Kitabı oxu: «Jane & Germaine»

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Marie Le Harivel de Gonneville Mirabeau

Jane & Germaine


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066301149

Table des matières

JANE

GERMAINE

VOYAGES D’UN CAPITAINE


JANE

Table des matières

Jane Le Coq était la plus ravissante enfant qu’on pût voir. Quand, à l’âge de cinq ans, elle poursuivait son cerceau, les Bordelais s’arrêtaient pour l’admirer; les mères jetaient sur elle des regards envieux; et les vieux matelots qui fumaient leur pipe au soleil l’avaient surnommée: Beau temps!

Jane savait qu’elle était belle elle l’avait, compris avant de marcher, avant de prononcer le nom de sa mère, avant d’avoir joint ses petites mains devant la Vierge placée au-dessus de son berceau! Aussi ses tendresses enfantines n’eurent jamais qu’elle-même pour objet; elle était sa propre idole, et le culte qu’elle professait naïvement pour elle emportait toute la ferveur de son âme.

Elle était bien belle, c’est vrai! Son profil régulier rappelait les lignes pures du camée antique; ses yeux noirs avaient le reflet du velours et le scintillement du diamant. Mais-cette perfection de traits donnait à sa figure une expression majestueuse, qui anéantissait les grâces de l’enfance. Elle voulait régner par droit de conquête, et jetait, du haut de sa beauté, un regard de mépris sur ses compagnes.

Née quelques mois après la mort de son père, elle était le seul bien et le seul amour de sa mère désolée, qui, ne désirant et n’attendant plus aucun bonheur pour elle-même, avait placé toutes ses espérances sur la tête de l’enfant chérie dont elle voyait se développer la merveilleuse beauté. Elle concentrait tout en elle, et passait sa vie à genoux devant elle, transformant ainsi le rôle maternel en un complet esclavage.

Madame Le Coq, qui n’était pas riche, portait des vêtements simples, et bien souvent elle fut prise pour la gouvernante de sa fille toujours vêtue avec recherche. Loin de s’en offusquer, la pauvre mère était enchantée de voir que Jane avait l’apparence d’une enfant de grande maison.

La monomanie des grandeurs conduit beaucoup de gens à Charenton; d’autres, enfiévrés par cette idée fixe de grimper au sommet de l’échelle sociale, ne perdent pas tout à fait la tête, et sont malheureux et ridicules, sans être complètement fous; ils se figurent que le bien suprême consiste à voir le prochain de haut en bas et à être contemplé par lui de bas en haut; la médiocrité est à leurs yeux une maladie, un malheur, presque une honte; pour en sortir, ils emploient les remèdes les plus scabreux, les moyens les plus énergiques, et jouent quitte ou double.

En voyant éclore la royale beauté de Jane, madame Le Coq espérait qu’un prince quelconque, passant par Bordeaux, s’arrêterait ébloui, fasciné, puis, tombant aux pieds de Jane, la ferait princesse, comme dans les contes de fée!

Elle la coiffait d’un chapeau marin sur lequel on lisait: «l’Irrésistible.» C’était le nom de la barque sur laquelle elle la faisait naviguer, sans se préoccuper des écueils de la traversée.

Tandis que l’enfant grandissait, une éclatante fortune grandissait à côté d’elle. Jane avait un oncle, personnage politique, qui, un beau jour, se réveilla ministre. Jane avait–alors quinze ans.

Madame Le Coq, à dater de cette époque, ne fut plus une femme, mais une chose officielle! Elle traitait sa fille avec une respectueuse déférence, lui rendant les honneurs qu’elle croyait dus à la nièce de Son Excellence le ministre.

Le ministre avait pour les affaires de sa famille le sens très-juste, et il eût mieux valu assurément qu’il se contentât de s’en occuper, sans se mêler de celles du pays. Il comprit de suite que le séjour du ministère serait fatal à Jane, dont l’amour-propre, déjà formidable, se fût encore enivré de l’encens ministériel, et il la tint à distance; cela désespérait sa belle-sœur, qui pensait que le portefeuille de son Excellence contenait une douzaine de maris, parmi lesquels Jane n’aurait que l’embarras du choix.

Restées à Bordeaux, où elles se considéraient en exil, les deux délaissées se consolaient en parlant à tout venant et à toute occasion du ministre, du ministère, et de toutes les grandeurs de ce monde. Elles se croyaient, de bonne foi, des femmes illustres, mais cela n’amenait pas de mari; car, s’il est flatteur d’avoir un oncle ministre, il est plus utile encore d’avoir une dot, et celle de Jane était si légère que le moindre coup de vent pouvait l’emporter.

Trois années se passèrent ainsi; l’oncle quitta ses fonctions, puis les reprit; il avait les faveurs du souverain et ne s’inquiétait pas des cabales, bien sûr qu’il était de se retrouver toujours à flot; quant à Jane, elle tournait en vain ses beaux yeux vers Paris: son oncle avait bien autre chose à faire que de la marier, et, comme sœur Anne, elle ne voyait rien venir.

Elle avait une amie, une seule, qui riait de ses airs de duchesse et se moquait très-gentiment d’elle. Cette amie avait un frère, et ce frère était capitaine de cavalerie. Fernand Ritters ne possédait pas vingt navires sur l’Océan, ni des terres comme celles du marquis de Carabas; il jouissait tout simplement d’un bon patrimoine, transmis honorablement de père en fils; brillant officier, il avait rapidement franchi trois grades, et sa carrière, bien dessinée dès le début, promettait gloire et avancement.

Jane, ne voyant à l’horizon ni prince ni nabab, tourna ses beaux yeux vers Fernand, et son amitié pour Hélène Ritters redoubla; chaque jour, les deux amies se réunissaient à la promenade, le matin; chez elles, le soir; elles ne se quittaient plus, et Fernand était souvent admis dans leur intimité. Il écoutait madame Le Coq avec déférence quand elle parlait des grandeurs de tous les Le Coq passés, présents et futurs; pour un rien, il lui eût présenté les armes lorsqu’elle entrait chez sa mère, car, doué d’un heureux caractère, il voyait les petitesses de l’humanité sans en être ni choqué ni impatienté.

Madame Ritters, moins endurante que lui, se sentait crispée quand madame Le Coq prenait ses airs de princesse du sang.

–Cette pauvre Claire, disait-elle, tombera un de ces quatre matins de son perchoir. Qu’est-ce que cela me fait, à moi, que M. Le Coq soit ministre? Il ne le sera pas toujours; le temps des Richelieu et des Mazarin est passé. On est ministre aujourd’hui, et on ne l’est plus demain. J’aime mieux une bonne ferme qu’un portefeuille, et quand Claire me regarde avec des airs de protection, cela ne me va pas; un de ces jours je lui dirai: «Ma chère amie, ne fai sons pas de grimaces, mon mari était colonel, mon fils sera général...»

–Pour le moins, ma mère, dit Fernand qui riait toujours des rêves maternels de madame Ritters.

–Oui, tu seras général de division.

–Pourquoi pas maréchal? Accordez-moi le bâton; cela ne vous coûtera pas plus que les étoiles.

–Je sais ce que je dis; tu es intelligent, tu es brave, tu es beau, tu as le nom de ton père, et ses anciens frères d’armes pour te protéger, pour te pousser: tu arriveras!

–Il y a d’abord une chose à laquelle je désire vivement arriver, chère mère.

–Au grade de chef d’escadron? C’est vrai, il faut d’abord passer par là.

–Je ne parle pas de ma carrière militaire,

–De quoi parles-tu donc?

–D’une grâce que j’ai à vous demander.

–Ah! vilain enfant! tu as encore fait des dettes?

–Non, vous les avez payées il y a un mois; d’ailleurs, j’en fais si peu!

–Alors tu veux un cheval?

–Si vous me le donnez, je l’accepterai, mais je n’en ai pas besoin.

–Eh bien! qu’est-ce que tu veux?

–Je veux me marier.

Madame Ritters se jeta au cou de son fils, l’étreignit contre son cœur, et s’écria:

–Sois béni!

Fernand était encore à Saint-Cyr que sa mère désirait déjà le marier. Elle avait été si heureuse avec le brave colonel Ritters, qu’elle n’admettait pas que le bonheur fût possible hors du mariage, et, depuis dix ans, elle demandait à son fils une belle-fille, comme les grenouilles de La Fontaine demandaient un roi; mais Fernand aimait passionnément son métier de soldat, sa liberté, et il répondait toujours: «Plus tard.»

Quand le premier élan de joie fut passé, madame Ritters s’écria:

–Ah! je vais bien vite te chercher une femme.

–C’est inutile.

–Comment, c’est inutile?

–Oui; vous ne devinez donc pas?

–Non.

–Je l’ai trouvée.

Cela changeait la question; car, dans son programme maternel, madame Ritters avait toujours compté choisir elle-même sa belle-fille. Elle entendait qu’elle fût bien née, bien élevée, douce, jolie et riche!

–Où as-tu trouvé une femme? dit-elle enfin; et le ton dont elle faisait cette question révélait la méfiance.

–Ici.

–A Bordeaux?

–Oui.

–Dans le monde officiel où je ne vais plus, probablement?

–Non.

–Dans la société flottante: une Anglaise, une Américaine, peut-être? Est-elle catholique, au moins?

–Catholique et Française.

–La fille d’un armateur?

–Non.

–D’un commerçant?

–Non.

–Mais qui donc? car parmi nos relations il n’y a personne qui puisse te convenir.

–Il y a, au contraire, quelqu’un qui me convient à merveille.

–Qui? Dis-moi qui?

La pauvre mère, bouleversée, venait d’entrevoir la vérité.

–Jane Le Coq.

–Jane Le Coq! Mais tu es fou! tu ne feras pas cette sottise-là!

–Oh! chère mère, ne prononcez pas un mot pareil, vous me faites beaucoup de peine. Jane est ravissante.

–Qu’est-ce que cela me fait qu’elle soit ravissante?

–Mais à moi, cela me fait quelque chose, et je vous avoue même que, si je ne la trouvais pas ravissante, je ne songerais pas à l’épouser.

–Penses-tu sérieusement à ce mariage?

–Très-sérieusement.

Madame Ritters fondit en larmes.

–Ma mère! s’écria Fernand en couvrant de baisers la main qu’il tenait dans les siennes; ma mère, pourquoi pleurez-vous?

–Je pleure mes rêves, ton avenir, ton avancement, ton bonheur! Jane est belle, c’est vrai; mais la beauté ne suffit pas en ménage, il faut autre chose encore: il faut de l’argent, il faut de la raison, il faut du dévouement! Jane est pauvre, vaine, égoïste et ambitieuse!

–Oh! ma mère, vous ne la connaissez pas!

–Je la connais, au contraire, comme je te connais et comme je connais ta sœur; je l’ai vue naître, et j’ai vu ses défauts se développer sous le souffle adulateur de sa mère. Je t’en supplie, ne pense pas à elle.

–Je serais un ingrat si je n’y pensais pas, car c’est elle qui, la première, a pensé à moi.

–Comment le sais-tu?

–Elle a dit à Hélène qu’elle n’épouserait jamais que moi, et je l’ai entendue.

–Elle a dit cela pour t’inspirer de la reconnaissance, pour te forcer à songer à elle.

–Mais si elle veut que je songe à elle, c’est qu’elle a de l’attachement pour moi?

–Non; elle a simplement envie de se marier, et elle te prend, ne trouvant pas mieux que toi. Si demain un marquis ou un millionnaire la demandait en mariage, elle mettrait bien vite sa main dans la sienne, et ne se souviendrait seulement pas que tu existes.

–Ma mère, vous ne croyez donc pas à la franchise, à la loyauté des jeunes filles?

–Je crois que Jane n’est pas franche; je parle d’elle, et je ne parle pas des autres.

–Pourquoi alors avez-vous laissé ma sœur se lier intimement avec elle?

–Parce que je n’avais aucune raison plausible pour rompre mes relations de jeunesse avec madame Le Coq, qui est une femme honorable. D’ailleurs Hélène a un caractère trop ferme et trop droit pour que je puisse redouter pour elle l’influence d’un mauvais conseil ou d’un mauvais exemple. Qu’est-ce que ta sœur a répondu à Jane quand elle lui a dit ce que tu as entendu?

–Hélène n’a pas été plus charitable que vous; elle lui a témoigné peu d’empressement; et c’est pourquoi, le soir même, j’ai dit à Jane que je l’aime. Je l’ai dit également à sa mère, qui m’a répondu qu’elle ne considérerait comme sérieuse qu’une demande faite par vous; mais je n’en suis pas moins engagé d’honneur.

–Alors je n’ai plus rien à dire, je n’ai qu’à m’incliner devant une décision prise à mon insu.

–Ah! c’était sans préméditation; j’ai eu tort, et je le reconnais; je me suis senti entraîné spontanément, je ne savais plus ce que je faisais.

–Et ces deux femmes savaient bien ce qu’elles te faisaient faire; les araignées tendent une toile, et les mouches se jettent dedans.

–Vous reviendrez de vos préventions, chère mère,; d’ailleurs, vous aussi, vous êtes ambitieuse pour votre fils, et le ministre travaillera à mon avancement.

Un éclair passa sur le visage couvert de larmes de madame Ritters; elle saisit avec joie cette compensation.

–Allons, mère chérie, reprit Fernand profitant de cette lueur de résignation, vous verrez que ce mariage sera avantageux pour ma carrière, et l’honneur vaut bien l’argent. Jane vous aime déjà tendrement, vous aurez une fille de plus; dites-moi que vous me pardonnez.

Le lendemain, madame Ritters allait demander à madame Le Coq la main de la splendide Jane pour Fernand. Madame Le Coq prit un air de souveraine à laquelle un ambassadeur notifie la proposition d’un souverain voisin, et répondit qu’elle allait communiquer cette demande à Son Excellence, qui, à titre de chef de famille, devait disposer du sort de sa nièce.

Le ministre Le Coq répondit par le télégraphe qu’il fallait donner bien vite Jane au capitaine Ritters, et qu’il était, pour sa part, enchanté de ce mariage. Le lendemain, une lettre suivit la dépêche; elle contenait une invitation pour son futur neveu qu’il désirait connaître.

Madame Ritters et Fernand partirent pour Paris; le ministre fut charmant, et promit de concourir à l’avancement du capitaine. Fer nand était radieux; il voyait sa mère à peu près consolée, et il revint à Bordeaux chargé de présents pour sa belle fiancée; mais, là, un vrai seau d’eau glacée lui fut sans cérémonie versé sur la tête par madame Le Coq, qui lui tint à peu près ce langage:

–Jane est bien jeune; il est bon de se connaître avant de se lancer ensemble dans la vie; je ne vous donnerai ma fille que dans un an; en attendant, voici sa photographie.

–Madame, répondit Fernand, cette photographie me fait grand plaisir, et je vous remercie de me la donner; mais veuillez me dire quel est le but du stage que vous m’imposez.

–Mon but est de m’assurer de vos sentiments réciproques; si dans un an vous n’avez changé d’avis ni l’un ni l’autre, je serai rassurée.

Fernand en appela à Jane, espérant trouver en elle une auxiliaire. Jane répondit que sa mère était libre d’imposer ses conditions, et que, pour sa part, elle s’y soumettait.

Que s’était-il passé durant l’absence du capitaine Ritters? Jane était allée à un bal dans un château des environs de Bordeaux. La marquise de Sablay, qui donnait ce bal, ne connaissait pas madame Le Coq, mais sa nièce, ayant rencontré Jane, l’avait fait inviter. Mademoiselle Le Coq avait entrevu un monde jusqu’alors inconnu pour elle: des Parisiens, qui chaque année passaient les étés dans la Gironde, avaient chez eux des amis venus de tous les coins de la France; ces trois ou quatre familles, renforcées de leurs hôtes, formaient déjà un noyau pour ainsi dire exotique, auquel la plus haute aristocratie du pays était seule mêlée. Jane aurait dû s’amuser moins qu’à l’ordinaire au milieu de gens qu’elle ne connaissait pas, mais elle s’était, au contraire, enivrée de plaisir.

Madame Ritters ne partagea pas les regrets de Fernand en voyant le mariage ajourné; elle se dit que c’était du temps de gagné, et, s’abstenant de toute démarche et de toute réflexion, elle-se contenta de prier Dieu de protéger son fils, qui, ostensiblement fiancé à Jane, retourna à son régiment, et entretint avec elle une correspondance autorisée par madame Le Coq.

Six mois se passèrent ainsi, et, durant cet intervalle, un très-haut fonctionnaire fut envoyé à Bordeaux. Ce fonctionnaire, sans fortune, avait épousé une vieille fille monstrueusement laide, mais fort riche. Jusqu’à l’âge de quarante ans, cette héritière était restée absolument pauvre. Au moment où elle entrait dans la cinquième dizaine de son âge, il lui tomba un héritage considérable sur la tête et, à l’instant même, un mari tomba à ses pieds; elle se mit alors à jouer à la jeune femme, comme les petites filles jouent à la dame. Tout ceci s’était passé environ douze ans avant son arrivée à Bordeaux et, à mesure que le temps avait marché, l’ambition était venue à cette femme, privée dans sa jeunesse de toute espèce de satisfaction d’amour-propre. Elle voulait rattraper le temps perdu, être entourée, adulée, et, pour atteindre ce but, il suffisait d’arriver à une situation élevée: aussi elle intriguait pour faire avancer son mari, et il avançait.

Aussitôt installée à Bordeaux, elle pensa être agréable au ministre en patronnant sa belle-sœur et sa nièce; elle les attira donc chez elle, et bientôt la mère et la fille devinrent les chattes de sa maison; elles faisaient quatorzième et quinzième à table, et se laissaient promener en voiture du matin au soir, stationnant aux portes quand madame du Tailly ne jugeait pas à propos de les introduire là où elle entrait; les deux pauvres femmes, en se rendant profondément ridicules, se croyaient enviées par tous les habitants de Bordeaux.

Madame Le Coq, littéralement en extase devant madame du Tailly, l’écoutait avec admiration, et suivait d’un regard respectueux ses moindres mouvements.

Il est pourtant difficile d’être plus laide, plus disgracieuse et voire même plus grotesque que madame du Tailly; grande et anguleuse, elle ressemble à ces araignées, hautes sur pattes, qu’on nomme des faucheux. Son nez busqué, son menton en retraite et sa bouche sans terme composent une figure analogue à celles qu’on taille avec un couteau dans un marron d’Inde; ses yeux ont été oubliés; à leur place, deux petits trous informes renferment, dans leur profondeur, une prunelle vague et vitreuse. Mais cette femme, grâce à ses millions et au grade de son mari, fascina les deux pauvres ambitieuses.

Un jour, madame du Tailly, qui aime les décors, les effets de verdure et de lumière, trônait dans son salon à l’ombre d’un vrai bosquet; tout en causant, elle promenait ses mains de squelette sur des fleurs, ou tortillait des bijoux dans ses doigts. Les nombreuses visites qu’elle avait reçues l’avaient fatiguée, et ce fut d’une voix mourante qu’elle souhaita la bienvenue à madame Le Coq, et à Jane qu’elle appelait sa favorite.

–Eh bien, chère belle, lui dit-elle, pensez-vous toujours à votre fiancé?

–Elle y pense quelquefois, dit vivement madame Le Coq qui ne voulut pas laisser à sa fille le soin de répondre.

–Quelquefois, reprit madame du Tailly, c’est trop, ou ce n’est pas assez.

–Pourquoi? dit Jane.

–Parce que, si vous êtes contente de votre choix, il faudrait penser sans cesse à ce capitaine; et si vous êtes hésitante, indécise, comme vous me faites l’effet de l’être, il n’y faudrait plus penser du tout.

–Jane était si jeune quand M. Ritters l’a demandée en mariage, qu’elle ne savait pas trop ce qu’elle faisait en disant oui.

–Je m’en suis toujours doutée, car, franchement, vous n’avez l’air enchanté ni l’une ni l’autre. Comment est-il, cet officier?

–Il monte remarquablement à cheval, dit Jane.

–Et ma fille se réjouit d’y monter avec lui; c’était son rêve d’avoir une amazone.

–Tout cela est très-bien; mais enfin on ne se marie pas uniquement pour monter à cheval, et d’ailleurs un autre mari aurait pu lui procurer ce plaisir; il y a beaucoup d’officiers de ca valerie dans l’armée, et même, hors de l’armée, on voit des hommes riches, jeunes, élégants, qui aiment les chevaux. Est-il riche, votre ca pitaine, chère enfant?

–Une médiocrité très-dorée, répondit madame Le Coq.

–Ce n’est pas assez! Il faudrait à votre fille une existence de high life, des diamants et un hôtel; n’est-ce pas, chère belle?

–Oui, madame; mais où trouver cela?

–Ah! pour trouver tout cela, il ne faut pas se presser, ni accepter, ainsi que vous l’avez fait, la première épaulette qui se présente.

Jane rougit de dépit et madame Le Coq se-mordit les lèvres. Quand on se fait le toutou d’un personnage important, il faut pourtant bien s’attendre à recevoir par-ci par-là un coup de pied.

La mère et la fille furent envahies par une idée qui sommeillait depuis six mois au fond de leur cœur; elles avaient eu tort de se contenter d’un mari et d’un gendre six fois plus riche qu’elles, bon, loyal et intelligent. Tout cela ne suffisait pas. Mais que fallait-il donc?

Jane se souvenait du bal de madame de Sablay, et se disait qu’elle ferait une bien jolie marquise; elle se serait même contentée d’être comtesse, pourvu qu’on lui donnât un diadème en diamant. Les neuf perles ressortent si bien! C’est même plus joli sur les cheveux qu’une couronne de marquise!

Madame Le Coq rêvait de choses plus solides: un château dans le Périgord ou en Bretagne, d’un aspect majestueux; un hôtel à Paris, commode et confortable; cinq ou six domestiques; deux ou trois bons chevaux; un landau et un coupé, cela suffit; c’est le bien-être sans luxe.

Les deux femmes marchaient en silence, côte à côte, n’osant pas échanger leurs pensées. Quand elles arrivèrent chez elles, il faisait presque nuit; dans le salon, quelqu’un les attendait; elles ne distinguèrent rien d’abord; mais une voix bien connue vint frapper leurs oreilles, et deux mains amies, deux mains loyales saisirent leurs mains.

–Ah! c’est vous, Fernand! dit Jane.

–C’est vous, monsieur! dit madame Le Coq.

Fernand ne pouvait donner ni un château féodal, ni un hôtel à Paris, ni une couronne de comte, et sa présence inopinée venait arrêter les rêves des Mille et une Nuits qui tour noyaient dans les cerveaux ambitieux des deux pauvres folles.

Un nom noblement porté, de bonnes terres dans le Berry et une jolie maison à Bordeaux ne suffisaient plus. Jane restait en face de Fernand sans qu’un sourire passât sur ses lèvres, sans qu’un mot sortît de sa bouche, et madame Le Coq avait l’air de lui dire: «Que venez-vous faire ici?»

Ce fut Jane qui, la première, retrouva ses esprits:

–Vous avez un congé? dit-elle.

–Non, une permission de quinze jours.

–C’est ennuyeux que vous soyez venu au moment des bals?

–Pourquoi?

–Parce qu’on va nous regarder, nous examiner.

–Eh bien! n’y allons pas.

Elle lui lança un regard de hyène.

–Ne pas aller au bal, moi! Mais vous êtes fou!

–Tant que ma fille sera ici, dit madame Le Coq, il ne peut y avoir de fêtes sans elle.

–C’est vrai, répondit Fernand, j’étais égoïste.

Jane aperçut alors un petit coffre posé modestement à terre, dans un coin.

–Qu’est-ce donc que cela? dit-elle.

–Ouvrez-le, et vous le saurez.

Le coffre contenait des fleurs à profusion, des garnitures de robes, roses du Bengale, camélias, myosotis, plantes d’eau. Avec une robe blanche, Jane pouvait varier ses toilettes à l’infini. Puis, au fond du coffre, un éventail et un peigne de turquoises.

Toutes ces choses firent diversion aux grandeurs rêvées; elle les tenait, et la réalité, quand elle est agréable, a toujours une certaine supériorité sur les châteaux en Espagne!

Jane, à genoux devant le coffre, redevenait jeune fille; cependant pas un remerciement ne vint prouver à Fernand qu’elle était contente; elle considérait cela comme chose due, et essayait les guirlandes en se regardant dansla glace, sans jeter un regard sur son fiancé.

Il rentra assez tristement chez lui. Madame Ritters ne parla ni de Jane ni de madame Le Coq; l’intelligente femme comprenait que le silence était sa plus puissante critique; mais après le dîner, Hélène alla s’asseoir près de son frère, l’embrassa tendrement, et lui dit bien bas:

;–Elle ne t’aime pas!

Fernand tressaillit, car les paroles de sa sœur traduisaient le doute navrant qui errait dans son âme.

–Elle ne t’aime pas, répéta Hélène, et, si tu: l’épouses, tu seras malheureux.

–Que sais-tu donc?

–Je sais que si j’avais un fiancé comme toi, je penserais à lui et non à moi. En son absence, je ne chercherais ni à l’oublier ni à plaire aux autres. Du reste, tu es ici, vois ce qui se passe et juge toi-même.

Fernand embrassa sa sœur, se leva et sortit.

Une heure après, il était au théâtre ou pour mieux dire au foyer du théâtre; s’approchant de deux officiers, il leur demanda si on s’amusait à Bordeaux.

–Assez, répondit un sous-lieutenant qui paraissait disposé à s’amuser partout; le préfet reçoit, madame du Tailly donne des bals splendides, et dans plusieurs maisons particulières, on danse aussi; nous sommes arrivés depuis trois mois, et nous n’avons vraiment pas à nous plaindre.

–Y a-t-il de jolies femmes?

–Oui, mais, sans comparaison, la plus belle de toutes, c’est mademoiselle Le Coq, la nièce du ministre. Elle épousera le baron de Tours qui lui fait une cour assidue.

–Mais non, reprit l’autre officier; elle est fiancée à un capitaine de cavalerie dont j’ai oublié le nom.

–Oh! fiancée! fiancée tant que vous voudrez, mais...

Un coup de sonnette annonçant la levée du rideau, les officiers saluèrent Fernand, qui commençait à se trouver fort mal à l’aise et ne savait comment se soustraire à une conversation qu’il avait provoquée.

Il sortit du théâtre comme il était sorti de chez lui, dévoré du désir de voir et de savoir. Machinalement, il arriva sous les fenêtres de Jane, qui étaient éclairées; on voyait passer des ombres; il y avait du monde chez madame Le Coq et on n’avait pas dit à Fernand: «Restez à dîner;» on ne lui avait même pas dit: «Revenez ce soir.»

L’appartement de madame Le Coq était situé au second étage. Fernand se mit à aller et venir sur le trottoir du côté opposé de la rue, et sa faction dura deux heures. Il entendait le son du piano et il voyait tourner les ombres. Sa tête commençait à tourner aussi; il avait le vertige; il lui prenait des envies folles de monter et de dire à madame Le Coq: «Qui donc est ici? Qui donc danse avec Jane quand je suis dans la rue?»

Enfin son supplice eut un terme; le piano ne vint plus rire à ses oreilles *, les ombres disparurent; la porte de la maison s’ouvrit, et il en vit sortir deux femmes et trois hommes. Un des hommes reconduisait les femmes, et les deux autres tournèrent du côté opposé; mais avant de se séparer on échangea quelques mots, on alluma des cigares, et Fernand entendit une des femmes dire d’une voix moqueuse:

–Eh bien! monsieur de Tours, je maintiens mon pari: dix livres de bonbons contre une caisse de cigares que vous l’épouserez.

–Non, madame, j’admire, je danse, mais je n’épouse pas et je fumerai vos cigares.

Ritters resta d’abord atterré, puis il se mit à courir à travers la ville sans savoir où il allait; il voyait danser devant ses yeux les ombres qui lui étaient apparues aux fenêtres de madame Le Coq; une irritation douloureuse déchirait son cœur et broyait son amour-propre.

Le lendemain, il se rendit de bonne heure chez Jane pour avoir une explication; mais il la trouva si naturelle, si gracieuse, si confiante, que les reproches s’arrêtèrent sur ses lèvres.

«Après tout, se dit-il, je suis peut-être injuste envers cette enfant. Je me suis laissé influencer par ma mère et par ma sœur. On ne peut pas empêcher les suppositions malveillantes, ni arrêter les commérages; cette réunion de cinq à six personnes a probablement eu lieu, hier, à l’improviste, sans que Jane ait pu me faire prévenir qu’elle passerait la soirée chez elle; attendons avant de juger, examinons ce qui se passera, et agissons en conséquence.»

Jane garnissait une robe avec les fleurs offertes par Fernand, une robe de gaze verte, d’un vert pâle; les plantes d’eau se mêlaient aux ondulations du tissu vaporeux, et les roseaux retombaient comme si, fraîchement cueillis, ils étaient encore trempés dans la rosée du matin.

–Vous aurez l’air d’une naïade, dit Ritters, ou plutôt de la fée des ondes.

Grâce à vous, j’aurai une ravissante toilette; vous viendrez me voir un instant, ce soir, n’est-ce pas? Nous partirons à dix heures, et je serai prête quelques minutes avant, pour vous serrer la main.

Mais j aurai le plaisir de vous admirer toute la soirée.

–Comment cela?

–J’irai chez madame du Tailly.

–Vous êtes invité?

Probablement, car je ne m’introduis nulle part sans invitation.

–C’est très-extraordinaire que vous soyez invité; la liste est close depuis trois jours. Par qui avez-vous fait faire des démarches pour obtenir cette faveur?

Le ton de Jane était complètement changé; le son de sa voix, bref et aigu, annonçait une contrariété très-vive qu’elle ne cherchait même pas à dissimuler.

–Je n’ai fait aucune démarche pour obtenir une invitation que je considère comme une politesse et non comme une faveur; un de mes camarades, qui connaît madame du Tailly, a pensé que cela me ferait plaisir d’aller à ce bal, et m’a apporté ce matin cette carte.

Et Fernand tirant de son porte-billets la carte en question regarda fixement Jane, qui baissa les yeux.

Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir qu’elle éprouvait un vif déplaisir en apprenant qu’il allait la suivre au bal, et Fernand, malgré sa loyale confiance, était loin d’être aveugle.

–Pourquoi donc cela vous déplaît-il que j’aille à ce bal? dit-il en attaquant militairement la question.

Yaş həddi:
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Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
200 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066301149
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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