Kitabı oxu: «Au pays de Sylvie»

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Marcel Boulenger

Au pays de Sylvie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066076443

Table des matières

LA TRADITION

I

II

III

IV

V

VI

LE PLUS RARE VOLCELEST DU MONDE

LE DOIGTÉ

CONTES DE LA PELOUSE

UNE RANCUNE

UN FAMEUX DOPING

CACOUA

L'ABRICOT

«HANDS UP!»

CROQUIS D'AUTOMNE

I

II

III

IV

V

SECRET D'HIVER

LE BASSIN OU SONT LES CARPES DORÉES ET ARGENTÉES

DANS LES AIRS

LE DERNIER JOUR DE THÉOPHILE

UNE PENSÉE

LE ROI CHASSE

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

ROMANTISMES

LE PREMIER ENTRAINEUR ANGLAIS

CE FAMEUX PRINCE NANI

LA TRADITION

Table des matières

A Fernand Hayem.

I

Table des matières

Ce pauvre abbé! Bien qu'il y fût préparé depuis fort longtemps, cette nécessité, où il se trouva soudain, de partir, le surprit cruellement. Quoi! quitter ce gracieux pays de Chantilly, ne plus entrer familièrement au Château, ne plus trouver son couvert mis ce soir chez les d'Oinèche et demain chez les Lorizon, ne plus enseigner aux deux petits vicomtes les bonnes lettres latines, ne plus passer pour un savant homme infiniment spirituel… quelle tristesse!

Enfin, puisque la Providence ne lui avait pas épargné cette épreuve, l'abbé Marigot devait se résigner à prendre congé. Aussi bien, en vertueux professeur et en honnête chrétien, avait-il assidûment travaillé à son malheur depuis quatre ans, et préparé à grand'peine la catastrophe qui l'éloignait: c'est-à-dire que l'abbé Marigot venait de faire admettre au grade de licencié ès-lettres les jeunes vicomtes Armand d'Oinèche et Gilbert de Lorizon, ses élèves. Et la douleur que lui causait cet événement l'emportait de beaucoup en lui sur l'orgueil, car les chers enfants n'avaient été reçus qu'à la faveur de cette indulgence dont la Faculté réserve parfois la surprise aux descendants des nobles familles; et tandis que l'abbé eût souhaité qu'Armand d'Oinèche et Gilbert de Lorizon se fussent illustrés par de pures études classiques, n'avaient-ils pas été choisir précisément la licence d'anglais, sous prétexte qu'ils parlaient ce patois avec facilité?

L'abbé Marigot ne conservait d'ailleurs aucune illusion, il faut bien l'avouer. Il n'ignorait pas que ces adolescents cultivés et suivis avec tant de sollicitude depuis quatre ans, n'avaient nullement appris à lire dans le texte Horace ou Rudyard Kipling pour en mieux apprécier les beautés, mais bien pour éviter tout simplement de faire trois ans de service militaire. Messieurs les comtes d'Oinèche et de Lorizon, leurs pères, estimaient sans doute que se former à marquer le pas fût une obligation sacrée, en général, et qu'il fallût au moins trois ans pour faire un bon soldat, mais qu'en particulier Armand et Gilbert ne devaient passer que dix mois parmi de crapuleuses promiscuités.

Et c'était certes bien dommage de les exposer ainsi, eux si réservés, si simples, si modestes, à ces basses et brutales fréquentations militaires. Car ce dont l'abbé pouvait se féliciter avant tout, c'était de l'éducation parfaite, sinon de l'instruction profonde qu'il avait su donner à ses élèves. On admirait en effet dans toute l'Ile-de-France et dans tout le Valois la bonne tenue et la politesse des petits vicomtes. Ils montaient bien à cheval, s'entendaient en vénerie, savaient parler sans nécessité, rire à propos, rapporter proprement un commérage, et déplorer non sans grâce un scandale mondain: bref, ils faisaient figure de chérubins dans la meilleure société, et il n'y avait pas de bonne mère qui ne les eût souhaités comme gendres rien qu'à les voir si sagement chevaucher côte à côte, deux ou trois fois la semaine, aux chasses de la contrée.

—«Demeurez chrétiens et honnêtes, ce n'est pas si difficile, mes chers enfants, leur disait l'abbé Marigot au moment de les quitter définitivement. Rappelez-vous que la dévotion, comme la vertu, est aisée en somme. Il y suffit d'un peu de tact et de bonne volonté. Suivez d'ailleurs en tout la tradition, voilà le plus sûr: vous avez eu la chance de naître, l'un comme l'autre, d'une famille ancienne, fertile en croyants fidèles, fertile en excellents esprits. Souvenez-vous d'eux, suivez leur exemple autant que possible, ne vous en détachez jamais…»

L'abbé tenait innocemment ce discours sous le portrait du célèbre Anselme de Lorizon, jadis protégé par Marie-Antoinette, soldat et petit-maître, agent d'affaires et philosophe, auteur d'un traité sur la foudre, de vingt-et-un poèmes champêtres, de quinze tragédies et de plusieurs dialogues licencieux. Le galant capitaine se trouvait représenté dans un beau jardin, en manchettes de dentelles et en habit militaire, le col ouvert, tenant prétentieusement une plume dans sa main et souriant à l'Eros grassouillet qui là-bas, sur la pelouse, décochait vers son cœur un trait inévitable.

Or Gilbert de Lorizon portait en vérité le plus pieux respect au souvenir de cet arrière-grand-oncle qu'on lui avait appris dès l'enfance à révérer. Et l'abbé ne voulait voir dans l'illustre Anselme que le gentilhomme aimable et lettré, non l'effronté ni le roué, que le poète fécond, et non le cadet qui n'eut jamais de patrimoine et vécut bien, jamais de domicile et dormit au chaud, jamais de cave ni de cuisinier, et qui cependant tint table ouverte, et traita les plus fins soupeurs avec les meilleurs gazetiers du temps.

C'était d'ailleurs le profond émoi que lui causait son départ qui poussait l'abbé Marigot à sermonner ainsi ses élèves, d'une manière un peu profane peut-être, mais avec plus de chaleur et de persuasion que de coutume. «Quand vous serez au régiment, ajouta-t-il d'une voix étranglée, gardez-vous des relations imprudentes… Tenez-vous en rapports perpétuels avec vos parents… Enfin, n'oubliez pas trop vos études, et rappelez vous quelquefois votre vieux maître, ou mieux, votre vieux camarade…

—Monsieur l'abbé! s'écria tout d'un coup Armand. Je sais un moyen pour ne pas nous quitter si vite.

—Et lequel donc?

—Voilà ce que nous allons faire: nous vous accompagnerons à Paris, n'est-ce pas, Gilbert?

—Oh certes, répondit affectueusement celui-ci, et nous dînerons avec vous, monsieur l'abbé.

—Puis nous vous conduirons à la gare de Lyon, nous vous mettrons en wagon…

—Et nous reviendrons coucher ensuite chez notre tante Bussat…

—C'est cela!»

L'abbé, dans le plus grand trouble, balbutia: «Mes enfants, mes chers enfants, que vous êtes bons!… Mais votre projet me paraît bien soudain: madame Bussat ne saura peut-être où vous loger. En outre, elle n'est point prévenue.

—Notre tante Bussat nous donne toujours l'hospitalité quand nous allons à Paris, soit au bal, soit dîner en ville. Cela ne la dérange en rien, et Gilbert va lui téléphoner.

—Mais avez-vous consulté vos parents?»

Interrogés sur la démarche de leurs enfants, MM. d'Oinèche et de Lorizon ne purent que louer le sentiment délicat qui la dictait. Et voici comment les jeunes Armand et Gilbert, n'ayant pu se séparer brusquement de leur excellent maître, le conduisirent jusqu'à la gare de Lyon, et n'eurent pas plus tôt vu son train s'éloigner qu'ils sautèrent en fiacre, rentrèrent se mettre en habit chez leur tante Bussat, allèrent au théâtre et finalement firent leur entrée vers minuit et demi chez Maxim, où ils avaient décidé irrévocablement d'attendre le petit jour.

II

Table des matières

Car c'était là un projet caressé depuis longtemps, en effet. Les jeunes vicomtes n'avaient pas attendu leur majorité pour apprécier les biens de la vie, qui sont, comme chacun sait, d'acheter de beaux chevaux, de tutoyer les femmes à la mode et de s'entretenir dans l'oisiveté. Ce dernier plaisir seul leur avait jusqu'alors manqué, car messieurs leurs pères s'étaient appliqués à cultiver et à développer en eux l'honorable goût des chevaux, tandis que l'abbé Marigot n'avait su les empêcher de se faire une réputation dans les brasseries de la rive gauche. Mais de tels succès répugnaient à l'héritier des d'Oinèche comme au dernier des Lorizon, et c'était parmi le monde recherché des demoiselles de luxe qu'Armand surtout, le plus hardi des deux, rêvait d'acquérir la notoriété. Aussi avait-il dit à Gilbert, aussitôt leur examen passé: «L'abbé va partir; nous pourrions le conduire à Paris: cela nous ferait toujours une nuit.

—«C'est une idée.

—«Nous irions chez Maxim, où nous trouverions Constant Bussat.

—«Amusons-nous, que diable! Après, ce sera le régiment, nous aurons le temps de ne plus rire.

—«Hélas!»

Armand et Gilbert étaient cousins germains, et le second ayant témoigné pendant toute son enfance d'un caractère pensif, on s'était évertué à lui répéter: «Regarde ton cousin: c'est un homme, il parle, lui, il sait ce qu'il veut. Toi, tu restes toujours là comme un petit sot!» Et Madame de Lorizon de déclarer à Madame d'Oinèche, sa sœur: «Tu as de la chance: ton garçon fera quelque chose, et le mien ne sera bon à rien.» Aussi bien se fût-elle fâchée si on ne l'eût aussitôt contredite. Mais enfin, il avait résulté de tant d'affectueuses réprimandes que Gilbert considérait à présent son cousin comme un chef naturel, propre à décider sur tout, et bon à suivre partout.

On louait d'ailleurs cette parfaite entente chez les vicomtes. Il y avait là un charme légèrement comique dont on leur savait gré. On souriait d'abord, puis on était touché de les voir paraître toujours ensemble, marchant du même pas un peu dolent, le pas obligatoire pour quiconque est doué d'une aimable figure et d'un soupçon de titre. Et en vérité, vous les connaissez bien, Armand et Gilbert: de taille égale, d'allure identique, très bien mis, avec le chapeau, la cigarette et le pardessus que vous savez, ils sont deux de ces petits jeunes gens qui peuplent éternellement en été les champs de courses ou les avenues du Bois, en hiver les Palais de glace, music-halls, restaurants, bars et autres lieux où l'on boit, où l'on flâne, où l'on entend des tziganes, et où l'on dit bonjour à de jolies femmes sans prendre la peine de retirer son chapeau.

Dès qu'ils eurent donc pénétré chez Maxim, Armand et Gilbert aperçurent aussitôt cet illustre Constant, viveur fameux, fils de leur tante Bussat et l'objet de leur sincère admiration. C'était un des premiers bouffons de Paris: il en usait familièrement avec tout le monde, en effet, puis inventait de ces mots bizarres, répétait de ces phrases tronquées, et surtout se grisait avec cette impudeur et cet éclat qui valent à certains privilégiés un mystérieux renom d'esprit, de débauche romantique et d'une drôlerie que tout le monde ne saurait entendre, d'une drôlerie qui n'est pas pour les pauvres. Au demeurant, il se montrait bon garçon pour ses amis: et qui donc eût voulu n'être pas son ami?

—«Ah! s'écria-t-il en voyant les deux jouvenceaux, vous n'avez plus votre abbé, je me charge de vous. Asseyez-vous là, mes enfants.»

Ajoutons que l'élégant ivrogne se trouvait attablé devant une bouteille et des verres encore nets. Il n'était pas une heure du matin, la soirée commençait à peine, et il n'y avait autour de sa table réservée que Bob Milton le duelliste et Maurice de Salisbot, qui se fût cru déshonoré d'être vu en autre compagnie que celle de Constant Bussat à partir de minuit.

Quelques personnes graves nourrissent d'étranges préventions contre les lieux où l'on soupe. Elles ont tort. Le bar, en somme, pour bien des femmes et pour plus d'un homme, c'est presque un foyer. On y sent bientôt les douces contraintes et la secrète dignité d'une habitude. On y revient quotidiennement causer devant les mêmes cock-tails, veiller devant les mêmes huîtres: qui ne goûterait ce voluptueux repos dans le plaisir? C'est aussi pour les tout jeunes gens une école de galanterie, en somme. Combien d'entre eux apprirent chez Maxim qu'il n'est pas sans grâce de se montrer parfois désintéressé, de se ruiner même pour une catin parfumée, et qu'on vous en apprécie mieux par la suite, qu'on devient «celui, vous savez, qui a déjà mangé toute une fortune…» Séduisant personnage, en vérité, favori particulier des autres femmes qui le plaignent, des vieilles dames qui l'excusent, des jeunes filles riches enfin qui l'épousent. Et si d'ailleurs toute cette fortune gaspillée s'est changée en pierreries, en dentelles, en luxe, en beauté,—qu'en pouvait-on mieux faire?

N'oublions pas non plus qu'un apprenti séducteur s'exerce là encore à juger avec précision ses futures victimes. Vous entendez dire vers minuit qu'une telle a deux chevaux à sa voiture depuis hier, qu'un financier l'a prise à son caprice et qu'on travaille beaucoup pour elle chez Callot. Voilà une femme qui embellit aussitôt, c'est une valeur en hausse; envoyez-lui des fleurs, faites une visite, le moindre salut vous rapportera beaucoup d'estime et d'honneur. Vous savez au contraire que celle-ci a mis ses bijoux et ses fourrures au clou: mauvaise affaire, vendez, vendez… Je veux dire, ne saluez même plus la pauvre fille, son affection vous perdrait. Comment peut-on croire qu'un jeune homme se mariera bien et saura trouver à propos la bonne situation, s'il n'a déjà éprouvé ses talents sur le marché de Paris, parmi les courtisanes?

Cependant toutes les tables s'étaient peu à peu garnies. Une grande profusion de seaux à glace et de verres gigantesques couvrait les nappes, et l'on entendait le fracas des tziganes qui remplace aujourd'hui partout, avec tant d'avantage, l'ancienne conversation, si fatigante, et le vieil esprit, si prétentieux.

Armand et Gilbert écoutaient avec délice ce tumulte de fête, auquel Constant Bussat devait à sa réputation d'ajouter de temps en temps, négligemment, quelque plaisanterie souveraine dont toute la salle se montrait réjouie. Les femmes, les dociles et gracieuses femmes venaient toutes, l'une après l'autre, s'asseoir à la table de Constant: il fallait qu'on les y vît un moment, cela était convenable, et aucun provincial n'aurait seulement regardé la malheureuse que n'eût point tutoyée Constant Bussat. L'une des plus souriantes demoiselles, nommée Adeline Demain, s'étant approchée à son tour:

—«Qu'est-ce que tu fous donc en ce moment? lui demanda sévèrement Constant. On ne te voit plus. Il y a justement mon petit ami Armand d'Oinèche, tiens, celui-là, tu vois, qui en soupirait tout à l'heure et nous disait: mais c'est vrai, on ne la rencontre plus nulle part, la petite rosse…»

Or c'était la première fois qu'Armand apercevait Adeline. Mais l'abbé Marigot l'avait si bien élevé qu'il répartit aussitôt avec une politesse involontaire: «N'en doutez point, madame, je vous prie.» Puis il se tut, ne sachant qu'ajouter; mais sa courtoisie avait frappé la jeune femme. «Trop aimable, cher monsieur…», dit-elle en minaudant, cependant qu'elle se plaçait, non sans quelque cérémonie, à côté de lui.

Adeline Demain était délicieusement blonde, à l'ordonnance, comme elles sont toutes; son grand chapeau Louis XIII, crânement posé sur sa tête, et les insolentes plaques de Lalique qui garnissaient son cou, sa poitrine, sa taille, ses poignets, lui donnaient un certain air guerrier. Mais elle savait se montrer plus douce qu'un ange, s'il le fallait. Elle se tourna donc vers Armand, résolue à s'occuper très attentivement de cet agréable freluquet qui lui avait parlé d'un ton si correct.

—«Et alors vous ne venez pas souvent ici?

—«Mon Dieu, non, madame, je n'en ai guère le temps habituellement.

—«A quoi donc passez-vous vos soirées?

—«Je sors beaucoup… je vais dans le monde…

—«Ah… et je suis sûre que les femmes du monde vous font la cour?

—«Peuh, pas tant que ça, pas tant que ça… D'ailleurs, elles ne vous valent pas.»

Il y a toujours, dans les orchestres tziganes, un damné violoncelle et de perfides violons qui vous rendraient amoureux de n'importe qui. Le moyen qu'Armand n'eût point cédé à ces valses qui l'entraînaient, au champagne dont il avait trop bu, au parfum de cette Adeline, si pénétrant—cette Adeline qui déjà lui racontait en confidence qu'elle était de bonne famille, que sa mère avait été bien belle, qu'elle-même avait eu, il y a trois ans, un amour immense et tragique!

La nuit s'avançant, ils avaient changé de place et murmuraient maintenant dans un petit coin. Il ne restait plus chez Maxim que les initiés, les habitués, ceux et celles qui ne se couchent jamais avant le fin matin. On avait retiré plusieurs tables, et les tziganes arrachant à leurs instruments des sons irrésistibles, on dansait. Armand se leva, saisit voluptueusement la taille d'Adeline, et tourna comme dans un rêve.

—«Ecoutez, dit-il tout bas en la ramenant à sa place, tenez-vous à rester la nuit ici? Si nous partions…

—«Qu'est-ce qui vous prend!» fit Adeline indignée. Puis sur-le-champ elle ajouta: «Filons, mon chéri.» Et ils disparurent sans plus attendre.

—«Ce petit d'Oinèche ira loin, observa Constant.

—«Mes parents me l'ont toujours dit», répliqua Gilbert de Lorizon.

III

Table des matières

Le victorieux Armand ne put malheureusement employer que huit jours à «aller loin» cette année-là. La date de son service militaire devait mettre fin à une carrière si brillamment commencée. Et encore cette malheureuse huitaine se trouva-t-elle gâtée par l'incroyable obstination de son père, de sa mère et de ses sœurs, lesquels ne pouvaient comprendre qu'Armand montrât tant de goût pour Paris, ni qu'il prétendît passer toutes ses soirées dans cette ville où personne, en novembre, ne devait être encore revenu. Les d'Oinèche habitaient Chantilly presque toute l'année. M. d'Oinèche, sans doute, nourrissant dans la capitale de tendres relations avec une chanteuse qui le trompait, s'y rendait fréquemment; mais il n'admettait pas que son fils pût y aller pour la même raison: «Il en aura bien le temps plus tard», concluait-t-il fermement.

Quant à Mme d'Oinèche, elle ne concevait nullement le plaisir que cet étrange Armand trouvait dans un lieu déserté par la bonne compagnie. Quelle est la bonne compagnie? Celle qui chasse. Or, en novembre, elle se trouve dans les châteaux autour desquels on chasse. Donc, il n'y a personne à Paris. Alors, à quoi bon y aller?

Les Lorizon, qui habitaient également Chantilly, pensaient à peu près de même. Ils éprouvaient pourtant quelque dépit à constater la fougue toujours nouvelle d'Armand, sa jeunesse éveillée, son viril besoin d'indépendance, alors que cet ingrat petit Gilbert demeurait sans cesse inactif. Aussi ne se sentaient-ils pas loin de lui en vouloir, et s'ils ne lui disaient point comme jadis: «Regarde ton cousin: il sait ce qu'il veut; toi, tu restes là comme un nigaud…», c'était par découragement, en vérité. C'était peut-être aussi par prudence, car le comte de Lorizon, faisant deux fois par semaine une grosse partie à son cercle, se ruinait là peu à peu, et ne se souciait guère dans ces conditions de subvenir aux plaisirs de son garçon. La pension qu'il lui allouait était dérisoire, et s'il consentait à certaines dépenses chez le tailleur ou pour l'écurie, vous n'en eussiez pas tiré un sou pour autre chose. Et encore regardait-il à tout: l'avoine était pesée devant lui, le foin compté, les palefreniers surveillés. La comtesse de Lorizon s'habillait à Senlis, par économie.

Voilà pourquoi Gilbert s'entendit répondre le plus indulgent des «Va, mon ami, amuse-toi!» tandis qu'on accablait Armand de reproches, le soir où tous deux annoncèrent leur désir formel de passer encore une fois la nuit chez leur tante Bussat. Armand avait invité Adeline à souper avec son cousin Gilbert. La jeune femme tenait beaucoup à son petit amoureux: entre deux amants sérieux, il lui donnait la récréation. D'ailleurs, elle n'avait point de malice. Que lui fallait-il ici-bas? Son poney, son tonneau, son urbaine, ses fox, de l'argent de poche et des toilettes, rien de plus. Qu'avec cela on l'écoutât calomnier tout à son aise, traîner dans la boue ses meilleures amies, et raconter sur les gens qu'elle ne connaissait pas des histoires idiotes—elle n'en demandait pas davantage. Gilbert ne perdit pas un mot des propos d'Adeline et sut s'en montrer si rempli d'admiration, bref, se conduisit avec tant de complaisance et de flatterie qu'elle s'écria, dès qu'il fut parti: «Mais tu ne m'avais pas prévenue: c'est un amour, ton cousin!

—Bien sûr. Seulement…

—Seulement quoi?

—Eh bien, voilà: ce garçon-là, vois-tu, n'a pas de volonté: il fait tout ce qu'on lui commande.

—Tu ne lui ressembles pas, toi?

—Non, par exemple!»

Enfin, le jour néfaste arriva. Armand et Gilbert durent se rendre à Fontainebleau, où ils allaient être instruits pendant dix mois, aux frais de l'Etat, dans le but de pouvoir un jour défendre nos frontières, et les franchir au besoin. On s'était proposé au ministère, ainsi qu'on se le propose tous les ans, de transformer les conscrits de cette classe-là en soldats dispos, alertes et zélés, un peu épris même de leur uniforme—un rien de gloriole messied-il à de jeunes Français?

Pour atteindre ce but, on commença par les revêtir de ce pimpant costume, de ce pantalon rouge surtout sans lequel l'artillerie deviendrait inutile, puisqu'elle ne saurait quelle cible découvrir, ni sur quoi tirer dans les champs immenses. On leur enseigna l'ankylose au moyen d'exercices gradués, et ils furent punis pour ne pas avoir fait sonner la main contre la cuisse avec une fureur suffisante dans le maniement d'armes: «Vous devriez, leur disait un instructeur indigné, vous devriez y prendre plaisir!»

On leur apprit à parler en fixant héroïquement leur interlocuteur dans les yeux; on les initia au charme d'un paquetage bien dressé, d'un lit coquettement carré, d'une toilette vivement faite; on leur démontra l'obligation d'habiter la chambrée, de considérer comme des frères leurs informes camarades, de ne point rire en écoutant les ordres, ni de jamais discuter les inspirations divines inscrites au rapport. On les claustra pour le moindre oubli, on les épouvanta, on les asservit.

Qui donc a prétendu qu'en France les fonctionnaires gagnaient mal leur argent? Les officiers de ligne, par exemple, se montrent-ils au-dessous de leur patriotique mission, et les jeunes soldats confiés à leurs soins ne savent-ils pas suffisamment, après des mois de désespoir et de prison, porter l'arme, la présenter et la reposer? Ne se trouvent-ils pas en état de passer une petite revue, de recevoir même un général de division, ce qui est, nul ne le niera, le fin du fin de l'art militaire?

Armand et Gilbert cependant appréciaient peu leur nouvelle science. Le premier surtout avait beau répandre son argent, corrompre toute sa compagnie, éviter la moindre corvée et ne jamais toucher à une brosse ni à une pomme de terre, il ne pouvait oublier Adeline. Vainement s'inondait-il de son parfum, de son «mélange», vainement montrait-il à qui voulait une photographie obtenue naguère à grand'peine! Quand le pauvre troupier, tout en plaisantant, soupirait: «Elle m'a chambré, voyez-vous!» il disait vrai, et se rappelait bien tristement le corps caressant d'Adeline, comme aussi son nom si célèbre entre le Tir aux pigeons, la Madeleine et la place Vendôme.

«—Vraiment, je ne te comprends pas, lui dit à la fin Gilbert. Comment! Adeline a passé huit jours avec toi, tu y penses, tu souffres—et tu ne lui écris pas de venir te voir?

—Elle refusera. En outre, j'ai les cheveux ras, je sens le soldat: ça la dégoûtera.

—Essaie toujours».

La composition d'une telle lettre exigeait les plus grandes réflexions. Armand s'y appliqua longtemps. Après avoir tâché de se montrer affectueux, voluptueux, câlin, spirituel même, il se résolut aux pires excès de lyrisme, de douleur et de passion. Il affirma sans hésiter qu'il allait se tuer. Bien lui en prit du reste, car nos jolies amies se servent, comme nous, d'un langage épuisé par plusieurs siècles d'éloquence et de littérature: il faut que nous leur parlions comme des fous à des folles pour qu'elles nous croient. Et telle qui a déclaré dans l'après-midi à sa couturière que cette jupe allait «ignoblement mal», et que ce corsage «hideux» faisait des plis «atroces», ne va pas naturellement s'en remettre à la foi d'un amant qui lui murmure avec simplicité: «Je vous aime, mon cher souci.» Non, c'est: «Je ne dors plus, je ne mange plus, je brûle d'un désir torturant, et me meurs de tendresse autant que de jalousie», qu'on doit dire. Alors seulement une femme commence à réfléchir, et si vous avez le courage de continuer sur ce ton six mois au maximum, ou une heure au minimum, c'en est fait d'elle.

C'en fut ainsi fait d'Adeline. Elle lut la lettre d'Armand, et prit le train pour Fontainebleau.

3,92 ₼
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Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
120 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066076443
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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