Kitabı oxu: «Gian et Hans & Le dossier de Raimbaud»

Şrift:

Marc Monnier

Gian et Hans & Le dossier de Raimbaud


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318802

Table des matières

GIAN ET HANS

LE DOSSIER DE RAIMBAUD

I.

XXVI.

GIAN ET HANS

Table des matières

I

Je les vis pour la première fois l’un et l’autRe, il y aura bientôt quarante ans, dans un canton suisse où une maison d’éducation, renommée alors, oubliée aujourd’hui, recevait de tous pays les enfants incorrigibles. Avec une vigilance assidue, une éducation chrétienne, un régime salutaire, une instruction variée, mêlant l’utile à l’agréable (utile dulci, disait le prospectus), le directeur de la pension s’engageait à dompter les plus fringants et les plus rétifs; s’il n’y arrivait point, ce n’était pas sa faute. J’avais été mis là par mes parents parce que j’étais, moi, Jean Flers, le collégien le plus batailleur de ma ville natale; quand je ne trouvais pas de camarade à qui chercher querelle, je m’attaquais aux pions, que je rossais quelquefois et qui allaient se plaindre au proviseur. De guerre lasse, on me chassa du collège. Mon père, homme attaché à ses devoirs, mais fort occupé, parla de m’enfermer dans une maison de correction; ma mère pleura tant qu’elle obtint une commutation de peine; on m’expédia dans le pensionnat suisse, où j’oubliai le peu de français et de latin que je savais; en retour, je n’appris pas les langues vivantes: c’est ce qui arrive dans toutes les écoles où on les substitue aux langues mortes, je note le fait en passant. Du reste, je continuai à me colleter tous les jours, particulièrement avec des Anglais qui me battaient à la boxe; je prenais ma revanche à la lutte: ils me pochaient un œil ou deux, mais je les jetais à mes pieds, ce dont j’étais très fier.

Six mois environ après moi, un petit Lucanien entra au pensionnat. Bel enfant sec et svelte, au profil maigre et long, couleur de vieux soù, aux longs cheveux bruns et plats tombant sur les épaules, aux yeux largement ouverts qui flambaient. La Basilicate, sa province, descendant de l’Apennin au golfe de Tarente, a la vigueur de la montagne et la douceur de la mer. Orphelin dès ses premières années, l’enfant avait vécu sous la tutelle d’un oncle qui était prêtre et qui aurait bien voulu que son neveu le fût aussi; mais le neveu préférait la musique profane à la musique d’église, et ne lisait volontiers que des histoires de héros ou des contes de brigands. Il n’y trouvait pas beaucoup de différence et le dit un jour à son oncle, qui, épouvanté, le lança des Apennins aux Alpes, sur le conseil et sous la garde d’un commis voyageur en chapelets: ces chapelets, fabriqués à Genève par les bijoutiers protestants, étaient vendus à Melfi, à Lagonegro, à Matera comme venant de Rome et bénits par le pape. Voilà comment le petit Gian Berti, qui se nommait Jean comme moi, devint mon camarade d’école: j’écris son nom à la toscane, pour le simplifier, bien qu’il le prononçât Djiouann.

Quand Gian entra dans la maison, il avait treize ans, j’en avais seize, différence énorme à l’âge où l’on grandit. Triste et farouche, il se tenait à l’écart, roulait un chapelet entre ses doigts, récitait le rosaire de la Madone, pinçait de la guitare, ou jetait des pierres dans un étang fort éloigné; quelquefois il sortait de sa poche une toupie à longue queue de fer, qu’il appelait son stromle et qu’il faisait pirouetter dextrement d’une de ses mains à l’autre le long de ses deux bras et derrière son cou.

Un jour, un grand garçon à lunettes vint frapper à la porte de la maison. «Je suis, dit-il, un pauvre étudiant en voyage.» Les étudiants mendiaient sans fausse honte au temps de Luther: les nouvelles mœurs ne tolèrent plus cette coutume, et je le regrette; il y avait beaucoup de poésie et de vaillance dans le vagabondage studieux de ces écoliers qui, ne possédant rien et voulant s’instruire, allaient d’université en université, la main tendue, vivaient de hasards et d’aumônes, ciraient au besoin les bottes du professeur et gagnaient ainsi péniblement le pain de l’esprit. Celui qui était venu quémander à notre école a peut-être été le dernier représentant de ce type disparu: encore une fois je le regrette. On le reçut bien, on lui offrit le vivre et le couvert; il en profita sans façon et mangea gloutonnement: le pauvre diable ne dînait pas tous les jours. Très érudit malgré ses mâchoires qui avançaient, le crâne plat, le front carré, les yeux atones, le reste du visage caché derrière une barbe en étoupe, c’était un Hercule mou, n’ayant guère de vie que dans l’esprit: il avait l’air de tout savoir, même le français, où du moins le vieux français, car il méprisait profondément le moderne; notre langue, à son avis, avait été tuée par Corneille et Pascal. Son nom de baptême était Jean, comme celui de Gian et le mien, seulement il le prononçait Hans et ajoutait le sobriquet de Schloukre (Schlucker, meurt-de-faim), car j’ai su depuis que ce pauvre garçon n’avait pas de nom de famille. Gian le prit en haine, et je remarquai dès lors que le petit Lucanien avait toujours besoin d’exécrer quelqu’un: l’ennemi dû jour était le Tudesque. Un matin, pendant la récréation, Hans dit à Gian: «Prête-moi ta toupie.» Gian la refusa, Hans voulut la prendre, et se rua sur l’enfant, qu’il eût assommé si je n’avais pas trouvé là une excellente occasion de me battre. Hans était plus âgé, plus fort que moi sans doute, mais les Anglais m’avaient appris la boxe et je savais de plus certains tours de mon pays: en le frappant non seulement du poing, mais du pied, dans la poitrine d’abord, puis dans le-dos, je le jetai à la porte. Étant vainqueur, j’eus tout le monde pour moi, même le chef du pensionnat, qui me sut gré de l’avoir débarrassé de Hans.

Gian se jeta dans mes bras, m’appelant son sauveur, son libérateur, me jurant qu’il m’appartiendrait jusqu’à son dernier souffle. Comme je n’entendais pas sa langue, il apprit la mienne en quelques semaines et me dit tout ce qu’il avait sur le cœur. Guerre au Tudesque, mort au Tudesque, oppresseur de Milan, de Venise, du Trentin, du Tyrol, de Trieste! La rancune de Gian remontait jusqu’au malheureux Conradin, jusqu’à Frédéric Barberousse: ce petit montagnard inculte arrangeait déjà l’histoire au gré de sa passion.–«Mais la France, ajoutait-il, parlez-moi de la France! Voilà notre alliée, notre sœur: nous sommes du même sang! Roland et Godefroi de Bouillon sont nos héros épiques. Le grand Napoléon était Italien. C’est l’Italie qui a été crucifiée à Sainte-Hélène! Jean, mon frère, frère de nom et de race, je suis à toi à la vie et à la mort!»

Cette affection enthousiaste dura plusieurs mois: par malheur, un de mes défauts d’alors était de m’intéresser aux affaires des autres. Le petit Samnite avait pour tuteur un oncle prêtre, et cet oncle était le second objet de son ressentiment.

–Il me dépouille! criait Gian: il a partagé avec mon père le bien de mon aïeul et détient ce qui est à moi; à peine me donne-t-il assez d’argent pour vivre. Un prêtre ne devrait rien posséder. N’ont-ils pas fait vœu de pauvreté en entrant dans l’Église? «Vends ton bien et donnes-en le prix aux pauvres, a dit le Seigneur. Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux.» Ce n’est pas tout cet homme arrogant et immoral s’arroge des droits sur ma conscience et me menace de l’enfer si je ne crois pas au miracle de saint Janvier. Enfin ce célibataire dispose de moi comme si j’étais son fils et m’envoie en captivité chez les Helvètes, qui furent battus par nos aïeux sous Jules César. Guerre et mort à, toutes les soutanes!»

Je représentai à Gian qu’il avait eu tort de se mettre en colère; que son oncle, quoique prêtre, était un homme, et, à ce titre, avait bien le droit de manger de la viande et de boire du vin, que moi-même, bien que toute ma famille fût laïque, j’étais mis en pension chez les Suisses dont les aïeux avaient été battus par les miens à Marignan.

–Notre captivité, ajoutai-je, est très supportable: nous apprenons ici fort peu de chose, c’est vrai, mais nous humons l’air sain d’un beau pays. Pour ce qui est de ta conscience, ami Gian, elle me paraît déjà fort émancipée, bien que, par habitude, tu défiles encore ton chapelet. On te menace de l’enfer afin que tu croies au miracle de saint Janvier; mais, si tu n’as pas peur de l’enfer, que t’importe? Si tu en as peur, autant vaut croire en saint Janvier qu’à d’autres saints, car de deux choses l’une: ou son miracle est faux, ou il est vrai. Dans les deux cas, il y faut croire: s’il est vrai, tu gagneras le ciel; s’il est faux, tu n’y perdras rien, c’est tout bénéfice. Telle est l’argumentation d’un poète célèbre, nommé Alfred de Musset, que nous lisions au collège, parce qu’il était défendu.

A ce raisonnement, Gian répondit par une apostrophe: il m’appela clérical. J’aurais dû le laisser tranquille, mais j’étais batailleur et je m’obstinais à prouver aux autres que j’avais raison, fol entêtement qui m’a valu beaucoup d’ennemis et qui n’a changé l’opinion de personne. En prenant sous ma protection le prêtre, qui n’en sut rien, et qui, s’il s’en fût douté, m’en eût voulu peut-être, je m’aliénai l’affection de Gian. Il y eut entre nous des discussions aigres, même une ou deux bourrades où je ne frappai pas bien fort: mon Lucanien en conclut que les Français étaient pires que les Tudesques. En évoquant l’histoire à son aide (on y trouve tout ce qu’on y cherche), il me rappela les Vêpres siciliennes et l’invasion de Brennus.

–Nous saurons encore vous chasser du Capitole! me dit-il avec un geste menaçant.

Je lui répondis:

–Ce ne sont pas les oies qui manquent.

Alors, pour m’écraser, il me récita un sonnet italien du XVIIe siècle, où il était question de troupeaux gaulois descendant des Alpes pour boire l’eau du Pô teinte de sang. Je lui répondis que je n’y étais pour rien, mais cette excuse ne lui suffit pas: il fit amitié avec les Anglais, nos condisciples.

–Voilà une nation, exclamait-il: digne, fière, pratique, .solide! Sur la parole de ces hommes de roche on peut bâtir une forteresse. Quand ils nous auront rendu Malte (et ils le feront un jour ou l’autre par loyauté britannique), ils seront après nous le premier peuple de l’univers.

Nous nous quittâmes tout à fait brouillés après avoir passé deux années ensemble dans le pensionnat suisse. Six ans après, j’entrai un matin, ma valise à la main, dans la gare de Bâle; je marchais alors sur mes vingt-cinq ans, et j’avais perdu un ou deux de mes. défauts, notamment la manie de me battre. Je devais cette amélioration à un voisin, robuste gaillard qui m’agaçait, me provoquait par-dessus la haie. Un jour, à bout de patience, j’entrai chez lui les poings fermés: «Je suis, me dit-il, en état de légitime défense.» Sur quoi il me repoussa dans mon clos, me roua de coups et, comme indemnité de guerre, confisqua ma montre et mon argent. Or, ce voisin, nommé Krickler, étant du pays de Hans, je devins furieux contre l’Allemagne, où, dans mon idée, aucun philosophe, aucun poète, aucun artiste n’avait jamais pu avoir du talent. Pour me prouver qu’il en était ainsi, je résolus d’étudier le pays que j’avais jugé d’avance: à cet effet, je passai le Rhin à Bâle, où je trouvai à la gare un grand garçon qui me sauta au cou: c’était Gian.

–Nous étions brouillés, me dit-il: querelle d’amoureux; nous nous dirons souvent de gros mots, mais nous ne vivrons jamais l’un sans l’autre. Apprends que, pour l’heure, je déteste les Anglais, qui ne pensent qu’à eux et ne nous ont pas encore restitué Malte. En revanche, mon ami, je commence à rendre justice aux Allemands, que j’avais mal jugés. Mon oncle, à mon retour de Suisse, m’a mis dans un collège que les frères des écoles pies (les Scolopi) ont dans les Abruzzes; j’y ai beaucoup étudié sous un bon moine toujours en extase, qui passe sa vie à lire l’Évangile de saint Jean. Il voudrait le mettre d’accord avec les trois autres Évangiles et, en même temps, avec le système bien compliqué d’un philosophe allemand nommé Hegel, qui ne se comprenait pas lui-même; cependant le bon moine l’a compris. J’ai lu avec lui un fort volume hégélien, la Phénoménologie, qui m’a paru être la philosophie de l’Apocalypse; je n’en ai pas entendu le premier mot, mais j’en ai retenu les plus gros vocables et je suis à même de discuter métaphysique avec tous les docteurs de Heidelberg. Voilà ce que j’ai fait en attendant ma majorité. Maintenant je suis majeur; mon oncle, le prêtre, a été forcé de me restituer le bien de mon père, dont le revenu monte à vingt ducats (85francs) par mois: c’est tout ce qu’il me faut pour vivre. J’ai lu Goethe et Uhland et je cherche Dorothée: voilà pourquoi je suis parti à pied pour l’Allemagne, A Bâle, où j’ai soupé hier au soir d’un hareng dans un cabaret d’ouvriers, j’ai appris que le chemin de fer me coûterait moins d’argent que la grande route: j’ai donc pris un billet de troisième classe parce qu’il n’y a pas de quatrième, et je vais monter en wagon. Kommst du mit? (Viens-tu avec moi?) Chemin faisant, de Bâle à Heidelberg, il me raconta ses affaires de cœur. En Basilicate, ayant lu Hermann et Dorothée, il s’était épris d’une belle Contadine, qui travaillait dans la vigne de son oncle: elle marchait pieds nus, le torse drapé dans une étoffe rouge sans couture et portait haut une tête de Minerve, couleur de cuivre, au profil épique et martial. Un soir, pour l’éprouver, s’étant armé d’un fusil, il la coucha en joue et lui demanda si elle préférait le déshonneur à la mort. Comme elle ne comprit pas, il expliqua plus clairement sa pensée: alors elle confessa qu’elle avait trop grand’peur des armes à feu. «Hélas! pensa Gian avec un soupir, ce n’est pas Dorothée!»

«En ce temps-là, me dit-il, j’avais peut-être dix-sept ans, mon plus vif désir eût été de connaître Gœthe. Le bon moine qui m’enseignait l’allemand m’apprit que le poète était déjà mort et que, d’ailleurs, de son vivant, il jouait d’assez mauvais tours aux curieux. Un jour que certain écolier de Goettingue avait fait le voyage de Weimar pour le contempler, le dieu qui, était en train de se raser devant une fenêtre, ne lui présenta que son dos sans lui adresser la parole; puis, se retournant, lui montra sa face savonneuse et le congédia d’un mot raide: «A présent, vous m’avez vu des deux côtés.»–«Dieu bon! je n’en aurais pas voulu davantage, ajouta Gian.»

En quittant l’école, il lut Werther, que le bon moine ne lui avait pas prêté; pendant qu’il le lisait, il fit la connaissance d’un syndic dont la femme avait nom Lucrèce; pendant que son mari siégeait à la chambre communale, elle recevait des visites et préférait celles des jeunes gens. Gian raconta l’histoire de Werther à Lucrèce et lui demanda: «Qu’en pensez-vous?–L’amant et le mari sont deux nigauds, répondit-elle. A la place de Lotte, savez-vous ce que j’aurais fait? Je les aurais renvoyés dos à dos pour en prendre un autre.»–Il n’y a de vertu qu’en Allemagne, pensa Gian.

En même temps, il lisait Uhland, auquel il se proposait de rendre visite à Tubingue et, sur la foi d’Uhland, il imaginait qu’en Allemagne, toutes les femmes étaient sages, même les filles d’auberge chastement aimées par les étudiants, vivantes ou mortes, pour l’éternité; que les pommiers y offraient gratuitement aux voyageurs leurs fruits et leur ombre; que les pauvres, loin d’envier l’opulence, y bénissaient le soleil de luire aussi pour eux; que les greniers y étaient pleins, les caves fraîches, les écuries chaudes, les cuisines propres, les femmes de chambres actives et pieuses;. tout le long du chemin (c’était en avril), il hurlait d’aise en voyant courir de longues files de cerisiers en fleurs, et il leur récitait des vers de Hebbel. Des musiciens ambulants, qui étaient dans le wagon, l’émurent jusqu’aux larmes. Quand nous descendîmes le soir, à Heidelberg, dans la jolie auberge qui est près de la gare, il s’écriait avec ravissement: «Quel p ays!»

Mais cette jolie auberge était trop chère pour nous: une chambre à deux lits n’y coûtait pas moins d’un florin par jour, plus de deux francs, somme énorme. Le lendemain matin, nous prîmes logement dans la grande rue, chez un marchand de fer qui avait des chambres à louer et qui vendait aussi du fromage: il fallait traverser la boutique pour monter chez nous par un–escalier. très noir. Notre première visite fut pour le château, que les armées, de Louis XIV ont détruit; ce n’est pas ce qu’elles ont fait de mieux; mais ces ruines se consolent en plongeant à mi-corps dans des touffes d’arbres bien verts rafraîchies par des pluies éternelles. De mon temps, il pleuvait tous les jours à Heidelberg à cause du vent d’ouest, à ce que nous dit le marchand de .fer et de fromage: or il ne soufflait jamais que celui-là. Abrités sous nos parapluies, de la terrasse du château, nous regardions la ville mouillée, la vallée du Neckar qui roulait de la boue vers la plaine, à l’extrémité de laquelle, entre deux averses, une coulée de soleil traça tout à coup une raie d’argent. Gian devina que c’était le Rhin et se mit à réciter la poésie de Bekker; je ripostai par celle de Musset; ce fut notre première dispute. Au fond, nous étions aussi bêtes l’un que l’autre, et les deux pièces de vers aussi.

On admirait en ce temps-là, dans une cave du château, le plus grand tonneau du monde, pouvant contenir deux cent quatre-vingt-trois mille bouteilles de vin. Cette merveille était montrée par une belle fille qui aurait pu s’appeler Christiane, car elle devait ressembler à la femme de Gœthe. «Voilà Dorothée! s’écria Gian.–Que voulez-vous de moi? demanda-t-elle.–Laisse ton cœur te le dire et en tout suis-le librement, roucoula le jeune Lucanien, répétant le mot de Hermann:

Lass dein Herz dir es sagen und folg’ihm frei nur in allem.

Christiane, passant un bras autour du cou de Gian, lui dit quelques mots à l’oreille; il rougit jusqu’au blanc des yeux et s’enfuit en criant: «Ce n’est pas Dorothée!»

Je le suivis en payant le pourboire, car on en donnait beaucoup en ce temps-là, trois ou quatre en visitant le château: les custodes avaient soif. Nous descendîmes à l’Université, où je pris ma première leçon d’Institutes; le cours était professé tous les jours dans l’après-dinée et durait trois heures consécu tives: bien que j’eusse déjà fait mon droit en France, je n’y compris absolument rien. Gian, en revanche, comprenait à merveille, et, tout en prenant des notes, il dessinait sur son cahier des profils de femme avec de grosses nattes de cheveux dans le dos. En même temps, il voulut s’inscrire à des cours d’histoire, de littérature et de philosophie: il en eut pour sept heures par jour. Le professeur d’histoire était alors un vieillard qui n’achevait jamais ses phrases, habitude funeste dans une langue où le verbe arrive presque toujours à la fin: Gian entendait pourtant ce jargon, que les Allemands eux-mêmes avaient peine à suivre, et, séance tenante, il traduisait chaque leçon en terzines italiennes qui sonnaient bien. Quand il en eut fait un poème aussi long que la Divine Comédie, il l’alla porter au vieux professeur: or il se trouva que ce vétéran de la science était amoureux de Dante, qu’il lisait chaque année, d’un bout à l’autre, à un auditoire féminin: il en était à sa cinquantième lecture. Voici le premier mot qu’il dit à Gian:

–«Vous êtes Latin, je le regrette pour vous; Dante était une nature germanique. Les Latins comprennent fort peu l’Enfer, encore moins le Purgatoire, le Paradis pas du tout.»

Gian n’en devint pas moins le meilleur ami du vieux professeur, auquel il donna quelques leçons d’italien, ce qui n’était pas sans utilité pour Fintelligence du poème. En même temps, il m’apprenait à parler allemand; je n’oublierai jamais sa première leçon.

–«Pour parler allemand, me dit-il, ou du moins pour avoir l’air de le savoir, il suffit de connaître deux mots qui sont le fond de la langue: so et doch. So est un adverbe interjectif qui veut tout dire, marque la surprise, l’adhésion, la condescendance, l’urbanité, coupe un discours trop long, donne la réplique, encourage l’interlocuteur, lui prouve qu’il est compris, le caresse et lui rend grâce; il signifie: «Salut, monsieur! vous êtes un habile homme; vous m’avez appris beaucoup de choses et je vous en sais gré.» So cumule les rôles du confident et du chœur tragique.–Doch est le pendant de so, le supplée au besoin, mais garde-toi de les confondre. Doch a quelque chose de plus fort, de plus étonné, de plus défiant: il exprime le doute philosophique et parfois même, agressif de sa nature, il te cherche querelle, ou te donne un démenti dont il ne faut pas pourtant t’offenser. Avec ces deux mots-là, tu peux aller partout sans te compromettre; réponds-les tour à tour à toutes les communications qu’on pourra te faire, et tu passeras pour un homme taciturne, mais intelligent.»

Le soir, nous nous promenions d’ordinaire au bord du Neckar et nous poussions volontiers jusqu’à une auberge de campagne, où une grosse femme très alerte, dont les cheveux bouclés en tire-bouchon dansaient toujours, nous servait pour dix sous un verre de bière, une crêpe aux œufs, du beurre, du fromage et du pain à discrétion. Quel npai, . grands dieux! On eût dit, à la vue, une éponge imbibée d’encre; au goût, c’était de l’amidon mêlé de boue: aussi les étudiants ne s’en servaient-ils que pour essuyer leurs couteaux. Mais il y avait là une pelouse fraîche, un buisson de roses, et derrière, l’eau qui coulait: une belle eau bien verte, quand il n’avait point plu la nuit. Ce fut là que nous rencontrâmes certain soir un boursch (Bursch, compagnon étudiant), qui soupait seul en lisant et en fumant; il portait alternativement à sa bouche la fourchette qu’il tenait de la main droite et la pipe qu’il tenait de la main gauche, tandis qu’un livre ouvert devant lui càptivait ses yeux et que la conversation des voisins attirait ses oreilles; les cinq sens étaient occupés à la fois. Gian le reconnut: c’était Hans. Nous refîmes connaissance, et le boursch, qui avait l’air, de ne plus m’en vouloir, accepta. un Seidel (canette) de bière.

–Vous êtes Welches, nous dit-il en allemand; race légère de qui nous n’avons plus rien à apprendre. Vous n’êtes plus dans le mouvement: c’est l’Allemagne qui mène les peuples, la foi allemande, l’idée allemande, la force allemande; cette foi, cette dée et cette force, c’est la révolution.

–So! dis-je, pour prouver mon intelligence.

Hans continua:

–Vous n’existez plus depuis Voltaire. Ce philosophe, un kantien sans le savoir, pressentait le criticisme, et, combattant d’un côté l’idéalisme substantiel de Cartesius, qui ne pouvait aboutir qu’au panthéisme naturaliste de Spinoza,– combattant de l’autre le théisme sentimental de Rousseau, qui ne pouvait être que l’asile de l’ignorance,–il a préparé Robespierre, ce bras dont Kant est la tète: Robespierre, ce criticisme militant.

–Doch! allais-je dire, mais Gian me coupa la parole en s’écriant: Richtig! Cela signifie; très bien! Cet adverbe approbatif exige toutefois une certaine connaissance de la langue; je conseillerais aux commençants de s’en tenir à so et à doch.

–Richtig! dit Gian à Hans; vous avez compris Voltaire beaucoup mieux qu’il ne se comprenait lui-même. Expliquez-nous maintenant Hegel.

–Hegel, c’est l’évolution de la raison dans la nature et dans l’histoire.

–Erreur, mon vieux camarade, reprit Gian en gardant son sérieux; vous n’y êtes pas du tout, je suis fâché de vous l’apprendre.

–Eh quoi? ce n’est pas l’évolution?..

–Nullement: c’est la circonvolution de l’infini dans l’orbe immémorial du devenir. De là l’ascension des catégories, la conciliation des dualismes, la conjonction des parallélismes, l’identité s’irradiant dans l’ubiquité pour redescendre, décomposée par l’analyse, jusqu’au draconculisme primordial,– voilà, mon ami, la philosophie de Hegel,–et, si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à le dire.

Hans enfonça son bonnet, boutonna son paletot, fourra ses deux mains dans ses poches et s’abîma dans ses réflexions. Il y pensa huit jours, après quoi il courut après nous, un jour que nous montions au Kaiserssthul pour voir le lever du soleil.

–J’ai compris, nous dit-il tout essoufflé. Dans votre pensée, le draconcule, considéré en même temps comme filiaire et comme aroïdée, serait le zoophyte archétype, ou le prototype végéto-animal qui est le germe des deux règnes. Votre théorie est l’absorption est la consommation de Hegel en Darwin.

–Richtig! dit Gian sans rire.

–Vous ne sauriez imaginer, reprit Hans, quelle influence votre. esprit a eue sur le mien. Je vais quitter l’évolution pour le draconculisme et la philosophie-pour les sciences naturelles. Je veux étudier la médecine, pour me prouver qu’elle ne sert de rien. Ce n’est pas encore une science. L’essentiel est de chercher l’atome archétype. A ce propos, je vais faire de la vivisection, mais je n’aurai à ma disposition que des bêtes. Ah! si je pouvais disséquer un homme vivant!

Gian ne s’offrit pas pour l’expérience, mais il s’attacha depuis ce jour à Hans et finit par ne plus le quitter. Ce qui séduit les jeunes gens, dès qu’ils se sont émancipés, ce sont les idées hardies: on entend par là des lieux communs revêtus d’une forme impertinente: je le dis à Gian, qui m’appela philistin.

Nous nous disputions journellement au sujet du boursch, dont l’influence m’inspirait une inquiétude mêlée de quelque jalousie. Je me crois toujours volé de l’amitié que mes amis ont pour les autres: c’est là un défaut très féminin qui m’a joué plus d’un mauvais tour.

–Prends garde! répétais-je au Lucanien; cet affreux bimane a des mandibules qui avancent. En Suisse, il voulait déjà te prendre ta toupie: tu as cru le mystifier, et il a su exploiter la mystification dont il a fait une théorie scientifique; il pompera sou par sou, idée par idée, tout ce que tu as dans le gousset et dans le cerveau. Disséquer un homme vivant, voilà son rêve. Eh bien! le premier homme vivant qu’il disséquera, ce sera toi.

A cette prophétie, Gian ne fit que hausser l’épaule. Un matin, il vint m’annoncer qu’il allait se noyer dans le Neckar, et quand je lui demandai le motif de cette détermination, il me donna des raisons empruntées à la philosophie pessimiste:

–«Qu’est-ce que l’homme? me dit-il. Son , savoir n’est qu’ignorance, sa grandeur que bassesse, sa force qu’infirmité, son plaisir que douleur!» J’avais déjà lu cela dans Schopenhauer, qui l’avait lu dans Héraclite.–«Qu’est-ce que la vie? continuait Gian: une étoffe qui ne vaut pas ce qu’elle coûte, une curée où l’on se dispute des lambeaux de chair, une mort anticipée.» Encore du Schopenhauer renouvelé des anciens. Je fis remarquer à Gian que les idées de Hans n’étaient pas neuves.

–Elles avaient cours, lui dis-je, au commencement de ce siècle: c’était le mal de René, pris à Werther, qui le tenait de Saint-Preux: l’infection était venue d’Angleterre. Quand cette sorte de spleen attaque un Allemand, il ne va pas se réfugier dans les bois pour vivre de racines, comme Héraclite ou Timon, pas si bête! Au contraire, il n’en perd pas une tranche de saucisse ou une bouchée de choucroute, pensant avec raison que, si la théorie est grise, l’arbre de la vie est vert. Voilà pourquoi, dans ce pays, tant de chrétiens vont à la guerre, tant d’athées à l’église, tant de prêcheurs de tempérance à la brasserie, tant de puritains à là bourse ou aux villes d’eaux. Il faut être bien welche, c’est-à-dire bien badaud, pour s’irriter contre la jovialité des pessimistes.

–Hans est un homme convaincu, dit Gian.

–Pourquoi donc ne va-t-il pas se noyer avec toi?

–Parce qu’il est un apôtre et qu’il a une mission à remplir. Pauvre diable ramassé dans la rue, élevé par charité, vivant de lésine, il veut bouleverser le monde. A cet effet, il a commencé par tout apprendre, et, depuis une douzaine d’années, il court les universités, où il eût pu devenir, s’il avait voulu, docteur en droit, en philosophie ou en théologie. Mais il n’a pas assez d’argent pour imprimer une thèse et acheter un grade. Il étudie d’ailleurs, non pour se créer une profession, mais pour savoir et pour régénérer le genre humain. Vous autres, Français, qui n’avez que du liège dans le cerveau, vous ne comprendrez jamais ces ambitions, ces abnégations sublimes. Hans meurt de faim.

–Quand il est avec nous, il mange pour trois jours, et à nos frais encore.

–C’est qu’il a jeûné la veille et qu’il jeûnera le lendemain. Le malheureux a été victime de toutes les persécutions imaginables: il fut d’abord chassé de Tubirigue parce qu’il avait une voix de stentor. Un soir en sortant de la Kneipe (cabaret), il chantait tout seul à tue-tête: or on ne permettait alors dans la rue que des chœurs à quatre voix. Il eut beau dire: «Je chante comme quatre,» il dut quitter Tuhingue et fut repoussé de Berlin pour avoir causé sociologie en voyage avec un compagnon de wagon. On lui a conseillé de ne pas aller à Leipzig, à Halle, ni à; Goettingue; ici-même, à Heidelberg, où nous sommes en état de siège, la police a l’œil sur lui et l’aurait déjà jeté plusieurs fois dans un cul de basse-fosse s’il n’avait pas les prérogatives des étudiants immatriculés. Enfin c’est un martyr et un homme de génie.

–Tu oublies d’aller te noyer.

–C’est vrai, j’y cours.

–Et Dorothée?

–Je renonce à la trouver. Qu’est-ce que l’amour? La complicité de deux êtres qui ne se cherchent du regard que pour compléter dans les ténèbres tous ces tourments, toutes ces peines, qui finiraient bientôt sans leur trahison. Hans n’a jamais aimé de sa vie.

–Et on le lui a bien rendu. Va donc te noyer, jeune homme.

–Adieu Jean!

–Au revoir !

Gian partit là-dessus, mais j’eus peur qu’il n’exécutât son projet par amour-propre. Je le suivis donc à distance, le long du Neckar dont nous remontions la rive gauche; s’il avait voulu prendre un bain, le courant l’eût tiré de mon côté. Il faisait un temps des dieux: l’eau verte avait l’air d’une pelouse flottante, le soleil sonnait sa fanfare et, sur les deux rives, tous les buissons chantaient. Gian disparut derrière un bouquet d’arbres (de saules, je crois), qui avançaient sur la rivière: le frisson me prit et je me penchai vers l’eau, mais je n’entendis rien tomber, ni rejaillir. Seulement, derrière moi, sur la route, à un frou-frou léger comme d’un oiseau qui s’envole, m’étant retourné tout à coup, je vis une robe blanche qui fuyait. Gian revenait sur ses pas, la suivant du regard; il m’aperçut et m’aborda sans surprise:

–Tu étais là? me dit-il, tu l’as vue?

–Qui donc?

–Dorothée. Juste à la place que j’avais choisie pour mon suicide, elle était assise dans l’herbe, et elle effeuillait une marguerite; elle avait ôté son chapeau, et ses cheveux blonds, livrés au vent, tourbillonnaient autour d’elle comme une cendre dorée.–«Il m’aime!» s’écria-t-elle en arrachant la dernière feuille de sa fleur. Alors, se relevant et se retournant d’un bond, elle se trouva contre moi, joue à joue. Je lui dis:– «Vous m’avez sauvé la vie; je vous la dois et je vous la donne, si vous la voulez.» Elle s’enfuit effarée, mais très émue. Très émue, tu m’entends? Tout ce qui commence par l’émotion finit bien. J’ai trouvé Dorothée.

II

Une heure après, nous dînions, comme d’habitude, à la Reichshrone, auberge d’étudiants qui regardait la rivière: on y avait pour vingt-trois sous (trente-deux kreutzer) sept plats mauvais, mais copieux, et beaucoup d’eau claire. Gian mangea, comme d’habitude, à toute vapeur, et me dit en style allemand:

«Je suis satt (repu). Maintenant manquons le cours, et montons au château: il fait beau, chose rare. Dorothée doit y être.»

Sur quoi, il prit les devants, traversa la ville et gravit la colline à grandes enjambées; je le suivais de très loin, car il faisait chaud, et je suis un peu gras, comme Hamlet. Je l’eus bientôt perdu de vue, et je résolus de l’attendre sur un banc de la terrasse où, quelques minutes après, une vieille femme et une jeune fille vinrent s’asseoir auprès de moi. La jeune fille portait la robe blanche et le chapeau de paille à larges bords que j’avais vus fuir le matin sur la rive du Neckar.–«Lenchen! dit la vieille.–Montre? répondit la belle enfant (Lenchen est un diminutif de Madeleine. Moutre est la manière de prononcer le mot Mutter, qui signifie mère.)–Je me sens fatiguée.–Et moi, j’ai grande envie de voir le château.–Vas-y toute seule.»

Lenchen partit; je n’osai la suivre (ce n’est pas dans nos mœurs) et je restai assis près de la moutre: figure de chouette, accoutrement ridicule, et un moulin à paroles! Elle engagea la conversation et, en un clin d’œil, me raconta sa biographie complète, y compris ses idées et ses plans d’avenir. Née à Bonn, elle s’était mariée dans le Wurtemberg; son mari était une bête et un songe-creux: au lieu de gagner de l’argent, toujours dans les livres!–«Par bonheur, il est mort, dit la vieille, ne laissant qu’une fille, celle-là qui regarde les ruines; elle ressemble à son père, veut tout savoir, tout regarder. Ce matin, elle est sortie seule pour voir couler l’eau. Une folle aussi: par bonheur, je suis là, moi, la moutre. J’ai ouvert une auberge entre Stuttgart et Tubingue...» Elle désigna l’endroit, mais parlait si vite, et en platt deutsch ! Le platt deutsch est un patois inventé par les naturels du pays par amour-propre national, dans l’intention évidente de prouver qu’il y a quelque chose de plus dur que leur langue littéraire. La moutre avait donc ouvert un cabaret qui, petit à petit, était devenu la principale auberge de l’endroit; elle y avait gagné beaucoup d’argent et songeait à se retirer au prochain automne; l’acheteur était bon et payait comptant. Se retirer, mais où? question grave; à cet effet, la Chouette faisait un voyage d’instruction.–«Il s’agit, me dit-elle, de bien vivre et d’établir ma fille, celle qui regarde les ruines là-bas. Heidelberg, joli endroit, vie pas chère, mais point d’hommes sérieux: les indigènes, tous petits marchands, médiocres et vulgaires; les étrangers; étudiants trop jeunes ou professeurs déjà placés. Il y a bien un Privat docent encore libre et plein d’avenir, mais il a beaucoup d’ambition, trop pour nous autres: Donc, je ne m’établirai point à Heidelberg. Peut-être à Bonn, ma ville natale: il est bon de revenir riche au pays d’où l’on est parti pauvre; on s’y pavane et l’on fait envie aux gens…»

Voilà ce que me dit la Chouette en moins d’un quart d’heure. Qu’y avait-il d’allemand chez cette bourgeoise? J’en connaissais vingt pareilles dans ma province; la bête humaine est la même partout. –Lenchen revint et, voyant que je causais avec sa mère, elle me demanda de quelle époque était le château. Je me levai pour lui répondre, heureux de déployer une érudition toute fraîche empruntée à Joanne et à Bœdecker. Tout en causant, nous nous éloignions du banc où était la moutre, et nous nous rapprochions des ruines, que nous finîmes par visiter en détail. Rien de plus agréable, pour un jeune homme ayant quelque vanité, que de servir de cicerone à une jeune fille. On attendrit son savoir et on allonge ses explications. Aux premiers mots que je prononçai, Lenchen reconnut mon origine.–«Parlez français,» me dit-elle, et elle m’écoutait avec une attention qui me ravit. On eût dit qu’elle cherchait à me faire valoir; elle me demandait les noms des palatins, des rois, des divinités grecques, des héros hébreux sculptés sur les façades, et il se trouva que je savais cela par cœur. Quand elle vit sous le fameux porche les quatre colonnes de granit qui viennent d’Ingelheim, où elles étaient allées de Ravenne, elle me dit en –se rapprochant de moi avec une sorte de terreur:

–Elles ont vu les empereurs romains, les rois ostrogoths et Charlemagne!

Au musée Kraimberg, elle n’accorda qu’un coup d’œil méprisant au masque de Kotzebue, pris à Mannheim au moment où ce dramatiste fut poignardé par un étudiant nommé Sand. Puis, en regardant les cheveux et le portrait de l’assassin, elle devint toute pâle.

–Je vous comprends, lui dis-je. Kotzebue était un faquin, mais le meurtre est toujours le meurtre.

–Nous serons amis, me répondit-elle en me tendant la main.

Nous avions marché plus d’une heure, inspecté le musée en détail, traversé l’église, escaladé la grosse tour; elle était lasse et s’assit sur la margelle d’un puits sans eau; des plantes folles verdoyaient en tous sens à ses pieds, à ses côtés, derrière elle. Tout à coup, au sommet du château, sur un pan de mur qui tenait par un vrai tour de force et qui ressemblait à une tranche de falaise rongée par la mer, émiettée par le temps, surgit dans le ciel une longue chose noire. C’était Gian. Comment s’était-il hissé jusque-là? Pour quoi faire? Il me le raconta le soir en rentrant.–«Je l’avais cherchée partout, em dit-il: au château d’abord, puis au Wolfsbrunnen, puis d’auberge en auberge, dans toute la ville. Ne la trouvant pas, j’ai fait comme la dame de la complainte; j’ai monté à la tour si haut que j’ai pu monter, pour tâcher de la voir.»

Dès qu’il l’eut aperçue, assise sur la margelle du puits, il redescendit avec une agilité de montagnard, fourrant ses bras et ses pieds dans des trous de boulets, les appuyant sur des extrémités de corniche ou de fragments d’escalier, parfois suspendu dans le vide. Lenchen me serrait la main avec angoisse et je sentis battre son cœur. Quand il eut touché terre, Gian vint droit à nous et plongea dans les yeux de Lenchen un de ces regards italiens qui veulent tout dire; elle ne put. le supporter et s’enfuit vers la terrasse, où la montre était restée sur un banc. Gian voulut courir après elle; je le retins et il me fit une scène, me déclarant traître, comme tous les Français du reste, et me reprochant le traité de Campo-Formio. Moi, pendant ces imprécations, je suivais mon idée. Jean Flers disait à Jean Flers:

–Voilà une jeune fille qui d’emblée est devenue ton camarade et qui n’a pu soutenir le premier feu de Gian. D’où vient l’éveil subit de deux sentiments si divers pour deux passants qu’elle n’a jamais vus? C’est comme dans mon pays; toutes me disaient: «Je vous aime beaucoup», aucune ne m’a dit: «Je vous aime!»

Sur quoi je poussai un soupir et j’apaisai Gian. Tout en lui jurant que je ne songeais nullement à lui disputer Lenchen et que je n’avais pas livré Venise à l’Autriche, je le ramenai sur la terrasse par un détour. La Chouette y était encore et causait familièrement avec Hans, qui paraissait la connaître de longue date et qui, contrarié de nous voir, nous salua d’un geste qui voulait dire: «Je suis en affaires, passez votre chemin.» Mais, dans l’intérêt de Gian, je ne voulus pas quitter la place.

–J’ai déjà eu l’honneur de voir madame, dis-je au boursch de plus en plus embarrassé: veuillez me présenter à elle.

Il fut forcé de s’exécuter et balbutia nos deux noms.

–Et mademoiselle votre fille? demandai-je à la Chouette.

–Elle est allée s’habiller pour le bal.

–On danse donc ce soir?

–Sans doute, au Musée.

C’était tout ce que je voulais savoir. Dans ce musée, cercle studieux où l’on était admis comme Ehrenmitglied (membre honoraire) à raison d’un florin par mois, on trouvait des journaux, des livres, un cabaret, des concerts et des soirées dansantes; nous en étions, Gian et moi: c’était dans nos moyens. Nous y allâmes donc en frac et nous mangions une côtelette en attendant le bal, quand Hans, qui n’était pas Ehrenmitglied, mais qui avait le don de se faufiler partout, vint nous y rejoindre, la pipe à la bouche et sur le dos son paletot de tous les jours: il n’en avait pas d’autre. Prenant place à notre table, il dévora trois côtelettes de veau, trois énormes assiettées de pommes de terre et demanda du fromage pour lequel, disait-il, il s’était réservé; il en mangea une livre, avala coup sur coup six chopes de bière et offrit à Gian de jouer la consommation aux échecs. J’assistai à la joute: on y apprend beaucoup sur le caractère des joueurs. Gian se jetait éperdument sur l’adversaire, en risquant toutes ses pièces, que Hans prenait posément, une à une, sans crier gare et en mettant dix minutes entre chaque coup. Quand le méridional fut à moitié dépouillé, l’homme du Nord ne se hâta point de l’abattre, mais, avec une patience agaçante, assurant toujours ses derrières et sifflotant un air du Freischütz, il poussa tous ses pions à dame, attentif à éviter la moindre audace qui eût pu abréger le supplice du vaincu. Cela dura deux heures. Lorsqu’enfin, après une interminable préméditation, Hans voulut bien se décider à donner l’échec et mat, il souleva ses lunettes, et regarda fixement sa victime en ricanant cinq longues minutes ou plutôt en canquetant comme un canard.

–Paye la consommation, me ditGian en s’élançant vers la porte. Je compris que Lenchen, dont il guettait l’arrivée (il s’était placé à cet effet près d’une fenêtre), venait d’entrer. Le compte réglé, quand je montai à la salle de bal, il dansait déjà avec elle. Ah! le beau couple! Deux têtes animées par le mouvement, une rose et une cerise, les cheveux noirs se mêlant aux cheveux blonds, la rotation effrénée de la valse, les amples manches battant comme des ailes, l’effarement de l’émotion, l’ivresse de la musique, la folie du plaisir! Ils dansèrent ensemble sans se quitter pendant une heure et demie; entre les danses, ils causaient toujours plus bas; je ne saisis qu’un mot au passage:–La marguerite vous a dit: Il m’aime! Il m’aime, qui?

–Vous, peut-être.

Pendant ce temps, Hans causait avec la Chouette; j’ai bonne oreille et j’entends parfois sans le vouloir, à plus forte raison quand je veux. La moutre, en bonne mère, prenait des informations sur Gian, et Hans, qui mettait la vérité au-dessus de tout, s’efforçait de les donner exactes.

–Il n’a pas même, disait-il, quarante florins à dépenser par mois.

–En ce cas, dit la Chouette, cela ne peut pas être.

Hans avait raison: la science ne saurait être trop minutieuse: vingt ducats napolitains (c’était le revenu mensuel de Gian) ne valaient que quatre-vingt-quatre francs quarante-six centimes; quarante florins valaient quatre-vingt cinq francs soixante et onze centimes un tiers. Par ces motifs, la troisième valse finie, la Chouette qui jusqu’alors avait tutubé gentiment, se trémoussant beaucoup, comme font les femmes du commun pour ne point paraître gênées dans le monde, la Chouette se mit à chuinter, à bubuler (comment dit-on?) avec une férocité de stryge stymphalide. Hein! suis-je assez docte? C’est l’effet du pays où j’étais alors.

–Lenchen! cria-t-elle.

–Moutre?

–Partons tout de suite.

Et il fallut partir, Lenchen obéit filialement, non sans jeter un regard furtif à Gian, qui dansait alors dans les étoiles. Il demanda la permission de reconduire «les gracieuses dames», jusqu’à leur hôtel.

–M. Hans Schloukre nous accompagnera, hua la1 Chouette.

Nous la suivîmes à distance pour savoir à quelle fenêtre d’auberge on pourrait le lendemain entrevoir Lenchen. La vieille s’arrêta devant l’enseigne de l’Adler (aigle) près du marché. Une porte s’ouvrit, deux ombres entrèrent; une minute’après, deux fenêtres du premier étage s’allumèrent «comme si le soleil levant les inondait,» me dit Gian. Hans revint sur ses pas et voulut nous éviter, mais je me campai sur son passage.

–Vous m’avez présenté à cette digne femme, lui dis-je, mais vous ne m’avez point appris son nom.

–Frau Kreutzer, me répondit-il avec son mauvais ricanement. Et il s’esquiva au plus vite.

–Drôle de nom! pensai-je. Le kreutzer est le sou d’empire et ne vaut que trois centimes et demi. Vaut-elle beaucoup plus? C’est une question.

Quand je rejoignis Gian, il était planté comme un piquet devant l’auberge, les yeux fixés sur la fenêtre et se parlait tout haut: «Elle a baissé les rideaux, elle se déshabille, elle regarde si les draps sont blancs, elle se couche, elle s’étire, elle pense à moi peut-être, elle fait sa prière, le flambeau s’éteint, elle dort.»

Le matin, de bonne heure, il sauta de son lit à l’Aigle; une fille d’auberge qui était en train de laver la porte lui apprit que les deux voyageuses étaient parties par le premier bateau. Pour s’en assurer, il voulut monter à leur chambre; les lits étaient encore défaits; sur un des oreillers, un long cheveu faisait une ligne fine et blonde.

«Je me sauvai de là, me dit-il en rentrant; des idées folles me montaient à la tête. Je courus chez Hans qui connaît les fugitives et savait peut-être où elles étaient. Mais j’eus beau heurter des poings et des pieds la porte de son chenil, personpe. Une voisine m’affirma qu’il était parti le matin le sac au dos…

–Parions qu’il est parti avec elles…

–Pour quoi faire?

–Pour épouser la moutre ou la fille…

–Allons donc! c’est un apôtre…

–Les femmes aiment ça.»

Gian déclara qu’il se brûlerait la cervelle s’il ne revoyait pas Lenchen. Je lui répondis que je ne croyais plus à ses suicides; sur quoi il se fâcha, moi aussi, et nous dinâmes sans rien nous dire. Après dîner, je lui rappelai qu’il était venu en Allemagne, non seulement pour chercher Dorothée, mais encore et surtout pour voir Uhland,

–Il s’agit bien d’Uhland! bougonna-t-il en me tournant le dos.

–Il s’agit de lui, répondis-je. Nos congés de Pentecôte commencent demain; nous irons à Stuttgart, et de Stuttgart à Tubingue, où le poète est professeur. Entre ces deux villes il y a un village, dans ce village une auberge, dans cette auberge une aubergiste et sa fille; l’aubergiste répond au nom de Frau Kreutzer et sa fille au nom de Lenchen.

–Tu es mon sauveur. Vive la France! cria Gian en me soulevant de terre et en m’étouffant contre lui.

Nous ne pûmes partir que le lendemain, parce que nous n’avions plus d’argent et qu’il fallut en aller chercher à Francfort. Je ne décris pas le voyage, où je ne pus prendre une note; Gian, qui ne pensait qu’à Lenchen, m’empêchait de regarder. En remontant le Neckar en bateau, je voyais défiler des villages, des forêts, des châteaux perchés sur des bosses de rochers, le Schadek se dressant sur un énorme bloc de grès rouge, mais il me fut impossible d’observer, même à l’anglaise, en comparant le paysage à la description de mon Guide Richard. Gian, impatienté, m’arracha le livre des mains et le mit dans sa poche. A Heilbronn, j’aurais voulu assister à une fête musicale où des milliers d’ouvriers, venant de toutes les parties de l’Allemagne et se rencontrant là pour la première fois, devaient entonner en chœur le cantique de Luther; il n’y avait, assurait-on, rien de pareil au monde. Mais Gian voulut repartir sur-le-champ pour Stuttgart, où il refusa de s’arrêter: je lui représentai en vain qu’outre les curiosités signalées par le Guide Richard, qu’il ne me rendit pas, cette ville offrait deux merveilles qu’on ne trouve pas partout: la plus belle princesse, et les plus beaux chevaux arabes qui fussent en Europe. Il fallut dîner au galop, et pousser jusqu’à Tubingue, à pied, bien entendu, de peur de manquer l’auberge où était Lenchen. Gian marchait devant et, dans sa hâte, se trompa de chemin: celui qu’il prit se rétrécit peu à peu et devint une simple ornière qui disparut dans les prés; or la pluie de la veille avait changé les prairies en marécages. Nous plongions jusqu’à mi-jambe dans une herbe molle flottant sur un horrible mélange de terre et d’eau. Après la plaine vint une hauteur, après les champs, des vignes qui rampaient sur des pentes raides; un sentier coupait droit, si maigre (le soir tombait) qu’on le voyait à peine, si bête qu’il se perdait lui-même au lieu de nous guider: longue traînée de fange où une jambe s’enfonçait jusqu’au genou, tandis que l’autre glissait trois pieds plus bas; nous n’en pouvions sortir qu’en y laissant nos bottes. Dans cette vigne, une vieille femme qui nous disait bonsoir quand nous lui demandions la route, puis une nuit noire et, avec la nuit, des torrents d’eau. Gian grimpait devant moi, svelte et alerte comme une chèvre de l’Apennin, et me rappelait, pour me consoler, que saint Jean, notre patron, avant d’être relégué à Patmos, avait été jeté dans l’huile bouillante; je me traînais derrière lui comme un misérable mollusque, tombant à chaque pas, trempé jusqu’aux os, crotté jusqu’aux cheveux, haletant, brisé, mort. Voilà comment, après une heure d’ascension, nous nous trouvâmes sur la grande route, devant l’auberge de Degerloch.

Gian partit d’un large éclat de rire et entra résolument à l’auberge, où je me glissai derrière lui non sans quelque honte et redoutant l’effet que j’allais produire. Mais je fus déçu dans mon inquiétude; je ne fis nullement sensation. La Souabe était le pays du monde où l’on s’étonnait le moins: j’étais attendu là, comme partout, par des gens tout disposés à me rendre des services lucratifs. Une grosse fille se planta devant nous pour attendre nos ordres: Gian lui demanda si la maîtresse de l’auberge ne se nommait pas Frau Kreutzer. La fille se mit à rire, pensant que Gian badinait, mais ne bougea pas de son poste, attendant toujours nos ordres. Elle y serait encore si mon compagnon, qui savait deux fois plus d’allemand que moi, ne lui avait pas dit en phrases si claires qu’on eût pu les attribuer à Lessing:

–Chère jeune fille, vous voyez dans quel état déplorable nous nous trouvons. Bien qu’il n’ait pas l’air de vous affliger, nous rougissons de nous présenter devant vous si malpropres. Avant de nous rafraîchir, il serait convenable de nous sécher. Je vous prierai donc, belle jeune fille, de nous préparer une chambre à deux lits où vous ferez du feu: ce n’est guère la saison, je le sais, mais l’excentricité de notre humeur nous fait préférer une exception à un catarrhe. Nous nous coucherons tranquillement, en laissant nos habits près du feu. Voilà, pour le moment, tout ce que deux hommes crottés et mouillés vous demandent.

–So? murmura la fille, qui devait avoir parfaitement compris.

Une demi-heure après, elle nous apportait une bouteille d’eau de Seltz et une tabatière. Il y avait dans la salle; autour d’une longue table, une vingtaine d’hommes sérieux qui ne disaient mot et ne regardaient rien; chacun d’eux avait devant lui une chope de bière. Je crus que j’assistais à un conciliabule de conspirateurs; Gian me rassura en m’apprenant que c’était bien plutôt une réunion de notables.

«Et que font-ils là, je t’en prie?

–Ils s’amusent.»

Après un silence prolongé, l’un des notables leva sa chope jusqu’à ses yeux, puis, l’abaissant jusqu’à ses lèvres, en huma la moitié d’un souffle et en avala le reste d’une gorgée. Les autres murmurèrent aussitôt: Prosit! et en firent autant. Cet incident vidé, ils rentrèrent dans leur immobilité taciturne.–

«Et ils s’amusent? demandai-je à Gian.

–Ils s’amusent beaucoup. A quoi bon causer? Ils n’ont rien à se dire et n’éprouvent aucun besoin de faire de l’esprit.

–Ce leur serait peut-être difficile.

–Il n’en sont pas moins heureux d’être ensemble et de boire ce liquide qui leur plaît. A la dixième chope, ils se mettent à chanter; après quoi ils se couchent/ Ce sont des philosophes contemplatifs.»

Nous devisions ainsi, quand on nous apporta la bouteille d’eau de Seltz et la tabatière. Gian partit d’un nouvel éclat de rire et fourra dans son nez une prise de tabac pendant que je buvais un verre d’eau. J’aurais bien voulu passer la nuit à Degerloch, mais Gian s’y opposa formellement, alléguant que ce n’était pas le nid de la Chouette. Nous nous remîmes donc pédestrement en route; au moment où nous sortions, une fenêtre s’ouvrit au-dessus de ma tête, et il en tomba un ricanement assez pareil à celui de Hans. Je me retournai aussitôt, mais ne pus rien voir, tant la nuit était sombre. Gian ne s’était douté de rien. Nous allions donc tout droit devant nous, en nous arrêtant à chaque bouchon pour y demander si l’on connaissait Frau Kreutzer; ce nom faisait rire tout le monde. Un aubergiste pourtant se mit en colère, croyant que nous nous moquions de lui; ce n’était pas un Souabe, c’était un Brandebourgeois. Je tombais de sommeil, et Gian lui-même, bien qu’il niât le fait, traînait la jambe. Au moment où nous gravissions une côte, nous entendîmes derrière nous un bruit de roues lourdes: c’était la voiture de la poste qui arrivait tout exprès pour nous soulager. Gian héla le conducteur, qui lui répondit:

–Je me recommande à vous.

–Avez-vous beaucoup de monde là dedans?

–Nous n’avons personne.

–En ce cas, nous montons, dit Gian en ouvrant une portière.

–Vous n’osez pas monter!

–Nous vous paierons nos places.

–Vous n’osez pas payer.

–Je n’ose que trop, quand je suis en voyage.

–Descendez.

–J’y suis, j’y reste! cria Gian, sans se douter que ce mot deviendrait un jour historique.

Le conducteur lâcha une bordée d’invectives qui ne se trouvent dans aucun dictionnaire; Gian, qui était en belle humeur, riposta dans le patois de Naples, le plus riche en gros mots qui existe après celui de Zurich. Le conducteur gronda plus haut, Gian cria plus fort avec une volubilité haletante et des éclats de voix qui mirent les chevaux au galop. La dispute emportée, éperdue, roulait dans la nuit, comme une rafale fantastique, entre le siège et la portière qui braillaient l’un contre l’autre sans se comprendre: on eût dit une discussion de théologiens. L’échange de vociférations dura jusqu’à Echterdingen, où un buraliste, appelé comme arbitre, nous apprit que le conducteur n’avait pasie droit de recueillir des voyageurs en route. Gian fit dés excuses et demanda l’auberge de Frau Kreutzer; on lui répondit que ce nom était inconnu dans tout le pays; il consentit alors à pousser jusqu’à Tubingue; je payai nos deux places et nous couchâmes dans un –lit; nous l’avions mérité.

Le lendemain matin, nous étions à la porte d’Uhland. Un nid de poète assis au pied d’une colline, en face du Neckar: une terrasse au premier plan, la maison derrière, deux étages à six fenêtres, plus une sorte de grenier coiffé d’un fronton grec; derrière la maison, un jardin qui grimpait, riant et frais, jusqu’au haut de la colline; à gauche, la porte d’une brasserie et un grand mur couronné d’arbres verts; tout autour, des rues et des chemins qui montaient au coteau; devant, une place qui descendait à la rivière. Tubingue était, comme Heidelberg, une pépinière d’étudiants et possédait un château, une cave et un tonneau monstre, une université, des professeurs, des philistins, des maîtres d’armes, des marchands de tabac, des chapeliers fantaisistes et beaucoup de brasseurs. Jolie petite ville, en somme, où la chope de bière coûtait sept centimes environ, et où l’on pouvait, avec un peu de bonne volonté, se consoler de vivre. Arrivé devant la porte du poète, je dis à Gian:

«Allons-nous-en.»

J’ai toujours eu peur d’entrer chez un homme célèbre.

«Nous en aller? Pourquoi? me demanda Gian.

–Parce que, si nous sonnons, on viendra nous ouvrir et on nous demandera ce que nous voulons. Que répondre alors? Uhland tout court? Ce serait malhonnête; monsieur Uhland? Ce serait médiocre et bourgeois. Uhland n’est pas un monsieur comme tout le monde. Nous serons ridicules infailliblement. Mieux vaut nous en aller.»

Gian me répondit:

«Ce qui fait que la nation française est la plus sotte de l’univers, c’est qu’elle a toujours peur d’être ridicule.»

Et il sonna résolument. Une porte s’ouvrit, nous montâmes un étage, une bonne nous attendait sur le palier. Nous étions attendus là comme partout.

«Vous demandez monsieur le professeur?» nous dit-elle.

A la bonne heure! Cette question me tirait d’embarras. Les Allemands ont une excellente habitude: ils désignent les gens par leur titre, et ce titre abaisse un homme de génie au rang de tous les nigauds qui le portent. Il n’y avait qu’un Uhland en Allemagne, mais il y avait des milliers de professeurs.

«Oui, c’est bien monsieur le professeur que nous demandons, dis-je à la bonne.

–Monsieur le professeur sera bien fâché, me répondit-elle. Ils sont partis (elle le mettait au pluriel) pour faire un voyage à Stuttgart, et on ne sait quand ils reviendront.

–Tu es un jettatore!» me dit Gian en redescendant et en dardant contre moi la corne en corail qu’il portait en breloque. C’est à cause de toi que je n’ai vu ni Lenchen ni Uhland. Je lui répondis en vers:

Est-ce la joie ou la douleur

Qui règne au monde? Uhland opine

Que, si l’épine est sous la fleur,

C’est que la fleur est sur l’épine.

— «Bravo!» cria Gian en m’embrassant en pleine rue.

Il s’abattait vite, mais se relevait aussitôt. Nous revînmes en voiture sans querelle avec le conducteur ni entre nous, chose rare. En repassant à Degerloch, il entrevit dans l’allée de l’auberge une tête blonde; il me força aussitôt de descendre, s’engagea devant moi dans l’allée, poussa jusqu’au jardin et ne s’arrêta qu’à l’entrée d’une tonnelle où il trouva Frau Kreutzer attablée devant un pot de bière, en face de Hans, qui fumait.

III

La Chouette s’enfuit effarouchée comme si on venait de la prendre en faute. Hans nous reçut avec un certain embarras et crut devoir s’excuser en nous racontant des choses inexactes; on ment quelquefois, même quand on est né en Poméranie; il y a des pécheurs partout. Il nous assura qu’ayant appris notre départ, il avait voulu nous suivre, mais qu’il s’était arrêté à Heilbronn, retenu par une fête musicale à laquelle assistait Uhland.

«Le grand poète, nous dit Hans, m’a fait très bon accueil et, m’offrant une bouteille de rudesheimer, m’a chanté une de ses chansons à boire, celle oùil fait rimer Wein et Schwein (bouchon et cochon). De là je suis venu à l’auberge de Degerloch, où j’ai vu ces dames.

–Nous y sommes venus nous-mêmes, et elles n’y étaient pas.

–C’est que vous ne les avez pas demandées.

–Si fait, dit Gian; j’ai demandé Frau Kreutzer, et on m’a ri au nez.

–Frau Kreutzer? s’écria Hans en cacardant comme une oie.

–N’est-ce pas le nom que vous m’avez dit?

–Hach! hach! hach! fit le vieux boursch! il faut que j’aie pris une monnaie pour une autre. Ce n’est pas Frau Kreutzer qu’on la nomme, c’est Frau Pfennig. Hach! hach! hach!»

Les kreutzer, en effet, étaient les petits sous de Heidelberg, valant, soyons exact, trois centimes et six dixièmes; le pfennig comptait à Berlin pour un centime environ. Hans avait pu se tromper, ou se moquer de nous, ce qui me semblait plus probable; j’étais furieux, mais Gian ne pensait qu’à Lenchen.

–Où est-elle? demanda-t-il au boursch, en fouillant toutes les allées du jardin, toutes les fenêtres de la maison. Il avisa tout au haut du pignon, sous la pointe du toit, une petite croisée ouverte en dehors de laquelle un rideau bleu, agité par le vent, flottait comme une bannière. Il rentra aussitôt dans l’auberge, et, trouvant l’escalier, monta en quatre sauts jusqu’aux combles où une porte entre-baillée attira son regard. Il vit alors tout ce que Faust avait vu dans le nid de Gretchen, même le grand fauteuil de cuir qui devait sans doute avoir reçu les aïeux dans ses bras ouverts et entendu bourdonner tant de petits enfants autour de sa vétusté patriarcale; un tapis était soigneusement tiré sur la table, le plancher saupoudré de sable reluisait. Gian souleva un rideau du lit et il lui vint des pensées ivres qui se dispersèrent bientôt, honteuses d’être nées «dans ce mélancolique et chaste paradis.»

«Ah! si elle entrait tout à coup, s’écria-t-il, comme j’expierais mon sacrilège! Que je serais misérable près d’elle! Oserais-je seulement tomber à ses pieds?»

Il voulut fuir, mais s’assit dans le fauteuil, retenu par un charme, et regarda mieux autour de lui: tout ce qu’il voyait lui révélait une vertu de Lenchen. Le miroir était petit, donc elle n’avait pas de coquetterie; la chambre nue et propre, elle serait donc bonne ménagère et ne dépenserait pas son argent en futilités. La fenêtre donnait sur du vert: c’était donc là tout le luxe de la jeune fille qui, accoudée sur l’appui, pouvait contempler par delà la cloison du jardin, des vergers chargés de fruits, des pentes couvertes de maisons blanches et la capitale du Wurtemberg s’épanouissant au soleil. Sur un meuble près-du lit il n’y avait qu’un livre, la bible de Luther: c’était donc la lecture du soir et celle du matin; la pieuse enfant s’endormait et s’éveillait en’ prière. Il ouvrit le livre au hasard et tomba sur-ce passage: «L’amour excuse tout, il croit tout, espère tout, supporte tout; l’amour ne périt jamais.» Gian devint aussitôt luthérien et se donna cœur et âme à Lenchen.

En ce moment, la porte s’ouvrit toute grande, et une femme entra, Frau Pfennig. Sa voix faisait le bruit d’une horloge qu’on remonte.

«Qu’est-ce que cela? s’écria-t-elle. Que faites-vous ici?

–Je suis venu, gracieuse dame, répondit-il en se levant et en saluant très bas avec une grâce d’Italien; je suis venu vous demander la main de mademoiselle votre fille.

–Potz tausend! gronda-t-elle (c’était son juron). que me contez-vous là? Et vous êtes venu pour ce motif jusque dans ma chambre à coucher?

–Votre chambre à coucher?» bégaya-t-il avec la mine d’un chasseur qui s’en revient bredouille. Ce n’était donc pas le nid de Lenchen, c’était e trou de la Chouette!

Aussitôt l’endroit lui parut hideux, le plancher malpropre, le lit suspect; il vit une reprise au tapis, le fauteuil de cuir rendait une odeur de vieille semelle, le petit miroir renvoyait un profil d’oiseau de proie, la Bible de Luther devint un livre de vieille femme, enfin la fenêtre ne donnait plus que sur un jardin d’auberge où, en ce moment même, Lenchen apportait deux chopes de bière qu’un étudiant français (c’était moi) avait commandées pour lui et pour Gian. Un étudiant poméranien (c’était Hans) lançait par plaisanterie une bouffée de fumée à la figure de Lenchen et buvait une des deux chopes de bière. En voyant cela, Gian sortit tout à coup, en plantant là Frau Pfennig, qui le soupçonna, non sans raison, d’avoir le timbre un peu fêlé. Il se laissa rouler comme une cascade jusqu’au bas de l’escalier; quand il arriva au jardin, Lenchen n’y était plus, et les deux chopes étaient vides.

«Puisque vous avez tout bu, nous dit-il, je vais aller moi-même au tonneau.»

Il rentra aussitôt dans l’auberge et fit tant et si bien qu’il trouva Lenchen dans la basse-cour, où elle était en train de donner à manger aux poules; il songea aussitôt à la Charlotte de Werther, offrant la becquée à une nichée d’enfants, et il tendit ses mains avec une profonde émotion. La jeune fille ne parut pas surprise de le voir et remplit de grains de maïs les deux mains qu’il lui avait tendues.

«Aidez-moi, lui dit-elle.»

Et tous deux se mirent à la besogne, égayés par les poules, qui piquaient hâtivement leur repas avec un petit salut saccadé. Puis ils causèrent.

«Vous m’attendiez donc?… demanda Gian.

–Je vous savais ici. C’est pour vous voir que j’ai porté moi-même au jardin.

–Ma chope? un autre l’a bue. Sic vos non vobis...

–… mellificatis, apes, dit Lenchen, achevant le vers.

–Vous savez du latin?

–Ce qui ne m’empêche pas de donner à manger aux poules.»

Gian tombait de surprise en surprise. Il fut plus étonné encore quand Lenchen lui dit:

«Venez dans ma chambre, nous causerons mieux.»

Cela ne se fait pas en Italie. Cependant il se hâta de suivre la jeune fille et fut ébloui de ce qu’elle lui montrait. Il y avait des dentelles aux rideaux, des étagères chargées de livres, un piano, un chevalet portant une ébauche de paysage dont Gian reconnut le sujet: c’était la rive du Neckar, où il l’avait rencontrée.

«C’est vous qui avez fait cette peinture? demanda-t-il.

–Les dentelles aussi,» répondit-elle.

Et elle ajouta, tirant d’un placard un grand plat de pâtisserie:

«Et aussi cela.»

Puis, courant au piano, elle joua divinement (je l’entendis du jardin) une barcarolle italienne. Peut-être y mit-elle un peu d’ostentation, mais elle était si jolie! Gian sentit ses yeux se mouiller en entendant cette musique de son pays jouée pour lui seul par de belles mains, qui étaient peut-être un peu rouges, mais il ne le remarqua pas; il ne remarquait que ce qu’il voulait. Quand elle le vit ému, elle chanta; rien ne rend fou comme un air de Schubert sur des paroles de Gœthe. Quand elle eut fini, Gian se roulait à ses pieds en sanglotant; Lenchen se leva toute grande avec un beau sourire d’Omphale.

«Me voulez-vous, lui dit-il, éternellement?

–Il faut d’abord apprendre à nous connaître.»

Quand Gian me raconta cette scène, je lui fis des observations qui me parurent très sensées.

«Cette jeune personne, lui dis-je, a des talents variés, et il est remarquable assurément qu’elle ait pu apprendre tant de choses dans une auberge de village. Il n’en résulte pas que tu doives l’épouser.

–Je l’ai demandée à sa mère.

–Qui ne t’a répondu que: Potz tausend! Tu n’as pas le sou et tu n’es bon à rien. Lenchen, en revanche, est un peu propre à tout, ce qui ne me va pas; je n’approuve guère qu’on chausse en même temps des bas bleus et des sabots, qu’on mêle le latin a la cuisine. Observe, de plus, qu’elle sait beaucoup de choses, outre les langues mortes: tout cela ne s’apprend pas sans maître, et les maîtres ne sont pas tous vieux. Elle est bien jolie, c’est vrai, mais la beauté, qui est une qualité en amour, devient souvent un gros défaut en mariage; elle a pourtant des mains rouges.

–Blanches comme du lait.

–Rouges comme du vin, mon cher. Regarde plutôt.»

En effet, Lenchen était en ce moment dans un coin du jardin, cachée derrière des nappes mouillées qu’elle pendait à une corde haute: on ne voyait par-dessus le linge blanc que des pattes de homard. Gian s’écria:

«La rougeur de la jeunesse!

–Enfin, dans tout ce qu’elle t’a dit, un seul mot m’a fait plaisir: Il faut apprendre à vous connaître.

–C’est là au contraire ce qui n’a pas le sens commun. Ah! vous êtes bien tous des gens du Nord! Chez nous, tu regardes une femme à son, balcon, au théâtre, à l’église; si elle te rend ton regard, elle se donne pour la vie. On a du sang dans l’œil.

–Ici, mon cher garçon, une jeune fille vous mène dans sa chambre à coucher, vous montre les dentelles de son lit et vous dit après: «Il me reste à faire votre connaissance.» Que diable! le fond de l’homme et de la femme est le même partout, il faut bien qu’il y ait un peu de différence dans les manières. Sans quoi pourquoi voudrais-tu reprendre Venise aux Allemands?»

Pendant que nous causions, Hans était assis dans l’embrasure d’une fenêtre ouverte, au rez-de-chaussée, le dos tourné au jardin; la Chouette, debout à côté de lui, minaudait, lutinait, faisait la roue; lui, placide, les pieds sur le dossier d’une chaise, fumait. Ma conversation avec Gian finit comme d’ordinaire en dispute: il me déclara, en me tournant le dos, que l’Amérique avait des singes, mais que l’Europe avait des Français. C’était encore du Schopenhauer. Je montai dans une chambre que nous avions retenue pour la nuit, et, comme le jour baissait, je me mis à lire auprès de la fenêtre. Je me trouvais juste au-dessus de la Chouette et de Hans, qui, n’entendant pas de bruit, causaient librement.

–«Vous ne voulez donc pas, disait-elle, que je la donne à cet Italien?

–Trois fois non. La race latine est infecte; ces gens-là se marient pour huit jours et se sauvent après en emportant la caisse. Ne la donnez d’ailleurs ni à lui ni à aucun autre, quel qu’il soit. Elle est trop jeune, On ne doit se marier qu’à votre âge.

–Hélas! cher Dieu (ach lieber Gott)! vous voulez rire.

–Point du tout, vous êtes encore très appétissante; songez d’ailleurs qu’il faut un homme dans votre maison. Passe encore à Degerloch, où vous avez plusieurs domestiques avec vous, mais vous allez vous retirer à Bonn, une ville d’étudiants. deux femmes seules!.

–Dieu dans le ciel (Gott im Himmel)! vous me faites trembler.

–Mariez-vous donc, Frau Pfennig, ou prenez un pensionnaire.

–Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous, digne monsieur Schloukre?

–Moi, je suis trop pauvre. Je ne pourrais vous payer qu’une mince pension.

–N’est-ce que cela? Vous n’en paierez aucune et vous donnerez des leçons à Lenchen.

–Nous y réfléchirons.»,

En ce moment, une nuée d’étudiants, venant à pied de Tubingue et profitant, comme nous, des congés de Pentecôte, fit irruption dans le jardin en chantant deux vers d’Uhland:

Frau Wirthin, hat sie gut Bier und Wein:

Wo hat sie ihr schœnes Tœchterlein?

«Dame hôtesse, avez-vous de bonne bière et de bon vin? Où est votre jolie fille?

–La voilà,» gazouilla Lenchen, qui accourut si légèrement que je ne l’avais pas entendue venir.

Les étudiants se pressèrent autour d’elle en agitant leurs casquettes bariolées qu’éclairaient çà et là, car il faisait déjà nuit, les lumières de la maison.

–«Hourrah, Lenchen! hourrah haut!» cria cette jeunesse.

Puis un boursch la coiffa de son pilus (bonnet plat), un autre lui passa autour du corsage un ruban à deux couleurs, insignes d’une société quelconque, et, séance tenante, elle fut proclamée Fuchsinn (étudiante en herbe). Elle était charmante ainsi; mais Gian, qui l’avait suivie, ne paraissait pas content du tout. Après Lenchen, Hans eut son ovation: un vieux boursch le reconnut et le nomma tout haut en le montrant à ses camarades. Je pus constater que notre ami Schloukre avait laissé à Tubingue un glorieux souvenir à la suite de ses démêlés avec la police; nul n’ignorait l’histoire du quatuor nocturne qu’il avait chanté tout seul en sortant du cabaret. La princesse royale, fort belle personne, en avait ri, le vieux roi de Wurtemberg s’en était fâché: deux succès légendaires. Aussi Hans fut-il acclamé par ces jeunes gens, qui voulurent faire un Commers en son honneur; nous y fûmes invités, Gian et moi, comme hospites. Hospites est le pluriel d’un mot latin qui veut dire hôte, mais je ne compris pas bien ce que pouvait être un Commers.

«Je n’en sais rien non plus, me dit Gian, mais je suis sûr qu’on y boira de la bière.»

Une demi-heure après (car il fallut le temps de décorer la scène), nous fûmes introduits dans une salle vaste, mais basse, meublée d’une table en fer à cheval. Une centaine de jeunes gens se trouvaient là, coiffés de casquettes ou de pilus, décorés de rubans qu’ils portaient en bandoulière; les coiffures et les décorations étaient blanches, bleues, rouges. vertes, amarante ou terre de Sienne brûlée, bicolores ou tricolores selon les diverses sociétés (il y en avait dix ou douze), qui se chamaillaient d’ordinaire, mais qui fraternisaient ce soir là. Quelques étudiants portaient des insignes distinctifs: brassards ou cocardes, gros gants d’escrime, le veston à brandebourgs, la rapière au côté, des bottes fortes armées d’éperons, bien qu’ils fussent venus à pied, mais un air de cavalerie fait toujours bien; c’est tout ce qui reste de la chevalerie. Des panoplies et des drapeaux brodés décoraient les murs; il y avait sur la table sans nappe, outre les chopes à couvercle, des coupes d’argent où pendaient des médailles, et de grandes cornes évidées où l’on buvait à la ronde: c’était peu régalant, mais démocratique et sacerdotal. Les jeunes étudiants portant le titre de foucs (Fuchs, renard) servaient de domestiques aux plus âgés, qui avaient atteint le grade de Bursch (grand garçon); le renard en chef, le Fuchs major, paraissait fort affairé: c’était lui qui commandait le service. Hans présidait et pontifiait. Il fit d’abord un ’discours très sérieux pour nous présenter, Gian et moi, à l’assistance; après quoi, dirigeant l’enthousiasme, il commanda en notre honneur un double hourrah. L’enthousiasme obéit au commandement: le double hourrah partit avec un ensemble si parfait qu’on l’eût dit poussé d’une seule-voix: les étudiants satisfaits s’applaudirent eux-mêmes.

La cérémonie commença. Quand je dis cérémonie, je n’exagère pas: c’était un divertissement solennel et même un peu lugubre. Ces jeunes gens en vacance, réunis pour s’amuser, chantèrent d’abord en latin un chœur sépulcral:

Gaudeamus igitur

Juvenes dum sumus:

Post jucundam juventutem,

Post molestam senectutem,

Nos habebit humus.

Après quoi ils se recueillirent gravement; la salle portait au silence; c’était celle où, la veille, nous avions assisté aux joies muettes des notables de Degerloch. Chaque étudiant avait sa pipe en porcelaine ornée de devises, d’écussons peints et bourrée d’un affreux tabac jaune appelé kanastre, du latin canistrum, me dit mon voisin de droite, parce que ce végétal, importé d’Amérique, était-emballé dans des paniers.

«N’est-ce pas plutôt les paniers que vous fumez?» demandai-je à mon voisin, qui rentra en lui-même.

Après quatre ou cinq chopes, les langues se dérouillèrent; mon voisin de gauche, apprenant que j’étais Français, me dit que son père avait été à Paris en1815et me raconta la bataille de Leipzig. Des conversations particulières s’étaient engagées çà et là: il m’en revenait à travers la fumée quelques mots confus, tous savants: déterminisme, suiconscience, subhastation, parémiologie, célidrographie, cucurbitacées, aptérodictères, trapèzoèdre, paradigme, paragoge et parembole, que sais-je encore? je n’ai pas tout retenu. Hans égayait quelques jeunes gens suspendus à ses paroles en leur décrivant le corps d’une jeune fille asphyxiée qu’il venait de voir à Heilbronn: raideur des membres et du tronc, contraction invincible des mâchoires, peau décolorée, livide et humide, surtout au front, au cou et dans les angles oculo-palpébraux;… je passe le reste. Je remarquai que Lenchen écoutait de ses deux oreilles et avait l’air de suivre toutes les conversations. Je compris d’où lui venait sa science. Ils buvaient tous éperdument; la causerie tourna en discussion; çà et là, haussant la voix, la discussion s’échauffa en dispute, mais tous ces jeunes gens étaient sérieux comme des croque-morts.

«Ce qui m’afflige surtout chez vous, reprit mon voisin de gauche, c’est que vous êtes des esprits chagrins. Je connais vos auteurs, même ceux qui passent pour des comiques: les deux plus grands, Molière et Paul de Kock, me font pleurer. La vraie joie est germanique, elle vient d’une conscience pure. Voyez cette salle: quel débordement de jeunesse et de gaieté!»

Je regardai la salle et j’observai que les trois quarts des étudiants portaient des lunettes. Mon voisin de droite, muet depuis une heure, rompit le silence et me demanda d’un air grave:

«Pourquoi dites-vous que nous fumons des paniers? Je ne comprends pas.»

Cependant les chopes succédaient aux chopes; quand ils en eurent englouti dix ou douze, les étudiants se mirent à chanter comme les notables de Degerloch. C’était beau: les voix sonnaient d’accord, mais quelles chansons lamentables! Dans l’une, le Bon Camarade, il était question d’un pauvre garçon mort à la guerre; dans l’autre, Notre Asile, il s’agissait d’une blanche maison qu’on avait bâtie et que des méchants étaient venus renverser. Une autre, intitulée Tempora mutantur, roulait sur cette idée noire que la vie est un songe; Frères, il faut mourir. Après quoi vint le Commers proprement dit: encore une cérémonie auguste. Tous les-étudiants se levèrent, la rapière à la main, et entonnèrent un hymne patriotique et religieux; puis Hans, qui présidait, chanta seul:

Vibre encore,

Chant sonore

De l’épée et du drapeau!

Que notre âme se relève !

Qu’à la pointe de son glaive

Chaque bras perce un chapeau.

Au bruit de ces paroles, qui en allemand ne sont pas drôles, les étudiants croisaient le fer par-dessus la table et chacun fit un trou dans la casquette de son vis-à-vis. Cet acte s’accomplissait avec ferveur, et les deux jeunes gens qui venaient d’échanger des coups de pointe dont leur coiffure seule avait pâti se juraient amitié jusqu’à la mort. Lenchen n’avait pas le droit de prendre part à la cérémonie, mais debout devant la porte, une rapière à la main, le pilus sur l’oreille et les yeux au plafond, à travers le nuage bleu qui remplissait la salle, elle paraissait héroïquement inspirée comme Jeanne, la bonne Lorraine, «qu’Anglois bruslèrent à Rouen.» Tout cela, vu de loin, après la guerre, me divertit ou m’agace; mais si je cherche à raviver mes impressions d’alors, eh bien! malgré moi, je trouve dans ces jeunes têtes blondes, échauffées par le houblon, par le kanastre, mais aussi par une forte et fière émotion, dans cette musique sévère, si bien chantée, qui recouvrait des paroles nobles, dans ces refrains à boire où entrait le sentiment national et chrétien, dans l’attitude extatique de la jeune fille, je ne sais quelle kermesse austère, gravement folâtre, où l’orgie, soumise à des rites, devenait une communion.

Par malheur, l’enthousiasme s’oublie quelquefois; en poussant le dernier cri du chant funèbre qui accompagne le Commers (ce dernier cri est hourrah!) un boursch qui était près de Lenchen. Il importe de noter que la jeune fille inspirait beaucoup de respect aux étudiants, qui l’appelaient mademoiselle (Fræulein); elle leur donnait sa main à serrer, rien de plus, et si l’un d’eux serrait cette main un peu trop fort, elle le foudroyait d’un regard méprisant qui rendait Gian fou de joie.– Je disais donc qu’un boursch qui était près d’elle, en criant: Hourrah! crut devoir accompagner cette exclamation d’un geste triomphal: il enlaça d’un bras la taille de la jeune fille et allait, je le crains, l’embrasser, quand une forte main le prit en arrière par les cheveux et le coucha violemment à terre. Le boursch, se relevant furieux, bondit sur Gian, qui l’attendait de pied ferme. L’Italien saisit l’Allemand par les deux poignets et les tordit avec tant de force qu’il le fit tomber à genoux devant Lenchen.

–Demandez-lui pardon, cria-t-il d’une voix qui aurait dominé tout le chœur du Commers.

Le sang lui sortait des yeux, il avait littéralement les regards rouges. Je dois reconnaître que le boursch se tint bien; il blémissait, écumait, devait souffrir comme un torturé qu’on tenaille, mais il ne poussa pas un cri, ne dit pas un mot. La galerie ne bougeait point, ne voulant pas intervenir; tous regardaient, anxieux, et laissaient éteindre leurs pipes. Lenchen, radieuse, rougissait. Au bout d’un moment, trop long peut-être, elle dit à Gian:

«Laissez-le; je lui pardonne.»

Mais cela ne pouvait finir ainsi. Le duel eut lieu le lendemain.

IV

Ce duel fit le plus grand honneur à Hans. On se battit de grand matin dans un hangar qui était au fond du jardin et qui servait de salle de danse. Il y avait à l’auberge, habituée à de pareilles fêtes, tout ce qu’il fallait pour un combat singulier entre étudiants: des plastrons, des gantelets, des brassards, des cuissards, des jambières, des coussinets de toute espèce, le tout soigneusement rembourré. Hans dirigeait la toilette de Gian qui riait aux larmes.

«Mais si on me met ainsi dans du coton, demandait-il, où entrera le fer?

–On ne vise ici qu’au visage, et la visière de la casquette garantira vos yeux.

–Singulier combat!» s’écria Gian.

Jamais de sa vie il n’avait touché une rapière, mais il comptait faire bonne figure et monter en grade aux yeux de Lenchen. Les choses n’allèrent pas comme il aurait voulu. Le duel était réglé comme l’orgie: on devait se battre durant vingt-cinq minutes au plus et s’arrêter au premier sang. Les adversaires faisaient une ou deux passes, puis s’arrêtaient un moment; c’étaient les seconds qui paraient les coups. Hans était le second de Gian. L’Italien, qui s’escrimait comme un diable et faisait un moulinet furibond, se découvrait si étourdiment qu’il eût été balafré vingt fois sans la dextérité de Hans, brétailleur émérite, expert en contre-passes, en contre-pointes, en contre-dégagements, en contre-appels, en contre-ripostes: le vieux boursch eut fort à faire et dut même une fois ou deux rabattre le fer de Gian, qui faillit lui crever un œil. Grâce à lui, les vingt-cinq minutes passèrent sans effusion de sang: l’honneur étant satisfait, les combattants s’embrassèrent, et l’un des témoins dit à Gian avec emphase:

«Remerciez le grand Schloukre, car sans lui vous auriez le crâne fendu.»

Gian remercia le grand Schloukre en lui répétant sa phrase ordinaire: «C’est entre nous à la vie à la mort.» Hans eut une nouvelle ovation; la jeune bande lui offrit la bière du matin (Frühbier) et aurait voulu l’emmener à Tubingue; Lenchen cueillit, une branche de laurier qu’elle lui attacha sur le front. Je regardai Gian, qui me dit philosophiquement:

«Elle lui doit bien ça, puisqu’il a sauvé ma tête!»

Hans était donc le héros du duel; tout le monde l’admirait, même la jeune fille, et personne ne lui en voulait; il avait ce que les étudiants du pays appelaient alors «du cochon,» c’est-à-dire de la chance. Quand les Tubingiens furent partis, je dis à Gian qu’il était temps de retourner à Heidelberg.

«Point du tout, cria-t-il, je reste ici.

–Pour quoi faire?

–Pour épouser Lenchen.

–Avec quoi?

–J’ai à peu près cinq mille ducats (une vingtaine de mille francs) en rente de Naples; je vais les vendre. En attendant, prends ceci et tâche de nous faire à Stuttgart un peu d’argent que tu m’enverras.»

Là-dessus il me tendit ses bagues et décrocha la chaîne de sa montre. Je l’invitai à garder sa bijouterie et, de peur qu’il ne fit quelque sottise, je pris le parti de ne point le quitter. Il tenait de la bonne fée qui lui avait ouvert les yeux des émotions vives, mais courtes. Fort agité après son duel, il consentit à faire une promenade dans la campagne; après un quart d’heure de marche, il était gai comme les oiseaux qui s’égosillaient dans les buissons. Pour faire comme eux, il se mit à répéter les chants d’étudiants qu’il avait entendus la veille; seulement, en passant par sa bouche, ces marches funèbres hâtaient le pas, couraient la poste, prenaient des ailes, voletaient, dansaient. Puis il se roula dans l’herbe et s’endormit profondément, car il s’était levé beaucoup plus tôt que d’habitude. Je le laissai couché à l’ombre touffue d’un tilleul et je rentrai à l’auberge dans l’intention d’y chercher Lenchen et de causer avec elle très sérieusement. Quand je traversai l’allée, je passai devant la Chouette et Hans, qui ne se quittaient guère; je n’entendis que la fin du duo: 1

«Digne monsieur Schloukre, vous viendrez donc à Bonn?

–Oui, chère madame Pfennig, je viendrai.»

Lenchen, assise près d’une fenêtre, faisait tourner son rouet en chantant la chanson de Marguerite; je la regardai un instant, et je crois bien qu’elle sentit mon regard; en tout cas, elle tressaillit et son visage prit une expression qui me fit penser à Diane surprise au bain, honteuse et fâchée. Elle rentra dans sa chambre et je me repentis de mon indiscrétion: je savais déjà que les femmes n’aiment pas qu’on les voie quand elles se croient seules: elles s’imaginent qu’on a découvert ce qu’elles pensaient. Cependant, une minute après, Lenchen était descendue au jardin, où elle vint droit à moi pour me demander sans préambule:

«Pourquoi me regardez-vous?»

Je pensai qu’elle voulait un compliment, et j’allais le lui tourner; il paraît qu’elle lut dans mes yeux, car elle me dit avec un petit sourire un peu brusque:

«Pas de galanterie, monsieur le Français; ici, c’est de l’esprit perdu. Je vois que vous m’observez et que vous ne m’aimez pas,–non, vous ne m’aimez pas et vous n’aimerez jamais aucune femme: vous êtes trop curieux pour cela. Mais vous avez la tête d’un honnête homme et vous m’inspirez de la confiance. Asseyons-nous là et causons.»

Elle me conduisit vers un petit banc caché derrière un rideau de charmes. Là elle reprit avec abandon:

«Vous voulez savoir qui je suis, je vais vous le dire. On prétend que les filles ressemblent à leur père; le mien, simple ouvrier, tenait à s’instruire et serait devenu savant s’il avait vécu. Mais fatiguer ses bras tout le jour et sa tête toute la nuit, c’est trop pour un homme. La phtisie le prit et consuma aussi tous mes frères et sœurs, qui sont morts. Le pauvre saint homme, qui m’avait appris beaucoup de choses les dimanches, me légua ses goûts et ses livres; je les ai tous lus plusieurs fois. Ma mère, une vaillante femme dont vous vous moquez à tort, –ne le niez pas, je suis curieuse aussi, et je regarde,–ma mère ouvrit une auberge qui prospéra; cette maison qui lui appartient, elle l’a construite pierre par pierre, et c’est de la poésie aussi, je vous en réponds. Hier soir, quand les étudiants chantaient, je pensais à elle, en écoutant ces’ paroles:

Nous l’avions bâtie

La blanche maison…

–Et je vous ai vue essuyer une larme…

Et vous vous êtes moqué de moi. Je vois tout et je me suis avisée que vous n’aimiez pas mes mains rouges. Savez-vous pourquoi vous ne serez jamais amoureux?

–Vous me l’avez déjà dit…

–Je ne vous ai donné qu’une raison; en voici une autre qui vous flattera davantage, c’est quevous avez trop d’esprit. Vous cherchez partout des contradictions qui vous amusent. Dans votre opinion, les mains rougies ne vont pas avec les cheveux dorés. Vous tracez avec la canne que voici une ligne sur le sable et vous dites: «Ici est la poésie, ici la prose.» Vous ne voulez pas que l’un et l’autre soient ensemble et ne fassent qu’un.

–Ne fassent qu’un? par exemple!

–Vous voyez bien, vous vous récriez. La poésie pour vous flotte toujours en dehors et au-dessus de la vie, et-vous-ne vous doutez pas qu’elle est dans la vie même, que l’acte le plus vulgaire en est plein, pourvu qu’on y mette un peu de cœur. Vous n’admettez pas qu’une pauvre fille cause quelquefois avec ses mains, comme faisait l’empereur Chademagne, et qu’elle leur dise: «Toi, tu serais Manche si je voulais? il suffirait de te laisser oisive, de te frotter le soir avec un onguent quelconque et de t’enfermer dans des gants pendant huit jours. –Oui, répond la main, mais, si tu veux m’épargner, que deviendra la propreté du ménage, honneur de la maison? Les servantes n’en ont cure: il faudra que ta mère fasse tout: elle est déjà lasse, ta mère, et, si elle avait voulu garder des doigts pâles, tu n’aurais ni ton piano, ni tes dentelles, ni tes heures de recueillement et de liberté.» Voilà la chanson de la main rouge. Avouez que si c’était dit en jolies strophes, ce ne serait pas si mauvais.

–Au fait, on a bien mis en vers le carré de l’hypoténuse.

–Vous n’êtes pas encore converti? Peu importe au fond, si vous vous sentez heureux comme vous êtes. Nous, pour être heureuses, nous devons mettre du beau partout. Aimer ce qu’on fait, c’est toute la sagesse et toute la poésie de la vie. Le malheur est que, même occupée, la vie est longue, quand on est toute seule; on a trop de temps pour penser; la pensée se fatigue, s’endort, et quand elle dort, elle rêve. Voilà pourquoi l’autre jour, à Heidelberg, j’ai fait comme les petites filles, j’ai interrogé une marguerite au bord du Neckar. C’est alors que j’ai vu votre ami, une belle tête italienne. Il est venu au bon moment, et j’ai cru l’aimer.

–Vous ne l’aimez donc pas?

–Oui et non, laissez-moi tout vous dire. Le soir, en dansant avec lui, je me croyais sienne, mais j’ai passé trois jours sans le voir et j’en ai conclu qu’il ne pensait plus à moi. C’est que, dans le métier que je fais, je vois ici beaucoup d’oiseaux de passage et plusieurs d’entre eux, en se posant une heure sous le toit, avaient entonné pour moi la chanson que vous connaissez tous. Après le premier couplet, ils se sont envolés, sans rien laisser ici qu’une chose légère, la trace d’une aile. Quand vous avez passé l’autre hier à Degerloch, un soir de pluie, nous étions sorties ma mère et moi. Quand je l’ai revu hier, c’était dans un mauvais jour; je sais mes défauts; le plus gros, c’est l’orgueil. Que voulez-vous? on m’a gâtée. Ma mère ne voit que par mes yeux, je passe pour un phénix dans le village. La vérité est que je suis une petite luciole volante, et que je brille beaucoup ici parce qu’il y a beaucoup de nuit. J’ai l’air de savoir bien des choses, mais je ressemble à la bibliothèque de mon père, où il y a du latin, même de l’hébreu, mais bien des vides et quantité de livres dépareillés. Puis rien n’est rangé dans ma tête…»

M’étant toujours défié des femmes,–en quoi j’ai eu tort: il y en a pour le moins deux qui ne m’ont jamais trompé,–je me demandai pourquoi cette jeune fille, à première vue, se confiait si ingénument à moi; je cherchais des dessous et j’en trouvais mille. Elle continua:

«Hier donc, j’ai voulu plaire à votre ami, je lui ai montré mes petits talents, j’ai mis ma robe bleue, j’ai servi les étudiants, ce que je ne fais guère, parce qu’il était là et que je me sentais admirée; j’ai remarqué sa tristesse quand on a mis un pilus sur ma tête, et sa jalousie ma fait plaisir; je l’ai vu accourir à ma défense et son indignation m’a rendue fière; je me serais sentie fort humiliée s’il ne s’était point battu pour moi. Tout cela est fort mal. La nuit porte conseil; je tremblai pour lui ce matin en pensant qu’il pouvait être défiguré par une balafre au visage; c’est pour lui que j’avais cueilli une branche de laurier,–et, s’il n’y avait pas eu là-haut tant de monde, je l’aurais attachée à son front, non à celui du bon Hans. Tout à l’heure encore, je pensais à lui en chantant la chanson de Gretchen:

Quand il n’est pas là, c’est pour moi la tombe,

Et le monde entier m’est amer.

Voilà pourquoi vous m’avez si fort troublée en me regardant.–Eh bien? non, je ne l’aime pas: ce mariage est impossible.

–Voyons, ma chère enfant, raisonnons.

–Oui, raisonnons, reprit-elle fort agitée. Vous êtes mon ami, mon seul ami (et elle me prit les deux mains), raisonnez pour moi, je m’y perds. Dites-moi que c’est impossible: s’éprendre d’un homme, parce qu’il a de beaux yeux noirs, n’est-ce pas que c’est bête et lâche? Que sais-je de lui? qu’il est pauvre? tant mieux; je ne voudrais jamais d’un riche. Mais qu’y a-t-il dans son âme, je n’ose y regarder. Toutes ses impressions ont l’air d’être des ressouvenirs: il me parle en citations, m’appelle Charlotte ou Dorothée. Mais ma vie, ma vie entière qu’il me demande, qu’est-ce qu’il en fera? Voit-il quelque chose dans ce long chemin où il se lance étourdiment? Se doute.-t-il seulement de ceci, que, pour vivre ensemble, il ne s’agit pas seulement d’unir du blond et du noir, mais qu’il faut avant tout deux pensées, deux consciences pleinement d’accord: non l’illusion, l’émotion d’un jour, mais ce profond respect mutuel qui reste, dure sans fin, survit à tout, jeune encore sous des cheveux blancs, beau toujours, même après la beauté morte? Non, il ne le sait pas, c’est un enfant. Sauvez-nous l’un et l’autre, moi de lui, lui de moi qui demain le mépriserai peut-être: je me sens déjà plus forte que lui, plus mûre, et je ne veux pas d’un homme pour le dominer. Si je me donne, ce ne sera jamais qu’à un vainqueur.»

Tout cela, outre beaucoup de choses qu’elle me dit, me parut très sage et très digne; je remarquai que, dans sa tirade, elle était revenue du français à l’allemand, ce qui était une preuve de sincérité. On n’est tout à fait vrai que dans sa propre langue.

«Je crois, lui dis-je, que vous avez du sens et du cœur; de plus, il me plaît de vous entendre parler si bravement d’amour et de mariage; les jeunes filles du monde où j’ai vécu ne m’y avaient pas habitué. Il est certain que, pour vous, en ce moment, Gian est trop jeune, un défaut dont il guérira vite: encore faut-il qu’il en soit guéri. Seulement le difficile sera de lui faire entendre raison. Si je lui répète ce que vous venez de me dire et comme vous me l’avez dit, il se mettra en éruption, car il a l’image nation vésuvienne. C’est un méridional qui, au pays du soleil, s’est épris de la lune: il est venu ici pour la voir et il croit l’avoir trouvée, je ne lui connais pas d’autre opinion. Comme les trois quarts des Italiens, il n’a pas de religion. Quand il entra au collège, il mit sa conscience en dépôt dans la main d’un moine, qui en prit soin; en le quittant, il a oublié de se la faire rendre. La philosophie est pour lui une bulle de savon; il est très vertueux, parce qu’il vit dans le froid des nuages, mais il n’a aucune idée en morale, ne sait rien des hommes, encore moins des femmes, et n’a jamais pensé au lendemain. Au demeurant le plus sympathique, le plus passionné, le meilleur fils du monde. Pour le détacher de vous, je ne vois qu’un moyen, le jeter dans une lubie, le faire passer, par exemple, du blond au noir. Je connais justement à Heidelberg une brune assez alerte…

–Non! s’écria Lenchen.

–En ce Gas, cherchons autre chose, essayons de le dégoûter de vous.. Si je lui disais par exemple que... vous aimez le vieux Hans.»

Je pensais la faire rire, elle devint plus sérieuse.

«Ne jouons pas à ce jeu-là, me dit-elle, on risque d’y perdre. J’avais à Plieningen une amie qui, pour décourager un soupirant ou peut-être pour l’attirer, feignit de s’attacher à un autre. Eh bien! elle a fini par épouser cet autre, qui la bat tous les soirs en sortant du cabaret.

–Craignez-vous, repris-je en riant, de vous attacher au vieux Hans?

–Pourquoi non?

–Il est laid, lent, lourd.

–Il pare assez bien les coups de rapière.

–Regardez-vous donc près de lui dans une glace.

–On ne passe pas sa vie à se regarder. Il y a des beautés qu’on ne voit qu’en fermant les yeux.

–Et en se bouchant le nez. Hans a toujours la pipe à la bouche.

–Je suis faite à cette odeur. Si vous l’observiez en dedans, vous verriez des choses qui vous frapperaient d’admiration. Je le connais beaucoup, il venait ici quelquefois quand il était à Tubingue. C’est un enfant trouvé, ramassé dans la rue: on le mit à l’école, où il devint myope à force de lire; depuis lors et jusqu’à présent (il a passé la trentaine), il n’a fait qu’étudier. Il n’a pas d’argent et ne se soucie pas d’en avoir. De quoi vit-il? on l’ignore; je sais seulement qu’une fois il est resté huit jours sans manger. Sa chaussure ne lui coûte rien, il donne des leçons de sanscrit au fils d’un bottier de Manheim. Je ne lui ai jamais connu d’autre habit que celui qu’il porte en ce moment. Au cabaret, à l’auberge on se ferait scrupule de lui apporter la carte à payer. Mendiant! dites-vous avec mépris, parce que ce n’est pas dans vos mœurs.–Oui, mendiant comme Homère.»

Elle s’exaltait et allait s’éprendre tout de bon du vieux Hans. Je détournai le courant par cette question nette:

«Que faut-il dire à Gian?

–Dites-lui qu’il mûrisse. Je ne veux pas le voir, encore moins lui parler moi-même; je faiblirais peut-être, et il ne le faut pas. Puis ma mère m’a défendu de l’écouter, et je dois obéir à ma mère. Elle va venir me chercher pour faire des visites d’adieu, car nous quitterons bientôt Degerloch: elle veut retourner à Bonn, où elle est née. Dites-le à votre ami, mais qu’avant de venir à Bonn il ait fait quelque chose pour lui et pour moi. qu’il ait étudié, travaillé, qu’il soit au moins. docteur en philosophie!»

En ce moment, Frau Pfennig apparut au fond du jardin, en chapeau jaune et en robe rose; elle faisait de grands efforts pour introduire ses grosses mains dans des gants noirs.

«Adieu! mon meilleur ami, me dit Lenchen: vous m’écrirez, n’est-ce pas, et vous me parlerez de lui?»

Elle ajouta d’une voix très émue:

Lebe wohl, lebe wohl, mein Freund!

Muss noch heute scheiden.

Puis elle m’embrassa très sérieusement. Je n’ai pas la fatuité de croire que ce baiser fut pour moi, mais cela fait toujours plaisir.

Quand Gian revint après un bon somme, il me trouva fort embarrassé; je ne savais trop comment lui communiquer l’étrange et compliqué message de la jeune fille. Je craignais de le fâcher, on de l’affliger, ou de passer à ses yeux pour un faiseur de dupes. Le moyen, en effet, de faire comprendre à un amoureux, à un Italien, un raisonnement comme celui-ci:

«Elle t’aime, mais ne veut pas t’aimer encore, sa mère le lui a défendu; elle te prie donc de t’en aller. Elle part pour Bonn, où elle emmène ton ami Hans, et te permet de l’y rejoindre, mais à une condition, c’est que tu sois docteur en philosophie; sinon, non.»

Tout cela manquait de suite; il me fallut beaucoup de bourre pour calfater la barque et la mettre à flot. A mon grand étonnement, Gian partit d’un éclat de rire:

«Docteur en philosophie! s’écria-t-il, pas autre chose? Mon Dieu! rien n’est plus facile. Retournons à Heidelberg.»

Je payai la note de l’auberge, non sans remarquer qu’on y avait mis le Frühbier des Tubingiens; il paraît que c’est moi qui l’avait offert. Gian allait prendre congé de Hans qui était en train de disséquer une poule en buvant et en fumant.

«Mon ami, lui dit-il, je suis le plus heureux des hommes et je le dois à toi; je n’oublierai jamais que tu m’as sauvé la vie. Lenchen m’a donné sa foi, à la condition que je sois docteur en philosophie; je le serai d’ici à trois mois. En attendant, je retourne à Heidelberg pour préparer ma thèse. Donne-moi un sujet.

–Laisse-moi y réfléchir, répondit Hans, qui devint rêveur et garda le silence pendant vingt-cinq minutes. Après quoi, il reprit:

–J’hésite entre deux questions très importantes; l’une est philosophique et la voici: de la Transsubstantiation dans ses rapports avec la Métempsycose. Mais tu es trop ignorant, ce serait difficile pour toi. L’autre question est philologique, très simple et particulièrement séduisante: de la Déclinaison du substantif dans la langue d’oïl, notamment dans le dialecte picard…

–Va pour la déclinaison,» dit Gian.

Et nous partîmes. Hans ouvrit une fenêtre et nous rappela.

«Étudie bien, cria-t-il, les types de flexion.

–Je n’y manquerai pas,» répondit le Lucanien, qui fit une cabriole.

Le retour fut d’une gaieté folle: nous bouffonnions comme des écoliers. A Stuttgart, nous vîmes, au coin d’une rue, un harpiste aveugle qui égratignait de ses doigts calleux l’ouverture d’Oberon. C’était un jour de fête; le soleil ruisselait sur la foule endimanchée qui sortait d’une église. Gian prit la harpe du musicien et, la maniant en maître d’une main légère et frémissante, il chanta des airs de son pays. On s’amassa pour écouter ce beau jeune homme qui avait tant de caresses dans les yeux et dans la voix; la quête fut superbe et enrichit pour longtemps l’aveugle. Un carrosse aux armes royales s’était arrêté derrière la foule; Gian se présenta résolument à la portière, le chapeau à la main:

«Qui êtes-vous donc? lui demanda une belle princesse qui le regardait avec étonnement.

–Pour le moment, madame, je ne suis rien, mais dans trois mois je serai docteur en philosophie.»

Pulsuz fraqment bitdi.

3,77 ₼
Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
280 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066318802
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı:

Oxşar kitablar