement d’une commission militaire pour le jugement des délits politiques. Pie IX choisit ce cardinal pour son premier ministre.
Peu de temps après, le journal officiel annonça la nomination de trois commissions, composées de prélats et de laïcs, chargées d’étudier et de préparer: 1° la réforme de la procédure criminelle et civile; 2° l’amélioration du régime municipal; 3° la répression du vagabondage.
Un édit relatif à l’établissement de chemins de fer fut promulgué et le Pape renvoya du palais le chevalier Gaëtano Moroni, barbier de Grégoire XVI, auquel l’opinion publique reprochait sévèrement ses intrigues et la funeste influence qu’il avait exercée sous le dernier pontificat.
L’enthousiasme des Romains, surexcité par cet ensemble de mesures, s’exalta alors en manifestations bruyantes. Il n’y avait plus à en douter: le Pape était libéral.
III
Table des matières
Cette attitude de la papauté causa en Europe de très-vives et très-diverses impressions. Charles-Albert, roi de Sardaigne, écrivait à Pie IX pour le féliciter; le prince de Joinville venait le visiter et le complimenter au nom de son père, le roi Louis-Philippe. L’empereur de Russie envoyait à la Cour de Rome deux diplomates: le comte Blondoff et le conseiller d’État Hube, polonais catholique, pour aplanir les difficultés qui subsistaient entre Rome et Saint-Pétersbourg.
En revanche, on n’était pas émerveillé à Vienne. Les actes de Pie IX y étaient violemment attaqués; le roi de Naples boudait et une feuille dirigée par son confesseur ne ménageait guère le Pape.
C’est à cette époque que commencèrent à courir les bruits de complots, de tentatives d’empoisonnement contre Pie IX; leur double effet était d’exaspérer le peuple et d’alarmer le pontife.
Le cardinal Gizzi n’était plus à la hauteur du libéralisme pontifical; il fut remplacé par le cardinal Ferretti, parent du Pape, homme ferme dont les idées étaient très-avancées. Ce fut lui qui déjoua la conspiration dont le cabinet de Vienne et le cardinal Lambruschini avaient préparé les éléments. Il destitua M. Grasselini, gouverneur de Rome, et ne lui donna que vingt-quatre heures pour quitter Rome. Grassellini n’attendit pas l’expiration de ce délai et partit pour Naples.
Dans ce temps là, comme aujourd’hui, les évoques de France ordonnaient des prières pour le pape, mais dans un tout autre esprit. Ainsi le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, priait Dieu pour que «le grand Pontife ne se laissât pas arrêter, dans la voie qu’il parcourait si glorieusement, par les intrigues de ceux qui regrettent les abus.»
Les députés désignés par le Pape, sur la proposition des autorités provinciales, s’assemblèrent à Rome le 5 novembre. C’était comme un travestissement: le gouvernement Romain déguisé en gouvernement constitutionnel! Ajoutons que, par un motu proprio organique, la responsabilité des ministres et celle de leurs agents avaient été décrétées en principe. Rome avait aussi un semblant de garde nationale. Jugez de la joie de ce peuple depuis si longtemps opprimé. — C’était Lazare sortant du tombeau. — Aussi, lorsque le 1er janvier 1848 le pape parut au balcon, les cris de: vive Pie IX, à bas les Jésuites! Mort aux rétrogrades! furent si violents, si tumultueux, si enthousiastes, que le Pape, dont l’extrême sensibilité se manifeste à tout propos par des larmes, pleura, puis s’évanouit.
La cour de Vienne paraissait beaucoup plus inquiète quelle ne l’était réellement. Elle tenait Pie IX comme le pêcheur qui a lancé et planté son harpon tient la baleine; il est bien sur qu’un moment viendra où, épuisée, elle s’arrêtera et où il la ramènera à lui.
Des troupes autrichiennes occupaient Ferrare. Les légats et le Pape protestèrent; Charles-Albert écrivit à Pie IX pour lui offrir son armée et sa flotte. L’Autriche persista. La Révolution de 1848 éclata sur ces entrefaites et mit le feu aux poudres.
Pie IX confia une année de 17,000 hommes au général Durando qui se dirigea vers le Pò, avec ordre de ne combattre qu’à la dernière extrémité. «Durando ne m’inquiète pas» disait le Pape. Durando cependant l’inquiéta, car il combattit et fut désavoué par Pie IX. Les ministres donnèrent leur démission.
Ce fut le commencement de la réaction. Pie IX cependant aurait bien voulu conserver les bonnes grâces de la cour de Vienne et sa popularité de prince Italien. Il écrivit, avec une naïveté par trop juvénile, il l’Empereur d’Autriche pour lui conseiller une renonciation volontaire à la souveraineté de Venise et de la Lombardie. L’empereur accueillit d’un sourire cette proposition et refusa net. La guerre alors fut définitivement résolue et Durando ouvertement autorisé.
Les événements, à partir de ce moment, se précipitent. Nous n’écrivons pas l’histoire de la révolution Romaine. C’est il peine si ce cadre restreint nous permet de faire connaître les faits principaux de la carrière du faible et doux pontife dont nous racontons la vie. Pie IX avait cru, de bonne foi, qu’il pouvait concilier des éléments inconciliables, réformer les abus, donner une juste satisfaction aux vœux du peuple et en même temps conserver de bonnes relations avec l’Autriche et le parti jésuitique représenté par le cardinal Lambruschini. Il voulait, suivant une expression populaire, faire une omelette sans casser des œufs, illusion permise à un séminariste. toujours dangereuse et funeste chez un homme d’État, chez un souverain.
Les irrésolutions de Pie IX se traduisaient déjà par des actes et des tendances regrettables. Au ministère Ferretti avait succédé le ministère Mamiani, au ministère Mamiani le cabinet fabbri et à celui-ci le ministère Rossi. Nous n’avons pas besoin de rappeler les circonstances à jamais deplorables de l’horrible et inutile assassinat du comte Rossi, de celui de monseigneur Palma qui fut tué au Quirinal sous les yeux du Pape. L’âme tendre et peu énergique du pontife ne put résister à ces cruelles épreuves. Le Pape sentit le harpon et l’Autriche ressaisit sa proie. Pie IX n’avait plus qu’une préoccupation: s’enfuir, quitter Rome et aller chercher un abri sous la protection des armes de l’Autriche.
Le Pape partit pour Gaëte, déguisé, d’une façon peu héroïque, et dans cet homme inquiet, troublé, cachant ses yeux sous des lunettes vertes, il eût été difficile de reconnaître le successeur de Pierre, le vicaire du Christ, le souverain qui avait soulevé en Italie de si ardents enthousiasmes.
On sait l’intervention de la France, la lutte regrettable sous laquelle succomba la république romaine. Le récit de ces événements n’est pas du domaine de la biographie.
Le Pape est à Caëte, gardé par le roi de Naples, premier lieutenant de l’Autriche en Italie. Tant de secousses avaient profondément ébranlé l’esprit de Pie IX. La fermeté n’avait point été sa qualité dominante. A partir de cette époque il s’accomplit en lui une transformation profonde. On n’eut pas de peine à lui persuader qu’il était la cause primitive des événements qui agitaient l’Europe; que ses imprudentes concessions avaient déterminé un mouvement révolutionnaire dont il était la victime, et dont la religion souffrait plus encore. Alors il pleura suivant son habitude, il pria avec ferveur; il eut des extases, des visions; sainte Philomèle lui apparut et le gronda doucement; nouveau torrent de larmes!
Pendant qu’il se lamentait ainsi, la Constituante romaine qui s’était réunie le 6 février, proclamait, à la majorité de 143 voix contre 11, sa déchéance connue souverain temporel avec garantie de son indépendance spirituelle. Le cardinal Antonelli fut le Richelieu de ce faible monarque. Dès que la résolution de l’Assemblée constituante lui fut connue, il rédigea et adressa une note pressante aux quatre grandes puissances catholiques: la France, l’Autriche, l’Espagne et Naples, pour réclamer leur secours. Les armes de la France suffirent. Le corps expéditionnaire commandé par le général Oudinot fit plus qu’il ne devait. Ce corps d’armée qui, suivant l’expression du général de Lamoricière, «n’avait été envoyé que pour prévenir l’Autriche dont l’intervention au rail provoqué à Rome une contre-révolution complète,» bombarda et prit Rome. malgré l’énergique et courageuse opposition de M. Ferdinand de Lesseps, alors ministre plénipotentiaire de la République française.
Pie IX pouvait rentrer à Rome, mais, sous la triste influence des conseillers qui l’entouraient, il se défia de l’armée française plus encore que de ses propres sujets. La France c’était la révolution. Au lieu de rentrer immédiatement dans sa capitale sous la protection des régiments français, il envoya d’abord trois commissaires: les cardinaux Alfieri, Vannicelli et della Genga chargés de reprendre possession de son pouvoir temporel. Les délégués du Pape rentrèrent à Rome comme en pays conquis, regardant presque comme une ennemie cette armée française qui venait, au prix de si grands sacrifices, de rétablir le Saint-Siége. On la tint en suspicion, on manqua pour elle des plus simples égards, on restaura les vieux abus, à ce point que le Président de la République française s’en plaignit dans une lettre restée célèbre et adressée à M. Edgar Ney, son aide de camp.
Certes, le chef du gouvernement français ne se montrait pas exigeant. C’était la France qui restaurait le trône pontifical; c’était la République française qui, au prix d’une lutte fratricide, venait de rétablir l’autorité temporelle du Pape et, pour cela, de renverser la république romaine. C’était bien le moins que la France eût le droit de faire entendre de sages conseils, de réclamer quelques réformes, de demander quelques soins, quelques égards pour ses soldats. La postérité croira avec peine à tant d’ingratitude. La France n’obtint rien. Au lieu d’avancer, le gouvernement romain rétrograda, et à l’heure où nous écrivons ces lignes (novembre 1860), il subit le juste châtiment de sa faute. Les évoques, les cardinaux, le Pape, tous se lamentent et se plaignent, ils s’efforcent d’éveiller des sympathies, de ranimer des passions éteintes. Il n’est plus temps! L’affection des peuples, c’est la Toison d’or des temps modernes; il faut la conquérir. Vous l’avez dédaignée, vous n’avez compte que sur la force et la violence, cette affection aujourd’hui se détourne de vous et vous fuit. C’est la justice de Dieu qui s’accomplit.
C’est sur Pie IX sans doute que l’histoire fera retomber toute la responsabilité de la situation et des crises où la Papauté est engagée, mais si l’histoire est équitable, elle tiendra compte au pontife de la faiblesse de son caractère, de l’ébranlement que causeront a son intelligence et à son cœur les scènes dont il fut témoin en 1848, de la fatale influence que prirent alors sur lui des hommes redoutables. Pie IX n’était pas fait pour ces luttes ardentes, il fallait à cette âme tendre, sensible à l’excès, mélancolique, de modestes et paternelles fonctions comme celles qu’il remplit, pendant sept ans, à l’hospice de Tata Giovanni, au milieu des enfants et des faibles d’esprit; il lui fallait des horizons bornés, les soins d’un doux apostolat, la direction d’un diocèse tout au plus.
Quand le cardinal Jean-Marie Mastaï accepta la candidature dans le conclave et le pontificat que ses collègues lui offraient, il se fit illusion sur lui-même et sur les rudes fondions qu’il acceptait. Il crut que, pour gouverner la barque de Pierre, il suffisait de bonnes intentions, d’une âme pieuse et honnête; il ne songea pas que la fermeté était la première condition du pontificat et que toute fermeté lui était impossible. Aussi, tout ce qu’il avait rêvé, toutes ses bonnes résolutions qui se manifestèrent au début de son règne et qui produisirent de si vifs enthousiasmes, tant ce malheureux peuple italien était habitué à l’oppression! tout s’évanouit-il aux premières résistances sérieuses qu’il rencontra. L’oiseau qui s’était posé sur sa voiture, quand il se rendait au conclave, était bien un symbole: Pie IX a été une colombe parmi des vautours.
Le Pape, à qui son entourage faisait peur des Français, ne rentra à Rome, pour y remonter sur son trône, que le 4 avril 1850. Déjà son ministre, le cardinal Antonelli, avait exercé dans les Légations de rigoureuses représailles. Dans un motu proprio, daté du 19 septembre 1849, le Pontife avait promis une amnistie presque complète. Mais il n’avait pins le pouvoir de bien faire. Il appartenait à la réaction et la promesse d’amnistie avait été étudée. Son histoire personnelle pendant les dix années qui nous séparent de cette triste époque est tout entière dans cette lutte permanente entre les inspirations de son cœur et les fatales nécessités de la politique romaine. Il serait sans intérêt de suivre Pie IX à travers ces tiraillements. Sa piété s’y est exaltée, elle a pris cette teinte mystique dont l’origine remonte à l’exil de Gaëte. Ce n’est pas l’histoire du pontificat, c’est celle du pontife que nous écrivons et la vie du pontife, h partir de la période où nous sommes parvenus, n’offre plus aucun intérêt. Pie IX est, sous un certain rapport, le type des rois constitutionnels: il règne et ne gouverne pas. C’est un religieux fervent, il prie avec ardeur, il verse d’abondantes larmes, il répand des aumônes, il demande pardon a Dieu des fautes qu’il a commises au début de son règne en ayant la velléité de réaliser des réformes et de rendre aux peuples quelque liberté ; il est convaincu qu’il a été pendant tout ce temps sous l’inspiration du mauvais esprit et il mourrait bravement, s’il le fallait, plutôt que de recommencer une œuvre de perdition, une œuvre libérale.
Nous avons dit que, dans le conclave, il fut, en sa qualité de questeur, chargé de dépouiller les bulletins de vote, on raconte que lorsqu’il lut le dernier bulletin qui assurait son élection et le faisait Pape, il s’évanouit et que, revenant a lui, il s’écria: «Quelle charge! qui m’aidera à la porter!»
Il avait à choisir entre deux points d’appui: le peuple et le parti jésuitique ou absolutiste dont le quartier général est a Vienne. C’est ce dernier qu’il a définitivement choisi; et le meilleur, le plus bienveillant, le plus charitable des Papes est celui qui aura le pins cruellement compromis l’autorité temporelle et peut-être aussi l’autorité spirituelle du Saint-Siège.
C’est ce perpétuel tiraillement entre le roi temporel et le pontife spirituel qui a causé tous les malheurs de la papauté , paralysé les meilleures intentions et conduit le gouvernement romain au fond de l’abime où il se débat maintenant. Nul ne l’y a poussé ; il était dans la loi de sa nature d’y glisser d’abord, puis d’y rouler avec fracas. Malgré ses qualités personnelles qui sont incontestables, Pie IX a été l’instrument le plus actif de la chute que l’on déplore si naïvement aujourd’hui, mais dont on se refuse a reconnaître la cause. Ainsi cet homme excellent, charitable, que la moindre infortune émeut, qui a des larmes pour tous les malheurs, a laissé s’accomplir sous son pontiticat des actes déplorables; il a récompensé publiquement le colonel Schnidt qui, après avoir repris Perouse, a assisté aux plus terribles désastres, aux actes les plus révoltants commis par ses soldats. Il a souffert, dans les provinces qui s’étaient soulevées contre l’autorité pontificale en 1849, rétablissement d’un régime barbare, indigne d’un pays chrétien. Nous voulons seulement emprunter quelques lignes au Journal de Rome (n°133, 13 juin 1851):
«Maria Riagia, de Città di Castelleto, avant été convaincue, par les dépositions des témoins assermentés, d’avoir injurié des personnes paisibles, a été condamnée à recevoir vingt coups de fouet, aux termes de l’édit en vigueur contre les perturbateurs de l’ordre public; elle a subi sa peine à Pérouse, le 9 du mois courant.»
Le 21 mai 1831 le tribunal, de la sacrée consulte, à Rome, avait condamné Pietro Ercoli, coupable d’avoir empêché un fumeur d’allumer son cigare, à vingt ans de galères. Tous les témoins avaient dépose que Pietro Ercoli avait seulement voulu faire une plaisanterie. Vingt ans de galères pour cela!
Si nous voulions citer des documents de ce genre, nous en remplirions un volume! Il nous suffit de donner une idée des extrémités où peut se laisser entraîner la faiblesse d’un souverain, quand il est dominé par la peur et quand la fermeté de sa raison et de sa volonté lui font défaut. Faut-il rappeler la scandaleuse et déplorable affaire de l’enlèvement du petit Mortara? Pie IX a suivi en cette circonstance les errements de ses prédécesseurs; les larmes du père et de la mère de l’enfant si cruellement ravi à la tendresse de sa famille ont, nous n’en doutons pas, éveillé la sensibilité et fait couler les larmes de Pie IX, mais pouvait-il céder? Le cardinal Autonelli n’était-il pas là ? Que deviendrait la religion? et c’est au nom de la religion que toutes ces horreurs s’accomplissaient sous l’œil du bienveillant Pie IX. Pour faire comprendre l’état d’abaissement, nous dirions presque de sauvagerie, où la confusion du spirituel et du temporel a fait descendre le gouvernement romain, il suffit de publier cet édit de la Sainte-Inquisition, — édit en vigueur — contre les Israélites des États pontificaux. Cet édit fut promulgué en 1843 par l’inquisiteur général Salvo; le voici; on ne commente pas de tels documents:
«Aucun des Israélites résidant à Ancône et Sinigaglia ne pourra plus loger ni nourrir les chrétiens, ni recevoir de chrétiens à son service, sous peine d’être puni d’après les décrets pontificaux. — Tous les Israélites des États devront vendre, dans l’espace de trois mois, leurs biens meubles et immeubles, autrement ils seront vendus à l’encan. — Aucun Israélite ne pourra demeurer dans quelque ville que ce soit sans l’autorisation du gouvernement; en cas de contravention, les coupables seront ramenés à leurs ghetti respectifs. — Aucun Israélite ne pourra passer la nuit hors du ghetto (quartier juif fermé le soir). — Aucun Israélite ne pourra entretenir des relations d’amitié avec des chrétiens. — Les Isralites ne pourront faire le commerce des ornements sacrés ni de quelque livre que ce soit, sous peine de cent écus d’amende et sept ans de prison. — Les Israélites, en donnant la sépulture à leurs morts, ne devront faire aucune cérémonie. Ils ne pourront se servir de flambeaux, sous peine de confiscation. — Ceux qui violeront les dispositions ci-dessus encourront les châtiments de la Sainte-Inquisition. — La présente mesure sera communiquée aux Ghetti et publiée dans les synagogues.»
Que vouliez-vous que fissent la faiblesse et la douce nature de Pie IX, prises dans de pareils étaux? Dans la crainte de porter atteinte à la religion, un pareil caractère laisserait commettre toutes les cruautés.
L’importance des événements qui se sont accomplis et s’accomplissent sous le pontificat de Pie IX a donné au pontife une importance aussi, qui est hors de proportion avec celle de l’homme. On a fait du Pape actuel bien des portraits; sa biographie a été écrite cent fois. Les uns en ont fait un révolutionnaire, d’autres un mystique, d’autres un conservateur. Il y a du vrai et du faux dans toutes ces appréciations. Chaque fois qu’on veut juger un homme avec un parti pris et sous un seul point de vue on a toutes chances de se tromper. Tout homme est multiple, mais l’homme faible qui se laisse entraîner tantôt à droite et tantôt à gauche, qui cède à tous les vents, est bien plus multiple encore.
Nul homme, nul conquérant, fût-il César, Alexandre ou Napoléon, n’a disposé d’une force aussi considérable que celle dont Pie IX disposait au commencement de son règne. Il aurait pu soulever le monde avec le levier qu’il avait dans sa main, a dit un fervent catholique, M. Ozanam. C’était l’opinion générale en Europe que Pie IX ne s’arrêterait point dans la voie où il était entré ; lui-même de bonne foi le croyait. «C’est une parole favorite du Pape, a écrit encore Ozanam, qu’il veut marcher comme la tortue, lentement, mais toujours. Nous venons d’apprendre la plus décisive peut-être de toutes ses innovations, celle qui devait sceller l’alliance entre la souveraineté ecclésiastique et la liberté sincère: le glaive a été remis à des mains laïques et le ministère de la guerre confié à M. le comte Gabrielli, à un vieux soldat de Napoléon, etc.»
Du comte Gabrielli nous en sommes venus à M. de Mérode et de M. le comte Ferretti à son éminence Monseigneur Antonelli.
A l’époque où Pie IX commença à revenir sur ses pas et, ainsi que nous l’avons dit, à sentir le harpon que l’Autriche a attaché aux flancs de la papauté, une femme illustre, Mme George Sand, adressait au Pape cet éloquent appel:
«O Pie IX! Si vous vouliez être chrétien selon la doctrine de Jésus, vous ne vous inquiéteriez guère de nos discussions philosophiques, de nos petites sectes, de nos grands journaux, et de tous les rêves de notre esprit en travail! Eh! quoi, votre mission est bien claire et bien facile! vous avez une main levée pour bénir ou pour anathématiser: et cette main est le symbole de la conscience du genre humain. On vous demande d’avoir l’évangile devant les yeux, et de ne pas vous tromper en abaissant votre droite paternelle sur la tête des meurtriers. Resterez-vous immobile par prudence? Engagé dans le labyrinthe de la diplomatie, hornerez-vous votre action à gouverner sagement un petit peuple, et n’aurez-vous pas un mot de blâme ou d’appui à mettre dans la balance des décisions humaines? Vous qu’une longue habitude du genre humain proclame l’arbitre par excellence, l’avocat de Dieu sur la terre, aurez-vous deux poids et deux mesures pour les attentats commis contre l’humanité ? les foudres du Vatican sont-elles à jamais éteintes pour les têtes couronnées, et ne frapperont-elles plus que les faibles et les proscrits? Hélas! s’il en était ainsi, vous ne seriez plus chrétien, et vous ne seriez pas même philosophe à la manière de Voltaire, car Voltaire plaida pour Calas, comme vous avez à plaider pour la Pologne, pour l’Irlande, pour la France, pour l’Italie, pour le monde!»
Ces chaleureuses sollicitations, ces rêves splendides troublaient et effrayaient l’excellent homme. Ses épaules n’étaient pas faites pour un tel fardeau, et il en eut bien le pressentiment, il eut bien la conscience de sa faiblesse, le jour de son élection quand, après s’être évanoui devant le rang suprême où il allait monter, il s’écria avec effroi: «Quelle charge! quelle charge!»
Comme homme, comme prêtre, Jean-Marie Mastaï était et est demeuré irréprochable; ses mœurs sont pures, sa vie modeste. Sur le troue, où il aurait dû refuser de se laisser porter, il ne dépensait personnellement que 25,000 francs par an; tout le reste était consacré à des aumônes, à des secours distribués avec la plus ingénieuse délicatesse. Nous voulons citer un seul trait de sa jeunesse. C’était à l’époque de sa mission au Chili où il se conduisit avec un dévouement si chrétien. Un jour, raconte M. de Saint-Albin, pendant qu’il se rendait de Valparaiso à Lima sur une goélette chilienne, il fut surpris par une violente tempête. Le pilote était malhabile ou inexpérimenté. La goélette allait se briser sur les rochers quand une barque, montée par quelques nègres sous la conduite d’un pêcheur nommé Bako, put venir à son secours, Bako, passant sur la goëlette, remplaça le pilote et dirigea si bien le navire, grâce à la connaissance qu’il avait de ces parages, qu’il le fit entrer dans le petit port d’Avica. Le lendemain l’abbé Mastaï-Ferretti alla remercier son sauveur qui habitait avec sa famille une petite cabane au bord de la mer. Il lui laissa en témoignage de reconnaissance une bourse contenant 400 piastres (2,552 fr. ). Devenu souverain pontife, il n’oublia point le pauvre Bako et lui envoya son portrait avec une somme assez forte. Voilà l’homme!
Les coups de fouet à Maria Biagia, vingt ans de galères à Pietro Ercoli, les massacres de Pérouse, le refus persistant opposa au programme contenu dans la lettre a M. Edgar Ney, voilà le Pape! ou plutôt, voilà la Papauté !
Que nous sommes loin, mon Dieu! des splendeurs rêvées par Gioberti, des illusions généreuses de ce grand esprit, de ce Primato qu’il réservait au Saint-Siège, de cet accord touchant entre l’Église romaine et l’esprit nouveau. C’est pour détruire ces illusions sans doute que la Providence a réservé le trône à un homme tel que l’abbé Mastaï en ces temps difficiles. Plus qu’aucun autre son pontificat aura contribué a éclairer l’opinion, à former cette communauté de vues, ce sentiment national auxquels l’Italie devra son indépendance et son unité. C’est Pie IX qui a mis en évidence le néant de ces utopies catholicolibérales que l’excellent et vertueux Montanelli, un des plus purs et des plus honnêtes citoyens de l’Italie, a trop caressées. Il est démontré aujourd’hui que la cour de Rome est fatalement condamnée à être l’adversaire de toute idée qui émancipe, l’alliée et la complice de tout ce qui opprime et asservit.
Du reste, l’expérience ne fut pas de longue durée. Tous les cœurs avaient répété le mot que M. Thiers avait fait retentir du haut de la tribune française: Courage, Saint-Père! Le jour où Pie IX désavoua le général Durando et ces jeunes bataillons qui étaient partis avec tant d’enthousiasme, la croix rouge et le portrait de Pie IX sur la poitrine, marchant contre l’étranger pour délivrer de sa présence et de son joug le sol sacré de la patrie, ce jour-là le doute ne fut plus possible. Le Pape n’était plus italien, il appartenait à l’Autriche!
Les conséquences de ce désaveu furent incalculables: «Il était aux soldats, dit Montanelli, toute garantie du droit des gens: il exposait les prisonniers à être fusillés sur le champ comme des brigands. Aussi un cri d’alarme et d’indignation se propagea parmi toutes ces familles qui axaient leurs fils, leurs frères, leurs époux, leurs amis sur les champs de bataille. On ne joue pas impunément avec le cœur d’un peuple. Ce peuple qui avait identifié le nom de l’Italie avec celui de Pie IX, qui avait couronné de fleurs son buste sur les barricades de Milan, qui avait pris au sérieux ses bénédictions, se crut abandonné, trahi par lui au moment du danger. — Si vous êtes le représentant de la charité universelle, disait-il dans son naïf bon sens, pourquoi, Saint-Père, siégez-vous sur le trône? Pourquoi avez-vous pris dans vos mains sacerdotales le glaive de justice? N’est-il pas des circonstances où un prince ne pont échapper à la terrible nécessité de la guerre? Un prince qui se dit italien, peut-il séparer ses intérêts des intérêts de l’Italie? Eh! quoi, n’annonciez-vous pas, il y a quelques mois a peine, que vous appelleriez aux armes tous les chrétiens, si la maison paternelle, vous vouliez dire voire trône, était menacée? Et la patrie n’est-elle pas aussi une maison paternelle? N’avez-vous pas béni nos bannières? N’avez-vous pas, disaient les mères, béni nos enfants au moment du départ?
Ce sont-là de belles paroles sans doute; mais qu’on le sache bien: toute illusion nouvelle serait suivie de déceptions plus cruelles encore. Avant d’être prince italien, le pape est le chef d’un clergé dont l’existence est incompatible avec la liberté de conscience, la liberté d’examen, la liberté et l’indépendance des peuples, Ce clergé a besoin d’un bras armé pour contenir les peuples soumis à sa domination morale; il cherchera toujours ce bras parmi les puissances absolues et rétrogades.
Tn seul homme peut-être, au milieu de l’effervescence et des enthousiasmes suscitées par l’avènement de Pie IX, jugea bien l’homme et la situation. Il est vrai que cet homme était à la fois Italien et Français, protestant et catholique, révolutionnaire et conservateur; il était doué d’une haute intelligence, d’un rare bon sens; il connaissait à fond les principes, les tendances avouées ou secrètes, le personnel et les besoins de la cour de Rome; c’était l’infortuné et regrettable M. Rossi. Quand Pie IX lui confia la direction des affaires, il recommanda l’adoption de mesures décisives et rapides: «Hâtez-yous, disait-il et redisait-il sans cesse aux membres du cabinet, aux chefs des divers services publics; hàtez-vous! agissez, au nom du Ciel! Fixez des remises, si vous voulez, mais fixez-les, et à l’époque dite, exécutez votre pensée. Tout est aisé aujourd’hui; dans trois mois tout sera difficile; DANS SIX MOIS TOUT SERA IMPOSSIBLE. Vous êtes maîtres il présent de toutes choses; avant peu, si vous n’agissez pas, toutes choses seront maîtresses de vous. Agissez donc! réalisez les réformes, hardiment, largement, entièrement.»
Il est encore un mot prophétique de cet homme éminent: «Le mouvement national et guerrier qui emporte l’Italie me fait l’effet d’une épée: ou Pie IX prendra résolument cotte épée en main ou la révolution s’en emparera pour la tourner contre lui.»
L’épée est tournée, non contre le pontife, non contre son pouvoir spirituel, mais contre sa principauté temporelle. Sans la France qui soutient les débris de ce trône, la souveraineté temporelle du Saint-Siège ne serait plus qu’un souvenir historique. Mais nous sommes en présence de si graves événements qu’ils pourraient bien un jour modifier l’opinion du gouvernement français, et alors s’accomplira le plus grand acte dont ce siècle puisse être témoin: le pontife romain, le vicaire du Christ, le successeur de Pierre, réduit à la seule chose qui lui appartienne: la souveraineté spirituelle! La parole du Christ respectée, l’Italie libre et une, et ce qui appartient au César moderne, c’est-à-dire au peuple, rendu à César; le royaume du Christ placé où il le plaça lui-même: hors de ce monde, hors des intérêts humains et périssables! La liberté de conscience, la tolérance devenues la règle de tontes les relations!
Voila en définitive le but où nous marchons, le résultat auquel Pie IX aura, par ses qualités personnelles autant que par sa faiblesse, le plus contribué.
L. J.

GARIBALDI


GARIBALDI
Table des matières
I
Table des matières
Quelques branches de pin à l’odeur résineuse entassées devant la porte; l’été une alouette chantant dans sa cage; l’hiver des grillons dans le foyer; les émanations du pain chaud, les flammes du four qui, la nuit, éclairent la rue, le mitron enfariné fumant sa pipe sur un tas de fagots, le va et vient des commères signalent de la façon la plus pittoresque la maison du boulanger dans les villes du Midi. C’est dans une de ces maisons joyeuses que naquirent à Nice Masséna et Garibaldi, deux héros de trempe bien différente, et qui sont venus au monde dans la même chambre.
L’enfance de Garihaldi n’offre qu’un trait qui montre déjà la hardiesse et la sensibilité de son caractère. Une vieille femme lavant son linge sur le bord de l’eau fait un faux pas et tombe dans la rivière! Garihaldi, qui joue près de là avec ses camarades, se précipite pour sauver la pauvre lavandière. Que pouvait un enfant de huit ans pour lutter contre le courant, et ramener un tel fardeau? Il fallut le sauver à son tour; on n’y parvint qu’à grand’peine. Plus tard, il fut plus heureux à Marseille, où il parvint à retirer du port un jeune collégien qu’il eût le bonheur de rendre à sa famille.
Le père de Garibaldi était marin, et de bonne heure le jeune Giuseppe ressentit pour la mer une passion qui lui venait de famille. Un beau jour il s’improvise capitaine: son navire est une barque amarrée au rivage; son équipage se compose de cinq ou six matelots de douze ans; ce que l’on donne à chaque enfant pour son goûter chez lui servira d’approvisionnement; la nuit venue on coupe l’amarre, et voilà l’expédition en pleine mer. Le capitaine a juré qu’il ne s’arrêterait pas avant d’avoir découvert une Amérique nouvelle. Malheureusement à la hauteur de Monaco, une felouque line voilière atteint les petits fugitifs et ramène chez leurs parents le nouveau Christophe Colomb et ses compagnons. Quelques-uns reçurent le fouet à leur retour; Giuseppe dut garder les arrêts pendant quinze jours, après quoi son père consentit à lui laisser faire un voyage véritable, non plus en qualité de capitaine, mais de simple matelot.
La Costanza était un des plus jolis brigantins du port de Nice; il faisait les traversées de ce port à Odessa. La première contrée étrangère que Giuseppe Caribaldi visita fut la Russie. Il fit ensuite une course à Rome sur la Santa Reporala, tartane commandée par son père; vinrent ensuite divers voyages à Cagliari et dans le Levant. Pendant une de ces traversées, il tomba malade à Constantinople. C’est en se rendant dans cette capitale qu’il rencontra sur la Clorinde l’expédition des Argonautes Saint-Simoniens, conduits par Émile Barrault à la conquête de la femme libre.
En 1832, Giuseppe Garibaldi accomplissait son temps de service sur les navires de l’État; marin consommé, apprécie de ses chefs par son sang-froid et sa bravoure dans les circonstances difficiles, Garibaldi était sur le point de recevoir l’épaulette, lorsqu’il se vit forcé de se réfugier en France à la suite d’une échauffourée politique dans laquelle il était compromis. A Marseille, il trouva un asile et une place de second sur le navire l’Unione. Plus d’un courtier de nolisement se souvient encore de ce jeune marin à l’air lier et doux qui se promenait pendant de longues heures sur les quais, et qui restait silencieux au milieu du cercle bruyant de capitaines qui remplissaient leurs bureaux, répondant a peine aux questions qu’on lui adressait, et paraissant absorbé dans une sorte de contemplation intérieure.
Un jour, un fléau terrible s’abat sur Marseille, le choléra; en quelques jours la ville est dépeuplée, riches et pauvres fuient à l’envi; les boutiques sont fermées, les rues désertes; on manque de gens pour soigner les malades. L’autorité fait un appel aux hommes de dévouement: des bureaux de secours s’organisent, on réunit tous les moyens pour combattre vigoureusement l’épidémie. En cherchant sur les registres d’inscription ouverts à la mairie à cette époque, on trouverait encore le nom de Joseph Pane. C’était celui que Caribaldi portait alors pour se dérober aux conséquences de la condamnat ion a mort qu’il avait encourue à la suite de l’échauffourée politique dont nous avons parlé.
II
Table des matières
C’est à Marseille même que Garibaldi apprit la nouvelle de l’arrêt qui l’août frappé par contumace. Sa patrie lui était formée; il prit du service sur la flotte du bey de Tunis; bientôt las d’un poste qui ne promettait rien à son activité, il partit pour Rio-Janeiro. Là, pendant quelque temps, il se livra à des opérations commerciales, mais le commerce non plus n’offrait aucune satisfaction à ses instincts guerriers. La république de Rio-Grande était en guerre avec ses voisins; Garibaldi lui propose le secours de son bras et de son expérience qu’elle accepte avec empressement. Muni de lettres de marque, l’intrépide capitaine fit le métier de corsaire qu’avaient illustré Jean-Bart et Surcouf. De corsaire devenu bientôt après commandant de la flotte de Montévidéo, il quitta la mer pour combattre sur terre à la tête d’une légion italienne formée par ses soins. Pendant cette période, l’existence de Garibaldi tient plus du roman que de l’histoire, un volume ne suffirait pas pour raconter les combats dans lesquels il tint tête à un ennemi brave et presque toujours supérieur en nombre. Les soldats de Rosas, battus par lui en maintes rencontres, n’ont pas perdu le soutenir de leur généreux adversaire, car dans ces pays où la guerre participe encore de la ruse et de la cruauté des sauvages, Garibaldi fit toujours respecter le droit des gens et les règles observées par les nations civilisées; ajoutons à sa louange et à celle de ses compagnons d’armes, que leur désintéressement égala leur bravoure. Aujourd’hui le voyageur qui parcourt l’Amérique du Sud reçoit souvent l’hospitalité dans une estancia où tout respire l’ordre et l’abondance, et où on lui demande dès qu’il franchit le seuil de la maison, des nouvelles de l’Italie et de son libérateur. Le propriétaire de l’exploitation rurale est un ancien soldat de Garibaldi qui n’a voulu recevoir de la jeune république Montévidéenne, en retour de son sang versé pour elle, que quelques arpents de terre qu’il cultive à la sueur de son front.
Nous nous arrêterions volontiers sur les divers exploits qui marquent la carrière militaire de Garibaldi dans le Nouveau-Monde si nous ne touchions au moment où son nom va retentir pour la première fois dans l’ancien, et où la grandeur de son rôle politique va faire oublier ses glorieuses aventures.
III
Table des matières
Nous sommes en 1848. L’Italie s’est levée contre l’Autriche. Au premier appel de la pairie en danger, Garibaldi est accouru avec un grand nombre de ses légionnaires d’Amérique. Il pouvait rendre d’immenses services à cette époque, mais on ne comprit pas les avantages qu’il était possible de retirer d’une guerre de partisans. Livré à ses propres ressources, Garibaldi se battit obscurément dans la Valteline et dans le Tyrol, défit les Autrichiens dans plusieurs rencontres et fut enfin obligé d’entrer en Suisse à la tête de son petit corps de partisans.
Les munitions étaient épuisées et l’armistice de Milan venait d’être signé.
IV
Table des matières
C’est à Rieti, en face des Abruzzes, que nous retrouvons Garibaldi en train de former une nouvelle armée. Immédiatement après sa campagne de la Valteline, les électeurs l’avaient envoyé au Parlement Sarde, mais l’enceinte de la Chambre des députés était trop étroite pour lui, il étouffait dans l’atmosphère de la discussion; il lui fallait l’air et les horizons libres de la guerre. Il donna donc sa démission. Un gouvernement provisoire venait de s’installer dans les États-Romains; Garibaldi s’était empressé de se mettre à sa disposition, et on l’avait chargé du soin de former un corps de troupes.
De la position qu’il occupait sur l’extrême frontière, Garibaldi soutenait qu’il était possible d’opérer un soulèvement dans les Abruzzes, à l’aide duquel on envahirait le royaume de Naples. Les avantages de ce plan étaient évidents, et ses inconvénients de peu d’importance. Le roi de Naples, dévoué a l’Autriche, maître de forces considérables, inquiétait la Révolution sur ses derrières, et l’empêchait de disposer de toutes ses forces. Qui sait ce qui serait arrivé à Novare si ce plan, qui avait autant de chances de réussite en 1849 qu’en 1860, avait été adopté. On ne discuta pas son utilité, mais on fut effrayé de sa hardiesse. Garibaldi n’eut plus dès lors qu’à songer à la défense de cette République Romaine dont il venait de décréter la formation comme membre de la Constituante.
V
Table des matières
Passons rapidement, sur le siège de Rome; il y a là un malentendu funeste et des souvenirs douloureux qu’il ne faut pas réveiller. Nous profiterons cependant de l’armistice conclu dans les premiers jours de mai entre les deux armées pour suivre Garibaldi marchant contre le roi de Naples, qui s’est avancé à la tête de quinze mille hommes jusqu’à Palestrina. Garibaldi peut à peine opposer le tiers de ces forces à son royal adversaire, pourtant il le bat le 9 mai, et le force à se retirer précipitamment sur Velletri. La position était très-forte, et Ferdinand II, soutenu par une nombreuse artillerie, pouvait s’y défendre d’autant plus longtemps que son adversaire ne possédait pas un seul canon, mais la baïonnette est une arme terrible, et les Napolitains en firent l’expérience à leurs dépens; délogés de toutes leurs positions, poursuivis l’épée dans les reins pendant plusieurs lieues, et presque sur leur propre territoire, ils laissèrent entre les mains de l’ennemi un grand nombre de prisonniers; le roi lui-même serait tombé en son pouvoir s’il n’avait eu la précaution de prendre la fuite une heure avant ses soldats.
Garibaldi campait sur le territoire napolitain; les habitants de Rocca d’Arce l’avaient accueilli avec enthousiasme; il voulait marcher en avant et tenter la grande entreprise qu’il vient de terminer aujourd’hui; un ordre très pressant du triumvirat le rappela à Rome. Il obéit.
Assiégée le 29 avril 1849, Rome tint jusqu’au 2 juillet de la même année. Il ne restait plus à Garibaldi qu’à gagner Venise et à se renfermer dans cette dernière forteresse de l’indépendance nationale. Il songeait à s’y rendre, lorsqu’on lui dit que la Toscane, prête à se soulever, n’attendait plus qu’un homme pour se mettre à sa tête. Venise comptait plus d’un défenseur dévoué et intrépide, Garibaldi crut qu’il pourrait être plus utile ailleurs, et le jour même où la capitulation de Rome fut signée, les soldats de Garibaldi lurent l’ordre du jour suivant signé par leur chef:
«Soldats,
«Voici ce qui vous attend: la chaleur et la soif pendant le jour, le froid et la
» faim pendant la nuit; point de solde, point de repos, point d’abri; mais en
» revanche, une misère extrême, des alertes et des marches continuelles, des
» combats à chaque pas; que ceux qui aiment l’Italie me suivent!»
Le corps expéditionnaire, partagé en deux légions, formait un effectif de quatre mille fantassins et d’environ huit cents cavaliers. A sa tète s’avançait Garibaldi entre le père Bassi et Ange Brunetti, si connu sous le surnom de Cicerovacchio, dont les deux fils marchaient dans les rangs des volontaires.
Neuf jours après son départ de Rome, la petite armée républicaine, renforcée de neuf cents soldats que lui amenait le colonel Forbes, quitta Terni pour entrer en Toscane par la route de Todi. Les volontaires étaient pleins d’entrain et d’espérance. A chaque pas ils s’attendaient à voir se lever la population.
Trois corps d’armée occupaient le territoire romain; il s’agissait pour eux de poursuivre Garibaldi et de lui fermer la route. Autrichiens, Espagnols, Français se mirent donc en mouvement. Passer au milieu de ces trois années n’était point chose facile: Garibaldi y parvint cependant et sa retraite peut être considérée comme un vrai tour de force dans l’art militaire. Cette retraite commença à Lodi, où l’armée des patriotes italiens était parvenue, ainsi que nous l’avons dit, le 11 juillet. Dans cette partie de l’Italie les communes sont pauvres et les couvents très-riches; c’est chez les moines que Garibaldi logeait ses troupes afin d’éviter toute charge aux habitants. Quoique entourés de toute l’abondance imaginable, les soldats, maintenus dans une discipline sévère et qu’ils avaient à cœur d’observer, ne demandaient aux couvents que ce qui était absolument nécessaire à leur existence. Seuls les Camaldules d’Orvieto furent imposés par le général à une amende de cent soixante écus. Non contents de refuser du pain à sa troupe affamée, ils s’étaient donné le plaisir de lancer leurs chiens contre un officier qui venait leur demander l’hospitalité.
A partir de Spolète la désertion s’était mise dans les rangs des patriotes; en quittant Lodi ils se trouvaient réduits à trois mille hommes environ, divisés en plusieurs détachements commandés par des officiers de choix, avec l’ordre de s’avancer par des chemins différents. L’ennemi cherchait à les envelopper, il fallait le tromper; une fausse démonstration faite dans ce but sur Foligno par un escadron de cavalerie réussit parfaitement. Le 15 juillet le général partit de Lodi, et après avoir devancé d’une demi-heure seulement la cavalerie du général Morris lancée à sa poursuite, il atteignit le bourg de Cetona en Toscane, où devait avoir lieu la jonction des divers détachements de son armée. La moitié de ces détachements se trouvait au rendez-vous; l’autre moitié, obligée de faire de longs détours, n’arriva que plusieurs jours après. Le 20 juillet toutes les troupes réunies se rémirent en marche, et le lendemain elles atteignirent Montepulciano après avoir passé par des chemins à peine praticables pour des chasseurs et pour des contrebandiers.
Le bourg de Cetona, quoique entouré de murailles et occupé par deux compagnies d’infanterie toscane, s’était rendu sans coup férir. Les Autrichiens, au nombre de quatre mille hommes commandés par l’Archiduc Ernest, venaient à la rencontre de Garibaldi, pendant qu’un autre corps plus nombreux, placé sous les ordres du général Stadion, occupait Sienne dans le but de s’opposer à une tentative d’embarquement des Garibaldiens qu’on croyait devoir s’opérer dans le port de San-Stefano.
L’Archiduc Ernest ayant opéré, sa jonction avec le général Stadion, Garibaldi dut songer à se retirer devant un ennemi dont les forces étaient six fois plus nombreuses que les siennes. Il prit donc le chemin des Romagnes, occupa les hauteurs de Citerna, avant derrière lui, à une étape de marche, les Autrichiens qui l’atteignirent enfin près du bourg de Monterchi. L’ennemi paraissait cette fois résolu à tenter les chances d’une bataille que la force des choses commandait à Garibaldi d’éviter. L’Apennin lui offrait un dernier refuge, mais comment le gagner en présence des Autrichiens qui surveillent tous les mouvements d’une troupe qu’ils croyaient déjà prisonnière? C’est dans de pareilles occasions qu’éclate dans sa merveilleuse fécondité le génie militaire de Garibaldi; grâce à l’habileté de ses manœuvres, ses soldats purent franchir l’Apennin et descendre, par des chemins bordés de précipices, dans les Romaines où l’ennemi ne tarda pas à les rejoindre. Il fallut de nouveau tromper les Autrichiens. Garibaldi y parvint à l’aide d’une fausse attaque qui lui permit de se retirer dans la montagne, dont la compagnie de tirailleurs du colonel Forbes parvint à interdire l’approche aux régiments de l’Archiduc.
Mais ces marches et ces contre-marches dans les montagnes, ces escarmouches perpétuelles, avaient porté au plus haut point la lassitude dans l’année patriote. Elle était réduite de plus de moitié, lorsqu’elle franchit les frontières de la petite république de Saint-Marin, où Garibaldi, à peine arrivé, publia cet ordre du jour:
«Soldats!
» Vous voilà en pays libre et sûr. Sachons mériter par notre irréprochable
» conduite envers nos hôtes la sympathie et le respect dus au malheur.
» A partir de ce moment, je vous délie de tout devoir d’obéissance à mon
» égard, en vous laissant libres de rentrer dans vos foyers. Je vous rappellerai
» seulement que l’Italie ne doit pas rester dans l’opprobre, et que la mort est
» mille fois préférable au joug de l’étranger.»
VI
Table des matières
Les Autrichiens le lendemain violèrent le territoire de Saint-Marin, espérant tomber sur quelques soldats exténués de fatigue, mais qui se préparaient à vendre chèrement le peu de vie qui leur restait. Le gouvernement de la République invoque en vain les traités, le général Gorzowscky, ne veut rien entendre; cependant, sur des ordres envoyés en toute hâte de Rimini, il déclare qu’il va dresser les conditions d’une capitulation.
La nuit s’avance et la capitulation n’est pas encore dressée; étendus dans les rues du village, les Garibaldiens harassés se livrent au sommeil, tandis qne leur chef, penché sur une carte d’Italie, y cherche avidement le chemin qui peut le conduire à Venise. Un aide de camp de Gorzowscky apporte la capitulation suivante:
«1° Les légionnaires rentreront librement chez eux, après avoir déposé leurs
» armes dans les mains des magistrats de Saint-Marin;
» Garibaldi recevra un passeport autrichien, à la condition de s’embarquer
» dans le plus bref délai pour l’Amérique, dans un port de la Méditerranée.»
Réveillés par un roulement de tambour, les légionnaires se rassemblent sur la place de Saint-Marin, où, à la lueur des torches, ils entendent la lecture de cette capitulation, que la majorité repousse avec indignation. «De nouvelles souffrances attendent ceux qui partent, dit Garibaldi à ses
» soldats, sinon l’exil ou la mort! mais du moins ils n’auront pas transigé
» avec l’ennemi!» Quant à lui son plan est arrêté ; il consiste à gagner par des chemins de traverse le port le plus voisin de l’Adriatique, et à s’y embarquer pour Venise; il prévient ses aides de camp, fait tout préparer pour son départ, et, précédé de trois guides, il quitte Saint-Marin. Les légionnaires restés fidèles à sa fortune sont au nombre de deux cents.
Deux heures plus tard, Gorzowscky apprenait en frémissant que sa proie venait de lui échapper. Essayant de la ressaisir par la menace et par la terreur, il lançait une proclamation sauvage dans laquelle on promettait «la
» fusillade à quiconque fournirait du pain, de l’eau ou du feu à Garibaldi
» et à sa bande de brigands.» La proclamation contenait son signalement et celui de sa femme enceinte de six mois.
Un moment le général autrichien crut tenir les fugitifs; ses soldats n’étaient plus qu’à quelques lieues de Cesenatico, où ils pensaient les surprendre; mais lorsqu’ils arrivèrent dans ce petit port, Garibaldi et les siens venaient de s’embarquer depuis une heure, montés sur treize barques de pêcheurs. Dans la barque de Garibaldi se trouvaient, outre sa femme, le père Bassi et Cicerovacchio, tous joyeux du vent frais qui poussait la flottille vers le seul endroit de l’Italie où flottaient encore les trois couleurs nationales. Soudain on signale un brick autrichien, puis deux autres bâtiments de guerre de la même nation. Garibaldi, guidé par son excellent coup d’œil de marin, voit entre ces navires un passage qu’il est possible de franchir en essuyant quelques bordées; mais les pêcheurs tiennent à leurs barques, ils craignent qu’on ne leur en rembourse pas la valeur, et ils se refusent à la manœuvre. Au lieu d’atteindre le cap Maestra, où il lui eût été facile de rejoindre la croisière vénitienne, il est obligé d’aborder la plage de Mesola, après avoir perdu huit de ses barques tombées au pouvoir du capitaine dalmate Capinovich, commandant le brick autrichien l’Oreste.
Garibaldi, sa femme, le père Bassi, Cicerovacchio et les quelques légionnaires débarqués avec eux, comprirent que désormais ils ne pouvaient plus rien les uns pour les autres, et qu’il ne leur restait qu’à se séparer pour chercher leur salut chacun de leur côté. Ils s’embrassèrent, et Garibaldi, avec sa femme et un seul de ses officiers, se dirigea sur Ravenne.
Quelques Garibaldiens avaient essayé de traverser la Toscane pour se rendre en Piémont; les Autrichiens leur donnèrent la chasse, et les tuèrent comme des bêtes fauves dans les bois.
VII
Table des matières
Montée sur un petit cheval plein de fougue et d’ardeur, une femme n’avait pas cessé de marcher à côté de Garibaldi. Jamais on ne la vit reculer, et dans les moments les plus difficiles elle donnait l’exemple aux soldats; au milieu de la bataille, ses joues ne palissaient que si quelque danger menaçait le général. Aujourd’ hui ses beaux traits sont flétris par la fatigue et par la douleur. Sa tête languissante repose sur le sein de son mari, pendant que son corps est étendu sur un peu de paille dans une chaumière. Voilà trois jours qu’elle erre tantôt dans les bois, tantôt sur le sable sous les rayons d’un soleil d’août, dans un pays désert et sauvage où elle ne peut trouver ni médecin ni remède pour la soulager. A défaut de remèdes, si du moins elle avait quelques heures de repos! mais on vient annoncer à Garibaldi qu’un parti d’Autrichiens rôde dans les environs. Il faut fuir, emporter la malade dans une charrette. Vers le soir les fugitifs sont parvenus à atteindre, près de Ravenne, une maison de campagne appartenant au marquis Guiccioli. On entre chez les paysans, la malade est couchée sur un grabat, le général va sortir pour voir dans les environs s’il trouvera des secours, sa femme mourante lui fait signe de rester, le regarde d’un air plein de tendresse, et expire en lui serrant la main.
Ce fut Garibaldi lui-même, aidé du dernier compagnon qui lui restait, qui confia à la terre la dépouille mortelle de cette Anita qui, depuis le jour où il l’avait épousée en Amérique, était restée sans cesse à ses côtés, associée à tous ses dangers, à toutes ses douleurs, comme elle sera désormais associée à sa gloire.
Quelques jours auparavant un conseil de guerre Autrichien s’était réuni à Bologne. Un moine, entre deux sbires, figurait sur le banc des accusés. Quand le président lui demanda son nom, il répondit qu’il s’appelait Ugo Bassi. Il fut comdamné à mort séance tenante, et fusillé le lendemain. Bassi était né à Bologne. Ses compatriotes se souviennent encore de ce jour de deuil où le martyr tomba sous les balles autrichiennes.
Quant à Cicerovacchio nul ne sait comment il a péri.
VIII
Table des matières
Dix ans se sont écoulés depuis cette époque; de meilleurs jours semblent luire pour l’Italie. Garibaldi a repris les armes, l’élite de la jeunesse s’est groupée autour de lui; il commande une année divisée en trois corps; le premier est placé sous les ordres du colonel Medici; le second sous les ordres du colonel Cozens; le colonel Arduino est à la tête du troisième. Officier d’artillerie dans l’armée napolitaine, Cozens prit une part active à la défense de Venise. Le chef d’état-major Clément Corti a longtemps vécu en Angleterre. Les deux aides de camp de Garibaldi sont d’anciens compagnons de ses guerres d’Amérique, et ne l’ont jamais quitté.
Tous les soldats adorent leur chef quoiqu’il se communique peu, et qu’il parle assez rarement. Dès qu’ils l’aperçoivent, ils regardent sa casquette: si elle est posée en arrière, c’est un signe qu’il est content; si au contraire elle cache son front, et si la visière est ramenée sur son nez, la situation est grave; les soldats s’attendent à quelque chose de sérieux et apprêtent leurs armes. Les deux signes ne manquent jamais leur effet. Le jour où il fit son entrée à Bergame, la casquette de Garibaldi était plus en arrière que jamais. On venait d’apprendre par dépêche électrique l’arrivée d’un corps de quinze cents impériaux qu’on dirigeait sur Bergame, où l’état-major autrichien ignorait que les Garibaldiens fussent entrés. Quel magnifique coup de filet! Les soldats s’embusquent autour de l’embarcadère; l’électricité annonce que l’ennemi n’est plus qu’à l’avant-dernière station; le cœur bat à chacun d’impatience et de joie; les minutes succèdent aux minutes; une heure s’écoule, rien ne parait. Les Autrichiens étaient revenus sur leurs pas à toute vapeur, avertis sans doute par quelques traînards qu’on trouva le lendemain dans les blés où ils se cachaient. Changement subit de position de la casquette de Garibaldi. Les soldats restèrent au moins vingt-quatre heures sans apercevoir le bout de son nez.
Garibaldi exerce un tel prestige qu’on la vu, pendant un combat, envoyer au feu des bourgeois auxquels il remettait le fusil de ses soldats blessés, et qui, sous les yeux du général, s’en servaient courageusement. Toujours entre les deux lignes de tirailleurs, c’est merveille qu’il n’ait pas été atteint. Il y a des gens qui le croient à l’épreuve de la balle; ce qui est certain, c’est que sa présence suffit pour enflammer le soldat et lui faire oublier tout danger. On n’en finirait pas si on voulait raconter tous les traits d’héroïsme de cette valeureuse et petite armée que Garibaldi commande, ses marches fabuleuses, ses surprises, ses combats. A Laveno, par exemple, les Garibaldiens arrachèrent aux soldats Autrichiens leurs armes à travers les meurtrières des remparts. A son entrée en campagne, Garibaldi désirait beaucoup avoir des canons; comme le ministère de la guerre lui faisait attendre ceux qu’il lui avait promis, il en prit quatre aux Autrichiens; quelque temps après, il demandait à les échanger contre des carabines Minié. Les quatre canons, pendant la moitié de la guerre, restèrent aux bagages. Aux yeux de Garibaldi et de ses soldats, la meilleure de toutes les armes, c’est la baïonnette. Les tirailleurs de l’armée étaient, pour la plupart, très-fins tireurs; parmi eux on remarquait un Anglais d’une cinquantaine d’années qui, armé d’une carabine Lancastre d’une admirable précision et d’une lorgnette excellente, semblait faire la chasse aux Autrichiens; homme visé, homme abattu. On demandait un jour à cet amateur si c’était pour fonder l’indépendance italienne ou pour chasser qu’il s’était joint aux volontaires: «J’aime infiniment l’indépendance italienne, répon» dit-il avec sang-froid, mais je ne déteste pas non plus la chasse.»
IX
Table des matières
Le Milanais semble disposé tout exprès pour la guerre de partisans. Le côté nord de Milan est fermé par des collines qui forment comme le premier degré de l’immense amphithéâtre de montagnes qui s’élève au nord de l’Italie. Parsemées de villas, de jardins, de bois, coupées par des fleuves, des rivières, des ruisseaux, des lacs de toutes les dimensions, ces collines, depuis Milan jusqu’à la Valteline, offrent le plus admirable champ d’opérations qu’un chef de partisans intelligent et audacieux puisse souhaiter. Garibaldi ne se trompa point en le choisissant, et en prenant Varèse comme point de départ de ses opérations. De là en effet, il menaçait l’ennemi, tendait la main à l’insurrection milanaise, et tenait dans un état de fermentation perpétuelle le Comasque et la Valteline. Outre les avantages dont nous venons de parler, l’occupation de Varèse lui permettait encore d’interrompre les communications entre l’armée autrichienne et le Voralberg par la chaussée de Sondrio et du Splugen; maître de cette vallée, il pouvait la remonter, passer dans la vallée de l’Adige, et de là, inquiéter cette communication principale des grandes places fortes de l’Autriche avec le Tyrol.
D’autres raconteront la retraite de Sesto-Calende, la prise de Côme, le combat de Camerlata, où, loin de leur point de départ, attaqués par des forces trois fois plus nombreuses, s’attendant à chaque instant à voir paraître sur leurs derrières un corps ennemi qui pouvait leur couper la retraite, les chasseurs des Alpes combattirent avec le plus admirable courage. Combien d’autres glorieux faits d’armes pourraient encore être ajoutés à ceux-ci. Nous n’avons pas la prétention d’écrire l’histoire complète de Garibaldi, mais de la résumer en donnant le portrait de cet homme extraordinaire. Un officier français qui suivait de très-près ses opérations en Italie, s’exprime ainsi sur son compte: «Les
«personnes qui ne connaissent pas Garibaldi, ne peuvent que très-difficilement
«s’en faire une idée. Garibaldi n’est ni grossier ni bavard. Il a la voix mâle mais
«douce, le regard rêveur et fier, une taille moyenne, assez forte, mais pas trop
«carrée, une grande barbe et des cheveux grisonnants assez longs, qui lui donnent
« un air qui n’est rien moins que farouche. Il a l’esprit aussi entreprenant
«que prudent, plus prudent même qu’entreprenant. Le rôle qu’il joue exige une
«grande audace, mais ce n’est en lui ni instinct ni passion, mais seulement
«réflexion. Il comprend la nécessité de s’aventurer, mais il a soin de se ménager
«une multitude de ressources. Aussi, tandis qu’il semblait se jeter tête baissée au
«milieu des Autrichiens, il savait choisir un point si favorable, y manœuvrer avec
«tant de prudence qu’après avoir pénétré jusqu’à Côme, il put se retirer jusqu’aux
« bords du lac Majeur sans être entamé, sans essuyer de pertes graves; au
«moment où on le croit vaincu, il songe à reprendre l’offensive et ses
«plus hardis coups de main sont tentés alors qu’on le suppose sur le point de
«tomber au pouvoir de l’ennemi.»
X
Table des matières
Nous voici à la nuit du 5 au 6 mai 1860; la route qui conduit de Gênes au village de Cornegliano est encombrée de voitures dans lesquelles on distingue vaguement à la lueur des reverbères des hommes dont quelques-uns paraissent étrangement équipés. Les piétons regardent, et sans rien dire semblent très-bien savoir ce dont il s’agit. La petite place et les cafés qui l’entourent regorgent de monde. La foule monte en file une ruelle étroite sur laquelle s’ouvre une porte grillée; elle entre dans des allées dont le seul éclairage consiste en des centaines de cigares allumés. Des étincelles courent le long des haies. On se presse, on s’appelle, les uns sont couchés sur l’herbe, les autres debout; des groupes se forment et se dispersent. On entend parler italien, anglais, français, hongrois. Des courants inexplicables s’établissent dans la foule, et vous portent tantôt d’un côté, tantôt de l’autre dans ces vastes jardins au fond desquels on aperçoit vaguement une magnifique habitation entièrement plongée dans l’ombre. Qu’attend-on? on ne voit aucun chef. Des femmes se mêlent aux groupes ou s’écartent par couples. Elles ne pleurent pas et ne cherchent pas à retenir ceux qu’elles aiment. La grille s’ouvre, tous courent vers des feux qui brillent sur la mer. Ce sont des barques qui s’avancent, et qui bientôt touchent à la rive; on s’y précipite pêlemêle de tous côtés, cinquante environ dans chacune, et bientôt elles s’éloignent du bord aux cris mille fois répétés de: Vire l’Unité Italienne! Vire Garibaldi!
Où vont tous ces volontaires? Ils l’ignorent, seulement ils savent que Garibaldi est avec eux, et cela leur suffit. Le navire vogue depuis deux jours; c’est alors seulement qu’ils apprennent leur destination et qu’ils lisent au milieu des cris d’enthousiasme ces mots de leur chef: «La mission de ce corps, sera, comme
» elle le fut déjà, basée sur l’abnégation la plus complète, en vue de la régénération
» de la patrie. Les braves chasseurs servirent et serviront leur pays avec
» la discipline et le dévouement des meilleurs corps militaires, sans autre espérance
» , sans autre prétention que celle d’une conscience sans tache.
» Aucun grade, aucun honneur, aucune récompense n’attirèrent ces braves;
» le danger disparu, ils rentrèrent dans la modestie de la vie privée; mais l’heure
» du combat sonnant, l’Italie les revoit encore en première ligne, allègres, pleins
» de bonne volonté, et prêts à verser leur sang pour elle.....»
Le 11 mai, l’expédition composée de deux navires à vapeur: le Piemonte et le Lombardo se trouvait en face de la Sicile. Il n’entre pas dans notre cadre de raconter dans toutes ses péripéties le miraculeux débarquement de Marsala. La nouvelle s’en répand avec la rapidité de l’éclair dans les environs, et de là dans toute l’île. A peine débarqué Garibaldi se met en marche sur Salemi; les paysans, les pâtres vêtus de peaux de chèvres, les femmes aux grandes robes rouges viennent de tous côtés pour le saluer; les prêtres eux-mêmes se mettent à la tète des populations, et pour remercier le clergé, Garibaldi adresse un manifeste aux bons prêtres: «Quoi qu’il en soit, quoi qu’il advienne des destinées
» de l’Italie, ce clergé qui fait cause commune avec les oppresseurs de tous les
» pays, ce clergé qui achète des soldats étrangers pour combattre ses frères
» italiens, s’est voué lui-même à l’exécration des générations futures.
» C’est une grande consolation pourtant et une promesse que la vraie religion
» du Christ ne sera pas perdue, que de voir en Sicile les prêtres marcher à
» la tête du peuple pour combattre la tyrannie.
» Ugo Bassi! Vérita! Gusmarolli! Blanchi! vous n’êtes pas morts tout entiers.
» Chers martyrs! Champions sacrés de la cause nationale, le jour où votre exemple
» sera suivi, l’étranger aura cessé de fouler notre terre, il aura cessé d’être le
» maître de nos fils, de nos femmes, de notre patrimoine, et de nous-mêmes!
Le 13 mai au matin l’armée libératrice quittait les maisons sarrazines de Salemi pour prendre le chemin de Calatafimi. C’était là qu’on devait rencontrer la première colonne napolitaine commandée par le général Landi, qui s’était fortifie sur des hauteurs très-propres à la défense et garnies d’une nombreuse artillerie. On sait comment ces positions furent enlevées par les volontaires qui se battaient un contre dix. Leur récompense est dans ces remerciements de leur général:
» Avec des compagnons comme vous, je puis tout tenter, et je vous l’ai prouvé
» hier en vous conduisant à une entreprise bien ardue, vu le nombre des ennemis,
» et leurs fortes positions. Je comptais sur vos terribles baïonnettes, et vous
» voyez que je ne me suis pas trompé.
» Déplorant la dure nécessite de combattre des soldats italiens, nous devons
» confesser que nous avons trouvé une résistance digne d’hommes attaches a une
» meilleure cause, et cela prouve ce que nous serons capables de faire, le jour
» où la famille italienne sera tout entière réunie autour de la bannière de la
» rédemption.
» Demain, le continent italien se mettra en fête pour la victoire de ses frères
» libres et de nos braves Siciliens. Le combat nous coûte la vie de frères chéris
» morts aux premiers rangs; ces martyrs de la sainte cause de l’Italie vivront
» dans les fastes de la gloire italienne.
» Je signalerai à votre pays le nom des braves qui ont si valeureusement conduit
» au combat les soldats plus jeunes et inexpérimentés, et qui mèneront
» demain à la victoire, dans un meilleur champ de bataille, les soldats destinés
» à rompre les derniers anneaux des chaînes dans lesquelles fut garrottée notre
» Italie bien-aimée.»
XI
Table des matières
Sur les hauteurs de Gibilrossa, d’où l’œil embrasse le vaste horizon qui s’étend jusqu’à Palerme, deux hommes sont debout; l’un d’eux interroge le ciel, et au bout de quelques minutes, il montre d’un air joyeux à son compagnon une étoile qui vient de se lever. C’est l’étoile de Garibaldi, celle qu’il regardait au milieu des pampas de l’Amérique, sur les cimes des Apennins, sur la plage de l’Adriatique, où il vit tomber Anita. Cette fois de gros nuages noirs voilaient l’astre protecteur. Aujourd’hui il brille de tous ses l’ayons et présage la victoire au chef audacieux.
En effet, le lendemain matin Garibaldi, trompant l’ennemi, se présente aux portes de Palerme, culbute les avant-postes napolitains, et les poursuit la baïonnette dans les reins jusque dans les rues de cette ville, dont ce hardi coup de main le rend maître. Quelques jours après cette troisième victoire le fort de Melazzo et la citadelle de Messine se rendent, Garibaldi est maître du détroit; encore quelques jours, et il entrera à Naples. C’est la qu’il convient que nous nous arrêtions sur le seuil, pour ainsi dire, d’un nouveau drame.
XII
Table des matières
Né en 1807, Garibaldi a aujourd’hui cinquante-trois ans. C’est l’homme qui possède en ce moment la plus grande et la plus incontestable popularité. Ses cheveux et sa barbe sont fauves, le nez un peu court et large, le front bien développé ; sous sa profonde arcade sourcilliere luit un regard clair, doux et presque tendre, que l’on sent pourtant devoir être terrible aux heures de l’action; sa taille est assez élevée quoique le vigoureux développement des épaules la fasse paraître moyenne; sa physionomie rappelle un lion au repos; tel est l’homme sur la tête duquel reposent en ce moment les destinées de l’Italie. A la douceur sympathique du regard se joint chez lui le charme non moins grand du sourire; on sent en causant avec lui qu’il est simple et bon, deux qualités précieuses et fort rares; il fuit la pompe et l’appareil; ses manières sont si peu théâtrales qu’on l’a vu sur le navire qui le portait vers Naples, attacher lui-même la tente destinée à abriter la dunette des rayons du soleil, et suivre la nuit, pour passer à l’avant, l’étroit sentier des bastingages pour ne pas réveiller les soldats endormis sur le pont.
Il y a deux grands moyens pour exercer une profonde influence sur les hommes: la puissance ou la bonté. Garibaldi n’a ni titres, ni décorations, ni largesses à distribuer à ses soldats; il ne leur promet au contraire que des peines, des souffrances, des privations qu’il partage avec eux; il n’a pas d’autre costume que leur chemise rouge, il n’a pas d’autre habitation que leur tente, il se contente de leur nourriture; c’est un volontaire et rien de plus; il ne combat ni pour le pouvoir, ni pour la gloire, ni pour la conquête, mais pour l’accomplissement d’une mission: la libération et la régénération de l’Italie. Depuis la fin du moyen âge on n’avait plus vu surgir de ces grandes popularités où s’incarnent tous les instincts d’une nation; on les croyait même devenues impossibles.
On s’est demandé quelquefois si Garibaldi avait vraiment le génie militaire. Nous ignorons ce que peuvent en penser les pédants de l’art de la guerre, mais si celui qui crée une armée nombreuse, sobre, infatigable, dévouée, qui marche à son but par les moyens les plus rapides et qui l’atteint n’est pas un grand général, nous avouons ne pas comprendre en quoi consiste ce titre.
Jusqu’ici, du reste, le libérateur n’a manqué ni de génie militaire, ni de génie politique; il a prouvé qu’il savait agir et parler. Dans tout ce qu’il fait, dans tout ce qu’il écrit, dans ses actes, comme dans ses paroles, on voit un air de poésie et de grandeur qui est le cachet des natures privilégiées, Nous avons cité quelques-uns de ses ordres du jour pour montrer l’éloquence de son style. Cette éloquence coule du cœur. Chez lui, tout sort de là. Les hommes oubliaient depuis trop longtemps que c’est dans le cœur qu’est la force véritable. Garibaldi vient le leur rappeler dans un moment opportun. Nous ne sommes que trop disposés à croire à l’habileté et à l’admirer. Il est temps que le dévouement vienne lui faire concurrence et prouver que rien de véritablement grand dans le monde ne s’accomplit sans lui.
T. D.

COBDEN


COBDEN
Table des matières
I
Table des matières
Dans un bourg du comté de Sussex, à Midhurst, vivait, dans les premières années de ce siècle, un pauvre fermier «poor farmer» appelé Cobden, propriétaire de quelques arpents dont le produit suffisait à peine pour entretenir sa femme et ses deux enfants. On montre encore dans le pays le sentier bordé de haies «Cobden’s Unie» qui conduisait à la ferme, bien connue de tout le voisinage par l’excellente bière qu’y fabriquait Cobden le faiseur de bière «malster Cobden.» C’était le surnom qu’on avait donné dans le pays au père du fermier dont nous parlons.
Ce fermier avait deux fils; Richard, le plus jeune, celui dont nous avons à nous occuper, était né en 1804. Il aida son père dans ses travaux jusqu’au jour où se sentant en âge de faire son chemin et de soutenir sa famille, il partit pour Londres, où on lui avait fait obtenir une place de commis dans une maison de commerce. Le travail aride du comptoir occupa les premières années de sa jeunesse. Son zèle et son assiduité le firent remarquer. On lui confia quelques capitaux à l’aide desquels il put, associé avec son frère, fonder à Manchester une manufacture d’impressions sur tissus de coton, que les deux fils de Cobden «Cobden’s soons» possédaient encore il n’y a pas longtemps.
L’association prospéra dès le début, et les produits de la maison Cobden’s soons furent bientôt recherchés et préférés à tous les autres, par les femmes des diverses classes de la société. La mode adopta les «Cobden’s prints» avec un empressement qui fait honneur au tact des jeunes manufacturiers déjà si habiles à aller au-devant des goûts du public. En 1834, Richard Cobden, alors âgé de vingt-huit ans, pour étendre les relations commerciales de sa maison, parcourut la Turquie, l’Égypte, la Grèce, l’Amérique du nord et l’Europe. Il vint à Paris en 1837, où il se fit présenter à plusieurs de nos économistes, qui ne virent en lui qu’un négociant instruit, intelligent, quoiqu’un peu paradoxal, comme l’Angleterre en produit tant.
En France, où sur bien des points les mœurs sont encore plus fortes que les lois, après soixante ans d’égalité civile et politique, nous conservons certains préjugés des anciennes castes. Un négociant, un simple fabricant de toiles peintes ne publierait pas ses opinions sur les relations diplomatiques de son pays avec les puissances étrangères, sans affronter un peu le ridicule; nous parquons volontiers chaque individu dans sa spécialité, et nous n’aimons pas qu’il en sorte. Ce sentiment étroit n’existe pas chez nos voisins, aussi l’Anglais qui voyage porte-t-il sur tous les objets qui l’entourent un coup d’œil libre et investigateur, et croit-il qu’il doit à ses concitoyens le résultat de ses investigations.
C’est cette pensée qui donna lieu de la part de Cobden à la publication de deux brochures intitulées: L’Angleterre, l’Irlande et l’Amérique; l’autre: Russie. Dans la première on voit poindre déjà, l’idée de la future association dont Richard Cobden deviendra l’un des chefs. Partisan convaincu du libre échange, il se plaint que cette doctrine ne soit pas suffisamment répandue et développée, et qu’au lieu de tant de sociétés inutiles qu’on voit surgir tous les jours, il ne se fonde pas une société destinée à vulgariser les saines notions de la science sociale, à changer la politique restrictive des gouvernements étrangers, et à soulager la misère du peuple. Cobden voulait qu’on offrît des prix aux auteurs des meilleurs essais sur. la question des céréales, et qu’on confiât à des professeurs (lecturers), la mission d’instruire les agriculteurs et de provoquer la discussion sur cette matière importante.
Cobden, qui professe pour la paix un amour peut-être exagéré, au lieu de suivre le mouvement qui excitait l’opinion publique contre la Russie, cherchait dans sa seconde brochure, Russia, à rassurer ses compatriotes contre les prétendus dangers du slavisme, et à combattre la russophobie propagée par M. Urquhart, l’infatigable agitateur anti-Russe. En attendant que le parti protectionniste reprochât à Cobden de vouloir livrer pieds et poings liés l’Angleterre à la Russie, le fougueux Urquhart accusa le jeune écrivain d’avoir reçu soixante mille roubles de Nicolas. Pour le venger de cette injure, ses concitoyens le nommèrent membre de la chambre de commerce de Manchester.
C’est dans cette assemblée que va commencer son illustration.
II
Table des matières
Nous sommes à la fin de 1838, on voit déjà s’amonceler à l’horizon les nuages de cette crise industrielle qui doit durer pendant trois années consécutives, et soumettre l’Angleterre à la plus terrible épreuve qu’un gouvernement et un peuple puissent traverser. Nous n’essayerons pas de tracer le tableau de la misère publique, et des excès auxquels elle donna lieu: incendies, épidémies, meurtres, malheureux mourant de faim sur les trottoirs des villes et dans les fossés des grands chemins, tous ces détails soulèvent le cœur d’horreur et en même temps d’indignation contre cette législation inique de prohibition imposée à l’Angleterre dans cette année 1815, qui vit partout les droits les plus sacrés des peuples foulés aux pieds et immolés aux priviléges de l’aristocratie. Après avoir soutenu contre la France tant de guerres où ses intérêts seuls étaient en jeu, l’aristocratie anglaise trouva bon de se faire indemniser de ses pertes par le peuple lui-même, et de prélever par an un milliard de francs sur les pauvres.
La taxe sur les céréales, véritable loi de famine, ainsi que la nomme un économiste distingué, aggravait encore la crise industrielle en maintenant la cherté du pain. C’était cette taxe qu’il fallait d’abord briser: Manchester, Birmingham, Wolverhampton, Coventry, Leicester, Nottingham, Derby organisent des meetings; la chambre de commerce de Manchester se réunit pour délibérer sur une pétition au Parlement, que Cobden est chargé de rédiger, et dans laquelle il demande l’abolition immédiate et entière de la loi sur les grains (corn laws). Ouvrir une souscription, fonder un journal, nommer des délégués, tout cela ne fut pas long dans un pays où l’on aime à passer vite de l’idée au fait, et de la théorie à la pratique.: «Formons, s’écria Cobden, formons une ligue destinée à renverser les iniquités de notre aristocratie féodale, et que les châteaux écroulés du Rhin et de l’Elbe soient pour nos adversaires une révélation du sort qui les attend s’ils persistent dans leur lutte contre le peuple.»
L’assemblée éclate en applaudissements, et la fameuse ligue est formée.
Si l’on peut rapporter à Cobden l’honneur de l’avoir fondée, il est juste de dire qu’avant lui des coups terribles avaient été portés à la législation sur les céréales, notamment par le lieutenant-colonel Thompson, auquel Cobden a rendu maintes fois justice dans les meetings, et dont les ouvrages furent comme un arsenal où les ligueurs puisèrent leurs plus solides arguments. Au sein d’une nation comme l’Angleterre, où toutes les classes sont si éclairées sur leurs intérêts politiques, une loi semblable à celle des céréales n’avait pu être établie ni durer sans exciter la plus vive opposition. Il fallut, pendant qu’on la votait, entourer d’un cercle de baïonnettes la chambre des Communes, que le peuple voulait envahir; les députés eurent beaucoup de peines à se dégager des mains de la foule, et l’on vit le moment où le feu allait être mis au palais Saint-James. Cinq ans plus tard, à Manchester, près de cent mille citoyens, musique en tête, des fleurs à leur chapeau, des branches vertes à la main, se rendaient processionnellement au pacifique meeting où le fougeux et éloquent Hunt les avait convoqués pour signer une pétition demandant à la fois la réforme électorale et le rappel des corn laws. Au moment où la foule prête l’oreille la plus attentive à son orateur favori, des cavaliers, furieux de vin et de colère, se jettent sur les auditeurs, foulent aux pieds les femmes et les enfants, et dispersent l’immense meeting à coups de sabre. Les auteurs de cette lâche et sauvage agression étaient les brillants cavaliers de la leomanry, les gentilshommes de la contrée.
Vingt ans plus tard, sur ce sol ensanglanté, s’élevait le palais des ligueurs, Free trade Hall, dont la construction, qui revenait à près d’un million, avait été payée au moyen d’une souscription nationale.
III
Table des matières
La grandeur de Cobden, c’est d’avoir compris tout de suite qu’il ne s’attaquait pas à une loi, mais au corps le plus puissant qui ait jamais peut-être existé dans le monde, l’aristocratie anglaise, et de n’avoir point reculé devant cette lutte.
En 1839, déjà la bataille commence, la ligue a formé son conseil exécutif; on y trouve les noms du jeune fabricant d’amidon Wilson, à qui l’Angleterre confiera plus tard le soin de rétablir les finances de son empire de l’Inde, et qui mourra victime de son zèle et de son dévouement au moment de terminer cette grande et laborieuse tâche; du quaker Bright, aussi jeune que lui et destiné à devenir le chef d’un parti imprudent parfois, mais toujours sincère et obéissant à de généreuses inspirations; de Gibson, aujourd’hui l’un des membres importants du Parlement; du colonel Thompson, l’ouvrier de la première heure, de Fox, de Villiers, de Smith, de Paulton, d’Ashworth, de Prentice, le rédacteur du Manchester-Times. Hickin remplit l’office de secrétaire du conseil, Rawson celui de trésorier; Bickham et Walley acceptent la mission de répondre aux huit cent mille lettres par an que reçoit le comité ; M. Lees se réserve les soins de l’administration. Le chef reconnu de cet état-major est Cobden, qui trouve moyen de se multiplier, d’être partout à la fois, et de vivre à un meeting par jour. Dans deux mois, on calcule qu’il assiste à plus de quarante meetings.
Réduits à leurs propres forces, les membres du Comité de la ligue auraient succombé sous leur fardeau. Heureusement le génie du progrès moderne vient leur fournir de puissants auxiliaires. La vapeur permet aux orateurs du libre-échange de se transporter partout avec une rapidité foudroyante; l’agitation fait vingt lieues par heure. Le soir elle est à Liverpool, le matin à Edimbourg; le chemin de fer la sème sur tous les points du territoire. Grâces à la réforme postale, la ligue peut subvenir aux frais de sa prodigieuse correspondance; enfin la Réforme électorale ouvre à la Réforme commerciale les portes du Parlement, et introduit l’agitation dans le grand foyer politique, au sein même de la chambre des Communes.
Ce grand mouvement qui remue les Trois-Royaumes, part de Free trade Hall, ce Vatican du libre-échange construit en six semaines à Manchester. Pénétrons un moment dans la ruche, et voyons les ouvriers à l’œuvre. Dans la salle du conseil on apporte les lettres, on les ouvre, on les classe; toutes sont lues soigneusement, et la réponse ne se fait pas attendre; dans l’étage au-dessous est l’imprimerie; pendant que des centaines d’ouvriers composent les livres, les circulaires, les petits pamphlets (tracts), les instructions de la ligue, les presses les tirent à des milliers et des milliers d’exemplaires. Le libre-échange a recours à tous les moyens de publication, il pénètre dans les familles sous toutes les formes, même sous celle d’abécédaire. Les opérations du pliage, du brochage de ces innombrables imprimés s’accomplissent dans diverses pièces; voici la salle ou, formés en ballots entassés, ils attendent le moment du départ. Tout est public, tout est ouvert au voyageur qu’on accueille avec la plus gracieuse hospitalité, et qui trouvera de charmantes ladies empressées à lui offrir du thé ou des rafraîchissements avant de quitter Free trade Hall.
Que la présence des femmes dans un pareil lieu ne fasse point sourire nos compatriotes; elles n’y sont point déplacées. Il s’agit de secourir les pauvres, de vêtir ceux qui ont froid, de nourrir ceux qui ont faim, d’empêcher les petits enfants de mourir de misère, les jeunes filles de se prostituer, comment les femmes ne seraient-elles pas libres-échangistes?
IV
Table des matières
Maîtresse du sol, du gouvernement, de l’armée, l’aristocratie ne répond d’abord aux attaques de Cobden que par le sarcasme et le dédain; mais peu à peu l’agitation grandit, le fonds de souscription de la ligue s’élève à 200,000 francs en 1841, à 600,000 francs en 1842, et à 1 million l’année suivante; en 1844 elle atteint le chiffre de 2 millions. En une seule journée la liste ouverte à Manchester dépasse un total de 400,000 francs. L’aristocratie se décide à entrer sérieusement en lice. Aux misères et aux souffrances du pauvre qu’elle daigne reconnaître, elle ne trouve, comme toujours, qu’un unique remède, l’aumône: «Tu meurs de faim chez toi, dit-elle à l’ouvrier, eh bien, émigre; voici l’argent nécessaire, va-t-en! Ton enfant succombe à la fatigue, je limiterai les heures de son travail.» L’exil et un règlement administratif, voilà tous les soulagements que l’aristocratie offre au peuple. Nous ne parlons pas des bains, des chauffoirs publics, des lieux de recréation, des écoles. L’aristocratie est riche, elle peut-dépenser de l’argent en établissements de ce genre, mais il ne s’agit plus de vains palliatifs; la philanthropie a fait son temps; ce qu’on demande c’est la justice. Soulager la misère du peuple ne suffit pas, il faut en supprimer la cause qui est tout entière dans le monopole, et dans la mauvaise répartition de la fortune publique.
A partir de 1841 la lutte des partis cesse d’être politique, pour devenir entièrement économique; Robert Peel remplace lord Melbourne. Pendant que le nouveau chef du cabinet prépare l’étonnante évolution qui, du chef du parti protectionniste doit faire l’agent le plus direct et le plus efficace de la Réforme commerciale, la ligue acquiert de nouvelles forces, ses doctrines font de nouveaux progrès, et Cobden peut s’écrier en s’adressant à la phalange serrée des protectionnistes de la Chambre: «Vous êtes forts, vous avez les élections, dites-vous, mais combien de temps resterez-vous au pouvoir quand ce piédestal qui vous supporte aura été renversé ?»
En 1840 Cobden avait reçu le mandat électoral de la ville de Stockport; dans la Chambre on comptait quelques libres-échangistes, mais ils n’y formaient point un parti: Cobden résolut de tourner tous les efforts de la ligue de ce côté, et d’intervenir d’une façon puissante dans les élections. Il fallait s’y préparer par un immense travail d’épuration des listes électorales, entraînant après lui une suite interminable de procès. Ces préliminaires terminés, il s’agissait de trouver un point favorable pour faire brèche à la majorité électorale. En examinant avec soin la situation, Cobden découvrit un endroit faible par où il espéra pénétrer dans la place. Il y a deux sortes de députés en Angleterre: ceux des bourgs et ceux des comtés. Une propriété produisant quarante shillings, soit cinquante francs de rente, confère les droits d’électeur de comté en vertu d’une des clauses les plus anciennes de la loi électorale anglaise, car elle date, dit-on, de six cents ans, et connue sous le nom de Clause Chandos. Décider les ouvriers à consacrer leurs économies à l’acquisition de ces propriétés, dont le prix ne dépassait pas mille francs, c’était créer autant d’électeurs au profit du libre-échange. Les élections devaient avoir lieu dans quelques mois; il n’y avait pas un instant à perdre pour populariser cette idée, et en faire comprendre les avantages. On vit alors Cobden passer d’un comté à un autre, prêcher de ville en ville l’achat des free-holder, infatigable au travail, inépuisable en arguments, variant sa thèse selon les personnes et les lieux, agitant si bien, qu’au bout de trois mois, dans trois comtés seulement, plus de cinq mille votes nouveaux étaient acquis aux candidats du libre-échange.
Les élections arrivent, le parti protectionniste est vaincu à Londres dans la personne de Baring que la Cité abandonne pour Patisson.
La souscription annuelle de la ligne s’élève à six millions et demi.
L’exposition de Covent-Garden produit plus de six cent mille francs.
Le Times n’hésite plus, et jette les corn laws à l’eau, tombe sur la protection, sur les protectionnistes, sur le landlordisme, et crie à tue-tête: vive Cobden!
Une défection bien plus importante ne devait pas tarder à porter le dernier coup à l’aristocratie territoriale.
C’est vers cette époque que Cobden et Brigth soutinrent contre O’Brien et Regus O’Connor, les deux chefs du parti chartiste, une grande discussion en présence de plus de dix mille individus, financiers, négociants, manufacturiers et ouvriers. Les débats terminés, le meeting eut à se prononcer sur deux propositions: la première de Cobden ainsi conçue: «Le système protecteur est injuste et doit être abrogé sans délai;» la seconde d’O’Connor:» Toute réforme commerciale doit-être abrogée jusqu’à ce que la charte du peuple ait remplacé la vieille constitution.» La proposition de Cobden fut adoptée. Quelque temps auparavant Cobden avait reçu des travailleurs de Leicester une adresse de félicitation; fort de l’appui et de de la sympathie de plus en plus marqués des classes ouvrières, Cobden reprit avec plus d’ardeur et de courage sa lutte contre les classes privilégiées.» J’ai combattu les landlords, s’écriait-il fièrement à Londres dans un meeting, jusque dans leurs places fortes, dans les comtés de Norfolk, de Hertford, de Sommerset; la semaine prochaine j’irai dans le Buckinghamshire; la semaine d’après à Dorchester, et le samedi suivant dans le Lincoln. Je dis publiquement aux landlords où je vais, et ils n’osent pas venir m’y regarder en face.»
V
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Un triste mais puissant auxiliaire vint en aide aux réformateurs; la crainte de la disette. Très-peu de blé en Angleterre, point de pommes de terre en Irlande. Entre les souffrances du peuple et les priviléges de l’aristocratie, il fallait prendre un parti décisif. Robert Peel n’hésita pas, et proposa le plan financier qui ruinait les dernières espérances du parti protectionniste.
Dans cette session de 1845, une des plus mémorables sans contredit de l’histoire parlementaire de la Grande-Bretagne, l’aristocratie vaincue n’eut plus recours aux arguments: il ne lui restait plus qu’une arme, le sarcasme, et M. Disraéli s’en servit non point contre Cobden mais contre l’homme d’État dont le crime était de n’être pas assez aveugle pour aller jusqu’au bout du fossé, et pour préférer une retraite honorable à une culbute dans la révolution. Ces sarcasmes n’accusaient que mieux l’impuissance du parti conservateur, car s’il est toujours bon d’avoir de l’esprit, il est des cas où il faut aussi avoir autre chose. Robert Peel supporta fièrement ces railleries; il dut cependant lui en coûter de rompre avec les idées et les hommes de sa jeunesse, pour défendre des idées nouvelles, et pour s’allier à des hommes nouveaux; aussi ce ne fut pas sans un certain frémissement dans la Chambre et sans une émotion visible dans sa voix, qu’on l’entendit accoler ces mots: «Mon honorable ami» au nom de Cobden qu’il s’était contenté jusqu’alors d’appeler d’un ton froid: «l’honorable député de Stockport» ; l’alliance était donc cimentée entre la ligue et le ministère; il restait au parti tory une revanche à prendre de sa défaite: il la prit en renversant Robert Peel, quoiqu’il sût parfaitement d’avance qu’il ne parviendrait pas à le remplacer. Lord John Russell tenta de former un cabinet, et il s’aperçut bientôt qu’il ferait sagement de renoncer à cette tâche. Robert Peel reprit donc sa démission, et dans la séance du 22 janvier il développa le fameux plan de réforme qui donnait raison à toutes les idées, et satisfaction à tous les vœux de Cobden et de ses amis.
Ce jour-là, nous devons le dire, ce ne fut pas seulement une réforme qui s’opéra en Angleterre, mais une révolution. C’est de ce moment que date l’avènement des classes moyennes au gouvernement, que l’aristocratie a reçu un coup dont elle ne se relèvera pas, et que les mots de wighs et de torys n’ont plus rappelé que des souvenirs historiques. Il s’est formé en Angleterre un parti ancien et nouveau à la fois qui ne fait encore qu’exercer son influence sur les affaires, mais qui ne tardera pas à en avoir la direction; ce parti s’est réjoui de l’indépendance de l’Amérique, et s’est opposé en 1792 à la guerre avec la France; par le renversement des torys il a rompu la coalition qu’ils essayaient de former contre nous. Dans le présent, il a obtenu la réforme électorale, l’émancipation des catholiques, l’abolition des corn laws, dans l’avenir, il obtiendra l’abolition des substitutions et détruira le dernier privilége de l’aristocratie. C’est avec ce parti, de jour en jour plus nombreux et plus puissant, que la démocratie française est appelée à contracter une alliance intime qui sera le salut et la force de la civilisation, non-seulement en Europe, mais dans l’univers entier. Héritière directe des traditions politiques de l’aristocratie romaine, l’aristocratie britannique n’a fondé sa grandeur que sur l’injustice et l’oppression. Ecraser pour gouverner, telle était sa devise. Souffrir une puissance égale à la sienne dans le monde, lui semblait déchoir. Cette grandeur factice, la nation a refusé de la payer plus longtemps au prix de son sang, de ses misères, de ses privations. Le peuple anglais a rompu avec son aristocratie, et c’est surtout pour avoir réclamé et fait prononcer ce divorce que le nom de Cobden restera grand dans l’histoire.
Au moment de quitter le pouvoir, et cette fois pour ne plus le reprendre, Robert Peel déclara solennellement devant la chambre des Communes qu’à Cobden revenait la plus grande part d’honneur dans le grand combat qu’on venait de livrer au monopole. C’est un éloge auquel Cobden se montra sensible, et qu’il méritait. Cobden. depuis huit ans, était sur la brèche; il était temps pour lui de se reposer un peu sur ses lauriers. Dans un dernier meeting les résolutions suivantes furent proposées et adoptées:
1° Un acte du parlement ayant aboli la loi des céréales, à partir de Février 1839, les opérations de l’anti-corn law-league sont suspendues. Le conseil exécutif de Manchester est prié de clore les affaires de cette ligue.
2° Après le premier versement, les souscripteurs du fonds de 250,000 livres (six millions) seront dégagés de toute obligation ultérieure.
3° Dans le cas où le parti protectionniste demanderait le rappel de cette loi, les membres du conseil exécutif sont chargés de convoquer cette ligue.
Une telle demande n’était guère à craindre, et Cobden put avec vérité s’écrier au milieu de l’enthousiasme général: «Je crois que notre cause ne court plus aucun danger, et qu’il serait désarmais plus facile d’abolir la grande charte, de supprimer l’institution du jury, de déchirer le bill de réforme, que d’inscrire de nouveau les droits prohibitifs sur les codes de la nation.»
VI
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Résumons en quelques mots les travaux accomplis par la ligue sous l’impulsion de Cobden.
Pendant une seule année le nombre total des brochures et adresses publiées par la ligue s’est élevé à 9,026,000, pesant 200,000 kilogrammes; quatorze propagateurs parcoururent 59 comtés, et firent plus de 650 cours; en trois mois, vers la fin de 1844, la ligue acheta pour 250,000 livres, soit 6,250,000 fr. de free-holder; en 1845, le fonds de souscription à la ligue était de 12,500,000 fr. De grandes expositions, jusqu’alors inconnues en Angleterre, furent ouvertes à Manchester et à Londres, et produisirent des sommes considérables,
La création d’une pareille machine de propagande fait honneur non-seulement aux hommes qui l’ont conçue et exécutée, mais encore au pays dans lequel elle a fonctionné, et un des membres principaux de la ligue a eu raison, à Londres, en plein meeting, de prononcer ces paroles: «A l’avenir, quand les hommes voudront savoir s’il est possible de détruire un abus protégé par la puissance et défendu par la richesse, par le rang, par la corruption; quand ils se demanderont s’il y a quelque espoir de détruire un pareil abus à force de dévouement et de persévérance, on leur montrera les pages qui contiendront l’histoire de la ligue contre la loi sur les grains.»
Qu’est-ce que l’homme qui a osé croire à la possibilité de ce succès, et qui a le plus fait pour le rendre certain? Un simple imprimeur sur calicot. Pendant huit ans Cobden sacrifie son temps, sa santé, sa fortune à une entreprise dont il ne doit retirer aucun avantage personnel. Pendant qu’il parcourt l’Angleterre du sud au nord, de l’est à l’ouest, semant partout le grain de sa parole, les toiles peintes de la maison Cobden’s suons reçoivent sans doute plus d’un échec sur le marché ; on sait quel soin, quelle activité, quelle vigilance de tous les instants sont nécessaires pour maintenir la priorité sur tous les autres articles du même genre à un produit industriel dont;le succès dépend entièrement des caprices de la mode. Cobden ne pouvait diriger en même temps la ligue et sa fabrique, et cumuler la profession de manufacturier avec celle de tribun. Ce tribun, du reste, ne se contente pas de paver de la parole, il paye également de la bourse. On le voit s’inscrire pour 500 livres (12,000 francs) sur la dernière liste de souscription ouverte par la ligue: aussi quand le Free trade triomphe est-il complètement ruiné. Heureusement Cobden a-t-il affaire à une nation généreuse et qui sait récompenser elle-même et sans attendre l’initiative du gouvernement les gens qui se dévouent à l’intérêt public. Le peuple anglais pensa qu’après avoir travaillé comme il l’avait fait, Cobden devait avoir besoin de repos, et une souscription ouverte pour lui assurer ce repos légitime s’éleva, en quelques mois, au chiffre de deux millions.
Jamais rémunération ne fut plus glorieuse et en même temps mieux méritée. On dit que des revers commerciaux lui en ont enlevé la plus forte partie, et que dernièrement les négociants de Manchester ont été obligés de faire entre eux un fonds de souscription pour venir en aide au héros de la ligue.
C’est en 1846 que la ligue s’ajourna. On calcule que Cobden, dans l’espace de quelques années, avait assisté à plus de douze cents meetings. Le lutteur avait besoin d’un repos qu’il demanda au ciel de l’Italie: il traversa la capitale de la France pour se rendre à Naples, et le 18 août 1840, la Société des Économistes de Paris lui offrit un banquet. Députés, pairs de France, industriels, savants, journalistes, plus de cent personnes assistaient à cette réunion d’élite. Ceux qui ont entendu Cobden à cette époque gardent encore la très-vive impression que leur fit éprouver le discours prononcé à cette occasion par l’orateur du Free Irade, discours original, imprévu, d’une saveur toute particulière par les sentiments si français qu’il exprimait dans un accent étranger, accent qui, en donnant encore plus de couleur et de pittoresque aux paroles de l’orateur, semblait en augmenter la sincérité.
VII
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Nous entrons maintenant dans la seconde phase de la carrière de Cobden. A partir de 1848, il n’est plus seulement l’instigateur principal de l’agitation économique, il devient le chef d’un parti dont les doctrines peuvent paraître imprudentes et prématurées, mais qui n’en mérite pas moins l’intérêt et l’attention de tous ceux qui envisagent la question du progrès non pas au point de vue de tel ou tel peuple, mais de l’humanité tout entière.
Le peuple anglais est sujet à une certaine maladie qu’on pourrait appeler la panique de l’invasion française. Lorsqu’on s’y attend le moins, la panique s’empare du malade qui perd la tête au premier moment. En 1848, un de ces terribles accès de frayeur sévissait en Angleterre. Nos voisins voyaient partout des soldats français débarquant sur la côte: trois navires de pêcheurs leur semblaient une flotte, et au moindre mouvement de troupes dans les départements du littoral, ils criaient à la formation d’un nouveau camp de Boulogne. Une Revue importante de Londres s’écriait que le premier engagement avec la France aurait lieu sans déclaration de guerre, et qu’il fallait songer à empêcher un enlèvement de la Reine dans Osborne-House.
C’est au milieu de ces alarmes, et de l’excitation qu’elles faisaient naître, que Cobden, dans un meeting convoqué à Manchester pour célébrer l’entrée au Parlement des nouveaux membres abolitionnistes, eut l’occasion de faire connaître sa pensée sur la question des armements qui préoccupait d’autant plus l’opinion publique en Angleterre, que le vieux duc de Wellington venait de la recommander spécialement à l’attention de ses concitoyens dans une lettre forte et pathétique qui ressemblait à un appel d’outre-tombe. Cobden ne craignit pas de lutter avec un homme à qui, de son vivant, l’Angleterre avait dressé des statues, et qui passait pour le génie tutélaire de la patrie. Il se moqua d’abord de la panique dont nous venons de parler, en rappelant une autre panique dont les Russes étaient la cause il y a quelques années: «A vrai dire, cette panique est une sorte de maladie périodique. Je la compare quelquefois au choléra, car je crois qu’elle nous a visités la première fois en même temps que le choléra. On nous disait alors que nous aurions une invasion de Russes. Je crois que si je n’avais pas été choqué de la folie de quelques journaux (et il y en aujourd’hui qui sont presque aussi fous que ceux-là), — lesquels prétendaient que les Russes allaient aborder d’un moment à l’autre à Portsmouth, — je crois, dis-je, que je ne serais devenu ni auteur, ni homme public, que je n’aurais jamais écrit de pamphlets ni prononcé de discours, et que je serais demeuré jusqu’aujourd’ hui un laborieux imprimeur de coton.»
Issue d’un mouvement libéral et pacifique, la République de Février se souvint peut-être un peu trop de cette origine. Sans doute il était bon d’élucider les questions sociales; mais il y avait aussi des questions politiques extérieures qui demandaient une solution. Les résultats de 1815 pesaient encore sur la France. Le manifeste de Lamartine prouva aux puissances qu’il ne serait rien tenté pour les modifier. Il n’y avait donc plus aucun prétexte de rompre l’alliance anglaise. Bien loin d’y songer, le gouvernement ne cherchait au contraire qu’à la rendre plus étroite. C’est ce que Cobden s’efforçait de démontrer toutes les fois que, prenant la parole dans un meeting, il s’occupait des relations entre l’Angleterre et la France; tout ce qui pouvait porter le trouble dans ces relations était sur de rencontrer en lui un ennemi décidé. Nul ne se montra plus sévère contre le duc de Wellington à propos de la lettre dont nous venons de parler: «N’aurait-il pas mieux fait, dit Cobden, en parlant du vieux Maréchal, de prêcher le pardon et l’oubli du passé, que de raviver les souvenirs de Toulon, de Paris, de Waterloo, et de faire tout ce qu’il faut pour engager une nation courageuse à user enfin de représailles, et à se venger de ses désastres passés? N’aurait-il pas accompli une œuvre plus glorieuse en mettant du baume sur ces blessures, maintenant à peu près guéries, au lieu de les rouvrir, en laissant à une autre génération le soin de réparer les maux accomplis par lui?»
Il y avait certainement du courage à prononcer de telles paroles, et on peut dire que Cobden n’en a jamais manqué. Qu’il attaque un abus ou un préjugé, c’est toujours le même homme ferme et imperturbable que ni l’injure ni le sarcasme ne peuvent atteindre.
Le parti que Cobden représente demande pour toutes les colonies la liberté d’échanger avec le monde entier, sans privilége avec la métropole; il proclame le principe de non intervention dans les affaires intérieures des autres nations, d’abolir les lois de navigation, de réduire les forces de terre et de mer à ce qui est indispensable à la sécurité du pays, de renoncer à toute idée de prépondérance et de suprématie en Europe. Ces idées peuvent paraître folles et ridicules à ces Anglais qui ne voient dans leur patrie que le pays oligarchique et monopoliste qui a causé tant de maux à l’humanité, qui a imposé partout où il l’a pu sa domination injuste et violente, qui a rédigé l’acte de navigation, qui a établi la loi sur les céréales, qui a déclaré la guerre aux États-Unis et à la Révolution française; mais ces Anglais deviennent de plus en plus rares. D’autres générations s’élèvent, qui comprennent les grands changements survenus dans le monde depuis trente ans, et qui sentent bien que pour l’Angleterre comme pour toute autre nation le temps est passé de revendiquer une prépondérance exclusive sur les autres peuples. L’Europe tend à devenir de plus en plus une sorte de fédération chrétienne, et sous ce point de vue le plan d’organisation européenne imaginé par Henri IV est peut-être plus près de se réaliser qu’on ne se l’imagine communément. C’est du moins la croyance de Cobden et de ses amis, et ceux qui les raillent de leurs sentiments à ce sujet, et de la franchise avec laquelle ils les expriment au sein du Parlement, dans les meetings, dans les livres, dans les journaux, ne tarderont peut-être pas à les partager, car malgré les apparences contraires, les idées de modération, de balance, d’équilibre, dominent et dirigent bien plus le monde que les instincts de conquête, de guerre et d’ambition.
VIII
Table des matières
A Londres, les meetings de la ligue se tenaient dans les salles de Drury-Lane et de Covent-Garden, toujours trop étroites pour contenir la foule, Jamais le chiffre des spectateurs ne s’est élevé à moins de six mille; on se disputait une carte d’entrée comme s’il eût été question d’une des plus brillantes représentations du théâtre de la Reine. Quand on relit dans les journaux du temps les récits de ces meetings on est vraiment forcé d’admirer l’enthousiasme de cette nation anglaise qu’on nous donne souvent comme un modèle de froideur. Il faut entendre les cris, les hurrahs, les battements de mains toutes les fois qu’un des orateurs favoris du public, Cobden surtout, prend la parole. De tous les orateurs de la ligue Cobden est sans contredit celui qui montre le plus de talent, de verve, d’imprévu à varier un thème qui ne change jamais. Les orateurs du Parlement peuvent puiser l’inspiration dans vingt sujets; les orateurs de la ligue n’en ont jamais qu’un seul: le monopole. Voici comment Cobden le dépeignait un jour: «Le monopole! oh! c’est un personnage mystérieux qui s’asseoit avec votre famille autour de la table à thé, et quand vous mettez un morceau de sucre dans votre tasse, il en prend vivement un autre dans le sucrier, puis, lorsque votre femme et vos enfants réclament un morceau de sucre, le mystérieux filou, le monopole leur dit: je le prends pour votre protection. » On retrouverait dans ses discours vingt exemples de cette façon vive et piquante d’attaquer un abus et de le mettre à nu. La raillerie n’est point son unique ton, et on le voit souvent s’élever à l’éloquence véritable. Les conservateurs, pour remédier aux dangers de la crise, avaient proposé de fournir aux ouvriers le moyen d’émigrer. Cobden s’élève contre ce bill avec une émotion et une chaleur qui vous gagnent même aujourd’hui: «Les bœufs et les chevaux, dit-il, maintiennent leur prix sur le marché ; mais quant à l’homme, cet animal surnuméraire, la seule préoccupation de la législation paraît être de savoir comment on s’en débarrassera même à perte:...»
«Je demandais à un gentleman, partisan du bill, si, par hasard, il avait dessein d’émigrer?
— Oh! non, répondit-il.
— Qui donc voulez-vous renvoyer? lui demandai-je.
— Les pauvres, ceux qui ne trouvent pas d’emplois ici.
— Mais ne vous semble-t-il pas que ces pauvres devraient avoir au moins une voix dans la question? Ont-ils jamais pétitionné le Parlement pour qu’on les fît transporter? A ma connaissance, depuis cinq ans, cinq millions d’ouvriers ont présenté des pétitions pour qu’on laissât les aliments venir vers eux, mais je me rappelle pas qu’ils aient demandé une seule fois à être envoyés vers les aliments.»
Les souffrances et les misères du peuple trouvent toujours en lui un défenseur dont l’éloquence émue et pathétique n’emprunte rien aux artifices de la rhétorique. Le talent de Cobden est tout dans le naturel et la simplicité, soit qu’il parle, soit qu’il écrive, il trouve toujours l’idée juste, le mot propre et le ton convenable. Celui qui ne l’entend qu’une fois, n’admire peut-être que sa clarté et son bon sens, mais si on le suit dans sa carrière d’agitateur, si l’on songe à la quantité d’écrits sortis de sa plume, et de discours prononcés par lui, on est émerveillé de l’inépuisable fécondité de son esprit et de son imagination, du nombre, de la force, de la variété des arguments qu’il emploie, sans qu’au bout de sept ans d’une fertilité de ce genre, il paraisse plus épuisé que le jour où la ligue tint son premier meeting à Manchester.
Les Revues et les journaux protectionnistes ont longtemps soutenu que Cobden ne réussirait pas à la Chambre des Communes. L’expérience a fait justice de cette assertion, par laquelle le parti vaincu cherchait à se venger de sa défaite.
En enlevant le privilége foncier à l’aristocratie par la suppression des corn laws, et en signant le dernier traité de commerce entre l’Angleterre et la France, Cobden a attaché son nom aux deux actes les plus importants de ce temps-ci; sa modestie n’en est point ébranlée. Nous avons entendu comparer souvent sa simplicité à celle de Franklin, simplicité de caractère qui n’exclut pas l’ardeur et l’énergie du tempérament. Peu de gens ont donné des preuves aussi nombreuses que lui de fermeté, de persévérance, de travail continu et passionné. Sa santé s’en est ressentie et s’en ressent encore. Si vous rencontrez dans les environs du ministère des affaires étrangères un homme à la physionomie calme, aux traits fatigués et pâlis, au regard doux et intelligente, à la bouche sérieuse et bienveillante, inclinez-vous devant cet homme; il s’appelle Richard Cobden, il a accompli une révolution, il a changé la face d’un grand pays, et quand on lui a offert le ministère, il a répondu: «Vous vous trompez, je ne suis pas un homme d’État, mais un simple imprimeur sur coton!»
T. D.

VICTOR - EMMANUEL


VICTOR-EMMANUEL
Table des matières
I
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Le prince illustre, le grand citoyen, l’honnête homme dont nous allons raconter la vie, déjà si pleine, bien que, suivant les lois de la nature, elle soit encore loin de son terme, Victor-Emmanuel occupera une glorieuse place dans l’histoire contemporaine. Son nom demeurera éternellement lié au souvenir d’une des œuvres les plus colossales et les plus difficiles que notre siècle ait vu entreprendre et mener à bonne fin, nous l’espérons: la constitution de l’unité et de l’indépendance Italiennes.
Victor-Emmanuel II (Marie-Albert-Eugène-Ferdinand-Thomas ) est né le 14 mars 1820, de Charles-Albert, un héros! et de Thérèse, archiduchesse d’Autriche, fille de Ferdinand, grand-duc de Toscane.
Il reçut une éducation à la fois militaire et monastique, rude et forte éducation! Sur la recommandation de monseigneur Bigex, ancien archevêque de Chambéry, Charles-Albert confia l’instruction morale, religieuse et littéraire de son fils aîné à un prélat de grand mérite, éclaire et tolérant, monseigneur Charvas, aujourd’hui sénateur du royaume et archevêque de Gênes. Il est bon de citer les termes par lesquels un archevêque rappelait à Charles-Albert les titres que l’abbé Charvaz avait à sa confiance:
«Votre Majesté, disait monseigneur Bigex, a toujours conservé un bon souvenir
» à monseigneur Charvaz; elle l’a employé plusieurs fois officieusement, sans résultats
» d’ailleurs, dans les négociations religieuses que l’incroyable opiniâtreté de
» Rome et son insolence ont continuellement fait échouer, malgré l’obstination du
» Piémont à les renouer sans cesse, avec assez peu de dignité, il faut le
» reconnaître.»
Le jeune duc de Savoie fit de rapides progrès, mais ses professeurs militaires eurent plus encore à se louer de leur élève que ses professeurs de belles-lettres. Doué d’une prodigieuse vigueur physique, il excellait dans les exercices les plus pénibles et les plus fatigants, dans le maniement des armes, l’équitation, la nage, etc., etc.
Charles-Albert avait une prédilection marquée pour son second fils, le duc de Gênes, jeune homme blond et mélancolique, dont le tempérament et les goûts contrastaient si fort avec ceux de son frère aîné. Il redoutait les explosions de ce caractère bouillant et indomptable dont l’énergie lui plaisait cependant. «Il faudra marier bientôt ce démon,» disait-il.
A vingt-deux ans en effet, en 1842, Emmanuel épousa l’archiduchesse Marie-Adélaïde (Francoise-Renière-Élisabeth-Glotilde), seconde fille de l’archiduc Renier d’Autriche. Cinq enfants naquirent de ce mariage:
Le prince Humbert, aujourd’hui prince royal, né le 14 mars 1844;
Sa sœur aînée, la princesse Clotilde, mariée au prince Napoléon, née le 2 mars 1843;
Le prince Amédée, duc d’Aoste, né le 30 mars 1845, colonel de la 1re légion de la garde nationale de Milan; major dans la brigade d’Aoste (infanterie);
Le prince Othon, duc de Mon ferrât, ne le 11 juillet 1846;
La princesse Marie-Pie, née le 10 octobre 1847.
La mère de ces cinq enfants mourut le 20 janvier 1855, universellement regrettée. Des deuils de famille frappèrent successivement, à la même époque, la maison royale du Piémont, et les organes du parti ultramontain, tant en France qu’en Italie, ne manquèrent pas de faire remarquer, à cette occasion, que le bras de Dieu s’appesantissait ainsi sur cette famille pour la punir d’avoir osé toucher aux biens du clergé.
II
Table des matières
Victor-Emmanuel, on l’a vu, avait dès l’enfance manifesté des dispositions belliqueuses. Bien jeune encore, il rêvait la gloire, qui devait plus tard s’attacher à son nom, et l’indépendance de sa patrie. «Je ne suis pas Piémontais, disait-il souvent, je suis Italien.» Un écrivain estimé, M. Léopold Gaillard, a raconté l’anecdote suivante: «Un soir que le premier ministre (comte Balbo) rentrait chez lui après une journée de travail et qu’il traversait tout ému la foule applaudissant sous ses fenêtres, il fut accosté par un jeune homme dont le large chapeau cachait en partie la figure, et qui demanda à l’entretenir en particulier. Un moment après, l’inconnu se découvrant laissa le vieux patriote stupéfait d’étonnement et, d’émotion, c’était le fils aîné du Roi, aujourd’hui Victor-Emmanuel, qui venait le prier d’obtenir de son père la permission d’aller combattre pour l’indépendance de l’Italie.»
On sait quelle fièvre de patriotisme et de libéralisme excita en Italie l’avénement de Pie IX. Ce n’est point ici le lieu de revenir sur ces événements que nous aurons plus tard occasion d’apprécier lorsque nous raconterons la vie du Pape actuel. Cette fièvre, on le pense bien, gagna l’âme généreuse du duc de Savoie. La révolution de 1848 vint heureusement ouvrir une large carrière à l’ardente activité du jeune prince. Charles-Albert accepta la lutte contre l’Autriche et son fils aîné fut le plus intrépide de ses lieutenants, le plus brave de ses soldats. Le duc de Savoie prodigua son sang sur tous les champs de bataille pendant ces deux glorieuses campagnes de 1848 et 1849, que le grand désastre de Novare devait si tristement couronner; à Goïto, à Custozza, à Mortara, où les cavaliers de Radetzki lui enlevèrent ses chevaux et ses bagages, à Novare enfin, Victor-Emmanuel, à la tête de sa division, fit des prodiges de bravoure, d’une bravoure poussée jusqu’à la témérité. A la bataille de Goïto (30 mai), au moment où il décidait la victoire en chargeant à la tête du régiment des gardes et en enlevant, par un vigoureux retour offensif, une position importante un moment occupée par les Autrichiens, une balle atteignit le duc de Savoie, et malgré sa blessure, il fut impossible de lui faire abandonner le champ de bataille avant le moment où le résultat de la journée fut définitivement obtenu.
Et cependant, malgré cette vaillante conduite, cette intrépidité audacieuse qui l’avaient sans cesse porté au premier rang et dans les postes les plus périlleux, celui que l’Italie reconnaissante devait acclamer, onze ans plus tard, d’un bout à l’autre de la Péninsule, du titre de Roi galant-homme, fut en butte aux plus odieuses calomnies. On l’accusa sourdement de trahison. «N’est-il pas, disait-on, l’époux d’une Autrichienne, l’élève des jésuites!»
Basile a raison. De la calomnie il reste toujours quelque chose. Lorsque l’abdication de Charles-Albert, après le désastre de Novare, appela au trône le héros de Goïto, l’avénement de Victor-Emmanuel fut accueilli avec méfiance.
III
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Charles-Albert avait abdiqué de vive voix, à Novare, le 23 mars 1849. Ce fut le 3 avril suivant, à Tolosa (Espagne), qu’il confirma par écrit son abdication et désigna pour lui succéder son fils aîné. Voici en quels termes le ministre Buffa rendait compte à la chambre des députés du Piémont, au milieu de l’émotion et de la douleur universelles, des circonstances dans lesquelles cette transmission du pouvoir s’était accomplie:
«Les balles pleuvaient au-dessus de la tête du Roi; plusieurs hommes tombaient à ses côtés. La nuit, il continuait de diriger la défense réduite à la ville. Le général Durando fut prié de l’entraîner par le bras pour qu’il cessât de courir inutilement de terribles dangers. «Général, disait le Roi, c’est mon dernier jour, laissez-moi mourir!» Lorsque le Roi vit que l’armée ne pouvait pas tenir davantage, et qu’il était nécessaire de demander une suspension d’armes, il dit: «Ma tâche est accomplie désormais, j’ai vainement espéré trouver la mort sur le champ de bataille; après mûre réflexion j’ai résolu d’abdiquer.» Les ducs de Savoie et de Gênes, le ministre Cadorna, le major général et les aides de camp l’entouraient; ils le pressaient tous de revenir sur cette décision. Il répondit avec fermeté : «Le Roi, c’est Victor, mon fils aîné !» Il embrassa alors toutes les personnes présentes, remerciant chacun des services rendus à l’État et à lui. A minuit, il partit, accompagné seulement de deux domestiques.»
Victor-Emmanuel fut proclamé Roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem. Quel pénible fardeau que celui de la royauté dans les circonstances où s’accomplit cet avénement! La réaction partout triomphante! L’Autriche plus puissante que jamais dans cette Italie qui l’abhorre! La Lombardie opprimée! Venise, la Venise de Manin, brisée sous un joug de fer! Les duchés gouvernés par des lieutenants Autrichiens! Les Cardinaux, maîtres du Pape, maîtres de Rome, livrant à la police et aux armes autrichiennes les populations des Marches et des Romagnes! La dynastie napolitaine, violant tous ses serpents, bombardant Messine, organisant la terreur! L’Italie entière vaincue, terrassée et muette! Le Piémont humilié ! Partout la défiance qui suit toute défaite!
IV
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Victor-Emmanuel ne désespéra pas; il entreprit, en homme d’État, l’œuvre qu’il ne pouvait plus poursuivre les armes à la main. Il lutta contre toutes les malveillances, contre toutes les perfidies. Les obstacles qui se dressaient devant lui, loin d’attiédir sa foi, l’exaltèrent. Dans les voies difficiles de la politique, à travers les intrigues de la diplomatie, il marcha aussi résolument qu’il avait marché sur les champs de bataille, à travers les boulets ennemis, vers le noble but de sa vie: l’affranchissement de la patrie commune.
Si, au lieu d’écrire la biographie du prince, nous écrivions l’histoire du Piémont, nous entrerions ici dans le détail de cette œuvre gigantesque, de ces luttes formidables qui n’ont lassé ni la patience ni le génie de Victor-Emmanuel, pas plus qu’elles n’ont ébranlé sa foi profonde. Les limites de cette notice ne nous permettent pas d’entrer dans le récit des événements politiques qui ont successivement conduit le Piémont à la situation qu’il occupe aujourd’hui. C’est tout au plus s’il nous est permis d’embrasser d’un coup d’œil général l’ensemble de cette œuvre de libération dont l’Italie recueille les fruits.
En montant sur le trône, en succédant à son père, de glorieuse mémoire, Victor-Emmanuel acceptait un héritage. Charles-Albert lui léguait, avec la couronne, la charge de venger le désastre de Novare et d’affranchir l’Italie de toutes les servitudes qui pesaient sur elle. Ces servitudes, diverses suivant les lieux, se résumaient en un seul mot: l’Autriche.
C’était l’Autriche qui occupait la Lombardie et la Vénétie; c’était l’Autriche qui par les grands-ducs, ses agents et ses créatures, opprimait les populations de Parme, de la Toscane et de Modène; c’était l’Autriche qui dominait dans les conseils de Rome que protégeaient les armes de la France; c’était l’Autriche dont l’influence était prépondérante à Naples. Partout, le même ennemi disposant à la fois des armes temporelles et des armes spirituelles; partout l’Autriche représentée par des soldats et par des prêtres.
Le moment n’était pas venu de combattre sur des champs de bataille; il fallait s’y préparer cependant et en même temps lutter contre les influences cléricales que l’Autriche dirigeait contre le Piémont. Toute la politique de Victor-Emmanuel et du grand ministre qui, avec lui, a si puissamment contribué à la délivrance de l’Italie, est dans ces deux nécessités impérieuses. Pendant une période de dix ans, le cabinet de Turin n’a fait qu’obéir à cette double nécessité : combattre l’Autriche au foyer même de sa puissance, c’est-à-dire à Rome, avant de reprendre le combat contre elle par la voie des armes.
V
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Ce fut au plus fort de cette lutte contre Rome et au moment où, par une décision hardie, le Piémont venait se ranger à côté de la France dans la campagne de Crimée, que le roi Victor-Emmanuel fut frappé de ces deuils successifs dont nous avons déjà dit quelques mots et qui fournirent au parti clérical le prétexte de si honnêtes déclamations.
Son frère, le duc de Gênes, son blond compagnon d’armes pendant les guerres de 1848 et 1849; sa mère, sa femme que l’amour et le dévoûment conjugal avaient faite italienne, une des plus belles, des plus gracieuses et des plus aimées de toutes les souveraines de l’Europe et du monde, moururent, pour ainsi dire, coup sur coup. «Dieu, pour nous servir de la belle expression d’un des témoins de tant de scènes douloureuses, Dieu retira tous les sourires du palais de Victor Emmanuel et n’y laissa que des épées.»
Cet homme indomptable que les plus rudes fatigues de la guerre n’avaient pas lassé, qui avait joué sa vie héroïquement sur tant de champs de bataille; cette constitution de fer que rien n’était parvenu à ébranler jusque-là, ne purent résister à ces terribles chocs qui frappaient en plein cœur les plus généreuses et les plus saintes affections. Le Roi, accablé par le chagrin, tomba gravement malade. Il ne dut son rétablissement qu’à la vigueur athlétique de son tempérament et au profond sentiment du devoir qu’il avait à remplir comme citoyen italien et comme Roi.
. Même pendant sa maladie il ne cessa de s’occuper de la direction des affaires, de l’organisation administrative et militaire du royaume. Et quand on l’engageait au repos, quand des amis et des serviteurs dévoués essayaient de consoler ce fils, ce père, cet époux si cruellement frappé, il rappelait, en souriant tristement, la devise de sa maison: J’ATTENDS MON ASTRE, «Mon astre, disait-il un jour, c’est l’affranchissement de ma patrie, et ceux qui sont partis avant moi, ceux qui déjà sont près Dieu, me seconderont dans l’accomplissement de ma tâche, ils prieront pour que cet astre radieux se lève bientôt à l’horizon de notre Italie.»
Lorsqu’il fut question de faire participer le Piémont à l’entreprise de la France et de l’Angleterre en Crimée, de faire partager aux troupes Italiennes la gloire et les dangers de cette, longue, et périlleuse campagne, les conseils contraires ne lui manquèrent pas. Un évêque lui représentait un jour les inconvénients que pourrait avoir cette décision. «Il n’est plus temps de réfléchir, dit-il, et de controverser; où est la sœur, le frère doit être. Or, la France est notre sœur; la place de notre drapeau est à côté du sien.»
Généreuses paroles qui ne furent point oubliées, car la France, quelques années plus tard, faisait flotter son drapeau à côte du drapeau Italien et contribuait, pour une large part, à l’œuvre d’émancipation, dont Victor-Emmanuel a fait le but et la gloire de sa vie.
VI
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Les soins de la campagne de brimée ne firent pas négliger ceux de la politique et de l’administration. Un des griefs les plus acerbes de la cour de Rome et de la coterie des cardinaux contre le Piémont était le vote et la promulgation des lois relatives aux biens ecclésiastiques et aux communautés religieuses. Le Saint-Père, dans un consistoire qui fut tenu le 20 juillet 1855, excommunia tous ceux qui avaient pris part à la préparation et à l’application de ces lois célèbres. Toutefois, cette excommunication ne fut pasoniciellement notifiée au clergé piémontais.
A cette époque Victor Emmanuel vint en France, où il fut accueilli avec enthousiasme. Le peuple de Paris salua avec joie ce monarque-soldat, dont la physionomie ouverte et sympathique, dont les manières, le caractère lui plaisaient. Lorsqu’il quitta la France pour retourner dans ses États, le Roi passa par Chambéry. Là, il fut harangué par l’archevêque qui lui dit: «Votre Majesté a vu en France un bel exemple de l’union intime des autorités et du clergé. Nous espérons qu’elle saura doter son royaume de ce grand bienfait en mettant un terme aux persécutions dont l’Eglise est l’objet de la part du gouvernement.»
C’était pousser rinconvénance un peu loin. Ces persécutions dont se plaignait le prélat consistaient en ce que le Piémont avait pris, relativement à l’administration des biens ecclésiastiques et aux conditions d’existence des corporations religieuses, des mesures analogues a celles que la France elle-même avait depuis longtemps prises.
«Vous avez raison, monsieur l’archevêque, répondit Victor-Emmanuel, de citer comme un bel exemple à suivre les rapports réciproques du clergé de France avec les autorités de l’Empire. J’en suis tellement convaincu, que je compte donner tous mes soins à mettre le clergé de mon royaume sur le même pied que celui de France.»
Nous l’avons dit déjà, toute opposition cléricale, en Piémont, avait essentiellement un caractère politique et surtout un caractère autrichien. Le cabinet de Vienne saisissait tout prétexte d’indisposer le clergé et, par le clergé, les populations contre le gouvernement Piémontais. C’était la guerre à coups d’épingles, la guerre par l’excitation des passions et des préjugés religieux, avant la guerre à coups de canon.
Déjà, lorsque des deuils si rapprochés avaient frappé Victor-Emmanuel, l’Autriche avait manifesté son insolence et ses mauvaises dispositions par des hauteurs et des dédains que les plus simples convenances eussent dû lui interdire.
La mort des deux Reines, mère et femme du Roi Victor-Emmanuel, avait été notifiée par le gouvernement sarde au cabinet de Vienne avec d’autant plus d’empressement que ces deux princesses étaient de sang autrichien. Cette double communication, contrairement aux usages des Cours, demeura sans réponse, et certes aucun procédé du Piémont ne pouvait justifier un pareil manque d’égards.
Victor-Emmanuel ressentit vivement cette offense gratuite. Aussi, en 1856, quand l’empereur d’Autriche, François-Joseph, vint à Venise, aucun officier de la maison du Roi n’alla, conformément aux règles de politesse suivies entre souverains, le complimenter au nom de son maître. A la même époque un aide de camp du Roi ayant dû passer par Venise pour se rendre en Égypte, où il allait offrir quelques présents à Saïd-Pacha, les journaux du gouvernement firent connaître le but de ce voyage et démentirent l’intention prêtée à Victor-Emmanuel de faire complimenter l’Empereur par cet officier.
VII
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Le cabinet de Vienne n’avait pas besoin de surexciter par une malveillance systématique, et par de grossiers procédés, la haine instinctive et héréditaire du fils de Charles-Albert contre l’oppression autrichienne en Italie. Cette haine a de profondes racines dans l’âme de Victor-Emmanuel; elle tient en quelque sorte à toutes les fibres de son être. Elle est excitée par des mobiles divers qui viennent converger vers un centre commun.
Victor-Emmanuel a sans doute la passion dominante du patriotisme, le sentiment italien au plus haut degré. Mais sa haine contre l’Autriche s’alimente à d’autres sources. La défaite de son père à Novare pèse à son âme comme un bloc de plomb, et ce bloc ne sera soulevé que lorsque l’Autriche aura évacué la Vénétie et perdu toute influence dans la Péninsule.
A ces deux principales causes il faut joindre l’ambition du monarque, l’amour des combats, des grands coups d’épée et aussi un sentiment tout féodal, un ardent désir de laver l’outrage fait par l’Autriche à la maison de Savoie.
Ce sentiment profond, invincible, est sans contredit le trait le plus accusé de cette belle et étrange physionomie. Le caractère énergique, résolu, profondement bon de Victor-Emmanuel, se peint sur sa figure en même temps que la hauteur et la dignité. Rigoureux observateur de l’étiquette dans les relations officielles, il est, dans la vie privée, aimable et bienveillant. «Quelqu’ amour du pouvoir qu’il nourrisse intérieurement, a dit un écrivain qui le connaît bien, il est profondément pénétré de l’obligation dans laquelle il se trouve d’observer la constitution et de se consacrer à la prospérité réelle de l’État. Dans le sentiment avec lequel le regardent ses sujets il n’entre aucun respect superstitieux pour le droit des Rois; ils ont appris à ne voir dans leur monarque qu’un magistrat suprême dont ils respectent les fonctions et honorent les privilèges. »
VIII
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Victor-Emmanuel, secondé merveilleusement par M. de Cavour, a inoculé à l’Italie sa patriotique passion. Il a très-réllement ressuscité sa patrie; c’est lui qui a dit à ce Lazare: Sors du tombeau! M. de Cavour et Garibaldi ont ensemencé et fait fructifier le terrain, mais Victor-Emmanuel l’avait labouré ; il a empreint l’Italie de son individualité, il a ranimé cette glorieuse morte, il lui a donné confiance en elle-même, et c’est pourquoi le nom de Victor-Emmanuel tiendra une si large place dans l’histoire de notre temps, c’est pourquoi son nom sera béni par les générations à travers les siècles. Pierre le Grand a engendré la Russie; Victor-Emmanuel a fait plus pour l’Italie, il l’a réchauffée sous son souffle et l’a ressuscitée.
C’est dans les plus petites comme dans les plus grandes choses que se révèlent cette généreuse passion, ce sentiment de la nationalité italienne qui est la force suprême de Victor-Emmanuel. Franchissez la frontière du Piémont, et sur la première borne du chemin vous lirez ces mots: ITALIA, stato Sarado, Italie, état Sarde, à peu près comme on dirait chez nous: FRANCE, Provence.
Nous arrivons à la période la plus éclatante et la plus décisive de ce règne que, de si considérables événements ont rempli, à la glorieuse campagne de 1859.
Grâce à l’habile direction que M. de Cavour avait donnée aux affaires intérieures et extérieures, grâce à sa participation à la campagne de Crimée qui lui avait ouvert l’entrée du Congrès de Paris, le Piémont avait pris, depuis plusieurs années, en Europe et parmi les grandes puissances, une situation exceptionnelle. Ce n’était pas encore une puissance de premier ordre, mais on sentait bien que par la grandeur du rôle qu’il était appelé à remplir, par l’importance des événements qui se préparaient, le royaume de Sardaigne allait s’élever au premier rang.
Des signes infaillibles annonçaient la reprise prochaine des hostilités entre L’Autriche et le Piémont. Les rapports des deux gouvernements étaient tendus à leur extrême limite et les préparatifs de guerre se faisaient ouvertement de part et d’autre.
Indépendamment des liens de confraternité qui s’étaient établis entre la France et le Piémont devant Sébastopol, d’autres liens s’étaient formés, Victor-Emmanuel s’était uni, depuis peu, à Napoléon III, en mariant sa fille ainée. la princesse Clotilde, au prince Napoléon-Jérôme.
IX
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Dans la lutte qui allait s’engager, la France était donc l’alliée naturelle du Piémont. Plus encore que les liens de famille et les souvenirs de la campagne de Crimée, les principes politiques sur lesquels la constitution impériale est fondée, les antécédents personnels de l’Empereur traçaient au gouvernement français la voie qu’il devait suivre. L’indépendance du Piémont était menacée. Le Piémont, c’était la digue opposée aux empiétements de l’Autriche en Italie; cette digue une fois renversée, la Maison de Hapsbourg devenait, en fait, la souveraine de l’Italie. Fidèle à ses plus vieilles traditions, la France déclara qu’elle s’allierait au Piémont contre l’Autriche, si l’Autriche prenait l’offensive.
Le jeune empereur François-Joseph donna à ses troupes l’ordre de franchir le Tessin. En vain lui representa-t-on les périls de cette téméraire entreprise, l’état déplorable des finances autrichiennes, les conséquences probables d’une lutte avec la France dont l’armée aguerrie venait de faire si vaillamment ses preuves en Crimée. François-Joseph répondit à ses conseillers: «L’Empereur fait ce que l’Empereur veut faire.» Il n’y avait plus qu’à obéir; l’armée autrichienne franchit le Tessin. En apprenant cette nouvelle, Victor-Emmanuel plia le genou devant le portrait de son père, et, dans un élan de patriotique enthousiasme autant que d’amour filial, remercia Dieu qui lui envoyait cette joie suprême.
L’Autriche, en prenant l’offensive, assumait sur elle toute la responsabilité des événements qui allaient s’accomplir. Le Piémont était dans le cas de, légitime défense. Nulle situation ne pouvait être plus belle et plus avantageuse pour lui. Avec une rapidité prodigieuse l’armée française arriva en Italie. Nous n’avons pas à faire l’histoire de cette foudroyante campagne. Victor-Emmanuel prit le commandement en chef de l’armée italienne; sur tous les champs de bataille on le trouva en tête de ses troupes, ordonnant avec le sang-froid d’un général et chargeant avec l’intrépidité d’un soldat.
On sait que le 3e régiment de zouaves, dans son admiration pour Victor-Emmanuel, le nomma caporal de la 3e compagnie du 1er bataillon. Ce fut le soir du 31 mai 1859, après la bataille de Palestro. Un des aides de camp du Roi, le comte Cicala, avait été blesse d’une balle à l’épaule au moment où le Roi lui donnait un ordre; à ce moment le général La Marmora avait un cheval tué sous lui. Le Roi s’élança alors, avec son impétuosité habituelle, vers le pont de la Brida, où zouaves et bersaglieris faisaient merveille et rivalisaient de bravoure. Victor-Emmanuel se porta, de sa personne, au plus fort du danger, à ce point que le colonel Chabron, l’héroïque-commandant des zouaves, dut se précipiter vers lui et le supplier de ne pas exposer inutilement ses jours. Le Roi ne s’arrêta que lorsque la victoire ne fut plus douteuse.
Dans ces circonstances, au milieu des enivrements de la bataille, Victor-Emmanuel n’est plus maître de lui. Cet amour, dont nous parlions plus haut, cet amour des grands coups d’épée l’emporte alors sur toute autre chose. Ce n’est plus le Roi, ce n’est plus l’homme d’État ayant la responsabilité des destinées d’une nation entière, ce n’est plus même le général, c’est un gentilhomme passionné pour la guerre, bravant avec joie le danger, exposant sa vie pour le seul plaisir de savourer les émotions du combat. Ce qu’il fut à Palestro, où il conquit l’admiration de l’armée française, il l’avait été pendant les guerres de 1848-49, sous les ordres de son père, il le fut sur tous les champs de bataille.
X
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Nous n’avons pas assez la passion des grands coups d’épée pour raconter et admirer un à un tous ceux que porta Victor-Emmanuel. Ce n’est pas la vie du soldat, c’est celle du premier citoyen de l’Italie que nous racontons, et le vif éclat des batailles éclaire mal ces grandes physionomies.
Le trait distinctif de ce caractère est celui que le peuple, un excellent juge! a saisi le jour où il a donné à Victor-Emmanuel le surnom de Roi Galant-Homme. La loyauté de Victor-Emmanuel est à toute épreuve, et cette loyauté s’allie à une finesse de vues, à une perspicacité remarquables. Nous n’en voulons citer qu’un trait. Lorsque Santa Rosa, ministre du commerce et de l’agriculture, mourut, M. Galvagno proposa au Roi de donner ce portefeuille à M, le comte de Cavour. Le Roi se fit prier, et comme M. Galvagno insistait: «Comment ne vous apercevêz-vous pas, lui dit-il, que cet homme finira par vous supplanter tous?»
Au début de son règne, il fut très vivement sollicité de briser le statut sarde que, lors de son avénement au trône, il avait juré de maintenir. Un État constitutionnel ferait tache en Italie; c’était un funeste exemple pour les autres peuples, et l’Autriche n’épargnait rien pour décider le Roi à abandonner cette voie déplorable, à se rattacher aux anciennes dynasties absolues, à faire cause commune avec les monarchies de droit divin. Un coup d’État, c’est sitôt fait! Victor-Emmanuel résista à toutes les sollicitations: J’ai juré, je tiendrai! répondait-il invariablement. Et il avait d’autant plus de mérite en cela qu’il comprenait peu le mécanisme savant et compliqué du régime constitutionnel. Nous n’en voudrions pour preuve que la singulière proclamation par laquelle le Roi Victor-Emmanuel intervenant, au mépris de la sage fiction parlementaire, dans l’arène électorale, demanda aux électeurs de lui envoyer une Chambre qui secondât sa politique. Ce curieux document mérite d’être cité, l’homme s’y révèle tout entier.
«Dans la gravité des circonstances actuelles, la loyauté que je crois avoir
» montrée jusqu’à présent dans mes paroles et dans mes actes, devrait peut-être
» suffire à éloigner des esprits toute incertitude. J’éprouve néanmoins, non pas la
» nécessité, mais le désir d’adresser à mes peuplés des paroles qui soient un
» nouveau gage de sincérité, en même temps qu’une expression de justice et de
» vérité.
» Par la dissolution de la Chambre des députés, les libertés du pays ne courent
» aucun risque. Confiées à l’honneur de la Maison de Savoie, elles sont protégées
» par la vénérable mémoire de Charles-Albert, mon père, et par la religion de
» mes serments. Qui oserait craindre pour elles?
» Avant de réunir le Parlement, j’adressai à la nation et principalement aux
» électeurs des paroles franches. Dans mes proclamations du 3 juillet 1849, je les
» avertissais d’agir de manière à ne pas rendre le statut impossible. Néanmoins, il
» n’y a eu qu’un peu plus du tiers des électeurs qui ait concouru aux élections;
» les autres ont négligé ce droit qui est, en même temps, le strict devoir de
» chacun dans un État libre. J’avais rempli mon devoir; pourquoi n’ont-ils pas
» rempli le leur?
» Dans le discours de la couronne je faisais connaître, et ce n’était que trop
» nécessaire, les tristes conditions de l’État. Je montrais la nécessité de mettre
» une trêve à toute passion de parti et de résoudre promptement les questions
» vitales qui rendraient douteuse la chose publique. Mes paroles étaient dictées
» par un profond amour de la patrie et par une loyauté sans tache. Quel fruit
» ont-elles produit? Les premiers actes de la Chambre furent hostiles à la Couronne
» . La Chambre usa de son droit..... J’ai juré de maintenir la justice, la
» liberté, le droit pour chacun. J’ai promis de sauver la nation de la tyrannie des
» partis, quels que soient le nom, le but, la position des hommes. Ces principes,
» ces serments, je les ai remplis par la dissolution d’une Chambre devenue
» impossible. Je les ai remplis en en convoquant une autre. Mais si le pays, si les
» électeurs me refusent leur concours, ce n’est plus sur moi que retombera la
» responsabilité de l’avenir et des désordres qui en pourraient résulter. Ce ne
» sera pas de moi qu’ils auront à se plaindre, ce sera d’eux-mêmes.»
Ce ferme langage, en dehors des usages constitutionnels, frappa vivement les électeurs qui répondirent à un si loyal appel.
XI
Table des matières
C’est ainsi, c’est à force de loyauté, on peut le dire, que Victor-Emmanuel a conquis les sympathies ardentes de l’Italie entière, qu’il l’a personnifiée en lui.
La forte et originale physionomie dont nous venons d’esquisser quelques traits, a des caractères particuliers qui la distinguent profondément. C’est sur ces caractères que nous voudrions plus vivement insister, car en peignant l’homme, ils permettent d’entrevoir les destinées du pays sur lequel il exercera dans l’avenir une influence plus directe et plus considérable encore que celle qu’il a exercée jusqu’ici sur le Piémont.
Victor-Emmanuel n’est pas seulement la plus haute représentation de l’Italie moderne, il en est le résumé vivant. Son individualité n’est autre chose que l’individualité italienne; ses aspirations, ses qualités, et jusqu’à ses défauts, tout en lui traduit les aspirations, les qualités et les défauts de sa bien-aimée patrie. Jamais homme n’incarna un peuple en lui plus complètement et plus parfaitement.
Comme l’Italie, Victor-Emmanuel aspire à la plus complète indépendance, et à la plus grande puissance possible;comme elle, il ne se rend pas exactement compte des moyens par lesquels cette indépendance sera réalisée, cette puissance sera conquise, mais il a confiance en Dieu d’abord et en son épée; comme son peuple il est superstitieux, il attend son astre, et cet astre a exercé déjà sur ses destinées et sur celles de sa patrie une si heureuse influence qu’il a quelque raison d’avoir foi ep lui. Cet astre, c’est celui qui a affranchi la France de l’ancien régime et de toutes les servitudes qui pesaient sur elle; c’est celui qui a affranchi l’Amérique, la Belgique, la Grèce, les duchés de Parme, de Modène et de Toscane, les Romagnes, les Deux-Siciles, C’est donc une superstition très-excusable que celle-là !
Il n’est pas jusqu’aux vieilles traditions féodales dont le souvenir vit encore dans les cités italiennes, qui ne se retrouvent dans le caractère de Victor-Emmanuel. Son cœur est le cœur de l’Italie et c’est ce qui explique l’empressement enthousiaste avec lequel son nom est acclamé au Midi comme au Nord, à Naples comme à Palerme. Cette complète analogie entre le peuple et le souverain est sans contredit le plus précieux et le plus puissant élément de l’unité vers laquelle le souverain et le peuple tendent d’un commun accord.
A l’heure où nous écrivons ces lignes, des événements considérables, destinés à exercer sur la Maison de Savoie une influence décisive, s’accomplissent de l’autre côté des Alpes. L’armée piémontaise, à la suite d’une très belle et très éloquente proclamation de son souverain, a franchi la frontière des États Pontificaux pour délivrer les malheureuses provinces des Marches et de l’Ombrie de l’oppression que faisaient peser sur elles les bandes étrangères enrôlées sous les ordres du général Lamoricière. Après un engagement où, de part et d’autre, on s’est vaillamment conduit, M. de Lamoricière a abandonné le champ de bataille et a pu, à la tête de quelques cavaliers seulement, pénétrer dans les murs d’Ancône. La place a résisté quelques jours, puis s’est rendue.
De toutes les parties de l’Italie Méridionale, de Palerme, du fond des Calabres, de Naples, des députations accourent vers le Grand Italien, pour le prier de venir prendre possession des Deux-Siciles. Victor-Emmanuel peut-il ne pas céder? Le jour où, pour sauver quelques provinces de l’oppression qui pesait sur elle, le Roi s’est décidé à franchir la frontière des États Pontificaux, n’a-t-il pas pris vis-à-vis de ses compatriotes sans exception l’engagement de venir a leur secours, de les délivrer, dans la mesure de ses forces? Que peut faire la diplomatie contre le vœu si nettement formulé des populations, elle qui a respecté le vœu populaire dans l’annexion des duchés et des Romaines au Piémont, et dans celle de la Savoie et du comté de Nice à la France?
Victor-Emmanuel est dans la vérité de sa mission; il fait ce qu’il doit faire. En vain dira-t-on qu’il envahit les États du roi de Naples. Nous ne connaissons pas d’États appartenant au roi de Naples. Il existe des populations Italiennes qui se distinguent entre elles par des noms de localités, qui se disent Napolitaines, Calabraises, Siciliennes, mais leur caractère, leur type distinctif, c’est d’être Italiennes. Or, si ces populations repoussent la domination de la dynastie Bourbonnienne et acclament la souveraineté de Victor-Emmanuel, quelle force, et nous dirons plus, quel droit peut s’opposer à l’accomplissement de leur vœu?
Victor-Emmanuel est à Naples à l’heure où nous écrivons ces lignes.
Et maintenant, que va-t-il advenir? La France protège à Rome la personne du Pape. Tant qu’une baïonnette française sera à Rome, nul n’y pénétrera, sans doute; mais une telle situation ne peut se prolonger, et la question des États-Romains une fois résolue, restera la question non moins grave et non moins embarrassante de la Vénétie. Il est bien évident que Victor-Emmanuel ne peut laisser cette noble et héroïque population de Venise courbée sous le joug autrichien. Quo ce soit par la guerre, que ce soit par une transaction, Venise doit appartenir en fait comme elle appartient en droit à la famille Italienne, à la nation qui travaille si courageusement à l’œuvre de son indépendance et de son unité.
Il suffit d’envisager les éventualités très prochaines d’un conflit entre l’Italie et l’Autriche pour comprendre la grandeur du rôle réservé à Victor-Emmanuel. Jamais, ce nous semble, une responsabilité plus lourde n’a pesé sur la tète d’un homme; de même qu’il résume dans son individualité l’individualité de la patrie, il porte en lui ses destinées.
Quoiqu’il en soit, une crise prochaine est inévitable. Qu’adviendra-t-il? Pour nous, la réponse n’est pas douteuse. Les hommes qui servent l’idée de l’indépendance et de l’unité italiennes peuvent commettre, puisqu’ils sont hommes, des fautes qui ajournent le triomphe de celle idée. Mais le triomphe est inévitable. Le drapeau Italien flottera sur le Quirinal et Victor-Emmanuel sera proclamé, à Rome, Roi d’Italie. Quand? Si les sages combinaisons du Roi et celles de l’homme d’État éminent qui le seconde ne sont point contrariées par des incidents que l’on peut prévoir et par des passions inopportunément surexcitées, ce sera bientôt. Mais que ce soit tôt, que ce soit tard, cela doit être, cela sera.
L. J.

PALMERSTON


LORD PALMERSTON
Table des matières
I
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Tous les hommes d’État de l’Angleterre ont leur signification bien nette et bien tranchée: Pitt, c’est l’aristocratie et le privilége; Wellington, le vieil esprit anglais; Canning, le libéralisme généreux; Robert Peel, la réforme économique; quant à lord Palmerston, il est impossible de savoir au juste ce qu’il représente: est-il wigh ou tory, absolutiste ou libéral, partisan du progrès ou entiché de la tradition? est-il le défenseur ou l’adversaire de la cause constitutionnelle en Europe? est-il conservateur ou progressiste? C’est ce que personne ne pourrait dire au juste. Lord Palmerston est un problème, une énigme, un logogriphe vivant; on l’a vu tour à tour, dans le cours de sa longue carrière politique, soutenir les principes les plus opposés, passer du blanc au noir avec une désinvolture singulière, tendre une main aux aristocrates, l’autre aux radicaux. Aujourd’hui pour la paix, demain pour la guerre; belliqueux et pacifique sans qu’on sache pourquoi, poussant l’Angleterre à des armements fabuleux et appelant Cobden au ministère, encourageant la révolution italienne et faisant des politesses à l’Autriche, lord Palmerston a créé dans la politique européenne le rôle assez amusant et tout à fait nouveau de ministre-charade.
William Temple, vicomte Palmerston, est né à Broadlands, comté de Southampton, en 1784. Il est issu de la branche cadette d’une maison dont l’origine remonte, dit-on, jusqu’à la conquête; son titre de pairie est d’Irlande. Entré fort jeune au collége de Harrow, il continue ses études à Édimbourg, et les termine à Cambridge. Le front ceint encore des lauriers universitaires qu’il vient de cueillir en abondance, il passe des bancs de l’école sur ceux de la Chambre des Communes. A peine majeur, les tories le choisissent pour représenter l’Université qu’il vient d’illustrer par ses succès: le candidat wigh l’emporte sur son adversaire. Vingt-quatre ans plus tard, les deux concurrents se trouvent réunis dans le ministère: le jeune lauréat tory était passé dans les rangs des wighs.
Lord Palmerston avait vingt-quatre ans lorsqu’il entra, pour la première fois, dans la Chambre des Communes, où Newport venait de l’envoyer. Il représenta peu de temps cette ville; Cambridge tenait à son écolier, et, de 1811 à 1831, l’Université lui confia l’honneur de défendre ses priviléges. En 1831 s’accomplit un douloureux divorce; Palmerston faisait des infidélités à l’aristocratie, il fallait rompre avec lui. Séparé de corps avec Cambridge, il convola en secondes noces avec la ville peu célèbre de Blitchingley. A Blitchingley, supprimé comme collége électoral par le bill de réforme, succéda South-Hants, qui ne tarda pas à se brouiller avec son représentant. On ignore les causes qui amenèrent une rupture entre les conjoints; on croit que les efforts des tories n’y furent point étrangers. Depuis ce temps-là, lord Palmerston a contracté avec la cité de Tiverton une quatrième union jusqu’ici sans nuages.
Depuis l’âge de vingt-quatre ans jusqu’à celui de soixante-seize qu’il vient d’atteindre, lord Palmerston a été presque constamment ministre, et n’a pas cessé de jouer un rôle important dans les affaires de son pays et de l’Europe. Il serait le Nestor de la politique, s’il n’aimait pas mieux en être l’Achille ou l’Ajax.
II
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Longtemps relégué dans les comparses, ce n’est guère qu’en 1830 que lord Palmerston peut enfin faire figure sur la scène, et l’on doit dire qu’il y tient d’une façon brillante l’emploi de ministre libéral, qui n’est pas sans difficulté à cette époque.
Lord Wellington s’était empressé de reconnaître la monarchie issue de la révolution de juillet, et à cela il n’avait d’autre mérite que celui de la bonne grâce et de la rapidité. Quand la France juge à propos de changer son gouvernement, il faut bien qu’on se résigne à le trouver bon: elle est assez puissante pour faire accepter ses décisions; mais il n’en est pas de même de tous les États. La Belgique, par exemple, avait une certaine peine à faire sanctionner par l’Europe le changement qui venait de renverser la dynastie d’Orange: la Russie grommelante, l’Autriche mécontente, la Prusse toujours tremblante pour ses minces frontières du Rhin, n’auraient pas mieux demandé que se venger sur la révolution de septembre des désagréments que la révolution de juillet venait de leur causer. Les traités de Vienne, brusquement déchirés à Paris, troublaient cette pauvre Sainte-Alliance, et elle aurait bien voulu empêcher que la déchirure allât plus loin. On ouvrit une conférence à Londres, et lord Palmerston ne déploya pas moins de zèle que le prince de Talleyrand à faire reconnaître par les puissances les faits accomplis en Belgique. Il est vrai que son zèle, dans cette circonstance, ne fut pas tout à fait désintéressé : l’idée d’asseoir sur le nouveau trône un prince dévoué à la politique de l’Angleterre entra bien pour quelque chose dans son empressement et dans ses efforts.
Avouons que, cette fois du moins, il eut la main assez heureuse. Le roi Léopold est resté le modèle des souverains constitutionnels; il s’est borné à régner sans chercher à gouverner plus qu’il ne convient à un monarque qui a des ministres responsables. Convenons également que, dans cette affaire de la formation de la royauté belge, lord Palmerston, qui croit beaucoup à l’influence des femmes sur la politique, s’il faut s’en rapporter à l’irritation qu’il montra à l’époque des mariages espagnols, fit à la France une concession qui dut lui coûter beaucoup en consentant à l’union du roi des Belges avec la fille du roi des Français, de telle sorte que, si l’Angleterre s’asseyait sur le trône de Belgique dans la personne de Léopold, la France y prenait place également sous les traits gracieux de la princesse Louise.
III
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Dans cette phase de la vie politique de lord Palmerston, tout le côté Pitt de son caractère semble avoir disparu: il n’y a en lui que du Canning.
A peine la liberté constitutionnelle est-elle fondée en Belgique que lord Palmerston songe à l’établir solidement en Espagne. La chose n’était point facile. Nous ne voulons pas médire de l’Espagne, mais il faut convenir que c’est un singulier pays. En 1827, on brûla encore un juif dans une ville de la Péninsule dont nous avons oublié le nom. Passer de l’auto-da-fé à la tolérance, de l’absolutisme à la liberté, la transition était un peu brusque, d’autant plus que l’absolutisme tenait la campagne, occupait des villes importantes, entretenait des armées nombreuses dirigées par de bons généraux, sans compter d’innombrables guérillas qui couraient le pays commandées par des curés à tromblon, fouillaient les villages, les fermes, mettaient les bourgs à contribution et fusillaient çà et là les gens riches, les vieillards, les femmes et les enfants suspects de professer des opinions peu orthodoxes en matière de gouvernement. C’était le bon temps du curé Mérino et des moines du très-saint ordre du trabuco. Le droit divin et le droit constitutionnel s’exterminaient d’un bout de l’Espagne à l’autre, et il est fort difficile de dire lequel des deux l’eût emporté si l’Angleterre et la France n’avaient fait pencher la balance en faveur du droit constitutionnel. Lord Palmerston se montra superbe de chevalerie en faveur de l’innocente Isabelle: le colonel Evans fut autorisé à lever en Angleterre une légion de braves destinés à voler au secours des grâces et de la faiblesse, et la flotte anglaise reçut l’ordre de croiser le long des côtes septentrionales de l’Espagne pour s’opposer à toute excursion de don Carlos.
Le Portugal était placé sous le sceptre d’une reine enfant. Non moins innocente et non moins mineure qu’Isabelle, dona Maria avait à lutter contre le farouche don Miguel. Si don Carlos et don Miguel triomphaient, la Péninsule tout entière, de l’Èbre au Tage, était replacée sous le joug des moines et de l’inquisition. Aux efforts des deux prétendants, lord Palmerston opposa le fameux traité de quadruple alliance entre la France, l’Angleterre, l’Espagne et le Portugal, par lequel les parties contractantes s’engageaient à défendre les monarchies péninsulaires contre toute agression du dedans ou du dehors.
Aussi, lorsqu’en 1834 lord Palmerston se vit forcé de quitter le ministère et de suivre lord Melbourne dans sa retraite, tous les journaux libéraux versèrent des larmes sur sa retraite, et tous les amis de la monarchie constitutionnelle mirent un crêpe à leur chapeau.
IV
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Ici les dispositions de lord Palmerston changent subitement: il passe du Canning au Pitt, comme la girouette tourne du nord au sud ou de l’est à l’ouest, sans qu’on puisse savoir pourquoi.
Un an après sa chute, lord Melbourne revient au pouvoir et y ramène son ancien collègue avec lui. Aussitôt le feu est à la politique: les cabinets étrangers sont bouleversés, les hommes d’État qui les dirigent ne savent plus on donner de la tête. Qu’est devenu le Palmerston d’autrefois? Celui d’aujourd’hui est rogue, cassant; tout l’irrite, tout l’agace; il croit que tout le monde l’attaque, et il cherche querelle à tout le monde; il ne reconnaît plus ses amis ni lui-même; il se voit dans une glace et se demande quel est cet importun.
Sous prétexte d’extirper radicalement la traite des nègres, il ordonne le blocus rigoureux des côtes de l’empire du Brésil.
Le Canada, à bout de réclamations et de patience, s’insurge un beau matin. Rien n’était plus facile que d’apaiser cette sédition par des mesures conciliantes: lord Palmerston s’empresse de recourir aux moyens de rigueur.
Le sentiment populaire se prononce en faveur de la guerre contre les Chinois: au lieu de le combattre, lord Palmerston se plaît, au contraire, à l’exciter, et il se hâte de terminer les préparatifs de cette injuste expédition.
Lord Palmerston semble piqué de la tarentule politique; il ne saurait rester un seul instant en repos, il va, il vient, il s’agite, il se démène, il marche sur le pied de tous ceux qu’il rencontre, il se fait des affaires à chaque instant. La plus désagréable de toutes était, sans contredit, celle des soufres, que lord Palmerston avait depuis longtemps avec Naples. Le commerce britannique désirait fort de la voir finir. La France s’en mêle, propose un arrangement qui est accepté et qui rouvre aux négociants anglais les ports de l’Italie.
C’est là, sans doute, un signalé service. Vous croyez que lord Palmerston s’en montrera reconnaissant? Détrompez-vous: la sécurité rétablie dans la Méditerranée, la flotte de l’amiral Stopford redevenue disponible, la première pensée du ministre des affaires étrangères de l’Angleterre est d’attaquer Méhémet-Ali, l’allié de la France, et de former contre elle une nouvelle coalition à propos de la question d’Orient.
V
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Une des plus étonnantes boutades de lord Palmerston est ce fameux traité de Londres qui faillit un instant amener une guerre européenne, qui renversa M. Thiers, qui nous valut les huit ans de règne de M. Guizot, et plus tard la révolution de février.
Depuis le renversement de la branche aînée des Bourbons en France, la Sainte-Alliance était dissoute; l’Europe se partageait en deux camps, celui des États constitutionnels et celui des États absolutistes: le droit divin d’un côté, la liberté de l’autre; la force morale balançait la force du nombre. Lord Palmerston trouve plaisant de changer tout cela. Un beau matin il dit adieu à l’alliance française et convole avec l’alliance russe: que la France, si elle veut, représente à elle seule le principe de liberté ; quant à l’Angleterre, il est temps qu’elle fasse un peu d’absolutisme, cela divertira le ministre des affaires étrangères de l’Angleterre; et d’un trait de plume lord Palmerston nous exclut de ce qu’on appelait alors le concert européen.
C’était le temps de la grande rivalité entre M. Guizot et M. Thiers. Le premier ministre donnait à l’ambassadeur des ordres que celui-ci suivait fort peu: ce que l’un trouvait bon, l’autre le trouvait mauvais. M. Guizot, à Londres, n’était pas un agent du gouvernement, mais le représentant du centre droit; il était la sentinelle vigilante placée par M. Fulchiron et son parti pour donner le signal d’alarme au moindre accident qui pourrait déranger le statu quo, et pour maintenir la paix à tout prix. On se rappelle sa fameuse lettre à M. de Broglie; elle ne laisse guère de doutes sur l’antagonisme qui existait entre le chef du centre gauche et le chef du centre droit. M. Guizot regardait le dedans et non le dehors, comme les journaux de l’opposition le disaient à cette époque; et tandis que M. Thiers parlait à Paris aux ambassadeurs un langage à la romaine, M. Guizot faisait entendre aux ministres à Londres qu’il ne fallait pas trop prendre ce langage au sérieux, qu’il n’y avait qu’à agir d’une façon expéditive, et qu’une fois la besogne faite, il se chargeait, M. Fulchiron aidant, de la faire accepter par les Chambres. M. Guizot oubliait le pays, et huit ans après le pays lui prouvait que la pilule du traité de Londres lui était restée au gosier.
Quant au langage de lord Palmerston, on peut dire qu’il ne varia pas un seul instant dans toute cette affaire: il fut d’une parfaite insolence pour nous. En voici un petit échantillon, tiré d’une dépêche adressée par le ministre des affaires étrangères au colonel Hodges, son agent en Égypte: «La seule chance de succès que Méhémet-Ali pourrait avoir serait l’assistance du gouvernement français; mais la France ne l’assistera point La France s’opposerait à une coalition hostile des cinq puissances, si ces puissances menaçaient d’envahir son territoire, d’insulter son honneur ou d’attaquer ses possessions; mais la France ne se mettra pas en guerre avec les autres grands États de l’Europe dans l’intérêt de Méhémet-Ali; elle n’a pas d’ailleurs les moyens de le faire.» Voilà qui est clair et net. Continuons:
«La France a, il est vrai, une flotte de quinze vaisseaux de ligne dans la Méditerranée, et elle aurait bientôt ajouté trois vaisseaux à ce nombre; mais ce sont à peu près toutes les forces navales dont elle peut disposer, et elle serait hors d’état de mettre en mer une force plus considérable, même en cas de guerre avec l’Europe. La Grande-Bretagne, au contraire, dans le cas d’un conflit, mettrait en mer une flotte qui balayerait l’Océan.»
VI
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M. Thiers jugea à propos de ne point se faire balayer, et il rappela l’amiral Lalande. En revanche, il parcourut fièrement les boulevards à cheval, escorté d’un nombreux état-major, et traversa le faubourg Saint-Antoine dans toute sa longueur, afin de terrifier par sa présence les ouvriers qui chantaient la Marseillaise.
Le président du conseil, qui parlait sans cesse de ses armements poussés au grand complet, trouva au dernier moment qu’il n’était pas prêt, et qu’il lui aurait fallu quatorze régiments de plus et cent mille hommes à jeter sur le Rhin.
Voilà donc lord Palmerston triomphant et pouvant dire avec juste raison, en parlant du gouvernement français: «Il n’y en a pas qui donne moins d’inquiétude à ses adversaires avoués comme à ses ennemis cachés.»
Cependant, quels sont les résultats de son triomphe? L’ascendant de la Russie en Europe et en Orient, ascendant que l’Angleterre ne peut combattre plus tard qu’en revenant à cette alliance française qu’un caprice de lord Palmerston lui avait fait abandonner, l’ébranlement de l’autorité de la Porte, qu’il voulait, assurait-il, affermir, et une guerre civile qui faisait dire à l’organe principal de lord-Palmerston, au Morning Chronicle lui-même: «Il ne reste plus qu’à rendre la Syrie à Méhémet-Ali.»
Tels furent les résultats de ce 1815 diplomatique. C’est pour cela que lord Palmerston avait joué l’alliance de la France et la paix du monde. Un autre résultat se produisit auquel il n’avait sans doute pas songé.
L’Angleterre ne pouvait pas changer le principe de sa politique à l’extérieur sans modifier également celui de sa politique intérieure. Substituer l’alliance russe à l’alliance française, c’était appeler les tories au pouvoir à la place des wighs: lord Palmerston fut donc obligé de suivre dans la retraite lord Melbourne, le chef du cabinet dont il faisait partie.
Il se consola en pensant qu’il avait humilié la France.
L’humiliation de 1815, dévorée en silence pendant quinze ans, amena l’explosion de juillet 1830 et le renversement de la branche aînée; l’humiliation de 1840 ne fut point étrangère à la révolution de février 1848 et à la ruine de la branche cadette. L’Angleterre n’a pas gagné grand’chose à tout cela.
VII
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Pour le moment, la France était humiliée: cela suffisait pour rendre lord Palmerston populaire. En quittant son portefeuille, il vint s’asseoir en triomphateur sur les bancs de la Chambre des Communes, où il remplit conjointement avec lord John Russell l’emploi de chef de l’opposition (leader), et appuya, ce dont il faut lui savoir gré, la réforme commerciale entreprise par sir Robert Peel. Dans le ministère qui remplaça le cabinet Peel au mois de juillet 1846, lord Palmerston reprit la direction des affaires étrangères, et l’on vit de nouveaux orages se préparer à l’horizon.
En remplaçant M. Thiers, le premier soin de M. Guizot fut de replâtrer l’alliance anglaise. On cessa de chanter la Marseillaise, et même l’air d’Halévy:
Guerre aux tyrans! Jamais en France,
Jamais l’Anglais ne régnera!
Il faut convenir, néanmoins, que ni lord Palmerston ni ses successeurs ne rendirent à M. Guizot sa tâche facile. A force de patience et de résignation, il parvint cependant à son but. Un beau matin, les journaux ministériels annoncèrent d’un ton vainqueur que la reine d’Angleterre s’apprêtait à venir visiter le roi des Français. La reine Victoria aurait voulu que la visite eût lieu à Paris; mais ses ministres, on ne sait trop pourquoi, s’y opposèrent; il fallut qu’elle se contentât du séjour d’Eu, que ses hôtes cherchèrent, par tous les moyens possibles, à lui rendre agréable. On manda au château MM. Vatout et Arnal, on fit des parties en char-à-bancs, on visita les environs, on goûta sur l’herbe, et les principaux artistes parisiens furent chargés de dessiner un album composé des plus charmantes scènes de cette entrevue. Un an après, Louis-Philippe rendait à Londres sa visite à la reine Victoria; il revoyait ces lieux où s’était écoulée une partie de son exil, et qu’un exil si prochain devait le forcer à revoir encore. Le roi, à son retour, parut enchanté de l’accueil qu’il avait reçu de toutes les classes de la population. M. Guizot triomphait, l’entente cordiale était enfin rétablie!
Hélas! pour bien peu de temps!
VIII
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Jamais reine de seize ans n’a manqué de prétendants; ils venaient par douzaines jouer de la guitare sous le balcon d’Isabelle.
C’est d’abord la voix un peu trop flûtée du cousin don François d’Assise qui se fait entendre, puis le baryton doucereux du cousin Montémolin; écoutez maintenant la tarentelle du comte de Trapani et le lied du prince de Cobourg. L’infant don Enrique, un autre cousin, serait aussi un ténor assez agréable; mais on ne lui permet pas d’approcher du balcon et de lancer comme les autres sa séguidille. Lequel des chanteurs l’emportera?
La France soutient le cousin d’Assise; l’Autriche et la Russie parlent en faveur du cousin Montémolin; les jésuites poussent le jeune Trapani, leur élève; on connaît le faible de l’Angleterre pour les Cobourg. C’est pour Léopold que lord Palmerston combat, quand il ne met pas flamberge au vent pour Enrique. Chaque prétendant est abandonné et repris tour à tour par ses protecteurs: tantôt c’est Assise qui a la corde, tantôt Trapani; aujourd’hui le Montémolin a des chances, demain le Cobourg est celui pour lequel tous les amateurs parient. La politique se déroule comme une comédie de cape et d’épée; dans cet imbroglio mouvant dont la reine-mère tient les fils, le feuilletouniste de théâtre le plus madré ne parviendrait pas lui-même à se reconnaître.
Que l’innocente Isabelle épousât un Bourbon ou un Cobourg, nous ne voyons pas ce que la France avait à y gagner ou à y perdre, ni l’Angleterre non plus. Quand Richelieu rendit à la France la force qu’elle avait perdue, quand il abaissa la maison d’Autriche, c’est à la grande cause des peuples qu’il rattacha la nôtre; ce sont les protestants et les armées de Gustave-Adolphe qu’il se donna pour auxiliaires. Les mariages espagnols, conclus au gré de M. Guizot, ne nous apportaient même pas l’alliance certaine de l’Espagne; son triomphe, simple triomphe de cour, ne pouvait avoir aucun résultat politique. Il s’était fait l’agent matrimonial, le de Foy ou le Villiaume de la royauté, et son succès ou sa chute, très-importants pour une famille, intéressaient fort peu le public.
Marie-Christine aimait la France et surtout Paris; elle songeait qu’elle serait peut-être forcée de s’y réfugier un jour, et elle voulait qu’on y eût de la reconnaissance pour elle. C’est son influence maternelle qui assura le triomphe de M. Guizot, et qui lui permit de monter au Capitole en costume de dieu de l’hyménée, le front couronné de roses, un flambeau à la main.
A un homme comme lord Palmerston, le coup devait être sensible; on s’en aperçut aux représailles puériles que lui suggéra dans cette circonstance son amour-propre blessé. M. Bulwer reçut l’ordre de protester à Madrid contre le double mariage de François d’Assise avec la reine, et du duc de Montpensier avec l’infante, sa sœur; il adressa à lord Normamby une interminable dépêche où il rabâchait les griefs de l’Angleterre contre la France, et, le jour de l’audience accordée par le duc de Montpensier au corps diplomatique pour recevoir ses félicitations au sujet de son mariage, la Bourse baissa de vingt-cinq centimes, parce que l’ambassadeur de la Grande-Bretagne. ne s’était pas présenté aux Tuileries.
IX
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C’en est donc fait encore une fois de l’entente cordiale!
Ne nous en plaignons pas trop: toutes les fois que lord Palmerston a maille à partir avec la France, il devient d’un libéralisme plus efficace et plus vif. Immédiatement après les mariages espagnols, il cherche noise à l’Autriche, à propos de l’occupation de Cracovie; il aide les libéraux suisses à se débarrasser du Sonderbund; il envoie des armes et des munitions aux insurgés de la Sicile; il soulève questions sur questions; il est le trouble-fête des dernières années du règne de Louis-Philippe; il empêche M. Guizot de dormir. Taquiner les gens, lord Palmerston n’a pas d’autre but, et, ce but atteint, il se soucie peu du reste. Ne lui parlez pas de principes à défendre, ces mots n’ont point de sens pour lui: il lui en coûte aussi peu, par exemple, d’armer les Siciliens contre le roi de Naples que de les livrer aux vengeances de ce dernier, lorsqu’il croit de son intérêt de le faire.
Le beau temps de lord Palmerston, c’est l’année 1848. Le ministère whig commençait à branler un peu au manche; la révolution de février le raffermit. Partout les rois et les peuples se disputent. Quelle belle occasion d’offrir sa médiation! Rassuré par le manifeste de Lamartine, voyant bien que la France républicaine ne ferait pas la guerre, pour répondre au reproche de l’avoir trop aimée autrefois, lord Palmerston devient tout à coup d’un libéralisme effrayant; il encourage les révolutionnaires de l’Autriche, de la Prusse, de l’Italie, de la Hongrie, de partout; il envoie en Italie ce terrible lord Minto qui porte, disait-on, la révolution dans son sac de nuit. Le Piémont cependant était vaincu à Novare, la Hongrie succombait sous la trahison de Gœrgey, la réaction allait commencer ses représailles en Europe. Que de sujets d’occupation pour lord Palmerston! Ils ne lui suffisent pas, et un beau jour on apprend qu’il a ordonné le blocus des ports et des côtes de la Grèce, pour forcer le gouvernement de ce pays à reconnaître la créance du sieur Pacifico, Portugais de naissance, quincaillier de métier, juif de religion, et placé sous la protection britannique.
Vérification faite par une commission nommée ad hoc, il fut reconnu que la créance du sieur Pacifico se montait à cent cinquante livres sterling, soit à trois mille sept cent cinquante francs en monnaie de France!
Le bon sens saxon trouva que c’était peut-être prendre un peu trop à cœur les intérêts des protégés britanniques que de s’exposer à une guerre générale pour une somme de trois mille francs; mais, pour le quart d’heure, lord Palmerston en fut quitte pour quelques attaques au sein du Parlement. Sa position ministérielle n’en eût pas été le moins du monde ébranlée, s’il n’eût choisi précisément le moment où il accueillait à bras ouverts les réfugiés hongrois, et où il paraissait le plus hostile aux souverains absolus, pour donner son approbation officielle au coup d’État de décembre 1851, sans avoir pris seulement la peine d’en avertir ses collègues. Une crise ministérielle s’en étant suivie, lord Granville fut chargé de former un cabinet. Ainsi, par un des contrastes les plus singuliers de cette vie féconde en contrastes, lord Palmerston qui, en 1815, avait signé l’ordre de transport de Napoléon à Sainte-Hélène, perdit le pouvoir trente ans plus tard pour avoir mis trop d’empressement à saluer l’avènement de son neveu.
Pulsuz fraqment bitdi.