Kitabı oxu: «Арсен Люпен против Херлока Шолмса / Arsène Lupin contre Herlock Sholmès»
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Premier episode. La dame blonde
Chapitre 1. Le numéro 514 – série 23
Le 8 décembre de l’an dernier, M. Gerbois, professeur de mathématiques au lycée de Versailles, dénicha, dans le fouillis d’un marchand de bric-à-brac, un petit secrétaire en acajou qui lui plut par la multiplicité de ses tiroirs.
«Voilà bien ce qu’il me faut pour l’anniversaire de Suzanne, pensa-t-il.»
Et comme il s’ingéniait, dans la mesure de ses modestes ressources, à faire plaisir à sa fille, il débattit le prix et versa la somme de soixante-cinq francs.
Au moment où il donnait son adresse, un jeune homme, de tournure élégante, et qui furetait déjà de droite et de gauche, aperçut le meuble et demanda:
– Combien?
– Il est vendu, répliqua le marchand.
– Ah!.. À Monsieur, peut-être?
M. Gerbois salua et, d’autant plus heureux d’avoir ce meuble qu’un de ses semblables le convoitait, il se retira.
Mais il n’avait pas fait dix pas dans la rue qu’il fut rejoint par le jeune homme, qui, le chapeau à la main et d’un ton de parfaite courtoisie, lui dit:
– Je vous demande infiniment pardon, Monsieur… Je vais vous poser une question indiscrète… Cherchiez-vous ce secrétaire plus spécialement qu’autre chose?
– Non. Je cherchais une balance d’occasion pour certaines expériences de physique.
– Par conséquent, vous n’y tenez pas beaucoup?
– J’y tiens, voilà tout.
– Parce qu’il est ancien, peut-être?
– Parce qu’il est commode.
– En ce cas vous consentiriez à l’échanger contre un secrétaire aussi commode, mais en meilleur état?
– Celui-ci est en bon état, et l’échange me paraît inutile.
– Cependant…
M. Gerbois est un homme facilement irritable et de caractère ombrageux. Il répondit sèchement:
– Je vous en prie, Monsieur, n’insistez pas.
L’inconnu se planta devant lui.
– J’ignore le prix que vous l’avez payé, Monsieur… Je vous en offre le double.
– Non.
– Le triple?
– Oh restons-en là, s’écria le professeur, impatienté, ce qui m’appartient n’est pas à vendre.
Le jeune homme le regarda fixement, d’un air que M. Gerbois ne devait pas oublier, puis, sans mot dire, tourna sur ses talons et s’éloigna.
Une heure après on apportait le meuble dans la maisonnette que le professeur occupait sur la route de Viroflay. Il appela sa fille.
– Voici pour toi, Suzanne, si toutefois il te convient.
Suzanne était une jolie créature, expansive et heureuse. Elle se jeta au cou de son père et l’embrassa avec autant de joie que s’il lui avait offert un cadeau royal.
Le soir même, l’ayant placé dans sa chambre avec l’aide d’Hortense, la bonne, elle nettoya les tiroirs et rangea soigneusement ses papiers, ses boîtes à lettres, sa correspondance, ses collections de cartes postales, et quelques souvenirs furtifs qu’elle conservait en l’honneur de son cousin Philippe.
Le lendemain, à sept heures et demie, M. Gerbois se rendit au lycée. À dix heures, Suzanne, suivant une habitude quotidienne, l’attendait à la sortie, et c’était un grand plaisir pour lui que d’aviser, sur le trottoir opposé à la grille, sa silhouette gracieuse et son sourire d’enfant.
Ils s’en revinrent ensemble.
– Et ton secrétaire?
– Une pure merveille! Hortense et moi, nous avons fait les cuivres. On dirait de l’or.
– Ainsi tu es contente?
– Si je suis contente! C’est-à-dire que je ne sais pas comment j’ai pu m’en passer jusqu’ici.
Ils traversèrent le jardin qui précède la maison. M. Gerbois proposa:
– Nous pourrions aller le voir avant le déjeuner?
– Oh! oui, c’est une bonne idée.
Elle monta la première, mais, arrivée au seuil de sa chambre, elle poussa un cri d’effarement.
– Qu’y a-t-il donc? balbutia M. Gerbois.
À son tour il entra dans la chambre. Le secrétaire n’y était plus.
Ce qui étonna le juge d’instruction, c’est l’admirable simplicité des moyens employés. En l’absence de Suzanne, et tandis que la bonne faisait son marché, un commissionnaire muni de sa plaque – des voisins la virent – avait arrêté sa charrette devant le jardin et sonné par deux fois. Les voisins, ignorant que la bonne était dehors, n’eurent aucun soupçon, de sorte que l’individu effectua sa besogne dans la plus absolue quiétude.
À remarquer ceci: aucune armoire ne fut fracturée, aucune pendule dérangée. Bien plus, le porte-monnaie de Suzanne, qu’elle avait laissé sur le marbre du secrétaire, se retrouva sur la table voisine avec les pièces d’or qu’il contenait. Le mobile du vol était donc nettement déterminé, ce qui rendait le vol d’autant plus inexplicable, car, enfin, pourquoi courir tant de risques pour un butin si minime?
Le seul indice que put fournir le professeur fut l’incident de la veille.
– Tout de suite ce jeune homme a marqué, de mon refus, une vive contrariété, et j’ai eu l’impression très nette qu’il me quittait sur une menace.
C’était bien vague. On interrogea le marchand. Il ne connaissait ni l’un ni l’autre de ces deux messieurs. Quant à l’objet, il l’avait acheté quarante francs à Chevreuse, dans une vente après décès, et croyait bien l’avoir revendu à sa juste valeur. L’enquête poursuivie n’apprit rien de plus.
Mais M. Gerbois resta persuadé qu’il avait subi un dommage énorme. Une fortune devait être dissimulée dans le double-fond d’un tiroir, et c’était la raison pour laquelle le jeune homme, connaissant la cachette, avait agi avec une telle décision.
– Mon pauvre père, qu’aurions-nous fait de cette fortune? répétait Suzanne.
– Comment! Mais avec une pareille dot, tu pouvais prétendre aux plus hauts partis.
Suzanne, qui bornait ses prétentions à son cousin Philippe, lequel était un parti pitoyable, soupirait amèrement. Et dans la petite maison de Versailles, la vie continua, moins gaie, moins insouciante, assombrie de regrets et de déceptions.
Deux mois se passèrent. Et soudain, coup sur coup, les événements les plus graves, une suite imprévue d’heureuses chances et de catastrophes! …
Le 1er février, à cinq heures et demie, M. Gerbois, qui venait de rentrer, un journal du soir à la main, s’assit, mit ses lunettes et commença de lire. La politique ne l’intéressant pas, il tourna la page. Aussitôt un article attira son attention, intitulé:
«Troisième tirage de la loterie des Associations de la Presse.
«Le numéro 514 – série 23, gagne un million…»
Le journal lui glissa des doigts. Les murs vacillèrent devant ses yeux, et son cœur cessa de battre. Le numéro 514 – série 23, c’était son numéro!
Il l’avait acheté par hasard, pour rendre service à l’un de ses amis, car il ne croyait guère aux faveurs du destin, et voilà qu’il gagnait!
Vite, il tira son calepin. Le numéro 514 – série 23 était bien inscrit, pour mémoire, sur la page de garde. Mais le billet?
Il bondit vers son cabinet de travail pour y chercher la boîte d’enveloppes parmi lesquelles il avait glissé le précieux billet, et dès l’entrée il s’arrêta net, chancelant de nouveau et le cœur contracté, la boîte d’enveloppes ne se trouvait pas là, et, chose terrifiante, il se rendait subitement compte qu’il y avait des semaines qu’elle n’était pas là! Depuis des semaines, il ne l’apercevait plus devant lui aux heures où il corrigeait les devoirs de ses élèves!
Un bruit de pas sur le gravier du jardin… Il appela:
– Suzanne! Suzanne!
Elle arrivait de course. Elle monta précipitamment. Il bégaya d’une voix étranglée:
– Suzanne… la boîte… la boîte d’enveloppes?…
– Laquelle?
– Celle du Louvre… que j’avais rapportée un jeudi… et qui était au bout de cette table.
– Mais rappelle-toi, père… c’est ensemble que nous l’avons rangée…
– Quand?
– Le soir… tu sais… la veille du jour…
– Mais où?… réponds… tu me fais mourir…
– Où? … dans le secrétaire.
– Dans le secrétaire qui a été volé?
– Oui.
– Dans le secrétaire qui a été volé!
Il répéta ces mots tout bas, avec une sorte d’épouvante. Puis il lui saisit la main, et d’un ton plus bas encore:
– Elle contenait un million, ma fille…
– Ah! père, pourquoi ne me l’as-tu pas dit? murmura-t-elle naïvement.
– Un million! reprit-il, c’était le numéro gagnant des bons de la Presse.
L’énormité du désastre les écrasait, et longtemps ils gardèrent un silence qu’ils n’avaient pas le courage de rompre.
Enfin Suzanne prononça:
– Mais, père, on te le paiera tout de même.
– Pourquoi? Sur quelles preuves?
– Il faut donc des preuves?
– Parbleu!
– Et tu n’en as pas?
– Si, j’en ai une.
– Alors?
– Elle était dans la boîte.
– Dans la boîte qui a disparu?
– Oui. Et c’est l’autre qui touchera.
– Mais ce serait abominable! Voyons, père, tu pourras t’y opposer?
– Est-ce qu’on sait! Est-ce qu’on sait! Cet homme doit être si fort! Il dispose de telles ressources! … Souviens-toi… l’affaire de ce meuble…
Il se releva dans un sursaut d’énergie, et frappant du pied:
– Eh bien, non, non, il ne l’aura pas, ce million, il ne l’aura pas! Pourquoi l’aurait-il? Après tout, si habile qu’il soit, lui non plus ne peut rien faire. S’il se présente pour toucher, on le coffre! Ah! nous verrons bien, mon bonhomme!
– Tu as donc une idée, père?
– Celle de défendre nos droits, jusqu’au bout, quoi qu’il arrive! Et nous réussirons!.. Le million est à moi je l’aurai!
Quelques minutes plus tard, il expédiait cette dépêche:
«Gouverneur Crédit Foncier, rue Capucines, Paris»
«Suis possesseur du numéro 514 – série 23, mets opposition par toutes voies légales à toute réclamation étrangère.»
«Gerbois.»
Presque en même temps parvenait au Crédit Foncier cet autre télégramme:
«Le numéro 514 – série 23 est en ma possession.»
«Arsène Lupin.»
Chaque fois que j’entreprends de raconter quelqu’une des innombrables aventures dont se compose la vie d’Arsène Lupin, j’éprouve une véritable confusion, tellement il me semble que la plus banale de ces aventures est connue de tous ceux qui vont me lire. De fait, il n’est pas un geste de notre «voleur national», comme on l’a si joliment appelé, qui n’ait été signalé de la façon la plus retentissante, pas un exploit que l’on n’ait étudié sous toutes ses faces, pas un acte qui n’ait été commenté avec cette abondance de détails que l’on réserve d’ordinaire au récit des actions héroïques.
Qui ne connaît, par exemple, cette étrange histoire de «La Dame blonde», avec ces épisodes curieux que les reporters intitulaient en gros caractères: Le numéro 514 – série 23… Le crime de l’avenue Henri-Martin!.. Le diamant bleu!.. Quel bruit autour de l’intervention du fameux détective anglais Herlock Sholmès! Quelle effervescence après chacune des péripéties qui marquèrent la lutte de ces deux grands artistes! Et quel vacarme sur les boulevards, le jour où les camelots vociféraient «L’arrestation d’Arsène Lupin!»
Mon excuse, c’est que j’apporte du nouveau: j’apporte le mot de l’énigme. Il reste toujours de l’ombre autour de ces aventures: je la dissipe. Je reproduis des articles lus et relus, je recopie d’anciennes interviews: mais tout cela je le coordonne, je le classe, et je le soumets à l’exacte vérité. Mon collaborateur, c’est Arsène Lupin dont la complaisance à mon égard est inépuisable. Et c’est aussi, en l’occurrence, l’ineffable Wilson, l’ami et le confident de Sholmès.
On se rappelle le formidable éclat de rire qui accueillit la publication de la double dépêche. Le nom seul d’Arsène Lupin était un gage d’imprévu, une promesse de divertissement pour la galerie. Et la galerie, c’était le monde entier.
Des recherches opérées aussitôt par le Crédit Foncier, il résulta que le numéro 514 – série 23 avait été délivré par l’intermédiaire du Crédit Lyonnais, succursale de Versailles, au commandant d’artillerie Bessy. Or, le commandant était mort d’une chute de cheval. On sut par des camarades auxquels il s’était confié que, quelque temps avant sa mort, il avait dû céder son billet à un ami.
– Cet ami, c’est moi, affirma M. Gerbois.
– Prouvez-le, objecta le gouverneur du Crédit Foncier.
– Que je le prouve? Facilement. Vingt personnes vous diront que j’avais avec le commandant des relations suivies et que nous nous rencontrions au café de la Place d’Armes. C’est là qu’un jour, pour l’obliger dans un moment de gêne, je lui ai repris son billet contre la somme de vingt francs.
– Vous avez des témoins de cet échange?
– Non.
– En ce cas, sur quoi fondez-vous votre réclamation?
– Sur la lettre qu’il m’a écrite à ce sujet.
– Quelle lettre?
– Une lettre qui était épinglée avec le billet.
– Montrez-la.
– Mais elle se trouvait dans le secrétaire volé!
– Retrouvez-la.
Arsène Lupin la communiqua, lui. Une note insérée par l’Écho de France – lequel a l’honneur d’être son organe officiel, et dont il est, paraît-il, un des principaux actionnaires – une note annonça qu’il remettait entre les mains de Maître Detinan, son avocat-conseil, la lettre que le commandant Bessy lui avait écrite, à lui personnellement.
Ce fut une explosion de joie: Arsène Lupin prenait un avocat! Arsène Lupin, respectueux des règles établies, désignait pour le représenter un membre du barreau!
Toute la presse se rua chez Maître Detinan, député radical influent, homme de haute probité en même temps que d’esprit fin, un peu sceptique, volontiers paradoxal.
Maître Detinan n’avait jamais eu le plaisir de rencontrer Arsène Lupin – et il le regrettait vivement – mais il venait en effet de recevoir ses instructions, et, très touché d’un choix dont il sentait tout l’honneur, il comptait défendre vigoureusement le droit de son client. Il ouvrit donc le dossier nouvellement constitué, et, sans détours, exhiba la lettre du commandant. Elle prouvait bien la cession du billet, mais ne mentionnait pas le nom de l’acquéreur. «Mon cher ami…», disait-elle simplement.
«Mon cher ami», c’est moi, ajoutait Arsène Lupin dans une note jointe à la lettre du commandant. Et la meilleure preuve c’est que j’ai la lettre.
La nuée des reporters s’abattit immédiatement chez M. Gerbois qui ne put que répéter:
– «Mon cher ami» n’est autre que moi. Arsène Lupin a volé la lettre du commandant avec le billet de loterie.
– Qu’il le prouve riposta Lupin aux journalistes.
– Mais puisque c’est lui qui a volé le secrétaire! s’exclama M. Gerbois devant les mêmes journalistes.
Et Lupin riposta:
– Qu’il le prouve!
Et ce fut un spectacle d’une fantaisie charmante que ce duel public entre les deux possesseurs du numéro 514 – série 23, que ces allées et venues des reporters, que le sang-froid d’Arsène Lupin en face de l’affolement de ce pauvre M. Gerbois.
Le malheureux, la presse était remplie de ses lamentations! Il confiait son infortune avec une ingénuité touchante.
– Comprenez-le, Messieurs, c’est la dot de Suzanne que ce gredin me dérobe! Pour moi, personnellement, je m’en moque, mais pour Suzanne! Pensez donc, un million! Dix fois cent mille francs! Ah je savais bien que le secrétaire contenait un trésor!
On avait beau lui objecter que son adversaire, en emportant le meuble, ignorait la présence d’un billet de loterie, et que nul en tout cas ne pouvait prévoir que ce billet gagnerait le gros lot, il gémissait:
– Allons donc, il le savait!.. Sinon pourquoi se serait-il donné la peine de prendre ce misérable meuble?
– Pour des raisons inconnues, mais certes point pour s’emparer d’un chiffon de papier qui valait alors la modeste somme de vingt francs.
– La somme d’un million! Il le savait… Il sait tout! … Ah! vous ne le connaissez pas, le bandit! … Il ne vous a pas frustré d’un million, vous!
Le dialogue aurait pu durer longtemps. Mais le douzième jour, M. Gerbois reçut d’Arsène Lupin une missive qui portait la mention «confidentielle». Il lut, avec une inquiétude croissante:
«Monsieur, la galerie s’amuse à nos dépens. N’estimez-vous pas le moment venu d’être sérieux? J’y suis, pour ma part, fermement résolu.
«La situation est nette: je possède un billet que je n’ai pas, moi, le droit de toucher, et vous avez, vous, le droit de toucher un billet que vous ne possédez pas. Donc nous ne pouvons rien l’un sans l’autre.
«Or, ni vous ne consentiriez à me céder VOTRE droit, ni moi à vous céder MON billet.
«Que faire?
«Je ne vois qu’un moyen, séparons. Un demi-million pour vous, un demi-million pour moi. N’est-ce pas équitable? Et ce jugement de Salomon ne satisfait-il pas à ce besoin de justice qui est en chacun de nous?
«Solution juste, mais solution immédiate. Ce n’est pas une offre que vous ayez le loisir de discuter, mais une nécessité à laquelle les circonstances vous contraignent à vous plier. Je vous donne trois jours pour réfléchir. Vendredi matin, j’aime à croire que je lirai, dans les petites annonces de l’Écho de France, une note discrète adressée à M. Ars. Lup. et contenant, en termes voilés, votre adhésion pure et simple au pacte que je vous propose. Moyennant quoi, vous rentrez en possession immédiate du billet et touchez le million – quitte à me remettre cinq cent mille francs par la voie que je vous indiquerai ultérieurement.
«En cas de refus, j’ai pris mes dispositions pour que le résultat soit identique. Mais, outre les ennuis très graves que vous causerait une telle obstination, vous auriez à subir une retenue de vingt-cinq mille francs pour frais supplémentaires.
«Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments les plus respectueux.
«Arsène Lupin.»
Exaspéré, M. Gerbois commit la faute énorme de montrer cette lettre et d’en laisser prendre copie. Son indignation le poussait à toutes les sottises.
– Rien il n’aura rien! s’écria-t-il devant l’assemblée des reporters. Partager ce qui m’appartient? Jamais. Qu’il déchire son billet, s’il le veut!
– Cependant cinq cent mille francs valent mieux que rien.
– Il ne s’agit pas de cela, mais de mon droit, et ce droit je l’établirai devant les tribunaux.
– Attaquer Arsène Lupin? Ce serait drôle.
– Non, mais le Crédit Foncier. Il doit me délivrer le million.
– Contre le dépôt du billet, ou du moins contre la preuve que vous l’avez acheté.
– La preuve existe, puisque Arsène Lupin avoue qu’il a volé le secrétaire.
– La parole d’Arsène Lupin suffira-t-elle aux tribunaux?
– N’importe, je poursuis.
La galerie trépignait. Des paris furent engagés, les uns tenant que Lupin réduirait M. Gerbois, les autres qu’il en serait pour ses menaces. Et l’on éprouvait une sorte d’appréhension, tellement les forces étaient inégales entre les deux adversaires, l’un si rude dans son assaut, l’autre effaré comme une bête qu’on traque.
Le vendredi, on s’arracha l’Écho de France, et on scruta fiévreusement la cinquième page à l’endroit des petites annonces. Pas une ligne n’était adressée à M. Ars. Lup. Aux injonctions d’Arsène Lupin, M. Gerbois répondait par le silence. C’était la déclaration de guerre.
Le soir, on apprenait par les journaux l’enlèvement de Mlle Gerbois.
Ce qui nous réjouit dans ce qu’on pourrait appeler les spectacles d’Arsène Lupin, c’est le rôle éminemment comique de la police. Tout se passe en dehors d’elle. Il parle, lui, il écrit, prévient, commande, menace, exécute, comme s’il n’existait ni chef de la Sûreté, ni agents, ni commissaires, personne enfin qui pût l’entraver dans ses desseins. Tout cela est considéré comme nul et non avenu. L’obstacle ne compte pas.
Et pourtant elle se démène, la police! Dès qu’il s’agit d’Arsène Lupin, du haut en bas de l’échelle, tout le monde prend feu, bouillonne, écume de rage. C’est l’ennemi, et l’ennemi qui vous nargue, vous provoque, vous méprise, ou, qui pis est, vous ignore.
Et que faire contre un pareil ennemi? À dix heures moins vingt, selon le témoignage de la bonne, Suzanne partait de chez elle. À dix heures cinq minutes, en sortant du lycée, son père ne l’apercevait pas sur le trottoir où elle avait coutume de l’attendre. Donc tout s’était passé au cours de la petite promenade de vingt minutes qui avait conduit Suzanne de chez elle jusqu’au lycée, ou du moins jusqu’aux abords du lycée.
Deux voisins affirmèrent l’avoir croisée à trois cents pas de la maison. Une dame avait vu marcher le long de l’avenue une jeune fille dont le signalement correspondait au sien. Et après? Après on ne savait pas.
On perquisitionna de tous côtés, on interrogea les employés des gares et de l’octroi. Ils n’avaient rien remarqué ce jour-là qui pût se rapporter à l’enlèvement d’une jeune fille. Cependant, à Ville-d’Avray, un épicier déclara qu’il avait fourni de l’huile à une automobile fermée qui arrivait de Paris. Sur le siège se tenait un mécanicien, à l’intérieur une dame blonde – excessivement blonde, précisa le témoin. Une heure plus tard l’automobile revenait de Versailles. Un embarras de voiture l’obligea de ralentir, ce qui permit à l’épicier de constater, à côté de la dame blonde déjà entrevue, la présence d’une autre dame, entourée, celle-ci, de châles et de voiles. Nul doute que ce ne fût Suzanne Gerbois.
Mais alors il fallait supposer que l’enlèvement avait eu lieu en plein jour, sur une route très fréquentée, au centre même de la ville!
Comment? À quel endroit? Pas un cri ne fut entendu, pas un mouvement suspect ne fut observé.
L’épicier donna le signalement de l’automobile, une limousine 24 chevaux de la maison Peugeon, à carrosserie bleu foncé. À tout hasard, on s’informa auprès de la directrice du Grand-Garage, Mme Bob-Walthour, qui s’est fait une spécialité d’enlèvements par automobile. Le vendredi matin, en effet, elle avait loué pour la journée une limousine Peugeon à une dame blonde qu’elle n’avait du reste point revue.
– Mais le mécanicien?
– C’était un nommé Ernest, engagé la veille sur la foi d’excellents certificats.
– Il est ici?
– Non, il a ramené la voiture, et il n’est pas revenu.
– Ne pouvons-nous retrouver sa trace?
– Certes, auprès des personnes dont il s’est recommandé. Voici leurs noms.
On se rendit chez ces personnes. Aucune d’elles ne connaissait le nommé Ernest.
Ainsi donc, quelque piste que l’on suivît pour sortir des ténèbres, on aboutissait à d’autres ténèbres, à d’autres énigmes.
M. Gerbois n’était pas de force à soutenir une bataille qui commençait pour lui de façon si désastreuse. Inconsolable depuis la disparition de sa fille, bourrelé de remords, il capitula.
Une petite annonce parue à l’Écho de France, et que tout le monde commenta, affirma sa soumission pure et simple, sans arrière-pensée.
C’était la victoire, la guerre terminée en quatre fois vingt-quatre heures.
Deux jours après, M. Gerbois traversait la cour du Crédit Foncier. Introduit auprès du gouverneur, il tendit le numéro 514 – série 23. Le gouverneur sursauta.
– Ah! vous l’avez? Il vous a été rendu?
– Il a été égaré, le voici, répondit M. Gerbois.
– Cependant vous prétendiez… il a été question…
– Tout cela n’est que racontars et mensonges.
– Mais il nous faudrait tout de même quelque document à l’appui.
– La lettre du commandant suffit-elle?
– Certes.
– La voici.
– Parfait. Veuillez laisser ces pièces en dépôt. Il nous est donné quinze jours pour vérification. Je vous préviendrai dès que vous pourrez vous présenter à notre caisse. D’ici là, Monsieur, je crois que vous avez tout intérêt à ne rien dire et à terminer cette affaire dans le silence le plus absolu.
– C’est mon intention.
M. Gerbois ne parla point, le gouverneur non plus. Mais il est des secrets qui se dévoilent sans qu’aucune indiscrétion soit commise, et l’on apprit soudain qu’Arsène Lupin avait eu l’audace de renvoyer à M. Gerbois le numéro 514 – série 23! La nouvelle fut accueillie avec une admiration stupéfaite. Décidément c’était un beau joueur que celui qui jetait sur la table un atout de cette importance, le précieux billet! Certes, il ne s’en était dessaisi qu’à bon escient et pour une carte qui rétablissait l’équilibre. Mais si la jeune fille s’échappait? Si l’on réussissait à reprendre l’otage qu’il détenait?
La police sentit le point faible de l’ennemi et redoubla d’efforts. Arsène Lupin désarmé, dépouillé par lui-même, pris dans l’engrenage de ses combinaisons, ne touchant pas un traître sou du million convoité… du coup les rieurs passaient dans l’autre camp.
Mais il fallait retrouver Suzanne. Et on ne la retrouvait pas, et pas davantage, elle ne s’échappait!
Soit, disait-on, le point est acquis, Arsène gagne la première manche. Mais le plus difficile est à faire! Mlle Gerbois est entre ses mains, nous l’accordons, et il ne la remettra que contre cinq cent mille francs. Mais où et comment s’opérera l’échange? Pour que cet échange s’opère, il faut qu’il y ait rendez-vous, et alors qui empêche M. Gerbois d’avertir la police et, par là, de reprendre sa fille tout en gardant l’argent?
On interviewa le professeur. Très abattu, désireux de silence, il demeura impénétrable.
– Je n’ai rien à dire, j’attends.
– Et Mlle Gerbois?
– Les recherches continuent.
– Mais Arsène Lupin vous a écrit?
– Non.
– Vous l’affirmez?
– Non.
– Donc c’est oui. Quelles sont ses instructions?
– Je n’ai rien à dire.
On assiégea Maître Detinan. Même discrétion.
– M. Lupin est mon client, répondait-il avec une affectation de gravité, vous comprendrez que je sois tenu à la réserve la plus absolue.
Tous ces mystères irritaient la galerie. Évidemment des plans se tramaient dans l’ombre. Arsène Lupin disposait et resserrait les mailles de ses filets, pendant que la police organisait autour de M. Gerbois une surveillance de jour et de nuit. Et l’on examinait les trois seuls dénouements possibles: l’arrestation, le triomphe, ou l’avortement ridicule et piteux.
Mais il arriva que la curiosité du public ne devait être satisfaite que de façon partielle, et c’est ici dans ces pages que, pour la première fois, l’exacte vérité se trouve révélée.
Le mardi 12 mars, M. Gerbois reçut, sous une enveloppe d’apparence ordinaire, un avis du Crédit Foncier.
Le jeudi, à une heure, il prenait le train pour Paris. À deux heures, les mille billets de mille francs lui furent délivrés.
Tandis qu’il les feuilletait un à un, en tremblant – cet argent, n’était-ce pas la rançon de Suzanne? – deux hommes s’entretenaient dans une voiture arrêtée à quelque distance du grand portail. L’un de ces hommes avait des cheveux grisonnants et une figure énergique qui contrastait avec son habillement et ses allures de petit employé. C’était l’inspecteur principal Ganimard, le vieux Ganimard, l’ennemi implacable de Lupin. Et Ganimard disait au brigadier Folenfant:
– Ça ne va pas tarder… avant cinq minutes, nous allons revoir notre bonhomme. Tout est prêt?
– Absolument.
– Combien sommes-nous?
– Huit, dont deux à bicyclette.
– Et moi qui compte pour trois. C’est assez, mais ce n’est pas trop. À aucun prix il ne faut que le Gerbois nous échappe… sinon bonsoir: il rejoint Lupin au rendez-vous qu’ils ont dû fixer, il troque la demoiselle contre le demi-million, et le tour est joué.
– Mais pourquoi donc le bonhomme ne marche-t-il pas avec nous? Ce serait si simple! En nous mettant dans son jeu il garderait le million entier.
– Oui, mais il a peur. S’il essaye de mettre l’autre dedans, il n’aura pas sa fille.
– Quel autre?
– Lui.
Ganimard prononça ce mot d’un ton grave, un peu craintif, comme s’il parlait d’un être surnaturel dont il aurait déjà senti les griffes.
– Il est assez drôle, observa judicieusement le brigadier Folenfant, que nous en soyons réduits à protéger ce Monsieur contre lui-même.
– Avec Lupin, le monde est renversé, soupira Ganimard!
Une minute s’écoula.
– Attention, fit-il.
M. Gerbois sortait. À l’extrémité de la rue des Capucines, il prit les boulevards, du côté gauche. Il s’éloignait lentement, le long des magasins, et regardait les étalages.
– Trop tranquille, le client, disait Ganimard. Un individu qui vous a dans la poche un million n’a pas cette tranquillité.
– Que peut-il faire?
– Oh! Rien, évidemment… N’importe, je me méfie. Lupin, c’est Lupin.
À ce moment M. Gerbois se dirigea vers un kiosque, choisit des journaux, se fit rendre de la monnaie, déplia l’une des feuilles, et, les bras étendus, tout en s’avançant à petits pas, se mit à lire. Et soudain, d’un bond il se jeta dans une automobile qui stationnait au bord du trottoir. Le moteur était en marche, car elle partit rapidement, doubla la Madeleine et disparut.
– Non de nom! s’écria Ganimard, encore un coup de sa façon!
Il s’était élancé, et d’autres hommes couraient, en même temps que lui, autour de la Madeleine.
Mais il éclata de rire. À l’entrée du boulevard Malesherbes, l’automobile était arrêtée, en panne, et M. Gerbois en descendait.
– Vite, Folenfant… le mécanicien… c’est peut-être le nommé Ernest.
Folenfant s’occupa du mécanicien. C’était un nommé Gaston, employé à la Société des fiacres automobiles; dix minutes auparavant, un Monsieur l’avait retenu et lui avait dit d’attendre «sous pression», près du kiosque, jusqu’à l’arrivée d’un autre Monsieur.
– Et le second client, demanda Folenfant, quelle adresse a-t-il donnée?
– Aucune adresse… «Boulevard Malesherbes… avenue de Messine… double pourboire» … Voilà tout.
Mais, pendant ce temps, sans perdre une minute, M. Gerbois avait sauté dans la première voiture qui passait.
– Cocher, au métro de la Concorde.
Le professeur sortit du métro place du Palais-Royal, courut vers une autre voiture et se fit conduire place de la Bourse. Deuxième voyage en métro, puis, avenue de Villiers, troisième voiture.
– Cocher, 25, rue Clapeyron.
Le 25 de la rue Clapeyron est séparé du boulevard des Batignolles par la maison qui fait l’angle. Il monta au premier étage et sonna. Un Monsieur lui ouvrit.
– C’est bien ici que demeure Maître Detinan?
– C’est moi-même. Monsieur Gerbois, sans doute.
– Parfaitement.
– Je vous attendais, Monsieur. Donnez-vous la peine d’entrer.
Quand M. Gerbois pénétra dans le bureau de l’avocat, la pendule marquait trois heures, et tout de suite il dit:
– C’est l’heure qu’il m’a fixée. Il n’est pas là?
– Pas encore.
M. Gerbois s’assit, s’épongea le front, regarda sa montre comme s’il ne connaissait pas l’heure, et reprit anxieusement:
– Viendra-t-il?
L’avocat répondit:
– Vous m’interrogez, Monsieur, sur la chose du monde que je suis le plus curieux de savoir. Jamais je n’ai ressenti pareille impatience. En tout cas, s’il vient, il risque gros, cette maison est très surveillée depuis quinze jours… on se méfie de moi.
– Et de moi encore davantage. Aussi je n’affirme pas que les agents, attachés à ma personne, aient perdu ma trace.
– Mais alors…
– Ce ne serait point de ma faute, s’écria vivement le professeur, et l’on n’a rien à me reprocher. Qu’ai-je promis? D’obéir à ses ordres. Eh bien, j’ai obéi aveuglément à ses ordres, j’ai touché l’argent à l’heure fixée par lui, et je me suis rendu chez vous de la façon qu’il m’a prescrite. Responsable du malheur de ma fille, j’ai tenu mes engagements en toute loyauté. À lui de tenir les siens.
Et il ajouta, de la même voix anxieuse:
– Il ramènera ma fille, n’est-ce pas?
– Je l’espère.
– Cependant… vous l’avez vu?
– Moi? Mais non! Il m’a simplement demandé par lettre de vous recevoir tous deux, de congédier mes domestiques avant trois heures, et de n’admettre personne dans mon appartement entre votre arrivée et son départ. Si je ne consentais pas à cette proposition, il me priait de l’en prévenir par deux lignes à l’Écho de France. Mais je suis trop heureux de rendre service à Arsène Lupin et je consens à tout.
M. Gerbois gémit:
– Hélas! Comment tout cela finira-t-il?
Il tira de sa poche les billets de banque, les étala sur la table et en fit deux paquets de même nombre. Puis ils se turent. De temps à autre M. Gerbois prêtait l’oreille… n’avait-on pas sonné?
Avec les minutes son angoisse augmentait, et Maître Detinan aussi éprouvait une impression presque douloureuse.
Un moment même l’avocat perdit tout sang-froid. Il se leva brusquement:
– Nous ne le verrons pas… Comment voulez-vous?… Ce serait de la folie de sa part! Qu’il ait confiance en nous, soit, nous sommes d’honnêtes gens incapables de le trahir. Mais le danger n’est pas seulement ici.
Et M. Gerbois, écrasé, les deux mains sur les billets, balbutiait:
– Qu’il vienne, mon Dieu, qu’il vienne! Je donnerais tout cela pour retrouver Suzanne.
La porte s’ouvrit.
– La moitié suffira, Monsieur Gerbois.
Quelqu’un se tenait sur le seuil, un homme jeune, élégamment vêtu, en qui M. Gerbois reconnut aussitôt l’individu qui l’avait abordé près de la boutique de bric-à-brac, à Versailles. Il bondit vers lui.
– Et Suzanne? Où est ma fille?
Arsène Lupin ferma la porte soigneusement et, tout en défaisant ses gants du geste le plus paisible, il dit à l’avocat:
– Mon cher Maître, je ne saurais trop vous remercier de la bonne grâce avec laquelle vous avez consenti à défendre mes droits. Je ne l’oublierai pas.
Maître Detinan murmura:
– Mais vous n’avez pas sonné… je n’ai pas entendu la porte…
– Les sonnettes et les portes sont des choses qui doivent fonctionner sans qu’on les entende jamais. Me voilà tout de même, c’est l’essentiel.
– Ma fille! Suzanne! Qu’en avez-vous fait? répéta le professeur.
– Mon Dieu, Monsieur, dit Lupin, que vous êtes pressé. Allons, rassurez-vous, encore un instant et Mademoiselle votre fille sera dans vos bras.
Il se promena, puis du ton d’un grand seigneur qui distribue des éloges:
– Monsieur Gerbois, je vous félicite de l’habileté avec laquelle vous avez agi tout à l’heure. Si l’automobile n’avait pas eu cette panne absurde, on se retrouvait tout simplement à l’Étoile, et l’on épargnait à Maître Detinan l’ennui de cette visite… enfin! c’était écrit…
Il aperçut les deux liasses de bank-notes et s’écria:
– Ah parfait! Le million est là… nous ne perdrons pas de temps. Vous permettez?
– Mais, objecta Maître Detinan, en se plaçant devant la table, Mlle Gerbois n’est pas encore arrivée.
– Eh bien?
– Eh bien, sa présence n’est-elle pas indispensable?
– Je comprends! Je comprends! Arsène Lupin n’inspire qu’une confiance relative. Il empoche le demi-million et ne rend pas l’otage. Ah, mon cher Maître, je suis un grand méconnu! Parce que le destin m’a conduit à des actes de nature un peu… spéciale, on suspecte ma bonne foi… à moi! Moi qui suis l’homme du scrupule et de la délicatesse! D’ailleurs, mon cher Maître, si vous avez peur, ouvrez votre fenêtre et appelez. Il y a bien une douzaine d’agents dans la rue.
– Vous croyez?
Arsène Lupin souleva le rideau.
– Je crois M. Gerbois incapable de dépister Ganimard… que vous disais-je? Le voici, ce brave ami!
– Est-ce possible! s’écria le professeur. Je vous jure cependant…
– Que vous ne m’avez point trahi?… Je n’en doute pas, mais les gaillards sont habiles. Tenez, Folenfant que j’aperçois!.. Et Gréaume!.. Et Dieuzy! … Tous mes bons camarades, quoi!
Maître Detinan le regardait avec surprise. Quelle tranquillité! Il riait d’un rire heureux, comme s’il se divertissait à quelque jeu d’enfant et qu’aucun péril ne l’eût menacé.
Plus encore que la vue des agents, cette insouciance rassura l’avocat. Il s’éloigna de la table où se trouvaient les billets de banque.
Arsène Lupin saisit l’une après l’autre les deux liasses, allégea chacune d’elles de vingt-cinq billets, et tendant à Maître Detinan les cinquante billets ainsi obtenus:
– La part d’honoraires de M. Gerbois, mon cher maître, et celle d’Arsène Lupin. Nous vous devons bien cela.
– Vous ne me devez rien, répliqua Maître Detinan.
– Comment? Et tout le mal que nous vous causons!
– Et tout le plaisir que je prends à me donner ce mal!
– C’est-à-dire, mon cher Maître, que vous ne voulez rien accepter d’Arsène Lupin. Voilà ce que c’est, soupira-t-il, d’avoir une mauvaise réputation.
Il tendit les cinquante mille francs au professeur.
– Monsieur, en souvenir de notre bonne rencontre, permettez-moi de vous remettre ceci: ce sera mon cadeau de noces à Mlle Gerbois.
M. Gerbois prit vivement les billets, mais protesta:
– Ma fille ne se marie pas.
– Elle ne se marie pas si vous lui refusez votre consentement. Mais elle brûle de se marier.
– Qu’en savez-vous?
– Je sais que les jeunes filles font souvent des rêves sans l’autorisation de leurs papas. Heureusement qu’il y a de bons génies qui s’appellent Arsène Lupin, et qui dans le fond des secrétaires découvrent le secret de ces âmes charmantes.
– Vous n’y avez pas découvert autre chose? demanda Maître Detinan. J’avoue que je serais fort curieux de savoir pourquoi ce meuble fut l’objet de vos soins.
– Raison historique, mon cher maître. Bien que, contrairement à l’avis de M. Gerbois, il ne contînt aucun autre trésor que le billet de loterie – et cela je l’ignorais – j’y tenais et je le recherchais depuis longtemps. Ce secrétaire, en bois d’if et d’acajou, décoré de chapiteaux à feuilles d’acanthe, fut retrouvé dans la petite maison discrète qu’habitait à Boulogne Marie Walewska, et il porte sur l’un des tiroirs l’inscription:
«Dédié à Napoléon 1er, Empereur des Français, par son très fidèle serviteur, Mancion». Et, en dessous, ces mots, gravés à la pointe d’un couteau: «À toi, Marie». Par la suite, Napoléon le fit recopier pour l’impératrice Joséphine – de sorte que le secrétaire qu’on admirait à la Malmaison n’était qu’une copie imparfaite de celui qui désormais fait partie de mes collections.
Le professeur gémit:
– Hélas! Si j’avais su, chez le marchand, avec quelle hâte je vous l’aurais cédé!
Arsène Lupin dit en riant:
– Et vous auriez eu, en outre, cet avantage appréciable de conserver, pour vous seul, le numéro 514 – série 23.
– Ce qui ne vous aurait pas conduit à enlever ma fille que tout cela a dû bouleverser.
– Tout cela?
– Cet enlèvement…
– Mais, mon cher Monsieur, vous faites erreur. Mlle Gerbois n’a pas été enlevée.
– Ma fille n’a pas été enlevée!
– Nullement. Qui dit enlèvement, dit violence. Or c’est de son plein gré qu’elle a servi d’otage.
– De son plein gré! répéta M. Gerbois, confondu.
– Et presque sur sa demande! Comment! Une jeune fille intelligente comme Mlle Gerbois, et, qui plus est, cultive au fond de son âme une passion inavouée, aurait refusé de conquérir sa dot! Ah! je vous jure qu’il a été facile de lui faire comprendre qu’il n’y avait pas d’autre moyen de vaincre votre obstination.
Maître Detinan s’amusait beaucoup. Il objecta:
– Le plus difficile était de vous entendre avec elle. Il est inadmissible que Mlle Gerbois se soit laissé aborder.
– Oh! par moi, non. Je n’ai même pas l’honneur de la connaître. C’est une personne de mes amies qui a bien voulu entamer les négociations.
– La dame blonde de l’automobile, sans doute, interrompit Maître Detinan.
– Justement. Dès la première entrevue auprès du lycée, tout était réglé. Depuis, Mlle Gerbois et sa nouvelle amie ont voyagé, visitant la Belgique et la Hollande, de la manière la plus agréable et la plus instructive pour une jeune fille. Du reste elle-même va vous expliquer…
On sonnait à la porte du vestibule, trois coups rapides, puis un coup isolé, puis un coup isolé.
– C’est elle, dit Lupin. Mon cher Maître, si vous voulez bien…
L’avocat se précipita.
Deux jeunes femmes entrèrent. L’une se jeta dans les bras de M. Gerbois. L’autre s’approcha de Lupin. Elle était de taille élevée, le buste harmonieux, la figure très pâle, et ses cheveux blonds, d’un blond étincelant, se divisaient en deux bandeaux ondulés et très lâches. Vêtue de noir, sans autre ornement qu’un collier de jais à quintuple tour, elle paraissait cependant d’une élégance raffinée.
Arsène Lupin lui dit quelques mots, puis, saluant Mlle Gerbois:
– Je vous demande pardon, Mademoiselle, de toutes ces tribulations, mais j’espère cependant que vous n’avez pas été trop malheureuse…
– Malheureuse! J’aurais même été très heureuse, s’il n’y avait pas eu mon pauvre père.
– Alors tout est pour le mieux. Embrassez-le de nouveau, et profitez de l’occasion – elle est excellente – pour lui parler de votre cousin.
– Mon cousin… que signifie?… Je ne comprends pas.
– Mais si, vous comprenez… votre cousin Philippe… ce jeune homme dont vous gardez précieusement les lettres…
Suzanne rougit, perdit contenance, et enfin, comme le conseillait Lupin, se jeta de nouveau dans les bras de son père.
Lupin les considéra tous deux d’un œil attendri.
Comme on est récompensé de faire le bien! Touchant spectacle!
Heureux père! Heureuse fille! Et dire que ce bonheur c’est ton œuvre, Lupin! Ces êtres te béniront plus tard… ton nom sera pieusement transmis à leurs petits-enfants… oh! La famille!.. La famille! …
Il se dirigea vers la fenêtre.
– Ce bon Ganimard est-il toujours là?… Il aimerait tant assister à ces charmantes effusions … mais non, il n’est plus là… plus personne… ni lui, ni les autres… diable! La situation devient grave… il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’ils fussent déjà sous la porte cochère… chez le concierge peut-être… ou même dans l’escalier!
M. Gerbois laissa échapper un mouvement. Maintenant que sa fille lui était rendue, le sentiment de la réalité lui revenait. L’arrestation de son adversaire, c’était pour lui un demi-million. Instinctivement il fit un pas… comme par hasard, Lupin se trouva sur son chemin.
– Où allez-vous, Monsieur Gerbois? Me défendre contre eux? Mille fois aimable! Ne vous dérangez pas. D’ailleurs, je vous jure qu’ils sont plus embarrassés que moi.
Et il continua en réfléchissant:
– Au fond que savent-ils? Que vous êtes ici, et peut-être que Mlle Gerbois y est également, car ils ont dû la voir arriver avec une dame inconnue. Mais moi? Ils ne s’en doutent pas. Comment me serais-je introduit dans une maison qu’ils ont fouillée ce matin de la cave au grenier? Non, selon toutes probabilités, ils m’attendent pour me saisir au vol… pauvres chéris! … À moins qu’ils ne devinent que la dame inconnue est envoyée par moi et qu’ils ne la supposent chargée de procéder à l’échange… auquel cas ils s’apprêtent à l’arrêter à son départ…
Un coup de timbre retentit.
D’un geste brusque, Lupin immobilisa M. Gerbois, et la voix sèche, impérieuse:
– Halte-là, Monsieur, pensez à votre fille et soyez raisonnable, sinon… quant à vous, Maître Detinan, j’ai votre parole.
M. Gerbois fut cloué sur placé. L’avocat ne bougea point.
Sans la moindre hâte, Lupin prit son chapeau. Un peu de poussière le maculait: il le brossa du revers de sa manche.
– Mon cher Maître, si jamais vous avez besoin de moi… mes meilleurs vœux, Mademoiselle Suzanne, et toutes mes amitiés à M. Philippe.
Il tira de sa poche une lourde montre à double boîtier d’or.
– Monsieur Gerbois, il est trois heures quarante-deux minutes; à trois heures quarante-six, je vous autorise à sortir de ce salon… pas une minute plus tôt que trois heures quarante-six, n’est-ce pas?
– Mais ils vont entrer de force, ne put s’empêcher de dire Maître Detinan.
– Et la loi que vous oubliez, mon cher Maître! Jamais Ganimard n’oserait violer la demeure d’un citoyen français. Nous aurions le temps de faire un excellent bridge. Mais pardonnez-moi, vous semblez un peu émus tous les trois, et je ne voudrais pas abuser…
Il déposa sa montre sur la table, ouvrit la porte du salon, et, s’adressant à la dame blonde:
– Vous êtes prête, chère amie?
Il s’effaça devant elle, adressa un dernier salut, très respectueux, à Mlle Gerbois, sortit et referma la porte sur lui.
Et on l’entendit qui disait, dans le vestibule, à haute voix:
– Bonjour, Ganimard, comment ça va-t-il? Rappelez-moi au bon souvenir de Mme Ganimard… un de ces jours, j’irai lui demander à déjeuner… adieu, Ganimard.
Un coup de timbre encore, brusque, violent, puis des coups répétés, et des bruits de voix sur le palier.
– Trois heures quarante-cinq, balbutia M. Gerbois.
Après quelques secondes, résolument, il passa dans le vestibule. Lupin et la dame blonde n’y étaient plus.
– Père! il ne faut pas! attends s’écria Suzanne.
– Attendre? Tu es folle!.. Des ménagements avec ce gredin… et le demi-million?…
Il ouvrit.
Ganimard se rua.
– Cette dame… où est-elle? Et Lupin?
– Il était là… il est là.
Ganimard poussa un cri de triomphe:
– Nous le tenons… la maison est cernée.
Maître Detinan objecta:
– Mais l’escalier de service?
– L’escalier de service aboutit à la cour, et il n’y a qu’une issue, la grand-porte: dix hommes la gardent.
– Mais il n’est pas entré par la grand-porte… il ne s’en ira pas par là…
– Et par où donc? riposta Ganimard… à travers les airs?
Il écarta un rideau. Un long couloir s’offrit qui conduisait à la cuisine. Ganimard le suivit en courant et constata que la porte de l’escalier de service était fermée à double tour.
De la fenêtre, il appela l’un des agents:
– Personne?
– Personne.
– Alors, s’écria-t-il, ils sont dans l’appartement! … Ils sont cachés dans l’une des chambres!.. Il est matériellement impossible qu’ils se soient échappés… ah! Mon petit Lupin, tu t’es fichu de moi, mais, cette fois, c’est la revanche.
À sept heures du soir, M. Dudouis, chef de la Sûreté, étonné de n’avoir point de nouvelles, se présenta rue Clapeyron. Il interrogea les agents qui gardaient l’immeuble, puis monta chez Maître Detinan qui le mena dans sa chambre. Là, il aperçut un homme, ou plutôt deux jambes qui s’agitaient sur le tapis, tandis que le torse auquel elles appartenaient était engagé dans les profondeurs de la cheminée.
– Ohé!.. Ohé!…. glapissait une voix étouffée.
Et une voix plus lointaine, qui venait de tout en haut, répondait:
– Ohé!.. Ohé!..
M. Dudouis s’écria en riant:
– Eh bien, Ganimard, qu’avez-vous donc à faire le fumiste?
L’inspecteur s’exhuma des entrailles de la cheminée. Le visage noirci, les vêtements couverts de suie, les yeux brillants de fièvre, il était méconnaissable.
– Je le cherche, grogna-t-il.
– Qui?
– Arsène Lupin… Arsène Lupin et son amie.
– Ah ça! Mais, vous imaginez-vous qu’ils se cachent dans les tuyaux de la cheminée?
Ganimard se releva, appliqua sur la manche de son supérieur cinq doigts couleur de charbon, et sourdement, rageusement:
– Où voulez-vous qu’ils soient, chef? Il faut bien qu’ils soient quelque part. Ce sont des êtres comme vous et moi, en chair et en os. Ces êtres-là ne s’en vont pas en fumée.
– Non, mais ils s’en vont tout de même.
– Par où? Par où? La maison est entourée! Il y a des agents sur le toit.
– La maison voisine?
– Pas de communication avec elle.
– Les appartements des autres étages?
– Je connais tous les locataires: ils n’ont vu personne… ils n’ont entendu personne.
– Êtes-vous sûr de les connaître tous?
– Tous. Le concierge répond d’eux. D’ailleurs, pour plus de précaution, j’ai posté un homme dans chacun de ces appartements.
– Il faut pourtant bien qu’on mette la main dessus.
– C’est ce que je dis, chef, c’est ce que je dis. Il le faut, et ça sera, parce qu’ils sont ici tous deux… ils ne peuvent pas ne pas y être! Soyez tranquille, chef, si ce n’est pas ce soir, je les aurai demain… j’y coucherai!.. J’y coucherai!
De fait il y coucha, et le lendemain aussi, et le surlendemain également.
Et, lorsque trois jours entiers et trois nuits se furent écoulés, non seulement il n’avait pas découvert l’insaisissable Lupin et sa non moins insaisissable compagne, mais il n’avait même pas relevé le petit indice qui lui permît d’établir la plus petite hypothèse.
Et c’est pourquoi son opinion de la première heure ne variait pas.
Du moment qu’il n’y a aucune trace de leur fuite, c’est qu’ils sont là!
Peut-être, au fond de sa conscience, était-il moins convaincu. Mais il ne voulait pas se l’avouer. Non, mille fois non, un homme et une femme ne s’évanouissent pas ainsi que les mauvais génies des contes d’enfants. Et sans perdre courage, il continuait ses fouilles et ses investigations comme s’il avait espéré les découvrir, dissimulés en quelque retraite impénétrable, incorporés aux pierres de la maison.
Chapitre 2. Le diamant bleu
Le soir du 27 mars, au 134 de l’avenue Henri-Martin, dans le petit hôtel que lui avait légué son frère six mois auparavant, le vieux général Baron d’Hautrec, ambassadeur à Berlin sous le second Empire, dormait au fond d’un confortable fauteuil, tandis que sa demoiselle de compagnie lui faisait la lecture, et que la sœur Auguste bassinait son lit et préparait la veilleuse.
À onze heures la religieuse qui, par exception, devait rentrer ce soir-là au couvent de sa communauté et passer la nuit près de la sœur supérieure, la religieuse prévint la demoiselle de compagnie.
– Mademoiselle Antoinette, mon ouvrage est fini, je m’en vais.
– Bien, ma sœur.
– Et surtout n’oubliez pas que la cuisinière a congé et que vous êtes seule dans l’hôtel, avec le domestique.
– Soyez sans crainte pour M. le Baron, je couche dans la chambre voisine comme c’est entendu, et je laisse ma porte ouverte.
La religieuse s’en alla. Au bout d’un instant ce fut Charles, le domestique, qui vint prendre les ordres. Le Baron s’était réveillé. Il répondit lui-même.
– Toujours les mêmes ordres, Charles: vérifier si la sonnerie électrique fonctionne bien dans votre chambre, et au premier appel descendre et courir chez le médecin.
– Mon général s’inquiète toujours.
– Ça ne va pas… ça ne va pas fort. Allons, Mademoiselle Antoinette, où en étions-nous de notre lecture?
– Monsieur le Baron ne se met donc pas au lit?
– Mais non, mais non, je me couche très tard, et d’ailleurs je n’ai besoin de personne.
Vingt minutes après, le vieillard sommeillait de nouveau, et Antoinette s’éloignait sur la pointe des pieds.
À ce moment Charles fermait soigneusement, comme à l’ordinaire, tous les volets du rez-de-chaussée.
Dans la cuisine, il poussa le verrou de la porte qui donnait sur le jardin, et dans le vestibule il accrocha en outre, d’un battant à l’autre, la chaîne de sûreté. Puis il regagna sa mansarde, au troisième étage, se coucha et s’endormit.
Une heure peut-être s’était écoulée quand, soudain, il sauta d’un bond hors de son lit: la sonnerie retentissait. Elle retentit longtemps, sept ou huit secondes peut-être, et de façon posée, ininterrompue…
«Bon, se dit Charles, recouvrant ses esprits, une nouvelle lubie du Baron.»
Il enfila ses vêtements, descendit rapidement l’escalier, s’arrêta devant la porte, et, par habitude, frappa. Aucune réponse. Il entra.
«Tiens, murmura-t-il, pas de lumière… pourquoi diable ont-ils éteint?»
Et à voix basse, il appela:
– Mademoiselle?
Aucune réponse.
– Vous êtes là, Mademoiselle?… Qu’y a-t-il donc? Monsieur le Baron est malade?
Le même silence autour de lui, un silence lourd qui finit par l’impressionner. Il fit deux pas en avant: son pied heurta une chaise, et, l’ayant touchée, il s’aperçut qu’elle était renversée. Et tout de suite sa main rencontra par terre d’autres objets, un guéridon, un paravent. Inquiet, il revint vers la muraille, et, à tâtons chercha le bouton électrique. Il l’atteignit, le tourna.
Au milieu de la pièce, entre la table et l’armoire à glace, gisait le corps de son maître, le Baron d’Hautrec.
– Quoi! … Est-ce possible?… bégaya-t-il.
Il ne savait que faire, et sans bouger, les yeux écarquillés, il contemplait le bouleversement des choses, les chaises tombées, un grand flambeau de cristal cassé en mille morceaux, la pendule qui gisait sur le marbre du foyer, toutes ces traces qui révélaient la lutte affreuse et sauvage. Le manche d’un stylet d’acier étincelait, non loin du cadavre. La lame en dégouttait de sang. Le long du matelas, pendait un mouchoir souillé de marques rouges.
Charles hurla de terreur: le corps s’était tendu en un suprême effort, puis s’était recroquevillé sur lui-même… deux ou trois secousses, et ce fut tout.
Il se pencha. Par une fine blessure au cou, du sang giclait, qui mouchetait le tapis de taches noires. Le visage conservait une expression d’épouvante folle.
– On l’a tué, balbutia-t-il, on l’a tué.
Et il frissonna à l’idée d’un autre crime probable: la demoiselle de compagnie ne couchait-elle pas dans la chambre voisine? Et le meurtrier du Baron ne l’avait-il pas tuée elle aussi?
Il poussa la porte: la pièce était vide. Il conclut qu’Antoinette avait été enlevée, ou bien qu’elle était partie avant le crime.
Il regagna la chambre du Baron et, ses yeux ayant rencontré le secrétaire, il remarqua que ce meuble n’avait pas été fracturé.
Bien plus, il vit sur la table, près du trousseau de clefs et du portefeuille que le Baron y déposait chaque soir, une poignée de louis d’or. Charles saisit le portefeuille et en déplia les poches. L’une d’elles contenait des billets de banque. Il les compta: il y avait treize billets de cent francs.
Alors ce fut plus fort que lui: instinctivement, mécaniquement, sans même que sa pensée participât au geste de la main, il prit les treize billets, les cacha dans son veston, dégringola l’escalier, tira le verrou, décrocha la chaîne, referma la porte et s’enfuit par le jardin.
Charles était un honnête homme. Il n’avait pas repoussé la grille que, frappé par le grand air, le visage rafraîchi par la pluie, il s’arrêta. L’acte commis lui apparaissait sous son véritable jour, et il en avait une horreur subite.
Un fiacre passait. Il héla le cocher.
– Camarade, file au poste de police et ramène le commissaire… au galop! Il y a mort d’homme.
Le cocher fouetta son cheval. Mais quand Charles voulut rentrer, il ne le put pas: lui-même avait fermé la grille, et la grille ne s’ouvrait pas du dehors.
D’autre part, il était inutile de sonner puisqu’il n’y avait personne dans l’hôtel.
Il se promena donc le long de ces jardins qui font à l’avenue, du côté de la Muette, une riante bordure d’arbustes verts et bien taillés. Et ce fut seulement après une heure d’attente qu’il put enfin raconter au commissaire les détails du crime et lui remettre entre les mains les treize billets de banque.
Pendant ce temps, on réquisitionnait un serrurier, lequel, avec beaucoup de peine, réussit à forcer la grille du jardin et la porte du vestibule. Le commissaire monta, et tout de suite, du premier coup d’œil, il dit au domestique:
– Tiens, vous m’aviez annoncé que la chambre était dans le plus grand désordre.
Il se retourna. Charles semblait cloué au seuil, hypnotisé: tous les meubles avaient repris leur place habituelle! Le guéridon se dressait entre les deux fenêtres, les chaises étaient debout et la pendule au milieu de la cheminée. Les débris du candélabre avaient disparu.
Il articula, béant de stupeur:
– Le cadavre… M. le Baron…
– Au fait, s’écria le commissaire, où se trouve la victime?
Il s’avança vers le lit. Sous un grand drap qu’il écarta, reposait le général Baron d’Hautrec, ancien ambassadeur de France à Berlin. Sa houppelande de général le recouvrait, ornée de la croix d’honneur.
Le visage était calme. Les yeux étaient clos.
Le domestique balbutia:
– Quelqu’un est venu.
– Par où?
– Je ne sais pas, mais quelqu’un est venu pendant mon absence… tenez, il y avait là, par terre, un poignard très mince, en acier… et puis, sur la table, un mouchoir avec du sang… il n’y a plus rien… on a tout enlevé… on a tout rangé…
– Mais qui?
– L’assassin!
– Nous avons trouvé toutes les portes fermées.
– C’est qu’il était resté dans l’hôtel.
– Il y serait encore puisque vous n’avez pas quitté le trottoir.
Le domestique réfléchit, et prononça lentement:
– En effet… en effet… et je ne me suis pas éloigné de la grille… cependant…
– Voyons, quelle est la dernière personne que vous ayez vue près du Baron?
– Mlle Antoinette, la demoiselle de compagnie.
– Qu’est-elle devenue?
– Selon moi, son lit n’étant même pas défait, elle a dû profiter de l’absence de la sœur Auguste pour sortir elle aussi. Cela ne m’étonne qu’à moitié, elle est jolie… jeune…
– Mais comment serait-elle sortie?
– Par la porte.
– Vous aviez mis le verrou et accroché la chaîne!
– Bien plus tard. À ce moment elle avait dû quitter l’hôtel.
– Et le crime aurait eu lieu après son départ?
– Naturellement.
On chercha du haut en bas de la maison, dans les greniers comme dans les caves; mais l’assassin avait pris la fuite. Comment? À quel instant? Était-ce lui ou un complice qui avait jugé à propos de retourner sur la scène du crime et de faire disparaître tout ce qui eût pu le compromettre? Telles étaient les questions qui se posaient à la justice.
À sept heures survint le médecin légiste, à huit heures le chef de la Sûreté. Puis ce fut le tour du procureur de la République et du juge d’instruction. Et il y avait aussi, encombrant l’hôtel, des agents, des inspecteurs, des journalistes, le neveu du Baron d’Hautrec et d’autres membres de la famille.
On fouilla, on étudia la position du cadavre d’après les souvenirs de Charles, on interrogea, dès son arrivée, la sœur Auguste. On ne fit aucune découverte. Tout au plus la sœur Auguste s’étonnait-elle de la disparition d’Antoinette Bréhat. Elle avait engagé la jeune fille douze jours auparavant, sur la foi d’excellents certificats, et se refusait à croire qu’elle eût pu abandonner le malade qui lui était confié, pour courir, seule, la nuit.
– D’autant plus qu’en ce cas, appuya le juge d’instruction, elle serait déjà rentrée. Nous en revenons donc au même point: qu’est-elle devenue?
– Pour moi, dit Charles, elle a été enlevée par l’assassin.
L’hypothèse était plausible et concordait avec certaines apparences. Le chef de la Sûreté prononça:
– Enlevée? Ma foi, cela n’est point invraisemblable.
– Non seulement invraisemblable, dit une voix, mais en opposition absolue avec les faits, avec les résultats de l’enquête, bref avec l’évidence même.
La voix était rude, l’accent brusque, et personne ne fut surpris quand on eut reconnu Ganimard. À lui seul d’ailleurs on pouvait pardonner cette façon un peu cavalière de s’exprimer.
– Tiens, c’est vous, Ganimard? s’écria M. Dudouis, je ne vous avais pas vu.
– Je suis là depuis deux heures.
– Vous prenez donc quelque intérêt à ce qui n’est pas le billet 514 – série 23, l’affaire de la rue Clapeyron, la Dame blonde et Arsène Lupin?
– Eh! Eh! ricana le vieil inspecteur, je n’affirmerais pas que Lupin n’est pour rien dans l’affaire qui nous occupe… mais laissons de côté, jusqu’à nouvel ordre, l’histoire du billet de loterie, et voyons de quoi il s’agit.
Ganimard n’est pas un de ces policiers de grande envergure dont les procédés font école et dont le nom restera dans les annales judiciaires. Il lui manque ces éclairs de génie qui illuminent les Dupin, les Lecoq et les Sherlock Holmes. Mais il a d’excellentes qualités moyennes, de l’observation, de la sagacité, de la persévérance, et même de l’intuition. Son mérite est de travailler avec l’indépendance la plus absolue. Rien, si ce n’est peut-être l’espèce de fascination qu’Arsène Lupin exerce sur lui, rien ne le trouble ni ne l’influence.
Quoi qu’il en soit, son rôle, en cette matinée, ne manqua pas d’éclat et sa collaboration fut de celles qu’un juge peut apprécier.
– Tout d’abord, commença-t-il, je demanderai au sieur Charles de bien préciser ce point: tous les objets qu’il a vus, la première fois, renversés ou dérangés, étaient-ils, à son second passage, exactement à leur place habituelle?
– Exactement.
– Il est donc évident qu’ils n’ont pu être remis à leur place que par une personne pour qui la place de chacun de ces objets était familière.
La remarque frappa les assistants. Ganimard reprit:
– Une autre question, Monsieur Charles… vous avez été réveillé par une sonnerie… selon vous, qui vous appelait?
– M. le Baron, parbleu.
– Soit, mais à quel moment aurait-il sonné?
– Après la lutte… au moment de mourir.
– Impossible, puisque vous l’avez trouvé gisant, inanimé, à un endroit distant de plus de quatre mètres du bouton d’appel.
– Alors, il a sonné pendant la lutte.
– Impossible, puisque la sonnerie, avez-vous dit, fut régulière, ininterrompue, et dura sept ou huit secondes. Croyez-vous que son agresseur lui eût donné le loisir de sonner ainsi?
– Alors, c’était avant, au moment d’être attaqué.
– Impossible, vous nous avez dit qu’entre le signal de la sonnerie et l’instant où vous avez pénétré dans la chambre, il s’est écoulé tout au plus trois minutes. Si donc le Baron avait sonné avant, il aurait fallu que la lutte, l’assassinat, l’agonie et la fuite, se soient déroulés en ce court espace de trois minutes. Je le répète, c’est impossible.
– Pourtant, dit le juge d’instruction, quelqu’un a sonné. Si ce n’est pas le Baron, qui est-ce?
– Le meurtrier.
– Dans quel but?
– J’ignore son but. Mais tout au moins le fait qu’il a sonné nous prouve-t-il qu’il devait savoir que la sonnerie communiquait avec la chambre d’un domestique. Or, qui pouvait connaître ce détail, sinon une personne de la maison même?
Le cercle des suppositions se restreignait. En quelques phrases rapides, nettes, logiques, Ganimard plaçait la question sur son véritable terrain, et la pensée du vieil inspecteur apparaissant clairement, il sembla tout naturel que le juge d’instruction conclût:
– Bref, en deux mots, vous soupçonnez Antoinette Bréhat.
– Je ne la soupçonne pas, je l’accuse.
– Vous l’accusez d’être la complice?
– Je l’accuse d’avoir tué le général Baron d’Hautrec.
– Allons donc! Et quelle preuve?…
– Cette poignée de cheveux que j’ai découverte dans la main droite de la victime, dans sa chair même où la pointe de ses ongles l’avait enfoncée.
Il les montra, ces cheveux; ils étaient d’un blond éclatant, lumineux comme des fils d’or, et Charles murmura:
– Ce sont bien les cheveux de Mlle Antoinette. Pas moyen de s’y tromper.
Et il ajouta:
– Et puis… il y a autre chose… je crois bien que le couteau… celui que je n’ai pas revu la seconde fois… lui appartenait… elle s’en servait pour couper les pages des livres.
Le silence fut long et pénible, comme si le crime prenait plus d’horreur d’avoir été commis par une femme. Le juge d’instruction discuta.
– Admettons jusqu’à plus ample informé que le Baron ait été tué par Antoinette Bréhat. Il faudrait encore expliquer quel chemin elle a pu suivre pour sortir après le crime, pour rentrer après le départ du sieur Charles, et pour sortir de nouveau avant l’arrivée du commissaire. Vous avez une opinion là-dessus, Monsieur Ganimard?
– Aucune.
– Alors?
Ganimard eut l’air embarrassé. Enfin il prononça, non sans un effort visible:
– Tout ce que je puis dire, c’est que je retrouve ici le même procédé que dans l’affaire du billet 514 – 23, le même phénomène que l’on pourrait appeler la faculté de disparition. Antoinette Bréhat apparaît et disparaît dans cet hôtel, aussi mystérieusement qu’Arsène Lupin pénétra chez Maître Detinan et s’en échappa en compagnie de la Dame blonde.
– Ce qui signifie?
– Ce qui signifie que je ne peux m’empêcher de penser à ces deux coïncidences, tout au moins bizarres: Antoinette Bréhat fut engagée par la sœur Auguste, il y a douze jours, c’est-à-dire le lendemain du jour où la Dame blonde me filait entre les doigts. En second lieu, les cheveux de la Dame blonde ont précisément cette couleur violente, cet éclat métallique à reflets d’or, que nous retrouvons dans ceux-ci.
– De sorte que, suivant vous, Antoinette Bréhat…
– N’est autre que la Dame blonde.
– Et que Lupin, par conséquent, a machiné les deux affaires?
– Je le crois.
Il y eut un éclat de rire. C’était le chef de la Sûreté qui se divertissait.
– Lupin! Toujours Lupin! Lupin est dans tout, Lupin est partout!
– Il est où il est, scanda Ganimard, vexé.
– Encore faut-il qu’il ait des raisons pour être quelque part, observa M. Dudouis, et, en l’espèce, les raisons me semblent obscures. Le secrétaire n’a pas été fracturé, ni le portefeuille volé. Il reste même de l’or sur la table.
– Oui, s’écria Ganimard, mais le fameux diamant?
– Quel diamant?
– Le diamant bleu! Le célèbre diamant qui faisait partie de la couronne royale de France et qui fut donné par le Duc d’A… à Léonide L…, et, à la mort de Léonide L…, racheté par le Baron d’Hautrec en mémoire de la brillante comédienne qu’il avait passionnément aimée. C’est un de ces souvenirs qu’un vieux Parisien comme moi n’oublie point.
– Il est évident, dit le juge d’instruction, que, si le diamant bleu ne se retrouve pas, tout s’explique… mais où chercher?
– Au doigt même de M. le Baron, répondit Charles. Le diamant bleu ne quittait pas sa main gauche.
– J’ai vu cette main, affirma Ganimard en s’approchant de la victime, et comme vous pouvez vous en assurer, il n’y a qu’un simple anneau d’or.
– Regardez du côté de la paume, reprit le domestique.
Ganimard déplia les doigts crispés. Le chaton était retourné à l’intérieur, et au cœur de ce chaton resplendissait le diamant bleu.
– Fichtre, murmura Ganimard, absolument interdit, je n’y comprends plus rien.
– Et vous renoncez, je l’espère, à suspecter ce malheureux Lupin? ricana M. Dudouis.
Ganimard prit un temps, réfléchit, et riposta d’un ton sentencieux:
– C’est justement quand je ne comprends plus que je suspecte Arsène Lupin.
Telles furent les premières constatations effectuées par la justice au lendemain de ce crime étrange. Constatations vagues, incohérentes et auxquelles la suite de l’instruction n’apporta ni cohérence ni certitude. Les allées et venues d’Antoinette Bréhat demeurèrent absolument inexplicables, comme celles de la Dame blonde, et pas davantage on ne sut quelle était cette mystérieuse créature aux cheveux d’or, qui avait tué le Baron d’Hautrec et n’avait pas pris à son doigt le fabuleux diamant de la couronne royale de France.
Et, plus que tout, la curiosité qu’elle inspirait donnait au crime un relief de grand forfait dont s’exaspérait l’opinion publique.
Les héritiers du Baron d’Hautrec ne pouvaient que bénéficier d’une pareille réclame. Ils organisèrent avenue Henri-Martin, dans l’hôtel même, une exposition des meubles et objets qui devaient se vendre à la salle Drouot. Meubles modernes et de goût médiocre, objets sans valeur artistique… mais au centre de la pièce, sur un socle tendu de velours grenat, protégée par un globe de verre, et gardée par deux agents, étincelait la bague au diamant bleu.
Diamant magnifique, énorme, d’une pureté incomparable, et de ce bleu indéfini que l’eau claire prend au ciel qu’il reflète, de ce bleu que l’on devine dans la blancheur du linge. On admirait, on s’extasiait… et l’on regardait avec effroi la chambre de la victime, l’endroit où gisait le cadavre, le parquet démuni de son tapis ensanglanté, et les murs surtout, les murs infranchissables au travers desquels avait passé la criminelle. On s’assurait que le marbre de la cheminée ne basculait pas, que telle moulure de la glace ne cachait pas un ressort destiné à la faire pivoter. On imaginait des trous béants, des orifices de tunnel, des communications avec les égouts, avec les catacombes…
La vente du diamant bleu eut lieu à l’hôtel Drouot. La foule s’étouffait et la fièvre des enchères s’exaspéra jusqu’à la folie.
Il y avait là le Tout-Paris des grandes occasions, tous ceux qui achètent et tous ceux qui veulent faire croire qu’ils peuvent acheter, des boursiers, des artistes, des dames de tous les mondes, deux ministres, un ténor italien, un roi en exil qui, pour consolider son crédit, se donna le luxe de pousser, avec beaucoup d’aplomb et une voix vibrante, jusqu’à cent mille francs. Cent mille francs! Il pouvait les offrir sans se compromettre. Le ténor italien en risqua cent cinquante, une sociétaire des Français cent soixante-quinze.
À deux cent mille francs néanmoins, les amateurs se découragèrent. À deux cent cinquante mille, il n’en resta plus que deux: Herschmann, le célèbre financier, le roi des mines d’or, et la comtesse de Crozon, la richissime Américaine dont la collection de diamants et de pierres précieuses est réputée.
– Deux cent soixante mille… deux cent soixante-dix mille… soixante-quinze… quatre-vingt… proférait le commissaire, interrogeant successivement du regard les deux compétiteurs… deux cent quatre-vingt mille pour madame… personne ne dit mot?…
– Trois cent mille, murmura Herschmann.
Un silence. On observait la comtesse de Crozon. Debout, souriante, mais d’une pâleur qui dénonçait son trouble, elle s’appuyait au dossier de la chaise placée devant elle. En réalité, elle le savait et tous les assistants le savaient aussi, l’issue du duel n’était pas douteuse: logiquement, fatalement, il devait se terminer à l’avantage du financier, dont les caprices étaient servis par une fortune de plus d’un demi-milliard. Pourtant, elle prononça:
– Trois cent cinq mille.
Un silence encore. On se retourna vers le roi des mines, dans l’attente de l’inévitable surenchère. Il était certain qu’elle allait se produire, forte, brutale, définitive.
Elle ne se produisit point. Herschmann restait impassible, les yeux fixés sur une feuille de papier que tenait sa main droite, tandis que l’autre gardait les morceaux d’une enveloppe déchirée.
– Trois cent cinq mille, répétait le commissaire. Une fois?… Deux fois?… Il est encore temps… personne ne dit mot?… Je répète: une fois?… deux fois?…
Herschmann ne broncha pas. Un dernier silence. Le marteau tomba.
– Quatre cent mille, clama Herschmann, sursautant, comme si le bruit du marteau l’arrachait de sa torpeur.
Trop tard. L’adjudication était irrévocable.
On s’empressa autour de lui. Que s’était-il passé? Pourquoi n’avait-il pas parlé plus tôt?
Il se mit à rire.
– Que s’est-il passé? Ma foi, je n’en sais rien. J’ai eu une minute de distraction.
– Est-ce possible?
– Mais oui, une lettre qu’on m’a remise.
– Et cette lettre a suffi…
– Pour me troubler, oui, sur le moment.
Ganimard était là. Il avait assisté à la vente de la bague. Il s’approcha d’un des garçons de service.
– C’est vous, sans doute, qui avez remis une lettre à M. Herschmann?
– Oui.
– De la part de qui?
– De la part d’une dame.
– Où est-elle?
– Où est-elle?… Tenez, Monsieur, là-bas… cette dame qui a une voilette épaisse.
– Et qui s’en va?
– Oui.
Ganimard se précipita vers la porte et aperçut la dame qui descendait l’escalier. Il courut. Un flot de monde l’arrêta près de l’entrée. Dehors, il ne la retrouva pas.
Il revint dans la salle, aborda Herschmann, se fit connaître et l’interrogea sur la lettre. Herschmann la lui donna. Elle contenait, écrits au crayon, à la hâte, et d’une écriture que le financier ignorait, ces simples mots:
«Le diamant bleu porte malheur. Souvenez-vous du Baron d’Hautrec.»
Les tribulations du diamant bleu n’étaient pas achevées, et, déjà connu par l’assassinat du Baron d’Hautrec et par les incidents de l’hôtel Drouot, il devait, six mois plus part, atteindre à la grande célébrité. L’été suivant, en effet, on volait à la comtesse de Crozon le précieux joyau qu’elle avait eu tant de peine à conquérir.
Résumons cette curieuse affaire dont les émouvantes et dramatiques péripéties nous ont tous passionnés et sur laquelle il m’est enfin permis de jeter quelque lumière.
Le soir du 10 août, les hôtes de M. et Mme de Crozon étaient réunis dans le salon du magnifique château qui domine la baie de la Somme. On fit de la musique. La comtesse se mit au piano et posa sur un petit meuble, près de l’instrument, ses bijoux, parmi lesquels se trouvait la bague du Baron d’Hautrec.
Au bout d’une heure le comte se retira, ainsi que ses deux cousins, les d’Andelle, et Mme de Réal, une amie intime de la comtesse de Crozon. Celle-ci resta seule avec M. Bleichen, consul autrichien, et sa femme.
Ils causèrent, puis la comtesse éteignit une grande lampe située sur la table du salon. Au même moment, M. Bleichen éteignait les deux lampes du piano. Il y eut un instant d’obscurité, un peu d’effarement, puis le consul alluma une bougie, et tous trois gagnèrent leurs appartements. Mais, à peine chez elle, la comtesse se souvint de ses bijoux et enjoignit à sa femme de chambre d’aller les chercher. Celle-ci revint et les déposa sur la cheminée sans que sa maîtresse les examinât. Le lendemain, Mme de Crozon constatait qu’il manquait une bague, la bague au diamant bleu.
Elle avertit son mari. Leur conclusion fut immédiate: la femme de chambre étant au-dessus de tout soupçon, le coupable ne pouvait être que M. Bleichen.
Le comte prévint le commissaire central d’Amiens, qui ouvrit une enquête et, discrètement, organisa la surveillance la plus active pour que le consul autrichien ne pût ni vendre ni expédier la bague.
Jour et nuit des agents entourèrent le château.
Deux semaines s’écoulent sans le moindre incident. M. Bleichen annonce son départ. Ce jour-là une plainte est déposée contre lui. Le commissaire intervient officiellement et ordonne la visite des bagages. Dans un petit sac dont la clé ne quitte jamais le consul, on trouve un flacon de poudre de savon; dans ce flacon, la bague!
Mme Bleichen s’évanouit. Son mari est mis en état d’arrestation.
On se rappelle le système de défense adopté par l’inculpé. Il ne peut s’expliquer, disait-il, la présence de la bague que par une vengeance de M. de Crozon. «Le comte est brutal et rend sa femme malheureuse. J’ai eu un long entretien avec celle-ci et l’ai vivement engagée au divorce. Mis au courant, le comte s’est vengé en prenant la bague, et, lors de mon départ, en la glissant dans le nécessaire de toilette». Le comte et la comtesse maintinrent énergiquement leur plainte. Entre l’explication qu’ils donnaient et celle du consul, toutes deux également possibles, également probables, le public n’avait qu’à choisir. Aucun fait nouveau ne fit pencher l’un des plateaux de la balance. Un mois de bavardages, de conjectures et d’investigations n’amena pas un seul élément de certitude.
Ennuyés par tout ce bruit, impuissants à produire la preuve évidente de culpabilité qui eût justifié leur accusation, M. et Mme de Crozon demandèrent qu’on leur envoyât de Paris un agent de la Sûreté capable de débrouiller les fils de l’écheveau. On envoya Ganimard.
Durant quatre jours le vieil inspecteur principal fureta, potina, se promena dans le parc, eut de longues conférences avec la bonne, avec le chauffeur, les jardiniers, les employés des bureaux de poste voisins, visita les appartements qu’occupaient le ménage Bleichen, les cousins d’Andelle et Mme de Réal. Puis, un matin, il disparut sans prendre congé de ses hôtes.
Mais une semaine plus tard, ils recevaient ce télégramme:
«Vous prie venir demain vendredi, cinq heures soir, au Thé japonais, rue Boissy-d’Anglas. Ganimard».
À cinq heures exactement, ce vendredi, leur automobile s’arrêtait devant le numéro 9 de la rue Boissy-d’Anglas. Sans un mot d’explication, le vieil inspecteur qui les attendait sur le trottoir les conduisit au premier étage du Thé japonais.
Pulsuz fraqment bitdi.