Kitabı oxu: «Études sur l'histoire de l'art. Moyen-âge»
Ludovic Vitet
Études sur l'histoire de l'art. Moyen-âge

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066321017
Table des matières
I
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
DEUXIÈME PARTIE
I
II
III
IV
LISTE CHRONOLOGIQUE DES ÉVÊQUES DE NOYON
ÉVÊQUES DE NOYON ET DE TOURNAY
ÉVÊQUES DE NOYON
II
I
II
III
III
IV
V
VI
VII
I
II
VIII
IX
X

I
Table des matières
NOTRE-DAME DE NOYON
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
ESSAI ARCHÉOLOGIQUE
L’ancienne cathédrale de Noyon n’a pas la célébrité qu’elle mérite. Elle ne peut lutter, il est vrai, ni en étendue, ni en élévation, avec ces immenses églises qui font la gloire de Chartres, de Reims ou d’Amiens; mais la beauté de son plan, la sévérité de ses formes, l’harmonie de ses proportions. ui donnent droit à être comptée parmi nos monuments religieux de premier ordre. Ajoutons qu’il y a dans sa construction certaines particularités qui en font un des types les mieux caractérisés de cette époque de transition, où l’arcade à plein cintre, dépossédée de sa vieille suprématie, et près de disparaître pendant trois siècles de notre sol, se mariait encore à l’ogive victorieuse et envahissante.
C’est surtout à ce titre, c’est comme objet d’étude, comme document utile à la solution de problèmes encore obscurs, que ce monument aussi important que peu connu mérite une sérieuse attention.
Plus son architecture présente de remarquables anomalies, plus il importerait de fixer avec certitude les dates auxquelles se rapporte chaque partie de sa construction.
Malheureusement c’est là une utopie qu’il n’est guère permis de réaliser. Des traditions incertaines, des documents contestables, des archives presques muettes, des historiens peu clairvoyants, voilà de quelles ressources nous pouvons disposer.
Ce n’est pas une raison pour s’abstenir.
Nous chercherons d’abord s’il est réellement impossible de découvrir des renseignements clairs et certains.
Si nous n’en trouvons pas, nous nous adresserons à des faits en apparence étrangers à notre sujet, mais d’une certitude incontestable, et nous verrons s’ils ne pourraient pas nous servir de jalons pour déterminer d’une manière générale les dates dont nous avons besoin.
Enfin nous interrogerons le monument; nous lui demanderons d’achever lui-même son histoire, après avoir essayé toutefois de démontrer que ce mode d’investigation n’a rien d’arbitraire ni de chimérique, et qu’il constitue une science, encore à son début, il est vrai, mais qu’une saine méthode peut asseoir sur les bases les plus solides.
Nous aurons atteint notre but si nous prouvons par un exemple, quelque imparfait qu’il soit, qu’il ne faut pas désespérer d’établir approximativement l’âge de nos anciens monuments, lors même que les documents écrits semblent muets sur leur compte, ou, ce qui est encore pis, n’en parlent que pour accréditer de fausses et ridicules traditions.
Avant tout, il faut jeter un coup d’œil sur le monument tel qu’il est aujourd’hui.
I
Table des matières
ÉTAT ACTUEL ET CARACTÈRE DU MONUMENT.
Du haut des anciens remparts de Noyon, remparts dont il n’existe plus que d’informes débris, on voit s’élever au-dessus des toits et des fumées de la ville deux puissantes tours carrées, flanquées chacune, à leurs quatre angles, d’épais et robustes contre-forts. Ces tours ne s’élancent pas en pyramides, elles sont presque aussi larges au sommet qu’à la base; elles ne sont pas couronnées par des flèches légères, leur toiture en ardoise est courte et ramassée. Tout en elles est sombre et sévère comme la couleur des pierres dont elles sont construites; elles semblent placées là plutôt pour défendre la ville contre l’ennemi que pour renfermer les cloches qui appellent les fidèles à la prière.
Cependant, derrière ces tours, on voit se prolonger un noble et gracieux édifice, vaste corps d’église terminé par un chevet d’où rayonnent de nombreux arcs-boutants, et interrompu vers le milieu de sa longueur par deux bras ou transsepts arrondis à leur extrémité. La forme de ces transsepts produit une succession de lignes courbes et serpentantes que l’œil se plaît à suivre, et communique à tout le corps de l’église une apparence de souplesse et de grâce qui contraste admirablement avec le mâle aspect des deux clochers. Les proportions élancées du monument, la forme aiguë du toit, la riche dentelle qui se découpe en festons sur sa crête, tout concourt à vous persuader que c’est là une de ces brillantes églises créées dans un des siècles où le style à ogive unissait l’élégance à la fermeté ; mais bientôt vos yeux, se portant de l’ensemble sur les détails, vous font apercevoir que toutes les ouvertures de la nef sont à plein cintre, et que, sauf dans deux étages des transsepts, dans quelques parties de l’abside, dans les deux tours et dans la façade, l’ogive n’apparaît pas sur l’extérieur du monument. Il est vrai que ces pleins cintres sont plus sveltes, plus élancés que ceux qui appartiennent à l’époque exclusivement romane ou byzantine. Aussi cette cathédrale de Noyon, quoique presque entièrement percée d’arcades semi-circulaires, ne produit extérieurement, ni par l’ensemble de ses formes, ni par les détails de sa construction, la même impression qu’un monument à plein cintre proprement dit.
Avant d’entrer dans l’intérieur de l’église, examinons de plus près ses parties extérieures, et d’abord ce vaste porche qui s’avance en terrasse et qui abrite sous son triple berceau de voûtes les trois portes de la nef. Bien qu’il nuise à l’unité de la façade en la coupant et en la masquant en partie sous certains aspects, il est d’un effet imposant; c’est un noble péristyle qui ajoute à la profondeur de l’église, et qui prépare dignement à entrer dans le temple.
A gauche du porche, ce vieux bâtiment éclairé par cinq grandes ogives si richement encadrées et divisées par des moulures si nettes et d’un profil si pur, c’est l’ancienne salle du chapitre. Vis-à-vis, autour de la place, vous voyez huit lourdes et grandes portes cochères rangées symétriquement en demi-cercle, derniers et tristes témoignages de l’opulence des chanoines: c’est dans ces hôtels nouvellement bâtis que la Révolution est venue les surprendre.
Derrière la salle du chapitre, il existe un ancien cloître, dont cinq travées seulement sont encore debout. Chacune de ces travées se compose d’une grande ogive subdivisée en quatre compartiments et ornée de trèfles rayonnants finement découpés dans la pierre. Au fond de la cour de ce cloître les arcades sont ruinées, mais le mur qui les soutenait subsiste encore: c’est un beau mur crénelé, d’une conservation parfaite et sur lequel on voit courir une frise de feuillages admirablement sculptés et refouillés. Si nous cherchions les effets pittoresques, nous nous arrêterions dans les ruines de ce cloître au milieu de ces beaux débris de sculptures et en face de ces créneaux qui donnent à cette sainte demeure comme un dernier reflet de son ancienne domination temporelle et féodale.
Au sortir du cloìtre on aperçoit la sacristie, percée de quatre grandes ogives moins riches que celles de la salle du chapitre, mais d’une courbe élégante et d’un heureux dessin; puis enfin nous voici devant le chevet de l’église: il se compose de deux rangs de terrasses, s’élevant comme de vastes gradins autour de l’abside et se reliant à elle par deux séries d’arcs-boutants superposés. Cet ensemble produirait un admirable effet, s’il n’avait été déshonoré par les barbaries du dernier siècle. Au lieu de restaurer les anciens arcs-boutants, on leur a substitué des contre-forts concaves et chantournés, surmontés de vases à parfums d’où s’échappent de soi-disant flammes dont l’agitation immobile produit la sensation la plus désagréable. Ce sont là les folies où tombe la sculpture toutes les fois qu’elle oublie que son domaine a des limites qu’elle ne peut impunément franchir.
Des deux côtés du chevet, en se dirigeant vers les transsepts, on aperçoit deux portes dont les sculptures ont subi de grandes mutilations; l’une, celle du côté du nord, connue sous le nom de porte Saint-Pierre, est précédée d’un porche qui l’a en partie protégée contre les injures du temps et des hommes. Les statues et les ornements du soubassement ont seuls complétement disparu: les chapiteaux et les archivoltes, au contraire, sont en assez bon état; mais les sculptures dont on les a brodés affectent un goût tourmenté, tournoyant et indécis, dont on ne voit pas d’exemple dans la belle époque romano-byzantine, et qu’on rencontre rarement même dans sa décadence. C’est un luxe de rinceaux et de volutes qui, à force de se contourner, passent subitement de la maigreur à l’enflure: de telles sculptures ont l’air d’être estampées plutôt que taillées et ciselées; elles donnent à la pierre l’aspect du plâtre et du carton, et semblent appartenir à la famille de ces ornements que les raffinements de la mode firent éclore il y a un siècle environ. L’autre porte, qu’on nomme la porte Sainte-Eutrope, quoique beaucoup plus mutilée, conserve les traces d’un goût plus sobre et plus pur. On remarque à droite et à gauche deux petits groupes sculptés en saillie sur la pierre, dont il est difficile de bien distinguer les sujets, tant ils sont dégradés, mais dont le mouvement général est heureux et dont l’exécution dut être ferme et hardie. Enfin, en levant les yeux du côté du chœur, on aperçoit un pan de muraille se distinguant de toutes les autres parties de la construction qui lui sont adhérentes, soit par la vigueur de son appareil, soit par l’aspect noirâtre de ses pierres frustes et rongées, soit enfin par une corniche dont les détails sont plus robustes et plus largement dessinés que dans toutes les autres parties de l’édifice . En un mot, ce pan de muraille a toutes les apparences d’une assez grande vétusté ; aussi, sans rien préjuger sur ce que nous pourrons ultérieurement découvrir ou conjecturer, il y a toute probabilité que ce doit être là une des parties les plus anciennes de l’église.
Retournons maintenant à l’autre extrémité de l’édifice: entrons sous le grand porche, et pénétrons dans la nef. Un spectacle imposant et harmonieux s’offre à nous. Ce ne sont pas des dimensions gigantesques; mais telle est la justesse des proportions, que l’œil ne demande à pénétrer ni plus loin ni plus haut. La largeur, la profondeur et l’élévation du vaisseau sont combinées dans des rapports de parfaite concordance. Ce n’est pas cet élancement vertical et aigu, cette apparence presque aérienne et fragile des constructions dont l’ogive est le principe unique; ce n’est pas non plus cet air de force et de majesté, cette solidité puissante dont l’arcade semi-circulaire est l’élément générateur: c’est vraiment un mélange, une fusion des effets de ces deux sortes de style; le génie de la transition semble planer sous ces voûtes, aussi robustes que hardies, mais, avant tout, harmonieuses.
Et pourtant, au premier aspect, vous croyez entrer dans un monument où l’ogive seule est admise: les arcades, les voûtes se terminent en pointe; les nervures et l’ensemble de la décoration semblent empruntées à une église entièrement à ogive. Ce n’est qu’au bout d’un instant, en levant la tête, que vous vous apercevez que les grandes fenêtres qui éclairent le sommet du vaisseau sont à plein cintre; que le plein cintre règne également dans la petite galerie placée au-dessous de ces fenêtres; que, dans le chœur, les trois premières travées reposent sur des arcades semi-circulaires, et que la décoration des chapelles groupées autour de l’abside se compose aussi de petits arcs à plein cintre. Enfin, si vous montez dans les vastes galeries ou tribunes qui s’étendent sur tous les collatéraux de la nef et du chœur, là encore vous trouvez des fenêtres semi-circulaires, que, du sol de la grande nef, vous ne pouviez apercevoir. En un mot, cet intérieur d’église, dont la construction vous semblait d’abord ne dériver que du principe de l’ogive, se trouve en réalité contenir au moins autant d’arcs à plein cintre que d’arcs aigus.
Ce n’est pas tout: en descendant dans les détails, vous trouvez certaines dispositions du plan qui semblent n’appartenir qu’aux constructions de l’époque romane; ainsi, par exemple, les arcades de la grande nef reposent alternativement sur un pilier carré, flanqué de colonnes engagées, et sur une colonne cylindrique complétement isolée. Cet emploi alternatif de deux genres de supports différents se rencontre fréquemment dans les monuments à plein cintre; il. disparaît complétement dès qu’on entre dans l’époque à ogive proprement dite. Il en est de même de ces anneaux saillants dont sont coupés, de distance en distance, les faisceaux de longues colonnettes qui séparent les dernières travées du chœur et la première de la nef: ce mode de décoration ne se rencontre plus, dès que le style vertical a pris son complet développement. Enfin, dans quel édifice purement à ogive trouvons-nous ces transsepts terminés en hémicycles? N’est-ce pas dans les constructions romanes, dans celles-là surtout qui sont empreintes du caractère byzantin, qu’il faut chercher des exemples de cette belle disposition?
Ainsi de tous côtés, dans cette cathédrale de Noyon, on retrouve la trace des traditions antérieures à l’époque où elle semble avoir été construite. Elle a beau porter le cachet du style à ogive, les souvenirs du style à plein cintre l’enveloppent et la dominent.
Plus on regarde de près, plus le problème se complique. Dans la plupart des monuments que nous a laissés l’époque de transition, on voit la construction se modifier, se transformer pour ainsi dire couche par couche: le monument change d’aspect à mesure qu’il s’élève, à mesure que le temps a marché. Ce sont d’abord de larges piliers ou d’épaisses colonnes supportant de lourds arceaux; puis au-dessus commence un système plus léger, qui enfin se termine en ogives. Ici, au contraire, l’ogive apparaît près du sol, et c’est le plein cintre qui couronne l’édifice. Le mélange des deux éléments s’est donc opéré d’un seul jet: ils semblent avoir été confondus ou plutôt mariés avec intention. On dirait une sorte d’accord et comme une transaction pacifique entre deux principes rivaux.
De telles exceptions peuvent-elles être l’effet du hasard? Évidemment non; elles ont une apparence trop régulière et trop systématique pour n’être que des accidents. Quelles sont donc les causes qui les expliquent? C’est à l’histoire qu’il faut les demander.
Notre premier soin devait être de caractériser le monument: nous venons d’en indiquer les principaux traits distinctifs. Il nous reste maintenant à déterminer, s’il est possible, l’époque de sa construction et les circonstances au milieu desquelles il dut être élevé.
Voyons d’abord si, parmi les documents écrits que nous pouvons consulter, il en est qui nous aideront à résoudre ce problème.
II
Table des matières
DOCUMENTS ET TRADITIONS. — INSUFFISANCE DES PREUVES ÉCRITES. — COMMENT Y SUPPLÉER?
Un doyen du chapitre de Noyon, Jacques Levasseur, publia en 1633 un volume in-4° de 1,400 pages, intitulé : Annales de l’église cathédrale de Noyon. C’est l’œuvre d’un bon religieux, plein d’amour pour son église, mais mieux instruit des devoirs du chanoine que de ceux de l’historien. Il discute très-sérieusement la question de savoir si le nom de Noyon ne vient pas de celui de Noé, lequel descendit en personne en notre Gaule. Cette crédulité en fait d’étymologie donne la mesure du discernement de l’auteur. C’est partout la même bonhomie, le même défaut de critique. S’il a puisé aux sources originales, s’il a connu, comme tout porte à le croire, des manuscrits qui n’existent plus aujourd’hui , ces trésors se sont tellement altérés dans ses mains, qu’il est presque impossible maintenant d’en dégager l’alliage, et c’est là pourtant la seule histoire que nous puissions consulter sur les origines de la ville et de l’église de Noyon.
Jean Cousin, dans ses Chroniques et Annales de l’évêché de Tournay, qui parurent en 1619, raconte la vie des évêques de Noyon pendant l’époque où les deux diocèses de Noyon et de Tournay ne formèrent qu’un siége épiscopal, c’est-à-dire jusqu’en 1146; mais il ne parle pas de la cathédrale de Noyon. Il est vrai que le peu de mots qui lui échappent au sujet de celle de Tournay ne sont pas faits pour que son silence nous inspire beaucoup de regrets.
Dans le siècle précédent, un chanoine et pénitencier de l’église de Noyon publia de nombreux écrits sous le nom de Democharès; son véritable nom était Antoine de Mouchy. Confident et familier du cardinal de Guise, il l’accompagna au concile de Trente, en 1562. C’était un ardent catholique, un des commissaires du procès d’Anne Dubourg, s’attribuant le titre d’inquisiteur de la foi de France, et en exerçant les fonctions. Malgré son zèle violent, il avait du sens, de la pénétration; ses écrits servent à rectifier plusieurs dates et à établir certains faits historiques relatifs au diocèse de Noyon. Malheureusement, il ne s’est pas non plus occupé de notre église.
Il existe à la Bibliothèque impériale un assez grand nombre de cartons pleins de pièces manuscrites relatives à la ville et à l’évêché de Noyon . Nous avons parcouru et examiné toutes ces pièces; elles contiennent d’abondants matériaux pour l’histoire locale, beaucoup de particularités et de détails plus ou moins curieux sur le bailliage, l’échevinage, les élections et les corps de métier, sur les congrégations religieuses, les paroisses et les hôpitaux, sur les droits, statuts et règlements du chapitre, sur les prérogatives et revenus de l’évêché, en un mot, à peu près sur tout, excepté sur l’église Notre-Dame. Pas une quittance, pas un mémoire, pas une note concernant les travaux qui ont du être exécutés dans ce grand édifice à tant d’époques différentes, si ce n’est toutefois quelques mots sur les restaurations de 1745 et de 1757 qui défigurèrent le chœur, et sur le badigeonnage de 1771, dont les tristes effets se font encore sentir. Est-il besoin de dire que ce n’est pas là ce que nous cherchons?
Nos investigations sur les lieux, à Noyon même, n’ont pas été plus heureuses. On n’y a pas conservé une seule tradition de quelque valeur au sujet de l’ancienne cathédrale, pas un papier important qui ait échappé, soit aux nombreux incendies qui ravagèrent successivement la ville, soit aux dévastations révolutionnaires, soit à l’insouciance des habitants.
Enfin, si, pour dernière ressource, nous nous adressons aux historiens qui ont traité, non plus de Noyon ou du Noy mais en particulier, mais de la Picardie, et notamment des villes, monastères et églises situés aux environs de Noyon, dans l’espoir d’y découvrir par aventure quelques révélations au sujet de notre église, nous ne tardons pas à reconnaître combien cette espérance est vaine. Il n’y a rien à attendre ni de Guibert de Nogent-sous-Coucy, ni d’Herman, le moine de Saint-Vincent de Laon. Leurs écrits sont pleins de détails sur l’établissement tumultueux de la commune de Laon, sur l’incendie de celle ville, sur la restauration de sa cathédrale, mais ni l’un ni l’autre ne disent un mot de cette église de Noyon dont ils étaient cependant si voisins.
Un tel silence ne doit pas nous étonner. Ce qui est rare, ce qui est merveilleux, c’est une église que ses contemporains aient regardé bâtir et sur laquelle ils aient bien voulu nous laisser des notions exactes et précises. Ces chroniqueurs du moyen âge qui enregistrent tout ce qu’ils voient, tout ce qu’ils entendent raconter, qui ne nous font pas grâce de l’anecdote la plus insignifiante, jamais ils n’ont rien à nous dire de ces monuments qui de toutes parts grandissaient autour d’eux, et que le respect, la piété, l’enthousiasme des populations, signalaient à leurs regards. Survient-il le moindre trouble dans la paix du cloître, les revenus de l’abbaye sont-ils menacés par un procès, ses priviléges reçoivent-ils la moindre atteinte, nous en sommes instruits de cent façons; mais si nous voulons savoir l’origine de ces murailles qui abritent la communauté, de cette église qui retentit de ses prières, si nous cherchons quels changements sont survenus dans le plan primitif de ces constructions, par qui ces changements furent exécutés, les contemporains sont muets: ils n’ont rien vu, rien su, ou si par hasard il leur échappe quelques paroles, elles sont si brèves, si insouciantes, si incomplètes, que souvent elles ne servent qu’à nous égarer. Il y a tels monuments sur le compte desquels les données les plus fausses ne se sont accréditées que parce qu’une fois par hasard un contemporain leur a rendu le mauvais service d’en dire quelques mots.
Qu’on juge donc de notre embarras. S’il s’agissait de l’histoire de la ville de Noyon, les matériaux ne nous manqueraient pas. Fallùt-il remonter jusqu’à Jules-César, nous trouverions des témoins oculaires, des pièces originales, des autorités dignes de foi. Nous n’en manquerions pas davantage, soit pour décrire l’établissement de la commune, soit pour assister à la formation de la bourgeoisie et à ses rapports avec l’évèque; nous pourrions dépeindre dans tous leurs détails les dévastations dont les armées anglaises et espagnoles affligèrent pendant trois siècles cette triste contrée, le siége de la ville, sa prise et sa reprise durant la Ligue; puis nous pourrions raconter encore, et jour par jour, en quelque sorte, les premières années de ce Jean Calvin, qui, tout en devenant pour sa ville maternelle un si grand sujet de scandale, devait faire rejaillir sur elle une part de sa célébrité ; mais ce n’est pas là notre tâche. C’est l’histoire de la cathédrale elle-même, de ses murailles, de ses pierres qu’il s’agit de tracer, et pour celle-là, encore une fois, nous ne pouvons invoquer le secours d’aucune pièce contemporaine, d’aucun témoignage authentique.
Il faut, bon gré mal gré, que nous consultions les Annales de Levasseur. Lui, du moins, il ne pèche pas par indifférence; il a pour sa cathédrale un véritable amour. Il la décrit, il la mesure, il cherche à l’expliquer dans toutes ses parties. Ce n’est pas sa faute, si, n’ayant jamais voyagé, il n’a pas vu d’autres églises, et n’a pu rectifier ses idées au moyen des comparaisons. Qui d’ailleurs, à cette époque, pensait à voir et à comparer des églises? Il a recueilli pêle-mêle toutes les traditions qui se colportaient, il y a deux cents ans, sous les voûtes du cloître et dans la salle capitulaire de Noyon. Acceptons-le donc comme un écho de ces traditions, et laissons-le parler, sauf à nous tenir sur nos gardes et à chercher ensuite les meilleurs moyens de démêler le faux du vrai.
Selon Levasseur, c’est à saint Médard, premier évêque de Noyon, qu’il faut attribuer la construction de l’église cathédrale. Avant lui, il n’avait existé dans la ville que de petits oratoires, tels qu’en bâtissaient les premiers chrétiens. La seule église de la province, l’église épiscopale, était celle de Vermand, Augusta Vermanduorum, aujourd’hui Saint-Quentin. A la vérité, Levasseur ne veut pas admettre que Saint-Quentin ait jamais eu l’honneur d’être la capitale de la province et le siége de l’évêché : il consacre d’immenses dissertations à prouver que l’ancien Vermand n’est autre que le village de Vermand situé aux environs de Noyon. Peut-être a-t-il raison, mais cela n’a pas la moindre importance. Ce qu’il suffit de constater, c’est que, vers l’an 470, la ville de Vermand fut saccagée et renversée de fond en comble par les Huns, et que saint Médard, évêque de Vermand, se retira, avec son troupeau, dans la ville au plutôt dans le château de Noyon, castrum Noviomense; que là, grâce à de fortes murailles de construction romaine, il échappa aux fureurs des barbares, et qu’enfin, lorsque ce terrible orage fut passé, ne pouvant faire renaître de ses ruines la ville de Vermand, il se fixa définitivement à Noyon et en fit le siège de son évèché.
Cette tradition est confirmée par tant d’écrivains, que nous ne faisons aucune difficulté d’y ajouter foi. Il est donc probable que la première église bâtie à Noyon fut l’œuvre de saint Médard: il y a même lieu de croire qu’elle occupait une partie de l’emplacement sur lequel s’élève l’église actuelle; mais qu’il subsiste aujourd’hui un fragment quelconque, un seul pan de mur, une seule pierre de l’église de saint Médard, c’est ce qu’il n’est pas même permis de supposer.
Levasseur n’en est pas moins convaincu qu’il a devant les yeux l’église du cinquième siècle; seulement il se demande si le saint prélat construisit l’édifice tout entier, ou s’il n’en acheva qu’une partie. Se conformant à l’opinion qui lui semble la plus générale, il n’attribue à saint Médard que le chœur seulement. Quant à la nef, elle lui paraît être d’une autre main et d’un autre temps. Il suppose que sa construction tira en longueur, et que les premiers fondements en furent jetés seulement vers le temps de Charlemagne, environ deux cents ans après la mort de saint Médard. Toutefois il n’est pas loin d’admettre que le saint évêque, pour accomplir son œuvre, avait bien pu construire quelque forme de nef; mais il pense que cette partie du bâtiment, moins solide que le chœur, ayant menacé ruine assez promptement, il fallut la reconstruire, et que ce fut Charlemagne lui-même par qui ce grand travail fut entrepris.
Il ne faut pas oublier, dit-il, que Charlemagne fut sacré roi à Noyon, ainsi que le rapportent et Sigebert, dans ses chroniques , et plusieurs autres historiens. Or, peut-on croire que ce grand homme, qui mit sa gloire à bâtir tant d’églises et de monastères, eût laissé inachevée ou près de s’écrouler la nef d’une cathédrale qui avait eu l’insigne honneur de le voir prendre la couronne et prêter son serment de roi? A l’appui de son opinion, Levasseur invoque une tradition que son grand oncle, chanoine comme lui, tenait des plus vieux chanoines de son temps, tradition qui attribuerait à Charlemagne, non-seulement la construction de la nef, mais celle des deux clochers qui la précèdent. C’est en vertu de cette tradition, dit-il, que fut peint le vieux tableau que nous voyons en la croisée septentrionale de notre église vis à-vis du vestiaire, et qui représente la cérémonie du sacre de Charlemagne. Le monarque n’y est-il pas figuré tenant d’une main la boule du monde chrétien, et de l’autre portant puissamment cette lourde masse de la nef et de ses clochers? Cela ne veut-il pas dire qu’il est le fondateur des clochers aussi bien que de la nef? Cette peinture, aux yeux de Levasseur, était, sinon du temps de Charlemagne, an moins de la plus haute antiquité, et, pour preuve, il raconte que le roi Louis XI, se rendant à Péronne en l’année 1468, s’arrêta quelques instants à Noyon, visitant l’église cathédrale, et fut si touché à la vue de ce tableau, le trouva si ancien et si vénérable, qu’il voulut en avoir la copie. Il demanda, dit-il, un pourtraict de ce pourtraict; ce que le chapitre s’empressa de lui accorder, comme le constataient les registres capitulaires.
Telle est donc l’opinion bien arrêtée de notre chanoine: le chœur a été bâti par saint Médard, la nef et les clochers sont l’œuvre de Charlemagne.
Toutefois, il lui vient quelques scrupules. Il se demande si ce vieux tableau est aussi vieux qu’il en a l’air; si, quoique d’un travail très-ancien, il n’aurait pas été renouvelé postérieurement à la construction des clochers, et si le copiste, en plaçant l’église dans la main du monarque, ne se serait pas permis la licence de la peindre, non telle qu’elle avait été, mais telle qu’il la voyait.
Sans nous arrêter à cette explication, et tout en croyant, ce qui n’a rien d’impossible, ce qui est même probable, que Charlemagne ait fait ajouter à la cathédrale de Noyon une nef et deux tours, en admettant par conséquent que le vieux tableau, quelque soit son âge, ait dit la vérité, faut-il en conclure que les clochers bâtis par Charlemagne soient identiquement les mêmes que les clochers actuels? C’est là qu’est tout le problème.
Levasseur ne l’aperçoit pas: il se borne à confesser qu’il a fait de vaines tentatives pour percer la nuit épaisse qui enveloppe ces questions. Il nous met dans la confidence de ces efforts infructueux, et se plaint amèrement des religieux et gens de plume des anciens temps, qui, en prenant quelques notes qui leur auraient coûté si peu, lui auraient épargné tant de doutes et de recherches inutiles.
Il reconnaît néanmoins, dans un autre passage, que, selon l’avis des personnes savantes en ces matières, la plus grande partie de la cathédrale devait avoir été renouvelée et rebâtie après l’an 1000 de Jésus-Christ, et que par conséquent l’ouvrage de ses illustres fondateurs ne subsiste plus que par fragments. Cet aveu lui coûte, mais il ne peut disconvenir que, pendant le siècle qui précéda l’an 1000, une fausse terreur, semée par toute la chrétienté, avait faire croire à la venue de l’antechrist et à la fin du monde, et que les populations découragées avaient laissé se délabrer et tomber en ruines la plupart des édifices religieux. Il reconnaît que l’église de Noyon, comme toutes les autres, fut tellement négligée et abandonnée, que sa chute était imminente. Mais lorsque l’an 1000 eut sonné et que la prédiction fut trouvée fausse, chacun reprit courage et se mit en devoir de réparer le temps perdu. «Voilà pourquoi, dit-il, on se porta avec une allégresse non pareille à bastir, restaurer ou amplifier les églises, qui devaient encore durer long-temps jusques à la consommation du monde, laquelle fut jugée n’être si proche. Ce fut alors que nostre chœur fut rafraischy, notre nef parachevée, nos clochers adjoustez pour accomplissement de l’œuvre. Au moins les experts jugent que ces ouvrages et manufactures sont de ce temps-là.»
Tel et le dernier mot de notre auteur: il ne renonce pas, comme on voit, au chœur bâti par saint Médard, il admet seulement que ce chœur a été rafraîchi immédiatement après l’an 1000, et même, pour plus de précision, après l’an 1003. Quant à la nef et aux clochers, en disant que l’une fut parachevée et que les autres furent ajoutés, il les dépouille, il est vrai, de l’honneur d’avoir été bâtis par Charlemagne, mais il ne va pas au delà de cette concession. Dans tout le reste de son livre, il ne lui vient même pas à la pensée de chercher si des restaurations ou des reconstructions plus ou moins importantes sont devenues nécessaires et ont été entreprises. A l’exception de certaines chapelles, que son grand-oncle a vu bâtir, il ne paraît pas supposer que depuis l’an 1003 il y ait eu rien de changé dans la cathédrale. Il avertit même son lecteur de ne pas lui en demander davantage. Ce sont les traditions, dit-il, je m’y tiens.
Et cependant, en racontant la vie de tous les évêques les uns après les autres, il entre dans des détails que les registres capitulaires ont pu seuls lui apprendre. Ces registres étaient donc à sa disposition. Comment n’y a-t-il pas trouvé de temps en temps la trace des travaux exécutés pour le compte du chapitre et payés par lui? S’il était, comme tant d’autres, d’une complète froideur pour ces questions, on supposerait qu’il n’a pas voulu lire ou qu’il n’a pas daigné parler de ce qu’il avait lu; mais nous savons que ce n’est pas là son défaut, et qu’il parle volontiers de tels sujets. Ajoutez qu’indépendamment des délibérations du chapitre, il avait entre les mains, de son propre aveu, le nécrologe de l’évêché, c’est-à-dire une des sources où se puisent ordinairement les meilleurs renseignements sur les édifices du moyen âge. Il est rare en effet, quand un évêque a de son vivant fondé non-seulement une église, mais un simple autel, enrichi le trésor de précieux ornements, restauré ou embelli la moindre chapelle, il est rare que le nécrologe n’en dise pas quelques mots. Comment donc expliquer qu’avec de telles ressources Levasseur garde un silence si absolu? Ce qui l’absout en partie, c’est qu’il n’avait en réalité que des fragments, des débris, des lambeaux de ces registres capitulaires, de ce nécrologe, et de tous les titres et papiers de l’évêché. Par une étrange fatalité, sept fois, pendant l’espace de quatre cents ans, le feu prit dans les bâtiments qui renfermaient ces précieuses archives. Tout ne fut pas dévoré, mais il se fit des lacunes irréparables, et ce que la flamme avait épargné devint la proie d’un autre fléau. En effet, dans les quinzième et seizième siècles, le Noyonnais fut le théâtre de guerres si acharnées, que plus d’une fois les chanoines ne durent leur salut qu’à la fuite, et restèrent errants et dispersés pendant plusieurs années. Est-il donc étonnant que ces archives, dont une partie n’était qu’un monceau de cendres, dont l’autre partie avait été colportée de ville en ville par des fugitifs, se trouvassent, au temps de Levasseur, dans un tel état de désordre et d’incohérence, qu’un homme aussi peu expérimenté n’ait pu y recueillir que des indications incomplètes et insignifiantes?
Toutefois, à défaut d’autres témoignages, c’est à ces incendies eux-mêmes, causes premières de notre ignorance, que nous allons demander d’utiles révélations. S’ils nous ont enlevé les moyens d’obtenir des notions complètes et certaines, ils vont nous fournir au moins des données indirectes, qui nous permettront d’établir approximativement l’âge des principales constructions dont se compose la cathédrale.
En effet, grâce à un heureux hasard, les dates de ces divers incendies nous ont été conservées par des autorités nombreuses et sûres. Nous ne parlons pas de celui qui détruisit, dit-on, presque toute la ville du temps de saint Éloi, et qui ne put être éteint que par un signe de croix de sainte Godeberte; nous nous transportons dans une époque moins merveilleuse, et nous voyons, en 1131, la ville, l’église Notre-Dame, l’évêché et tous les monuments publics dévorés subitement par les flammes au milieu de la nuit, et sans qu’il soit possible d’arrêter l’embrasement. Le pape Innocent II était alors en France; il venait de sacrer Louis le Jeune à Reims, et, après la cérémonie, le nouveau roi et le pontife s’étaient rendus à Crépy, dans le château de Raoul, comte de Vermandois. On avait fait de magnifiques préparatifs pour les recevoir, mais à peine étaient-ils arrivés, qu’ils virent accourir, pleins de trouble et de tristesse, l’évêque de Noyon, Simon, frère du comte de Vermandois. Il apportait la fatale nouvelle de l’incendie de son église, et venait implorer le saint père pour qu’il l’aidât à réparer un si grand désastre. Innocent Il se rendit à sa prière, et, dans une lettre qui nous, a été censervée, il exhorte les archevêques de Rouen et de Sens à venir au secours de l’église de Noyon, et à lui procurer l’assistance de tous les évêques, abbés, clercs, barons et autres fidèles de leurs provinces.
Cet incendie de 1131 produisit une grande sensation. Guillaume de Nangis en fait ainsi mention dans sa Chronique générale: «Anno MCXXXII tota fere civitas Noviomensium cum ecclesia Sanctæ Mariæ et episcopio incendio flagravit.» Il n’est pas une chronique contemporaine, pas une histoire de Picardie, écrite postérieurement, qui ne parle de ce désastre. Il faut que les effets en aient été bien terribles pour avoir fait une si vive impression à une époque où de tels événements se renouvelaient, pour ainsi dire, chaque jour.
Vingt et un ans après ce premier incendie, en 1152, la ville devint de nouveau la proie des flammes: «Quo præsidente anno 1152, fuit incendium générale totius civitatis.» Ce sont les expressions de Democharès. Un autre écrivain, Desrues, dans ses Antiquités des villes de France, prétend que cette fois les églises ne furent pas atteintes par les flammes; mais cette allégation n’est appuyée par aucune autorité.
En 1238 , le feu dévasta, pour la troisième fois, une grande partie de la ville. La cathédrale fut-elle épargnée? Rien ne le prouve; mais le désastre paraît avoir été-moins grand qu’en 1151, et même qu’en 1152.
En 1295, au contraire, on vit éclater, le 21 juillet, jour de Sainte-Praxède , un incendie plus furieux que les deux précédents, et, s’il faut en croire les écrits qui sont parvenus jusqu’à nous, sa violence fut telle, qu’une grande partie de la ville et presque toutes les églises, y compris la cathédrale, furent réduites en cendres. Voici en quels termes les archives du monastère de Longpont parlent de ce quatrième incendie: «Anno incarnationis Domini 1293, mense Julio, 13 calendas Augusti, feria secunda, in aurora cœpit ignis in civitate Noviomensi, et a dicta aurora usque in meridiem feriæ tertiæ sequentis, ecclesia beatæ Mariæ Noviomensis, et aliæ ecclesiæ et quidquid infra muros civitatis continebatur, omnia combusta sunt, et quasi in pulverem reducta, exceptis domibus templariorum et hospitalariorum et excepta parvula ecclesia B. Petri apostoli.» Ainsi, le feu dura depuis le lundi matin au point du jour jusqu’au mardi vers le milieu de la journée, et de tous les monuments religieux il n’y eut que les maisons des templiers et la petite église de Saint-Pierre qui échappèrent aux flammes.
Pendant le quatorzième et le quinzième siècle, on n’entend plus parler d’incendie; mais dans le seizième, nous en trouvons trois coup sur coup: d’abord le 4 juillet 1516, le feu prit à la cathédrale; les désastres furent considérables, mais on se rendit maître des flammes au bout de quelques heures.
En 1552, le lundi 17 octobre, les Espagnols, s’étant emparés de la ville, la mirent à feu et à sang. Néanmoins, l’église Notre-Dame fut sauvée par le courage et la présence d’esprit d’un serviteur de l’œuvre, nommé Markets, qui, s’étant enfermé dans une des petites tours, armé d’une hallebarde, précipita trois soldats qui montaient vers la charpente du comble avec le charbon et la paille pour l’embraser.
Enfin, en 1557, à la fin de septembre, un mois après la fatale journée de Saint-Quentin, les Espagnols pénètrent de nouveau dans Noyon, après avoir fait mettre bas les armes à la garnison écossaise, qui s’était vaillamment défendue. L’ennemi pilla et incendia la ville, et cette fois l’église Notre-Dame ne fut pas épargnée.
Toutefois, aucun de ces incendies du seizième siècle ne dut altérer la solidité de l’édifice. Beaucoup de pierres furent calcinées, elles portent même encore aujourd’hui la trace du feu; mais l’ensemble de la construction ne fut pas compromis.
Les seuls incendies qui, par leur violence et leur durée, doivent avoir mis en péril le monument, et peuvent avoir rendu sa reconstruction nécessaire, sont ceux de 1131 et de 1293. Les témoignages sont nombreux, précis et unanimes: ce ne sont pas des feux partiels, éteints presque aussitôt qu’allumés, dont les dégâts aient donné lieu à quelques réparations de détail; ce sont des incendies de la ville entière, de ces incendies auxquels rien ne résiste, et qui ne s’éteignent que faute d’aliments, lorsqu’ils ne trouvent plus rien debout sur leur passage.
Nous nous figurons difficilement de tels désastres, aujourd’hui que le jeu régulier des pompes et les mille moyens de secours dont une ville dispose triomphent, presque à coup sûr, des feux les plus, violents; mais, dans ces petites cités du moyen âge, aux rues étroites, aux maisons de bois si souvent recouvertes de planches ou de paille, la moindre étincelle avait, en quelques heures, embrasé tout un quartier, et le foyer devenait si ardent, que les murailles même les plus épaisses ne pouvaient résister à l’action des flammes. De nos jours, il est presque sans exemple qu’une église s’écroule par l’effet d’un incendie; la charpente du comble prend feu, les murs résistent presque toujours. Ainsi, nous avons vu la toiture de la cathédrale de Chartres incendiée, et le monument est resté debout; mais si la ville tout entière eût été en feu, et si les secours, au lieu d’être distribués avec habileté et prévoyance, n’avaient consisté qu’en efforts désordonnés et confus, les pierres n’auraient pas tardé à se fendre, à se détacher, et l’édifice n’eût été bientôt qu’un monceau de ruines.
Il existait d’ailleurs, au temps de nos pères, certains usages qui rendaient les églises bien plus exposées qu’aujourd’hui au danger du feu: les murailles étaient, en grande partie, recouvertes de tapisseries, d’étoffes, de tentures de toute espèce: de nombreux ex-voto étaient suspendus aux voûtes; en un mot, les églises étaient alors aussi meublées qu’elles sont nues aujourd’hui. D’un autre côté, le nombre des cierges toujours allumés, même pendant la nuit, était considérable, ainsi que l’attestent ces innombrables testaments dans lesquels il est pourvu par le mourant à l’entretien d’un cierge brûlant à perpétuité dans telle ou telle chapelle. Est-il donc étonnant que les clercs qui faisaient la garde s’endormissent quelquefois, et que souvent, au lever du jour, la flamme se fût emparée de tout l’intérieur d’une église.
Ces accidents étaient si fréquents, que, dans cette seule année 1131, où la cathédrale de Noyon fut incendiée, le feu détruisit l’église de Saint-Riquier et le bourg qui en dépendait, ainsi que plusieurs autres paroisses moins importantes des diocèses d’Amiens et de Beauvais. L’année précédente, en 1150, l’église Saint-Furcy de Péronne avait été la proie des flammes, et enfin, en 1136, nous voyons l’église Saint-Vaast d’Arras, avec son cloître, ses dépendances et une grande partie de la ville, presque entièrement détruite par le feu.
Mais aucun de ces incendies ne causa autant d’émotion et ne fit autant de bruit que celui de Noyon. Il est donc à présumer que ce désastre avait eu des conséquences encore plus terribles que de coutume, et il est impossible, par exemple, de ne pas supposer que la cathédrale avait dû être complètement ruinée, ou du moius qu’elle s’était trouvée, après l’incendie, dans un tel état, que de simples réparations eussent été insuffisantes. L’intervention du pape Innocent II, son appel aux archevêques de Rouen et de Sens, suffiraient, à défaut d’autres indices, pour attester qu’il ne s’agissait pas d’une simple restauration, et que l’édifice était à reconstruire de fond en comble.
Nous nous croyons dune autorisés à affirmer, sauf à en donner encore d’autres preuves, que réalise actuelle ne peut, dans aucun cas, être antérieure à l’année 1151. Nous verrons plus tard si la reconstruction fut immédiate, ou si elle ne dut pas traîner en longueur; mais une chose est certaine, c’est que cette reconstruction dut être complète; car l’édifice est bâti évidemment d’un jet, et c’est à peine, comme on l’a déjà vu, s’il s’y trouve un seul pan de muraille qui puisse être attribué à une époque plus ancienne.
Ainsi, ni le chœur de saint Médard, ni la nef de Charlemagne, ni les clochers de 1003 ne doivent avoir la prétention d’être parvenus jusqu’à nous, et cette date de 1151 est la plus ancienne à laquelle il soit permis de faire remonter le monument qui est devant nos yeux.
Mais une autre question se présente. L’incendie de 1293 ne parait avoir été ni moins violent ni moins destructeur que celui de 1151. Ses ravages sont même attestés avec plus de précision, nous en connaissons mieux toutes les circonstances: nous savons qu’à l’exception des maisons des templiers et de la petite église de Saint-Pierre, tous les monuments de la ville furent réduits en cendres. Comment donc supposer que l’église du douzième siècle ait survécu à cette catastrophe? La même raison qui nous fait affirmer que l’ancien édifice a été détruit en 1131, et que, dans le monument actuel, tout est postérieur à cette époque, ne doit-elle pas nous forcer de croire qu’après 1293 une reconstruction complète fut également nécessaire, et qu’en conséquence l’église Noire-Dame ne date ni du milieu ni de la fin du douzième siècle, mais bien des dernières années du treizième, ou même du commencement du quatorzième?
La conclusion paraît rigoureuse, et cependant elle est inadmissible: pourquoi? Parce qu’il est un témoin qui nous défend d’y croire, témoin plus véridique et que les archives de Longpont et que toutes les traditions écrites, c’est à savoir le monument lui-même. Il nous dit clairement qu’il n’est pas d’origine aussi récente ce plan, ces profils, ces détails de sculpture, vous ne les retrouverez dans aucun monument construit soit au commencement du quatorzième siècle, soit même vers la fin du treizième. 11 faudrait supposer que ceux qui bâtirent cette église se seraient amusés à oublier les usages de leur temps pour ressusciter ceux d’un siècle passé. Comme si cette façon d’emprunter les modes d’une autre époque, ce goût rétrospectif, comme on dit aujourd’hui, n’étaient pas d’invention toute moderne, comme si jamais nos pères avaient connu pareils raffinements.
Ainsi, malgré le témoignage de toutes les chroniques, la cathédrale de Noyon ne peut pas être postérieure à 1293. L’incendie de cette année, quelle qu’ait été sa violence, n’a endommagé que partiellement l’édifice; la masse a résisté aux flammes: c’est chose prouvée pour nous, sous peine de nier toutes les observations, d’abolir toutes les règles aujourd’hui consacrées par la science.
Mais que parlons-nous de science? existe-t-il réellement une science en pareille matière? ne voyons-nous pas des hommes qui passent à bon droit pour doctes et profonds, sourire de pitié à l’idée qu’on puisse découvrir une règle, une loi quelconque pour classer chronologiquement les monuments du moyen âge?
Ce dédain est-il fondé ? S’il est vrai que les œuvres de certains siècles soient encore entourées d’une grande obscurité, n’y a-t-il pas d’autres éqoques du moyen âge où la clarté est déjà vive et complète? Les hommes qui se livrent à ces études nouvelles ne se nourrissent-ils que de chimères, ou bien ont-ils obtenu des résultats sérieux? Qu’ont-ils trouvé jusqu’ici? Qu’ont-ils encore à faire? Ces questions valent la peine d’être éclaircies.
Qu’il nous soit donc permis de les examiner avec quelque détail.
III
Table des matières
L’ARCHITECTURE DU MOYEN AGE EST-ELLE UN ART? A-T-ELLE DES RÈGLES ET DES LOIS?
Pour déterminer approximativement l’âge d’un monument antique, il suffit, tout le monde le reconnaît, d’examiner le monument lui-même. Vous découvrez sur le sol de la Grèce ou de l’Italie les débris d’un édifice dont Pausanius ni Pline n’ont jamais fait mention, dans un lieu dont aucune tradition n’a conservé le souvenir, et à la seule inspection de ces fragments, selon que les moulures et les profils affectent telle ou telle forme, selon que la pierre et le marbre sont taillés ou appareillés de telle ou telle façon, vous prononcez avec une sorte de certitude que l’édifice est du siècle de Périclès ou de celui d’Alexandre, qu’il appartient au temps de la république ou à l’époque des empereurs.
En peut-il être de même pour les monuments du moyen âge? Portent-ils aussi sur leur front la date de leur naissance?
On commence à le croire aujourd’hui; mais l’époque n’est pas éloignée où l’opinion contraire était, chez nous, universelle et incontestée. Il était passé en force de chose jugée que jamais aucune règle, aucune méthode, n’avait présidé à la construction des monuments du moyen âge; que depuis la chute de l’empire romain jusqu’à la renaissance, depuis Clovis jusqu’à François Ier, le hasard seul avait, en France, dirigé l’art de bâtir, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre; que, par conséquent, le même lieu, la même année, avaient dû voir souveut s’élever des monuments entièrement différents, tandis que des monuments identiques pouvaient avoir été construits à plusieurs siècles d’intervalle et aux deux extrémités du royaume; que dès lors on ne devait attribuer spécialement à aucune époque aucun caractère déterminé, et qu’il fallait se garder de jamais chercher à classer dans un ordre chronologique les monuments de ce temps-là.
Cette opinion n’était pas seulement une tradition, une routine d’atelier, elle était professée par les maîtres de la science. Le critique éminent qui, dans l’étude de la sculpture antique, a complété l’œuvre de Winckelmann, qui a développé les principes théoriques et pratiques de l’architecture des anciens avec une si savante précision, M. Quatremère de Quincy, n’a laissé échappe aucune occasion de proclamer dans ses écrits que l’architecture du moyen âge n’est pas une architecture, que ce n’est pas un art, mais seulement une compilation, un composé d’éléments disparates et hétérogènes rassemblés par une fantaisie ignorante et désordonnée .
Qui aurait osé, dans l’école, élever la voix contre cet anathème? qui se serait permis d’étudier cette soi-disant architecture? La vue de tels monuments ne passait pas seulement pour inutile, on la croyait pernicieuse, et si par hasard quelque artiste moins timoré que ses confrères, trouvant une vieille église sur son chemin, s’avisait de ne pas détourner les yeux, s’il en admirait certaines parties, s’il osait même en crayonner quelques souvenirs, sa foi n’en était pas ébranlée, car ce n’était pas l’examen d’un monument isolé, c’était la comparaison laborieuse et réfléchie d’un grand nombre de monuments qui seule aurait pu l’éclairer et lui faire apercevoir dans ce prétendu chaos un principe d’ordre et de classification. Or les plus téméraires n’auraient jamais alors entrepris tel travail. Il est donc probable que, pendant long-temps encore, nos architectes auraient jugé les monuments du moyen âge sans les connaître, et que l’impossibilité de les classer fût demeurée proverbiale, si quelques hommes étrangers à la pratique de l’art, de simples amateurs, sans préjugés d’école, sans doctrines traditionnelles, n’obéissant qu’à leur propre sentiment, à l’amour des belles choses et à un certain attrait de curiosité, ne s’étaient mis à la recherche de ces monuments, et, après en avoir beaucoup contemplé, beaucoup comparé, n’avaient senti le besoin de se rendre compte de leurs impressions et d’analyser ce qu’ils avaient vu.
Il ne tardèrent pas à reconnaître que, dans les innombrables éléments dont cette architecture se compose, la confusion et l’irrégularité sont surtout apparentes, et que, pour peu qu’on les regarde avec attention, il est impossible de n’être pas frappé de certaines analogies et de certaines différences qui se reproduisent d’une manière constante et régulière. A force de réunir les analogies et d’abstraire les différences, ils parvinrent à établir des divisions générales susceptibles d’être ultérieurement subdivisées et de devenir les cadres d’une classification méthodique. La plus large, la plus complexe de ces divisions, résulta naturellement d’une différence fondamentale dans la forme d’un des membres principaux de l’architecture. Comment ne pas remarquer, en effet, que, parmi tous ces édifices auxquels on applique sans distinction cette dénomination de monuments du moyen âge, il en est dont toutes les arcades, toutes les ouvertures, se terminent en pointe, en ogive, tandis que, dans d’autres, le plein cintre règne exclusivement, et que, chez quelques-uns enfin, on remarque simultanément le plein cintre et l’ogive?
Ces distinctions n’étaient-elles que fortuites, ou bien constituaient-elles des différences essentielles dans l’origine et la nature de ces trois sortes de monuments? les uns et les autres pouvaient-ils être contemporains, ou bien devait-on nécessairement les attribuer à des époques distinctes? Pour résoudre ces questions, il fallut recourir au témoignage des monuments écrits, et lorsque, après des expériences maintes fois répétées, après des vérifications sans nombre, il fut toujours reconnu que les monuments à plein cintre n’apparaissaient plus au delà d’une certaine époque, que les monuments à ogive, au contraire, ne commençaient à paraître qu’à partir d’une autre époque, et que les monuments mixtes semblaient appartenir aux années intermédiaires, il fut permis sans doute de constater ce premier résultat comme une preuve évidente qu’il y avait là une science possible.
Ce n’était qu’un premier pas; mais bientôt, en faisant pénétrer l’analyse dans ces trois grandes classes de monuments, on reconnut que chacune d’elles, prise à part, pouvait être subdivisée, et que les signes indicateurs de ces subdivisions, bien qu’ils fussent plus ou moins distincts, n’avaient rien d’arbitraire ni d’accidentel. En un mot, ces premiers essais, quelque incomplets qu’ils fussent, posèrent les bases d’une classification générale: on commença à voir clair dans ces dix siècles de ténèbres; les monuments de chaque espèce se trouvaient groupés à peu près à leur rang dans l’ordre chronologique, et enfin, ce qui n’est pas moins nécessaire, on entreprit de fixer leurs rapports géographiques, c’est-à-dire les différences qui les distinguent, non plus de siècle à siècle dans le même lieu, mais de pays à pays dans le même moment.
En effet, pour connaître l’histoire d’un art, ce n’est pas assez de déterminer les diverses périodes qu’il a parcourues dans un lieu donné, il faut suivre sa marche dans tous les lieux où il s’est produit, indiqué les variétés de forme qu’il y a successivement revêtues, et dresser le tableau comparatif de toutes ces variétés, en mettant en regard, non-seulement chaque nation, mais chaque province d’un même pays. Ainsi, par exemple, on ne connaît pas l’architecture grecque, si l’on se borne à étudier les différents styles qui successivement brillèrent à Athènes: il faut se transporter à Égine, à Sycione, en Ionie, en Sicile, partout où l’art fut florissant, et chercher, à côté des caractères généraux sous lesquels il apparaît à chaque siècle, les influences diverses qu’il subit dans chaque lieu.
C’est vers ce double but, c’est dans cet esprit qu’ont été dirigées presque toutes les recherches entreprises depuis trente ans parmi nous au sujet des monuments du moyen âge. Déjà, vers le commencement du siècle, quelques savants d’Angleterre et d’Allemagne nous avaient donné l’exemple par des essais spécialement appliqués aux édifices de ces deux pays. Leurs travaux n’eurent pas plutôt pénétré en France, et particulièrement en Normandie, qu’ils y excitèrent une vive émulation. En Alsace, en Lorraine, en Languedoc, en Poitou, dans toutes nos provinces, l’amour de ces sortes d’études se propagea rapidement, et maintenant partout on travaille, partout on cherche, on prépare, on amasse des matériaux. La mode, qui se glisse et se mêle aux choses nouvelles, pour les gâter bien souvent, n’a malheureusement pas respecté cette science naissante, et en a peut-être un peu compromis les progrès. Les gens du monde sont pressés de jouir; ils ont demandé des méthodes expéditives pour apprendre à donner sa date à chaque monument qu’ils voyaient. D’un autre côté, quelques hommes d’étude, emportés par trop de zèle, sont tombés dans un dogmatisme dépourvu de preuves et hérissé d’assertions tranchantes, moyen certain de rendre incrédules ceux qu’on prétend convertir. Malgré ces obstacles, inhérents à toute tentative nouvelle, les vrais travailleurs continuent leur œuvre avec patience et modération. Les vérités fondamentales sont acquises; la science existe, il ne s’agit plus que de la consolider et de l’étendre en dégageant quelques notions encore embarrassées, en achevant quelques démonstrations incomplètes. Il reste beaucoup à faire; mais les résultats obtenus sont tels qu’à coup sûr le but doit être un jour définitivement atteint.
Essayons d’indiquer avec toute franchise quels sont ces résultats, c’est-à-dire quels sont les points qu’une méthode vraiment scientifique a constatés, quels sont ceux qui restent encore incertains et contestables.
La période des monuments à plein cintre n’est pas également bien éclaircie dans toutes ses phases. Sa durée est très-longue, et, sous une apparente uniformité, elle renferme les variétés les plus nombreuses. On peut bien tracer, même assez nettement, les divisions principales dont elle se compose; mais les caractères permanents de chacune de ces divisions ne se déterminent pas encore avec une précision suffisante; il est plus facile de les sentir que de les expliquer. Ainsi, pour qui a beaucoup vu de monuments de ce genre, il existe de notables différences entre les constructions encore gallo-romaines des sixième et septième siècles et les monuments carlovingiens, et, parmi ces derniers, ceux qui appartiennent. au règne de Charlemagne lui-même se distinguent aisément de tout ce qui a été construit dans la seconde moitié du neuvième siècle et dans le dixième tout entier; mais les signes de ces différences ne sont pas toujours exactement les mêmes: il faut les chercher, tantôt dans certain mode de construction, tantôt dans certaine nature d’ornements, et quelquefois seulement dans la façon plus ou moins grossière dont l’artiste a travaillé. Pour conserver l’espoir d’obtenir des données plus positives, il faudrait que les monuments de cette époque ne fussent pas d’une aussi grande rareté. Comment, sur un si petit nombre d’exemples, parvenir à établir des règles sûres et constantes? Nous ne doutons pas que de sérieuses études, de patientes comparaisons ne dissipent en grande partie cette obscurité ; mais il restera toujours, quoi qu’on fasse, quelque chose de vague et d’incomplet dans la classification des monuments antérieurs à l’an 1000.
Une clarté plus grande apparaît dès le début du onzième siècle. Là, ce n’est plus la rareté des exemples, c’est plutôt leur trop grand nombre qui augmente les difficultés. Si l’on se contente de généralités, point d’embarras. Cette grande renaissance du onzième et du douzième siècle se manifeste par deux styles fortement caractérisés: le premier, robuste et massif, le second, riche, élégant, et aspirant presque à la légèreté. Mais à quelle époque précise celui-ci succède-t-il à l’autre? Combien de nuances, combien de degrés entre ces deux points extrêmes! Quelle variété dans les plans, dans les modes de constructions, dans l’ornementation surtout! Et si l’on passe d’une province dans une autre, quel spectacle différent! quel changement de formes et de caractères! Une si grande diversité donne à cette architecture beaucoup d’attrait: mais elle est un immense obstacle à la découverte des lois essentielles, des principes fondamentaux qui la gouvernent. Il faut néanmoins reconnaître qu’on a déjà beaucoup avancé cette œuvre difficile. Nous avons des données exactes, non-seulement sur la chronologie générale des constructions à plein cintre du onzième siècle et de la première moitié du douzième, mais sur les principales particularités qui les distinguent dans la plupart de nos provinces. Lorsque les nombreux monuments de cette époque qui survivent encore auront tous été relevés, mesurés, étudiés et comparés avec intelligence, bien peu de questions resteront encore douteuses; mais parviendra-t-on sur tous les points à la certitude scientifique? Nous n’oserions l’affirmer. Cette architecture, quoique complétement distincte et de l’architecture romaine et de tous ses dérivés, n’est cependant pas entièrement originale. Les éléments qui la constituent sont presque tous empruntés; les uns viennent directement d’Orient, les autres sont comme détachés, pour ainsi dire, des monuments romains existant sur notre sol, quelques-uns enfin sont le produit de traditions purement locales. Ce n’est pas un tout homogène, vivant de sa propre vie, conséquent avec lui-même dans toutes ses parties, depuis la racine jusqu’au sommet; c’est un composé, c’est une compilation, pour employer ce mot que l’illustre critique cité plus haut applique à tort, selon nous, à toutes les architectures du moyen âge sans distinction, mais qui ne manque pas de justesse, si l’on s’en sert pour qualifier l’architecture à plein cintre, principalement pendant les siècles de sa complète décadence. Or, comme il est impossible de faire l’analyse méthodique d’une compilation, il ne faut pas s’étonner que toute classification rigoureuse et complète des monuments à plein cintre nous semble un problème presque insoluble, et que, tout en constatant les règles générales auxquelles ils sont soumis, nous devions probablement nous résigner toujours à laisser fléchir ces règles devant un certain nombre d’exceptions.
La même observation s’applique aux monuments mixtes, c’est-à-dire à ceux qui participent à la fois et de l’architecture à plein cintre et de l’architecture à ogive, soit que ces deux formes d’arcade y figurent simultanément, soit que, composés exclusivement d’ogives, ils conservent néanmoins tous les autres caractères des constructions à plein cintre. C’est peut-être autour de ces monuments mi-partis que s’est amassé le plus d’incertitude et d’obscurité. Bien qu’ils appartiennent à une époque où les documents historiques commencent à devenir abondants, on ne trouve dans les témoignages écrit que bien peu de paroles qui les concernent, et quelques-unes de ces paroles prêtent à des équivoques et servent à accréditer des erreurs. Vieillir ce qui est ancien est un plaisir auquel bien peu d’esprits savent résister. C’est là ce qui explique l’empressement avec lequel on s’est armé de textes ambigus ou mal interprétés pour attribuer à quelques monuments de cette catégorie une antiquité exceptionnelle et merveilleuse. Ces hérésies ont beau être victorieusement combattues, elles n’en renaissent pas moins à tout propos, et contribuent à entretenir le scepticisme chez ceux qui sont portés à ne pas admettre la possibilité de classer scientifiquement les monuments du moyen âge. Au fond, toutes les incertitudes sur cette époque de transition se réduisent à un seul point litigieux, l’origine de l’ogive; question complexe, question insoluble, quand on l’aborde isolément, quand on veut y voir une énigme dont un mot unique peut donner la clef. Nous chercherons plus loin sous combien d’aspect divers il faut l’envisager, à quelles autres questions il faut la rattacher, pour qu’il y ait quelque chance d’en poursuivre utilement la solution. Nous verrons les points qu’on peut espérer d’éclaircir, la direction qu’il convieut d’imprimer aux recherches qui seront désormais entreprises; quant à présent, il n’est pas besoin d’insister pour prouver que cette seconde classé de monuments est encore imparfaitement étudiée, et que presque tout est à faire pour la soumettre à une classification régulière et méthodique.
Il n’en est pas ainsi de la troisième. Quelle que soit l’origine de l’ogive, que son apparition soit plus ou moins ancienne, qu’elle nous vienne de l’Orient ou des régions septentrionales, qu’elle soit sacerdotale ou laïque, qu’elle résulte d’une production spontanée et nécessaire, ou de combinaisons accidentelles et capricieuses, il est un fait certain, incontestable, c’est qu’à partir du commencement du treizième siècle (à quelques années près, selon les pays), on voit toutes les constructions religieuses, civiles, militaires, sans exception, exécutées d’après un système uniforme et régulier, système dont les éléments sont, les uns entièrement neufs, les autres combinés dans un ordre tout nouveau, système enfin dont on peut déterminer exactement le but, les conditions et la durée.
Ce n’est pas là un paradoxe. Nous n’avons pas hésité tout à l’heure à reconnaître ce qu’il y avait d’incomplet, au point de vue de la science, dans les époques précédentes; nous n’avons pas caché que, du sixième au douzième siècle, l’imagination et le hasard semblaient, se mêler parfois aux règles qui gouvernent les divers styles à plein cintre, que l’histoire du style de transition était encore pleine de vague et d’incertitude; mais maintenant que nous sommes dans le treizième siècle, maintenant que l’ogive a définitivement remplacé le plein cintre, un spectacle tout différent s’offre à nous: nous voyons cette régularité, cet enchaînement, cette conséquence, cette série de rapports, à la fois fixes dans leur principe et variables dans leur application, qui constituent un système, et malgré tous les livres d’architecture, malgré les doctes arrêts de leurs auteurs, il faut bien qu’on nous permette de constater ce que nous voyons.
Si les érudits qui ont jugé l’art du moyen âge sans le connaître et d’après quelques observations isolées et passagères, l’avaient regardé d’un œil moins distrait; si, au lieu de confondre et de condamner en bloc tout ce que nos pères ont construit pendant huit ou neuf cents ans, ils avaient seulement examiné les principaux monuments qui, d’après des témoignages authentiques et irrécusables, ont été bâtis en France depuis l’an 1200 jusqu’aux premières années du seizième siècle, il n’est pas douteux que nous serions bien près de nous entendre; car, s’ils connaissaient ces monuments, s’ils les avaient étudiés, il n’échapperait pas à leur perspicacité que pendant ces trois siècles un principe commun préside à l’art de bâtir, principe aussi neuf que fécond, aussi régulier que hardi, et que ce principe subit successivement trois grandes modifications qui correspondent à peu près à chacun de ces trois siècles.
C’est, je le répète, faute d’avoir ouvert les yeux qu’on traite toutes ces vérités de chimères et qu’on se renferme dans une incrédulité dédaigneuse.
Au lieu d’examiner les monuments, on proclame, sous forme d’axiome, qu’il n’a jamais existé et qu’il ne peut exister qu’une seule architecture proprement dite, l’architecture classique, attendu qu’elle seule est conforme aux grandes lois de l’intelligence, qu’elle seule possède un système de proportions régulières et de combinaisons constantes, qu’elle seule, en un mot, repose sur un principe d’ordre, tandis que «le genre de bâtisse auquel on donne le nom de gothique est né de tant d’éléments hétérogènes et dans des temps d’une telle confusion, d’une telle ignorance, que l’extrême diversité de formes qui le constitue, inspirée par le seul caprice, n’exprime réellement à l’esprit que l’idée du désordre.»
Vérifions sur-le-champ l’exactitude de cette assertion; entrons dans une de ces bâtisses gothiques: ne choisissons pas, si l’on veut, les plus belles et les plus grandes cathédrales; n’allons ni à Reims, ni à Chartres, ni à Beauvais; une simple église de second ou de troisième ordre nous suffira, pourvu qu’elle ait été construite soit au treizième, soit au quatorzième siècle, et que le caractère de la construction primitive ne soit pas trop altéré par des mutilations ou par des restaurations. Nous voici dans la nef: quelles sont nos impressions? est-ce l’idée du désordre qui vient nous assaillir? ne sommes-nous pas frappés, au contraire, de la régularité de l’ordonnance, et, quelles que soient la multiplicité et la variété des détails, ne sentons-nous pas qu’une grande unité de pensée se révèle dans tout le monument? Cette profonde perspective, la disposition de ces piliers, la manière dont ils se multiplient et se ramifient au sortir d’un tronc commun, leur épanouissement pour former et soutenir le couronnement de l’édifice, tout cela n’est-il qu’un jeu du hasard, un effet accidentel et imprévu? Dites à qui vous voudrez que c’est sans intention et par un caprice irréfléchi que ces voûtes ont été portées si haut et que l’élévation du monument est si grande par rapport à sa largeur, personne ne vous croira. Les uns, si leur esprit est tourné vers l’utile, admireront ce moyen sage et prévoyant de répandre à profusion l’air respirable dans des vaisseaux où de si grandes réunions d’hommes doivent être entassées; d’autres, portant les yeux hors de ce monde, et s’inquiétant d’autres lois que de celles de la physique, verront dans cette extrême élévation l’intention d’abaisser l’orgueil de l’homme par la comparaison de son infime petitesse avec l’immensité de la maison du Seigneur. Personne ne supposera que ce soit sans but, sans calcul, sans préméditation, que ces hardis travaux aient été exécutés.
Le critique auquel nous répondons, tout en refusant d’admettre qu’à une époque quelconque du moyen âge il ait existé une architecture, ne peut s’empêcher de reconnaître que quelques-uns des monuments que nous ont laissés ces siècles d’ignorance ont un certain air de grandeur et produisent, surtout à l’intérieur, une assez vive impression; mais ce sont là, dit-il, des effets que l’instinct seul peut créer: rien ne prouve qu’ils soient le résultat de combinaisons savantes et réfléchies. Selon lui, les architectes du moyen âge, aussi bien ceux du treizième que ceux du neuvième siècle, lors même qu’ils font de belles choses, ne savent pas ce qu’ils font: ils tâtonnent sans règle, sans méthode. Si par fortune ils rencontrent une heureuse disposition, ils sont hors d’état de la reproduire à coup sûr, soit dans un autre édifice, soit même dans les différentes parties du même monument. En un mot, pour réduire à des termes précis l’opinion de l’illustre écrivain, il regarde comme radicalement impossible de découvrir dans cette soi-disant architecture la base, soit d’un système de proportion, soit d’un système de construction, soit d’un système d’ornementation, trois choses sans lesquelles une architecture n’existe pas.
Voilà la question nettement posée; nous l’acceptons dans ces termes. A notre avis, l’architecture des treizième et quatorzième siècles possède un système de proportion, un système de construction, un système d’ornementation, systèmes qui lui sont propres, qui constituent son originalité, et qui la rendent profondément distincte non-seulement de l’architecture antique, mais de tous les modes de bâtir employés successivement à d’autres époques du moyen âge.
Voyons d’abord ce qui regarde les proportions.
Point d’architecture sans un système de proportion: nous en tombons d’accord. Il faut qu’un certain rhythme, une certaine mesure, un certain ordre détermine les rapports du tout avec les parties. Si ces rapports sont harmonieux, l’esprit est satisfait, et l’art a rempli sa mission. Mais pourquoi supposer qu’un procédé unique et invariable puisse seul créer cette harmonie? Il y a de l’ordre dans une architecture dès qu’elle produit l’effet qu’elle a pour but de produire. Peu importe si les moyens qu’elle emploie sont plus ou moins conformes à ceux dont on s’est déjà servi pour produire d’autres effets; c’est en elle-même qu’il faut la juger, abstraction faite des modèles consacrés.
Le système de l’antiquité repose, comme on sait, sur certains rapports de mesure entre la colonne et l’entablement, entre le support et la chose supportée. Or il n’y a pas d’entablement dans l’architecture du treizième siècle: faut-il en conclure que tout système de proportion lui est interdit, et que ses productions sont nécessairement arbitraires et désordonnées? Sans doute le mode suivi par les anciens est admirablement simple et régulier. L’esprit humain a peut-être eu tort de l’abandonner; peut-être, au contraire, comme quelques-uns le pensent, a-t-il fait preuve, en s’en écartant momentanément, d’une heureuse témérité : ce n’est pas là qu’est la question. A tort ou à raison, nos pères, pendant le moyen âge, sont sortis des voies de l’antiquité, et le chemin qu’ils ont pris les a conduits dans des régions nouvelles, dans un monde inconnu des anciens. Ce monde n’a-t-il pas ses lois, son rhythme, son harmonie? Cherchez d’abord à le comprendre, et voyez ensuite si ces artistes, que vous croyez barbares, n’en ont pas connu le secret et ne l’ont pas fidèlement exprimé.
N’est-il pas évident, en effet, que c’est volontairement et systématiquement qu’ils ont abandonné, ou plutôt qu’ils ont exclu de leurs constructions la ligne horizontale, si fortement accentuée dans l’entablement antique? A peine si de légers filets permettent à l’œil de suivre horizontalement la division des divers étages dont ces constructions sont composées, taudis que de fortes saillies verticales, à l’extérieur sous forme de contre-forts, à l’intérieur sous forme de longues colonnes s’élançant d’un seul jet de la base au sommet de l’édifice, traversent toutes les lignes horizontales, les interrompent et les font oublier.
Le système de proportion de l’architecture à ogive peut donc se résumer en ces mots: déguiser les lignes horizontales, accentuer les lignes perpendiculaires.
Mais ce n’est là, dira-t-on, qu’un principe abstrait, une loi générale, dont l’application peut être faite de diverses manières; un véritable système s’explique plus catégoriquement; il ne laisse rien à l’arbitraire, il donne des préceptes, ou plutôt des commandements. C’est ainsi que les ordres, dans l’architecture antique, tracent jusque dans leurs moindres détails toutes les proportions de chaque nature d’édifices. Prouvez-nous que l’architecture à ogive obéit à quelque chose d’analogue aux ordres grecs et romains, et nous reconnaîtrons qu’elle repose sur un système, nous ne contesterons plus qu’elle soit une véritable architecture.
Avant de répondre, il faut s’entendre sur l’idée qu’on se fait des ordres antiques. Prétend-on qu’ils consistent dans des prescriptions tellement absolues, dans des combinaisons mathématiques tellement exactes, qu’il en résulte un moyen pour ainsi dire mécanique de construire des édifices toujours parfaitement semblables, à un millimètre près? Dans ce cas, nous confesserons franchement qu’à aucune époque du moyen âge, même aux treizième et quatorzième siècles, l’architecture n’est tombée dans cet état d’asservissement; si, au contraire, comme il est facile de le prouver, la théorie des ordres repose, non sur la reproduction servile de patrons taillés d’avance, mais sur certaines grandes lois d’harmonie générale qui n’excluent pas certaine liberté dans les moyens d’exécution, nous n’hésitons pas à le dire, il existe de semblables lois dans l’architecture à ogive, et ces lois la gouvernent aussi bien que les ordres régissent l’architecture grecque et romaine.
Il ne faut pas croire, en effet, comme on le suppose assez généralement, qu’une fois donné le diamètre de la colonne antique, on connaisse exactement sa hauteur, et que cette hauteur détermine invariablement la dimension de toutes les autres parties de la construction. Si cela était vrai, les édifices appartenant à un même ordre seraient tous absolument semblables, leur échelle seule pourrait différer: il y aurait de grands et de petits temples doriques, de grands et de petits temples corinthiens; mais les petits seraient trait pour trait la miniature des grands; proportion gardée, ils seraient identiques, et, comme il n’existe que trois ordres, il n’y aurait également que trois types de chaque nature d’édifices, types dont les innombrables reproductions seraient autant d’épreuves sorties d’un même moule.
Consultez les faits: voyez, non dans Vitruve, mais dans les monuments eux-mêmes, si vous trouvez cette prétendue identité. D’abord vous constaterez qu’en traversant les siècles, et surtout en passant de Grèce en Italie, ces ordres qu’on suppose immuables ont subi de nombreux changements, ou plutôt de véritables transformations. Mais laissons de côté cet élément de diversité ; ne comparons que des monuments dans les mêmes conditions, c’est-à-dire construits d’après un même ordre, dans un même pays, dans la même époque, et pour nous adresser au plus pur, au plus noble de tous les ordres, au dorique grec, mesurons le Parthénon et les Propylées. Ces deux monuments, qui se touchent, sont-ils calqués l’un sur l’autre? leurs colonnes sont-elles de même hauteur relativement à leur diamètre? Non, la différence est de près d’un demi-diamètre. Et si vous sortez d’Athènes, pour comparer à ce même Parthénon un autre chef-d’œuvre d’Ictinus, le temple de Bassœ près Phygalie, par exemple, ne vous présente-t-il pas aussi des mesures différentes et des anomalies bien autrement remarquables? Ainsi, partout la liberté se fait jour; les règles n’en subsistent pas moins, mais elles ne sont ni despotiques ni tracassières: elles se contentent de caractériser le style du monument par de grands traits généraux: elles lui donnent un cachet d’unité, tout en laissant la carrière ouverte à la variété. Et qu’on ne dise pas que les diversités qu’elle tolère sont imperceptibles: les colonnes doriques ont, dans tel édifice, une hauteur à peine égale à quatre diamètres; dans tel autre, elles en atteignent presque six, ce qui n’empêche pas que ces deux genres d’édifices soient également doriques. Leur stature, leur physionomie, diffèrent, mais leurs proportions générales sont les mêmes; on reconnaît sur-le-champ qu’ils sont de même famille.
Il en est ainsi de l’architecture à ogive. Prenez toutes les églises bâties en France dans le treizième siècle, et, pour mieux déterminer l’époque, depuis 1220 jusqu’à 1280; restez en deçà de la Loire, car au delà vous trouverez un sol où le style vertical ne s’est jamais complétement acclimaté ; surtout ne confondez pas dans votre examen les parties de ces églises qui peuvent appartenir à des temps plus reculés, ou que des restaurations postérieures auront modifiées. C’est faute de ces précautions qu’on a si vite prononcé qu’il n’y avait là qu’un inextricable chaos. Si vous avez soin de ne comparer que des productions d’une même époque, d’un même pays, d’un même style, il est impossible que vous ne reconnaissiez pas que tous ces monuments ont le même aspect général, que toutes leurs parties essentielles sont conçues dans le même esprit et affectent les mêmes formes, que tous, enfin, ils ont cet air de famille qui distingue les édifices antiques appartenant à un même ordre.
Maintenant, si vous procédez le compas à la main, vous trouverez assurément des différences de mesure; mais ces différences n’ont jamais rien d’excessif, elles ne sortent pas d’un certain terme moyen, et, tout en modifiant les dimensions des édifices, elles n’en altèrent pas les proportions. Les proportions dans les œuvres de l’art, comme dans celles de la nature, sont des lois générales; les dimensions sont des accidents particuliers. Voyez si la nature soumet jamais ses créations à des mesures invariables. Donne-t-elle la même taille à tous les animaux de même espèce? Donne-t-elle même à leurs membres une grandeur toujours relativement égale? Non, il n’existe pas deux êtres de même famille qui se ressemblent exactement, et cependant tous les individus de cette famille sont semblables par certains rapports généraux, rapports constants, immuables, nécessaires. Ce sont ces rapports qui constituent les proportions.
Ne vous récriez donc pas si le plan de la cathédrale d’Amiens n’est pas absolument le même que celui de Notre-Dame de Reims, si la nef de l’une est moins longue que celle de l’autre relativement à la longueur du chœur, si les piliers de ces deux temples ne sont pas exactement de même épaisseur en comparaison de leur hauteur. Ce ne sont là que des diversités de dimension, diversités inévitables, et dont les monuments classiques, comme nous venons de le voir, ne sont pas plus exempts que les autres. Pourvu que dans une certaine mesure les rapports du tout avec les parties restent les mêmes, peu importe ces variations des parties entre elles. Ce qui constitue un système de proportions, ce n’est pas l’absence de ces apparentés anomalies, c’est la présence de certaines grandes lois générales supérieures à toutes les dissemblances individuelles: d’où il suit que, si l’architecture du treizième siècle repose, comme nous le prétendons, sur un système de proportions qui lui est propre, nous devons trouver dans toutes ses œuvres, quelles que soient les particularités qui les distinguent, certaines ressemblances fondamentales et nécessaires, indices certains d’un principe commun duquel elles émanent.
Or, rien n’est plus facile à constater. Commençons par examiner les plans; nous allons distinguer à des signes infaillibles ceux du treizième siècle de tous ceux des âges précédents. Le plan du temple chrétien se trouve modifié, à cette époque, d’abord par l’addition d’un collatéral autour du chœur, addition nécessaire dans toutes les églises à plusieurs nefs; en second lieu par le changement de la forme du chœur lui-même, dont l’extrémité, jusque-là semi-circulaire, devient nécessairement polygonale. Mais, quelle que soit l’universalité de ces modifications dans les plans, elles peuvent ne paraître que d’une importance secondaire. Ce n’est pas sur le sol des églises, c’est sur leurs parois qu’il faut jeter les yeux pour apercevoir aussitôt les caractères généraux et invariables dont on voudrait en vain contester la présence.
D’abord toutes les ouvertures, tous les vides se terminent en arc brisé, en ogive. C’est là une règle absolue. Que si une fois entre mille, comme à Notre-Dame de Metz par exemple, on voit un arc à plein cintre se glisser au milieu d’innombrables ogives, c’est une de ces exceptions imperceptibles qui sanctionnent les règles au lieu de les infirmer. Ce qui est certain, c’est qu’avec le treizième siècle l’emploi de l’ogive devient exclusif non-seulement dans les églises, mais dans tous les autres édifices. On n’ouvre plus une fenêtre, on ne pratique plus une porte dans une construction quelconque, sans leur donner la forme aiguë. Un fait aussi universel peut-il n’être qu’un accident et un caprice? S’il était question de ces monuments qu’on rencontre en d’autres temps et en d’autres pays, monuments où quelques arcades à ogives apparaissent comme par hasard et égarées, pour ainsi dire, au milieu d’arcs à plein cintre ou d’ouvertures à angles droits, il serait juste et raisonnable de ne voir dans l’emploi de cette forme qu’une fantaisie capricieuse; mais ici ce sont toutes les ouvertures sans exception qui se terminent en pointe, et non-seulement les portes, les arcades et les fenêtres, mais les voûtes et jusqu’aux fondations elles-mêmes. L’édifice tout entier est moulé sur cette forme; elle lui est inhérents; elle compose sa structure, son organisation, son ossatura. Sans elle il ne serait pas. -
Ainsi voilà déjà une première loi générale qui caractérise l’architecture du treizième siècle. Il en est une seconde non moins importante. L’ogive n’est pas seulement employée exclusivement dans toutes les productions de cette architecture; elle y affecte une forme déterminée; sa base, c’est-à-dire son ouverture inférieure, est égale à chacun de ses deux côtés latéraux, ou, en d’autres termes, elle procède du triangle équilatéral. Cette forme est évidemment la perfection de l’ogive, comme la figure géométrique qui la produit est la plus parfaite des figures triangulaires. Au douzième siècle, lorsque l’ogive est à sa naissance, et commence à se substituer au plein cintre, sa base est généralement plus large que chacun de ses côtés; en conséquence, son angle supérieur est plus obtus que les deux autres, ce qui donne à l’ensemble de l’ogive un aspect un peu lourd, un peu écrasé. Au quatorzième siècle, au contraire, lorsque le style ascensionnel tend à l’exagération de son principe, la base de l’ogive devient plus étroite, et ses branches latérales sont de plus en plus allongées. Entre ces deux extrêmes, le treizième siècle nous donne le vrai type de l’ogive, c’est-à-dire cette forme dont l’angle supérieur résulte de l’intersection de deux courbes égales tirées des deux extrémités d’une ligne droite. Cest à l’usage presque exclusif de ce type que les chefs-d’œuvre du treizième siècle doivent ce caractère à la fois élancé et vigoureux qui les distingue. Ils ont beau s’élever à perte de vue, on est sans crainte sur leur solidité. Ce triangle équilatéral, qui se retrouve inscrit dans l’extrémité supérieure de toutes les ouvertures, donne à l’ensemble de la construction quelque chose de bien assis, un air d’aplomb, une consistance, qui font oublier tout ce qu’il y a de téméraire dans sa légèreté presque aérienne.
Est-il besoin de dire qu’en assignant ainsi à chaque période du style verticale une forme d’ogive déterminée, nous ne prétendons pas poser des règles absolues. Encore une fois, il n’existe pour aucune architecture des mesures invariables; ce n’est jamais que sur des moyennes qu’on peut raisonner. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, même au temps de saint Louis, on trouve quelques ogives soit trop larges, soit trop étroites à leur base, en proportion de leur hauteur; si, d’une autre côté, on aperçoit dès le douzième siècle des exemples du type équilatéral, ou si, dans le quatorzième, il s’en présente encore. Des circonstances locales, des difficultés d’emplacement suffisent presque toujours pour motiver ces exceptions, et, lors même qu’elles proviendraient parfois du caprice des artistes, elles sont trop rares pour altérer l’autorité et le mérite d’observations mille fois répétées. Nous nous croyons en droit de regarder comme vrai et comme acquis à la science tout fait qui n’est presque jamais démenti; voilà dans quel sens nous disons que, pendant le treizième siècle, l’ogive procède du triangle équilatéral, ou du moins qu’elle se rapproche, autant qu’il est possible, de ce type; qu’au douzième elle ne l’atteint pas encore, et qu’au quatorzième elle tend à le dépasser. Quant au quinzième siècle, nous n’oserions pas désigner quelle est exactement la forme de ses ogives: tantôt il les élargit outre mesure, tantôt il le rétrécit. Dans cet âge de recherches et de raffinements, l’empire de la règle s’affaiblit, l’imagination semble gouverner seule: aussi cette époque n’est-elle fortement caractérisée que par son ornementation, tandis que ses proportions sont vagues, changeantes et difficiles à généraliser.
C’est donc dans les deux siècles précédents, et surtout dans le treizième, qu’il faut étudier le système de proportions du style vertical; c’est là qu’il apparaît dans sa pureté, soumis à la discipline de la raison et aux lois d’une sévère harmonie. La forme systématique et régulière des ogives n’en est pas l’unique preuve; elle n’est qu’une révélation partielle de l’ordre qui règne dans toutes les parties de l’édifice. Interrogez-les toutes, vous les trouverez également conséquentes et dérivant de principes communs. Nous n’avons pas la prétention toutefois de remonter jusqu’à la loi unique et souveraine qui doit résumer tous ces principes: nous sommes persuadés qu’elle existe; mais faut-il la chercher, comme quelques-uns le supposent, dans le point central du monument, c’est-à-dire, quand il s’agit d’une église, dans l’intersection de la nef et des transsepts? Est-ce le carré de cette partie centrale qui sert de base, de racine géométrique à toutes les autres parties de l’édifice, de telle sorte qu’on puisse en déduire non-seulement la hauteur des quatre grands piliers qui soutiennent les quatre ogives maîtresses, mais la forme de ces ogives elles-mêmes et enfin les proportions relatives de tous les autres piliers et de toutes les autres ogives dont se compose le monument? Ce sont là des solutions qui, toutes vraisemblables qu’elles puissent être, n’ont pas encore acquis un degré suffisant decertitude pour être scientifiquement admises. Nous n’en avons pas éprouvé personellement la valeur par des expériences assez multipliées pour nous en porter garant.
Mais, sans nous élever jusqu’à ces problèmes, sans entrer dans ces régions encore mal explorées, contentons-nous de constater, preuves en mains et sur la foi des expériences les plus incontestables, qu’il existe dans tous les monuments, soit du treizième, soit du quatorzième siècle, une répétition constante des mêmes dispositions générales, et une certaine mesure moyenne applicable à toutes les parties principales de l’édifice. Cette démonstration doit suffire, car c’est la ce qui constitue et ce qui a toujours constitué un système de proportions.
Voyons maintenant s’il est vraiment impossible, comme on le prétend, de découvrir dans cette architecture la moindre trace d’un système de construction.
Sans doute, on peut trouver dans le moyen âge une longue période, la période du style à plein cintre, pendant laquelle l’art de construire devient un métier plutôt qu’un système. Mélange confus et barbare de méthodes antiques mal comprises, de traditions à demi perdues et de maladroites innovations, il mérite bien alors qu’on le prenne en pitié. C’est à peine si, vers le onzième siècle, on le voit commencer à suivre quelques règles fixes, à observer quelques principes constants. Mais lorsque apparaît l’ogive, et surtout lorsque son règne est devenu universel et exclusif, les vieilles méthodes, les procédés bâtards, disparaissent; l’art de la construction se transforme, se régularise et adopte systématiquement des méthodes inconnues jusque-là. A des effets nouveaux il faut des nouvelles causes. Ces formes verticales, sveltes, aiguës, ne peuvent être produites que par des combinaisons qui leur soient spécialement applicables. La coupe des pierres exige des calculs tout nouveaux: partout des angles saillants et rentrants, partout des formes mixtilignes; de là des difficultés sans nombre pour évider, pour ajuster, pour appareiller les matériaux: puis, à côté de ces nouveautés de détail, des principes généraux de statique et d’équilibre, également tout nouveaux, soit à cause de l’extrême élévation des édifices, eu égard à leur épaisseur, soit à cause de la délicatesse de leur support et de l’envahissement des parties vides sur les parties pleines. Une telle révolution dans la théorie pouvait-elle manquer d’en produire une dans la pratique? A défaut des preuves, le simple raisonnement défendrait d’en douter.
Qu’importe que les Romains aient employé des voûtes d’arête dans quelques-uns de leurs monuments, dans leurs thermes, par exemple? faut-il en conclure que les constructeurs des douzième et treizième siècles n’ont fait que copier les Romains, qu’ils ne sont que des compilateurs, et que, s’ils ont un système, ce système ne leur appartient pas? Comme si le mérite de l’invention était ici de la moindre conséquence. Oui, sans doute, les Romains ont fait des voûtes, d’autres peuples en ont fait avant eux, on en a probablement fait dès les temps les plus reculés; mais qu’on nous cite une époque, qu’on nous montre un pays où tous les édifices sans exception aient été surmontés de voûtes, où ces voûtes aient toutes été supportées non-seulement par des arêtes croisées, mais par des nervures saillantes, proéminentes et profondément évidées à leur base, où la maçonnerie, suspendue sur ces nervures, ait été aussi mince, aussi légère, et disposée avec une telle hardiesse: c’est dans ces détails d’exécution que consiste l’originalité ; c’est dans l’universalité de l’application que consiste le système. Nous n’insisterons pas plus longtemps sur ce point. Que ceux qui ont étudié sérieusement la manière dont sont bâties les églises à ogive nous disent si elles sont l’œuvre du hasard et de la routine. C’est là une de ces questions pratiques dont les hommes du métier sont les meilleurs juges. Qu’on les interroge; nous nous en rapporterons aux tailleurs de pierre et aux moindres maçons. Demandez à ceux qui vont encore aujourd’hui, à l’issue de leur apprentissage, visiter la vis de Saint-Gilles en Provence; demandez-leur si ce célèbre ouvrage n’est pas construit d’après des règles et par des procédés complétement distincts de ceux qui ont fait élever et la maison carrée et les autres chefs-d’œuvre antiques du voisinage? Leur réponse vaudra mieux que toutes les dissertations.
Il ne reste donc plus à résoudre que ce dernier problème: existe-t-il dans l’architecture à ogive un système de décoration?
Sur ce point, comme sur les deux autres, le savant auteur du Dictionnaire d’architecture n’admet pas même la controverse. Il y a, selon lui, chez tous les décorateurs du moyen âge manque absolu d’originalité et incapacité complète de rien imaginer qui leur appartienne. «L’ornement gothique, dit-il, n’est qu’une dégénération de l’ornement antique, tradition confuse et transposition incohérente de tous les éléments décoratifs des trois ordres grecs, où les feuilles du corinthien, les volutes de l’ionique, les tores du dorique se trouvent compilés sans intention, sans choix, et exécutés sans art.» Et plus loin, en parlant de la décoration extérieure des églises: «Aucune sorte de goût ni de raison ne peut ni se rendre compte de cette décoration, ni même tenter de s’en définir l’idée. Tout ce qui en fait partie peut y être ou n’y être pas, peut occuper une place ou une autre place, sans qu’on sache ou qu’on puisse dire pourquoi; tout y indique ce manque absolu de raison qui, ainsi que dans les objets de mode et de fantaisie, ne peut s’expliquer que par le hasard, qui n’explique rien.»
Nous comprenons jusqu’à un certain point que, lorsqu’il s’agit des proportions ou même de la construction, on se refuse à reconnaître un caractère régulier et systématique, non-seulement dans les œuvres du moyen âge en général, mais même dans celles des trois siècles où domine l’ogive. Pour distinguer les règles géométriques qui appartiennent exclusivement à ce style, de celles qui sont communes à toutes les architectures, pour apprécier les procédés pratiques que lui seul met en usage, il est nécessaire d’avoir étudié et comparé des monuments qu’on regardait à peine il y a trente ans; mais pour ce qui concerne l’ornementation, celle du style à ogive est tellement spéciale, tellement unique en son genre, qu’il semble impossible, même quand on n’a fait que l’entrevoir, d’en méconnaître l’originalité. Pour nous, loin d’être un plagiat et une œuvre de déraison, l’ornementation du treizième siècle est une des créations les plus originales, les plus spontanées, les plus imprévues de l’esprit humain, en même temps qu’une de ses œuvres les plus raisonnables et les plus méthodiques. Sans doute, il est une époque du moyen âge, celle qui s’écoule entre la chute du style antique et le triomphe du style à ogive, où la décoration architecturale n’est, en grande partie, qu’une imitation dégénérée de l’ornementation grecque et romaine. Bien que, pour être juste, il fallût au moins lui tenir compte des trésors d’imagination qu’elle mêle si souvent aux choses qu’elle imite, et de cet air de jeunesse et de nouveauté qu’elle répand sur les débris qu’elle emprunte, on peut reprocher, si l’on veut, à cette époque sa stérilité et ses compilations; mais une fois l’ogive devenue maîtresse de bâtir, où trouver, dans ces ornements tout nouveaux qu’elle fait éclore, la moindre trace d’imitation? Dans quel lieu, dans quel temps aurait-elle pris ses exemples? Nous n’hésitons pas à le dire, ces ornements apparaissent alors pour la première fois dans le domaine de l’art. Non-seulement ils ne reproduisent, ni de loin ni de près, les ornements antiques, mais ils sont faits, avec intention, dans un sentiment tout contraire. L’originalité, chez eux, va presque jusqu’à l’affectation. Quelques mots seulement pour en donner la preuve.
Les ornements dont se sert l’architecture peuvent être de deux sortes: tantôt ils consistent en ligures purement abstraites et géométriques, tantôt dans une imitation plus ou moins exacte d’objets naturels, tels que végétaux, pierreries, perles, galons ou broderies. Dans l’un et l’autre cas, nous voyons le style à ogive, une fois parvenu à sa maturité, c’est-à-dire vers le commencement du treizième siècle, affecter de s’écarter et des traditions antiques et des exemples plus récents, soit de l’époque à plein cintre, soit de l’époque dé transition. Prenez tous les filets, toutes les moulures creuses ou saillantes, plates ou arrondies, qui décorent une construction du treizième siècle; examinez la forme des arcs doubleaux, celle des nervures qui tapissent les piliers et les voûtes, vous trouverez partout des profils entièrement nouveaux. Dans les siècles précédents, les moulures, même les plus imparfaites et les plus grossières, vous laissent toujours apercevoir, comme à travers un verre trouble, le profil romain qu’on s’est proposé pour modèle: ici, au contraire, l’intention de chercher un type nouveau est manifeste. On ne se borne pas à modifier les formes anciennes, on en choisit qui n’ont jamais été employées, et on les exprime sans hésitation, sans mollesse, avec un accent hardi et novateur.
Ce genre d’innovation, il est vrai, ne saurait être parfaitement senti que par un œil exercé, tandis que tout le monde, au premier coup d’œil, appréciera ce qu’il y a de neuf dans les imitations d’objets naturels que le style à ogive emploie comme ornement. D’abord il n’imite presque exclusivement que des végétaux: plus d’oves, plus de perles, plus de rais-de-cœur, comme dans l’antique; plus de têtes de clous, plus de pointes de diamants, plus de galons ni de broderies, comme au temps du plein cintre byzantin ou roman: l’ornementation devient essentiellement végétale, Ce n’est pas tout: au lieu d’idéaliser les végétaux, comme on l’avait fait jusque-là, au lieu de leur prêter une forme conventionnelle, en harmonie avec le caractère des monuments antiques, on les copie purement et simplement, on les calque d’après nature, c’est la représentation exacte de certaines plantes, de certains feuillages qu’on fait exprimer à la pierre; enfin, on ne se contente pas d’adopter une nouvelle manière d’imiter les plantes et les feuillages, on en cherche les modèles, non plus en Orient ni sous le beau ciel de la Grèce ou de l’Italie, mais dans nos forêts et dans nos champs: c’est la feuille de chêne, la feuille de hêtre, c’est le lierre, le fraisier, la vigne vierge, la mauve, le houx, le chardon, la chicorée et tant d’autres plantes, toutes de notre sol et de notre climat, qui viennent couvrir les archivoltes et composer les chapiteaux.
Jamais ces végétaux modestes n’avaient reçu tant d’honneur: jamais architectes, avant le treizième siècle, n’avaient daigné chercher en eux un motif d’ornement. Le style antique les eût trouvés trop prosaïques. Il ne s’adressait au règne végétal que pour orner les édifices les plus pompeux. L’ordre dorique n’en admettait pas l’emploi; l’ionique les tolérait à peine et seulement dans la frise: le corinthien seul en faisait un abondant usage, mais comme tout, dans cet ordre, devait affecter un air de majesté, c’eût été un contre-sens que d’y introduire des feuillages sous leur forme simple et naturelle; quelque riche, quelque noble que fût, par elle-même, la feuille d’acanthe, il fallait la rendre plus riche et plus noble encore; ajouter à la fermeté et à la fierté de ses formes, l’idéaliser, en un mot, pour la rendre digne de servir de support à ces somptueuses corniches et de couronnement à ces brillantes colonnes. Le même principe s’appliquait aux rinceaux et aux enroulements aussi bien qu’aux chapiteaux. L’artiste, en les composant, s’inspirait du souvenir de certaines plantes, mais ce n’étaient pas ces plantes elles-mêmes qui sortaient de son ciseau. En un mot, l’antiquité, et après elle l’époque bizantine et romane, quand elles ont appliqné la botanique à l’architecture, n’ont jamais connu qu’une botanique de convention, dont les modèles n’existent pas dans la nature.
C’est donc un changement complet, une véritable révolution que le système adopté par le treizième siècle. Non-seulement il reproduit avec une naïve fidélité les plantes sous leurs formes naturelles, mais il s’impose la loi de ne choisir ses modèles que dans la flore indigène. Ce dernier fait est de tous le plus significatif: il suffirait pour imprimer au style à ogive son véritable caractère, ce caractère essentiellement national qu’on chercherait vainement à lui contester. Quelle que soit l’origine de l’ogive elle-même, l’architecture qu’elle a fait naître chez nous est fille de nos climats et n’appartient qu’à eux: tous les autres styles que nous avons tour à tour adoptés, soit avant elle, soit après elle, ne sont que des fruits étrangers transplantés avec plus ou moins de succès; elle seule est sortie de notre propre séve, elle seule porte la marque de notre propre création. Ce n’est pas ici le lieu d’insister sur cette idée: peut-être essayerons-nous ailleurs d’entrer dans les développements qu’elle comporte: il nous suffit en ce moment d’avoir établi que l’ornementation du style à ogive n’a rien emprunté, ni aux ornements antiques, ni à aucun autre genre d’ornements préexistants, et que ceux qui ne la connaissent pas peuvent seuls l’accuser de plagiat.
Quant au reproche de déraison, a-t-il plus de fondement? Évidemment il ne provient que d’une méprise entre deux époques. Il est bien vrai que, dans certaines sculptures byzantines ou romanes, le caprice et la fantaisie dominent tellement, qu’il n’est pas toujours très-facile de leur trouver un sens raisonnable; peut-être est-il permis de dire de ces sculptures que «tout ce qui en fait partie peut y être ou n’y être pas, occuper une place ou une autre place, sans qu’on puisse dire pourquoi.» Mais existe-t-il la moindre analogie entre ces sculptures et celles du treizième siècle? Autant les unes sont capricieuses et variées, autant les autres sont régulières, nous oserions presque dire uniformes. Voyez les chapiteaux d’une église à plein cintre, il n’y en a pas deux qui se ressemblent: ils diffèrent non-seulement par la décoration, mais par la forme et par les dimensions; dans une église à ogives, au contraire, dans une église du treizième siècle, tous les chapiteaux sont conçus d’après un même type, dans un même esprit. Suivez des yeux ces longues files de piliers, vous les trouverez tous couronnés de même; les feuillages qui serpentent autour des chapiteaux peuvent varier quelquefois, ce n’est là qu’un détail accessoire; mais la hauteur, la largeur, la forme générale, ne changent pas; vous retrouvez le même caractère, le même accent, le même profil dans le chapiteau, non-seulement de chaque pilier, mais encore de chaque colonne, de chaque colonnette, ou du moindre fuseau.
Il en est de même des bases; leur régularité répond à celle des chapiteaux. Les voûtes elles-mêmes, quelle que soit la variété de leurs décorations, ne présentent jamais que des combinaisons qui se répètent avec ordre et symétrie. Quoi de plus raisonnable et de mieux motivé que les nervures croisées des treizième et quatorzième siècles? Si, vers la fin du quinzième, l’amour des tours de force engendre des complications presque inintelligibles, ce n’est pas au système à ogive alors expirant, qu’il est juste de les imputer.
Enfin, quant aux façades et aux extérieurs d’église, est-il vrai qu’aucune «espèce de goût ni de raison ne puisse s’en rendre compte?» Ces contre-forts et ces arcs-boutants, qu’on veut nous donner comme d’informes échafaudages, produisent-ils donc un effet si confus et si désordonné n’ajoutent-ils pas au monument une ampleur pyramidale qui contraste merveilleusement avec la légèreté purement verticale de la décoration intérieure? Le chevet de Notre-Dame de Paris aurait-il cet aspect grandiose, s’élèverait-il si noblement à l’extrémité de cette île; ne semblerait-il pas maigre, étroit et fragile, sans les majestueux supports qui l’entourent de toutes parts? Ces prétendues aberrations ne sont donc que d’habiles et ingénieux calculs. Ce qui est vrai du chevet de Notre-Dame de Paris l’est également du portail de Notre-Dame de Reims. Cette richesse somptueuse des façades, où l’on dit que la raison se perd, cesse d’être une énigme quand on sait en pénétrer le sens, quand, au lieu de s’arrêter à quelques défauts de symétrie matérielle, on s’élève jusqu’à la signification symbolique de ces grandes compositions, quand on cherche l’harmonie générale cachée sous leur brillante variété.
Enfin, ce n’est pas assez d’être originale, méthodique et régulière, l’ornementation du style à ogive revêt à chacune de ses phases une physionomie tellement tranchée, qu’avec une étude, même légère, on peut, à la vue des monuments, reconnaître, presque à coup sûr, à laquelle de ces phases ils appartiennent, et constater approximativement leur âge. Les caractères distinctifs de ces diverses phases, bien qu’ils ne consistent que dans des nuances, sont cependant plus facilement appréciables que dans toutes les autres architectures, y compris, nous le disons sans hésiter, l’architecture classique elle-même. L’ornementation du treizième siècle se distingue de celle du quatorzième ou du quinzième au moyen d’indications plus précises que celles qui servent à classer chronologiquement la décoration des édifices antiques: aussi est-on moins exposé à prendre pour une œuvre de saint Louis un monument sculpté sous Charles V qu’à confondre une construction du temps d’Auguste avec un édifice de l’époque des Antonins.
Mais nous ne saurions le dire trop haut, tout ce qu’on vient de lire ne s’applique à l’architecture à ogive que dans le nord de l’Europe, depuis la Loire jusqu’au Danube. Si vous sortez de ce terrain, les règles s’évanouissent, vous marchez d’exception en exception. C’est faute de s’être prémuni contre cette cause d’erreur que l’illustre critique dont nous avons cité les paroles, et beaucoup d’autres savants esprits, ont méconnu les laits les plus incontestables, et, qu’on nous permette de le dire, nié jusqu’à l’évidence. C’est le gothique du Midi, le gothique d’Italie surtout, qui leur a fait prendre le change, qui a troublé leur jugement. Sans doute ils ont raison, jamais en Italie, à aucune époque du moyen âge, il ne s’est formé un art de bâtir qui reposât sur des principes, qui se gouvernât avec la rigoureuse précision d’un système. L’antique abâtardi n’a pas cessé d’y régner un seul jour, et n’a cédé la place qu’à l’antique régénéré. Ouverte à toutes les importations étrangères, l’Italie ne s’en est jamais approprié systématiquement aucune. L’Orient lui a transmis ses brillantes fantaisies, le Nord son ogive; mais ces semences exotiques ont changé de nature en germant dans un sol tout sillonné de fondations romaines. Aussi, qu’est-ce que l’ogive en Italie? qu’est-ce que l’architecture qui emprunte cette forme? Une compilation, le nom est juste, un composé des éléments les plus divers et les plus hétérogènes. Grâce à la beauté des matériaux, à la poésie du climat et à un reste du génie de l’antiquité, ces œuvres bâtardes ont quelquefois l’aspect le plus séduisant. Les églises de Sienne et d’Orvieto nous éblouissent par l’élégance et l’éclat des détails; mais l’œil a beau s’y plaire, l’esprit n’y trouve rien qui le satisfasse entièrement: il cherche vainement le principe, le régulateur qui a dirigé l’artiste, il ne voit qu’un amalgame de traditions antiques mal comprises et d’innovations avortées. Cette indécision, ce tâtonnement, excluent toute idée de système. Peu importe donc la grandeur et le charme de quelques-unes de ses œuvres, l’architecture du moyen âge en Italie ne fut jamais qu’un art de décadence, un art sans lois, sans règle, sans méthode.
Aussi, quand Brunelleschi vint fouiller les ruines de Rome antique pour en exhumer un système d’architecture, il accomplissait une œuvre nécessaire, il comblait une place laissée vide depuis mille ans. Sa patrie n’avait pas de système d’architecture, il lui en donnait un. Chez nous, au contraire, fiorissait, vers la même époque, un système déjà dans sa puissance, et qui ne demandait qu’à croître et à prospérer. nous n’avions pas besoin d’un Brunelleschi en France; il ne fallait que la paix et la richesse, point d’Anglais, point de Bourguignons! Sans ces deux siècles d’oppression, de destruction et de misères, le système national aurait paisiblement et glorieusement accompli ses destinées, au lieu de tomber brusquement dans une décadence anticipée, suivie d’une renaissance dont les gracieux chefs-d’œuvre ne sauraient faire oublier l’origine étrangère et la dangereuse influence.
N’abordons pas ici des idées que nous ne pouvons tout au plus qu’indiquer, et qu’il nous suffise d’avoir montré comment les hommes du plus haut savoir, habitués à n’étudier l’art qu’en Italie, ne connaissant la France que pour l’avoir traversée, s’occupant encore moins de l’Angleterre et de l’Allemagne, sont nécessairement conduits, par de fausses analogies, aux erreurs que nous avons signalées. Pour eux, le moyen âge est partout ce qu’il est au delà des Alpes, c’est-à-dire une époque de décadence qui se continue sans interruption jusqu’au jour de la renaissance classique; et comme l’introduction de l’ogive en Italie ne fit qu’augmenter la confusion, le pêle-mêle de tous les styles qui s’y heurtaient en désordre depuis plusieurs siècles, ils en concluent que partout comme en Italie l’époque dite gothique fut l’apogée de la décadence.
Nous avons répondu d’avance à cette conclusion. Non, l’architecture du treizième siècle, dans le nord de l’Europe, n’est pas la continuation de la décadence; elle en est le terme. Sa seule ressemblance avec la décadence consiste à s’affranchir comme elle des règles de l’antiquité ; mais pourquoi s’en affranchit-elle? Pour obéir à des règles nouvelles. Dans ces siècles profanes, au contraire, qui brisèrent l’entablement antique et firent asseoir à sa place, sur le tailloir de la colonne, l’arcade, qui jusque-là s’était respectueusement abritée sous l’architrave, pourquoi violait-on le noble et harmonieux système inventé par les Grecs? Était-ce pour substituer à son principe fondamental un principe différent? Non, c’était pour le plaisir brutal d’altérer ce qu’on ne pouvait plus ni comprendre ni reproduire. Et vous voudriez comparer cet acte de décrépitude et d’ignorance à l’œuvre de résurrection, de jeunesse et d’enthousiasme qui s’accomplit chez nous au treizième siècle!
Nous terminerons ici cette digression déjà trop longue; résumons-la seulement en quelques mots.
Une classification chronologique des monuments du moyen âge, en France, n’est pas une œuvre chimérique.
Les bases de cette classification sont jetées, il ne s’agit que d’achever ce qui est commencé. Seulement, toutes les époques ne se sont pas jusqu’ici également bien prêtées aux investigations de la science.
Ainsi, depuis la chute de l’empire romain jusqu’à l’apparition des premières ogives, la classification semble à peine ébauchée, tant elle est vague et générale; les deux derniers siècles de cette longue période présentent seuls un peu de précision et de clarté.
Depuis la naissance de l’ogive jusqu’à la fin de l’époque de transition, l’obscurité redouble, la science hésite, et l’hypothèse et le roman se donnent libre carrière.
Mais, à partir du jour où l’ogive devient souveraine, une ère nouvelle commence: l’ordre et la régularité d’un système donnent à la classification chronologique des fondements solides et sûrs; l’observation scientifique suit des jalons certains; des indications précises ne permettent plus de se méprendre sur la moindre nuance, sur le moindre détail; chaque édifice nous raconte lui-même son histoire, et, eùt-il été bâti à dix reprises différentes pendant ces trois siècles, il nous laisserait clairement apercevoir où commence et où finit chacune des phases de sa construction.
C’est là ce que nous voulions établir. C’est pour obtenir cette démonstration que nous avions un moment quitté notre sujet.
Retournons maintenant à Notre-Dame de Noyon.
IV
Table des matières
L’ÉGLISE NOTRE-DAME DE NOYON PEUT-ELLE ÊTRE ANTÉRIEURE OU POSTÉRIEURE AU DOUZIÈME SIÈCLE?
Si l’incendie du 21 juillet 1295 eût été aussi violent que le prétendent les archives de Longpont, si toutes les églises de Noyon, à l’exception de la petite paroisse de Saint-Pierre et de la chapelle des Templiers, eussent été réduites en cendres, la cathédrale ne pourrait avoir été reconstruite que vers les dernières années du treizième siècle, ou même, au commencement du siècle suivant, et son architecture porterait nécessairement les caractères du style du quatorzième siècle, car, dans la plupart des monuments de l’Ile-de-France et de la Picardie, les innovations de détail qui constituent ce style commencent à apparaître un peu avant l’an 1300, vers la première moitié du règne de Philippe le Bel. Or, il n’existe, dans toute la cathédrale de Noyon, que deux échantillons très-peu importants du style du quatorzième siècle, c’est à savoir la décoration appliquée sur les jambages des trois portes qui mettent en communication le porche occidental avec la nef de l’église, et les deux contreforts ou éperons qui soutiennent la façade de ce porche. Le porche lui-même paraît appartenir au treizième siècle; les contre-forts, au contraire, sont évidemment ajoutés après coup; ils ne font pas corps avec la maçonnerie du porche; les assises des deux constructions ne se raccordent pas, il n’y a pas adhérence, et, enfin, les colonnettes placées dans les angles, les bases et les chapiteaux de ces colonnettes, et toute la décoration de la partie supérieure, sont dans le goût du quatorzième siècle le mieux caractérisé. Quant aux jambages des portes, leur décoration, aujourd’hui toute mutilée, mais qui laisse encore apercevoir des traces de coloration très-visibles et des feuillages de lierre et de groseiller sculptés avec une étonnante finesse, ne consiste qu’en une sorte de placage incrusté dans la masse d’une maçonnerie évidemment plus ancienne.
Il est à présumer que l’incendie de 1293 porta principalement. ses ravages de ce côté de l’édifice; qu’il n’ébranla ni les clochers ni l’église elle-même, mais qu’il endommagea les portes de la nef, et le porche placé devant ces portes; que, pour réparer le désastre, on refit en placage et dans le goût du temps la décoration des portes, et qu’enfin, pour prévenir la chute du porche, on éleva ces deux éperons si forts et si saillants. Cette conjecture est confirmée par le passage suivant, d’une bulle du pape Boniface VIII, en date du 17 juillet 1294: quod quædum pars Noviomensis ecclesiæ, cum claustro et capitulo, ac ornamentis, fuerat casu miserabili concremata. Le pape, comme on voit, n’est pas d’accord avec les moines de Longpont; il ne parle pas d’un embrasement total, mais seulement d’un incendie partiel, et il indique même par ces mots, cum claustro et capitulo, le côté de l’église qui dut être particulièrement endommagé. En effet, la salle du chapitre et une des galeries du cloître sont précisément situées dans le voisinage du porche. Il nous semble donc hors de doute que l’église ne fut atteinte que dans sa partie occidentale, et nous croyons que, même dans cette partie, si le feu dévora le mobilier, les ornements, les tapisseries, les vitraux, il ne fit qu’endommager la maçonnerie, et ne donna lieu qu’à de simples réparations; celles du porche sont seules apparentes aujourd’hui parce qu’elles furent sans doute les plus considérables. Quant à la salle du chapitre, elle ne dut être également que restaurée: ses profils sont trop fermes, son ornementation trop mâle et trop accentuée, pour qu’elle ne date pas du milieu du treizième siècle. Il est plus difficile, à l’égard du cloître, de se prononcer avec certitude: il peut sans doute avoir été reconstruit après l’incendie, mais il-conserve sous tant d’aspects le cachet pur du treizième siècle, que, malgré ce dessin rayonnant et ces formes un peu compliquées, nous penchons à croire que sa construction peut être antérieure de quelques années à 1293.
Ainsi voilà un premier point éclairci: non-seulement l’église entière n’a pas été incendiée, mais celles de ses parties qui ont subi l’action du feu n’ont pas toutes été reconstruites, et n’ont exigé que des travaux de réparation, d’où il suit que ce n’est ni au quatorzième siècle ni à la fin du treizième qu’il faut attribuer ce qui subsiste encore aujourd’hui de l’ancienne cathédrale de Noyon.
Serait-ce au treizième siècle lui-même? et, par exemple, peut-on supposer qu’après l’incendie de 1258 des travaux de reconstruction générale auraient été entrepris? Nous parlons de reconstruction générale, parce que, comme nous l’avons déjà fait observer, l’édifice entier étant homogène et appartenant à un même style, il ne peut être question de reconstructions partielles et successives, mais seulement d’une réédification complète, faite en un seul coup, et achevée tout au plus en un demi-siècle. Or il serait extraordinaire que ce fût l’incendie de 1238 qui eût été l’occasion de cette réédification, Rien ne prouve, comme nous l’avons dit, qu’il ait causé de grands ravages: le petit nombre d’auteurs qui en font mention ne le cite qu’en passant et sans lui attribuer la moindre gravité. On peut donc supposer que la solidité de l’édifice n’en fut pas compromise. Mais, indépendamment de cette présomption, d’autres raisons plus fortes nous donnent l’assurance que la reconstruction de la cathédrale ne date pas de cette époque. D’abord il eût été sans exemple, en 1238 et surtout dans cette partie de la France, d’admettre, même par fantaisie et comme exception, l’emploi de l’arc à plein cintre; à plus forte raison n’aurait-on pas construit, d’après ce type abandonné, la presque totalité des ouvertures à l’extérieur de l’église et au dedans toutes celles des étages supérieurs. Les transsepts arrondis, tradition du style à plein cintre, qu’on retrouve si rarement, même à l’époque de transition, n’auraient jamais été tolérés après 1238, pas plus que les colonnes annelées, telles que celles qui s’élèvent dans le chœur et à l’entrée de la nef de Noyon, pas plus que l’alternance d’un support cylindrique et d’un pilier multiple, ancienne combinaison qui avait disparu sans retour dès la fin du douzième siècle.
Ces raisons, ou plutôt ces faits, sont, selon nous, sans réplique. Ainsi la cathédrale de Noyon n’a pas plus été construite au milieu du treizième siècle qu’au quatorzième, nous pouvons l’affimer avec une égale certitude.
Nous n’avons donc plus de choix; il ne reste que les incendies de 1131 et de 1152 qui puissent avoir rendu nécessaire la reconstruction de la cathédrale.
Mais ne va-t-on pas nous demander pourquoi nous supposons que ces deux incendies, et plus particulièrement le premier, ont détruit l’édifice de fond en comble? La seule raison que nous en ayons donnée jusqu’ici, c’est que les historiens nous l’attestent; or, nous venons de voir qu’en pareille matière les témoignages historiques ne sont guère infaillibles; nous venons de démontrer, malgré les attestations d’archivistes contemporains, que le fameux incendie de 1293 avait dû nécessairement épargner la presque totalité de l’église: pourquoi n’en serait-il pas de même du désastre de 1131? pourquoi le vieux monument n’aurait-il pas résisté aux flammes? pourquoi ne serait-ce pas lui que nous aurions devant les yeux?
Notre réponse est bien simple: la même raison qui ne nous a pas permis de croire au récit des moines de Longpont nous force d’ajouter foi aux paroles de Guillaume de Nangis et à celles de tous les chroniqueurs qui ont parlé de l’incendie de 1151. Dans les deux cas, c’est le caractère de l’architecture qui détermine notre conviction, c’est lui qui nous fait affirmer que l’édifice ne peut être ni antérieur, ni de beaucoup postérieur au douzième siècle.
Mais n’avons-nous pas dit que l’époque de transition (et c’est au douzième siècle que ce nom est généralement donné) n’était encore qu’imparfaitemont étudiée; que ses caractères constitutifs ne pouvaient pas être définis avec la même précision que ceux de l’époque du style à ogive proprement dit, c’est-à-dire des treizième, quatorzième et quinzième siècles? Dès lors quels indices certains, quel moyen de contrôle la vue des monuments peut-elle nous fournir? de quel droit pouvons-nous rejeter ou aceepter le témoignage des historiens?
Qu’on nous permette de distinguer ce qui est encore vague et obscur dans l’époque de transition, et ce qui peut, au contraire, être éclairci jusqu’à l’évidence, et l’on verra qu’il existe des signes assez nombreux et assez sûrs pour déterminer que tel monument est ou n’est pas de ceux que cette époque a dû voir construire.
Cette nouvelle disgression ne nous écarte pas de notre but, puisque, en essayant ces recherches sur la cathédrale de Noyon nous nous proposions avant tout, sinon de résoudre, du moins de poser nettement les questions principales que soulève encore l’époque de transition.
V
Table des matières
QUESTIONS RELATIVES A L’ÉPOQUE DE TRANSITION.
Ces questions sont de deux sortes: les unes, purement chronologiques, consistent à savoir quelle est l’époque où finit le règne exclusif du plein cintre, et à quels signes on peut reconnaître approximativement l’âge d’un monument de transition; les autres, plus générales et d’un plus haut intérêt historique, ont pour but de rechercher l’origine même de l’ogive, ou plutôt les causes qui favorisèrent l’adoption de cette forme et firent proscrire le plein cintre, le sens de cette révolution, son but, son esprit, son caractère.
De ces deux sortes de problèmes, nous n’essaierons de traiter ici que les premiers, mais nous hasarderons à propos des seconds quelques aperçus seulement qui indiqueront dans quelle voie des recherches nouvelles pourraient être utilement dirigées.
Començons par le problème chronologique.
Il s’agit de définir le sens de ces mots: époque de transition. Ils indiquent, cela va sans dire, l’intervalle qui sépare le temps où le style à plein ceintre régnait seul, et les trois siècles qui appartiennent exclusivement à l’ogive. Mais à quel moment le plein cintre cesse-t-il de régner seul? c’est ce qu’il faut déterminer.
Suffit-il qu’une ogive apparaisse comme par hasard dans une partie quelconque d’un monument à plein cintre, pour attribuer ce monument à l’époque de transition? Faut-il, au contraire, ne ranger dans cette époque que les édifices où le principe semi-circulaire et le principe aigu sont en présence et contribuent chacun dans une certaine mesure à l’effet général du monument? Selon qu’on adopte l’une ou l’autre solution, on donne à l’époque de transition des limites assez restreintes ou une étendue presque indéfinie.
Qui ne sait, en effet, que, dans les constructions les plus anciennes de Rome et même de la Grèce, on peut découvrir de loin en loin quelques exemples d’arcs à ogive? Faudra-t-il en conclure que l’époque de transition remonte jusqu’aux siècles des Héraclides ou jusqu’aux temps des Tarquins? Et si, à des époques du moyen âge où le règne exclusif du plein cintre ne saurait être mis en doute, nous rencontrons quelques-unes de ces ogives fortuites et isolées, faudra-t-il crier au miracle, et proclamer, comme on l’a fait, quelquefois, que l’ogive était en usage sous Charlemagne, voire même au temps de Dagobert?
Non, ces exceptions ne prouvent rien. L’ogive prise en elle-même est aussi ancienne que l’architecture: c’est une de ces formes que personne n’a inventées, dont personne ne s’est servi un certain jour pour la première fois, et qu’on peut rencontrer par aventure en tout temps et en tout lieu. Les plus simples lois de la statique ne nous disent-elles pas qu’en divisant et en faisant butter l’un contre l’autre deux segments d’un cintre, en les étayant, pour ainsi dire, l’un par l’autre, on donne à l’arcade ainsi composée plus de force qu’en lui laissant la forme semi-circulaire? Les points d’appui, étant chargés plus directement, plus verticalement, tendent moins à s’écarter, et opposent une résistance plus forte: c’est là un fait que démontre la moindre expérience.
Il n’est donc pas étonnant qu’en certaines circonstances, soit par défaut d’espace, soit par nécessité de fortifier quelques parties d’un édifice, soit même par caprice de décoration, on ait employé accidentellement cette forme. Il n’y a rien là qui constitue l’époque de transition. La présence d’une ogive dans un monument à plein cintre ne commence à tirer à conséquence que lorsqu’elle résulte évidemment d’une intentention systématique, d’un parti pris, lorsque ce procédé de construction est mis en regard du système semi-circulaire avec le dessein d’établir entre eux une sorte de lutte, et de remplacer au moins partiellement l’un par l’autre.
Toute la question est donc de savoir comment se révèlent cette intention systématique, ce parti pris, cette lutte? Rien n’est plus clair, toutes les fois qu’au lieu d’ogives éparses, égarées, vous voyez apparaître soit des séries d’ogives entremêlées à des séries de pleins cintres, soit l’ogive régnant seule à certains étages ou dans certaines parties spéciales de l’édifice.
Il faut pourtant y regarder de près, surtout lorsqu’il s’agit des voûtes. On rencontre des monuments entièrement à plein cintre, dont toutes les voûtes sont à ogive, mais la plupart du temps ces voûtes ont été construites un siècle ou deux après le monument.
N’oublions pas que si les voûtes d’arête furent en usage dès les beaux siècles de l’architecture romaine, elles disparurent presque entièrement au milieu des temps de barbarie, et que, dans la plupart des églises bâties avant le onzième siècle on voyait, en guise de voûtes, des plafonds horizontaux composés de poutres apparentes plus ou moins ornées. Ces plafonds ne cessèrent pas complétement d’être employés durant le onzième siècle, ni même pendant le commencement du douzième; on en trouve encore aujourd’hui des exemples dans des églises d’Angleterre postérieures à la conquête, telles que celles de Winchester, d’Ely et de Peterborough. C’est seulement vers le milieu du douzième siècle que l’usage de voûter les grandes nefs et les transsepts des églises commença à devenir universel. Alors on ne se contenta plus de construire des voûtes dans les églises qu’on bâtissait à nouveau, on en ajouta dans les églises anciennement bâties, et comme l’ogive, en ce temps là, devenait la forme dominante, les voûtes substituées aux vieux plafonds furent presque toutes des voûtes à ogive.
Avant donc de rien conclure de la présence d’une voûte à ogive dans un monument entièrement à plein cintre, il faut s’assurer si la voûte et le monument ont été faits en même temps, et lors même qu’ils seraient évidemment contemporains, ce ne sera pas toujours un motif pour que le monument appartienne nécessairement à l’époque de transition. En effet, l’emploi de l’ogive dans les voûtes et surtout dans les grands arcs doubleaux qui relient, même lorsqu’il n’y a pas de voûte, les deux parois de la grande nef à son extrémité vers le point d’intersection, peut remonter aux époques les plus reculées.
Ainsi dans la grande église de Saint-Front, à Périgueux, église dont la construction ne saurait être postérieure aux premières années du onzième siècle, et qui est probablement plus ancienne, les vastes coupoles suspendues sur la nef et sur les transsepts sont soutenus par quatre grandes ogives construites évidemment en même temps que le reste de l’église. Je défie qu’on découvre dans tout ce monument la moindre tendance aux idées novatrices, le moindre reflet de transition; ce n’était donc pas pour obéir à une mode nouvelle que ceux qui construisaient ces grands arcs, au lieu de les terminer par un cintre parfait, les brisaient à leur extrémité supérieure, c’était pour chercher un moyen de construction qui leur offrît plus de chance de solidité. Les Romains, sans doute, auraient dédaigné cet expédient lorsque, passés maîtres dans l’art de construire, ils élevaient avec tant d’audace les arcs et les voûtes semi-circulaires de leurs grandes salles de thermes; mais de telles traditions, une fois perdues, ne s’improvisent pas, et des artistes à demi barbares, voulant lancer aussi des voûtes et des arcades sur de vastes vaisseaux, devaient procéder avec plus de prudence et chercher dans l’arc brisé un moyen plus sûr d’accomplir leur entreprise. De là ce grand nombre de monuments à plein cintre, dont la partie supérieure se termine en ogives rarement très-aiguës, quelquefois même assez peu sensibles pour que, du sol de l’édifice, il soit difficile de ne pas les prendre pour des pleins cintres, monuments évidemment antérieurs, et par leur date et par leur caractère, à toute tentative de rénovation de l’architecture.
Nous croyons que ces exemples prématurés de l’ogive doivent être à peu près comme non avenus pour qui cherche sincèrement à fixer les premières limites de l’époque de transition. Ce ne sont évidemment pas là les débuts de la nouvelle architecture; on aurait pu continuer ainsi de siècle en siècle à employer l’ogive dans les voûtes sans que le style à ogive proprement dit eût jamais pris naissance; d’où il suit, nous le répétons, que même quand il est prouvé qu’une voûte à ogive est contemporaine du monument auquel elle appartient, ce n’est pas un signe suffisant pour classer ce monument dans l’époque de transition. Nous ne voulons pas dire que les édifices qui appartiennent réellement à cette époque ne se terminent pas presque tous par des voûtes à ogive, nous disons seulement que tout monument terminé par une voûte à ogive n’est pas nécessairement un monument de transition.
Mais si les voûtes sont un indice imparfait et souvent trompeur, il n’en est pas de même des parois verticales. Là, point d’équivoque possible. Si vous y trouvez l’ogive mêlée au plein cintre, soit par séries, soit par groupes alternatifs, vous êtes en pleine transition.
Il n’entre pas dans notre plan d’indiquer, même sommairement, sous combien de combinaisons différentes le mélange de ces deux formes peut se produire. Il faudrait passer en revue tous les monuments mi-partis qui sont parvenus jusqu’à nous. Le nombre en est immense, et l’on peut affirmer qu’il n’en est pas deux où le plein cintre et l’ogive occupent les mêmes places, et soient distribués dans le même ordre et dans les mêmes proportions: ici l’ogive domine dans l’intérieur du monument, tandis que toutes les ouvertures extérieures sont à plein cintre, là les deux formes sont entremêlées, aussi bien en dedans qu’au dehors; quelquefois c’est seulement dans les ouvertures extérieures du chœur que la forme aiguë apparaît timidement; ailleurs c’est uniquement dans la façade qu’on peut en apercevoir quelques indices; tantôt le plein cintre est seul admis dans les parties inférieures de l’édifice, tandis que les étages supérieurs semblent réservés à l’ogive; tantôt, mais plus rarement, c’est l’ogive, comme à Noyon, par exemple, qui règne seule dans les premiers étages, tandis que le plein cintre est relégué dans le haut. L’énumération de toutes ces variétés serait interminable et sans profit. Il suffit de constater que, quelle que soit la manière dont l’ogive se mêle au plein cintre, dès l’instant qu’elle occupe dans un monument, soit au dedans, soit au dehors, et plutôt dans les parties verticales que dans les voûtes, une place assez notable pour qu’il ne soit pas permis de supposer qu’elle la doive seulement au hasard, le monument est à coup sûr un monument de transition.
Voilà donc notre règle générale: le caractère de transition résulte de la présence simultanée de l’ogive et du plein cintre, quelle que soit la part plus ou moins grande accordée à l’une on à l’autre de ces formes, mais pourvu que l’ogive, au lieu de n’être qu’un accident isolé, contribue à modifier dans une certaine mesure l’effet architectural du monument.
Hâtons-nous de dire que cette règle subit deux exceptions: d’une part, il est des édifices où vous ne trouvez pas un seul plein cintre, mais qui conservent, malgré leurs ogives, tous les caractères du style semi-circulaire, c’est-à-dire les mêmes moulures, les mêmes chapitaux, les mêmes ornements; d’autre part, il existe des monuments où vainement vous chercheriez l’ogive, même dans les voûtes, mais dont les pleins cintres sont si élancés, si sveltes, bordés de moulures si fines, qu’ils semblent renier leur origine et aspirer à un style nouveau. Ces deux sortes de monuments appartiennent en réalité à l’époque de transition, ou du moins ils occupent une sorte de terrain neutre à ses deux frontières opposées. Ce qui complique un peu la question, c’est que, selon les lieux qui les ont vus naître, selon les circonstances au milieu desquelles ils ont été élevés, ces monuments exceptionnels ne se trouvent pas toujours placés chronologiquement au point qui semble leur appartenir, c’est-à-dire, les uns au début, les autres au terme de l’époque de transition proprement dite. Mais ces anomalies, dont le nombre est d’ailleurs limité, et dont il ne serait pas très-difficile de se rendre compte en recherchant les causes spéciales qui les ont produites, ne peuvent infirmer en rien la règle générale que nous avons posée. L’emploi simultané de l’ogive et du plein cintre sous les conditions indiquées plus haut, voilà sans contredit le signe le plus apparent, le plus incontestable, le véritable signe caractéristique de l’époque de transition.
Poursuivons donc, et, maintenant que nous avons défini en quoi consistent les monuments de ce genre, tâchons d’abord de découvrir à quel moment ils commencent à apparaître; puis, quand nous aurons fixé les premières limites de l’époque qui les a produits, cherchons si, pendant toute la durée de cette époque, ils peuvent être soumis à une classification rigoureuse, si, malgré leur infinie variété, ils sont régis par des lois assez constantes pour qu’il soit possible de déterminer leur âge relatif.
Nous devons l’avouer franchement, de ces deux questions, la seconde ne saurait, dans l’état actuel de la science, recevoir une solution nette et précise. On peut bien dire, d’une manière générale, que ceux de ces monuments où l’ogive apparaît à peine et ne joue qu’un faible rôle sont de tous les plus anciens; que ceux, au contraire, où la part de l’ogive et celle du plein cintre semblent être à peu près égales, doivent avoir été plus tardivement construits, et qu’enfin les plus récents sont ceux où le plein cintre cède presque partout la place à l’ogive et conserve à peine quelque vestige de son ancienne prépondérance. Sans doute cette classification est indiquée par la nature même des choses, et de nombreux exemples semblent la confirmer; mais, quelque fondée qu’elle soit en raison, en fait elle n’est pas infaillible. Ce n’est pas là une de ces règles qui reposent sur des observations constantes et invariables.
Lorsque l’architecture à ogive est parvenue à sa maturité, lorsque le treizième siècle, cette époque d’ordre et d’organisation, est venu lui donner des lois fixes et régulières, on peut sans témérité, nous l’avons vu, poser les jalons d’une classification chronologique. C’est qu’en effet il s’opère alors, tous les vingt-cinq ou trente ans, soit dans les procédés de construction, soit même dans les principes architectoniques, une modification plus ou moins légère, mais toujours assez appréciable pour servir d’indication à l’archéologue. Cette modification, il est vrai, peut n’être pas adoptée partout en même temps, mais elle finit toujours par pénétrer dans tous les lieux où l’architecture à ogive est établie. Il suffit donc de savoir, et l’observation nous l’apprend bientôt, que certaines nations ou certaines provinces sont plus ou moins précoces, c’est-à-dire accueillent en général plus ou moins promptement ces sortes d’innovations, pour en conclure, avec une certitude scientifique, que telle ou telle particularité dans le style d’un monument doit, selon le lieu où on l’observe, faire attribuer sa construction à telle on telle période du treizième, du quatorzième ou même du quinzième siècle. Dans l’époque de transition, au contraire, rien n’est assis, rien n’est réglé ; on essaye de tout en même temps et en tous lieux; on revient, après de longs intervalles, aux essais qu’on a d’abord tentés; c’est un va-et-vient continuel, une hésitation générale en matière de goût. Le siècle est novateur et incertain; son esprit se reflète sur ses monuments. Il ne faut donc pas s’étonner que, dans cette bigarrure, nous cherchions vainement un de ces principes régulateurs qui servent de base à une classification scientifique. Comment généraliser ce qui est variable à l’infini, et à quoi bon poser les règles, quand il faudrait, au même instant, pour chaque pays et pour chaque sorte de monuments, faire courber ces règles devant d’inévitables exceptions? Découvrira-t-on jamais une loi commune à toutes les productions architecturales de cette époque, une loi qui rende compte de leur inexplicable diversité ? Nous voulons bien ne pas en désespérer, tout en nous résignant, quant à présent, à ne déterminer que très-approximativement et avec une grande réserve l’âge relatif de ces monuments.
Mais si l’époque de transition, considérée dans ses phases successives, est encore pleine d’obscurité, est-elle également impénétrable lorsqu’il s’agit seulement de fixer ses premières limites, de découvrir son véritable commencement? Nous ne le pensons pas. Assurément personne ne saura jamais quel est le jour, quelle est l’année où, pour la première fois, un monument mi-parti d’ogives et de pleins cintres parut dans nos contrées. Ce n’est pas en ce sens que le problème peut être résolu; mais nous croyons qu’il est permis d’affirmer, avec cette confiance qu’on accorde aux vérités historiques les mieux démontrées, que, dans celles de nos provinces où l’architecture s’est le plus hâtée d’accueillir les premiers essais du système nouveau, il n’a rien été construit d’après ce système tant qu’a duré le onzième siècle, et que c’est seulement vers les premières années du règne de Louis le Gros qu’on peut, avec quelque assurance, admettre l’apparition d’un petit nombre de monuments de transition.
Nous n’ignorons pas combien de controverses ont été soulevées à ce sujet. Presque tous ceux qui, de près ou de loin, ont porté leurs regards sur l’archéologie du moyen âge, ont émis, à propos de cette question, les opinions les plus contradictoires, et presque toujours tranchantes et absolues. Les uns, plus érudits qu’archéologues, plus accoutumés à lire dans les livres que sur les monuments, ont soutenu, sur la foi de certains textes, les plus étranges paradoxes, et donné à quelques édifices qu’ils affectionnaient une vétusté tout à fait inconciliable avec le style de l’architecture; d’autres, ne voulant voir dans ces découvertes paradoxales que de pieuses fraudes, ont nié sans pitié toutes ces prétendues exceptions, toutes ces précocités hors nature, et n’ont consenti à admettre l’existence des monuments de transition que dans la dernière moitié et presque à l’extrémité du douzième siècle. Au nombre de ces derniers, il faut compter presque tous les écrivains de l’Allemagne et de l’Angleterre qui se sont occupés de ces matières avec le plus de distinction.
Tout en partageant sur beaucoup de points leur incrédulité, je ne puis me refuser d’admettre qu’ils sont allés trop loin. Ils ont subi malgré eux l’influence de ce qu’ils voyaient dans leur propre pays, et ont jugé qu’il en devait être nécessairement chez nous de même que chez eux. Or, nous ne saurions trop le dire, sans vouloir en tirer la moindre vanité nationale, l’antériorité des monuments à ogive français sur tous ceux du nord de l’Europe ne nous semble pas pouvoir être mise en doute. C’est un fait que les écrivains anglais en général ne font pas grande difficulté de reconnaître. M. Dawson Turner, M. Whittington, M. G. Wilson, M. Gally Knight, avouent franchement que l’ogive n’est pas d’invention anglaise, et qu’elle apparaît en France plus tôt qu’en Angleterre. Des aveux aussi explicites sont plus rares sur le sol germanique; mais les faits y parlent aussi clairement. On sait exactement à quelle époque ont été construits les principaux monuments de l’Allemagne; combien n’en voit-on pas qui sont bâtis à la fin du douzième siècle, sans que l’ogive s’y laisse apercevoir! et même au commencement du treizième combien sont encore mi-partis d’ogives et de pleins cintres! Voyez à Gelnhausen les ruines de cet admirable palais que construisit Frédéric Barberousse vers 1180, c’est-à-dire pendant que Notre-Dame de Paris était en pleine construction; vous n’y trouverez pas la moindre ogive, et bien que les détails de sculpture soient traités avec ce luxe tout oriental qui appartient surtout à l’époque de transition, la masse de la construction est encore empreinte d’une rudesse et d’une sévérité qui pourraient la faire attribuer au siècle des Othon. Soit que vous suiviez les bords du Rhin, soit que vous pénétriez dans l’intérieur du pays, vous voyez pendant tout le douzième siècle le plein cintre régner sans trouble et presque sans partage: s’il fait des concessions, c’est en maître, et quand vient l’époque où il succombe enfin, il n’abandonne que pied à pied son domaine. Chose étrange! ce style à ogive, si longtemps arrêté dans sa marche en Allemagne, est réputé par quelques Allemands le style teutonique par excellence! Sans doute il s’est acclimaté et naturalisé en Germanie, sans doute il y a produit de grandes et belles. œuvres; mais qu’il y soit né, jamais observateur de bonne foi ne pourra le soutenir. Les preuves du contraire sont palpables. Il y a dans la seule Picardie et dans l’Ile-de-Erance, cette partie de notre sol où l’ogive semble avoir fait sa première apparition, quinze ou vingt monuments du premier ordre dont l’histoire repose sur des titres authentiques, et qui sont indubitablement de trente à quarante ans plus anciens que les monuments similaires en Allemagne. A moins donc de mettre de côté tout ce que les témoignages les plus irrécusables nous apprennent au sujet d’églises, telles que Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Senlis, Saint-Yved de Braisne, la cathédrale de Soissons, à moins de ne tenir aucun compte de faits aussi bien établis que l’époque où furent construits nos grands édifices du treizième siècle, la cathédrale de Reims, par exemple, celle de Bourges, celle d’A-miens, celle de Beauvais, je ne saurais, quelle que soit mon estime et ma déference pour des hommes dont l’esprit et la science sont si justement honorés en Allemagne, leur accorder que cette antiquité, qu’on attribue chez nous à certains monuments à ogive, doive nécessairement être une fable grossière, par cela seul qu’au delà du Rhin l’impossibilité d’un tel fait serait évidente et hors de tout débat. Pour faire une semblable concession, il faudrait avoir oublié qu’en l’an 1248 nous consacrions à Paris la Sainte-Chapelle du Palais, ce type accompli du style à ogive, lorsque sur les bords du Rhin, dans cette même année, on se disposait seulement à poser la première pierre du dôme de Cologne.
Mais si nous n’adoptons pas dans toutes ses conséquences le scepticisme des savants allemands, nous nous garderons bien, d’un autre côté, d’accepter sans contrôle les brevets d’ancienneté si libéralement accordés parmi nous, non-seulement à quelques monuments de transition, mais même à des constructions à ogive du style le plus pur, le plus fin, le plus élancé, tel que la cathédrale de Coutances, par exemple, ce modèle exquis de l’art de bâtir au treizième siècle, dont on veut faire remonter la fondation à l’an 1030 et l’achèvement à l’an 1083.
De tous les paradoxes qu’a suggérés l’archéologie du moyen âge, c’est assurément là le plus hardi. Soutenue d’abord avec chaleur et conviction par le savant M. de Gerville, mais accueillie presque aussitôt par d’inflexibles objections et par une incrédulité à peu près générale, cette opinion semblait abandonnée, lorsque, il y a peu d’années, un nouveau champion, M. l’abbé Delamare, vicaire-général de Coutances, se présenta dans la lice avec un mémoire aussi remarquable par une parfaite bonne foi que par les plus grands efforts de patience et d’érudition . Malheureusement l’auteur était mieux préparé aux recherches paléographiques qu’à l’étude des monuments. Il paraît en avoir peu vu, peu comparé ; de là vient qu’il fait si bon marché de toute classification chronologique, fondée sur l’étude et sur la comparaison des monuments eux-mêmes. Il lui semble presque puéril d’attacher, en pareille matière, quelque importance aux analogies et aux différences, comme si, en quelque matière que ce soit, la science humaine pouvait reposer sur autre chose. Si M. Delamare avait pour un moment laissé là les textes qu’il étudie si bien, et visité, avec des yeux d’archéologue, seulement quinze ou vingt monuments du treizième siècle pris au hasard; si, retrouvant dans toutes ces constructions les mêmes principes générateurs, au travers de quelques différences secondaires, il avait ensuite porté ses regards sur un certain nombre demonuments de transition, et qu’il eût retrouvé en eux les germes encore incomplets de ces principes communs à tous les monuments du treizième siècle, ne se serait-il pas dit, en refermant prudemment ses nécrologes et ses archives capitulaires: il y a quelque chose de moins trompeur que les écrits des hommes, ce sont les lois nécessaires et constantes de l’esprit humain, et parmi ces lois il en est une qui n’est ni la moins constante ni la moins nécessaire, celle qui veut que ni l’homme ni l’espèce humaine ne fassent rien de complet et d’achevé du premier coup? Les plus grands siècles comme les plus grands génies ont obéi à cette loi: point de chef-d’œuvre sans ébauche. Et vous voulez que cet admirable système de l’architecture à ogive, avec tous ses effets, avec tous ses secrets, avec sa coupe de pierres si compliquée et si neuve, avec cette audacieuse légèreté, résultat d’une foule de combinaisons que nous voyons éclore successivement et laborieusement pendant plus d’un siècle, vous voulez que tout cela, sans que rien y manque, ait été improvisé un certain jour à Coutances, près de deux cents ans avant que, dans aucun autre lieu du globe, ce système eût été complétement réalisé, et quatre-vingts ans au moins avant que partout ailleurs on songeât à introduire quelques pauvres ogives au milieu des antiques pleins cintres! A quelle cause attribuer un tel prodige? L’auteur ne le dit pas, et c’est à peine s’il le cherche, tant il paraît avoir peu conscience qu’il y a là quelque chose qui révolte la raison. Il croit soutenir une opinion comme une autre, et bouleverse avec une tranquillité parfaite non-seulement toutes les données de l’histoire, mais les conditions premières de notre nature. Parce qu’il a lu, dans je ne sais quel registre, dont on ne retrouve plus nulle part l’original, registre désigné sous le nom de Livre noir, qu’en l’an 1030 une église a été fondée à Coutances, il se croit en droit d’affirmer que cette église est bien celle qui existe aujourd’hui, et prétend que ce n’est pas lui qui est tenu d’en administrer la preuve, mais que c’est à ceux qui voient dans cette église une œuvre du treizième siècle à fournir la démonstration écrite de ce qu’ils avancent.
Telle était déjà la prétention de M. de Gerville, mais elle s’est fortifiée chez son continuateur: en effet, et c’est là ce qu’il y a de neuf dans le travail de M. Delamare, après avoir établi, sur la foi de ce vieux cartulaire, aujourd’hui égaré, que l’église de Coutances, fondée en 1030, a été achevée en 1083, il fait passer sous nos yeux toutes les archives du chapitre, archives qui, selon lui, sont complètes et sans lacune, et il défie qu’on trouve, depuis l’année 1085 jusqu’au milieu du quatorzième siècle, un seul moment où l’on puisse supposer qu’une nouvelle église ait pu être édifiée.
Il faudrait, pour que cet argument négatif eût quelque valeur, admettre une chose presque aussi prodigeuse qu’une église du treizième siècle bâtie en l’an 1050, c’est à savoir l’existence d’archives capitulaires complètes et sans lacune. Quelle que soit notre confiance dans les savantes recherches de M. Delamare, nous ne saurions croire à la réalité d’un tel prodige. Mais, en supposant même que, par une exception merveilleuse, ces archives de Coutances, tenues exactement jour par jour, nous soient parvenues intactes et complètes, faudrait-il donc, si nous les trouvions muettes au sujet d’une reconstruction de l’église, faudrait-il en conclure que cette reconstruction n’aurait pas eu lieu? N’avons-nous pas vu déjà quelle est l’insouciance des chroniqueurs et des archivistes du moyen âge pour tout ce qui concerne l’édification des monuments qui s’élèvent sous leur yeux? Ne savons-nous pas que les seuls faits dont ils tiennent exactement registre sont les faits purement ecclésiastiques? Or c’est encore là une occasion d’erreur contre laquelle il importe de se tenir en garde. De ce que ces archives de Coutances font mention presque à chaque page, soit de cierges que des fidèles à leur lit de mort ordonnent d’entretenir dans la cathédrale, soit de services divins qui doivent y être célébrés, l’auteur en conclut qu’il n’a pas dû s’écouler un seul instant sans qu’il existât une église cathédrale à Coutances, que, par conséquent, il n’y a eu ni destruction ni reconstruction, et que l’ancienne église a toujours subsisté. Mais comment oublier que, pendant le moyen âge, c’était un usage constant et nécessaire que de faire succéder sans interruption, pour ainsi dire, l’église nouvellement reconstruite à l’église abandonnée? Même au milieu des fouilles et des décombres, au milieu des échafaudages couverts de centaines d’ouvriers, il fallait assurer la perpétuité du culte, en conservant tout ou partie du vieil édifice jusqu’au moment où le nouveau pouvait être consacré. Les faits abondent pour certifier cet usage. Ainsi dans les archives capitulaires de Beauvais, on lit ces mots: Anno 1272 prid. cal. novemb. IN CHORO RECENS EXTRUCTO miræ altitudinis et amplitudinis canonici divina officia celebrare cœperunt. Ce fut donc, comme on voit, en 1272 que pour la première fois les chanoines de Beauvais celébrèrent les offices dans leur chœur nouvellement construit: or, leur cathédrale avait été incendiée en 1225; sa ruine avait été à peu près complète. Eh bien, pendant les quarante-sept ans que durèrent les travaux de réédification, on ne trouve rien dans les archives capitulaires qui puisse faire supposer que l’église a cessé d’exister.. On voit, comme par le passé, les évêques donner des revenus à telles ou telles chapelles de la chathédrale, fonder des messes singulis diebus celebrandas; on continue enfin à voir enterrer les évêques dans l’église. N’est-il donc pas évident que la non-interruption du service divin dans la cathédrale de Coutances ne peut détruire les raisons qui nous ordonnent de croire que, depuis sa fondation en 1050, elle a dû nécessairement être reconstruite?
Quant à la prétendue impossibilité qu’une église édifiée au milieu du onzième siècle ait été rebâtie de fond en comble pendant le treizième, c’est-à-dire deux siècles à peine après sa construction primitive, sans que sa ruine ait été causée par une guerre ou par un incendie dont on garde le souvenir, c’est encore là, qu’on nous permette de le dire, un oubli complet de ce qui se passait tous les jours au moyen êge; c’est s’étonner d’une chose toute simple et tout ordinaire. Sans parler des innombrables églises que nous voyons reconstruire à partir de l’an 1000, bien que souvent elles n’eussent pas un siècle d’existence, combien n’en trouverait-on pas, même à l’époque qui nous occupe, qui furent ainsi renouvelées sans qu’il y eût absolue nécessité, mais seulement pour obéir, soit au vœu de riches testateurs, soit à la pieuse ardeur de paroissiens jaloux d’un temple construit à la moderne dans une ville du voisinage! Ne prenons pas un exemple obscur: la belle église de Senlis a été réédifiée vers l’an 1155, achevée en 1184, et inaugurée en 1191. A quelle époque avait-elle été fondée pour la première fois? Vers 1068 , par conséquent moins d’un siècle avant qu’elle fût construite à nouveau. Ni la guerre, ni l’incendie, n’avaient causé sa ruine; mais elle avait été probablement mal bâtie, on la trouvait déjà vieille et peu solide: on la rebâtissait pour la rendre plus belle et plus spacieuse. Pourquoi, si à Senlis il en était ainsi, n’en aurait-il pas été de même à Coutances?
Nous ne suivons l’auteur, comme on voit, que sur le terrain où il se croit inattaquable. Si nous abordions la question sous un autre aspect, au point de vue de l’appréciation des styles, il serait facile de prouver combien il se méprend sur la valeur de ce qu’il appelle le système d’analogie, et à combien de jugements erronés, faute de notions pratiques, il est. conduit à son insu.
Ce n’est ici ni le moment ni le lieu d’entrer dans ces détails; mais il est à souhaiter qu’une réfutation complète vienne bientôt dissiper jusqu’au moindre doute que peut soulever la lecture de ce mémoire. C’est un travail à faire en présence des archives de Coutances et surtout en présence du monument, travail qui n’aurait pas seulement pour résultat de faire justice d’un préjugé local, mais de donner un salutaire avertissement, en montrant à quelles chimériques conséquences un esprit distingué peut, de la meilleure foi du monde, être entraîné par une fausse méthode archéologique .
A côté de cette controverse sur la cathédrale de Coutances, toutes les autres semblent fades et décolorées. Partout ailleurs, en effet, c’est pour des années qu’on se dispute, tandis qu’à Coutances ce sont les siècles qui sont en jeu. C’est le règne de saint Louis qu’il s’agit de substituer au règne du roi Robert: nulle part on ne s’élève à de telles prétentions. Toutefois la cathédrale de Séez sert de texte à des récits qui ne sont guère moins extraordinaires. Quoique d’un style plus inégal et moins pur que celle de Coutances, la cathédrale de Séez appartient aussi à la belle époque de l’architecture à ogive; ce n’est pas un monument de transition, le principe vertical et les formes aiguës s’y manifestent d’un manière presque exagérée. Qu’importe? on vous prouve, l’histoire en main, que cette église a été fondée en 1055; à vingt-trois ans près, c’est aussi merveilleux qu’à Coutances. Cependant ici le paradoxe est soutenu avec moins de hardiesse, d’abord parce qu’à Séez il n’y a ni Livre noir, ni archives capitulaires; en second lieu, parce qu’il est à peu près prouvé qu’en l’an 1150 la cathédrale et la ville furent incendiées de fond en comble. C’en est assez pour que les moins clairvoyants soient en garde contre la prétendue identité de la cathédrale actuelle et de la cathédrale de 1053.
Quant aux autres églises à dates merveilleuses, telles que la collégiale de Mortain, la cathédrale de Chartres, l’église de l’abbaye de Fécamp, ce sont au moins des constructions qui appartiennent en partie à l’époque de transition; elles sont toutes d’un demi-siècle environ plus anciennes que les cathédrales de Coutances et de Séez, et comme on fait remonter leur fondation moins haut, il faut convenir qu’à leur égard la vraisemblance est moins outrageusement violée. Cela n’empêche pas qu’aucun de ces monuments ne peut avoir été construit aux époques qu’on leur assigne. Ainsi, à Mortain, il ne reste évidemment de la construction de 1082 qu’une seule porte, et cette porte est à plein cintre; à Chartres, s’il est vrai comme on le raconte, que la princesse Mahaut, veuve de Guillaume le Bâtard, ait fait couvrir de plomb, en 1088, le chœur, les transsepts et une partie de la nef de la cathédrale, il est parfaitement certain que ce n’était ni le chœur, ni les transsepts, ni la nef de la cathédrale actuelle, dédiée seulement en 1260. Notre-Dame de Chartres était à peine hors de terre, lorsqu’on 1145, au retour d’un voyage dans le pays chartrain, Hugues, archevêque de Rouen, écrivait à l’évêque d’Amiens Thierry que tous les habitants de la province, hommes, femmes et enfants se livraient depuis peu avec une incroyable ardeur à la reconstruction de leur église . Enfin, quant à Fécamp, on onblie, lorsqu’on veut voir dans l’église de son abbaye un monument de 1108, qu’en 1167 un incendie réduisit en cendres tout le monastère, et que l’abbé Henri de Sully travaillait encore à relever l’église de ses ruines lorsqu’il mourut en 1188.
Ainsi, tout en regardant comme un fait incontestable que l’époque de transition commence dans le nord-ouest de la France beaucoup plus tôt que dans les pays voisins, il faut mettre de côté tous ces prétendus miracles qui ne font que rendre suspectes aux gens sérieux nos dates même les plus authentiques. Des monuments de transition, à partir de 1150, quelque rares qu’ils puissent être dans le reste de l’Europe, nous pouvons hardiment en montrer chez nous un bon nombre; mais des constructions complétement à ogive avant cette époque, c’est courir après un chimère que de vouloir en trouver une seule.
Toutefois, quelques mots encore sur une église à laquelle on attribue, en Picardie, une ancienneté presque aussi extraordinaire que celle dont on fait honneur, en Normandie, à la cathédrale de Coutances. Nous voulons parler de l’ancienne cathédrale de Laon. L’histoire de cette grande église, remarquable à beaucoup d’égards par son architecture, est mêlée à celles des sanglantes catastrophes qui signalèrent, dans la ville de Laon, l’établissement de la commune. Au moment où les bourgeois venaient de massacrer leur évêque, la cathédrale, prise et reprise d’assaut, devint tout à coup la proie des flammes. L’incendie fut violent; il dévora une moitié de la ville, et l’église fut en grande partie détruite. C’était en l’année 1112. Deux ans après, en 1114, grâce à des quêtes abondantes, faites non-seulemant en France, mais même en Angleterre, grâce à l’ardeur du clergé et de la population, tout était réparé, et le culte était solennellement rétabli dans l’église.
Venait-on seulement de restaurer l’édifice? l’avait-on reconstruit complétement? L’opinion commune croit à une reconstruction. Si cette opinion était fondée, si l’église qui subsiste aujourd’hui était celle de 1114, cette immense édifice serait l’œuvre de deux années et quelques mois? Une telle supposition ne peut pas se soutenir. Quelque nombreux que fussent les ouvriers, quelque abondant que fût l’argent, il était matériellement impossible qu’un si vaste vaisseau pût être élevé et couvert dans l’intervalle de deux ans et demi. Un pareil tour de force ne serait pas plus admissible avec les procédés employés aujourd’hui qu’avec ceux dont on se servait alors. Ajoutons que, parmi les monuments du moyen âge dont on sait exactement l’histoire, monuments moins grands, pour la plupart, que la cathédrale de Laon, plus richement dotés, soit par le zèle des fidèles, soit par la munificence de nos rois, comme l’église Saint-Yved de Braisne, par exemple , il n’en est pas un seul dont la construction n’ait duré vingt, trente, quarante et même jusqu’à soixante ans . Il est donc évident que les travaux qui s’exécutèrent à Laon de 1112 à 1114 étaient des travaux, non de reconstruction complète, mais seulement de restauration, Comment d’ailleurs conserver le moindre doute, puisque le moine Herman, témoin oculaire du désastre, nous apprend que l’église n’avait pas été entièrement détruite, mais qu’elle avait seulement souffert de grands dommages.
Ainsi la cathédrale consacrée en 1114 n’était autre que l’ancienne cathédrale; monument à plein cintre, d’une assez haute antiquité, qu’on venait de consolider, de réparer, afin de pourvoir aux besoins du culte. Au bout d’un demi-siècle environ, ces murailles calcinées auront de nouveau menacé ruine, et il aura fallu les rebâtir de fond en comble. De là l’église actuelle, construction faite évidemment d’un seul jet, bien qu’on y rencontre quelques disparates; monument dont certains chapiteaux conservent encore une forme un peu romane, mais où l’ogive domine presque exclusivement, et qu’il est difficile de ranger parmi les œuvres de l’époque de transition, tant il semble appartenir plutôt au treizième siècle qu’au douzième.
Est-il besoin de dire que, puisque les travaux de 1114 n’ont été nécessairement que des travaux de restauration, il est impossible de supposer que le monument restauré se soit conservé jusqu’à nos jours, et que ce soit encore lui que nous ayons devant les yeux. Dabord on ne découvre pas sur la maçonnerie de la cathédrale actuelle la moindre trace d’une reprise, d’une réparation aussi importante que dut être celle de 1114; en second lieu, la cathédrale de Laon, d’après le témoignage des historiens, était déjà très-ancienne lorsqu’elle fut incendiée: croire à sa perpétuité, ce serait donc admettre l’existence d’un monument entièrement à ogive, non plus au début du onzième siècle, mais bien avant l’an 1000. Ce serait faire un acte de foi encore plus complaisant que celui qu’on nous demande pour la cathédrale de Coutances.
Cette thèse a pourtant été soutenue. On a prétendu que les chroniqueurs ne parlant pas d’une reconstruction de la cathédrale postérieurement à 1114, cette reconstruction ne pouvait avoir eu lieu. Pour nous, elle n’en est pas moins certaine, et à défaut de toutes les raisons que nous venons de donner, il suffirait, pour se convaincre, de jeter les yeux sur un autre monument encore debout dans la ville de Laon, l’église de l’ancienne abbaye de Saint-Martin. Cette collégiale n’ayant été réformée et régularisée par saint Norbert qu’en 1124, et le nombre des religieux ne s’étant augmenté dans une proportion assez considérable pour motiver la reconstruction de l’église qu’environ douze ans après, on ne peut faire remonter cette reconstruction qu’à 1140, ou tout au plus à 1136. Eh bien, à l’exception de la façade, qui est beaucoup plus récente, l’église entière n’est percée extérieurement que de fenêtres à plein cintre; sa forme, son aspect général, les sculptures de la corniche, les moulures qui relient les cintres des fenêtres, tout en elle appartient au style roman de la dernière époque.
Que ceux qui verront cette église de Saint-Martin de Laon la comparent avec la cathédrale, et qu’ils se demandent s’il est possible de supposer que, de ces deux édifices, la cathédrale soit le plus ancien. Admettons même, si l’on veut, l’hypothèse d’une reconstruction totale en 1114, hypothèse démentie par les faits, comme on l’a vu plus haut; il n’en sera pas moins hors de toute vraisemblance qu’à côté d’un monument où le style à ogive semble déjà presque parvenu à son entier développement, il se soit élevé, vingt ou trente ans plus tard, dans la même ville, un autre monument servilement fidèle, par ses formes extérieures, aux lois de l’ancienne architecture, et se rattachant à peine à l’époque de transition par quelques arcades à ogive qui se montrent timidement à l’intérieur.
Ainsi mettons de côté la cathédrale de Laon comme toutes les autres. Pas plus d’exceptions miraculeuses en Picardie qu’en Normandie. Partout l’art a suivi, non pas une marche uniforme et regulière, tant s’en faut, mais un certain mouvement de progression plus ou moins lent, plus ou moins rapide, sans jamais cesser d’être continu. Nulle part de ces pas de géant qui franchissent d’un bond la carrière; nulle part de ces coups d’essai valant mieux que les coups de maître; partout, au contraire, entre l’ancien et le nouveau style, un temps de passage, plein de diversité, variable dans sa durée comme dans ses formes, mais nécessaire; partout, en un mot, une époque de transition.
C’est là le premier point qu’il importe de constater, puis, une fois démontrée la nécessité et l’universalité de l’époque de transition, reste à déterminer, d’une manière générale, à quel moment elle commence.
Nous l’avons affirmé déjà, et nous le répétons avec plus d’assurance, ce n’est pas durant le onzième siècle. On peut à cette époque rencontrer des ogives éparses, on trouve même, à mesure que le siècle est plus proche de sa fin, de plus nombreux essais de la forme nouvelle; mais ce ne sont que des essais isolés, des tentatives qui s’ignorent, des exemples sans imitateurs.
Pendant les premières années du douzième siècle, ces essais ont dû se multiplier, sans toutefois qu’on puisse encore citer aucun monument à date certaine dans lequel l’ogive joue un rôle vraiment important.
De 1120 à 1140, au contraire, on aperçoit plus clairement un parti pris, une intention systématique de substituer la nouvelle forme à l’ancienne. Les ogives commencent à se montrer par séries et souvent même par étages superposés. Néanmoins, c’est presque uniquement dans l’intérieur des édifices, avec une sorte de mystère et de timidité, comme à Saint-Martin de Laon, par exemple, que les innovations osent se produire. Il semble que cette prise de possession des monuments par leur intérieur soit une loi commune à toutes les époques de transition. Ainsi, lorsqu’au seizième siècle l’ogive est à son tour abandonnée pour le plein cintre, c’est encore dans l’intérieur des édifices que se manifestent de préférence les premiers essais du nouveau style. Combien ne citerions-nous pas d’églises bâties à cette époque, particulièrement en Normandie, dont les fenêtres à ogives sont encore parsemées de meneaux flamboyants, tandis qu’à l’intérieur le ciseau de la renaissance s’est promené sur la pierre et l’a couverte de ses légères arabesques! Le même fait s’était produit quatre siècles auparavant; voilà pourquoi nous trouvons tant d’églises, qui, par leur aspect extérieur, semblent encore appartenir à la famille des édifices à plein cintre, tandis que leurs parois intérieures reposent sur deux rangées d’arcades aiguës. Il est vrai que, pour expliquer cette anomalie, on a prétendu que les croisés avaient trouvé, dans l’intérieur de l’église de Jérusalem, le tombeau du Sauveur entouré d’une colonnade à ogive, et que par un pieux souvenir nos constructeurs d’églises n’avaient d’abord songé à reproduire ce genre d’arcades qu’à la place qu’elles occupaient dans le lieu saint, c’est-à-dire dans l’intérieur des édifices . Nous ne nous prononçons pas sur le mérite de cette explication, nous constatons seulement comme un fait que, parmi les monuments de transition, ceux qui paraissent les plus anciens, et qu’on peut avec le plus de certitude faire remonter jusqu’à la première moitié du douzième siècle, se distinguent assez généralement par cette circonstance, que l’ogive occupe en dedans une place de quelque importance, tandis qu’on l’aperçoit à peine au dehors.
Vers 1150, le nombre des monuments mi-partis va toujours en croissant, l’ogive se montre de plus en plus hardie, et il est bien peu de constructions, soit religieuses, soit civiles, où on ne la voit se mêler aux arcs semi-circulaires.
Enfin, après 1170 environ, l’emploi de l’ogive est devenu assez fréquent, assez habituel, non-seulement pour qu’il ne se construise plus un seul monument sans que cette forme y figure, mais pour qu’on commence à en construire où elle figure seule, à l’exclusion de toute autre forme architecturale. C’est là la dernière période de l’époque de transition, période qui finit par se confondre, vers les premières années du treizième siècle, avec l’âge du style à ogive proprement dit. Pendant cet intervalle, le plein cintre ne disparaît pas encore de la scène: on le voit même parfois lutter avec vigueur et jeter un dernier éclat, comme sur la tour méridionale de la cathédrale de Sens, bâtie en 1183; et quant à l’architecture à ogive, quoique déjà parvenue au terme de sa croissance, elle n’est pas encore en possession de tous ses moyens d’effet, elle n’a pas complétement le secret de son propre génie, sa légèreté est encore un peu robuste, et ses voûtes ont beau s’élancer vers le ciel, on croit y voir planer encore, comme à Saint-Yved de Braisne, je ne sais quel souvenir de plein cintre qui les rabaisse vers la terre. En un mot, quoique le but soit bien proche, il n’est pas atteint; c’est encore l’époque de transition, c’est-à-dire la préparation à quelque chose de plus pur et de plus parfait.
Telles sont les seules données générales qu’il nous soit permis de hasarder au sujet de ce problème chronologique que nous avons en commençant déclaré presque insoluble, et qui en effet résisterait certainement, quant à présent du moins, à toute solution plus nette et plus précise. En ne donnant pas aux divisions que nous proposons un sens trop absolu, et surtout en ne sortant pas de cette partie du sol de la France que nous avons pris soin de circonscrire, nous croyons difficile qu’en nous suivant on risque de beaucoup s’égarer.
VI
Table des matières
APPLICATION DES PRINCIPES ÉNONCÉS CI-DESSUS.
Appliquons maintenant ces données à l’église Notre-Dame de Noyon.
Ne devient-il pas d’abord évident, ainsi que nous l’avons déclaré avec Guillaume de Nangis, que l’incendie de 1131 a dû détruire l’église de fond en comble, ou du moins qu’il a rendu nécessaire sa complète reconstruction? Quelle que soit la part que le plein cintre conserve dans l’église actuelle, bien que cette part semble presque égale à celle de l’ogive, il n’en est pas moins vrai que l’ogive y règne à peu près en souveraine, et que le monument tout entier est conçu sous l’influence et dans l’esprit du système à ogive. Or, nous savons maintenant jusqu’à quel point il serait chimérique de supposer qu’un tel monument ait pu exister avant 1131.
Reste à savoir, ce qui est beaucoup plus difficile, à quel moment à dû s’affectuer la reconstruction: a-t-elle été entreprise immédiatement après l’incendie? s’est-il, au contraire, écoulé un intervalle plus ou moins long avant qu’on se soit mis à l’œuvre?
Sans pouvoir déterminer en quelle année commencèrent les travaux, nous ne pensons pas que la reconstruction ait été immédiate. D’abord, au moment du désastre, les finances de l’évêché ne devaient pas être florissantes. L’évêque Simon se livrait depuis sept ans avec un grand zèle à la fondation. de la célèbre abbaye d’Ourscamp. Cette œuvre pieuse avait épuisé toutes ses ressources. Il est vrai qu’à la nouvelle de l’incendie, le pape vint, comme on l’a vu, au secours de l’évêque en écrivant la lettre que nous avons rapportée; mais rien ne prouve que les évêques de Rouen et de Sens aient répondu avec beaucoup d’enthousiasme à la provocation du saint-père. Il serait même possible que, pour complaire au pape lui-même, leur zèle se fût bientôt refroidi, car on voit, quelques années après, notre évêque encourir les censures de la cour de Rome pour avoir favorisé le divorce de son frère Raoul, comte de Vermandois. Cette disgrâce dura long-temps et eut de fatales conséquences pour l’évêché de Noyon, car elle lui fit perdre l’espèce de suzeraineté qu’il exerçait sur le siége de Tournay. La réunion de ces deux évêchés s’était maintenue depuis plusieurs siècles, au grand désespoir des chanoines flamands; l’évêque, en effet, résidait presque toujours à Noyon, et malgré l’apparente égalité des deux siéges, celui que n’occupait pas l’évêque était réellement soumis à l’autre. Profitant des mauvaises dispositions du pape à l’égard de Simon, les chanoines de Tournay obtinrent une bulle qui prononçait la séparation des deux siéges, et donnait à Tournay un évêque propre. De ce moment, ce n’est plus ni la fondation d’Ourscamp, ni le désastre de sa cathédrale, c’est la perte d’une de ses deux crosses qui devient la première affaire de l’évêque de Noyon. Nous le voyons aller à Rome pour tâcher de fléchir le saint-père, puis, n’ayant pas réussi, venir implorer l’assistance de son cousin le roi Louis VII; mais ce prince allait bientôt se brouiller lui-même avec la papauté : Simon, se liant étroitement à la personne et à la fortune de son royal parent, le suivit à la croisade, et mourut pendant l’expédition, à Seleucie, l’an 1148.
. Il y avait dix-sept ans que la cathédrale avait été incendiée, et, selon toute apparence, on n’avait pas encore pu s’occuper sérieusement de sa reconstruction. Peut-être avait-on réparé, pour abriter le culte, les parties les moins endommagées de l’édifice, mais sous un épiscopat. aussi agité, au milieu de circonstances aussi défavorables, il est plus que probable que le chapitre avait dû se borner à de simples travaux provisoires, et que la réédification de toute la cathédrale avait été ou ajournée ou poursuivie avec beaucoup de lenteur et d’hésitation.
Sous le successeur de Simon, au contraire, de meilleurs jours commencent à luire pour l’évêché de Noyon. La perte de Tournay n’est pas réparée, mais les vertus du nouveau prélat, Beaudoin II, son activité prévoyante, son administration calme, énergique et régulière ont bientôt fait disparaître les désordres que les continuelles absences de Simon avaient encouragés. Honoré de la faveur de Suger, de l’amitié de saint Bernard, Beaudoin cherchait à prendre ces deux grands hommes pour modèles. Or, la construction des églises fut, comme on sait, une des grandes occupations de de leur vie. N’est-il donc pas probable que Beaudoin, après avoir rétabli l’ordre dans son diocèse, dut se consacrer avec ardeur à la réédification de son église! Un fait, que Levasseur a probablement puisé dans les archives capitulaires, et qu’il cite en passant sans y attacher d’importance, vient à l’appui de cette conjecture. Levasseur nous dit qu’en 1153 l’évêque Beaudoin confirma les autels de la cathédrale, et plus loin il ajoute que, par l’ordre du même Beaudoin, le corps du bienheureux saint Éloi (le patron, le saint tutélaire de Noyon) fut transféré dans une nouvelle châsse et exposé à la piété des fidèles.
Qu’était-ce que cette confirmation des autels? S’agissait-il d’une consécration de chapelles nouvellement reconstruites? n’était-ce pas plutôt une déclaration solennelle par laquelle l’évêque annonçait que, dans la nouvelle cathédrale, les anciens autels seraient maintenus, resteraient sous l’invocafion des mêmes patrons, et conserveraient leurs priviléges et leurs revenus. Cette déclaration n’était-elle pas une sorte d’appel à la dévotion, et surtout à la générosité des fidèles? Accoutumés à s’agenouiller de préférence devant certains autels, ils avaient besoin d’être assurés que, s’ils s’imposaient des sacrifices pour faire sortir la cathédrale de ses ruines, ils y retrouveraient encore les objets de leur culte et de leur prédilection. Quant à la châsse nouvelle pour les reliques de saint Éloi, n’était-ce pas encore un moyen de faire pleuvoir les offrandes et de se préparer des ressources pour le grand œuvre qu’il s’agissait d’entreprendre? Enfin, si l’on se rappelle qu’un an avant cette confirmation des autels, la ville avait été ravagée par un nouvel incendie, n’y a-t-il pas lieu de supposer que les populations, frappées de terreur, durent attribuer le retour de ce fléau à l’état d’abandon où le temple à demi détruit était resté depuis vingt ans, que la nécessité de le relever devint plus pressante que jamais, et que l’évêque et son chapitre durent saisir cette occasion d’exalter plus vivement encore les esprits par le spectacle de cérémonies pieuses.
En somme, il nous paraît probable que, tant que vécut Simon, les travaux durent être languissants, et se borner, soit à l’enlèvement des décombres, soit à des démolitions où à des réparations partielles, tandis que, sous Beaudoin II, ils furent certainement conduits avec ardeur et persévérance; enfin, si l’on nous demandait de désigner l’année où la reprise de ces travaux dut commencer à devenir active et efficace, les faits que nous venons de citer nous feraient croire que c’est en 1153.
Maintenant, peut-on présumer que Beaudoin acheva son œuvre; et qu’à sa mort, en 1167, la construction de la cathédrale était complétement terminée? Nous ne le pensons pas. D’abord nous avons vu combien, en général, les monuments du moyen âge s’édifiaient lentement. Les travaux de la cathédrale de Senlis se sont continués sans interruption pendant plus de trente ans, spatio annorum tringinta et amplius , ceux de Braisne pendant trente-six ans; ceux de la cathédrale de Paris étaient à peine achevés au bout d’un siècle . Or nous ne voyons aucun motif pour qu’on eût fait preuve à Noyon d’une plus grande diligence. Nous avons au contraire une raison de supposer qu’en 1167, à la mort de Beaudoin, l’édifice n’était pas complétement terminé, car nous voyons que, contrairement à l’ancien usage, cet évêque ne fut pas enterré dans la cathédrale, et que son corps fut porté à Ourscamp . N’en pourrait-on pas conclure que l’édifice, encore en voie de construction, n’était pas en état de recevoir dignement la dépouille du prélat. Ses deux successeurs, Beaudoin III et Étienne Ier, furent également ensevelis à Ourscamp, et ce n’est qu’en 1228, lors de la mort de l’évêque Gérard, que l’antique usage fut enfin rétabli pour se perpétuer ensuite sans exception jusqu’à la fin du quatorzième siècle.
Nous ne voudrions pas, sur la seule autorité de ce fait, affirmer qu’avant l’épiscopat de Gérard, c’est-à-dire avant 1221, la cathédrale de Noyon ne fût pas entièrement reconstruite; nous voudrions encore moins soutenir le contraire. Quelle que soit l’homogénéité de la construction, et malgré le grand caractère d’unité qui résulte d’une persistance presque constante dans le même plan, nous sommes convaincus que les travaux ont dû se continuer longtemps. Se seront-ils prolongés au delà de l’an 1200? personne n’en peut répondre; mais, en examinant de près certaines parties de la nef et en particulier ces bases de colonnes au profil si vivement accentué, il nous semble permis de croire que, si elles n’ont pas été sculptées au treizième siècle, elles ne l’ont pas été du moins beaucoup plus tôt que la fin du douzième.
Ainsi, en dernière analyse, la cathédrale de Noyon doit prendre rang, selon nous, parmi les monuments de transition de la deuxième et de la troisième époque: conçue et entièrement ébauchée de 1150 à 1170, elle n’aura été totalement sculptée, ragréée et parachevée que vers la fin du siècle, et peut-être même un peu au delà .
Dans ce même intervalle, nous ne le dissimulons pas, on voit s’élever des monuments qui n’ont pas avec celui-ci une complète analogie: ainsi, pour ne pas sortir du voisinage de Noyon, nous citerons la cathédrale de Senlis; on connaît assez exactement toutes les phases de sa construction. Elle aussi fut entreprise vers le milieu du douzième siècle, en 1155 environ, et à peine terminée vers 1191. Les deux édifices sont donc contemporains, ils auront été conçus et exécutés presque simultanément, et cependant n’existe-t-il pas entre eux une différence fondamentale? A Senlis, on a proscrit le plein cintre; à Noyon, on l’a respecté.
Cette différence est grave assurement; mais suffit-elle pour nous empêcher de croire à la simultanéité des deux constructions? Ne savons-nous pas combien cette époque de transition est tolérante? N’arrive-t-il pas souvent que, dans le même lieu et au même moment, elle laisse vivre ensemble presque tous les styles à la fois? Lors donc que la cathédrale de Noyon serait empreinte des caractères les plus prononcés de l’ancienne architecture, il ne faudrait pas croire absolument impossible qu’à quelques lieues de là, vers le même temps, il se fût élevé une autre cathédrale sous l’inspiration du système nouveau. Mais ici, notez-le bien, il n’est pas question de pareils contrastes. Nous l’avons déjà dit, malgré ses pleins cintres, ses transsepts en hémicycle, malgré l’effort qu’elle semble faire pour se donner un air d’ancienneté, la cathédrale de Noyon n’est au fond qu’une église à ogives; elle ne vit que de la vie nouvelle; dans toutes ses nervures, dans tous ses rameaux de pierre, la séve qui circule, c’est la même séve qu’à Senlis. Ses arcades à plein cintre elles-mêmes n’ont du plein cintre que la forme; elles n’en ont ni l’esprit, ni le caractère: ce sont des ogives arrondies. Aussi, quelques nombreuses que soient ces arcades, elles sont sans influence, elles modifient à peine l’aspect général du monument. Il semble que ce soit par une usurpation, où plutôt à l’aide d’une concession bénévole, que le plein cintre soit admis dans cette église. Il y occupe plus que sa part légitime et naturelle. Sa présence y fait l’effet d’une fiction ou d’un anachronisme. Ainsi, vous le voyez, la différence entre nos deux cathédrales n’est pas aussi grande qu’elle en a l’air; les deux constructions ne se distinguent par aucune diversité réelle et profonde. C’est le même principe qui les a créées; rien ne nous défend donc de les croire contemporaines.
Mais d’où vient à Noyon ce respect pour le plein cintre? Cette sorte d’honneur qu’on lui rend a beau n’être qu’abstrait et nominal, pourquoi lui est-il rendu? Pourquoi, l’a-t-on laissé avec tant de complaisance régner seul dans toutes les parties supérieures de l’édifice? Pourquoi, lorsque tous les membres de cette architecture semblent vouloir se développer selon les formes nouvelles, sont-ils contraints à suivre où plutôt à simuler les anciennes formes, et tandis qu’à Senlis on s’abandonne sans résistance à la pente du siècle, pourquoi faire à Noyon de l’archaïsme à plaisir?
Pulsuz fraqment bitdi.