Kitabı oxu: «Les Essais (Version Intégrale, Livre 1, 2 et 3)»

Şrift:

Michel de Montaigne

Les Essais
(Version Intégrale, Livre 1, 2 et 3)

Texte original de 1580

Couverture:

Portrait de Michel de Montaigne. Auteur et date inconnus.

EAN 4064066497781

e-artnow, 2021

Contenu

Les Essais, Livre I

Au Lecteur

Chapitre 1 Par divers moyens on arrive à pareille fin

Chapitre 2 De la Tristesse

Chapitre 3 Nos affections s’emportent au delà de nous

Chapitre 4 Comme l’ame descharge ses passions sur des objects faux, quand les vrais luy defaillent

Chapitre 5 Si le chef d’une place assiegee, doit sortir pour parlementer

Chapitre 6 L’heure des parlemens dangereuse

Chapitre 7 Que l’intention juge nos actions

Chapitre 8 De l’Oysiveté

Chapitre 9 Des Menteurs

Chapitre 10 Du parler prompt ou tardif

Chapitre 11 Des Prognostications

Chapitre 12 De la constance

Chapitre 13 Ceremonie de l’entreveuë des Rois

Chapitre 14 On est puny pour s’opiniastrer en une place sans raison

Chapitre 15 De la punition de la couardise

Chapitre 16 Un traict de quelques Ambassadeurs

Chapitre 17 De la peur

Chapitre 18 Qu’il ne faut juger de notre heur qu’apres la mort

Chapitre 19 Que Philosopher, c’est apprendre a mourir

Chapitre 20 De la force de l’imagination

Chapitre 21 Le profit de l’un est dommage de l’autre

Chapitre 22 De la coustume, et de ne changer aisément une loy receüe

Chapitre 23 Divers evenemens de mesme Conseil

Chapitre 24 Du pedantisme

Chapitre 25 De l’institution des enfans

Chapitre 26 C’est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance

Chapitre 27 De l’Amitié

Chapitre 28 Vingt et neuf sonnets d’Estienne de la Boëtie

Chapitre 29 De la Moderation

Chapitre 30 Des Cannibales

Chapitre 31 Qu’il faut sobrement se mesler de juger des ordonnances divines

Chapitre 32 De fuir les voluptez au pris de la vie

Chapitre 33 La fortune se rencontre souvent au train de la raison

Chapitre 34 D’un defaut de nos polices

Chapitre 35 De l’usage de se vestir

Chapitre 36 Du jeune Caton

Chapitre 37 Comme nous pleurons et rions d’une mesme chose

Chapitre 38 De la solitude

Chapitre 39 Consideration sur Ciceron

Chapitre 40 Que le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l’opinion que nous en avons

Chapitre 41 De ne communiquer sa gloire

Chapitre 42 De l’inequalité qui est entre nous

Chapitre 43 Des loix somptuaires

Chapitre 44 Du dormir

Chapitre 45 De la battaille de Dreux

Chapitre 46 Des noms

Chapitre 47 De l’incertitude de nostre jugement

Chapitre 48 Des destries

Chapitre 49 Des coustumes anciennes

Chapitre 50 De Democritus et Heraclitus

Chapitre 51 De la vanité des paroles

Chapitre 52 De la parsimonie des anciens

Chapitre 53 D’un mot de Cæsar

Chapitre 54 Des vaines subtilitez

Chapitre 55 Des Senteurs

Chapitre 56 Des prieres

Chapitre 57 De l’aage

Les Essais, Livre II

Chapitre 1 De l’inconstance de nos actions

Chapitre 2 De l’yvrongnerie

Chapitre 3 Coustume de l’Isle de Cea

Chapitre 4 A demain les affaires

Chapitre 5 De la conscience

Chapitre 6 De l’exercitation

Chapitre 7 Des recompenses d’honneur

Chapitre 8 De l’affection des peres aux enfans

Chapitre 9 Des armes des Parthes

Chapitre 10 Des livres

Chapitre 11 De la cruauté

Chapitre 12 Apologie de Raimond de Sebonde

Chapitre 13 De juger de la mort d’autruy

Chapitre 14 Comme nostre esprit s’empesche soymesmes

Chapitre 15 Que nostre desir s’accroist par la malaisance

Chapitre 16 De la gloire

Chapitre 17 De la presumption

Chapitre 18 Du desmentir

Chapitre 19 De la liberté de conscience

Chapitre 20 Nous ne goustons rien de pur

Chapitre 21 Contre la faineantise

Chapitre 22 Des postes

Chapitre 23 Des mauvais moyens employez à bonne fin

Chapitre 24 De la grandeur romaine

Chapitre 25 De ne contrefaire le malade

Chapitre 26 Des pouces

Chapitre 27 New Chapter

Chapitre 28 Toutes choses ont leur saison

Chapitre 29 De la vertu

Chapitre 30 D’un enfant monstrueux

Chapitre 31 De la cholere

Chapitre 32 Defence de Seneque et de Plutarque

Chapitre 33 L’histoire de Spurina

Chapitre 34 Observation sur les moyens de faire la guerre, de Julius Cæsar

Chapitre 35 De trois bonnes femmes

Chapitre 36 Des plus excellens hommes

Chapitre 37 De la ressemblance des enfans aux peres

Les Essais, Livre III

Chapitre 1 De l’utile et de l’honeste

Chapitre 2 Du repentir

Chapitre 3 De trois commerces

Chapitre 4 De la diversion

Chapitre 5 Sur des vers de Virgile

Chapitre 6 Des Coches

Chapitre 7 De l’incommodité de la grandeur

Chapitre 8 De l’art de conferer

Chapitre 9 De la vanité

Chapitre 10 De mesnager sa volonté

Chapitre 11 Des boyteux

Chapitre 12 De la Physionomie

Chapitre 13 De l’experience

Les Essais, Livre I

Publication: 1595

(Version Intégrale)

Les Essais, Livre I

Au Lecteur

Chapitre 1 Par divers moyens on arrive à pareille fin

Chapitre 2 De la Tristesse

Chapitre 3 Nos affections s’emportent au delà de nous

Chapitre 4 Comme l’ame descharge ses passions sur des objects faux, quand les vrais luy defaillent

Chapitre 5 Si le chef d’une place assiegee, doit sortir pour parlementer

Chapitre 6 L’heure des parlemens dangereuse

Chapitre 7 Que l’intention juge nos actions

Chapitre 8 De l’Oysiveté

Chapitre 9 Des Menteurs

Chapitre 10 Du parler prompt ou tardif

Chapitre 11 Des Prognostications

Chapitre 12 De la constance

Chapitre 13 Ceremonie de l’entreveuë des Rois

Chapitre 14 On est puny pour s’opiniastrer en une place sans raison

Chapitre 15 De la punition de la couardise

Chapitre 16 Un traict de quelques Ambassadeurs

Chapitre 17 De la peur

Chapitre 18 Qu’il ne faut juger de notre heur qu’apres la mort

Chapitre 19 Que Philosopher, c’est apprendre a mourir

Chapitre 20 De la force de l’imagination

Chapitre 21 Le profit de l’un est dommage de l’autre

Chapitre 22 De la coustume, et de ne changer aisément une loy receüe

Chapitre 23 Divers evenemens de mesme Conseil

Chapitre 24 Du pedantisme

Chapitre 25 De l’institution des enfans

Chapitre 26 C’est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance

Chapitre 27 De l’Amitié

Chapitre 28 Vingt et neuf sonnets d’Estienne de la Boëtie

Chapitre 29 De la Moderation

Chapitre 30 Des Cannibales

Chapitre 31 Qu’il faut sobrement se mesler de juger des ordonnances divines

Chapitre 32 De fuir les voluptez au pris de la vie

Chapitre 33 La fortune se rencontre souvent au train de la raison

Chapitre 34 D’un defaut de nos polices

Chapitre 35 De l’usage de se vestir

Chapitre 36 Du jeune Caton

Chapitre 37 Comme nous pleurons et rions d’une mesme chose

Chapitre 38 De la solitude

Chapitre 39 Consideration sur Ciceron

Chapitre 40 Que le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l’opinion que nous en avons

Chapitre 41 De ne communiquer sa gloire

Chapitre 42 De l’inequalité qui est entre nous

Chapitre 43 Des loix somptuaires

Chapitre 44 Du dormir

Chapitre 45 De la battaille de Dreux

Chapitre 46 Des noms

Chapitre 47 De l’incertitude de nostre jugement

Chapitre 48 Des destries

Chapitre 49 Des coustumes anciennes

Chapitre 50 De Democritus et Heraclitus

Chapitre 51 De la vanité des paroles

Chapitre 52 De la parsimonie des anciens

Chapitre 53 D’un mot de Cæsar

Chapitre 54 Des vaines subtilitez

Chapitre 55 Des Senteurs

Chapitre 56 Des prieres

Chapitre 57 De l’aage

Au Lecteur

C‘EST icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dés l’entree, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privee : je n’y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire : mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ay voüé à la commodité particuliere de mes parens et amis : à ce que m’ayans perdu (ce qu’ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve, la connoissance qu’ils ont eu de moy. Si c’eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautez empruntees. Je veux qu’on m’y voye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude et artifice : car c’est moy que je peins. Mes defauts s’y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l’a permis. Que si j’eusse esté parmy ces nations qu’on dit vivre encore souz la douce liberté des premieres loix de nature, je t’asseure que je m’y fusse tres-volontiers peint tout entier, Et tout nud. Ainsi, Lecteur, je suis moymesme la matiere de mon livre : ce n’est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu donq.

De Montaigne, ce 12 de juin 1580.

Chapitre 1
Par divers moyens on arrive à pareille fin

LA plus commune façon d’amollir les coeurs de ceux qu’on a offencez, lors qu’ayans la vengeance en main, ils nous tiennent à leur mercy, c’est de les esmouvoir par submission, à commiseration et à pitié : Toutesfois la braverie, la constance, et la resolution, moyens tous contraires, ont quelquesfois servy à ce mesme effect.

Edouard Prince de Galles, celuy qui regenta si long temps nostre Guienne : personnage duquel les conditions et la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur ; ayant esté bien fort offencé par les Limosins, et prenant leur ville par force, ne peut estre arresté par les cris du peuple, et des femmes, et enfans abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, et se jettans à ses pieds : jusqu’à ce que passant tousjours outre dans la ville, il apperçeut trois gentilshommes François, qui d’une hardiesse incroyable soustenoient seuls l’effort de son armee victorieuse. La consideration et le respect d’une si notable vertu, reboucha premierement la pointe de sa cholere : et commença par ces trois, à faire misericorde à tous les autres habitans de la ville.

Scanderberch, Prince de l’Epire, suyvant un soldat des siens pour le tuer, et ce soldat ayant essayé par toute espece d’humilité et de supplication de l’appaiser, se resolut à toute extremité de l’attendre l’espee au poing : cette sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre, qui pour luy avoir veu prendre un si honorable party, le reçeut en grace. Cet exemple pourra souffrir autre interpretation de ceux, qui n’auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce Prince là.

L’Empereur Conrad troisiesme, ayant assiegé Guelphe Duc de Bavieres, ne voulut condescendre à plus douces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu’on luy offrist, que de permettre seulement aux gentils-femmes qui estoient assiegees avec le Duc, de sortir leur honneur sauve, à pied, avec ce qu’elles pourroient emporter sur elles. Elles d’un coeur magnanime, s’adviserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans, et le Duc mesme. L’Empereur print si grand plaisir à voir la gentillesse de leur courage, qu’il en pleura d’aise, et amortit toute cette aigreur d’inimitié mortelle et capitale qu’il avoit portee contre ce Duc : et dés lors en avant traita humainement luy et les siens. L’un et l’autre de ces deux moyens m’emporteroit aysement : car j’ay une merveilleuse lascheté vers la miséricorde et mansuetude : Tant y a, qu’à mon advis, je serois pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu’à l’estimation. Si est la pitié passion vitieuse aux Stoiques : Ils veulent qu’on secoure les affligez, mais non pas qu’on flechisse et compatisse avec eux.

Or ces exemples me semblent plus à propos, d’autant qu’on voit ces ames assaillies et essayees par ces deux moyens, en soustenir l’un sans s’esbranler, et courber sous l’autre. Il se peut dire, que de rompre son coeur à la commiseration, c’est l’effet de la facilité, debonnaireté, et mollesse : d’où il advient que les natures plus foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire, y sont plus subjettes. Mais (ayant eu à desdaing les larmes et les pleurs) de se rendre à la seule reverence de la saincte image de la vertu, que c’est l’effect d’une ame forte et imployable, ayant en affection et en honneur une vigueur masle, et obstinee. Toutesfois és ames moins genereuses, l’estonnement et l’admiration peuvent faire naistre un pareil effect : Tesmoin le peuple Thebain, lequel ayant mis en Justice d’accusation capitale, ses capitaines, pour avoir continué leur charge outre le temps qui leur avoit esté prescript et preordonné, absolut à toute peine Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles objections, et n’employoit à se garantir que requestes et supplications : et au contraire Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses par luy faites, et à les reprocher au peuple d’une façon fiere et arrogante, il n’eut pas le coeur de prendre seulement les balotes en main, et se departit : l’assemblee louant grandement la hautesse du courage de ce personnage.

Dionysius le vieil, apres des longueurs et difficultés extremes, ayant prins la ville de Rege, et en icelle le Capitaine Phyton, grand homme de bien, qui l’avoit si obstinéement defendue, voulut en tirer un tragique exemple de vengeance. Il luy dict premierement, comment le jour avant, il avoit faict noyer son fils, et tous ceux de sa parenté. A quoy Phyton respondit seulement, qu’ils en estoient d’un jour plus heureux que luy. Apres il le fit despouiller, et saisir à des Bourreaux, et le trainer par la ville, en le fouëttant tres ignominieusement et cruellement : et en outre le chargeant de felonnes parolles et contumelieuses. Mais il eut le courage tousjours constant, sans se perdre. Et d’un visage ferme, alloit au contraire ramentevant à haute voix, l’honorable et glorieuse cause de sa mort, pour n’avoir voulu rendre son païs entre les mains d’un tyran : le menaçant d’une prochaine punition des dieux. Dionysius, lisant dans les yeux de la commune de son armee, qu’au lieu de s’animer des bravades de cet ennemy vaincu, au mespris de leur chef, et de son triomphe : elle alloit s’amollissant par l’estonnement d’une si rare vertu, et marchandoit de se mutiner, et mesmes d’arracher Phyton d’entre les mains de ses sergens, feit cesser ce martyre : et à cachettes l’envoya noyer en la mer.

Certes c’est un subject merveilleusement vain, divers, et ondoyant, que l’homme : il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforrme. Voyla Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins, contre laquelle il estoit fort animé, en consideration de la vertu et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la faute publique, et ne requeroit autre grace que d’en porter seul la peine. Et l’hoste de Sylla, ayant usé en la ville de Peruse de semblable vertu, n’y gaigna rien, ny pour soy, ny pour les autres.

Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy des hommes et si gratieux aux vaincus Alexandre, forçant apres beaucoup de grandes difficultez la ville de Gaza, rencontra Betis qui y commandoit, de la valeur duquel il avoit, pendant ce siege, senty des preuves merveilleuses, lors seul, abandonné des siens, ses armes despecees, tout couvert de sang et de playes, combatant encores au milieu de plusieurs Macedoniens, qui le chamailloient de toutes parts : et luy dit, tout piqué d’une si chere victoire (car entre autres dommages, il avoit receu deux fresches blessures sur sa personne) Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis : fais estat qu’il te faut souffrir toutes les sortes de tourmens qui se pourront inventer contre un captif. L’autre, d’une mine non seulement asseuree, mais rogue et altiere, se tint sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre voyant l’obstination à se taire : A il flechy un genouil ? luy est-il eschappé quelque voix suppliante ? Vrayement je vainqueray ce silence : et si je n’en puis arracher parole, j’en arracheray au moins du gemissement. Et tournant sa cholere en rage, commanda qu’on luy perçast les talons, et le fit ainsi trainer tout vif, deschirer et desmembrer au cul d’une charrette.

Seroit-ce que la force de courage luy fust si naturelle et commune, que pour ne l’admirer point, il la respectast moins ? ou qu’il l’estimast si proprement sienne, qu’en cette hauteur il ne peust souffrir de la veoir en un autre, sans le despit d’une passion envieuse ? ou que l’impetuosité naturelle de sa cholere fust incapable d’opposition ?

De vray, si elle eust receu bride, il est à croire, qu’en la prinse et desolation de la ville de Thebes elle l’eust receue : à veoir cruellement mettre au fil de l’espee tant de vaillans hommes, perdus, et n’ayans plus moyen de defence publique. Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut veu ny fuiant, ny demandant mercy. Au rebours cerchans, qui çà, qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux : les provoquans à les faire mourir d’une mort honorable. Nul ne fut veu, qui n’essaiast en son dernier souspir, de se venger encores : et à tout les armes du desespoir consoler sa mort en la mort de quelque ennemy. Si ne trouva l’affliction de leur vertu aucune pitié et ne suffit la longueur d’un jour à assouvir sa vengeance. Ce carnage dura jusques à la derniere goute de sang espandable : et ne s’arresta qu’aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfants, pour en tirer trente mille esclaves.

Chapitre 2
De la Tristesse

JE suis des plus exempts de cette passion, et ne l’ayme ny l’estime : quoy que le monde ayt entrepris, comme à prix faict, de l’honorer de faveur particuliere. Ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience. Sot et vilain ornement. Les Italiens ont plus sortablement baptisé de son nom la malignité. Car c’est une qualité tousjours nuisible, tousjours folle : et comme tousjours couarde et basse, les Stoïciens en defendent le sentiment à leurs sages.

Mais le conte dit que Psammenitus Roy d’Ægypte, ayant esté deffait et pris par Cambysez Roy de Perse, voyant passer devant luy sa fille prisonniere habillee en servante, qu’on envoyoit puiser de l’eau, tous ses amis pleurans et lamentans autour de luy, se tint coy sans mot dire, les yeux fichez en terre : et voyant encore tantost qu’on menoit son fils à la mort, se maintint en cette mesme contenance : mais qu’ayant apperçeu un de ses domestiques conduit entre les captifs, il se mit à battre sa teste, et mener un dueil extreme.

Cecy se pourroit apparier à ce qu’on vid dernierement d’un Prince des nostres, qui ayant ouy à Trente, où il estoit, nouvelles de la mort de son frere aisné, mais un frere en qui consistoit l’appuy et l’honneur de toute sa maison, et bien tost apres d’un puisné, sa seconde esperance, et ayant soustenu ces deux charges d’une constance exemplaire, comme quelques jours apres un de ses gens vint à mourir, il se laissa emporter à ce dernier accident ; et quitant sa resolution, s’abandonna au dueil et aux regrets ; en maniere qu’aucuns en prindrent argument, qu’il n’avoit esté touché au vif que de cette derniere secousse : mais à la verité ce fut, qu’estant d’ailleurs plein et comblé de tristesse, la moindre surcharge brisa les barrieres de la patience. Il s’en pourroit (di-je) autant juger de nostre histoire, n’estoit qu’elle adjouste, que Cambyses s’enquerant à Psammenitus, pourquoy ne s’estant esmeu au malheur de son filz et de sa fille, il portoit si impatiemment celuy de ses amis : C’est, respondit-il, que ce seul dernier desplaisir se peut signifier par larmes, les deux premiers surpassans de bien loin tout moyen de se pouvoir exprimer.

A l’aventure reviendroit à ce propos l’invention de cet ancien peintre, lequel ayant à representer au sacrifice de Iphigenia le dueil des assistans, selon les degrez de l’interest que chacun apportoit à la mort de cette belle fille innocente : ayant espuisé les derniers efforts de son art, quand ce vint au pere de la vierge, il le peignit le visage couvert, comme si nulle contenance ne pouvoit rapporter ce degré de dueil. Voyla pourquoy les Poëtes feignent cette miserable mere Niobé, ayant perdu premierement sept filz, et puis de suite autant de filles, sur-chargee de pertes, avoir esté en fin transmuee en rocher,

diriguisse malis,

pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité, qui nous transsit, lors que les accidens nous accablent surpassans nostre portee.

De vray, l’effort d’un desplaisir, pour estre extreme, doit estonner toute l’ame, et luy empescher la liberté de ses actions : Comme il nous advient à la chaude alarme d’une bien mauvaise nouvelle, de nous sentir saisis, transsis, et comme perclus de tous mouvemens : de façon que l’ame se relaschant apres aux larmes et aux plaintes, semble se desprendre, se desmeller, et se mettre plus au large, et à son aise,

Et via vix tandem voci laxata dolore est.

En la guerre que le Roy Ferdinand mena contre la veufve du Roy Jean de Hongrie, autour de Bude, un gendarme fut particulierement remerqué de chacun, pour avoir excessivement bien faict de sa personne, en certaine meslee : et incognu, hautement loué, et plaint y estant demeuré. Mais de nul tant que de Raiscïac seigneur Allemand, esprins d’une si rare vertu : le corps estant rapporté, cetuicy d’une commune curiosité, s’approcha pour voir qui c’estoit : et les armes ostees au trespassé, il reconut son fils. Cela augmenta la compassion aux assistans : luy seul, sans rien dire, sans siller les yeux, se tint debout, contemplant fixement le corps de son fils : jusques à ce que la vehemence de la tristesse, aiant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par terre.

Chi puo dir com’egli arde è in picciol fuoco,

disent les amoureux, qui veulent representer une passion insupportable :

misero quod omnes

Eripit sensus mihi. Nam simul te

Lesbia aspexi, nihil est super mi

Quod loquar amens.

Lingua sed torpet, tenuis sub artus

Flamma dimanat, sonitu suopte

Tinniunt aures, gemina teguntur

Lumina nocte.

Aussi n’est ce pas en la vive, et plus cuysante chaleur de l’accés, que nous sommes propres à desployer nos plaintes et nos persuasions : l’ame est lors aggravee de profondes pensees, et le corps abbatu et languissant d’amour.

Et de là s’engendre par fois la defaillance fortuite, qui surprent les amoureux si hors de saison ; et cette glace qui les saisit par la force d’une ardeur extreme, au giron mesme de la jouïssance. Toutes passions qui se laissent gouster, et digerer, ne sont que mediocres,

Curæ leves loquuntur, ingentes stupent.

La surprise d’un plaisir inesperé nous estonne de mesme,

Ut me conspexit venientem, Et Troïa circum

Arma amens vidit, magnis exterrita monstris,

Diriguit visu in medio, calor ossa reliquit,

Labitur, et longo vix tandem tempore fatur.

Outre la femme Romaine, qui mourut surprise d’aise de voir son fils revenu de la routte de Cannes : Sophocles et Denis le Tyran, qui trespasserent d’aise : et Talva qui mourut en Corsegue, lisant les nouvelles des honneurs que le Senat de Rome luy avoit decernez. Nous tenons en nostre siecle, que le Pape Leon dixiesme ayant esté adverty de la prinse de Milan, qu’il avoit extremement souhaittee, entra en tel excez de joye, que la fievre l’en print, et en mourut. Et pour un plus notable tesmoignage de l’imbecillité humaine, il a esté remerqué par les anciens, que Diodorus le Dialecticien mourut sur le champ, espris d’une extreme passion de honte, pour en son escole, et en public, ne se pouvoir desvelopper d’un argument qu’on luy avoit faict.

Je suis peu en prise de ces violentes passions : J’ay l’apprehension naturellement dure ; et l’encrouste et espessis tous les jours par discours.

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
27 fevral 2026
Həcm:
1540 səh.
ISBN:
4064066497781
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı:

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