Kitabı oxu: «Monasterium Acaunense»

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Marius Besson

Monasterium Acaunense


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066305178

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

I. Observations préliminaires.

II. Le récit de saint Eucher.

III. L’historicité du Martyre.

IV. Les interpolations.

V. Conclusion.

CHAPITRE II.

I. La cité du Valais

II. Les Burgondes et les Francs.

III. Les premiers évêques.

CHAPITRE III

I. L’abbaye existait-elle avant saint Sigismond?

II. La date exacte de la fondation et de l’inauguration solennelle.

CHAPITRE IV.

I. SAINT SIGISMOND.

II. Les premiers Abbés.

III. Saint Aimé.

Miettes d’histoire et de liturgie.

1. Voyage de Saint Romain à St-Maurice.

2. Prologue de la Vita Patrum iurensium.

3. La tempête apaisée sur le Léman.

4. Le miracle du petit élève de St-Maurice

5. Les guérisons au tombeau de saint Sigismond

6. Hymne en l’honneur des martyrs d’Agaune.

7. Hymne de Venance Fortunat.

8. Messe en l’honneur de saint Maurice .

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

Les Martyrs d’Agaune.

Sanctorum martyrum passiones idcirco minoris habentur auctoritatis, quia scilicet in quibusdam illarum falsa inveniuntur mixta cum veris.

Prologus ad Passionem sanctae Fortunatae.

Mai, Spicilegium romanum, t. IV, p. 289

I. Observations préliminaires.

Table des matières

Il n’entre pas dans notre plan d’étudier en détail les problèmes nombreux et complexes qui se rattachent au martyre de saint Maurice et de ses compagnons. Nous avons en vue avant tout l’histoire de l’abbaye. Mais comme cette fondation a pris naissance au tombeau même des martyrs, on ne saurait, dans un livre comme celui-ci, passer sous silence la Légion Thébaine. Il faut au moins dire quels sont à ce sujet les résultats sérieusement acquis.

Le texte le plus ancien et de beaucoup le plus important sur saint Maurice est la Passio Martyrum Acaunensium. Il a été souvent transcrit au moyen âge. Par malheur, les recensions les plus en vogue contenaient de considérables interpolations. En 1662 seulement, le P. Chifflet publia, dans son Paulinus illustratus , un texte exempt de retouche. Il l’avait trouvé dans un manuscrit du couvent jurassien de Saint-Claude, et il le datait du VIIIe siècle. Depuis lors, on a longtemps parlé de deux Passions, l’une, non interpolée, œuvre de l’évêque lyonnais saint Eucher († 449) , et l’autre, retouchée par un anonyme agaunois. Les travaux érudits de M. le Dr Krusch sur la critique textuelle de notre document ont abouti à des conclusions notablement différentes. Le récit d’Eucher a été peu à peu modifié par plusieurs copistes. Il n’y a pas eu un seul interpolateur, mais plusieurs: les divers manuscrits fournissent des preuves évidentes de leurs retouches successives. Et ce sont là des détails que l’historien ne saurait négliger.

Voici en peu de mots le contenu de la Passion originale. Durant la dernière grande persécution, Maximien Hercule, collègue de Dioclétien, se trouvant à Octodure (Martigny), voulut obliger ses soldats à sévir contre les disciples du Christ. Près d’Agaune, la légion thébaine, forte de 6600 hommes, chrétiens eux-mêmes, refusa de marcher. Le tyran la fit décimer une première, puis une seconde fois. Enfin, ne pouvant vaincre leur résistance, il ordonna de passer tous les survivants au fil de l’épée. Les noms de trois chefs sont connus: Maurice, Exupère, Candide. Un quatrième soldat, le vétéran Victor, n’appartenait pas à la légion; comme il blâmait les bourreaux, ceux-ci l’exécutèrent à son tour. On disait aussi que les martyrs Ours et Victor, tués à Soleure, étaient des compagnons de saint Maurice. Dieu seul connaît le nom des autres. Théodore, évêque d’Octodure, transporta les reliques des nombreux martyrs à Agaune même, et bâtit en leur honneur une basilique. Des miracles y furent opérés, et les pèlerins accoururent de toutes parts.

Tel est le résumé de ce petit texte, sur lequel on discute depuis des siècles. Certains critiques nient la réalité même du martyre, et rejettent résolument «parmi les légendes les documents qui s’y rapportent. Des historiens non moins absolus en sens contraire ont accepté ces documents sans examen, et accordé à toutes leurs assertions une égale autorité. Il en est enfin qui ont étudié avec soin la valeur relative des sources, et, après s’en être rendu compte, ont tenté de replacer dans leur cadre historique le plus probable, les faits qui leur ont paru devoir être retenus ». Sans retracer ici l’histoire de la controverse , il est intéressant de jeter un rapide coup d’oeil sur les plus récentes publications.

Après une minutieuse critique des sources, M. Stolle conclut à la réalité du martyre, mais pour trois soldats seulement: Maurice, Exupère et Candide. Leurs nombreux compagnons auraient été ajoutés par la légende. Les savants — bon nombre d’entre eux, du moins — firent à la thèse de M. Stolle un excellent accueil. Mgr. Batiffol adopta ses conclusions , et M. Tobler déclara que jamais rien d’aussi sérieux n’avait paru sur ce sujet. M. Egli la trouva pourtant trop conservatrice . Pour lui, les fameux martyrs sont de vulgaires habitants de la Vallée Pennine, tués à Agaune en 56 par les légions de Galba, fêtés longtemps comme les malheureux defenseurs de l’indépendance nationale, devenus plus tard des saints, par une méprise des bonnes gens du IVe siècle. Cette hypothèse trop ingénieuse ne rencontra pas beaucoup de faveur auprès des personnes compétentes. On admira l’imagination de son auteur; mais on lui reprocha de laisser sans réponse la plupart des difficultés .

M. Schmid, en particulier, fit ressortir les côtés faibles du travail de M. Egli . Il en prit occasion pour publier sur le sujet en litige quelques bonnes pages, dans lesquelles il ne dissimulait pas ses tendances conservatrices.

Quant à la date, les auteurs que nous pouvons appeler ceux de l’extrême droite, tels que MM. les chanoines Ducis et Bernard de Montmélian , veulent, à la suite de l’évêque Eucher, rattacher le martyre des Thébains à la grande persécution de 302/303. Abandonnant cette voie, M. Schmid partage l’avis de Tillemont, suivi, entre autres, par Lütolf , puis par M. Paul Allard, et recule l’évènement jusqu’à l’automne 286/287 (sans exclure tout à fait l’année 296). Ainsi le martyre de saint Maurice serait un épisode de la guerre des Bagaudes.

M. Berg intervint encore, tâchant de distinguer la légende et l’histoire. Dans la seconde moitié du IVe siècle dit-il, une église témoigne de la croyance du peuple au martyre d’une légion. En réalité, les officiers supérieurs auraient été seuls mis à mort. Peut-être la légion fut-elle décimée; rien de plus. Bien que méritoire, ce travail, auquel on reprocha d’ailleurs de ne pas assez tenir compte des études précédemment parues, ne résolvait pas encore la question de manière à satisfaire tout le monde .

Sur ces entrefaites, M. Krusch donna l’édition critique de la Passio Acaunensium Martyrum . Grâce à lui, nous avons entre les mains un texte non seulement établi avec la plus scrupuleuse exactitude, mais accompagné d’une riche collection de variantes. Le travail est ainsi considérablement facilité pour tous ceux qui désormais auront à s’occuper de ce document. Dans une claire et substantielle préface, M. Krusch nous dit ce qu’il pense de la valeur historique de la Passion; mieux encore, il nous explique sa genèse. Jamais, dit-il, il n’y eut de martyr à Agaune. Mais, sous l’évêque Théodore, on découvrit un cimetière gallo-romain; on crut avoir affaire à des reliques; elles étaient nombreuses, on songea donc à une légion, et, comme la Thébaïde regorgeait alors de saints, on supposa que cette armée en était originaire. Nous parlions tout à l’heure de l’extrême droite; M. Krusch pourrait prendre place, à côté de M. Egli, sur les bancs de l’extrême gauche.

La façon dont s’expriment les auteurs qui, depuis, se sont occupés du martyre de la Légion Thébaine, montre assez que le débat n’est point clos. «Sur la réalité même du fait, remarque A. Molinier , on a beaucoup discuté ; les arguments négatifs semblent jusqu’ici prévaloir ». D’après Dom H. Leclercq, «les arguments apportés de part et d’autre pour et contre la valeur historique de ce récit laissent toujours place à une démonstration définitive, quelles qu’en doivent être les conclusions ». Le R. P. Delehaye classe la Passio Acaunensium Martyrum parmi les romans historiques , et M. Dufourcq appelle ce texte «une pure légende ».

Cette revue des diverses opinions nous montre, d’une part, que beaucoup s’intéressent à l’histoire de saint Maurice, et, d’autre part, qu’il reste, dans ce domaine, des ombres à dissiper. On voit même d’une façon manifeste, que la critique est sévère pour la Passion et que bon nombre d’érudits sont plus ou moins ouvertement contre l’authenticité du martyre. Nous prions instamment nos lecteurs de bien remarquer ce dernier fait. Autrement il leur serait impossible de comprendre quelle est la position de l’historien d’aujourd’hui touchant ce grave problème.

Nous allons essayer, à notre tour, de faire un peu de lumière sur les points principaux, en demeurant dans cette sereine indépendance qui seule peut donner aux investigations scientifiques leur valeur. Deux écueils sont à contourner. Il ne faut pas traiter les textes avec une outrecuidante désinvolture, comme si tous les hagiographes étaient des exaltés ou des niais; il faut aussi se garder de leur accorder une confiance excessive, comme si tous les écrivains d’autrefois étaient infaillibles ou omniscients. L’on doit surtout savoir ce que ces derniers voulaient faire, et ne point chercher dans leurs travaux ce qu’ils n’ont jamais pensé y mettre.

Avant tout, distinguons avec soin l’essence même du fait et les détails accessoires. Maurice et ses compagnons ont-ils vraiment versé leur sang pour le Christ? Ou bien ceux qui, depuis plus de quinze siècles, honorent leurs reliques et leur mémoire, vénèrent-ils, victimes d’une illusion, des ossements quelconques, peut-être le souvenir de héros imaginaires? Voilà le fait principal, celui qui mérite dès l’abord notre attention.

II. Le récit de saint Eucher.

Table des matières

1. Manuscrits, auteurs, date.

Le texte intitulé Passio Acaunensium Martyrum a été conservé dans des manuscrits exceptionnellement nombreux. Néanmoins deux ou trois seulement représentent la version primitive. Au premier rang figure le Parisinus 9550 (Supl. lat. 839). Il se compose de 93 feuillets écrits au VIIe siècle en lettres onciales. On y trouve d’abord les Formulae et les Instructiones de l’évêque Eucher, puis les lettres que Salvien et Hilaire écrivirent à ce personnage, puis, au verso du feuillet 81, notre Passio Acaunensium Martyrum, enfin l’épître d’Eucher à Salvius, dont les derniers mots ont été suppléés en écriture mérovingienne par une main du VIIIe siécle. Ce précieux manuscrit appartenait jadis à Saint-Claude . Il y avait anciennement au même monastère un parchemin datant du siècle suivant: outre la Vie de saint Nizier, les Dialogues de Sulpice-Sévère, le De Viris de Gennadius, il contenait le Martyre de Saint Maurice et de ses compagnons. On sait qu’il a été utilisé par Chifflet ; mai on ignore ce qu’il est aujourd’hui devenu.

Le Parisinus 17002 est un grand in-folio du Xe siècle. Il fut d’abord à l’abbaye de Moissac, appartint dès 1656 à Claude Joly, prit place ensuite parmi les livres de Notre-Dame de Paris, d’où il passa à la Bibliothèque Nationale . La Passion des martyrs d’Agaune se trouve tout entière aux ff. 272r et 272v. Une main du XIe ou du XIIe siècle a transcrit à la fin du volume une partie de cette même recension. D’après M. Dufourcq, le Parisinus 5293 doit être mis pour notre texte à peu près sur la même ligne que le 17002; il appartient au XIIIe siècle .

Dans le plus ancien de ces manuscrits, la Passion des Martyrs est suivie d’une épître à Salvius, où saint Eucher est présenté comme l’auteur du récit. Un autre parchemin, le Parisinus 5293, donne à la même lettre ce titre: «Incipit prologus beati Eucherii Ligdunensis episcopi in passione sanctorum martyrum thebaeorum ». Nous savons ainsi que la Passio Acaunensium Martyrum est l’œuvre de l’évêque de Lyon, saint Eucher.

Induits en erreur par la légende de sainte Consorce , certains érudits crurent devoir distinguer deux prélats lyonnais du nom d’Eucher; l’un aurait vécu au Ve siècle, l’autre, au suivant. Cette distinction est aujourd’hui abandonnée; on ne parle plus que du premier Eucher. On ne sait à quelle époque ce personnage succéda à Sénator sur le siège épiscopal de Lyon; il n’était pas encore évêque au moment où Cassien rédigeait le prologue de ses dernières conférences , qui semblent avoir été achevées vers 429. En 441, Eucher assiste comme évêque au concile d’Orange; en 449, il reçoit le Laterculus de Polémius Silvius; il meurt cette année même.

Or, dès le début du VIe siècle, nous constatons l’existence d’une Passion des martyrs d’Agaune. Deux textes de ce temps la mentionnent en des termes qui supposent une assez large diffusion. L’homélie d’Avit prononcée à Saint-Maurice même, le 22 septembre 515, renferme ce passage: «Praeconium felicis exercitus... ex consuetudinis debito series lectae passionis explicuit». La Vie des Pères du Jura , écrite dans la première moitié du VIe siècle, contient aussi la mention suivante: «Basilicam sanctorum in Agaunensium locum, sicut passionis ipsorum relatio digesta testatur, quae sex milia sexcentos viros non dicam ambire corpore in fabricis, sed nec ipso ut reor campo illic potuit consepire, fidei ardore succensus deliberavit expetere ». Il n’y a vraiment aucune raison de chercher la Passion que ces textes mentionnent, ailleurs que dans notre Passio Acaunensium Martyrum. Du reste les critiques paraissent aujourd’hui d’accord pour attribuer à l’évêque Eucher la composition de l’écrit.

Quant à déterminer l’année précise où le texte fut rédigé, nous devons y renoncer, faute de document. Tout ce que l’on peut dire, c’est que, saint Eucher étant mort en 449, la Passio Acaunensium Martyrum date de la première moitié et plus probablement, semble-t-il, du deuxième quart du Ve siècle.

2. Caractère général de l’écrit. Les sources où l’auteur a puisé.

Voici d’abord le texte entier de la lettre où saint Eucher explique dans quelles circonstances il a composé la Passion des Martyrs d’Agaune.

«Domino sancto et beatissimo in Christo Salvio episcopo Eucherius. Misi ad beatitudinem tuam scribtam nostrorum martyrum passionem. Verebar namque ne per incuriam tam gloriosi gesta martyrii ab hominum memoria tempus aboleret. Porro ab idoneis auctoribus rei ipsius veritatem quaesivi, ab his utique qui adfirmabant se ab episcopo Genavensi sancto Isaac hunc quem praetuli passionis ordinem cognovisse, qui, credo, rursum haec retro a beatissimo episcopo Theodoro viro temporis anterioris acceperit. Itaque cum alii ex diversis locis adque provinciis, in honorem officiumque sanctorum auri adque argenti diversarumque rerum munera offerrant, nos scribta haec nostra, si vobis suffragantibus dignantur, offerimus, exposcens pro his intercessionem omnium delictorum adque in posterum iuge praesidium patronorum semper meorum. Mementote vos quoque nostri in conspectu Domini, sanctorum semper officiis inhaerentes, domine sancte et merito beatissime frater».

Eucher a donc l’intention d’écrire, pour sauver de l’oubli les détails de la glorieuse passion. Une préoccupation analogue a souvent inspiré les auteurs de Gesta martyrum, par exemple celui de la Passio sancti Genesii:

«Quoniam succedentes sibi per incertum vitae tempus aetates tradere haec invicem memoriae mutuae quam mandare litteris maluerunt, vel nunc oportet eadem fidelibus scriptis in tempora secutura transmittere, ne ea quae adhuc viva recordatione rerum ut sunt gesta referuntur, evanescente per tempus vel tradentium vel accipientium fide, fabulosa credantur». Mais l’épître à Salvius, pour qui la lit attentivement et sans préjugé, offre quelque chose d’hésitant.

Affirmer qu’Eucher appuie son témoignage sur celui de Théodore, ce n’est pas absolument exact. L’évêque de Lyon tient son récit de ceux qui disaient, adfirmabant, l’avoir appris d’Isaac. Quant à ce dernier, l’auteur pense, credo, qu’il avait été renseigné par Théodore. Il y a là des nuances qu’on ne peut négliger. D’ailleurs, ce qu’Eucher a en vue, ce n’est pas tant le fait du martyre que ses circonstances, passionis ordinem . Que des chrétiens eussent été martyrisés à Agaune, personne n’en doutait de son temps; la basilique érigée en leur honneur, les guérisons dont elle était le théâtre , tout cela contribuait à en perpétuer le souvenir; c’est par Eucher lui-même que nous le savons. Il n’était donc pas en peine pour la substance du fait, mais seulement pour les détails.

Nous pouvons en conclure que, du temps d’Eucher, tous étaient d’accord sur le gros de l’histoire, non sur les points accessoires. Vraisemblablement, des chrétiens plus ou moins bien informés, racontaient de diverses manières la tragédie d’Agaune: si tous l’avaient fait de la même façon, on ne risquait guère d’en perdre la mémoire. Eucher choisit la version qui lui paraît préférable, celle dont les partisans s’appuient sur des témoignages dignes de foi, celui d’Isaac, et, semble-t-il, celui de Théodore. Les mots «quem prætuli ordinem» signifient, d’après M. Krusch , «le récit de la Passion qui figure ci-dessus» ; Eucher ayant écrit d’abord la Passion, puis l’épître, praetuli serait une simple allusion à cette priorité. L’interprétation est légitime, bien qu’on puisse traduire aussi praetuli par j’ai préféré. Dans ce dernier cas, l’auteur dirait expressément qu’il a choisi entre plusieurs versions courantes .

On a parlé quelquefois d’un écrit de Théodore, que saint Eucher aurait utilisé. C’est le sentiment de Briguet , de Rivaz, et de leurs nombreux imitateurs. Il paraît justifié par une tradition conservée dans de vieux livres liturgiques valaisans, par exemple dans un Bréviaire cité par les Bollandistes: «[Theodorus] passionem sanctorum Thebaeorum martyrum Agaunensium Mauricii et sociorum eius episcopo Genavensi transmisit communicandum omnibus episcopis Galliae, quam Eucherius episcopus Lugdunensis pro fragrantia sui styli omnibus communem fecit ». M. Wotke a donné quelque vraisemblance à cette tradition par des arguments d’ordre philologique: «Silentio non omiserim mihi Eucherium veterem quendam librum retractasse verisimile esse, quem fortasse ab episcopo Gennavensi accepit; nam in hoc opusculo quaedam a sermone eucheriano aliena, vel, ut potius dicam, ab episcopo Lugdunensi rarius usurpata mihi detexisse videor ».

La tradition liturgique est vraisemblablement née d’une interprétation inexacte de l’épitre à Salvius: on aura amplifié et précisé un peu les mots d’Eucher relatifs à Isaac et à Théodore. Quant aux observations de M. Wotke, elles ne doivent pas non plus nous arrêter. Saint Eucher indique ses sources: elles se résument en une tradition verbale, ab his qui adfirmabant; il compose son opuscule, scriptam passionem, précisément parce qu’il veut prévenir l’oubli. L’homme qui parle ainsi n’a aucune source écrite à sa disposition.

Eucher a pu visiter le tombeau des martyrs, et se renseigner sur place. L’a-t-il fait? Certains auteurs l’assurent, à la suite de Rivaz . Pour notre part nous avons peine à l’admettre. Si l’évêque de Lyon avait été sur le théâtre même des faits qu’il raconte, s’il avait pu parler aux desservants de la basilique, et aux habitants d’Agaune, pourquoi ne l’aurait-il pas dit à Salvius? On ne conçoit guère qu’il ait omis de mentionner une source si importante: un tel témoignage avait assurément plus de valeur que les dires de ceux qui affirmaient avoir été instruits par Isaac.

On pourra nous objecter que saint Eucher donne des lieux une description trop minutieusement exacte pour n’être pas d’un témoin oculaire: «Sed mihi priusquam reliqua commemorem, situs loci eius relationi inserendus videtur. Acaunus sexaginta ferme milibus a Genavensi urbe adest, quattuordecim vero milibus distat a capite Limanni lacus, quem influit Rhodanus. Locus ipse iam inter alpina iuga in valle situs est, ad quem pergentibus difficili transitu asperum adque artum iter panditur, infestus namque Rhodanus saxosi montis radicibus vix pervium viantibus aggerem reliquit. Evictis, transmissisque angustiarum faucibus, subito nec exiguus inter montium rupes campus aperitur. In hoc legio sancta consederat ». N’exagérons rien. Cette description est juste; mais il n’était point impossible d’en recueillir les éléments sans venir sur place. Les anciens possédaient des itinéraires fort précis et complets, rédigés en vue des opérations militaires; et lorsque les généraux de Rome se mettaient en route, ils savaient déjà souvent d’une manière étonnamment précise la configuration du sol, les fleuves, les montagnes, les passages, les distances, en un mot les moindres détails des pays où ils se rendaient. Dans son De Re militari, dédié à Valentinien II (375 — 392), l’écrivain Végèce donne aux officiers supérieurs les prescriptions suivantes:

«Omni cura, omnique diligentia providere dux debet ne proficiscens patiatur incursum, vel facile ac sine damno repellat inlatum. Primum itineraria omnium regionum in quibus bellum geritur plenissime debet habere perscripta, ita ut locorum intervalla, non solum passuum numero sed etiam viarum qualitate perdiscat, compendia, diverticula, montes, flumina, ad fidem descripta consideret. Ad hoc a prudentioribus et honoratis ac locorum gnaris separatim debet universa perquirere, et veritatem colligere de pluribus ». Si Vegèce exige de la part des généraux de telles connaissances, elles étaient donc possibles. Observons d’ailleurs que le passage si fréquenté d’Octodure au lac Léman était particulièrement connu.

Nous arrivons à cette conclusion: Eucher n’a pas utilisé de source écrite; il n’a pas consulté la tradition locale; il s’est contenté de récits oraux, postérieurs d’au moins un siècle à l’évènement qu’il rapporte.

Or d’après la classification donnée par le président des Bollandistes, le R. P. Delehaye, les documents hagiographiques se répartissent en six groupes: 1° les procès-verbaux officiels, 2° les récits de témoins oculaires, 3° les actes dont la source principale est un texte écrit, 4° les romans historiques, 5° les romans d’imagination, 6° les faux. Nous venons de voir que la Passio Acaunensium Martyrum ne rentre dans aucune des trois premières catégories; rien ne permet de la mettre dans la cinquième ou la sixième. Reste donc la quatrième.

Au demeurant, cette classe est de beaucoup la plus nombreuse. Dans les pièces qui lui appartiennent, «et qui sont souvent un tissu de réminiscences littéraires, de traditions populaires et de situations fictives, l’élément historique est presque toujours réduit à une quantité infinitésimale. Le nom du saint, l’existence de son sanctuaire, la date de sa fête, sont d’ordinaire ce que l’on peut retirer avec certitude d’un genre de composition où la fantaisie s’est donné libre carrière».

Pour avoir une idée du manque d’originalité de notre texte, et, tout ensemble, de la ressemblance qui existe entre lui et les Gesta Martyrum, il suffit de faire quelques rapprochements.



Ces rapprochements ne prouvent aucune parenté littéraire entre ces divers textes: mais ils montrent que le récit d’Eucher est un de ces Gesta Martyrum comme on en produisit tant dans le haut moyen âge. Il n’a ni plus ni moins de valeur que la plupart d’entre eux.

Si maintenant nous enlevons de ce récit les lieux communs, et, de plus, les développements oratoires, comme le sont sans aucun doute les longs discours mis sur les lèvres des martyrs, il reste, en somme, les points suivants:

1° Une légion composée de 6600 Thébains est appelée d’Orient en Valais par Maximien, et reçoit l’ordre de prendre part à la grande persécution.

2° La légion, étant chrétienne, refuse de marcher contre des chrétiens. Elle est décimée à deux reprises, puis exterminée.

3° Victor, un vétéran, désapprouve les bourreaux, et reçoit à son tour la couronne du martyre.

4° Les corps saints sont révélés longtemps après leur mort à Théodore, évêque d’Octodure; une église est élevée en leur honneur; des miracles s’y opèrent.

5° Quatre noms seulement sont connus: Maurice , Exupère, Candide et Victor. Les deux martyrs vénérés à Soleure, Ours et Victor, firent, dit-on, partie de la même légion.

Le premier point offre une vraie difficulté. La seule grande persécution à laquelle on puisse penser, est celle qui commence en 303. Or «depuis 293 les pays d’Agaune et d’Octodure relèvent du César Constance Chlore, comme toute la Gaule et la Bretagne. Maximien n’y joue plus aucun rôle. Constance, en 303, n’exécute pas l’édit de persécution; il se contente de démolir quelques églises. Au début du IVe siècle, en outre, une légion ne compte plus 6600 hommes ». Ces considérations ont fait abandonner à beaucoup d’historiens, même très conservateurs, l’opinion d’Eucher. Ils se sont alors pour la plupart rabattus sur une date plus ancienne , les environs de l’an 286, adoptant la version mise en cours par un interpolateur agaunois. Mais, sans discuter maintenant cette dernière, contentons nous d’observer que si l’évêque de Lyon a pu se tromper sur des points aussi importants, nul n’a le droit d’exiger que nous le croyions sans réserve pour tous les autres.

Contre la vraisemblance du massacre de 6600 hommes, on a fait valoir l’argument négatif. Aucun auteur avant Eucher ne le mentionne, et l’on conçoit difficilement qu’un tel carnage ait échappé à des historiens comme Eusèbe ou Lactance. Nous admettons volontiers — du reste sans insister; car c’est l’avis qui prévaut aujourd’hui — qu’Eucher exagère en parlant de légion proprement dite, et de légion composée de 6600 hommes. On peut songer simplement à un nombre indéterminé, mais considérable, de soldats martyrs, commandés par les trois chefs dont les noms sont conservés. Ainsi réduit, l’évènement a fort bien pu se passer sans qu’aucun historien du temps l’ait mentionné. Pour montrer que l’argument négatif doit être employé prudemment, nous citerons les paroles si sages de M. Allard, au sujet de Pompéi et d’Herculanum: «La destruction d’Herculanum et de Pompéi, au Ier siècle, est un fait plus considérable que le massacre d’un corps de troupes à la fin du IIIe. Et cependant, si nous n’avions sous les yeux que les livres d’auteurs contemporains, qui pourtant vivaient en Italie, et fréquentaient les rivages alors si peuplés du Golfe de Naples, nous ignorerions jusqu’au nom des localités enfouies en 79 sous la cendre du Vésuve. Pline écrit deux lettres pour raconter la mort de son oncle, victime de l’éruption volcanique; il ne dit rien des deux villes qui périrent en même temps que le célèbre naturaliste. Suétone, dans sa Vie de Pline l’Ancien, rappelle en termes aussi généraux «le désastre de la Campanie». Tacite nomme Pompéi, mais à propos du tremblement de terre de 64. Pour l’année 79, il parle, sans détails, de «villes englouties ou renversées sur le fertile rivage de la Campanie» ; on ne voit même pas clairement si cette phrase fait allusion à la catastrophe de 79 ou à celle de 64. Il faut franchir un siècle et descendre jusqu’à Dion Cassius, pour lire le nom des cités détruites... Si les villes ensevelies n’avaient pas été découvertes, les relations de leur fin tragique auraient certainement été mises en doute par les modernes ».

L’alinéa relatif au vétéran Victor a été considéré par M. Stolle comme une interpolation; mais sans motif suffisant. Du reste, on trouve le passage en question dans tous les meilleurs manuscrits, et notamment dans le Parisinus 9550 qui est du VIIe siècle.

Dans la suite de ce travail, nous parlerons encore de la revelatio des martyrs et de la plus ancienne basilique érigée en leur honneur. Nous nous acheminerons ainsi peu à peu vers les conclusions. Pour le moment, il nous suffit d’avoir marqué le caractère général de la Passio Acaunensium Martyrum, ses aspects rassurants et ses côtés faibles.

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Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
256 səh. 27 illustrasiyalar
ISBN:
4064066305178
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Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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