Kitabı oxu: «Mémorial du bienheureux Pierre Lefèvre, premier compagnon de S. Ignace de Loyola»
Pierre Favre, Marcel Bouix
Mémorial du bienheureux Pierre Lefèvre, premier compagnon de S. Ignace de Loyola

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333409
Table des matières
PRÉFACE
AVANT-PROPOS
ANNÉE 1542. - MOIS DE JUILLET
ANNÉE 1542. — MOIS D’AOUT
ANNÉE 1542, MOIS DE SEPTEMBRE
ANNÉE 1542. — MOIS D’OCTOBRE
ANNÉE 1542. — MOIS DE NOVEMBRE
ANNÉE 1542. — MOIS DE DÉCEMBRE
ANNÉE 1543. — MOIS DE JANVIER
ANNÉE 1543. — MOIS DE FÉVRIER
ANNÉE 1543. — MOIS DE MARS
ANNÉE 1543. — MOIS D’AVRIL
ANNÉE 1543. — MOIS DE MAI
ANNÉE 1543. — MOIS DE JUIN
ANNÉE 1543. — MOIS DE JUILLET
ÉPILOGUE
APPENDICE

PRÉFACE
Table des matières
Le Mémorial du Bienheureux Pierre Le Fèvre, dont nous publions pour la première fois le texte latin et la traduction française, n’était connu dans ces trois derniers siècles que par quelques copies manuscrites et par les extraits insérés dans la première Vie du Bienheureux, écrite par le Père Orlandini.
A proprement parler, l’auteur, dans ce Mémorial, ne raconte qu’une année de sa vie. Car, dans l’avant-propos, il se contente d’indiquer brièvement les principales grâces qu’il a reçues de Dieu depuis sa naissance, en 1506, jusqu’à la trente-sixième année de son âge; et, dans l’épilogue, il effleure à peine les trois dernières années de sa vie.
Mais, tel qu’il est, ce Mémorial suffit pour faire connaître le premier compagnon de saint Ignace. Le récit des faveurs spirituelles reçues pendant une seule année fait juger de celles dont il dut être comblé durant tout le cours de sa sainte carrière.
Sa Sainteté Pie IX venant de décerner à Pierre Le Fèvre le titre de Bienheureux, il nous a semblé que le moment était venu de publier sa Vie par excellence, c’est-à-dire la Vie écrite par lui-même dans son Mémorial.
Nous avons donc publié d’abord le texte latin de ces pages inédites, et nous en publions aujourd’hui la traduction française.
Voici comment la Providence nous a mis en possession du texte de notre Bienheureux. Au commencement de ce siècle, se trouvait dans la célèbre bibliothèque du comte de Mac Carthy l’autographe ou une très-ancienne copie du Mémorial. Vers 1825, le Père Nicolas de Mac Carthy, jaloux de partager avec ses frères un trésor de si grande valeur, remit dans ce but le précieux manuscrit au Père Sébastien Fouillot. Celui-ci, après l’avoir fait fidèlement transcrire, en fit tirer plusieurs copies par la presse autographique. C’est une de ces copies qui a servi de base à notre travail. Quant au manuscrit, ainsi que nous l’affirme le R. P. Sébastien Fouillot, il fut alors envoyé au Gesù à Rome. Vu l’état de la ville de saint Pierre dans ces derniers temps, il ne nous a pas été possible de l’avoir entre les mains pour vérifier si c’était l’autographe ou une copie.
Par une touchante disposition de la Providence, il nous a été donné de conduire heureusement à terme ce suave travail de famille, sur cette bénite montagne de Sainte-Geneviève, où, il y a trois siècles, Pierre Le Fèvre, vivant avec Ignace et Xavier, dans une même maison, et, pour me servir de ses propres paroles, dans une même chambre, jetait les fondements de cette sainteté sublime qui l’a fait placer sur les autels.
Dans son Mémorial (p. 428), le Bienheureux nous révèle un désir que lui avait inspiré l’ardeur de sa charité apostolique.
«Un jour, nous dit-il. pendant que je disais la messe pour mes frères et mes fils spirituels, cette parole de l’Apôtre se présenta à mon esprit: Les pères doivent amasser des trésors pour leurs fils. Je conçus alors un grand désir de pouvoir mettre en réserve pour les autres quelque trésor spirituel qui fût un jour pour eux une source de consolation; et cela, à l’imitation de Celui en qui ont été réunis tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu.»
Un si saint désir est aujourd’hui exaucé au delà de toutes les espérances du Bienheureux Pierre Le Fèvre. De siècle en siècle, son Mémorial sera le trésor de la Compagnie de Jésus, des autres ordres religieux, des ouvriers apostoliques, des prêtres, des vierges consacrées à Jésus-Christ, et, en un mot, de l’élite des âmes chrétiennes: en sorte que, par ce trésor légué, l’apostolat de cet illustre et bien-aimé fils d’Ignace ira se dilatant jusqu’à la fin du monde.
Paris, École Sainte-Geneviève, 8 décembre 1874, fête de
l’Immaculée Conception de la très-sainte VIERGE.
MARCEL BOUIX s. J.
AVANT-PROPOS
Table des matières
Exposé sommaire des principaux événements de la vie du Bienheureux et des faveurs spirituelles qu’il a reçues depuis sa naissance, en 1506, jusqu’à la trente-sixième année de son âge.
O mon âme, bénis le Seigneur, et n’oublie pas tous les bienfaits que tu as reçus de lui: il rachète ta vie des mains de la mort; il te couronne de ses miséricordes et de sa clémence; il te remplit de saints désirs après qu’il t’a pardonné toutes tes iniquités et qu’il continue de te les pardonner chaque jour; enfin il guérit toutes tes infirmités, te donnant une ferme espérance que ta jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle.
Confesse toujours, ô mon âme, et garde-toi de jamais oublier les nombreux bienfaits que Notre-Seigneur Jésus-Christ t’a accordés et qu’il t’accorde encore à tous les moments par l’intercession de sa Mère bénie, notre Souveraine, de tous les saints et de toutes les saintes, ainsi que de tous ceux qui prient pour toi dans l’Église catholique.
Adore, ô mon âme, le Père céleste, l’honorant toujours, le servant de toutes tes forces, de toute ta sagesse et de toute ta volonté ; reconnais cet amour digne d’être à jamais béni, avec lequel il te soutient et te corrobore. Adore ton Rédempteur Jésus-Christ, notre divin Maître, qui, étant la voie, la vérité et la vie, par sa seule grâce t’enseigne et t’illumine. Adore la personne de ton glorificateur le Saint-Esprit, notre Paraclet, qui, par sa bénigne communication, dispose et règle ton corps, toutes tes facultés, et ton esprit, afin qu’il soit pur, droit et bon en toutes choses.
En l’année 1542, dans l’octave de la fête du corps de Notre-Seigneur, je ressentis un notable désir de faire dans la suite ce que j’avais omis de faire jusque-là par pure négligence et paresse: je veux dire de noter, pour m’en souvenir, certaines lumières spirituelles qu’il plairait au Seigneur de me donner, soit pour mon avancement dans les voies de l’oraison et de la contemplation, soit pour me communiquer une plus grande intelligence de ses vérités.
Mais, avant de parler de ce qui suit l’époque que je viens d’indiquer, il m’a semblé bon de noter brièvement certains points de ma vie passée, depuis ma naissance jusqu’à ce jour, les exposant comme ils se présentent maintenant à ma mémoire, et disant les sentiments que je me rappelle avoir éprouvés à ces époques, soit d’actions de grâces, ou de contrition, ou de compassion, ou de quelque autre mouvement intérieur venant du Saint-Esprit ou de l’avertissement de mon bon ange.
Le premier bienfait que j’ai remarqué avec action de grâces est l’insigne miséricorde par laquelle il plut à Notre-Seigneur, en l’année 1506, durant les fêtes de Pâques, de m’introduire dans ce monde, de m’accorder la grâce du saint baptême, et de me faire élever par des parents vertueux, catholiques et d’une sincère piété. Ils étaient cultivateurs; ils possédaient assez de biens temporels pour fournir aux frais nécessaires de mon éducation et m’aider ainsi à atteindre la fin pour laquelle j’ai été créé, je veux dire le salut de mon âme. Ils mirent un tel soin à m’élever dans la crainte du Seigneur, que, n’étant encore que petit enfant, j’avais conscience de mes actes; et ce qui est un signe d’une plus grande grâce prévenante de la part de Dieu, c’est que, vers l’âge de sept ans, je sentais de temps en temps des touches spéciales de dévotion; en sorte qu’à partir de cette époque le Seigneur se montra l’époux de mon âme et voulut la posséder à ce titre. Que ne m’a-t-il été donné de comprendre une telle faveur! Que n’ai-je su introduire cet époux dans mon âme, le suivre et ne jamais me séparer de lui!
Vers l’âge de dix ans, je sentis s’allumer en moi le désir d’étudier. Comme j’étais occupé de la garde des troupeaux et destiné au monde par mes parents, je ne pouvais goûter aucun repos, et je pleurais par le désir d’aller à l’école. Ainsi, mes parents, contre leur intention, se virent forcés de m’envoyer aux études ou aux écoles. Témoins du fruit et du progrès notable que je faisais dans les études, du développement de mon intelligence et de la fermeté de ma mémoire, ils ne purent s’empêcher de me laisser suivre la carrière des lettres. De son côté, le divin Maître permettait qu’il n’y eût rien à quoi j’eusse moins d’aptitude et de capacité qu’aux affaires du siècle.
J’étudiai sous un maître appelé Pierre Veillard. Il brillait par sa doctrine, non-seulement catholique, mais sainte, et par la sainteté d’une vie très-fervente. Tous les poëtes et tous les orateurs qu’il interprétait, il avait l’art de les rendre évangéliques; car il appliquait tout à l’édification de la jeunesse, la formant dans la crainte juste et chaste du Seigneur. Il fut enseveli à Korse, à trois lieues de Villaret, lieu de ma naissance, dans le Grand-Bornand, et dans l’évêché de Genève, qui alors était encore assez catholique.
La doctrine et les exemples de la vie d’un tel maître produisaient une merveilleuse impression sur tous ses disciples; nous faisions tous des progrès dans la crainte du Seigneur. Pour moi, vers l’âge de douze ans, je me sentis intérieurement porté à m’offrir au service de Dieu. Un jour, c’était pendant les vacances et tandis que j’exerçais l’office de berger, ce que je faisais encore parfois, étant arrivé dans un certain champ, je sentais la joie surabonder dans mon âme; et comme j’éprouvais un ardent désir de la pureté, je promis à Dieu de garder la chasteté pour l’éternité. O miséricorde de Dieu qui étiez avec moi et qui vouliez dès cette époque me prendre, que ne vous ai-je bien connue! O Esprit-Saint, pourquoi n’ai-je pas su, dès ce temps, me séparer de toutes choses, pour vous chercher et pour entrer dans votre école, puisque vous m’y invitiez et que vous me préveniez de pareilles faveurs! Vous vous êtes néanmoins emparé de moi; vous avez imprimé en moi le caractère indélébile de votre crainte; et si vous aviez permis que ce caractère me fût enlevé, ainsi que les autres dons gratuits, pourquoi ne m’eût-il pas été fait comme à Sodome et à Gomorrhe?
J’allai neuf ans à l’école, croissant en âge et en science, sans croître néanmoins jusqu’à la fin de cette époque dans la sagesse de la vertu et de la garde de mes yeux. J’ai donc sur ce point beaucoup à reconnaître, avec d’immenses actions de grâces, comme aussi dans la douleur et la contrition du cœur, à cause des péchés que je commettais chaque jour contre mon Dieu, en commettant quelques-uns pour la première fois, et y persévérant ensuite. Et j’en aurais commis un nombre beaucoup plus grand, si la divine Bonté, tout en me retenant par le frein de sa crainte, n’eût permis dans mon âme un certain désir désordonné de la science et des lettres. Par cette impulsion, le Seigneur me conduisit hors de ma patrie, où je ne pouvais plus être tout entier à son service, ni le servir comme je le devais durant le reste de ma vie. Soyez éternellement béni, ô mon Dieu, du bienfait insigne qu’il vous plut de m’accorder alors, en voulant me retirer de ma chair si portée à la corruption, si contraire à l’esprit, et si infirme pour entrer dans la connaissance et le sentiment de votre majesté, comme pour comprendre les tristes excès dont elle est capable!
En l’année 1525, étant âgé de dix-neuf ans, je m’éloignai de ma patrie, et je vins à Paris. Souviens-toi, ô mon âme, des aiguillons spirituels par lesquels le Seigneur te stimulait déjà pour te retenir dans sa crainte, je veux dire de certains scrupules et remords de conscience par lesquels le démon commençait à te tourmenter, afin que de cette manière tu cherchasses ton Créateur si tu écoutais la voix de la sagesse. Sans ces scrupules et sans ces remords, Ignace n’eût peut-être pu te pénétrer, et toi tu n’aurais pas cherché secours auprès de lui, comme cela arriva dans la suite.
En 1529, âgé de vingt-trois ans, je reçus, le 10 janvier, le degré de bachelier ès arts, et après Pâques celui de licencié, sous le maître Jean Pegna, homme des plus distingués par son savoir.
Daigne la divine Bonté me donner grâce et mémoire pour reconnaître les bienfaits pour l’âme et pour le corps que je reçus d’elle, par tant de moyens divers, durant ces trois années et demie! Qu’elle soit à jamais bénie de m’avoir donné un tel maître, et une société telle que je la trouvai dans la chambre même de ce maître; je parle surtout ici de maître François Xavier, qui est de la Compagnie de Jésus.
Cette même année, Ignace de Loyola vint au collège de Sainte-Barbe, pour y habiter et partager la chambre où nous étions, se proposant de commencer avec nous le cours des arts ou la philosophie le jour de saint Remy suivant. C’était maître François Xavier, dont je viens de parler, qui devait occuper cette chaire. Bénie soit pour toute l’éternité la divine Providence, qui régla ainsi les choses pour mon bien et pour mon salut! Car, ayant été chargé par maître Xavier de donner des leçons de philosophie à ce saint homme que je viens de nommer, j’eus d’abord le bonheur de jouir de sa conversation extérieure, et ensuite de sa conversation intérieure. Comme nous vivions dans la même chambre, que nous avions même table et même bourse, il fut mon maître dans les choses spirituelles, me donnant le moyen de m’élever à la connaissance de la volonté divine et de ma propre volonté. Enfin l’union entre lui et moi devint si grande, que nous n’étions plus qu’un dans les désirs et dans la volonté, ainsi que dans le dessein de choisir le genre de vie que nous avons maintenant, et que suivront tous ceux qui dans la suite des siècles entreront dans cette Compagnie, dont je ne suis pas digne. Plaise à la divine Clémence de me donner grâce pour graver dans mon souvenir et pour apprécier dignement les bienfaits dont Notre-Seigneur me combla à cette époque par l’intermédiaire de cet homme, mais principalement de ce que par lui il me fit la grâce de comprendre d’abord ma conscience, les tentations et les scrupules où j’étais comme détenu depuis si longtemps, sans connaître, ni comprendre, ni trouver le moyen de posséder la paix! Mes scrupules venaient de la crainte de ne m’être pas depuis longtemps bien confessé de mes péchés. J’en étais tellement tourmenté que volontiers, pour m’en délivrer, j’aurais choisi d’aller habiter un désert, n’y vivant que d’herbes et de racines jusqu’à la fin de mes jours. Quant aux tentations, elles venaient des images charnelles et déshonnêtes suggérées par l’esprit de fornication, que la science du discernement des esprits ne m’avait pas encore appris à connaître. Mais Ignace me conseilla de faire d’abord une confession générale au docteur Castro, et ensuite de me confesser et de communier chaque semaine, me donnant à cette fin l’examen quotidien de conscience; car il ne voulait pas encore m’admettre aux autres Exercices, quoique Notre - Seigneur m’en donnât un très-grand désir.
Ainsi se passèrent pour nous environ quatre années, dans les rapports et l’esprit que je viens de dire. Nous conversions aussi et nous avions des rapports intimes avec d’autres. Pour moi, je croissais chaque jour en esprit, et par la grâce qui était dans les autres, et par celle que je recevais moi-même. Durant plusieurs années, je fus éprouvé dans mon âme, et par les feux et par les eaux des tentations, ce qui dura presque jusqu’à mon départ de Paris. J’eus à combattre contre la vaine gloire; et, par cette tentation, le Seigneur me donna une grande connaissance de moi-même et de mes défauts, permettant que ces défauts fussent difficiles à corriger et qu’ils me fissent beaucoup souffrir, afin de me guérir de la vaine gloire. Et ainsi, par sa seule grâce, il me donna sur cette matière une très-grande paix. Relativement à la tempérance, je fus aussi éprouvé de bien des manières, et tous mes efforts pour trouver la paix demeurèrent infructueux jusqu’ à l’époque où je fis les Exercices spirituels. Je passai alors six jours sans prendre aucune nourriture ni d’autre boisson que celle que l’on a coutume de donner à la communion, c’est-à-dire un peu de vin, et je ne communiai qu’une fois pendant ces six jours. J’eus en outre plusieurs autres tentations de troubles, causées par la vue des défauts du prochain, par des soupçons, par des jugements. Mais en cela la grâce du Dieu qui console ne me manqua point, ni le secours du maître qu’il m’avait donné pour m’élever aux premiers degrés; car la charité du prochain le disposait à venir ainsi en aide à mon âme. Enfin, durant cette époque, j’eus des scrupules à propos de tout, à la vue d’innombrables imperfections qui m’étaient alors inconnues. Cette épreuve dura jusqu’à mon départ de Paris.
Ainsi donc le Seigneur m’éclaira de diverses manières, appliquant lui-même le remède contre les nombreuses tristesses qui provenaient de ces épreuves, en sorte que je ne saurai jamais en garder un digne souvenir. Mais ce que je puis dire, c’est que jamais je ne me suis trouvé dans une angoisse, une anxiété, un scrupule, un doute, une crainte, ou quelque autre tentation du mauvais esprit, sans qu’en même temps et peu de jours après j’aie trouvé le vrai remède en Notre-Seigneur, qui me donnait la grâce de demander, de frapper, de chercher, et qui, par une autre faveur qui enferme d’innombrables grâces, me donnait la connaissance des affections et des divers esprits, connaissance où je faisais de jour en jour de nouveaux progrès. Car le Seigneur m’avait laissé certains aiguillons qui ne me permettaient jamais d’être tiède. Ainsi, dans ce qui est du jugement et du discernement des mauvais esprits, comme dans ce qui est du sentiment des choses qui regardent Dieu, le prochain ou mon âme, jamais, comme je l’ai dit, le Seigneur n’a permis que je fusse trompé, autant que je puis en juger. Mais en toutes choses, soit par les lumières des bons anges, soit par celles du Saint-Esprit, il venait à mon secours en temps opportun.
Vers la fin de ces quatre années, grâce à Notre-Seigneur seul, je me trouvai affermi dans le dessein formé depuis plus de deux ans de suivre Ignace dans le genre de vie pauvre qu’il avait embrassé. Je n’attendais pour en venir à l’exécution que la fin des études d’Ignace lui-même, de maître Xavier et des autres compagnons qui partageaient le même dessein et la même résolution. Ce fut à cette époque que je partis de Paris pour aller visiter mes parents. Je ne trouvai plus ma mère: Dieu l’avait appelée à lui. Mon père vivait encore, et nous passâmes ensemble sept mois.
En 1534, étant dans ma vingt-huitième année, je revins à Paris pour y terminer mes études théologiques. Je fis les Exercices spirituels sous la direction d’Ignace.
Je reçus ensuite les ordres sacrés, bien que. la lettre de mon titre ne fût pas encore venue.
J’offris pour la première fois le saint Sacrifice le jour de sainte Marie-Magdeleine, mon avocate et celle de tous les pécheurs et de toutes les pécheresses. Dans le caractère sacerdotal sont renfermés d’innombrables bienfaits que Dieu accorda à mon âme, en m’appelant à un degré si élevé et en me donnant des grâces abondantes pour que tout tût rapporté par moi à la gloire du Fils de Dieu, sans aucune ombre d’intention humaine d’acquérir des honneurs ou des biens temporels. Auparavant, je dois l’avouer, c’est-à-dire avant que je fusse fermement déterminé à suivre le genre de vie que le Seigneur m’a donné par Ignace, ces pensées des honneurs ou des biens du monde étaient comme un vent qui me troublait et m’agitait sans cesse. Sans pouvoir me fixer à rien, je voulais être tantôt médecin, tantôt avocat, tantôt régent, tantôt docteur en théologie, tantôt simple prêtre sans degré, tantôt religieux dans un cloître. J’étais plus ou moins agité, selon l’élément qui prédominait plus ou moins en moi, c’est-à-dire selon que tel ou tel désir de l’âme m’entraînait avec plus ou moins d’empire. Mais le Seigneur, comme je l’ai dit, me délivra de toutes ces aspirations terrestres, et il me rendit si fort par les consolations de son Esprit, que je pris l’irrévocable résolution d’être prêtre. Je m’estimais trop heureux de me consacrer entièrement à lui dans cette vocation si élevée et si parfaite, que je ne serai jamais digne de le servir dans cet état. Jamais non plus je ne serai digne du choix qu’il a fait de moi pour être prêtre dans la Compagnie, choix si précieux, qu’il exige de ma part une perpétuelle reconnaissance, et de constants efforts pour y répondre par toutes les œuvres de l’âme et du corps dont je serai capable.
Cette même année 15 34, le jour de l’Assomption de la très-sainte Vierge, tous ceux d’entre nous qui partageaient alors le dessein d’Ignace, et qui tous avaient déjà fait les Exercices spirituels, sauf maître Xavier, qui ne les avait pas encore reçus, nous nous rendîmes à Notre-Dame de Montmartre; et là nous fîmes vœu de servir Dieu et de partir au jour assigné pour Jérusalem, et d’abandonner parents et tout le reste, n’emportant que le viatique. En outre, nous prîmes la résolution d’aller, après notre retour de la Terre sainte, nous mettre sous l’obéissance du Pontife romain. Or, ceux qui se trouvèrent à cette première réunion, à Notre-Dame de Montmartre, étaient Ignace, maître François Xavier, moi Le Fèvre, maître Bobadilla, maître Laynez, maître Salmeron, maître Simon Rodriguez. Car Le Jay, venu à Paris, n’était pas encore déterminé à nous suivre; et maître Jean Codurc ainsi que maître Paschase Broët n’étaient pas encore pris. Les deux années suivantes, c’est-à-dire 1535 et 1536, nous nous rendîmes tous, le même jour, au même sanctuaire, pour confirmer la détermination que nous avions prise; et chaque fois nous y trouvions un grand accroissement de vie spirituelle. En ces deux dernières années, maître Le Jay, maître Jean Codurc et maître Paschase Broët étaient déjà avec nous.
En 1536, le 15 novembre, nous partîmes tous de Paris pour l’Italie, sauf Ignace, qui un an et demi auparavant était parti pour l’Espagne, et qui de là s’était rendu à Venise, où il nous attendait. Nous y arrivâmes après les fêtes de Noël. Durant ce voyage, le Seigneur nous combla de tant de bienfaits, que jamais on ne pourra les décrire. Nous allions à pied; nous traversâmes la Lorraine et l’Allemagne, où plusieurs villes étaient déjà luthériennes ou zwingliennes, parmi lesquelles Bâle, Constance, etc. C’était en plein hiver, et le temps était très-froid. De plus, la France et l’Espagne se trouvaient alors en guerre. Mais le Seigneur nous délivra et nous préserva de tous les périls. Etant donc arrivés à Venise sains et saufs, nous allâmes, le cœur plein de joie, nous loger dans les hôpitaux, quatre dans l’hôpital de Saint-Jean et de Saint-Paul, et cinq dans celui des Incurables. Là, nous devions attendre le carême, pour aller alors à Rome demander au Souverain Pontife, le Pape Paul III, la permission de nous rendre à Jérusalem.
Cette permission nous ayant été accordée en 1537 après Pâques, nous nous disposions à partir pour la Terre sainte; mais, des obstacles invincibles s’opposant à notre dessein, nous nous dispersâmes en divers lieux, voulant vivre trois mois dans la solitude, libres de tout soin et de toute sollicitude. C’était aussi afin que ceux qui n’étaient pas encore prêtres eussent plus de facilité pour se préparer à bien recevoir ce saint caractère. Voici comment nous fûmes distribués: Ignace, moi et maître Laynez, à Vicence; maître François Xavier et maître Salmeron, à douze milles de là ; maître Jean Codurc et le bachelier Hosès, à Trévise; maître Le Jay et maître Rodriguez, à Bassano; Bobadilla et Paschase Broët, à Vérone. Ce temps écoulé, nous fûmes appelés à Rome, et les trois d’entre nous qui étaient à Vicence s’y rendirent. C’était au mois d’octobre.
En 1538, tous les nôtres étaient réunis à Rome. Mais nous vîmes que le chemin de la Terre sainte nous était fermé. Nous reçûmes alors du Saint-Siège une faculté ou autorisation en vertu de laquelle nous pouvions, comme prédicateurs apostoliques, prêcher partout et entendre les confessions. Ce fut le cardinal de Naples, alors légat à Rome, qui fit le diplôme et qui nous le délivra au mois de mai. Plaise au Seigneur que je sache lui témoigner ma part de reconnaissance pour tant de bienfaits dont il nous combla en commun toute cette année, pendant laquelle nous éprouvâmes tant de contradictions dans nos bons desseins! Je ne saurais dire par combien de feux de persécutions il nous fallut marcher, surtout en ce qui regarde l’enquête judiciaire qui, sur notre demande, fut faite concernant notre Institut et notre genre de vie. Enfin le jugement fut porté, malgré des oppositions très-puissantes, et il était en notre faveur.
Cette même année fut marquée par un autre mémorable bienfait qui est comme le fondement de toute notre Compagnie. Après que l’on eut porté la sentence qui nous justifiait de toutes les accusations intentées contre nous, nous allâmes nous présenter en holocauste au Souverain Pontife, le Pape Paul III, afin qu’il vît en quoi nous pouvions servir Jésus-Christ pour l’édification de tous ceux qui sont sous l’autorité du Siège apostolique, en gardant une pauvreté perpétuelle et en nous tenant toujours prêts à aller partout où il plairait au Pontife romain de nous envoyer, fût-ce aux extrémités des Indes. Or le Seigneur voulut que le Pape nous acceptât et qu’il se réjouît de nos desseins. C’est pourquoi je serai toujours obligé, comme tout autre membre de la Compagnie, à rendre des actions de grâces au Maître lui-même de la moisson, c’est-à-dire de toute l’Eglise catholique, à Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui daigna déclarer son bon plaisir par l’organe de son Vicaire sur la terre, ce qui est une très-manifeste vocation, et qui voulut nous indiquer à nous-mêmes qu’il agréait nos services et qu’il voulait se servir de nous à jamais.
En 1539, au mois de mai, maître Laynez et moi, par l’ordre du Pontife romain, partîmes pour Parme, dans la compagnie du cardinal Saint-Ange. Nous y restâmes jusqu’au mois de septembre de l’année 1540.
Souviens-toi, ô mon âme, des bienfaits que tu reçus de Dieu dans cette ville, des fruits qu’il daigna opérer par notre ministère et par celui de Jérôme Domenech, je veux dire par les confessions, les prédications et les Exercices spirituels. Souviens-toi encore de tout ce qui se fit à Sissa. Rappelle-toi, en particulier, cette maladie qui dura près de trois mois, à partir du 25 avril de la même année 1540. Non, tu ne pourras jamais oublier les ardents désirs que tu avais de faire de grands fruits dans les âmes, les lumières que le Seigneur t’envoyait dans ce but, et la force spirituelle qu’il te communiquait. Songe à l’éternelle reconnaissance que tu dois au seigneur Laurent et au seigneur Maxime, dans la maison desquels tu étais, et spécialement à l’occasion qui naquit de là. Rappelle-toi bien, de manière à n’en perdre jamais le souvenir, la fête de saint Pierre et de saint Paul, et principalement celles de saint Jean-Baptiste et de la Visitation de la très-sainte Vierge, à qui tu es si redevable. Que de si grands bienfaits ne tombent jamais de ta mémoire!
Cette même année 1540, par ordre du Souverain Pontife, je partis pour l’Espagne, avec le seigneur Ortiz; celui-ci, appelé ensuite par l’Empereur, m’amena avec lui en Allemagne, au colloque de Worms. Nous y arrivâmes le 24 octobre.
Mais souviens-toi toute ta vie, ô mon âme, d’une mémorable dévotion que Notre-Seigneur te donna ce jour même, tandis que tu commençais à réciter les heures canoniques. Elle regardait la vie de Jésus-Christ, mon divin Maître: elle consistait à rappeler à ma mémoire tous les jours de la vie de cet adorable Sauveur, depuis l’Incarnation jusqu’à l’Ascension, et à me rappeler de même tous les jours de la vie de la très-sainte Vierge, depuis sa Conception jusqu’à sa mort. Souviens-toi aussi de la grande espérance que tu conçus de mettre en pratique avant ta mort une dévotion si salutaire.
Souviens-toi encore des mémorables consolations spirituelles que le Seigneur te donna dans tes oraisons à Worms, ainsi que des vives lumières dont il t’éclaira pour des modes de prier, de remercier Dieu et de lui demander diverses grâces, pour toi, pour les vivants et pour les morts. Garde aussi un précieux souvenir des prières qui t’étaient alors suggérées par le Saint-Esprit pour le salut de l’Allemagne.
Ce fut en cette même année que notre Compagnie fut instituée et confirmée par une bulle du Souverain Pontife, sous le titre de Compagnie de Jésus.
En 1541, en janvier, nous partîmes pour Ratisbonne, où se tint la diète impériale. Durant ce voyage, Dieu te consola grandement dans diverses oraisons et contemplations. A ton esprit s’offraient des modes nombreux et nouveaux de prier en voyage, ainsi que la matière de l’oraison. Par exemple, en approchant d’un endroit, dès que tu le voyais ou qu’on le nommait, tu reçus ce mode de prier qui consistait à demander à Notre-Seigneur la grâce que l’archange qui avait cette région sous sa puissance nous fût propice, ainsi que tous les anges gardiens de tous ceux qui habitaient là, et que le véritable gardien et pasteur, Jésus-Christ, qui était dans l’église du lieu, nous vînt en aide et qu’il pourvût à toutes les nécessités des personnes de cet endroit, par exemple aux besoins de ceux qui étaient à l’article de la mort, aux besoins des âmes des défunts, et de ceux qui étaient désolés ou sous le poids de quelque autre tribulation.
De même, quand tu traversais des montagnes, des champs, des vignes, divers modes d’oraison se présentaient à ton esprit, pour demander la multiplication et l’accroissement de ces biens; tu rendais grâces à Dieu au nom du possesseur; tu demandais pardon pour ceux qui ne savent pas reconnaître en esprit ces biens, ni Celui de qui ces biens émanent. J’invoquais également les saints qui protègent ces contrées, les priant de faire ce que ne savent pas faire leurs habitants, c’est-à-dire de demander la grâce, la sainteté pour eux, de bénir et remercier Dieu pour eux et de demander tout ce qui leur est nécessaire.
Cette même année 1541, je reçus à Ratisbonne d’autres grâces sans nombre. Et d’abord Dieu m’accorda de recueillir pour son service une grande moisson, principalement en recevant les confessions des nobles de la cour de l’Empereur, et de mon prince le duc de Savoie, qui me choisit pour son directeur. Il se fit un très-grand fruit par ces confessions; et l’on peut dire qu’elles furent la semence d’autres biens plus grands qui en sont sortis. La moisson résulta encore des Exercices spirituels que firent sous ma direction les grands d’Espagne, d’Italie et d’Allemagne: de ces saints Exercices est provenu presque tout le bien qui s’est fait ensuite en Allemagne.
Je reçus aussi de la main du Saint-Esprit d’autres bienfaits notables pour mon propre progrès spirituel: c’était en m’enseignant de nouveaux modes de prier ou de contempler pour l’avenir, ou bien en me confirmant, mais avec plus de lumière et un sentiment plus profond, dans les modes accoutumés d’oraison, comme par exemple dans les litanies, les mystères de Jésus-Christ et la doctrine chrétienne, dans la demande de diverses grâces, conformément à chacun de ces trois modes de prier, ou bien dans la demande du pardon, ou bien dans les actions de grâces rendues à Dieu par ces trois voies. Je faisais encore la même chose en discourant sur les trois puissances de l’âme, sur les cinq sens, sur les principaux organes du corps et sur les biens temporels reçus. Et de même que je puis faire cela pour moi, je puis aussi le faire pour quelque personne vivante ou morte, en appliquant ensuite la messe, afin que tout ce que je viens de dire ait mieux son effet.
J’avais également trouvé à Ratisbonne un livre de sainte Gertrude où cette vierge consigne d’autres dévotions spirituelles qu’elle avait toujours senti croître en son âme tant qu’elle vécut. Je pris de ce livre divers modes de prier et j’y puisai un grand secours pour ce saint exercice.
Cette même année, le Seigneur m’accorda un insigne bienfait: ce fut de faire, le jour de l’octave de la Visitation de la très-sainte Vierge, les vœux solennels de ma profession et de l’envoyer à maître Ignace, qui était alors élu général de la Compagnie. Je fis cette profession à Ratisbonne, à l’autel majeur de l’église de Notre-Dame, dite de l’Ancienne-Chapelle, avec une grande consolation spirituelle et un grand accroissement de force pour mon âme, renonçant aux biens temporels, auxquels j’avais déjà renoncé, et aux voluptés de la chair déjà délaissées, embrassant avec une entière abnégation de moi-même et une pleine soumission de ma volonté tout ce que commande l’Institut. Je reçus, je Je répète, une nouvelle force, de nouvelles lumières et de très-grands accroissements de bonne volonté. Les vœux que je fis sont les vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance au Préposé de la Compagnie; à ces vœux j’en ajoutai un autre d’obéissance au Souverain Pontife relativement aux missions. Je fis ces promesses solennelles devant le très-saint Sacrement, avant de recevoir la communion. Voici la teneur de cette profession:
«Moi Pierre Le Fèvre promets et voue à
«Notre-Seigneur, à la très-sainte Vierge et à
«tous les saints du ciel, de garder, avec leur
«secours, une chasteté perpétuelle, une pau-
«vreté perpétuelle et une perpétuelle obéis-
«sance au Préposé de la Compagnie de Jésus;
«je promets et voue de même de garder une
«perpétuelle obéissance au Souverain Pontife
«pour les missions, et je promets de faire tout
«cela conformément aux constitutions et à la
«règle de ladite Compagnie. C’est ainsi que
«j’ai fait cette profession, et parce que c’est
«vrai, je la fais de nouveau à Notre-Seigneur,
«à Notre-Dame et à vous, maître Ignace de
«Loyola, comme me tenant lieu de Jésus-
«Christ, en qualité de Préposé de ladite Com-
«pagnie; et je l’ai signée de ma main le
«9 juillet 1541.
«PIERRE LE FÈVRE.»
Cette même année, le 27 juillet, le seigneur Ortiz et moi nous partîmes de Ratisbonne; tout le personnel de sa maison était du voyage. Nous traversâmes ma patrie et la France, où nous fûmes arrêtés et mis en prison pendant sept jours. O mon âme, n’oublie jamais les grands bienfaits de Notre-Seigneur, qui nous délivra de la captivité, qui nous donna grâce pour traiter avec ceux qui nous avaient faits prisonniers et pour produire du fruit dans leurs âmes, de telle sorte que le chef même voulut se confesser à moi. Ainsi les biens spirituels que Notre-Seigneur nous avait donnés pour en faire part au monde entier ne furent ni enchaînés, ni gênés, ni troublés auprès d’eux. J’eus néanmoins quelques tentations de défiance et de crainte, pensant que nous ne sortirions pas de sitôt de prison et que ce ne serait pas sans de grandes dépenses pour le seigneur Ortiz. Mais Dieu m’envoya une consolation intérieure qui m’enleva ces sentiments, et il me donna l’espérance que nous serions bientôt heureusement délivrés, comme la chose arriva.
Le jour de sainte Elisabeth, reine de Hongrie, j’éprouvai une grande dévotion, et sept personnes s’étant alors présentées à ma pensée, je sentis un ardent désir de prier pour elles, sans faire attention à leurs défauts. Ces personnes étaient le Souverain Pontife, l’Empereur, le roi d’Angleterre, Luther, le Grand Turc, Bucer et Philippe Mélanchthon. Ce qui m’inspira cet intérêt pour eux, c’est la peine que je ressentais de les voir jugés par plusieurs; de là naissait en moi une sainte compassion provenant du bon esprit.
En ce même jour, je promis à Jésus-Christ et je fis vœu de ne jamais rien recevoir pour les confessions, les messes ou les prédications, et de ne pas vivre de revenus, à moins qu’ils ne me fussent offerts de telle manière qu’il ne fût pas en mon pouvoir de les refuser en bonne conscience. O mon âme, tu dois garder un fidèle souvenir de ce vœu, comme d’un insigne bienfait de Notre-Seigneur, qui m’aide de cette manière à mieux garderie vœu de pauvreté.
Le jour de la Présentation de la très-sainte Vierge, je reçus cette grâce: par l’opération de l’Esprit de toute sainteté et de toute chasteté parfaite, Dieu me donna un sentiment de révérence spirituelle pour cette Enfant très-pure, notre Souveraine et notre Mère. Comme témoignage et souvenir de ce profond respect, je résolus de m’abstenir à jamais et de bien prendre garde qu’il ne m’arrivât jamais d’approcher ma figure de celle d’aucun petit enfant ou petite fille, quelque légitime intention que je pusse avoir pour cela. Et à plus forte raison cela ne devait-il jamais m’arriver avec des personnes d’un âge plus avancé.
Cette même année, en entrant en Espagne, j’eus une dévotion notable et de grands sentiments spirituels pour invoquer les principaux archanges, les anges gardiens et les saints de ce royaume; je me sentais spécialement porté d’un grand amour pour saint Narcisse qui est à Gérone, pour sainte Eulalie qui est à Barcelone, pour Notre-Dame de Montserrat, pour Notre-Dame del Pilar, pour saint Jacques, saint Isidore, saint Ildefonse, les saints martyrs Juste et Pastor, pour Notre-Dame de la Guadeloupe, pour sainte Encratide à Saragosse; les suppliant tous de vouloir accepter mon voyage en Espagne et de m’aider par leurs prières à faire quelque bon fruit, ainsi que cela a eu lieu, plus par leurs intercessions que par mes efforts. Je pris la détermination de garder cette même pratique dans tous les royaumes et les principautés, c’est-à-dire de me recommander aux principaux anges et archanges, aux anges gardiens, et aux saints que je saurais être principalement honorés dans telle province ou tel royaume. Je sentis en outre s’affermir et s’accroître en moi la dévotion envers quelques saints particulièrement honorés en Italie, et dont j’ai la liste dans mon bréviaire romain; envers quelques autres du culte desquels j’avais été témoin en Allemagne, spécialement les trois Rois et les onze mille Vierges, mais particulièrement sainte Ursule et sainte Pinnosa, dont j’ai vu de mes yeux, dans un couvent de Bénédictins, la sainte tête, avec la flèche qui l’avait transpercée. A ces saints, je dois ajouter saint Helvetus dans le Moremberg, et saint Maximin à Trèves. En France, j’eus également une dévotion particulière pour sainte Geneviève et pour saint Marcel, évêque de Paris, dont les corps sont une grande sauvegarde pour la ville; pour saint Denys l’Aréopagite, dont le corps repose dans l’église de Saint-Denys en France; de même à Narbonne, pour saint Paul Serge; à Marseille, pour sainte Marie-Magdeleine, pour sainte Marthe, sa sœur, et pour saint Lazare. En Savoie, j’eus également une dévotion spéciale, et que je ne dois pas omettre, envers saint Bruno, fondateur de la Chartreuse; envers saint Amédée, qui est à Nantua, ville près de laquelle nous fûmes incarcérés; de même, envers Jean de Parcio, envers le Frère Jean Bourgeois et envers mon précepteur, maître Pierre Veillard, que j’estime être du nombre des saints, bien qu’ils ne soient pas canonisés.
Je notais, à cette époque, plusieurs autres saints, les prenant pour avocats auprès de Dieu, et me proposant de ne jamais les oublier, mais de les invoquer fidèlement pour moi, pour les vivants et pour les morts; de les invoquer surtout pour ceux qui vivent ou sont morts dans les endroits et les pays où ces saints sont morts, ou sont nés, ou ont exercé leur zèle, tant en Europe, en Afrique, en Asie, que dans quelques îles du monde que ce soit. Je sentais un grand désir et une grande ferveur d’esprit pour continuer ces dévotions. pour les enraciner et les dilater de plus en plus dans mon âme.
J’invoquais aussi, de temps en temps, les apôtres et les autres saints qui avaient fait du fruit dans les diverses parties du monde, afin qu’ils prissent un soin spirituel de notre Compagnie et de tous les membres de cette Compagnie travaillant dans les contrées ou les provinces qui avaient été autrefois le théâtre de leur charité et de leur zèle. C’est là ma pratique ordinaire, lorsque je veux prier spécialement pour quelque pays ou royaume: j’invoque les saints et les anges qui ont eu ou qui ont encore un soin spécial des âmes des habitants de ce pays ou royaume, vivants ou décédés.
Vers ce temps, je commençai une dévotion que Notre-Seigneur m’inspira pour mieux réciter les heures canoniques. Elle consistait à dire entre chaque psaume, pour renouveler la ferveur de l’esprit, cette petite prière que j’avais prise de l’Évangile: «Pater cœlestis,
«da mihi spiritum bonum: Père céleste,
«donnez-moi un bon esprit.» Je sentis que cela m’était utile à divers points de vue.
Je reçus une autre dévotion pour le commencement de chacune des sept heures canoniques, appliquant chacune d’entre elles à une intention particulière et à une fin importante. Cette dévotion consiste à dire dix fois: Jesus, Maria, au commencement de chaque heure, afin que, par là, j’aie occasion de rappeler à mon esprit ces dix choses: 1° l’honneur de Notre-Seigneur; 2° la gloire de ses saints; 3° le souvenir des bons, afin qu’ils se fortifient dans toute bonne intention qu’ils pourront avoir à cette heure; 4° le souvenir de ceux qui, durant cette heure, se trouveraient en état de péché mortel, afin que cet office, récité, leur serve pour qu’ils ne persévèrent pas dans le péché, mais qu’ils se convertissent; 5° le souvenir de l’Église catholique, afin qu’elle s’étende et s’accroisse de jour en jour; 6° le souvenir de la paix universelle entre les princes chrétiens et catholiques; 7° le souvenir de ceux qui, durant cette heure, seraient dans quelque tribulation corporelle; 8° le souvenir de ceux qui seraient dans quelque tribulation ou affliction spirituelle; 9° le souvenir de ceux qui seraient à l’article de la mort; 10° enfin le souvenir de ceux qui sont en Purgatoire, afin que, durant cette heure et celle qui correspond à l’office que je récite actuellement, ils reçoivent quelque soulagement de leurs peines et de leurs souffrances.
Remarque ici, ô mon âme, de quelle manière il plut à Notre-Seigneur de te délivrer de tant et de si grands troubles d’esprit, des angoisses et des tentations que tu avais à soute-tenir, à cause de tes défauts, à cause des troubles dont l’esprit de fornication t’agitait, et à cause de tes négligences à faire du fruit. Rappelle-toi quelles claires connaissances tu as reçues à l’occasion de ces tentations. Ce qui doit encore ajouter à ta reconnaissance, c’est que tu n’as presque jamais éprouvé une tentation notable, que tu n’aies été consolée non-seulement par une claire connaissance que tu recevais, mais encore par un esprit contraire aux tristesses, aux craintes, aux pusillanimités ou aux affections déréglées des prospérités. Le Seigneur te donnait alors une grande charité et des sentiments très-purs comme. remèdes contre l’esprit ennemi de la pureté, comme moyens d’arriver à une pureté et chasteté parfaites de la chair, et aussi comme remèdes et moyens contre le monde et son esprit, et contre l’esprit de ténèbres.
Tu reçus aussi du Seigneur un grand désir, avec l’espérance de le voir accompli: tu souhaitais avec un indicible ardeur d’être la demeure du Saint-Esprit, et que les esprits malins n’habitassent pas dans les esprits vitaux ou animaux de ton corps. Dans ce but, j’avais coutûme de faire différentes considérations sur les puissances de mon âme, sur les sens et sur les principaux membres du corps, suppliant le Seigneur qu’il daignât me purifier entièrement.
Concernant la sobriété, la chasteté et la diligence dans le service de Dieu, comme aussi concernant l’humilité, la patience et la charité, je reçus plusieurs dons, soit de lumière, soit de sentiment: car le Seigneur m’inspirait quantité de prières relativement à ces vertus, avec de nombreuses affections de foi et d’espérance. Qu’il soit béni dans les siècles des siècles! Amen.
Je ne saurais dire les innombrables lumières que j’ai eues sur la doctrine catholique, conformément à l’Église romaine; sur les constitutions et les cérémonies de cette Église; sur les pieux pèlerinages; sur les voeux, le jeûne, le culte des saints et des saintes, sur les âmes du Purgatoire, etc., sentant en toutes ces choses une grande ferveur d’esprit et une grande dévotion, à les approuver.
En 1542, au mois de janvier, je partis d’Espagne et je revins en Allemagne, par l’ordre du Souverain Pontife. Dans ce voyage, le Seigneur me combla de bienfaits. D’abord, il exauça le principal désir que j’avais formé, qui était d’avoir, durant la route, une société qui m’animât à son service, et il me donna maître Jean d’Aragon et Alphonse Alvarez. Ensuite, dans un si long et périlleux voyage, il nous préserva de tous les maux temporels, contre toute espérance humaine. Ainsi, en Catalogne, il nous délivra des voleurs et des prisons; en France, des soldats; à notre entrée en Suisse, dans les frontières de la Savoie, des hérétiques; en Allemagne, des contagions et des maladies; et, ce qui est plus que tout le reste, il nous délivra des tentations divisives, c’est-à-dire de l’esprit de division.
Durant ce voyage, le Seigneur me donna, ainsi qu’il l’avait déjà fait auparavant, plusieurs sentiments d’amour et d’espérance pour les hérétiques et pour le monde entier. Il m’inspira en particulier une dévotion que je continuerai jusqu’à la mort, avec foi, espérance et charité, et qui concerne le bien spirituel de ces sept villes: Wittemberg, en Saxe; la capitale de la Sarmatie, dont j’ignore le nom; Genève, dans le duché de Savoie; Constantinople, en Grèce; Antioche; Jérusalem; Alexandrie, en Afrique. J’ai résolu d’avoir toujours cette cause présente à ma mémoire, et j’ai l’espérance qu’il me sera donné un jour, où bien à quelque autre membre de la Compagnie de Jésus, d’offrir le saint Sacrifice dans toutes les villes que je viens de nommer.
Dans ce Mémorial, le Bienheureux raconte en détail les principales grâces et les principales lumières qu’il a reçues de Dieu, depuis le mois de juin de l’année 1542 jusqu’au mois de juillet de l’année 1543.
Dans l’octave de la fête du très-saint Sacrement, je désirais d’avoir une conversation avec le doyen du chapitre de Spire, afin de l’engager, dans l’intérêt du bien de son âme, à faire les Exercices spirituels; mais, n’ayant pu obtenir ce que je voulais, je dus me réfugier dans la prière. Le Seigneur m’inspira alors une dévotion que je n’avais point eue jusque-là, pour arriver à mon but et gagner cet homme. C’était de prier d’abord son Père céleste, comme étant son protecteur; secondement, sa Mère et Souveraine, la Mère de Dieu; troisièmement, son maître et comme son pédagogue, l’ange gardien; quatrièmement, les saints et les saintes qui tenaient à lui par des liens particuliers et qui, à ce titre, étaient pour lui comme des frères et des sœurs. Cette sorte d’ambition me paraissait très-légitime pour parvenir à gagner l’amitié de qui que ce fût. Il me venait, en même temps, à la pensée que je devais réciter, en l’honneur de la première personne, le Pater noster; en l’honneur de la seconde, l’Ave Maria; en l’honneur de la troisième, Deus qui miro ordine Angelorum, etc.; et en l’honneur des autres, Omnes Sancti lui, quæsumus, Domine, etc. Il se présentait encore à mon esprit que, pour gagner la bienveillance d’une personne, quelle qu’elle soit, il était très-nécessaire, indépendamment de ce que l’on peut faire par œuvres, d’avoir de la dévotion à tous les anges gardiens, qui, de bien des manières, peuvent nous préparer les personnes et réprimer la violence et les tentations des ennemis.
Remarque ici, ô mon âme, et rappelle-toi que, dans le temps passé, il plut au Seigneur de te donner de grandes lumières sur les tentations et les attaques diverses des démons. C’est pourquoi tu faisais alors des prières et des considérations sur les saints, ou sur les mystères de Jésus-Christ, ou sur la doctrine chrétienne, ou sur les membres de ton corps, etc.; demandant grâce contre l’ennemi, et spécialement contre l’esprit de fornication, afin que sa puissance ne fût plus dans tes reins, mais qu’il fût chassé de tout endroit de ton corps où il y aurait des esprits vitaux et animaux; qu’il fût également chassé de ton entendement, de ta mémoire, de ta volonté, et enfin de tous les endroits où tu serais. Tu demandais cela avec une grande ferveur d’esprit et avec une vive espérance que cette grâce te serait accordée avant ta mort. Et le Saint-Esprit te suggérait de prier instamment sa divine bonté et pureté, afin qu’il habitât dans ton corps comme dans son temple, comme aussi dans ton esprit, et afin que les anges pussent trouver une demeure corporelle dans les esprits vitaux de ton corps, en en chassant les esprits ennemis. Relativement à cette pureté, tu trouvais une grande espérance de l’obtenir, dans la résolution que tu prenais alors et que tu avais déjà prise depuis longtemps d’observer une grande tempérance dans la nourriture et la boisson, ainsi qu’une grande modestie dans les actes extérieurs; comprenant qu’il est très-nécessaire, pour que les mauvais esprits n’aient pas tant de puissance, soit pour habiter, soit pour mouvoir la chair ou l’esprit, qu’ils ne trouvent pas le cœur appesanti par la nourriture ou par la boisson.
Bénis donc le Seigneur, mon âme, de t’avoir donné un désir si ardent de la chasteté du corps et de la pureté de l’esprit, et en même temps une volonté si forte; de plus, de ce qu’il t’a fait si longtemps la grâce de sentir les aiguillons nécessaires pour arriver à la chasteté du corps et de l’esprit, avec l’espérance de l’obtenir. Comme j’étais aussi spécialement dévot à mon ange gardien, je reçus bien des secours de sa part: je le priais de me défendre de mon mauvais esprit et spécialement de l’esprit de fornication.
Le jour de saint Jean-Baptiste, j’eus et j’éprouvai dans mon esprit un notable sentiment de la grandeur de ce saint; je sentis en même temps une vive douleur de ce qu’il n’était pas assez estimé en Allemagne, et de ce que sa fête n’y était pas célébrée avec autant de solennité que dans les autres pays. C’est pourquoi je conçus un ardent désir de travailler de tout mon cœur auprès des dépositaires de l’autorité et des prélats spirituels, afin que cette fête fût célébrée avec plus de solennité.
Le jour de saint Jean et de saint Paul, j’eus une certaine lumière et un secours pour mieux réciter l’office divin. Il fallait pour cela se circonscrire dans quatre limites ou termes, hors desquels on ne devait pas sortir durant le temps de l’office: 1° le lieu où on le réciterait; 2° les personnes ou les saints mentionnés dans une telle prière; 3° les paroles, et 4° les actions qui interviennent dans un tel office. Cela est fort utile aux commençants, pour mieux résister à la mémoire, à l’imagination, aux sens ou aux désirs, dispersés sur d’autres lieux, d’autres personnes, d’autres entretiens ou œuvres qui se présentent; et il en est de même du temps.
Je notai aussi un autre secours, dont j’avais souvent déjà éprouvé l’efficacité, pour bien réciter l’office. Voici en quoi il consistait: Avant de commencer, il fallait prévoir de loin chaque partie principale de tel office ou de telle heure, avec un grand désir d’y concentrer son attention, comme quelqu’un qui se dirait à lui-même: «Tu dois réciter: 1° ce psaume, 2° cet autre psaume, 3° cet autre; et, avec cette considération, entrer en prière et commencer l’office. De même, l’office terminé, tu dois faire des efforts pour que l’esprit ne sorte point de là, ou au moins le désir de persévérer autant que tu pourrais dans la réflexion, de telle manière que l’homme ne sorte pas tout entier dehors. Il est également utile, au milieu des occupations qui précèdent ou doivent suivre l’office, de faire de fréquents efforts pour te distraire autant que tu pourras de ces affaires, en considérant et en désirant les choses qui ont rapport à l’office déjà récité ou à réciter, et qui nous aident à le bien dire. Car celui qui ne désire prier que quand arrive le temps destiné à la prière, celui-là ne peut certainement avoir alors une pareille dévotion, à moins d’un miracle. C’est pourquoi il est nécessaire qu’il y ait des temps déterminés et assignés pour prier, et que ces temps soient très-souvent rappelés à la mémoire, avec désir, avec persévérance et avec crainte de commettre quelque faute dans la récitation de l’office; et l’office fini, on doit garder une douleur persévérante des fautes qui auront échappé et de ce qu’on ne l’aura pas bien dit, de telle sorte que cette tristesse, cette douleur dure sans interruption jusqu’au futur exercice. Et ce ne doit pas être une douleur qui provienne seulement des distractions qui te déplaisent, mais une douleur qui procède de l’amour et de l’affection des paroles de Dieu et des matières de l’oraison. Car il en est plusieurs qui sont peines de n’avoir pas de dévotion dans l’oraison, non pas tant par l’effet de leur amour pour l’oraison elle-même, c’est-à-dire pour Dieu et ses saints, et pour les paroles de l’oraison, que par l’effet de leur haine et de leur crainte des distractions, des pensées ou d’autres désirs relatifs, soit aux choses temporelles nécessaires, soit à des choses mauvaises, ou encore à des choses légitimes en soi, mais qui ne viennent pas alors à notre propos. Cette voie est néanmoins bonne pour conduire à l’amour; et, cet amour une fois acquis, chacun désire l’attention aux choses elles-mêmes, et non-seulement l’attention de l’esprit, mais encore l’attention du cœur pour l’amour de Dieu lui-même et de ses paroles, et pour l’amour des actions racontées dans tel office; et cela, quand bien même il ne sentirait aucune distraction causée par des choses étrangères.»
A cette même époque, pendant l’octave de saint Jean-Baptiste, je notai un point qui est très-nécessaire à celui qui sert Dieu, pour régler ses actions, ses désirs, ses sollicitudes, en un mot tout l’ordre de sa vie, et pour obtenir le repos dans les occupations de l’esprit et du corps. Ce point, si important dans la vie chrétienne, est ce que Jésus-Christ lui-même nous enseigne par ces paroles: Ne vous inquiétez pas du lendemain; c’est-à-dire que, dans les désirs et les sollicitudes spirituelles, il convient, autant qu’on le peut, de ne pas s’inquiéter du lendemain; et que l’homme doit tellement régler ses heures et le temps du jour présent, qu’il ne se permette pas à lui-même de donner carrière à son imagination, ni d’occuper sa pensée, par la sollicitude, avec joie ou tristesse, de ce qui peut arriver dans la suite. Car l’œuvre actuelle ne peut être bien faite quand la sollicitude est divisée par les pensées d’objets si nombreux et si éloignés; on ne peut non plus y apporter une attention aussi parfaite qu’on pourrait y apporter si l’esprit n’était pas dispersé.
Il se présenta aussi à mon esprit une demande que je devais adresser à la très-sainte Trinité ; c’était celle-ci: quand il m’arriverait d’avoir quelque bon désir, de faire quelque bonne œuvre, ou de vaquer à la contemplation, etc., alors elle me fît la grâce que toutes mes puissances concourussent de telle sorte que je n’éprouvasse aucun empêchement dans ces diverses occupations de mon âme; et qu’au contraire, s’il arrivait que quelqu’ une de mes puissances dominât, les autres ne concourussent jamais, mais lui fussent plutôt un empêchement et un obstacle.
ANNÉE 1542. - MOIS DE JUILLET
Table des matières
Le jour de la Visitation de la très-sainte Vierge, en méditant sur l’humilité que nous devons à nos supérieurs et qu’il convient d’avoir envers toutes les créatures, pour l’amour de Notre-Seigneur, j’eus un sentiment précieux sur l’humilité de la très-sainte Vierge, qui se mit en route pour aller servir sa parente, sainte Élisabeth, et qui s’humilia devant elle, parce qu’elle était la mère du précurseur de Notre-Seigneur Jésus-Christ. J’éprouvai, à cette vue, un grand désir dans mon esprit que tous ceux qui vivent, de quelque manière que ce soit, sous l’obéissance, ne cessassent d’être exercés, jusqu’à ce qu’ils eussent acquis une humilité, une patience et une charité parfaites, parce qu’alors ils supporteraient et honoreraient leurs supérieurs, bons et mauvais, ne regardant et n’aimant que ce qui est bon et non ce qui est mauvais. Alors aussi, plus un supérieur paraîtrait manquer de bonté dans son degré, plus l’inférieur s’efforcerait d’être parfait dans le sien, qui est de se montrer un serviteur obéissant, diligent et fidèle, par crainte et amour de Notre-Seigneur; car ceux qui se sont ainsi montrés des serviteurs agréables à Dieu méritent d’avoir enfin de bons supérieurs. Mais il n’en est pas de même de ceux qui tiennent une conduite contraire, c’est-à-dire qui cessent d’être des sujets soumis; car alors ni le mauvais supérieur ne mérite que Notre-Seigneur lui donne d’autres inférieurs plus vertueux et plus obéissants, ni les sujets qui ont déjà abandonné l’obéissance ne méritent d’avoir de meilleurs supérieurs.
Un jour, dans l’octave de la Visitation de la très-sainte Vierge, je sentis des désirs intimes, au milieu desquels je demandais à Dieu le Père qu’il fût pour moi, quoique indigne, père d’une manière spéciale, de telle sorte qu’il me rendît son fils obéissant et reconnaissant. Au Fils Notre-Seigneur, je demandais qu’il daignât être mon Souverain et Seigneur, et faire, par sa grâce, que je fusse dans la suite son serviteur en toute crainte. Au Saint-Esprit, je demandais qu’il fût mon maître, m’enseignant à être son disciple. Pour obtenir ces grâces, j’implorais avec grande dévotion le secours et l’intercession de la fille choisie de Dieu le Père, de la servante et mère de Jésus-Christ, de la disciple du Saint-Esprit, qui fut la Vierge Marie, à laquelle il est facile, par son crédit auprès de Dieu, d’obtenir tout ce que je viens de dire.
Je désirais aussi que cette divine Mère m’enseignât la véritable manière d’être fils, serviteur et disciple, à son propre exemple et comme elle l’est elle-même; qu’elle m’enseignât aussi à être fils, serviteur et disciple, comme Jésus-Christ l’avait été ; enfin, à être humble comme lui, et tel qu’il convient d’être dans chacune des trois manières que je viens de dire.
De plus, en portant plus loin mes considérations sur ce sujet, je reconnus qu’il était nécessaire qu’on le prêchât. En effet, dès que les inférieurs seraient parvenus au degré de la véritable obéissance, humilité, soumission et respect envers leurs supérieurs, Notre-Seigneur s’unirait à eux et leur donnerait des supérieurs selon son cœur. Mais on peut dire, au contraire, que celui qui n’est pas disposé à reconnaître le bien mérite d’en être privé, et que celui qui ne s’est pas encore fait serviteur ne mérite pas qu’on lui donne un supérieur de la bonté duquel il puisse ou il sache jouir. Ainsi on doit espérer que, lorsque les sujets ou du moins l’élite d’entre eux auront acquis une humilité, une patience et une charité telles qu’elles suffisent pour leur faire honorer, servir et supporter un supérieur, quel qu’il soit et quelque mauvais qu’il soit, ne perdant pas leur bonne volonté, mais plutôt s’y fortifiant de jour en jour, avec la ferme résolution de persévérer ainsi jusqu’à la mort; alors, je le répète, on peut espérer que le Seigneur sera porté à donner d’autres supérieurs; mais non pas dans le cas contraire, c’est-à-dire si nous voyons les mauvais empirer de jour en jour, relativement à l’obéissance.
Honorez, révérez, respectez ceux qui sont au-dessus de vous, et principalement les supérieurs; et non-seulement ceux qui sont au-dessus de vous, mais encore tous ceux qui, soit par la puissance, soit par l’autorité, soit par la doctrine, ou la vertu, ou l’âge, l’emportent sur vous. Il s’en rencontre encore plusieurs qui aiment leurs parents et leurs supérieurs, qui, en outre, leur obéissent et les secourent dans leurs nécessités; mais de ceux qui les honorent du fond du cœur et les révèrent, il s’en rencontre peu.
Quant à vous, aimez tous vos prochains et faites du bien à tous, autant que vous le pourrez, mais ayez spécialement envers ceux qui sont au-dessus de vous par l’autorité des sentiments de révérence, d’honneur, de réserve, de modestie, et tous les autres sentiments qui établissent les inférieurs dans un ordre parfait vis-à-vis de leurs supérieurs. A l’égard de vos égaux, ayez des sentiments d’une dilection toute fraternelle; à l’égard de ceux qui sont au-dessous de vous, soyez bienveillant, bon et facile, comme l’ami de leur condition; à l’égard des moindres et des derniers, montrez - vous leur partisan et recherchez-les. De cette manière, il arrivera que vous les attirerez tous à descendre, en descendant vous-même jusqu’au dernier des hommes, qui fut Jésus-Christ crucifié.
Souhaitez d’être repris par toutes sortes de personnes, soit qu’elles aient autorité sur vous ou que vous ayez autorité sur elles, soit à droite, soit à gauche, et cela en tout temps, que vous soyez joyeux ou triste, fervent ou froid; souhaitez d’être repris pour quelque imperfection que ce soit ou pour quelque défaut vrai ou apparent qui se trouverait en vous. Ne mettez pas de limite à la liberté de celui qui vous reprend, mais souhaitez que dans la réprimande il garde la manière qui peut le plus vous affliger.
Quelqu’un m’a témoigné qu’il désirait d’être repris par moi aussi clairement qu’il me reprend lui-même, m’assurant qu’il me saurait gré d’un tel service. Voici ce que je me suis proposé de lui répondre:
«Comme les répréhensions entre nous ne se font pas sur des choses qui déplaisent directement à Dieu, mais sur des manières de parler ou de traiter, ou sur d’autres manières de se conduire dans les rapports avec les hommes, il m’est difficile, à moi qui suis étranger à tout, de reprendre sur de telles choses ceux qui ne regardent pas ma manière de juger et mon sentiment comme leur règle de conduite. Il me sera facile de dire: Telle chose n’est pas de mon goût, ou me déplaît, ou n’a pas mon approbation. Mais on répondra que mon jugement et ma volonté ne sont pas une bonne règle; ils voudront plutôt suivre les sentiments et manières de voir de leur patrie, et ils craindront plus de déplaire au grand nombre, ainsi qu’il leur semble qu’ils le feraient, que de déplaire à moi seul. Il résultera de cela que je serai gêné et que je n’aurai ni le pouvoir ni peut-être le courage de reprendre de tels hommes. Il en est autrement de mes inférieurs, qui tiennent ma volonté et mon jugement pour règle dans les choses qui sont bonnes ou indifférentes; qui sont prêts à obéir à leur supérieur, quelque imparfait qu’il soit, voulant se renoncer eux-mêmes en toutes choses. C’est là ce que je n’ai pas fait plus d’une fois, lorsque j’étais à Paris et que le Père Ignace me commandait certaines choses: j’avais coutume de lui répondre que l’usage commun ne supportait pas certaines choses qui lui paraissaient opportunes.»
Voilà ce que je me proposais de répondre à celui de mes frères dont j’ai parlé ; je ne l’ai pourtant pas fait, comprenant qu’il y avait de la tentation et de l’infirmité d’esprit dans de telles paroles.
Ainsi donc, si quelqu’un veut, en véritable obéissant, militer sous l’autorité d’un autre, qu’il se soumette tout entier, sa personne et tous ses actes, et toute sa manière de voir ou d’agir, au bon plaisir et au jugement de son supérieur; qu’il se mesure selon la forme de celui auquel il s’est livré pour être jugé et instruit, et que ce soit peu pour lui de plaire à tous les autres hommes ou d’être quelque chose à leurs yeux, si, par son jugement et par son libre arbitre, il ne plaît pas en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
C’est ici que l’on peut connaître ce que je suis et ce que j’ai été jusqu’ici, c’est-à-dire un homme faible à supporter les répréhensions; car les réprimandes des supérieurs ne m’ont que trop souvent inspiré l’orgueil de récalcitrer, parce que je n’étais ni assez humble ni assez soumis. Quant aux corrections de mes inférieurs ou de mes égaux, elles m’ont trop abattu. Daigne mon Dieu me faire la grâce de garder en toutes choses la mesure et mon degré, de telle sorte que l’inférieur ne me cause pas un abattement répréhensible, ni le supérieur un orgueil coupable! Plaise à Dieu que je sois plus attentif à mon amendement qu’à la manière et aux paroles de celui qui me corrige! Celui qui n’a pas en lui-même ou qui ne trouve pas de quoi se consoler succombe facilement sous le poids de la répré - hension; celui, au contraire, qui a en lui-même ou croit avoir de quoi se consoler se console promptement des répréhensions. Il résulte de là que tu dois reprendre avec prudence ceux qui se déplaisent à eux-mêmes; car l’admonition, si elle n’est bien faite, leur cause trop d’abattement. Quant à ceux qui se plaisent à eux-mêmes, ils supportent plus facilement les répréhensions. Par conséquent, autre doit être ta conduite envers un mélancolique ou un flegmatique, et autre envers celui qui est d’un tempérament colère ou sanguin; mais, pour ce qui te regarde, aie bien soin de n’être ni colérique ni sanguin, quant au consentement; de n’être ni flegmatique ni mélancolique, te souvenant de ces paroles: «L’homme sage dominera les astres: Vir sapiens dominabitur astris.» Cela se fait par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui perfectionne nos natures ou nos caractères en lui-même, par lui-même et de lui-même.
Un autre jour, après la fête de la Visitation, en commençant ma méditation accoutumée sur les mystères de la vie de Jésus-Christ, et en considérant comment, dans le mystère de l’Annonciation, la très-sainte Vierge s’offrait tout entière pour être la servante du Rédempteur, je sentis s’allumer en moi de grands et d’excellents désirs, souhaitant que tout ce que je ferais désormais fût à l’avance, par la grâce d’une certaine annonciation, dirigé et rapporté par moi à la plus grande gloire de Dieu. Je souhaitais également que toutes les femmes engagées dans les liens sacrés du mariage eussent, avant de devenir mères, l’intention d’accomplir toutes les bonnes œuvres que le Seigneur exigera d’elles pour l’éducation de leurs fils ou de leurs filles. Je formais les mêmes désirs, tant pour les pères de ces enfants selon la chair, que pour leurs pères selon l’esprit, qui ont la mission de les diriger dans la voie du salut. De plus, considérant tout ce dont je retire maintenant de l’utilité, comme mes bonnes œuvres, mes travaux ou mes études passées, je souhaitais que tout cela eût la même valeur aux yeux de Dieu que si je le lui avais offert, dès le commencement de ma vie, pour le bien spirituel de cette Allemagne.
En méditant le mystère de la Visitation et en considérant la grâce de la très-sainte Vierge, qui était si agréable au Très-Haut, qu’elle eût pu même obtenir la sanctification de Jean-Baptiste, je désirais que cette divine Vierge daignât elle-même visiter mon âme et mon corps, et tout ce qui serait en eux, et m’obtenir que tout fût sanctifié et devînt agréable à Dieu, et que s’il y avait quelque chose d’impur, cela fût purifié.
En méditant le mystère de l’Adoration des bergers, venant se prosterner aux pieds de l’Enfant-Dieu, je demandais cette grâce: que le Seigneur daignât me corriger tout entier, ainsi qu’il corrigea les bergers, qui désiraient des choses basses et dont l’esprit ne s’élevait pas au-dessus de ces choses. Avec les Mages, je souhaitais d’être abaissé, d’être humilié de cœur et de désirs, comme je souhaitais de m’élever d’esprit avec les pasteurs.
Le même jour, à la sainte messe, considérant que Dieu est clément, plein de miséricorde, qu’il est touché de nos souffrances et de nos afflictions; considérant, en outre, que toutes choses sont présentes à ses yeux, je lui demandais qu’il daignât traiter en sa miséricorde cette Allemagne, et lui porter la même compassion que si elle souffrait déjà tous les maux qui lui arriveront, si elle ne retourne à la foi catholique et à l’amour de l’Eglise romaine.
Le jour de l’octave de la Visitation, considérant que c’était le jour où, un an auparavant, j’avais fait ma profession, j’éprouvai une grande dévotion au sujet de mes vœux. Je demandais à Dieu le Père la grâce de la persévérance et d’un continuel accroissement de la chasteté, par laquelle ma chair doit être réédifiée et corroborée contre ses fragilités, que ses propres concupiscences charnelles lui font surtout connaître. Je confiais à Dieu le Fils le soin de mon obéissance, attendu qu’il s’est fait obéissant jusqu’à la mort. Au Saint-Esprit, je confiais la pauvreté, le suppliant de vouloir constamment me conserver dans l’amour de la pauvreté, en sorte que mon cœur ne cessât jamais de l’aimer. Je demandais aussi que les trois puissances de mon âme fissent toujours des progrès dans la connaissance, le souvenir et les affections, conformément aux trois vœux; et que, pour cela, le Père influât la puissance dans chacune de mes facultés, prenant soin principalement de ma mémoire; que le Fils y influât également la sagesse et la lumière, et qu’il prît soin de mon entendement; et que le Saint-Esprit inspirât tous les dons, et qu’il prît soin de la volonté. Je suppliais aussi la très-sainte Trinité, qui est une par essence, qu’elle daignât résider dans mon cœur en sa bonté, répandant les attributs personnels dans les trois puissances de mon âme. Quant à la très-sainte Vierge, je la conjurais d’être mon avocate pour tout ce que je demandais, vu qu’elle est elle-même un si véritable modèle de virginité, d’obéissance et de pauvreté. En cette divine Vierge, la chair est souverainement pure, l’âme souverainement nette et l’esprit souverainement saint. Chacune de ces grâces a été produite en elle avec une si grande puissance de la vertu de Dieu, avec tant de sagesse et de bonté, que chacune d’elles suffirait par elle-même pour conserver les deux autres dans leur pureté ; c’est-à-dire que sa chair est tellement pure, qu’elle suffirait pour qu’aucune souillure ou tache ne pût ni ne sût jamais arriver soit jusqu’à l’âme, soit jusqu’à l’esprit. Et de même, l’esprit est tellement rempli de dons, qu’il suffirait, pour abstraire et garder tellement l’âme, que jamais rien qui ne fût très-pur ne pût entrer ni en elle ni dans sa chair. De même, à son tour, l’âme possède une si grande perfection, qu’elle suffirait, à elle seule, pour éclairer l’esprit et la chair.
Le jour de la dispersion des Apôtres dans le monde, je sentis un ardent désir que cette fête fût en grande vénération et qu’elle devînt universelle. J’éprouvais de grandes consolations spirituelles dans mes oraisons, et je souhaitais d’un très-vif désir que les apôtres suivissent Notre-Seigneur dans ma maison, attendu qu’ils savaient mieux l’honorer, le servir, comprendre sa volonté, ses entretiens et ses paroles, et qu’ils excuseraient mon ignorance en de pareils offices. Il se présentait aussi à mon esprit différentes recommandations pour mes frères dispersés.
Le jour de saint Alexis, tandis que j’étais occupé à méditer les mystères de Notre-Seigneur, je reçus une certaine lumière. Méditant sur les Rois mages, je sentis un vif désir que le pèlerinage de don Jean d’Aragon se fît pour reconnaître et honorer celui des trois Rois venant adorer Notre-Seigneur. Je voyais combien il serait convenable que ces Rois fussent visités dans le sanctuaire où reposent leurs reliques, à cause du grand honneur qu’ils ont rendu à Jésus-Christ. En ce moment s’offraient aussi à moi certains souvenirs sur les pérégrinations de saint Alexis, de saint Jacques, de saint Roch, de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la bienheureuse Marie Notre-Dame, des saints Apôtres; et de tous ces souvenirs naissait en moi l’espérance que ces pèlerinages des catholiques en divers sanctuaires seraient très-agréables à Notre-Seigneur et à tous les saints, principalement dans ces temps et dans ces régions où les pèlerinages sont déjà si rares, parce que les hérésies enlèvent à des œuvres d’un si grand prix l’estime que les peuples doivent en faire.
Un jour, tandis que je pensais à l’Annonciation de la très-sainte Vierge et que je souhaitais avoir quelques bonnes nouvelles de mes compagnons, me soumettant néanmoins en cela au bon plaisir de Notre-Seigneur, je sentis mon âme sous le poids de certaines tristesses et amertumes, provenant de trois causes ou au moins de quelques-unes d’entre elles: la première était l’impuissance de connaître si je n’étais pas désagréable à Dieu et à ses saints, à cause de mes imperfections et de mes défauts, et la crainte que j’avais sur ce point; la seconde, la pensée d’être éloigné du Seigneur; la troisième était la crainte que j’éprouvais en voyant que j’étais infructueux, et en considérant le peu de fruit que l’homme produit ici-bas. Delà me venait un très-ardent désir que la Vierge Marie elle-même, premièrement, me rendît agréable à Dieu, attendu qu’elle est pleine de grâce; secondement, qu’ayant toujours joui de la présence de Jésus-Christ, elle me tînt rapproché et voisin de cet adorable Maître; troisièmement, qu’étant bénie entre toutes les femmes, elle me préservât du malheur d’être maudit parmi les hommes; quatrièmement, qu’en considération de ce que son fruit est béni, elle m’accordât la grâce de faire quelque fruit dans le service de Jésus-Christ Notre-Seigneur.
A l’époque où don Jean d’Aragon voulait faire son pèlerinage à Cologne, je sentis en moi un désir extraordinaire que son pèlerinage fût grandement agréable à Dieu et à la très-sainte Vierge, Mère de Notre-Seigneur, ainsi qu’à tous les anges et à tous les saints, mais principalement aux trois Rois, à sainte Ursule et à ses compagnes. Je souhaitais tout cela, pour le bien spirituel de don Jean, pour la pacification des peuples en guerre et pour la sérénité d’une époque agitée par tant de troubles. Je le demandais instamment à Dieu, comme compensation du bien reçu de l’Espagne, et à cause des pèlerinages si agréables au Seigneur que les Allemands avaient faits autrefois dans ce royaume, visitant saint Jacques, Notre-Dame de Monserrat, Notre-Dame de la Guadeloupe. Je demandais encore ces grâces à Dieu, pour obtenir dans les voyages la sécurité contre les voleurs et les périls des étrangers. Je les demandais, en outre, pour apaiser Dieu et ses saints, si souvent offensés, depuis quelques années, par le mépris manifeste que l’on fait des voyages sur mer, des pèlerinages et d’autres œuvres pieuses et saintes entreprises dans un but de pénitence et pour l’honneur de Dieu et de ses saints, enfin de toutes les bonnes œuvres, quelles qu’elles soient.
Je recevais, en même temps, des lumières et des mouvements de ferveur, pour exalter le mérite de toute œuvre pie faite uniquement pour Dieu et Notre-Seigneur et pour la gloire de ses saints. Je me sentais aussi percé d’un glaive de douleur de voir que les œuvres des saints n’étaient point méditées et que les actes mêmes de la vie de Jésus-Christ n’étaient ni approfondis ni estimés à leur valeur. Je m’affligeais, en particulier, de ce que l’on ne considérait pas de plus près les douleurs et les tourments endurés parles martyrs, qui furent si chers et si agréables à Dieu.
C’est pourquoi j’ai noté quatre choses dont il est facile de reconnaître l’importance, et sur lesquelles il faut le plus insister dans la pratique. La première est de considérer l’action que l’on fait; de voir, par exemple, si cette action tourne à l’honneur de Dieu, à la gloire des saints, ou à la pénitence pour l’utilité propre de l’âme, ou à l’utilité du prochain, etc. La seconde est de considérer pour qui on fait une telle œuvre, et quel est le but que se propose celui qui la fait; la troisième est de considérer l’esprit qui fait agir: si c’est la crainte servile ou filiale de Dieu, ou bien l’amour de Dieu ou du prochain, ou quelque affection pieuse et droite qui meut la volonté, ou bien encore la lumière naturelle de la raison à laquelle la volonté obéit. La quatrième est de considérer que la bonne œuvre que l’on fait est acceptée par la Majesté divine, qui est si libérale, si bonne et miséricordieuse, qui considère le travail et la peine, qui doit honorer d’un tel comble de gloire ceux qui ont servi Jésus-Christ son Fils Notre-Seigneur, qu’elle veut que Jésus-Christ soit lui-même le grand Ange ayant en main l’encensoir d’or dans lequel il présente et fait valoir toutes nos bonnes œuvres.
Le jour de sainte Praxède, tandis que je scrutais dans l’oraison les mystères de la vie de Jésus-Christ, il me vint à la pensée de demander certaines grâces, et qu’il fallait les demander à Dieu même par les mérites des mystères de l’Annonciation, de l’Incarnation, de la Visitation: c’était qu’il daignât m’inspirer le mode et le rite de le louer lui-même, de l’honorer, de penser en lui et à lui, de le connaître, de me souvenir de lui, de l’aimer et de le désirer, de le servir, de le vouloir, de le voir, de l’entendre, de le sentir, de le goûter, de le toucher en quelque sorte de mes mains; qu’il m’accordât en outre par les intercessions de Jésus-Christ de penser et de sentir d’une manière entièrement conforme à la règle des ordinations et des méthodes de sa sainte Église, sur tous ces points: la doctrine vraie et catholique, les sacrements, les prières et les invocations des saints, et les bonnes œuvres en souvenir des âmes retenues dans le Purgatoire.
A la messe, il m’arriva un autre désir: pensant aux bonnes œuvres, quelque excellentes qu’elles dussent être, qu’il me serait donné de faire dans le cours de ma vie, je souhaitais ardemment de les faire par l’indication du bon et saint ange. De là me venait la pensée qu’il n’était pas agréable à Dieu de réformer certaines choses de la sainte Eglise, sur la demande des hérétiques; car quoique les hérétiques, de même que les démons, confessent beaucoup de vérités, ils ne parlent pas cependant par l’esprit de vérité, lequel esprit de vérité est le Saint-Esprit.
Enfin, après la messe, ne sentant pas en moi le même goût spirituel que je sentais auparavant et dont j’avais un ardent désir, il me survint un autre désir qui n’est pas à dédaigner: c’était que Notre-Seigneur Jésus-Christ me fît faire la visite intime et secrète de mes défauts les plus cachés, tant de la mémoire que de la volonté et des sens, et qu’il daignât lui-même m’en guérir par sa grâce; de même, qu’il me fît connaître et pratiquer toutes les vertus et dons secrets, sur lesquels je n’avais jamais médité, et dont, néanmoins, j’étais bien plus dépourvu que de ceux dont je sens en moi le défaut.
J’avais eu auparavant un autre désir: c’était que Notre-Seigneur daignât en tout et toujours diriger selon son bon plaisir les sentiments que, par l’inspiration sainte du bon esprit, j’éprouverais tant par rapport à moi qu’aux autres. Car j’ai coutume de dire, d’écrire et de faire plusieurs choses sans conserver l’esprit dans lequel je les avais commencées. Par exemple, il m’arrive quelquefois d’exprimer avec un esprit paisible et joyeux et avec grâce extérieure certaines choses que j’avais auparavant senties avec un esprit de componction et avec certains gémissements spirituels. Il en résulte que ce que je dis est moins profitable à l’auditeur, parce que cela ne lui est pas donné dans un esprit aussi bon que l’était celui dans lequel je l’avais reçu. Je demandais donc à Notre-Seigneur de m’accorder la grâce que, dans le commencement et le progrès de l’œuvre, soit dans mes paroles, soit dans mes écrits, je fusse soutenu par le même esprit qui m’avait soutenu dès la première pensée de l’œuvre: ce qui arrivera lorsque le même esprit sera dans le cœur, dans la pensée, dans la parole et dans l’œuvre. De là me vint une certaine intelligence et une connaissance spéciale de ce passage de l’Ecriture: «Jésus-Christ fut conduit par l’Esprit dans le désert: Ductus est Jesus a Spiritu in desertum;» et de cet autre: «Il vint en Esprit au temple: Venit in Spiritu in templum.» Ces paroles nous font concevoir une certaine opération spéciale de l’esprit, qui meut la personne à agir ou à parler, mais qui ne la laisse pas dans son mode humain et propre de sentir.
Le jour de la fête de saint Jacques, à la messe, dès l’Introit, me sentant lié par mes défauts et mes imperfections, et ayant récité le verset: «Pourquoi m’avancé-je triste. tandis que l’ennemi m’afflige: Quare tristis incedo dum affligit me inimicus?» j’eus cette lumière, et j’entendis ces paroles dans mon esprit: «Pourquoi es-tu triste à cause de tes
«afflictions et des suggestions de l’ennemi,
«attendu qu’il ne s’efforce de te rendre triste
«que parce que tu n’acquiesces pas à sa vo-
«lonté ? Tu t’attristerais à bon droit si Notre-
«Seigneur Jésus-Christ lui-même t’affligeait.»
Ce même jour, je m’arrêtai à une considération qui déjà m’avait bien souvent frappé, à savoir: que pour trouver une meilleure préparation de l’esprit il fallait d’abord que l’homme eût son intention élevée aux choses qui sont de Dieu, et que c’est par ce moyen qu’il fait des progrès et non en portant principalement le regard, comme je l’ai souvent fait jusqu’ici, sur le trouble de la tentation et sur le remède de la tristesse. Car celui qui cherche Notre-Seigneur et ce qui est de son service, seulement et principalement pour repousser les tentations et la tristesse, ne rechercherait pas immédiatement la dévotion pour elle-même. Il agirait donc d’une manière déraisonnable et ferait peu de cas de la dévotion, s’il n’était affligé. Et c’est là chercher l’amour par la crainte de l’imperfection et de la misère, dans un sens bon et spirituel, c’est-à-dire pour éviter le mal. C’est pourquoi Dieu, dans des vues de justice et de miséricorde, envoie, pour un temps, aux siens, ces sortes de troubles. Je me disais donc à moi-même: C’est parce que ton cœur ne soupirait pas avec assez d’amour vers les biens de Dieu, et c’est aussi afin que tu ne deviennes pas tiède et oisif, que Dieu t’envoie de tels aiguillons, ces sortes de tristesses, et qu’il te pique par ces éperons, pour te faire entrer et avancer dans la voie du Seigneur, sans repos, jusqu’à ce que tu te reposes en Dieu lui-même, en Jésus-Christ Notre-Seigneur. Et comprends bien que tu ne devrais pas rester dans le repos, alors même que tu n’éprouverais de la part de l’ennemi ni troubles, ni tentations, ni sentiments de malice, ni vanités ou imperfections, ainsi que le font les tièdes et les oisifs, et tous ceux qui ne s’appliquent qu’à ne pas tomber, négligeant le progrès dans la voie du Seigneur. Pour contenter l’ambition spirtuelle de tels hommes, il suffirait de la sécurité de ne pas tomber, bien qu’ils aient devant eux mille moyens d’avancer dans la perfection. Ne mets donc pas ton contentement en ce que tu ne descends pas, tu n’es pas vaincu par l’ennemi, tu ne recules pas; mais établis dans ton cœur des ascensions, des accroissements et des progrès dans les voies intérieures, non point par la crainte de descendre, de reculer ou de tomber, mais à cause de l’amour de la sainteté, et non pas seulement parce que de telles pensées peuvent te défendre des mauvaises pensées. Désire et aie soif de sentir les choses spirituelles, non pas tant parce qu’elles sont des remèdes contre les affections mauvaises ou vaines, qu’à cause de ce qu’elles renferment en elles-mêmes. Il résultera de là que tu arriveras enfin à aimer Dieu pour Dieu seul. Par conséquent, rejette et éloigne de toi tout ce qui est vain, toute oisiveté, et à plus forte raison les péchés, comme étant des obstacles qui empêchent l’accès de Dieu, la vue de Dieu, le repos et la conversation en lui.
Le jour de sainte Marthe, vierge et hôtesse de Notre-Seigneur, tandis que je priais pour une personne de France dont je venais d’apprendre la mort, ainsi que pour le repos de l’âme de Mme Antoinette, qui avait été attachée à la personne de la marquise de Postura, je trouvai une grande dévotion et des considérations spirituelles en m’occupant de ces deux âmes. Je lus ensuite les oraisons que l’on a coutume de dire dans l’Eglise pour les défunts, et dans lesquelles on recommande aussi à notre vénération et à notre culte les corps de ceux qui sont dans le tombeau. Or, en lisant ces oraisons de l’Eglise, je ressentis une grande ferveur d’esprit pour ces pieuses recommandations des corps des défunts. Je sentais dans mon cœur une sainte tendresse pour les morts, qui m’était inspirée par la grandeur de ma foi; et il se présentait à mon esprit d’autres salutaires considérations que je voudrais voir aujourd’hui plus populaires que jamais, sur les sépultures des fidèles catholiques; et alors même qu’il serait certain que leurs âmes sont au ciel, ces considérations n’auraient pas moins d’utilité. Je sentais que les prières qu’on fait pour la résurrection de ces corps sont agréables à Dieu. De la vue de ces tombeaux et de la méditation de ces sépultures, on peut s’élever à la considération de cette Sagesse souveraine par laquelle doit se faire un jour la miraculeuse résurrection des morts. La foi nous assure que cette poussière qui est maintenant sous nos yeux doit devenir un corps resplendissant de beauté, pour la gloire de chacun d’entre nous. Quand on voit les reliques de ces corps, on peut rendre des actions de grâces à Dieu, qui a opéré tant de bonnes œuvres par ces instruments qui maintenant sont comme rien dans les sépulcres. Ces considérations et d’autres semblables ont un double résultat: elles portent les chrétiens à penser aux âmes des défunts, à rendre grâces à Dieu si elles sont au ciel, et à demander miséricorde et pardon pour elles si elles sont en purgatoire. Mais, de plus, elles enracinent et corroborent dans les âmes cet article fondamental de notre foi, la résurrection de la chair.
ANNÉE 1542. — MOIS D’AOUT
Table des matières
Le jour de la dédicace de la bienheureuse Vierge de la Portiuncule, qui est la solennité de Notre-Dame des Anges, les sentiments spirituels abondèrent dans mon âme. J’éprouvai en particulier une grande dévotion en formant le désir que mon âme et mon corps fussent enfin dédiés en un temple vivant capable de recevoir et de retenir les dons spirituels de Dieu.
J’eus aussi un véhément désir que tout ce qui a émané de Dieu, a été réglé et établi par lui, sous le rapport des faits, des paroles ou des saintes inspirations, devînt pour moi comme pour tous les autres l’objet d’une profonde considération et de l’attention la plus religieuse. De même je souhaitais vivement que tout ce que nous possédons dans l’Église, en fait de règlements et d’ordinations laissés par nos saints et pieux prédécesseurs, soit considéré avec actions de grâces et avec la crainte que de tels biens ne nous soient enlevés comme à des indignes.
A la messe, je rendis à Dieu des actions de grâces, ainsi que je me l’étais proposé, pour tous les salutaires châtiments qu’il a infligés jusqu’ici aux provinces, aux cités et aux personnes, et pour ceux qu’il infligera encore, comme on peut le prévoir, afin de convertir les âmes. Je gémissais de voir que de tels coups frappés par la main de Dieu n’étaient pas remarqués, et que des fléaux comme la peste, les tremblements de terre, les guerres, les inondations, les sécheresses et d’autres maux temporels de ce genre n’étaient pas compris. C’en était pourtant assez pour reconnaître la main du Très-Haut et pour craindre le Souverain Juge, qui, par ces moyens, nous met sous les yeux le souvenir de nos fins dernières, voulant que nous rentrions dans la voie de la pénitence et que nos âmes reçoivent les dons de sa bonté et de sa miséricorde. Voyant que son premier avénement, qui fut si humble, s’est effacé de notre souvenir, il nous présente l’image du second, qui sera si terrible. Ainsi, il veut nous inspirer une crainte salutaire, en mettant sous nos yeux le jour du jugement dernier et l’appareil de son avènement dans toute sa majesté, parce qu’il voit que l’Évangile du royaume est méprisé par nous et que nous refusons de le recevoir.
Ce jour-là, je voulus noter et rappeler à mon souvenir comment je dois tous les soirs faire le signe de la croix avec une grande intention, selon la lumière que le Seigneur m’a donnée depuis longtemps pour accomplir cet acte de piété. De même, que je dois dire ces versets: «Dignare me laudare te, Virgo sacrata; da mihi virtutem contra hostes tuos: Daignez, ô Vierge sacrée, m’accorder la grâce de vous louer; donnez-moi de la force contre vos ennemis,» qui sont les ennemis de la foi et de l’humilité, de la chasteté et de la pureté, de la douceur et de la charité. De même que je dirai: «Procul recedant somnia! Noctem quietam et finem perfectum!» et: «Hostem repellas longius pacemque dones protinus: Que les songes fuient loin de moi! Que le Dieu tout-puissant et miséricordieux nous accorde une nuit tranquille et une fin parfaite. » Je devais aussi être fidèle à dire un Pater, un Ave Maria et un Credo, en suivant et en cherchant cet esprit qui m’avait été si souvent donné pour cet acte de piété. Je ferai cet exercice après les litanies ordinaires, après l’examen de conscience, et après avoir tracé l’ordre de ce que j’ai à faire le lendemain. Le matin aussi, après que je me serai lavé et que je serai prêt à agir, je ne dois pas omettre le signe de la croix, et je dois réciter en partie les mêmes versets, en ajouter d’autres selon l’exigence des temps, et en sus un Pater noster, un Ave Maria et un Credo.
Le même jour, méditant ces paroles: «Tout ce que votre pied aura foulé vous appartiendra: Omne quod calcaverit pes tuus, tuum ecit,» je considérai comment les saints Patriarches avaient été d’abord pèlerins dans la terre qui leur fut ensuite donnée en propre. Je conçus alors en esprit une grande espérance que le royaume spirituel et l’héritage du Seigneur nous seront donnés un jour.
Le jour de l’Invention de saint Étienne, premier martyr, tandis que je considérais ces corps qui avaient été trouvés en même temps, je commençai avec un dévot désir à prier Jésus-Christ Notre-Seigneur qu’il lui plaise m’accorder enfin un jour la grâce de voir de mes yeux les corps glorieux dont j’ai vénéré jusqu’ici les reliques, et de plus les corps de tous les bienheureux.
Une fois, en récitant l’office, je sentais quelques distractions dont j’aurais voulu être délivré. J’entendis alors au dedans de moi la même réponse qui m’avait été déjà faite bien des fois, et que voici: «C’est en dehors du
«temps de l’oraison qu’il eût fallu t’efforcer
«de tellement connaître les causes des dis-
«tractions, avec le désir de goûter le repos en
«son temps, que tu te rendisses digne pen-
«dant la récitation de l’office de lire avec une
«sainte joie les paroles de Dieu.»
Le même jour, à la messe, tandis que je désirais sentir avec dévotion le parfum du corps de Jésus-Christ, je reconnus que je manquais en ce que je n’ai pas coutume, en dehors de ce temps, de m’exercer en de tels désirs. De là vient que je ne mérite pas alors une autre grâce, et que je ne mérite pas même celle que je voudrais et que je désirerais, c’est-à-dire de connaître et de sentir ce que je fais. Se conduire de la sorte, c’est imiter celui qui avant le repas n’aurait pas eu soin de conserver et de chercher l’appétit, et qui cependant, étant assis à table, commencerait à se plaindre de n’avoir pas d’appétit. Ce serait encore ressembler à celui qui devrait recevoir de précieuses liqueurs qui ne sont distribuées qu’à telle heure et par telle personne à ceux qui apportent et présentent des vases purs, mais qui ne se souviendrait de purifier son vase qu’au moment où il voit que va se faire la distribution. Tandis qu’il est occupé à purifier son vase, l’heure fixée passe, et il est forcé d’attendre à un autre jour; et s’il veut ne pas être éconduit de nouveau, il faut qu’il arrive à l’heure fixe, non plus travaillant encore à purifier son vase, mais le présentant très-net et très-propre pour recevoir la liqueur.
Une fois, tandis que je m’affligeais de ne pouvoir adorer Jésus-Christ comme les rois Mages, ni pleurer comme Magdeleine, et de ce que je n’étais pas digne d’entendre plusieurs paroles de consolation que Notre-Seigneur a prononcées en ce monde, il me fut répondu que je ne m’étais point comporté et que je n’avais point préparé mon âme comme les trois rois Mages, qui étaient partis de contrées où ils possédaient de si grands domaines, qui avaient abandonné leur propre patrie et tous les biens, jusqu’à s’aller offrir eux-mêmes. Et de même, sur tous les autres points, il me venait une lumière qui me faisait connaître la disposition où étaient les personnes à qui Jésus-Christ accordait de pareilles grâces. D’un côté, je voyais très-clairement combien je me réjouirais d’entendre ces paroles: «Tes péchés te sont remis: Remittuntur tibi peccata tua;» et surtout celles-ci: Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis: Hodie mecum eris in paradiso.» Mais, d’autre part, je voyais combien j’étais éloigné de la disposition où étaient les personnes à qui ces paroles furent adressées; jamais, en effet, je n’avais véritablement désiré d’être trouvé dans le même état où était le bon larron sur la croix, ni dans un acte quelconque qui ressemblât à celui de Magdeleine dans le repas du Pharisien. De même, je n’avais jamais ressenti, à cause de ma cécité spirituelle, une douleur semblable à celle qu’éprouvait peut-être l’aveugle de l’Évangile, à cause de sa cécité corporelle; bien que, néanmoins, j’aie la foi d’obtenir la grâce de la vision spirituelle. Et je voyais qu’il en était ainsi des autres infirmités spirituelles de mon âme, en les comparant aux infirmités corporelles que Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui voit les souffrances et les douleurs de ceux qui souffrent et de ceux qui compatissent, et qui considère leur foi, guérissait quand il était en ce monde, et qu’il guérit encore chaque jour, considérant avec les yeux de sa tendresse et avec les entrailles de sa charité les nécessités de tous.
Le jour de Notre-Dame des Neiges, je connus comment Notre-Seigneur avait laissé durer en moi, pendant quelques jours, un certain dégoût provenant de ce que je ne trouvais pas de dévotion dans mes prières et dans la méditation. Par-dessus tous les autres désirs que je pouvais former en ce monde, j’excitais en moi celui de trouver mon adorable Maître; car, à mes yeux, c’était une récompense insigne que de pouvoir éloigner de moi les dégoûts et les désirs ordinaires qui m’enlèveraient le plus cher de mes désirs, celui de trouver la dévotion de mon âme en mon Dieu et Seigneur Jésus-Christ. Je voyais, en effet, qu’en cela Jésus-Christ commençait à m’accorder la grâce de régler mon âme de telle sorte que les premiers désirs de mon cœur se portent sur ce qui est principal et tient le premier rang; c’est-à-dire qu’une fois pour toutes ce qui passe avant tout le reste et a le premier rang soit un désir parfait de trouver Dieu Notre-Seigneur dans mon âme, au moyen des principaux exercices pratiqués par les hommes et qui sont la voie immédiate pour chercher et trouver Notre-Seigneur Jésus - Christ, je veux dire l’oraison, la contemplation et, par-dessus tout, la messe.
Le jour de la Transfiguration, me sentant extrêmement triste, parce que je n’avais pas trouvé la dévotion que je désirais, je me consolai en voyant que cette tristesse durait déjà depuis plusieurs jours, et qu’aucun autre désir ni tristesse n’avait pu m’éloigner ou me tirer de l’intime de mon cœur, ainsi que cela arrivait presque toujours les autres fois en semblables occasions. En effet, lorsque je me trouvais sous le poids de grandes peines ou que je ne sentais en moi qu’un désir modéré de trouver Dieu, je laissais aussitôt pénétrer en moi un autre désir ou une autre tristesse, par exemple un désir relatif à l’édification du prochain, ou bien de recevoir quelque bonne nouvelle, et de voir des preuves de l’accroissement du culte de Dieu parmi les fidèles. Ou bien je m’attristais de quelques tentations dont mes péchés et mes imperfections étaient cause; et il arrivait ainsi que ces sortes de tristesses m’enlevaient une tristesse meilleure que je n’éprouvais, dans la réalité, qu’à cause de Dieu. Ainsi, je vis clairement en ce jour-là que Dieu m’accordait un bienfait d’autant plus insigne, que la tristesse m’abandonnait moins, et que le désir de le trouver, au lieu de m’abandonner, devenait plus véhément; je vis que ce bienfait était d’autant plus élevé que ce désir de trouver Dieu prenait de plus grandes proportions dans mon âme, se dilatant et croissant en largeur, en longueur et en profondeur, et en ne laissant pas l’âme perdre sa précieuse tristesse par le moyen d’une tristesse inférieure.
Je remarquais également ici une certaine grâce en mon âme, dont je ne dois pas faire peu d’estime: c’est que je ne m’étais jamais vu avec un cœur si élevé pour dominer les autres désirs ou peines qui d’ordinaire m’arrivaient auparavant selon les succès ou les revers, dans mon ministère, auprès des âmes, dont je considérais l’avancement comme un devoir pour moi. Et lorsque j’avais quelque succès en cette matière, je m’en consolais autant que je m’attristais quand j’avais des revers. Maintenant, il me semblait qu’aucune prospérité en aucune matière ne pourrait me consoler, si Notre-Seigneur ne me donnait quelque abondance de dévotion envers Dieu et les saints; et de même qu’aucune tristesse procédant du peu de succès de mes œuvres ne pourrait pénétrer mon âme.
Béni soit à jamais le Seigneur, qui a tant de voies pour nous conduire petit à petit, nous qui ne pouvons pas faire des pas de géant, à la perfection et à la connaissance de ce qu’il est: heureux terme, que doivent précéder tant de genres de craintes, de tristesses et de haine, relativement à toutes ces innombrables créatures dans lesquelles il n’y a point de paix, bien qu’elles soient des moyens ou des degrés pour monter jusqu’à l’amour de Dieu, afin qu’une fois entrés entièrement dans cet amour nous goûtions la joie. C’est quand l’homme sort de lui-même qu’il entre dans cet amour et qu’il trouve au dedans et au dehors de riches pâturages; de telle sorte que, quand il a trouvé cette autre voie qui commence par l’amour, il peut aussi retourner dans sa région, d’où, par le chemin de la crainte et de nombreux dangers, il était venu et était parvenu à acquérir le souverain amour de Dieu. Avant de posséder cet amour, il ne pouvait que monter et regarder en haut. Mais dès que l’homme sera entré dans l’amour cordial de Dieu, alors il pourra toujours croître en ce même amour, pénétrant chaque jour grand nombre de choses ou de merveilles en Dieu; et il pourra aussi descendre avec plus de sûreté de ce commerce divin pour voir les hommes et s’occuper de leurs intérêts spirituels.
Que Dieu me donne et à tous mes frères, et de plus à tous les vivants, hommes et femmes, une telle charité ! Je confesse que j’en suis encore bien éloigné, je veux dire que je suis loin de la posséder dans ce haut degré d’excellence dont je viens de parler; car je n’ai pas la conscience d’être en dehors de toute charité, ni en dehors de la grâce de Jésus-Christ. Mais autre est le rapport de Jésus-Christ à nous, en tant qu’il est la voie; autre, en tant qu’il est la vérité ; et autre, en tant qu’il est la vie. Et autre aussi est la voie qu’on appelle purgative; autre, celle qu’on appelle illuminative; et autre, celle qu’on appelle perfective, ou des parfaits. De même qu’il y a de la différence entre les commençants, les avançants et les parfaits, bien que tous puissent être dans la charité. Mais autre chose est, si je puis parler de la sorte, d’être dans la charité ; autre, de vivre dans la charité ; et autre, de rester dans la charité. Les commençants ont la charité, en tant qu’ils connaissent et haïssent les péchés. Les avançants ont aussi la charité, en tant qu’ils connais sent et désirent les choses divines, c’est-à-dire les vertus chrétiennes, dans lesquelles ils désirent s’affermir et croître de jour en jour. Mais les parfaits la possèdent et l’éprouvent en elle-même, en tant qu’ils sont déjà portés par l’amour à la recherche de la connaissance de Dieu et de sa volonté, pour l’accomplir de toutes les manières dont ils sont capables. Ainsi, dans les premiers, la charité fait qu’ils combattent contre leurs propres péchés et que ces péchés sont vaincus et bannis. Dans les seconds, elle fait qu’ils s’efforcent d’acquérir les vertus qu’ils désirent. Dans les derniers, elle fait que par la connaissance immédiate de Dieu ils désirent de croître en amour, et que tout ce qu’ils peuvent faire, dire ou penser procède de l’amour comme d’un certain principe propre. De même aussi, les commençants ont pour premier principe de toutes leurs bonnes œuvres la haine du péché ; les avançants, le désir des vertus dont ils souhaitent être ornés. Les premiers ou les commençants travaillent à se dépouiller d’eux-mêmes et du vieil homme; les avançants aspirent à se vêtir, par ce qu’ils font chaque jour pour Dieu; mais les parfaits cherchent à paraître en habit nuptial.
On doit néanmois remarquer ici que, dans chacun de ces trois genres d’hommes, il y a trois ordres, de telle sorte que nous pouvons dire qu’il y a des parfaits qui commencent, d’autres qui avancent et d’autres qui ont atteint la perfection; et l’on en doit dire autant des deux autres genres d’hommes, par la raison que, dans chacun de ces genres, il y a un commencement, un milieu et une fin.
Le jour de la fête de saint Dominique, au moment où je communiai à la messe, je sentis un très-ardent désir que j’exprimai en ces termes: «Plût au ciel que tout mon intérieur,
«mon cœur en particulier, cédât tellement à
«Jésus-Christ entrant en moi, qu’il s’ouvrît
«entièrement et lui laissât une place à son
«centre; et que tous mes vices en sa présence
«fussent mis en fuite, comme la cire fond
«devant le feu!»
Avant la messe, méditant à l’ordinaire sur les mystères de Jésus-Christ, je me sentis aussi très-vivement porté à demander à cet adorable Maître qu’il daignât, par l’intercession de saint Dominique, me donner, sur les mystères, des grâces conformes aux lumières et aux sentiments que ce saint avait eus dans la contemplation de chacun de ces mystères, tandis qu’il vivait. Je suppliais donc saint Dominique d’intercéder pour moi auprès de Jésus-Christ annoncé, auprès de Jésus-Christ incarné, etc.
Le même jour, tandis que je passais par les rues de la ville, et que ce qui s’offrait à mes regards était loin de me réjouir, que cela me donnait plutôt des distractions, des tentations de vanités ou de mauvaises pensées qui m’attristaient, j’entendis au dedans de moi cette réponse: «Non-seulement tu ne dois pas être
«triste de ce que tu ne trouves point la paix
«dans ces choses, mais tu dois t’en réjouir
«comme d’une grâce. Il faut plutôt t’attrister
«de ce que tu ne trouves point ta paix, tes
«avantages et ta consolation, dans les heures
«consacrées à t’entretenir avec Dieu, dans tes
«exercices spirituels et dans cette conversa-
«tion qui est dans les cieux. Il en est certes
«plusieurs qui ne s’inquiéteraient guère de la
«conversation qui est au ciel, s’ils trouvaient
«une paix plus facile dans la conversation
«que leur offre le monde. Ainsi donc, que les
«yeux et les oreilles de l’âme, que toutes les
«intentions des sens soient fixés sur les
«choses du ciel, où l’œil ne peut rien voir, ni
«l’oreille rien entendre qui n’édifie et ne con-
«sole. Ici-bas, que peux-tu voir? Ce que tu
«verrais sur-le-champ, si tu voulais libre-
«ment regarder ce qui se présente à toi,
«ce seraient les actions et les gestes des
«hommes; et aussitôt tu entendrais des
«paroles vaines ou scandaleuses. Ici-bas, les
«regards ne tombent que sur des choses
«divertissantes, agréables, légères, honteuses;
«rien de sérieux, rien de grave, rien qui soit
«dirigé à la gloire de Dieu. Quant aux
«divertissements, aux rires et aux jeux, ils
«ont pour objet les choses les plus détestables.
«Si donc quelqu’un, par diverses tentations,
«est préservé de ces dangers et s’il est con-
«duit et en quelque sorte contraint à méditer
«et à désirer les choses célestes, que celui-là
«donne gloire à Dieu, qui ne veut pas lui
«permettre de penser à des choses perni-
«cieuses ou vaines, et qui ne veut pas non
«plus qu’il reste oisif, ni en repos.»
Le jour de la fête des saints Cyriaque, Large et Smaragde, j’eus un très-grand désir que Notre-Seigneur voulût m’accorder, par les mérites de sa vie, de sa passion et de sa gloire, que la messe eût autant de valeur et d’efficacité pour les âmes des morts retenus en purgatoire, que si je l’offrais avec tous les désirs, oraisons, soupirs, angoisses, souffrances et actions de grâces qui sont le partage de chacune des âmes du purgatoire, mais dont elle ne peut tirer aucun profit pour son propre soulagement. Je veux dire par là que je souhaitais ardemment que Notre-Seigneur me fît sentir, autant que j’en étais capable, pour chacune de ces âmes, tout ce qu’elle sent elle-même à la pensée de ses propres péchés et des bienfaits reçus de Dieu. Mais ne pouvant recevoir une pareille grâce et n’en étant pas digne, je souhaitais que le saint Sacrifice et l’intercession de tous les bienheureux, principalement de ceux dont la fête tombait en ce jour, suppléassent à tout ce qui me manquait.
Ce même jour, je m’arrêtai à considérer, comme je l’avais déjà fait plusieurs fois, combien est efficace et direct ce moyen de secourir les âmes du purgatoire, à savoir: quand nous prions Jésus-Christ pour elles, de lui représenter et offrir cette charité et cette compassion qui lui firent prononcer ces paroles: Tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis. L’âme fidèle qui est dans le purgatoire, et ceci est vrai au moins pour un grand nombre d’entre elles, peut être comparativement dans une nécessité plus grande que celle du bon larron, à qui Notre-Seigneur adressa ces paroles quand il était sur la croix. Je considérais encore combien il était à propos de représenter et d’offrir à Notre-Seigneur, en faveur des âmes du purgatoire, les sept paroles qu’il dit sur la croix, attendu que ces âmes ne cessent d’en proférer de semblables. En effet, elles aussi, à l’exemple du divin Maître, elles prient pour les ennemis laissés en ce monde; elles prient pour les amis et les débiteurs, demandant à Dieu qu’il daigne les avoir en sa garde et pourvoir à toutes leurs nécessités; elles s’affligent des maux et des tourments incroyables qu’ils endurent. Elles ont aussi les entrailles de leur charité toujours ouvertes pour faire en leur faveur toute espèce de bonnes œuvres, si c’était en leur pouvoir; et elles ont une soif spirituelle continue du bonheur de toutes les âmes qui sont en cette vie, principalement de celles avec qui elles ont vécu. Elles voudraient également toujours pouvoir dire: Consummatum est, et de même être délivrées des mains et du pouvoir de ces tourments endurés en purgatoire, et entrer dans le royaume du Dieu tout-puissant, Père éternel et glorieux.
La veille de saint Laurent, qui était la fête de saint Romain, martyr, avant la messe, je sentis en moi le désir de demander grâce contre toutes les distractions. Voici de quelle manière: je priais Notre-Seigneur de me donner grâce afin qu’il fût en mon pouvoir d’être le maître et le modérateur de mes propres pensées et de mes désirs, car j’étais alors assez distrait. Je reçus donc une grâce assez forte durant ma méditation accoutumée, et surtout tandis que je demandais cette faveur au nom de ces ineffables souffrances qu’endura Notre-Seigneur Jésus-Christ pendant son agonie au jardin, et pendant qu’il était sur la croix, disant: «Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m’avez-vous abandonné ?» Pour obtenir dans un plus haut degré la faveur que je sollicitais, il me vint aussi à l’esprit de la demander au nom de cette très-sainte grâce dont l’âme de Jésus-Christ fut enrichie au moment de l’union hypostatique. A la messe, avant de communier, je suppliais très-instamment Notre-Seigneur qu’il daignât m’appeler à lui, moi pauvre pécheur, et me recevoir en lui, qu’il daignât en outre me pardonner mes péchés et être mon convive à sa propre table.
Après la messe, revenant à la maison, je sentis une grâce bien précieuse: mon souvenir et mes pensées se reportaient à l’adorable sacrifice que je venais d’offrir, et j’en parcourais toutes les parties. Je me sentais également animé à exercer ainsi ma mémoire sur les autres exercices de la vie spirituelle; et je demandais au Seigneur que, de même qu’il m’arrive si souvent d’être distrait de lui par le souvenir et la pensée d’autres exercices, affaires et œuvres, ou par des entretiens et des considérations sur certaines choses qui ne tendent pas immédiatement à Dieu, de même aussi il me fût donné, dans mes oraisons et contemplations spirituelles, de pouvoir me distraire de la trop véhémente inhésion de mon âme à ce que je médite et que je contemple. J’espère que cela aura lieu, lorsque les affections et les actes ne seront pas aussi désordonnés en moi qu’ils le sont encore. Le désordre, en cette matière, c’est ne pas s’attacher assez ou s’attacher trop à l’objet de ses oraisons et contemplations, défaut qui vient de ce que l’on ne fait pas ces exercices de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit, de toutes ses forces, partout et toujours. Mais dès que cette disposition, qui est déjà la vraie charité, aura possédé tout notre cœur et tout notre esprit, partout et toujours, alors, tout le reste en nous se verra en possession de la tranquillité de l’ordre, c’est-à-dire de la paix, et suivra cette paix jusqu’à cette région où il n’existe plus de troubles ni pour l’intelligence, ni pour la mémoire, ni pour la volonté, et où toutes choses sont dans une paix inaltérable. Mais cela ne se verra que dans la patrie des bienheureux, vers laquelle nous montons tous les jours.
Ce même jour de la vigile de saint Laurent, après complies, je reçus la visite de Jean d’Aragon, qui revenait de son pèlerinage, c’est-à-dire de Cologne. A l’occasion de son retour, Notre Seigneur me donna une consolation telle, que je n’en ai jamais senti de semblable. Il plut en particulier au divin Maître de me garder intérieurement et d’empêcher que je ne fusse point ému dans mon esprit par la joie du retour de cet ami, et par le désir de lui parler et d’entendre quelque chose de lui, par exemple quelque heureuse nouvelle sur les intérêts de Dieu, comme j’avais coutume de le faire auparavant, recevant un tel plaisir de ces bonnes nouvelles, qu’elles m’enlevaient la dévotion de l’oraison ou de la contemplation. Ici, je sentis immédiatement mon âme franchir tout cela et aller droit à Dieu Notre-Seigneur, lui rendant de profondes actions de grâces et goûtant en elles le plus profond repos. Dans cet état, je ne sentais aucun mouvement dans mon esprit qui me portât à échanger quelque parole avec mon cher pèlerin. Il me parut donc que Notre-Seigneur, par lui-même et avec ses saints, me faisait célébrer la fête du retour d’une manière incomparablement plus grande et meilleure que je n’eusse jamais pu le faire, en recevant ma consolation d’une manière humaine, par la présence et les entretiens d’un tel ami, et par toutes les bonnes nouvelles de son pèlerinage.
Le mode d’actions de grâces que m’inspira Notre-Seigneur fut par voie de litanies. Je priais le Père de bénir le Fils et le Saint-Esprit; le Fils, de bénir le Père et le Saint-Esprit; et le Saint-Esprit, de bénir le Père et le Fils. Je priais de la même manière la très-sainte Vierge Marie de rendre des actions de grâces à la très-sainte et indivisible Trinité, pour toutes les faveurs et tous les dons qui nous sont communiqués par son intercession, et je priais la sainte Trinité de bénir la Vierge; je procédais de la même manière à l’égard des autres.
Je priais de cette façon pour tous ceux qui avaient fait quelque bien à don Jean d’Aragon, par quelque voie que ce fût; je priais de même pour ceux qui avaient été cause qu’il reçut quelque bienfait; et je rendais de très-spéciales actions de grâces aux trois rois Mages, ainsi qu’à sainte Ursule.
Le jour de saint Laurent, étant de très-grand matin à l’oraison, et méditant la vie de Notre-Seigneur, je considérais quelles actions de grâces il y a à rendre dans tous les lieux du monde pour tous les bienfaits reçus. Je sentis alors un immense et inexplicable désir: c’était que la messe que j’allais dire eût pour l’application et l’efficacité autant de valeur que si je l’offrais pour honorer tous les saints, et en actions de grâces pour eux, et comme si je les nommais tous chacun par son nom, après m’être donné le travail de lire tous les calendriers de tous les évêchés du monde où se trouvent leurs collectes; car les saints sont des chefs-d’œuvre de premier ordre, des chefs-d’œuvre sortis des mains mêmes de Dieu. Je sentis aussi une foi plus grande que je ne puis l’exprimer, sur le secours que Notre-Seigneur ne manquera jamais de nous donner, à moi et à toute la Compagnie, par l’intermédiaire de ses saints.
Je sentis une touche particulière de la grâce en lisant les paroles de ce verset: «Adjuva me et salvus ero et meditabor in omnibus justificationibus tuis: Aidez-moi, mon Dieu, et je serai sauvé ; et je méditerai sur tous vos préceptes.»
A la messe, quand j’arrivai à ces paroles du Pater: Panem nostrum quotidianum da nobis hodie, je sentis au fond de mon âme un vif désir que Je Père céleste m’accordât la grâce de sentir comment il me donne lui-même le pain de l’âme et du corps; et je lui disais: «Seigneur, faites-moi sentir comment vous me donnez ce pain qui est votre Fils.»
Le même jour, je fus favorisé d’un autre bon désir: c’était de pouvoir toujours me rappeler de me recommander chaque jour à Dieu Notre-Seigneur, et de lui adresser en toute manière des supplications, sollicitant, pour obtenir cette grâce de Jésus-Christ Notre-Seigneur et Rédempteur, la faveur du Saint-Esprit, de la Vierge Marie, de mon bon ange et du saint du jour.
Le jour de la fête de saint Tiburce et de sainte Suzanne, avant d’aller dire la messe, je pensai aux personnes qui avaient le plus favorisé Jean d’Aragon dans son pèlerinage. Je les recommandai avec beaucoup de dévotion à Notre-Seigneur, le priant de favoriser chacune d’elles selon leurs œuvres, leur faisant éprouver sa libéralité et sa miséricorde. Je considérais aussi les œuvres et les paroles, ainsi que la bienveillance intérieure de ces personnes; c’est-à-dire comment quelques-unes d’entre elles, en lui faisant l’aumône, lui avaient en outre rendu quelque bon office: les unes, en le conduisant par la route, pour qu’il ne s’égarât point; les autres, en lui parlant avec douceur ou en le félicitant; et de cette manière je formais de pieux désirs en faveur de ces personnes.
Je n’omettais pas de prier pour celles auprès de qui notre pèlerin n’avait trouvé que rigueur et mauvaise grâce; car une lumière intérieure me faisait découvrir que Jésus-Christ, qui est la bonté infinie, veut que de telles personnes soient vues et connues principalement par ceux qui ont quelque charité, afin qu’ensuite ils prient pour elles, leur donnant l’exemple de l’humilité et de la patience pour leur édification, en échange de l’épreuve de la justice qu’ils reçoivent d’elles, et qui est le partage de tous les saints en ce monde. C’est pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu que la plus grande cruauté qui ait jamais été vue fût exercée sur lui-même, parce qu’il était tel qu’il pouvait mieux aider et édifier les personnes qui exerçaient cette cruauté, et prier plus efficacement pour elles, considérant combien elles avaient besoin de l’exemple d’une humilité, d’une patience et d’une charité telles qu’on n’en eût jamais vu sur la terre. Pour cette raison, il serait toujours mieux que les hommes les plus mauvais fussent auprès des plus vertueux, afin que chacun des mauvais pût devenir meilleur avec le secours et la société des bons, ces derniers observant toujours leur règle, qui est celle-ci: plus l’homme vertueux sent de rigueur, de justice exercée contre lui, plus il doit se montrer libéral en bonté et en miséricorde.
Pulsuz fraqment bitdi.