Kitabı oxu: «Le Faust moderne: Histoire humoristique en vers et en prose»
Maurice Bouchor
Le Faust moderne: Histoire humoristique en vers et en prose

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066300494
Table des matières
A JEAN RICHEPIN
PROLOGUE
PREMIÈRE PARTIE DAMNATION
II FAUST, LE VIEIL ALCHIMISTE.
IV FAUST, MARGUERITE.
SECONDE PARTIE SPLEEN
II PENSÉES DE FAUST
VII PENSÉES DE FAUST
X LA TOUR DE BABEL
XI LES VINGT-CINQ SONNETS DE FAUST
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
X
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
ÉPILOGUE
A JEAN RICHEPIN
Table des matières
Après nous, le déluge.
I
Les dieux et les héros ne sont plus de ce temps;
Et, désormais fermés aux grandes espérances,
Nous vivons trop nos deuils, nos plaisirs, nos souffrances,
Pour sonder du regard les cieux inquiétants.
D’aventureux combats nul ne se met en quête!
Nous ne poursuivons plus l’infini, l’au delà
Vers quoi l’Humanité plus jeune s’envola;
Nous gardons le réel, notre seule conquête.
Et les cieux entrevus, les voiles soulevés,
Les grandes voix parlant dans les forêts sacrées,
Les idoles et les chimères adorées,
Sont des rêves que nous n’avons.jamais rêvés.
Et maintenant, débris d’églises démolies,
De temples ruinés, dieux de marbre ou d’airain
Qui jadis souriaient, nus, sous le ciel serein,
Symboles, souvenirs, images abolies,
Nous sommes fossoyeurs et nous enterrons tout!
Nous ne sourcillons pas, et nous sommes si crânes
Que nous jonglons avec des fémurs et des crânes
Et que ce métier-là, nous le faisons par goût.
Quelquefois, cependant, une pure madone,
Un Christ, un Apollon sublime de beauté,
Nous émeuvent; mais nous suivons la volonté
Du Temps, un destructeur qui jamais ne pardonne.
Puis, nous oublions vite, et ce travail nous plaît;
Le ciel est d’un bleu clair et flambe sur nos têtes,
Et quand le vent d’été chasse un rire de fêtes,
Nous avons la gaîté des fossoyeurs d’Hamlet!
Nous savons où laisser notre mélancolie:
C’est dans un pot de vin, de vieux vin vénéré
Que le soleil a fait savoureux et pourpré,
Et que, sans âcreté, l’on boit jusqu’à la lie!
Le rêve est notre exquis et cruel échanson;
Notre cerveau voyage au pays des vignobles,
Et nous avons pour tous, vilains, bourgeois et nobles,
Le même coup de bêche et la même chanson.
II
Mais parmi tous ces morts, malgré la tombe obscure,
Plus d’un a conservé son lustre et sa beauté;
Tel héros des vieux temps qu’un poëte a chanté
En garde un glorieux reflet sur sa figure.
Faust, don Juan, sont toujours terribles; le Vainqueur
Les a pétrifiés dans leurs plus fières poses,
Et l’on voit se plisser encor leurs lèvres closes
De ce qui fut jadis un sourire moqueur.
Pourquoi pas ranimer ces démons d’ironie
Qui dans la servitude étaient libres et forts,
Ces hommes qui, domptant la peur et le remords,
Eurent l’œil qui défie et la lèvre qui nie?
Les faire reparaître au monde, mais drapés
Dans un manteau moderne, et cette fois paisibles,
Ne se souciant plus des cieux inaccessibles,
Et des mains de Satan brusquement échappés?
C’est ce que j’ai tenté. S’il en est que je blesse
Pour avoir essayé mes forces, si mon dos
N’est pas encore fait à de si lourds fardeaux,
Qu’importe? mon excuse est dans ma hardiesse.
Toi, du moins, tu seras avec moi de tout cœur,
Toi que le vol de l’aigle emporte sur les cîmes,
Toi qui viens de jeter si fièrement tes rimes
A la face d’un siècle à qui les mots font peur!
On s’est épouvanté de ce miroir fidèle
Où tu réfléchissais toutes les lâchetés,
Les muettes horreurs et les sombres beautés
D’un monde qui s’épuise ou qui se renouvelle.
Quelques coups de sifflet ont salué tes Gueux:
D’aucuns sont aveuglés par un peu de poussière
Que ton char triomphal soulève de l’ornière;
Ils sont tout effarés de ton galop fougueux.
Plus d’un voudrait se mettre en travers de ta vie;
Mais toi, tu laisseras s’emporter tes chevaux,
Et, malgré les efforts d’un peuple de rivaux,
Tu sauras bien passer sur le corps de l’Envie.
PROLOGUE
Table des matières
FERDINAND.
Voilà un spectacle tout à fait majestueux,
et d’une magique harmonie. M’est-il permis
de croire que ce sont là des esprits?
PROSPERO.
Des esprits que par mon art j’ai appelés
de leurs frontières, pour exécuter mes fan-
taisies de l’heure présente.
SHAKESPEARE.
Ces êtres, nos acteurs, comme je vous l’ai
dit précédemment, étaient tous des esprits,
et se sont fondus en air, en air subtil.
SHAKESPEARE.
PERSONNAGES DU PROLOGUE
UN VIEIL ALCHIMISTE.
FAUST.
UN PAUVRE.
APPARITIONS: DÉMONS, NYMPHES, ETC.
Une caverne fort obscure. Le vieil alchimiste est assis au fond de cette caverne; il se lève brusquement.
LE VIEILLARD.
Le dégoût m’envahit de toutes mes richesses.
Au peuple meurt-de-faim j’en ferais des largesses,
Si ce n’était mon cœur furieux et blessé,
Qui souffre, et saigne encor de l’outrage passé.
Que de fois, ce maudit souvenir qui m’enivre,
L’ai-je évoqué de l’ombre et l’ai-je fait revivre!
Je me revois paré de ma jeunesse, ainsi
Que d’un royal manteau de pourpre: à la merci
De mes ambitions ardentes, sur la houle
De la mer populaire en frémissant je roule,
Et je bondis parfois, sur ses flots soulevé,
Jusqu’à toucher du front le ciel que j’ai rêvé.
Mais la fortune enfin de mes désirs se joue,
Et la marée un soir me rejette; j’échoue,
Et sur le sable nu d’un rivage de deuil
Je reste solitaire et dévoré d’orgueil.
J’avais conçu la lutte et les grandes colères,
L’antique Rome avec les faisceaux consulaires,
La foule qui s’agite ainsi qu’un champ de blé,
Et ma voix s’élevant jusqu’au ciel étoilé!
Et rien. C’est vainement qu’aux nuits où je médite
J’approfondis encor ma science maudite;
Et j’ai beau, roi que sert un peuple de désirs,
Changer l’argile en or, en perles, en saphirs,
Faire de la matière un bizarre Protée
Et plier à mes lois la nature domptée,
C’est l’homme qu’à mes pieds je voulais abaisser!
Je rêvais l’action: je suis fait pour penser.
Eh bien, tant pis! Dans l’ombre où j’ai caché ma vie,
Qu’empoisonne en secret le venin de l’envie,
Je peux, quand il me plaît, me repaître les yeux
De spectacles vraiment nouveaux et merveilleux,
Me coucher sur un tas d’énormes pierreries
Qui n’iront pas dans les chevelures fleuries
Darder leurs yeux ardents qui fourmillent d’éclairs.
Je peux échafauder vingt palais dans les airs,
Y faire flamboyer le pur métal des trônes!
J’accouple, si je veux, des nymphes et des faunes,
Je fais vibrer des luths sous d’invisibles doigts
Et je conduis des chœurs suaves de cent voix
Dont l’harmonie est si parfaitement exquise
Qu’on croirait, dans le vol azuré de-la brise
Fraîche, sentir passer une impalpable odeur!
Je me délecte ainsi de ma propre grandeur.
Ne croyant point, je suis le plus puissant des êtres:
J’ai vu le vent chasser la cendre des ancêtres,
Et mon œil, qui sonda le firmament divin,
L’embrasse tout entier d’un immense dédain.
Entre un Pauvre.
Voilà un honnête chrétien qui vient me demander la charité.
LE PAUVRE.
Ayez pitié de moi! Mes entrailles me crient que je n’ai rien mangé depuis deux jours, et je ne sais comment les faire taire.
LE VIEILLARD.
J’aurais voulu que tu me prisses ma bourse sans me déranger. De quel droit me voles-tu ma solitude?
LE PAUVRE.
Du droit qu’a de manger tout être qui a faim. Pourtant, j’aurais dû être plus politique. Si vous êtes un riche, laissez-moi mettre un genou en terre, baiser le bas de votre robe et vous offrir l’humble secours de mes prières. Si vous êtes un pauvre comme moi et que vous ayez eu faim, traitez-moi comme un homme et secourez-moi.
LE VIEILLARD.
Si quelqu’un venait me conter qu’un ventre affamé n’a pas de langue, je lui dirais qu’il en a menti. Tiens, voici de l’or. On ne donne pas de pain, ici.
LE PAUVRE.
De quoi vit-on, chez vous?
LE VIEILLARD.
On vit de haine, et on n’a pas le temps d’aller au marché. Va-t’en.
LE PAUVRE.
Cette somme est trop importante; je n’ose la prendre.
LE VIEILLARD.
Si la fortune t’effraie autant que la misère, meurs crucifié entre l’une et l’autre, et ne m’importune pas plus longtemps!
Exit le Pauvre.
Oma caverne, noire à faire peur aux loups!
Coffret sinistre où sont enfermés mes bijoux!
Garde fidèlement chaudières et cornues
D’où s’échappe un essaim d’apparitions nues
Qu’évoque la magie, et les creusets de fer
Où se feraient vraiment des mélanges d’enfer,
Si l’enfer existait ailleurs que dans nos têtes!
Onoires profondeurs, nul ne sait où vous êtes
Et ce qu’on fait ici. Ce jeune homme, lui seul,
Solitaire et toujours grave comme un aïeul,
Qui va, vêtu de noir et la tête courbée,
En quelque profond rêve ayant l’âme absorbée,
Vient s’asseoir sous mes murs noirâtres et fumeux;
Il reste tout le jour immobile comme eux,
Et moi, pendant ce temps, invisible, j’épie
Sur son front de damné quelque pensée impie.
C’est lui. J’entends son pas. Parlera-t-il enfin?
Entre Faust, égaré.
FAUST.
Oh! oui, l’amour doit seul être un plaisir divin!
Non ce banal amour qui se paie en dentelles
Et qui meurt dans la honte.–Ovous, les immortelles.
Glorieuse Vénus des jours évanouis,
Qui jetais ta clarté sur les monts éblouis,
Si tu m’apparaissais dans ta pourpre royale,
Si ta pourpre tombait, que ta chair idéale
Palpitât devant moi dans toute sa beauté;
Et toi, fauve Cérès, chère divinité
Qui nous laisses couper ta lourde chevelure...
Mais où donc êtes-vous? Si Satan vous torture,
Et le joyeux Bacchus tout barbouillé de vin,
Et Jupiter, qui fut maître du monde en vain,
Les sages, les héros et les belles déesses
Derrière elles traînant leurs opulentes tresses,
Et si, monde autrefois tout puissant, tu gémis
Sous la fourche d’airain des démons ennemis,
Ne ferais-je pas mieux de mêler à ta troupe
Mon âme insatiable, et de boire à la coupe
De ces plaisirs païens dont notre âge est sevré?
Ce rêve, dont mon cœur s’est si bien enivré,
Ces belles visions de festins et de fêtes,
L’or qu’on jette à poignée aux foules stupéfaites,
Les courtisanes qui rayonnent, les hautbois
Mêlant aux doux propos leur ironique voix,
Dans notre ciel mystique, un jour, les trouverai-je?
Oh! c’est la chair plus blanche encore que la neige,
C’est la chair de satin, ferme sous le baiser,
Qui me tente... Je sens mon cerveau s’embraser,
Satan! Je vends mon âme au prix d’une fortune;
Ou je ne suis qu’un fou dont se moque la lune.
Satan, te dis-je, prends mon éternel bonheur,
Mais laisse-moi goûter le charme empoisonneur
De l’orgueil satisfait, de la chair assouvie!
Faut-il jusque chez toi t’aller porter ma vie?
Le vieillard, caché pendant cette tirade, s’avance vers Faust.
LE VIEILLARD.
J’obéis; que veux-tu?
FAUST, reculant.
Quel diable est celui-ci?
LE VIEILLARD.
Pour mon empressement c’est là tout ton merci?
FAUST.
Ne pouvais-tu venir avec tes ailes noires,
Tes cornes et ta queue, au milieu de tes gloires,
Ou m’apparaître au moins sous forme de dragon,
D’hippopotame ou d’ours? Sans ton œil de faucon,
On te prendrait pour un triste amas de décombres
Que le temps écoulé fit étrangement sombres.
Tu n’es pas l’Éternel, que tu sembles si vieux?
LE VIEILLARD.
Ne nous amusons pas. Je peux, s’il te plaît mieux,
Évoquer devant toi serpents aux ailes bleues,
Chimères déroulant leurs formidables queues
Et taureaux monstrueux prêts à prendre l’essor;
Mais, étant conseiller d’enfer, je garde encor
Et garderai toujours la noble face humaine:
Car Satan n’est qu’un bras, et c’est moi qui le mène.
FAUST.
Honnête conseiller de cette bonne cour
Où rois et cardinaux descendent tour à tour
A leurs catins d’hier s’accoupler dans les flammes,
Est-il vrai que ton maître aime acheter nos âmes,
Nous donner en retour or, science et pouvoir,
Et nous reçoive ensuite en son royaume noir?
LE VIEILLARD.
Tiens, signe seulement ce parchemin antique.
FAUST.
Avec mon sang?
LE VIEILLARD.
Avec de l’encre..
FAUST.
C’est pratique.
Et les conventions?
LE VIEILLARD.
Nous les ferons plus tard,
Tout à loisir.
FAUST.
Et si tu mentais, par hasard?
Ne peux-tu m’évoquer quelque reine de Grèce?
Je veux que tout entier ton pouvoir m’apparaisse.
Ne pourrais-je la voir, lui parler, l’adorer,
Cette Hélène qui fit autrefois dévorer
Troie entière par un furieux incendie?
Porter ma main qui brûle et ma lèvre hardie
Sur son sein qui bondit comme la mer?
LE VIEILLARD.
O vous,
Prêtresses qui chantiez sa louange à genoux,
Femmes qui jalousiez cette grâce infinie,
Vous, sa suite à travers les flots de l’Ionie,
Néréïdes aux yeux glauques et transparents,
Éteintes aujourd’hui, pâles spectres errants
Sans vie et sans chaleur qui hantez des ruines,
Je veux qu’un nouveau souffle emplisse vos poitrines,
Que vos yeux obscurcis resplendissent encor
Et que vos lourds cheveux roulent comme de l’or.
Pendant qu’il parle, des apparitions lumineuses emplissent la caverne. Les nymphes dansent, silencieuses, au son d’une musique aérienne.
Paraissez, mêlez-vous en danses plus légères
Que les vents du matin tournant dans les fougères;
Grisez-nous du parfum de mille voluptés,
Riez, soyez des fleurs vivantes, et chantez!
Tu le vois, ces vieux murs s’illuminent; la joie
Avec tant de lumière en ma grotte flamboie.
La belle antiquité, se levant du tombeau,
Jusqu’au ciel radieux lève son clair flambeau.
Sens-tu comme les longs cheveux, les fines robes,
Les écharpes frôlant ces nobles seins en globes,
Dégagent des parfums à rendre un homme fou?
FAUST.
OBeauté! te louer et ployer le genou,
Et te tendre les mains du fond de ma misère,
Fait frissonner d’amour ma substance grossière.
C’est donc vrai, ton pouvoir sait me charmer les yeux,
Concentrer un instant toute ma vie en eux;
Tu peux faire surgir les anciennes années,
Les arracher aux mains des dures destinées,
Et la chaîne de fer dont nous sommes si las,
Tu peux soudain la faire envoler en éclats!
A mesure qu’il s’anime, les apparitions gracieuses font place à une cohue de démons. La musique devient lugubre.
Pour la première fois, pleins de force et de haine,
Mes bras ont secoué cette accablante chaîne,
Et j’offrirais mon front nu sous le sombre ciel
Au glaive étincelant de l’archange Michel.
D’où vient qu’un sang nouveau bouillonne dans mes veines,
Que vous disparaissez, superstitions vaines,
Ainsi qu’une comète à la robe de feu,
Et que mon faible cœur se sent fort contre Dieu?
LE VIEILLARD.
Bien que précipité du séjour de la gloire,
Crois-tu donc que Satan, en perdant la victoire,
Ait perdu son orgueil et sa haine à la fois?
Il siége, sombre et dur, le plus puissant des rois;
Parfois, dans sa colère, ébranlant de sa lance
Le noir palais où règne un horrible silence,
Et menaçant le Ciel qui l’écoute. Crois-tu
Qu’après avoir osé, souffert, et combattu
Contre ce Tout-Puissant que la lâcheté prône,
Nous renoncions si vite à renverser son trône?
Nous avons des engins de guerre monstrueux,
De quoi faire flamber cette voûte des cieux,
Ce pavé de turquoise aux dalles lumineuses,
Qu’étayent des piliers de pierres précieuses.
Au glaive, quand viendront les tardifs repentirs,
Nous opposera-t-on la palme des martyrs?
Les beaux anges, voilés de légères écharpes,
Nous arrêteront-ils avec le son des harpes?
Les bienheureux diront leur chapelet en vain!
Alors, on entendra bêler l’agneau divin;
Les orateurs sacrés nous feront des harangues,
Mais tout s’écroulera sous la fourche à trois langues.
FAUST.
Hélas! quel souffle a donc emporté sans retour
Les apparitions charmantes de l’amour?
Pour m’éblouir les yeux, dis-moi, reviendront-elles
Avec les chants et les parfums, ces immortelles?
Cette sombre puissance effarouche mon cœur
Qui d’un dernier effroi ne peut rester vainqueur.
Certes, la vision tout à l’heure évoquée
D’une religion si splendide et si gaie
M’avait conquis à toi: mais, sans être pieux,
Ces menaces de haine et ces cris furieux
M’ont rappelé qu’un Maître effrayant et sublime
Vous a tous foudroyés et jetés dans l’abîme.
Pourquoi donc m’en parler? Ne valait-il pas mieux
Me laisser espérer que, loin de tous les yeux,
Nous attendaient, dans les ténèbres enfouies,
Des voluptés sans nom, des grandeurs inouïes,
Où nos remords devaient sombrer jusqu’au dernier?
Mais engager la lutte avec vous! renier
Celui qu’ont célébré guerrier, roi, prêtre et mage,
Dont. le souffle m’a fait une âme à son image,
Et qui peut à mon front, que rien n’éclaire plus,
Faire luire soudain la flamme des élus!
Crois-tu donc que ton maître et ses cent mille diables
M’aient su persuader de leurs cris effroyables?
Que je vais de bon cœur, parce qu’ils ont flambé,
Moi, me laisser rôtir près de l’ange tombé?
Que je vais, me mêlant à d’horribles mystères,
Faire le chevalier pour vous avoir des terres?
Non. Je t’ai demandé l’adorable Beauté
Qui parut un moment dans le cercle enchanté;
Je voulais le plaisir, la richesse et la gloire...
D’où sortent tous ces gueux à la figure noire?
• Sur ma tête, je n’ai jamais brigué l’honneur,
Bon vieillard, d’avoir l’air à ce point ramoneur;
Je ne sais quel métier sous la terre vous faites,
Mais je vois les affreux diablotins que vous êtes!
LE VIEILLARD.
Tu les traites bien mal. Des ramoneurs? Mais non,
Ce sont de merveilleux esprits. Dis-nous ton nom,
Toi, le plus grand.
UN DÉMON, s’avançant.
Je suis l’Orgueil. Quelle puissance
Me force, dans ces lieux où pas un ne m’encense,
A parler devant vous, que je ne connais pas?
Si je ne vous voyais marcher le front si bas,
Je croirais qu’un de vous est mon père, peut-être.
Jusqu’ici, j’ai cherché. Nul n’a su me paraître
Digne d’un tel honneur.–Mais si je vous parlais
Plus longtemps... Je me tais, il suffit.
FAUST.
Tu me plais;
Je crois sentir passer ton être en moi. Quel rêve
Au-dessus de la triste humanité m’élève?
Se pourrait-il qu’en foule et les genoux pliés,
Les rois vinssent courber leurs têtes à mes pieds,
Traînant dans la poussière où je marche, tranquille,
Les plis majestueux de leur pourpre docile?
Le pape même est là qui m’implore... Ah! l’enfer
M’a saisi palpitant dans ses griffes de fer!–
Et toi, qu’es-tu?
DEUXIÈME DÉMON.
Je porte un nom fatal: l’Envie.
Puissé-je vous ronger pendant toute la vie
Pour avoir évoqué l’éternel Envieux
Parmi tous ces seigneurs puissants et glorieux,
Tandis que moi... pour un empire, pour le monde,
Je n’ajouterai rien.
FAUST.
Sois maudit, ver immonde
Qui m’as piqué le coeur! Je vivais en plein ciel,
Je marchais le front haut ainsi qu’un immortel
Et j’étouffais d’orgueil! Je suis, comme un homme ivre,
Précipité du faîte où seul je croyais vivre.
Ils sont donc plus que moi, plus beaux, plus honorés,
Ces prélats violets et ces comtes dorés...
Ah! je leur mangerais les entrailles!
TROISIÈME DÉMON.
Le Diable
Vous supplie humblement de manger à sa table:
Je suis la Gourmandise. Ah! je voudrais, seigneur,
Que vous fussiez rôti dans votre jus! D’honneur,
Si les pierres pouvaient se manger, si la Terre
Valait un bon faisan, je mangerais ma mère.
Mais, hélas! l’appétit faiblit chez les plus forts,
Et d’avoir trop dîné j’ai souvent des remords.
Ma large faim, ma soif inextinguible échouent
Devant l’entassement des volailles qui jouent
De la prunelle, et des pâtés mirobolants
Qui me font baver d’aise, et des vins succulents,
Plus doux et plus soyeux qu’un velours écarlate,
Qui claquent en frôlant ma gorge délicate.
Une table magnifiquement servie se dresse devant Faust.
FAUST.
Diable, pour un savant, pour un jeune homme imbu
De la philosophie, et qui n’a jamais bu,
Je trouve ce fumet délicieux. Ah! diantre!
Les morts se sentiraient quelque chaleur au ventre,
S’ils respiraient pareille odeur. Quoi! mon bedon
Deviendrait-il un dieu? J’en demande pardon
A mon âme immortelle et qu’attendent les anges,
Mais je me sens le cœur plein de frissons étranges
Le chapon est le roi des bêtes! Mais pourquoi,
Flacon mince et fluet, ainsi demeurer coi?
Il est encor du vin dans la vieille Allemagne;
Pour en aller chercher je battrais la campagne!
Il chante:
Le Rhin ne roule pas de l’or,
Quoi que la légende raconte:
Mais moi, je n’en ai nulle honte,
Il roule un vin qui vaut de l’or!
De me vautrer sur un tas d’or
Il m’a quelquefois pris envie:
Mais j’aime mieux, toute ma vie,
Boire ce vin qui vaut de l’or!
Les mets sont soudainement enlevés de la table, qui apparaît couverte de pièces d’or.
FAUST.
Mais on se moque ici d’un malheureux en butte
A mille illusions... C’est en vain que je lutte,
Que j’appelle à mon aide un bon sens éprouvé,
Et me frotte les yeux, croyant que j’ai rêvé!
Oh! que de millions entassés sur la table
Me chatouillent l’esprit d’un frisson délectable!
Ils sonnent, c’est bien vrai. Mais, ô ma chair! vois-tu,
Je pourrais acheter le monde, et la vertu
D’une reine, et donner d’étourdissantes fêtes
A surpasser l’esprit inventif des poëtes,
Avec ces carolus luisants comme des yeux.
0belles pièces d’or, ô mon sang précieux
Que je pourrais répandre à flots dans une orgie,
Béni soit l’empereur dont la noble effigie
Reste sur vous gravée! Oui, je peux, comme un fou,
A pleines mains jeter mon argent n’importe où,
Jouer le généreux pour la foule bavarde,
Faire parler de moi: mais, mon or, je te garde.
QUATRIÈME DÉMON.
Tout doux, il est à moi.
FAUST.
Quel est ce malotru?
Mentant comme un joueur, on ne t’a jamais cru;
Et je prends à témoin cette noble assemblée...
QUATRIÈME DÉMON.
Pardieu, la belle toque! où donc l’as-tu volée?
Elle pourrait cacher des cornes de cocu,
Et je gage en tirer les trois quarts d’un écu.
FAUST.
Compagnon, d’où te vient cet absurde caprice?
Qu’es-tu donc, le plus fou des diables?
QUATRIÈME DÉMON.
L’Avarice.
Et je vais enfoncer mes ongles dans ta chair,
Si ta cupidité me fait payer trop cher
Cette toque élégante et riche, en fine soie.
Donne-la-moi.
FAUST.
Va-t’en, vilain oiseau de proie!
Tout l’enfer viendrait-il vomir par millions
Chiens féroces, dragons enflammés et lions,
Ils s’envoleraient tous au vent de ma colère.
CINQUIÈME DÉMON.
La Colère, c’est moi! Tu ne peux me déplaire,
Mais je te châtierai pourtant: tu parles trop.
Jusqu’ici, j’ai couru le monde au grand galop.
Chacune de mes mains brandissait une épée;
Ma propre chair en fut plus d’une fois frappée,
Quand, ne trouvant personne à blesser de mes coups,
Je me perçais moi-même au fort de mon courroux.
J’aime le sang humain; pour moi, c’est une aubaine
De le voir ruisseler aussi noir que l’ébène.
Malheur à toi!
FAUST.
Holà! qu’on me donne un poignard!
Sans arme, me voilà traqué comme un renard.
A moi!
LE VIEILLARD, au cinquième démon.
Silence! On est chez moi, que je suppose.
Pour avoir sans mon ordre osé pareille chose,
Une meute de chiens affamés et hurlants
A coups de crocs t’ira déchiqueter les flancs.
La Colère s’éloigne en maugréant.
Que la paix reparaisse à l’instant sous ces pierres,
Et qu’un sommeil de plomb pèse sur les paupières!
Faust se laisse tomber sur un lit somptueusement orné.
FAUST.
J’aimerais mieux mourir que de faire un seul pas.
Éventez-moi. C’est bien. La musique, plus bas!
Gomment t’appelles-tu?
SIXIÈME DÉMON, au pied du lit.
Laisse-moi.
FAUST.
Par le Diable,
Je te châtierai.
SIXIÈME DÉMON, bâillant.
Ah!
FAUST.
Un démon fort aimable!
Si j’en avais la force...
SIXIÈME DEMON, bâillant.
Ah! ah!
FAUST.
Dis-moi ton nom,
Et tu pourras dormir. Je veux le savoir.
SIXIÈME DÉMON.
Non.
FAUST.
Tu le diras.
SIXIÈME DÉMON.
Maudit curieux! Je me nomme...
La Paresse...
Il tombe dans un profond sommeil.
FAUST, se dressant sur son séant.
Joli passe-temps pour un homme:
Dans un mol océan de plume s’enfoncer,
En écoutant voler les mouches... Ne penser
A rien; à quoi penser, du reste? Mais j’y songe,
Cette Hélène promise était donc un mensonge?
Tu m’as trahi, vieillard infâme! Je la veux,
Je veux baiser sa bouche et mordre ses cheveux!
Hélène apparaît au pied du lit. Faust l’attire vers lui.
Oh! je te reconnais ou bien je te devine,
Suave Hélène, ô femme entre toutes divine!
Pour toi, j’aurais lancé des flottes à la mer;
Nu, j’aurais affronté mille soldats de fer;
J’aurais trahi mes dieux et j’aurais brûlé Troie,
Faisant de l’incendie un simple feu de joie!
Pour toi je pourfendrai de rudes batailleurs;
Aux plumes de mon casque on verra tes couleurs!
Pardonne-moi: le bruit d’une musique folle,
La danse, les parfums, le rire qui s’envole,
Tout cela m’a grisé. Je fuyais ton autel,
Déesse dont un mot peut me rendre immortel,
Et te croyais mêlée aux vulgaires déesses.
Oh! comme ta beauté chasse loin les tristesses,
Comme on boit du regard le merveilleux contour
De ta blanche poitrine où palpite l’amour!
Parle, fais-moi mourir de plaisir, ô ma vie!
LE VIEILLARD.
Jeune homme, par ma bouche Hélène te convie
A t’endormir ce soir dans ses bras amoureux
Dont l’étreinte rend fous ceux qu’elle fait heureux,
Si tu signes d’abord la promesse formelle
De te donner à nous pour la vie éternelle.
De plus, gloire et plaisir, or, science et pouvoir
T’appartiendront.
A part.
Allons, cœur affamé d’espoir,
Le diable te tient bien. Va, pauvre esprit malade,
Je te fournirai mille Hélènes, que l’Hellade
Eût mises dans un temple, et qui valent cent fois
L’Hélène qui tourna la tête à tant de rois!
Hélène s’évanouit dans l’air.
FAUST.
Que ne puis-je à la plus effroyable torture
Pour elle me livrer tout entier en pâture!
Eh quoi! déjà partie? et sans autres adieux
Que ce signe de tête...
Toute fantasmagorie a cessé. La musique s’est tue.
Ah! la brise des cieux
L’a sans doute emportée; elle n’a pu descendre
Au palais où les morts s’agitent sous la cendre,
Elle, un ange!... Pourquoi n’a-t-elle point parlé?
L’air de la nuit est frais, pauvre cerveau fêlé,
Et tu laisses filtrer les rayons de la lune.
Tu m’as pris pour plastron, ô railleuse fortune!
Ce devait être un rêve. Oui, mais si doux, si doux...
Changeant brusquement de ton et de posture.
Omon Christ! ô mon Christ! je me jette à genoux.
Quelque rayon du ciel ne viendra-t-il pas luire
Sur un infortuné, qui n’a plus qu’à maudire?
Epouvante! se voir dans l’abîme englouti!
Nul ne me parlera, mon bon ange est parti.
Faut-il jeter au vent qui passe sur ma tête
Pour une nuit d’amour une éternelle fête?
–Mais si j’étais damné quand même? Je suis né
Faible de chair, soumis au péché. Moi, damné
Sans l’avoir possédée une heure, une seconde!
Ah! je la vois, c’est elle, et sa clarté m’inonde.
Je la vois qui sourit dans toute sa beauté!
Il reste en extase.
LE VIEILLARD.
Ce rôle de démon me plaît, en vérité.
Le pauvre fou!
FAUST, se jetant brusquement sur le parchemin, et signant.
Mon âme à jamais soit damnée!
LE VIEILLARD, éclatant de rire.
Ainsi soit-il! J’ai fait une rude journée.
Rentre le Pauvre.
FAUST.
Un homme! la peste soit de lui! Par ma puissance, ne pourrait-il être roué vif?
LE PAUVRE, au vieillard.
Je ne sais qui vous êtes, et pourquoi vous m’avez fait l’aumône; mais voici votre argent.
LE VIEILLARD.
Monstrueux! Si tu me l’avais volé, tu ne me le rendrais pas.
LE PAUVRE.
–Tous ceux qui ont touché à cet or sont entrés en fureur, se sont querellés, ont blasphémé les saints.
LE VIEILLARD.
Si on reprend le diable à faire la charité!
LE PAUVRE.
Votre or m’a brûlé les doigts! Je suis revenu ici, pensant peut-être sauver une malheureuse âme, car vous êtes un tentateurr
FAUST, haletant.
Sauver, dis-tu, sauver?
LE PAUVRE, au vieillard.
Puissiez-vous mourir et être enseveli sous votre or! Que pas un n’y touche, il est maudit!
FAUST.
Trop tard. Malédiction!
Il tombe évanoui.
PREMIÈRE PARTIE DAMNATION
Table des matières
I
La salle du festin, étouffante, ressemble
A quelque serre chaude où, dans tout leur éclat,
Les femmes et les fleurs resplendissent ensemble;
Exquises, ayant l’air mièvre et si délicat
(Fleurs ouvertes de nuit au son de la musique)
Que ce bouquet paré de rubans de gala
Semble une éclosion merveilleuse et magique:
Et la nature, simple en sa beauté pudique,
N’a pas su lui donner tout le charme qu’il a.
Les fleurs, que vit éclore un pays de féeries,
Et qui laissent dans l’air planer leurs parfums lourds,
Semblent étinceler de folles pierreries
Et déployer des flots de soie et de velours;
Tandis qu’apparaissant sous les plis diaphanes
De l’étoffe qui flotte, ou moule les contours,
Comme des déités bravant les yeux profanes,
Pour robes vous n’avez, ô belles courtisanes,
Que des fleurs s’envolant au souffle des amours!
Près de ces femmes sont tous les vainqueurs du monde:
Grands seigneurs au parler dédaigneux et galant,
Juifs dont le cœur est vide et dont la bourse est ronde
Vers ces trésors de chair tournant un œil brûlant;
Aventuriers n’ayant pour bien qu’une rapière
Et la jeunesse avec son invincible élan;
Alchimistes déçus qui travaillaient naguère,
Et poëtes à qui la faim faisait la guerre
Et qui boivent en paix dans l’or étincelant.
Quel pouvoir inconnu sur cette table immense
Pêle-mêle a jeté, pour ce soir sans pareil,
Des richesses que seule invente la démence
Et qui feraient pâlir le ciel à son réveil?
Splendeur qu’on croit avoir rêvée en des extases;
Coupes de diamant où luit le vin vermeil,
Chandeliers d’or massif ruisselants de topazes,
Saphirs, perles, rubis mêlés aux fleurs des vases...
On dirait qu’en morceaux s’est brisé le soleil!
Et voici qu’au milieu de ce merveilleux rêve,
Magicienne à qui sont soumis tous les cœurs,
Lentement, tristement, la musique s’élève,
Plongeant les âmes dans une mer de langueurs.
Au chant des violons pleins de mélancolie
La flûte quelquefois mêle deux mots moqueurs;
Et tandis qu’en pleurant le doux hautbois s’oublie
A conter une églogue à la lune pâlie,
Les cuivres vont bondir, éclatants et vainqueurs!
Comme un soupir, s’élève et redescend la gamme;
Chaque voix se marie au tumulte des voix;
Toutes les passions humaines, que le drame
Invisible déchaîne et secoue à la fois,
Sont comme des chevaux emportés dans l’arène;
Mais elles vont au but par d’insensibles lois,
Et, les suivant des yeux, leur immortelle reine
L’Harmonie, au milieu de ces clameurs sereine,
Suit son chemin dans l’air comme un oiseau des bois.
Comme on voit tournoyer mille feuilles de rose
Fuyant au moindre souffle, ainsi les notes d’or
Tourbillonnent, tandis qu’à voix basse l’on cause,
Que toute humeur farouche au fond des cœurs s’endort,
Et que plus d’un roman sentimental s’ébauche.
L’amour après souper ne saurait avoir tort!
Et, la galanterie habillant la débauche,
Nos gens savent poser la main sur leur sein gauche,
Coffre-fort précieux où seul manque un trésor.
Ceux que le vin rend gais, partant moins hypocrites,
Rient en dessous, mettant leurs masques de travers;
Quelques belles à qui plaisent les marguerites
Consultent le hasard en écoutant des vers;
Et ce sont des serments, c’est le reproche tendre
D’un captif amoureux dont se rivent les fers,
Des baisers étouffés qui se laissent entendre,
De charmants feux follets d’intrigues dont la cendre
S’envolera demain à l’âpre vent d’hiver!
Car ils savent la vie et la passent en joie,
Ceux-là, les débauchés robustes, dont la main
Sait manier le fer et chiffonner la soie,
Qui, le front orgueilleux, sans peur du lendemain
Marchent en souriant vers la mort qui recule
Et les guette pourtant au détour du chemin,
Masquée, et profitant du blême crépuscule;
Ils boiraient sans pâlir dans la coupe d’Hercule
Et tendraient à la mort leurs lèvres de carmin.
Omoines sur qui pèse un éternel silence,
Moines vêtus de bure, hommes contents de peu,
Moines dont le flanc saigne encor du coup de lance
Qui sur la croix infâme a cloué votre Dieu,
Vous dont la peau bleuie est en proie au cilice,
Vous que le diable enfin n’a pu tenter au jeu,
Je vous trouve moins grands, ô gens de sacrifice,
Que nos puissants buveurs dont l’âme ardente au vice
Est folle encor de clair soleil et de ciel bleu!
Si vos corps décharnés ont subi la misère,
Si vos grands yeux béants ont chassé le repos,
Si vous avez saigné nuit et jour sous la haire,
Si vous avez vécu nourris par des corbeaux
Comme dans le désert je ne sais quel prophète:
Eux, parfumés, vêtus d’étranges oripeaux,
Toujours debout au son des musiques de fête,
Sur leur cœur ont étreint la débauche–un squelette
Qui laboure les chairs avec ses maigres os.
La volupté leur est une rude jouteuse!
Mais vont-ils regarder d’un œil si désolé
La vieillesse aux yeux morts, catarrheuse et goutteuse?
Au besoin un poignard finement ciselé
Saura bien satisfaire à leur dernière envie.
D’aucun enchantement leur cerveau n’est troublé;
Moines, comme la mort est par vous poursuivie,
On les voit, furieux, se ruer sur la vie
Et mordre avidement son sein rouge et gonflé.
Ce n’est pas la musique exquise et captivante,
Le nuage de lourds parfums qui les évente,
Ni l’éblouissement de ces gorges à nu
Qu’étalent en riant de belles impudentes,
Qui leur emplit le cœur d’ambitions ardentes
Et fait passer en eux comme un souffle inconnu.
C’est toi, maître docteur, belle et sombre figure
Que plisse en ce moment un sourire d’augure;
Ta face d’un royal orgueil s’épanouit!
Et tu sembles rêver. Les heures goutte à goutte
Tombent au gouffre immense, et maître Faust écoute
Passer en bruissant les ailes de la nuit.
Pour dix ans de bonheur, d’étourdissante vie,
De bonheur renaissant et de soif assouvie
Il a vendu son âme et ne s’en repent pas;
Et dans un tourbillon de joie et de lumière
Il passe en secouant loin de lui la poussière
Dont la triste nature avait semé ses pas.
Et ces hommes puissants et fiers, ces frêles femmes
Qui traversent le plus terrifiant des drames,
Tous ces insoucieux de l’enfer et du ciel
Dont la face aux clartés du vin vieux s’ensoleille
Et qui parlent de Dieu le feutre sur l’oreille
Se partagent, ô Faust, ton bonheur éternel!
Et que t’importe, à toi, désespéré sublime
Qui ne connaissant rien, vice, vertu ni crime,
Insultes l’avenir et jouis du présent;
Qui, pour cueillir la fleur des ivresses divines,
As déchiré tes doigts à des milliers d’épines
Et qui laisses ton sang couler en la baisant?
Telle est ta soif de vie et de plaisir, ô maître!
Que, depuis ton marché, pas une fois peut-être
En rêve tu n’as vu le bourreau qui t’attend;
Ce qu’il te faut, ce sont de nouvelles ivresses,
Des biens plus inouïs, de plus chaudes maîtresses;
Tu ne veux rien savoir que jouir de l’instant.
Quand l’heure sonnera, cette heure inévitable
Où le dur créancier viendra te prendre à table;
Exact au rendez-vous comme un jeune amoureux;
N’est-ce pas que ta main dans sa main sera ferme,
Et–puisque en fin de compte il faut payer son terme–
Que rien ne troublera ton cœur aventureux?
Les yeux des conviés comme des escarboucles
Brillent, et font pâlir les flambeaux du festin;
Plongeant ses doigts fiévreux dans un fouillis de boucles
Et reposant sur une épaule de satin,
Plus d’un laisse couler l’heure silencieuse,
S’enfuir la nuit pâlie et chanter le matin;
Car le soleil, glissant sa lumière joyeuse
A travers les rideaux comme une curieuse,
Parmi le brouillard bleu sourit dans le lointain.
Faust élevant sa coupe au-dessus de sa tête
Laisse couler le vin sur son pourpoint brodé;
Il chancelle, et montrant un sourire de fête
Sur son visage en feu que l’ivresse a fardé,
Beau comme un jeune dieu, boit aux amours du monde.
«J’ai joué tout mon bien, dit-il, d’un coup de dé;
La vie est un vain souffle et la tombe est profonde...
Je laisserai gronder le tonnerre, s’il gronde,
Mais je veux qu’avant tout ce flacon soit vidé.
«Depuis l’heure fatale où j’ai conclu la chose,
J’ai toujours défendu qu’on me parlât de mois,
De semaine, de jour, même d’heure, et pour cause:
Je n’ai pas acheté la tristesse des rois.
Je veux que l’on me pende, ou bien n’être pas ivre
(Ce que vous trouveriez honteux, comme je crois)
Si je sais à présent ce qui me reste à vivre;
Et comme Lucifer, consultant son grand livre,
Peut d’un moment à l’autre entrer ici–je bois.»
Pulsuz fraqment bitdi.