Kitabı oxu: «Le Salon de 1874»

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Nestor Paturot

Le Salon de 1874


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066329129

Table des matières

INTRODUCTION

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

CONCLUSION


INTRODUCTION

Table des matières

Pourquoi j’entre en scène. — Mes titres. — Une excursion à l’hôtel Drouot. — Mon oncle et mes neveux.—Mme Paturot. — Français et Charlet. — Vivent les artistes!

Monsieur et cher Directeur,

Permettez-moi de me servir de cette dernière expression que j’aspire à obtenir le droit d’employer d’une façon régulière; c’est vous dire que j’ai l’ambition de devenir l’un de vos collaborateurs et d’entrer dans la famille des rédacteurs du National. Tous sont pour moi de vieux amis, bien qu’ils ne me connaissent pas, car je suis leur lecteur assidu depuis la fondation de votre journal.

S’il en est ainsi, allez-vous me dire, vous ne devez pas ignorer que nos rangs sont pleins et qu’il n’y a pas de lacune dans la rédaction.

—Je le sais, aussi l’idée qui me trotte dans la tète ne m’est-elle venue que parce que j’ai appris qu’un de vos collaborateurs était obligé de vous prier de le faire suppléer. Je vais droit au fait. Je me suis trouvé dans une société que fréquente l’incomparable critique du National, Théodore de Banville, et là, j’ai su qu’il était au regret de ne pouvoir se charger cette année du compte-rendu du Salon, en raison de plusieurs absences obligatoires qu’il doit faire, justement pendant la période de l’exposition; alors j’ai pensé...

Je vous vois d’ici me toiser du haut en bas et me demander qui je suis pour avoir une pareille prétention.

Evidemment l’outrecuidance est grande de ma part, car je n’ai aucun titre à mettre en avant.

Je ne suis ni artiste, ni poëte et je ne fais même pas partie de la Société des gens de lettres; je suis, en un mot, un simple bourgeois, possédant, je le crois, les qualités qui distinguent cette classe de braves gens, c’est-à-dire un peu de jugement et quelque bon sens. Je ne vous parlerai pas de connaissances spéciales. Etant au collége, j’ai appris le dessin pendant un an, et au bout de cette année, j’ai fait, au crayon noir, la tête à la chevelure luxuriante et bouclée dans laquelle se jouent les reflets de la lune, de l’Amour dans le tableau d’Endymion de Girodet-Trioson, toile qui était alors au Luxembourg et qui est actuellement au Louvre. Je vous dirai, sans en tirer plus de vanité, que j’ai obtenu le premier prix de dessin sur les élèves de deuxième année, mais sachez aussi que ce succès m’a coûté l’abandon de mes débuts artistiques, parce que mon grand-père, qui était un homme positif, a cru devoir couper court de suite aux velléités que ce premier succès pouvait éveiller en moi, il m’a fait cesser les leçons de dessin, car, à son avis, les artistes étaient tous des meurt-de-faim. Mon grand-père, qui était cependant un homme perspicace, vivait dans les idées qui prévalaient sous la Restauration. Il ne prévoyait pas, dans ce moment où les arts étaient si oubliés et si dépréciés, à cette époque qui nous a légué tant de quartiers Lâtis en plâtre, à longues plinthes plates entre les étages, seule décoration architecturale, et sans la moindre trace de la plus petite pensée artistique, il ne prévoyait pas que l’hôtel Bullion, où l’on ne vendait alors que de vieux panas et de vieilles loques, en passant de la rue Jean-Jacques-Rousseau à la rue des Jeûneurs, puis de la rue des Jeûneurs à la rue Drouot, deviendrait le temple moderne des beaux-arts et un établissement d’enseignement professionnel véritablement destiné à propager la connaissance, puis l’amour de la peinture dans les rangs de la bourgeoisie.

C’est là, en effet, vous l’avouerai-je, mon cher directeur, que moi qui, en me livrant, depuis ma sortie du collége, à de tous autres travaux, avais oublié ma première passion, je l’ai sentie renaître en me reconnaissant un goût réel et prononcé pour ce qui me paraît bien dessiné ou harmonieusement peint.

Habitant le quartier de l’ancien Opéra, j ai pris l’habitude d’aller, chaque dimanche, passer une partie de mon après-midi dans les salles de la rue Drouot, où les expositions succèdent aux expositions, et où l’on peut voyager dans le pays de l’art, à la manière des pérégrinations qu’un stéréoscope permet d’accomplir, sans sortir de chez soi, dans les contrées les plus inaccessibles et les plus reculées. Parfois aussi, lorsque mes occupations me laissent un moment de liberté, j’ai pu assister aux combats curieux des enchères, et savez-vous ce que j’ai remarqué ? C’est le petit nombre de gens qui s’y connaissent réellement, en fait de peinture. Sur ce terrain, la mode règne en maîtresse plus que partout ailleurs, et la mode produit l’engouement des uns et surexcite la vanité des autres. Si le marché était abandonné aux vrais connaisseurs, il y aurait baisse générale, parce que ce nombre serait infiniment trop restreint pour le stock de marchandises qui augmente tous les jours. Lorsque le véritable goût dominait, on recherchait surtout les anciens maîtres, et on ne dédaignait pas les bons tableaux de leurs élèves, parce que ces tableaux renferment de véritables qualités qui se retrouvent plus rarement dans l’école moderne; mais depuis que le nombre des prétendus amateurs a grossi, on dédaigne les tableaux anciens pour donner la préférence aux tableaux modernes, parce que ceux-ci flattent davantage le regard et plaisent au vulgaire par la fraîcheur de leurs couleurs. C’est même cette disposition des amateurs et la facilité avec laquelle un grand nombre de peintres ont trouvé à placer avantageusement les tableaux faits pour flatter ce goût superficiel qui ont amené un certain nombre de peintres modernes à se livrer à des travaux faciles et à négliger les véritables qualités artistiqnes, qui ne s’acquièrent que par la persévérance dans l’étude, et dont se préoccupaient, avant tout, leurs prédécesseurs.

Aujourd’hui on n’achète à grands prix, parmi les tableaux anciens, que ceux au bas desquels sont tracés des noms qui ne figurent que dans les galeries dont toutes les toiles ont été couvertes d’or pour être obtenues. Il y a des maîtres auxquels on ne peut songer que lorsqu’on s’appelle Rothschild, Nucingen ou Orléans. Quant aux modernes, il est également admis que certains tableaux n’ont besoin d’aucune autre qualité que celle du nom qui les signe, et il s’est établi une véritable franc- maçonnerie parmi les détenteurs de ces tableaux, dans le but de ne pas permettre que les noms adoptés par cette franc-maçonnerie, plus mercantile encore qu’artistique, puissent subir la moindre dépréciation. Aussi, qu’arrive-t-il? c’est que les qualités que peuvent avoir les peintres ainsi adoptés par la mode — et qu’ils ont certainement eues, un moment, du moins, pour obtenir cette place, — finissent assez rapidement par céder le pas aux défauts que l’on se plaît à encourager, et où l’engoûment irréfléchi de la foule finit par chercher la cause même du succès de ces favoris de la fortune. Combien en est-il ainsi dont les œuvres, après avoir été l’objet d’engoûments de ce genre, et après avoir atteint des prix prodigieux, tombent plus tard dans un oubli complet et dans une dépréciation non moins prodigieuse! Que j’en ai vu, dont on ne pouvait plus obtenir la vente qu’en faisant valoir la qualité du cadre!

Que voulez-vous, ils ont eu leur beau temps, et ils en ont joui, quand il leur suffisait de prendre une toile et de lancer sur cette toile, à tort et à travers, sans chercher aucune forme étudiée, quelques coups de pinceau pouvant représenter, suivant la distance du spectateur, aussi bien des feuilles que des fleurs, des maisons que des nuages, des animaux que des arbustes, quand il leur suffisait de s’en tenir, en un mot, à un effet général, pour voir cette toile fiévreusement arrachée de leurs mains par une foule d’enchérisseurs insatiables et qui les obligeaient à recommencer dans les mêmes conditions le lendemain et les jours suivants. C’est bien le moins qu’après avoir remporté ces faciles et productives victoires ils laissent aux travailleurs assidus, aux chercheurs infatigables, à ceux qui pâlissent devant leurs chevalets pour chercher à mieux imiter l’inimitable nature, et qui sont loin de trouver dans ces travaux longs et ingrats la fortune qui sourit aux audacieux; c’est bien le moins qu’ils laissent à ces travailleurs la gloire devant la postérité, et l’immortalité qui n’appartient qu’aux véritables méritants.

En réalité, le public qui conduit le marché ne recherche pas tel peintre parce qu’il est sans émule, mais parce qu’il est à la mode; il y a des quantités d’amateurs qui peuvent se disputer ce qui est à la mode, alors qu’il y a bien peu de connaisseurs capables de découvrir ce qui est réellement hors ligne.

Mais de quoi vous parlé-je déjà ? Vous ne m’avez pas encore admis parmi les vôtres et autorisé à dire mes impressions aux lecteurs du National, et je me laisse aller à vous donner un échantillon de mes idées, bien bourgeoises, ainsi que vous avez pu en juger.

Soyez rassuré ; ces idées, en ce qu’elles pourraient avoir de trop terre à terre, seront, si vous voulez bien me confier la tâche que j’ambitionne, corrigées par ceux qui m’entourent et dont j’ai pour habitude de ne pas mépriser les avis.,

J’ai d’abord mon oncle Émile, un vrai savant qui sait tout, et qui ne me laisserait pas commettre une erreur historique. Par dessus le marché, il a étudié toutes les écoles de peinture; vous voyez de quelle utilité il me sera!

J’ai mon cousin Joseph, qui aurait fait un Horace Vernet si on n’avait pas voulu à toute force, dans la famille, faire de lui un avocat. Il ne savait pas encore écrire, qu’il barbouillait tous ses cahiers de soldats, de régiments, de canons, de batailles, etc. Celui-là s’y connaît en fait de tableaux militaires. Je le consulterai à l’occasion.

Quant aux choses de la grâce, de l’élégance, mon neveu Jules est passé maître sur ce terrain. Voilà un gaillard qui s’y connaît en formes bien conditionnées, en jolies tournures et en minois dignes de figurer dans l’escadron de Vénus. Je lui demanderai son avis sur les portraits féminins, et je suis sûr d’être l’écho d’observations intéressantes.

Ne riez pas de ce qu’il me reste à vous dire. Il s’agit des tableaux de nature morte qui ne sont pas non plus à dédaigner, et qui ont motivé plus d’un chef d’œuvre. Eh bien, j’ai pour ce genre de peinture un juge excellent... ma cuisinière. Figurez-vous, monsieur, que l’ayant autorisée, il y a deux ans, à aller au Salon, elle m’a tympanisé, à son retour, pour que je lui achète des chaudrons de M. Vollon et surtout pour que j’obtienne de lui quelques paquets de la poudre qu’il emploie pour rendre ses cuivres aussi brillants. Voilà une femme précieuse, vous en conviendrez, et que le jury pourrait consulter utilement quand il s’agit de juger l’école réaliste. Ce n’est pas elle qui refuserait les toiles de M. Manet, ainsi que cela vient, dit-on, d’avoir lieu.

Et puis, voici qui va achever de vous rassurer: je suis resolu — n’allez pas vous récrier, monsieur le directeur — à me soumettre à la censure... oui, à la censure.

Il y a censure et censure; quant à moi, j’ai un censeur en qui j’ai pleine confiance, mon excellente femme, la compagne de mes joies et de mes douleurs, de celles-ci surtout, car c’est de ce côté que le plateau de la balance tend toujours à pencher. Eh bien! sachez que j’ai la plus grande confiance dans le jugement et dans le coup d’oeil de Madame Paturot; elle est, d’ailleurs, toujours de mon avis, à la condition que je sois dans le juste et dans le raisonnable, et que je l’aie consultée avant de formuler cet avis.

Je vous l’avouerai, je me trouve très bien de ce régime de liberté sagement mitigé et judicieusement pondéré, et vous pouvez être certain que Madame Paturot ne me permettra aucune licence pouvant choquer soit le bon goût soit les bonnes mœurs. On se pique, en effet, — il est bon que vous le sachiez, — d’avoir des mœurs et du bon goût chez les Paturot.

Vous n’êtes pas sans avoir quelques tableaux, monsieur le directeur. Eh bien! n’êtes-vous pas de mon avis; leur vue repose et rafraîchit l’esprit. C’est toujours avec un nouveau plaisir — passez-moi cette expression qui rappelle le début de tous les discours d’ouverture prononcés devant les Chambres par le roi Louis-Philippe, mais qui rend bien ma pensée — c’est toujours avec un nouveau plaisir que je me retrouve au milieu de ma petite galerie et que je contemple mes chers tableaux, m’arrêtant plus tantôt à l’un, tantôt à l’autre, suivant les dispositions d’esprit où je suis et suivant leur concordance avec les idées qui me remplissent la tête. Si le temps est sombre et s’il pleut à verse, je vais retrouver le soleil et la verdoyante et gaie nature dans une petite toile de Français, représentant le Bas-Meudon par une lumineuse matinée de printemps, ou bien dans son pendant, un splendide coucher de soleil à Cernay. Il y a dans la première de ces toiles une saulée merveilleusement abritée, où je me mets à pêcher d’imagination et où je vois à chaque instant le petit bouchon de ma ligne dansoter, puis s’enfoncer d’un coup sec et précis qui m’annonce la présence d’un goujon au bout de mon hameçon. Si je suis accablé par la chaleur, il me semble que je sens, en cet endroit une fraîcheur qui me calme et me repose. Lorsque la température devient torride et que Meudon et Cernay sont insuffisants pour me rafraîchir, je vais me plonger dans une tempête de neige et de vent peinte par Charlet; c’est une simple étude faite par lui sur nature quand il préparait son tableau de la retraite de Moscou. Cette étude est d’une vérité saisissante. On finit par greloter en la contemplant.

C’est ainsi que je me promène à travers la belle campagne, en rendant grâce aux artistes qui me valent ces satisfactions faciles, ou bien que je gravis les montagnes les plus escarpées. Les glaciers n’ont plus de mystère pour moi; tout, en un mot, m’est accessible. Vive donc la peinture et vivent les artistes!

Voilà mon opinion; j’ose espérer, monsieur le directeur, qu’elle me fera trouver grâce devant vous et, qu’en tout cas, vous ne jetterez pas, sans autre forme de procès, ma demande au panier.

NESTOR PATUROT.

I

Table des matières

VISITE GÉNÉRALE DES VINGT-QUATRE SALONS DE PEINTURE

La modestie est un défaut. — Un sixième membre du jury. — Le Septennat complet. — La justice de Brutus. — Considérations sur le jury. — L’entrée du saint des saints. — Réclamations pour les pastels. — Mlle Jacquemart. — Le Rouge et le Noir. — De près et de loin. —Daphnis et Chloé, de Français. — Les trois Bonnat. —Ranvier, Bouguereau, Dupray, de Neuville. — Le temps passé. — Revue à vol d’oiseau. — Manet. — Le temps! la place!

Mon cher directeur,

Eh bien! je crois que vous avez bien fait d’accepter mon offre.

Vous allez dire que je ne suis pas modeste; vous avez peut-être raison, et, de mon côté, je ne crois pas avoir tort; car la modestie, qui peut être parfois une qualité, est plus souvent — je suis arrivé un peu tard à le reconnaître — un défaut!

La modestie sied à la moyenne de l’humanité qui ne s’élève pas au-dessus de la moyenne des qualités que cette humanité comporte.

Mais il ne faut pas que la modestie soit un prétexte pour enrayer les bonnes dispositions de ceux qui ont en eux l’étoffe voulue pour dépasser cette moyenne, et conséquemment pour l’élever.

Et cependant, c’est ce qui arrive malheureusement trop souvent.

Combien de gens pleins de valeur n’osent pas se lancer, parce qu’ils ont le sentiment que cette valeur peut encore être dépassée; et, d’un autre côté, parce qu’ils voient la foule se grouper autour d’hommes au verbe haut, qui étalent avec assurance les plus grandes stupidités, et dont l’effronterie arrache à cette foule des applaudissements.

L’audace de ces préférés de la Fortune tient à ce qu’ils n’ont pas le sentiment de leur infériorité, et à ce qu’ils sont les premiers à admirer les inepties qu’ils débitent avec une superbe assurance.

Audaces fortuna juvat: Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cet adage si singulièrement mis le plus souvent en pratique.

Mais me voilà de nouveau emporté par la digression.

Excusez-moi, je reviens de suite à mon sujet.

Ce n’est pas parce que je manque moi-même de modestie que je viens de vous dire que je ne suis pas modeste. Ce serait, en présence de la déclaration de principe que je viens de vous faire, me ranger dans la catégorie de ces bêtas infatués de leur vanité et de leur sottise, dont je viens de vous parler, et vous ne supposez pas que telle soit mon intention.

Ce qui me permet d’afficher mon immodestie, c’est, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire dans ma première lettre, que je ne parle pas au nom d’une simple individualité ; je ne suis pas un; je suis une double trinité, presque une septennité — le chiffre à la mode — et je ne dis pas qu’une addition jugée nécessaire n’autorisera point avant peu cette dernière dénomination.

En réalité, je ne suis, ou nous ne sommes qu’une quinquennité ; vous vous souvenez de mon oncle Emile le savant, de mon cousin Joseph l’amateur de militaires, de batailles, de chevaux, etc., de mon neveu Jules, le fin connaisseur, et de Mme Nestor Paturot, notre Minerve, notre déesse de la raison. Et de cinq bien comptés et bien à compter, auxquels à l’occasion, lorsqu’il se présentera de beaux tas de choux, de beaux spécimens de navets et de carottes ou de merveilleux portraits de melons et de citrouilles, s’adjoindra notre réaliste, dont je vous parlais l’autre jour, Rose, ma grosse cuisinière, l’admiratrice — ce qui prouve qu’elle n’est pas déjà si bête — de M. Vollon et de ses chaudrons si bien réussis. Cinq et un font six; mais comme le terme de sexennité me semble beaucoup moins agréable et en tout cas beaucoup moins de circonstance que celui de septennité, je vous demande la permission de réserver une septième place dans notre association coopérative créée pour vous servir.

D’après tout ce qui précède, vous voyez que si la modestie était dans mon caractère personnel, il ne me serait pas permis de m’en parer, en cette circonstance, sans faire injure à mes collaborateurs.

Donc, pas de modestie! et en avant une juste, saine, intelligente et impartiale critique du Salon de 1874.

Sachez donc, monsieur le directeur, qu’après la réception de votre aimable, — et permettez-moi d’ajouter, de votre intelligente lettre, — j’ai convoqué tous les membres de l’individualité collective chargée par cette lettre de rendre compte du prochain Salon.

Tous ont répondu à mon appel! et après que la présidence de la réunion eût été décernée, à l’unanimité, à l’excellente et judicieuse Mme Paturot, j’ai ouvert la séance par un petit speech qui a fait, je ne vous le cacherai pas, une profonde sensation sur les intelligents collaborateurs que je me suis adjoint.

Je leur ai rappelé l’histoire de Brutus, condamnant, sans sourciller, ses deux fils à mort.

Et je leur ai dit: «Eussé-je un ou plusieurs fils parmi les exposants, je les condamnerais de même, si leur œuvre était indigne!»

Des signes non équivoques et unanimes d’approbation m’ont prouvé que mes collaborateurs étaient à la hauteur de ma grandeur d’âme, et qu’au besoin ils sauraient accomplir le même sacrifice que celui que je me déclarais prêt à faire.

L’impartialité la plus complète doit être, en effet, notre règle suprême; et les plus grands noms, ceux qu’on est habitué à considérer comme au-dessus de toute critique, ne seront pas exempts de notre examen, et à l’abri de nos observations.

A l’unanimité, nous avons été d’avis que le plus grand attrait de notre tâche consistera à découvrir, parmi les nouveaux venus, ceux dont les qualités, fussent-elles encore incomplètes, nous permettront de signaler un des futurs maîtres de l’art. Dieu veuille que la prochaine exposition en soit pavée!

Je pourrais bien, pour entrer dès aujourd’hui en matière, vous parler des sévérités du jury, contre lesquelles les protestations ne manquent pas plus cette année que les années précédentes, malgré les remaniements que le nouveau directeur des Beaux-Arts, M. de Chennevières, a apportés à la réglementation de ce jury.

Tant qu’il y aura un jury, il y aura des mécontents, et des sévérités plus ou moins justifiées.

Les membres du jury ne sont-ils pas des hommes comme tout ce qui possède deux pieds et deux mains et comme les exposants eux-mêmes?

Comment pourraient-ils être à l’abri des erreurs que tout homme ou toute collection d’hommes peut commettre?

Ce qui appartient à l’humanité subit des influences dont quelques-unes ont des causes apparentes, et dont d’autres sont la conséquence de dispositions générales indéfinissables, résultante des diverses espèces de mal’aria morale agissant sur les esprits de la même manière que le choléra agit sur les corps.

Qu’il pleuve à torrents et que les membres du jury, après avoir été trempés et crottés, comme des barbets, pour arriver au palais de l’Exposition, grelottant sous les voûtes froides; ou bien qu’une chaleur tropicale et étouffante les y couvre de sueur et de poussière, il est bien difficile que quelques-uns des tableaux ayant la mauvaise chance de passer sous leurs yeux dans ces conditions détestables, ne se ressentent pas de l’état grincheux dans lequel ces malencontreuses conditions atmosphériques les auront plongés.

Cela doit arriver sous tous les régimes et quelle que soit la composition du jury.

Et puis, il y a une question farouche et inexorable,

La question de place!

Etant donnée une étendue pouvant contenir deux mille tableaux environ, comment le Jury pourrait-il en installer sept mille?

Il y a là une responsabilité préalable engagée; celle du gouvernement, qui doit protection à tous les artistes, et qui ne doit pas se tirer d’affaire en laissant rejeter sur les rigueurs du jury les récriminations qui ont le droit de s’élever jusqu’à lui, gouvernement.

Il est vrai que le jury de l’Exposition des Beaux-Arts aurait, pour se mettre à couvert, le droit de protester contre cette difficulté matérielle où il est d’accomplir sa mission, en ne s’inquiétant que de la valeur réelle des œuvres soumises à son examen, et en n’ayant pas pour seule préoccupation de ne point dépasser dans ses admissions un chiffre véritablement insuffisant.

Ces difficultés ont déjà, paraît-il, éloigné du jury bon nombre de ceux qui comptaient parmi les juges les plus compétents, et parmi ceux qui s’inquiétaient le plus des intérêts de la corporation des artistes.

Ils n’ont pas voulu assumer plus longtemps la responsabilité d’un tel état de choses, et se trouver, malgré leur entière bonne volonté et leur ardent désir d’être utiles à leurs confrères, exposés à des accusations tout à fait imméritées.

Aussi en a-t-on vu un certain nombre qui ont demandé à ce que leur nom fût effacé de la liste des candidats du jury.

Je me suis laissé dire que cette dislocation des anciens éléments dont se formait le jury a été et est pour quelque chose dans le mal dont se plaignait, avec trop de raison à mon avis, la meilleure partie des refusés.

Jadis, il y avait une tradition qui se transmettait de jury en jury; il y avait une espèce de règle qui présidait à ses décisions.

Autrefois, l’Institut figurait pour une part dans ce jury. Sans regretter ce temps, il est permis de regretter la règle de conduite qui présidait aux travaux que cette portion immuable du jury lui transmettait.

Si ceux-là pouvaient être accusés de représenter l’école du passé, ou, comme on le disait, l’école vieillotte, l’opposition qui se formait contre eux avait pour effet de protéger et même de mettre en avant l’école la plus jeune, la plus ardente, la plus aventureuse.

Dans ce temps-là on n’aurait pas refusé, comme on le fait aujourd’hui, M. Manet, et les peintres de l’école réaliste.

Les réalistes auraient trouvé, au sein du jury, d’ardents défenseurs, nous ne saurions le révoquer en doute; et ils en auraient trouvé en assez grand nombre pour que le public, qui, après tout, est le grand jury, fût appelé à se prononcer.

Aujourd’hui, il y a une telle variété d’écoles, une telle concurrence, tant d’origines diverses que les jeunes peintres, ceux auxquels l’avenir appartient sont mis en suspicion, exposés à une foule de hasards et d’impressions variables qui n’existaient pas, quand, à côté des membres de l’Institut, défenseurs de certains principes, se trouvait une opposition — toujours nécessaire, car sans elle rien n’avance, — qui prenait chaleureusement la défense de tout ce que les représentants des anciennes écoles se montraient trop enclins à proscrire et à condamner.

Il y a quelque temps, le choix du jury se faisait par le suffrage universel, c’est-à-dire par tous les artistes exposants.

Cette année, le suffrage universel est remplacé par le suffrage des privilégiés.

Il est vrai que ces privilégiés sont ceux qui ont obtenu leurs priviléges sur le champ de bataille, et qui, après avoir conquis, dans les expositions précédentes, le droit de ne plus eux-mêmes être soumis à l’examen du jury, viennent de voir ce droit transformé en celui de fournir exclusivement les membres du jury actuel.

Cela peut paraître extraordinaire, lorsqu’on se souvient que le marquis de Chennevières, le directeur actuel des Beaux-Arts, a fait ses premières armes sous l’empire, au beau temps du suffrage universel.

Mais on dit que M. de Chennevières a des idées plus libérales encore que celles-là, et qu’il voudrait des expositions entièrement libres, à la condition d’avoir à côté de ces expositions où l’ivraie croîtrait près du bon grain, des expositions où le bon grain seul serait admis.

S’il en est ainsi, il n’y aurait pas de chicane à faire à M. de Chennevières, pour un régime qui n’est que transitoire et qui n’est qu’un purgatoire momentané par lequel les artistes doivent passer avant d’arriver au Paradis que M. de Chennevières leur prépare.

Mais le temps presse. Nous sommes arrivés au 30 avril; c’est demain, 1er mai, que l’Exposition doit ouvrir, et il faut, à tout prix, dussé-je me transformer en mouche, que je pénètre dans le temple sacré, afin de donner aux premiers visiteurs un aperçu d’ensemble et de leur fournir un guide pour leur première pérégrination.

Je suis arrivé à mes fins, et, grâce à ma bonne mine, j’ai pu passer sans exciter la colère des nombreux cerbères qui défendent aux profanes l’entrée du saint des saints.

Tant que l’heure n’a pas sonné où les simples mortels peuvent être admis, il faut en effet appartenir non-seulement à la classe des artistes, mais encore des artistes admis eux-mêmes aux honneurs de l’Exposition pour avoir le droit de s’introduire dans le tabernacle sans être exposé à se voir foudroyé.

La foudre se traduit, pour les simples humains, en pots de vernis qui vous tombent sur la tête ou en flots de thérébentine qui vous suffoquent.

C’est, en effet, l’heure du vernissage général, et il faut avoir un pied d’artiste pour circuler au milieu des échafaudages et des échelles qui barricadent chacune des salles.

Il faut avoir la marque de l’art sur le front pour ne pas être exposé à toute espèce d’infortunes du genre de celles qui assaillent, lorsque l’on passe sous l’équateur, le navigateur qui n’a pas encore passé cette ligne redoutable.

Donc, pour l’amour des lecteurs du National, j’ai affronté aujourd’hui ce danger, et j’ai passé la ligne artistique avec tous les honneurs de la guerre.

C’est vous dire que le rédacteur auquel vous avez ouvert vos colonnes est réellement digne de l’honneur que vous lui avez fait.

Mais, assez de digressions: entrons en matière.

Je vais d’abord dire ce qui m’a le plus frappé dans cette première et rapide visite; puis ensuite j’indiquerai, salle par salle, les tableaux dignes d’attirer l’attention des visiteurs, soit par leur mérite, soit par leur étrangeté, soit par l’intérêt ou l’excentricité des sujets qu’ils représentent.

On comprendra que mon travail, fait avec la rapidité que je viens de dire, doive renfermer plus d’une lacune.

Je demande particulièrement pardon aux artistes dont les mérites m’auraient échappé dans cette course précipitée.

Je prie également mes lecteurs de ne pas trop se récrier si, dans les visites qu’ils feront à l’Exposition, ils découvrent des morceaux dignes d’intérêt que j’aurais négligés.

Ce que je veux constater tout d’abord, c’est que l’ensemble de l’Exposition est des plus satisfaisants, et dénote un progrès marqué dans le niveau de l’Art en France.

Il faudrait s’arrêter devant tous les tableaux; il faudrait les désigner presque tous à l’attention du public.

Même en se montrant difficile, on ne peut faire un grand nombre de pas sans être obligé de faire une station.

Comme toutes les salles, y compris le Grand Salon carré, ne sont disposées que sous le régime de l’ordre alphabétique, il s’en suit que l’intérêt est distribué d’une façon à peu près égale dans chacun des vingt-quatre salons qui composent l’exposition.

En dehors de ces salons, il y a les salons consacrés à la gravure, à la photographie, aux pastels, aux aquarelles.

Les sculptures dont je ne m’occuperai pas maintenant, parce qu’elles seules méritent un compte rendu spécial, sont, suivant l’usage, réparties dans le jardin du palais de l’Industrie.

Mais je ne veux pas quitter les expositions accessoires sans protester contre la manière dont pastels, dessins au crayon noir et aquarelles sont confondus.

Il résulte de cette discordance une arlequinade qui nuit à chaque genre et à chaque sujet; il est certain qu’un pastel d’une teinte blonde et douce est complétement écrasé s’il se trouve entre un vigoureux dessin au crayon noir et une aquarelle chaudement teintée.

Et, par le fait de ce voisinage, dessins et aquarelles paraissent, de leur côté, durs et poussés outre mesure à l’effet.

Si je fais cette observation en ce moment, c’est qu’elle s’applique également à un trop grand nombre de tableaux qui perdent énormément de leur effet et de leur importance dans le tohu - bohu bigarré qui résulte de la nécessité de les accoler les uns aux autres.

A ce point de vue, le Salon donne une idée imparfaite de la valeur de chaque tableau, et il faut que ceux que l’on distingue aient des mérites exceptionnels pour se faire remarquer à travers ce bariolage.

Il y a un panneau de la salle n° 15, sur lequel je demande la permission de m’arrêter un instant, parce qu’il m’a, en effet, arrêté lui-même, par un effet de ce genre.

Ce qui apparaît tout d’abord dans ce panneau, ce sont deux grands portraits exécutés par Mlle Zélie Jacquemart. L’un, d’une jeune femme en robe de satin rouge, et l’autre d’un jeune homme en jaquette de velours noir.

Je reviendrai à l’occasion sur ces deux portraits, dont je ne veux vous dire en passant que ceci, c’est que la vie y déborde; on y voit le sang circuler dans les veines sous le satin de la peau.

Eh bien! entre ces deux grands portraits qui attiraient mon regard, je voyais quelque chose d’incolore et d’effacé qui me paraissait souffrir de ce voisinage de satin rouge et de velours noir.

Il me semblait que ce n’était qu’une esquisse imparfaite sur laquelle le peintre n’avait pas eu le temps de déployer toutes les richesses de sa palette.

En m’approchant, je reconnus mon erreur.

C’était au contraire la chose la plus suave, la plus délicieuse et la plus achevée qui se puisse voir!

Figurez-vous une plage sur le bord de la mer; une plage fréquentée par une pléiade de gracieuses baigneuses et d’élégants baigneurs prenant, après le bain de mer, un véritable bain de soleil. Les rayons de celui-ci sont tellement ardents qu’ils pâlissent encore les couleurs tendres et chatoyantes des costumes légers dont sont revêtus les unes et les autres.

Le ciel est bleu tendre.

La mer est d’un bleu encore plus adouci, et le sable de la plage est blond.

Sur cette plage s’étale, dans les positions les plus variées, un essaim de jeunes femmes aux traits les plus fins et les plus délicatement rendus, au milieu desquelles se trouvent, avec quelques jeunes hommes, un bon gros curé à la ligure malicieuse qui paraît penser à tout autre chose qu’à la confession, tandis que, tout autour d’eux, des fissets et des fillettes ramassent des coquillages, pêchent des petits poissons ou bien lancent sur les flots de petits bateaux.

Vous voyez d’ici l’effet blafard et déteint que fait cette délicieuse toile, signée Kaemmerer, entre la robe de satin rouge éclatant qui se trouve à sa gauche et la jaquette de velours d’un noir d’ébène qui se trouve à sa droite.

Et pour compléter la chose, au-dessus de cette toile est posé un magnifique cadre contenant un splendide spécimen de chemiserie: chemises, cols et manchettes, le tout d’une blancheur telle et si éblouissante qu’on ne voit plus la figure qui les porte, tout à fait obscurcie par l’éclat de cette lingerie éclatante, sortie des mains d’une blanchisseuse émérite, dont on cherche l’adresse aux côtés du cadre.

Mais me voilà encore loin de mon programme!

Revenons donc bien vite à la désignation des toiles qui m’ont le plus frappé.

Vous allez croire que je veux imiter celui dont je tiens la place en ce moment, et que d’ailleurs on ne saurait trop prendre pour modèle; je veux parler de cet inimitable maître en l’art de sainement juger et de dire harmonieusement, Théodore de Banville. Il y a deux ans, il commençait sa description du Salon de 1872, en parlant avec un enthousiasme bien naturel de l’effet qu’avait produit sur lui le magnifique paysage de Français, portant le titre de Daphnis et Chloé.

Je ne sais quel nom doit donner, cette année, à son nouveau paysage cet artiste aux doigts déliés, cet amant de la belle nature; mais son tableau, dans le genre de celui qu’il avait exposé il y a deux ans, est une merveille qui dépasse encore cette merveille qu’avait si bien décrite Théodore de Banville. C’est un véritable Eden de feuillages et de fleurs, arrosé par une eau d’une transparence et d’une limpidité dont la vue rafraîchit et captive.

Aux bord de cette eau se trouvent deux femmes nues, à la chevelure flottante, et dont les épaules et le torse sont rendus de façon à délier le pinceau des maîtres les plus renommés dans la peinture académique et dans la peinture de genre.

Français a fait la une œuvre où il s’est montré à la hauteur des plus célèbres dans tous les genres. Ce beau tableau occupe le milieu du grand salon carré de droite, portant le numéro 11.

Après Français, il faut citer Bonnat, qui a envoyé au Salon un Christ en croix, destiné à la cour d’assises de Paris. Ce christ est remarquable surtout par la manière dont tous les muscles sont rendus et éclairés, en laissant apparaître l’ossature. La tête laisse peut-être à désirer au point de vue de la noblesse.

A côté de cela, Bonnat a deux autres tableaux: trois petites filles turques, véritables petits bijoux; puis une Italienne, tenant devant elle un enfant nu, tableau non moins plein de charme, de vie et de couleur.

Une des œuvres les plus remarquables est un Prométhée de Ranvier, grande et vigoureuse composition d’un immense effet et d’une exécution supérieure. L’artiste a choisi le moment où Hercule tue le vautour en présence des océanides représentées sous les traits de l’Alsace et de la Lorraine.

Deux tableaux de Bouguereau, les Italiennes à la fontaine, et la Mère aux deux enfants, attirent les regards des amateurs de riche coloris.

Mais deux toiles captivent tout particulièrement l’attention du public: c’est d’abord une toile de Dupray, représentant une Reconnaissance en avant du Bourget. L’amiral commandant s’est porté en avant pour faire une reconnaissance. Mais le temps est sombre; il fait du brouillard, et les hommes qui ont mis pied à terre pour n’être pas gelés sur leur monture, vont et viennent dans le but de se réchauffer.

Le spectateur a devant lui l’amiral et son état-major, dont les regards cherchent à percer le brouillard et à percevoir dans le lointain les mouvements de l’ennemi.

Ce tableau est saisissant de vérité, et on ne peut pas le regarder sans se sentir pris d’une vive émotion au souvenir de nos souffrances et de nos douleurs.

Il en est de même du tableau de Neuville qui représente un combat entre une troupe de gardes mobiles, placés le long d’un remblai de chemin de fer, et des Prussiens échelonnés de l’autre côté sur une colline qui surplombe.

Les chefs ont peine à modérer l’ardeur de la jeune milice qui cherche à escalader le talus, et qui tombe frappée par les balles ennemies, à mesure que l’un de ceux qui la composent dépasse le talus protecteur.

C’est encore là un des tableaux devant lesquels on s’arrête, et où l’on reste dans une silencieuse contemplation.

Parmi les tableaux hors ligne, il faut encore citer un grand paysage de Busson, les Ruines du château de Lavardin, près Montoire, et les tableaux de Carolus Duran, dont deux ont le tort de chercher leur effet dans les fonds verts, comme l’Enfant voué au bleu le cherchait dans l’abus du bleu. Quant au troisième, une Femme nue, le peintre a voulu faire le pendant de la Source, d’Ingres; mais il n’y est pas arrivé tout à fait.

Je ne saurais terminer cette nomenclature incomplète, je le crains, des beautés exceptionnelles du Salon, sans parler d’un nouveau chaudron de M. Vollon, accompagné de superbes poissons de mer, dont le peintre n’a pu rendre aussi fidèlement la fraîcheur qu’en assistant lui-même à leur prise.

Il y a encore, parmi les excellentes choses du Salon, des natures mortes de Desgoffe, un champ de blé avec d’étincelants bouquets de coquelicots de Kreyder, les trois toiles de Gérôme, l’Eminence grise, Molière et Corneille et le Grand Frédéric jouant de la flûte.

Une des merveilles du Salon, à mon avis, est une petite toile de Firmin Girard, représentant Une Promenade au temps de Louis XIII dans un parc, par un temps d’automne. On entend les feuilles mortes craquer sous les pas des promeneurs, dont toutes les têtes sont d’une expression saisissante.

Il y a d’abord un premier groupe composé d’un jeune seigneur et d’une jeune personne qui semble sa fiancée. Viennent un peu plus loin les grands parents, qui semblent d’avis que tout marche pour le mieux. Puis, sur le perron de la maison, tout au fond, on voit encore les domestiques réduits à l’état de lilliputiens et dont les têtes curieuses attendent le résultat de cette promenade qui, paraît-il, doit être décisif.

Mais le temps me presse, et la place me marque. Je me vois contraint de finir par une sèche nomenclature des tableaux qui m’ont frappé plus particulièrement dans la course rapide que j’ai faite à travers toutes les salles.

Dans la SALLE N° 1, voir la Mer Méditerranée, d’Appian; un paysage de Beauvriès; le Capitaine Fracasse, d’Edmond André ; Paysage méditerranéen, de Viollet-le-Duc; le Char de la Moisson, de Veyrassat.

Dans la SALLE N° 2, les Tortues au Harem, de Beyle, tableau plein de lumière, de vie, de grâce, de couleur et d’éclat.

Un tableau d’Emile Breton, peint à la façon de Corot, et demandant, comme les tableaux de ce maître, à être vu de très loin.

Une Bretonne contemplant la mer lointaine, par Jules Breton. Ce qui surprend dans cette toile, c’est la position un peu trop réaliste dans laquelle le peintre a placé celle à qui il donne la poétique occupation de contempler au loin le mouvement des flots.

Un Paysage de Bidaud.

L’Introduction du Crabe, amusante et jolie peinture de Burgest.

La Plage, d’Allongé, bel effet de mer montante, où le spectateur croit que la vague va lui mouiller les pieds.

Un Paysage agreste et très réussi de Benouville.

Le Peloton de laine, de Berne-Bellecour, qu’une jeune fille pelotonne en baissant les yeux, tandis qu’un jeune officier tient l’écheveau; scène très morale qui se passe en présence des grands parents, et qui est un prélude de la demande en mariage.

La Femme noyée d’Antigna.

Dans le SALON N° 3, un Portrait de Bonne-Grâce, le Christ de Bonnat, une Judith de Blanchard, la Ferme de Bouché, les Trois petites filles de Bonnat, les Moutons de Brissot, les Nains de Beaumont; un magnifique cadre contenant un superbe Effet de soleil couchant, par Emile Breton; le Mariage de Georges Dandin, par Georges Balloin; un vigoureux Paysage d’Auguste Bonheur; le Mariage alsacien, de Brion; un Panier de fleurs, de Rivan; la Glissade de la cuisinière et du poulet rôti, par Deboucheville; un Portrait de femme, par Berne-Bellecour; Le Gué, de John Lewis Brown; Un village dans la neige, de Jules Breton.

Dans le SALON N° 4, Pêches, Prunes et Groseilles, d’Eugène Claudin. On voudrait avoir des greffes des arbres qui produisent d’aussi beaux fruits et particulièrement des arbustes d’où proviennent de si belles groseilles!

Le Paysage de Busson, éclatant d’effet de lumière; une Cour de ferme, d’Albert Aublet; les Italiennes à la fontaine, de Bouguereau; un magnifique tableau de nature morte, où de superbes roses sont surmontées par de longues branches d’oseilles sauvages en fleurs, par Chapotin; la Poste aux Chiens, de Pierre Billet; la Famille du Cardinal, de Baron; l’Ecole des Frères, de Bonvin; le Chasseur sous bois, de Berthelin.

Dans la SALLE N° 5, le Défilé, d’Emile Bayard; les Vaches à l’abreuvoir, de Belly.

Dans la SALLE N° 6, (grand salon), le Portrait du maréchal de Mac-Mahon, par Princeteau.

Le tableau de Henry Dupray, représentant la Scène aux avant-postes du siége de Paris; deux Paysages de Corot; Une Marche en avant, de Protais; Un Régiment de cuirassiers arrêté au milieu d’une rue tortueuse par une barricade, de Detaille; les Pommes, de Compte Callix; le Trouvère, de Coëssin. La Bacchanale, de Prun; le Lavement des pieds au couvent par Pils; les Pêcheuses élégantes, par Castiglione; les Carpes de Fontainebleau, par P. Comte.

Dans la SALLE N° 7, la Duchesse de Luynes et ses enfants, par Cabanel; Un Fourré, de Xavier de Cock; Vaches sous bois, de Coignard; une Marine, de Clays; David vainqueur de Goliath, de Ch. Delaunay; un paysage antique, de de Curzon; les Marionnettes, de Cortazzo, dont les mouvements singuliers font chuchotter deux jeunes femmes; un Saint Jean-Baptiste, de Cabanel.

Dans le SALON N° 9: un Cimetière de village, de Daliphard; trois beaux Portraits, de Dubufe; le Portrait de Legouvé faisant une lecture, par Delaunay; Nature morte, de Claude. Ah! que tout cela est donc vrai, et comme j’aurais bien, moi qui n’avais pas encore déjeuné à deux heures, goûté à ces huîtres fraîches et appétissantes, à ce homard, à cette brioche, à ce raisin, à ces prunes, à ces pêches, et comme j’aurais vidé de bon cœur ce verre de vin couleur de soleil; mais passons. Ceci n’est pas pour de vulgaires consommateurs... Un Corot admirable à voir de l’autre bout de la salle: Vaches à l’abreuvoir, de Xavier de Cock; une Chaumière enguirlandée de roses et de vigne-vierge, de Georges Dieterle; la Ronde devant le retour de la moisson, de Xavier de Cock; une Mer toute étincelante de soleil, par Maurice Courant.

Dans le même Salon: le Glacier, de Gustave Doré ; les Trois Italiennes, de deConninck: passez vite devant elles; si vous vous y arrêtiez, elles vous séduiraient avec leurs œillades et avec les fleurs qu’elles vous jettent au nez; un Bouquet de crysanthème jaune, d’une couleur éclatante; on est tout surpris de trouver ces fleurs de temps de neige et de gelée, à côté de raisins et de pêches non moins saisissants de vérité ; mais le peintre, Dubourg, est un habile homme qui sait faire fleurir ses fleurs et mûrir ses fruits en toutes saisons; les Coquelicots, de Daubigny; la Mare aux bœufs, paysage vigoureux de Victor Dupré. Dans ce salon, se trouve un grand tableau de Gustave Doré, les Arènes après le martyre des chrétiens livrés aux bêtes, grand effet d’apothéose avec flammes de Bengale un peu trop vertes.

Dans le SALON N° 10: un Paysage, de Jules Dupré à la Jules Dupré, on ne peut pas en faire un meilleur éloge; les Petites Italiennes, de de Conninck; le Marché aux huîtres, d’Eugène Fayen, où sur moins d’un mètre, le peintre a fait figurer plus de cent barques et plus de mille personnages; la Chasse au Faucon, d’Eugène Fromentin; Splendeur et Misère, tableau en deux actes et deux portraits, par Ernest Duez.

Dans le SALON N° 11: Un Mariage sous Louis XVI, par Goupil; Deux jeunes femmes se rafraîchissant, de Tony Faron; le Retour de la pêche au fanion, par Fayen-Perrin; deux petits tableaux miniatures, par Eugène Feyen. Le beau tableau de Français se trouve dans ce salon, ainsi qu’un second du même peintre, dans lequel son talent brille sous un autre aspect.

C’est dans ce salon que se trouvent aussi les trois toiles de Gérôme. Ne pas oublier les Petits Chats de Lambert.

Dans le SALON N° 12, les Cendres, toile magistrale de Glaize; le Concert de famille, par Fix; les Cartes biseautées, par Gide; la Chercheuse de puces et la Cuisine, d’Armand Leleux; Après le départ des maîtres, les Domestiques prenant le café, excellentes expresssions, bon coloris, par Grollerin; Effet de neige, de Gagorffett.

Dans le SALON N° 13, Les Bûcherons, effet d’automne, par Hanoteau; La Promenade dans le Parc, très fine peinture, par Firmin Girard, que j’ai signalé déjà parmi les meilleurs tableaux du Salon; le Musée d’antiques, par Ferrandis; une Madeleine, de Henner, belle pénitente, mais bien froide. On sent que la pénitence produit son effet et refroidit les ardeurs de l’ex-pécheresse. Une Judith, de Genty.

Dans le SALON N° 14, Portrait de M. Thiers, par Heaty; une Judith de grand caractère et de grand coloris, par Gironde; un Paysage, par Japy; Les Coquelicots, de Kreyder; la Pêche à la ligne, de Firmin Gérard; la Neige, de Gibbon; une Rue de Constantinople, de Hagemann; Sainte-Anne d’Auray, par Jundt.

Dans le SALON N° 15: C’est dans ce Salon que se trouvent les deux portraits de Mlle Jacquemart, accompagnés comme je l’ai dit en commençant. Conduire dans ce Salon les petites filles qui ne sont pas sages et les petits garçons qui ne veulent pas apprendre à lire, pour leur montrer la Hotte de Croquemitaine, dans laquelle M. Lobrichon a placé bon nombre d’enfants qui voudraient bien être ailleurs que là ; l’Interrogatoire du Saint-Office, par Claudius Jacquand.

Dans le SALON N° 16, Portrait de Louis Veuillot, par Emile Lafont. Le rédacteur en chef de l’Univers a une lèvre tout à la fois ironique et voluptueuse, et ses mains semblent gonflées tout autant de malice que de graisse. Cette peinture est cotonneuse, mais expressive. L’Assassinat de Lepelletier, par M. Leblank; une Boucherie italienne, d’Edm. Lebel, avec la madone et la chandelle obligatoires; un frais Paysage, de Lambinais; Marchande dans le Harem, par E. Giraud; les Deux Esclaves et le Faucon, de Lerolle (très chaude et très énergique peinture, couleurs éclatantes, dessin hardi); la Visite à la Ferme, de Gouby (les dames du château ont mis pied à terre pour donner du sucre aux poulains; les oies regardent ce spectacle d’un air étonné); la Fileuse, de la Landelle; un Paysage oriental, de Laurens; la Visite chez la Nourrice, de Louis Lassalle; un Bouquet, d’Adolphe Leleux; le Mariage protestant, d’Armand Leleux.

Dans le SALON N° 17, qu’est-ce que ce n° 1,142? A l’œil morne et terne du sujet, au cordon rouge qu’il porte en sautoir et au bouquet de violettes, ce portrait me semble plus appartenir à la politique qu’aux beaux-arts.

Quel affreux spectacle: Un ignoble sultan africain, à la peau huileuse, aux lèvres proéminentes, au regard concupiscent, se délecte et ouvre les bras et les mains comme pour saisir sa proie, en entendant les chants d’une esclave blanche agenouillée au bas de son divan, et dont les regards, en même temps que les idées, se portent do tout autre côté que de celui de ce hideux personnage.

C’est un tableau bien dessiné, d’une couleur éclatante, et rempli d’expression, et qui doit porter ce titre: Concupiscence et Résignation. Le Soir au Hameau, par Legat; le Marché de Blois, par Emile Le Borne; l’Eau lustrale, belle composition peinte à Rome par Hector Leroux.

Dans le SALON N° 18, un beau tableau: Fleurs, armures et tapis, de Leclerc, et un autre qui pourrait lui faire pendant: Bouquets champêtres, coquelicots et marguerites, de Lemaire; un curieux Coin de Salon, de Lassalle; les Plumeurs d’oies, de Liébermat; trois tableaux de Meissonnier fils: le Jardin des Moines, la Marchand fripier et la Lecture à la Cour; les Rôdeurs de Nuit, de Munskacsy, et le Mont-de-Piété, du même, deux grands tableaux à effet; la Leçon de tambour, par Ch. Moreau; la Foi en l’avenir de l’Alsacienne, par Morton.

Dans le SALON N° 19, MM. du tiers avant la séance royale du 23 juin, par Lucien Mélingue. Parmi les députés laissés à la pluie, l’on remarque Mirabeau, Pétion, Barnave, Robespierre, Sieyès, Target, Malouet, Bailly, etc. La Mer diaprée par le Soleil couchant, de Mazure; le Juif errant, de Gaston Mélingue; la Marée montante, de Mesdeil; Phœbé, de Machard (le croissant de la lune est formé de l’arc de la déesse); la Sortie du Bal masqué (bal du grand monde) d’Adrien Moreau.

Dans le SALON N° 20, le Dîner à l’hôtel du Lion-d’Or, de Jules Noël; le très remarqué et très remarquable Combat des gardes mobiles, de A. de Neufville; les Ramasseurs de varech, du même.

Dans le SALON N° 21, une Vue de Venise le soir, avec bel effet de lumière, par A. Rosier; Mandoline et Tambour de basque, par Richler (de la couleur et de la grâce autant que l’on peut en vouloir); Paysage rustique, par Léon Richet; la Petite Moissonneuse, de Perrault; les Anes sous bois, de Palizzi; les Lapins sous bois, de Pelouse; le Regard sur Metz, de Protais.

Dans le SALON N° 22, le Prométhée, de Ranvier; Fleurs, de D. Roger; le Troupeau et la Neige, de Schenck, avec son pendant: Moutons et Agneaux; l’Odalisque couchée, de Saint-Pierre.

Dans le SALON N° 23, les Arracheuses de pommes de terre, de Sadée; le Retour de l’église, de Schlesinger; la Fête du village, de Salmson; la Batelière, de Scherzinberger; l’Effet de la lecture (deux jeunes femmes endormies), par Toulmouche; une jolie Etude sous bois, de Gabriel Thurner; Danse espagnole, par Hullman; les Deux dragons, de Valcker; la Jolie blanchisseuse, par Emile Saintain. — On en mangerait. — Voulez-vous vous taire, monsieur Jules! La Jolie veuve, de M. Emile Saintain. — On en mang.... —Vous êtes donc incorrigible, monsieur mon neveu? La Jolie jardinière, d’Emile Saintain. —On en m... — Décidément, monsieur Jules, j’assemblerai le conseil, pour savoir si vous devez être maintenu dans nos rangs. Ville hollandaise au bord de l’eau et par un temps de neige, par Van Hier; la Fuite en Egypte, de Tesler; l’Ecole, de Truphène, tableau très remarquable par la vérité de toutes ces têtes; l’Atelier de couturières, de Vrayer; le Baiser par dessus la barrière, de Serrure.

Dans le SALON N° 24, le Chariot au bois, de Veyrassat; la Mère contant au curé le péché de sa fille, par Vibert; les Baigneuses, de Zubert; le Coffret de noces, de Werzy, délicat et délicieux petit tableau; deux beaux tableaux d’Animaux, par Van Marck; le Chaudron et les Poissons, de Wollon.

Pour un homme affamé, je ne puis rester sur un meilleur sujet. Et sur ce, je vous tire ma révérence; car, pour une journée, en voilà une! Mais ne comptez plus sur pareille aubaine, ou peut-être sur pareil ennui; si vous le pensez, ayez la charité de ne pas le dire, je ne procéderai plus, à l’avenir, qu’à petite dose.

P. S. A propos, j’oubliais de vous dire un mot au moins de la sculpture. Elle est à la hauteur de la peinture.

Pour aujourd’hui, je ne mentionnerai que trois œuvres qui feront sensation: le Narcisse, de Dubois, l’auteur du Chanteur florentin; le Gloria victis, groupe de Mercier, et le Buste de Vitet, par Chapus.

Dans le SALON N° 19, j’ai oublié de signaler le seul tableau de Manet qui ait trouvé grâce devant le jury; c’est une peinture à grands traits, naïve en même temps que mystérieuse, et d’une grande originalité. J’en ai oublié encore bien d’autres, je m’en aperçois; mais la place! mais le temps! Je réparerai ces omissions.

II

Table des matières

LA SCULPTURE

Une lettre de mon oncle. — Les jambes y a pas. — Le rendez-vous de Brennus. — Les produits de la Vigne. — Les quatre jeunes gars. — Un affreux cauchemar. — Sarabande fantastique. — Les sphinx en marbre. —M. d’Épinay et la Ceinture dorée. — M.Mercié et Gloria victis! — La beauté morale et la beauté physique. —Premier coup d’œil sur la sculpture.

Mon cher Nestor,

Tu m’as fait faire tant de chemin pendant les deux journées que nous avons passées, depuis le matin jusqu’au soir, à parcourir les vingt-quatre salons de l’Exposition des Beaux-Arts, la veille et l’avant-veille de l’ouverture, que je n’ai pas, comme je te l’avais promis, pu assister à cette ouverture.

Tu n’as pas réfléchi que je ne suis plus d’une première jeunesse, et que je puis dire — sans comparaison, bien entendu — comme l’ivrogne de Gavarni: Le cœur, il est bon; mais les jambes y va pas,

Il me semble même — permets-moi cette digression — que le cœur devient meilleur, et aussi l’âme et l’intelligence, à mesure que les membres chargés d’accomplir leur volonté se détériorent.

N’est-ce pas une preuve de la séparation qui existe entre l’âme et son enveloppe terrestre?

Il me semble — je ne dis cela qu’à toi — que j’ai le cœur aussi jeune que quand j’avais vingt ans. Il y a même des moments où ce cœur, qui ne veut pas vieillir, éprouve des élans de juvénilité et même des joies d’enfant.

Mais je crois qu’il est essentiel d’entretenir ces qualités, et alors qu’on est obligé trop souvent de laisser reposer les bras et les jambes, de ne pas accorder de repos à l’esprit et à l’intelligence. Il ne faut pas laisser la rouille s’y mettre, car elle est capable de gagner également, si l’on n’y prend garde, ces qualités qui peuvent, si elles sont maintenues en pleine vigueur par un exercice non interrompu, nous permettre de braver les ravages du temps.

Donc, lorsque j’étais avec toi, mercredi et jeudi derniers, je partageais ta noble ardeur et ne sentais ni mes rhumatismes, ni mon lumbago.

Mais ils se sont vengés, les gredins! et, dans la nuit de jeudi à vendredi, ils sont revenus en force, si bien qu’ils m’ont cloué au lit pour deux jours.

Aujourd’hui je suis sur jambes et prêt à recommencer.

En conséquence, je te donne rendez-vous dans le grand jardin du Palais de l’Industrie, où nos vieux et jeunes statuaires ont envoyé tant d’excellentes choses, dignes de figurer dans ce Salon très remarquable de l’année 1874, et qui ont, sur les tableaux, l’avantage de ne pas se nuire réciproquement, en trouvant, grâce aux magnifiques plantes des serres de la ville de Paris, des accessoires qui les font valoir sans leur nuire en aucune façon.

Donc, dès demain matin, à dix heures sonnant, je serai en contemplation devant le vrai chef-d’œuvre de cette exposition de sculpture, le Gloria victis! de Mercié.

Tu sais l’endroit? au pied de la grande statue équestre de Brennus, qui occupe le point central du palais, et qui, franchement, a un air tout attristé, ainsi que son cheval, très bien campé du reste, de se trouver en si belle place et en si belle armure, rapportant de sa conquête de Rome un sarment de vigne pour en gratifier sa patrie.

Evidemment il fait la chose trop solennellement, et son air mélodramatique, partagé par sa noble monture, tourne au sombre; un peu de joie et de gaieté serait mieux de circonstance. Il n’a, d’ailleurs, de la position éminente qu’il occupe, qu’à promener ses regards autour de lui: il verra de plusieurs côtés, ce que la vigne a produit, et la satisfaction qu’éprouvent tous ceux qui ont en main une grappe de raisin.

A sa gauche se trouve justement le Faune à la grappe, jolie statue en marbre, de Lange Guglielino; et là bas, au fond, sur la droite, une Jeune Bourguignonne, de Falconnier, plus que décolletée, puisqu’elle est nue, et dont les gestes, ainsi que les mouvements de jambes quelque peu titubantes, prouvent qu’elle a su mettre amplement à profit les produits de l’importation de Brennus.

Peut-être est-ce la perspective de pareils résultats qui préoccupe le guerrier et lui donne l’allure chagrine que partage son cheval et qui frappe tout d’abord dans l’œuvre, à part cela, très remarquable, de M. Michel Pascal.

Mais bast! qu’il contemple tant de bonne humeur, tant de consolations, tant d’heureux instants, tant de verve et tant de vaillance, dus à son importation, et il comprendra qu’il peut lever fièrement la tête, et trinquer avec ceux qui ont su si bien acclimater la vigne en France, et en tirer les excellents produits pour lesquels la terre française était toute préparée.

Que Brennus regarde encore, et il verra un joli groupe de Vendangeurs qui, sans lui, n’existerait pas, et que M. Sobre n’aurait pu composer faute de modèles.

Il verra, du côté opposé à la Bourguignonne, quatre jeunes gars — la merveille de l’Exposition; — ils sont en costume moyen âge; ils ont évidemment bien déjeuné et ont certainement assaisonné de bon vin leur repas.

Leurs reins sont souples, leurs jambes alertes, leurs cous dégagés, et, grâce à cela, ils s’avancent, se tenant par le bras tous les quatre, d’un air gaillard et résolu. C’est le vin qui a assoupli leurs membres sans pousser leur ébriété jusqu’aux contorsions, de même que l’habile artiste qui les présente au public, M. Charles Le Bourg, a su leur donner une désinvolture dégingandée et rabelaisienne de circonstance qui n’a rien pourtant de forcé ni de disgracieux. Bien au contraire, ces quatre petits personnages, qui n’ont que cinquante à soixante centimètres de hauteur, sont la chose la plus gracieuse, la plus élégante et la plus amusante qui se puisse voir.

Et ce groupe, dont l’heureux auteur peut être fier, est en terre émaillée de diverses couleurs, de sorte que c’est en même temps une merveille de peinture et de sculpture; les couleurs y sont harmonieusement disposées; elles n’ont rien de criard; de même que le groupe, dans sa construction, n’a rien d’exagéré et de choquant.

Brennus peut, à coup sûr, se glorifier d’être l’auteur de toute la bonne humeur qui anime ces aimables gaillards, dont l’aspect rappelle certaine eau forte publiée par Cadard et ayant pour légende cette phrase de Rabelais: Ils allaient dodelinant la tête et barytonant, etc.

Mais je te vois d’ici, mon cher neveu, froncer le sourcil, et trouver que, dans cette lettre de rendez-vous, j’empiète un peu sur l’œuvre commune.

Que veux-tu? Je suis si heureux d’être remonté sur ma bête et si impatient de poursuivre avec toi et avec nos amis le très intéressant travail que nous avons entrepris.

Ainsi, à demain matin, devant le Gloria victis! dont je ne dis pas un mot en ton absence.

A demain, donc.

Ton oncle,

ÉMILE PATUROT.

Eh bien! mon cher directeur, cette lettre de mon oncle Emile m’a apporté un grand soulagement et m’a tiré, comme on dit vulgairement, une épine du pied.

J’avais, en effet, une forte épine, et qui m’aurait rendu difficile de gravir les quatre paliers qui conduisent au premier étage du palais de l’Industrie, où se trouvent les salons de l’expositien de peinture.

Vous le dirai-je? je suis un peu fataliste et enclin à croire aux choses surnaturelles.

Eh bien! j’ai eu, depuis la publication du deuxième article sur le Salon dans le National, une nuit remplie d’un affreux cauchemar, qui s’est reproduit le lendemain et le surlendemain, et franchement, je l’avoue, j’avais mérité cette punition.

Ayant eu l’idée, vous le savez, de donner, dès le premier jour de l’Exposition, aux lecteurs du National un aperçu du son ensemble, et l’indication de quelques-unes des toiles contenues dans chacune des salles, j’ai accompli, tant bien que mal — plus mal que bien, j’ai lieu de le craindre — cette tâche ardue.

Mais l’idée n’était pas mauvaise, il faut le croire; car, depuis lors, un grand nombre de nos confrères l’ont reprise en imitant le National, et ont tracé de la même façon que lui un itinéraire aux visiteurs.

Le Siècle lui-même, tout en trouvant que

«l’ancien journalisme eût repoussé avec horreur cette innovation», ne l’a pas moins admise, en reconnaissant «qu’elle est imposée aujourd’hui par l’universel besoin d’informations rapides.»

Mais qu’est-il arrivé de cette multiplicité d’indications, de ce grand nombre de vade mecum?

C’est que le Salon, ne contenant, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, que des œuvres qu’il faudrait, pour ainsi dire, toutes citer, chacun des nouveau-venants a trouvé des tableaux différents de ceux qui avaient été, jusqu’à ce moment, mis en avant.

Eh bien, sachez, mon cher directeur, que m’étant trouvé transporté en rêve dans les salles d’exposition, je me suis vu assailli par une foule de tableaux qui descendaient les uns après les autres de leurs places et dansaient d’une façon vertigineuse devant moi en même temps que les personnages qu’ils représentent me lançaient des regards furieux, me faisaient d’épouvantables menaces accompagnées d’affreuses grimaces, en me demandant pourquoi je ne les avais pas cités.

Et en me parlant ainsi, ils me montraient qui le Gaulois, qui le Figaro, qui le Paris-Journal, qui le Rappel, qui enfin le Siècle, où les noms des auteurs de ces tableaux omis par moi se dressaient devant mes yeux en lettres flamboyantes.

En un mot, c’était une sarabande de tableaux, de personnages, d’artistes, de journalistes, qui venaient, les uns après les aures, en pesant sur ma conscience et sur ma poitrine, me donner cet atroce cauchemar.

Je n’ai été tiré de l’horrible état dans lequel je me trouvais, que lorsqu’après avoir été placé sur un bûcher qu’ils avaient préparé, j’ai commencé à sentir les premières atteintes de la flamme.

Du feu je suis passé dans l’eau, car, à mon réveil, je me suis trouvé littéralement dans un bain de sueur froide.

Et dire que le lendemain, le même supplice a recommencé !

Aussi, me disais-je, après ces deux nuits: Mon pauvre Nestor, dans quelle galère es-tu allé t’embarquer? et qu’avais-tu besoin, à ton âge, de te lancer aussi imprudemment dans le monde des arts!

Je n’osais plus remettre les pieds au Salon, dans la crainte de voir se réaliser ces affreux rêves, ou simplement de m’entendre décocher quelque apostrophe malsonnante.

Cependant mon crime, si crime il y a, était bien peu intentionnel. N’avais-je pas déclaré qu’il faudrait, pour être juste, citer tout le monde? et, d’ailleurs, ce n’était là qu’un travail préalable, qu’un coup d’œil rapide, dans lequel je n’avais pu tout embrasser, en attendant un travail plus sérieux, plus détaillé et plus complet, qui consistera dans l’examen, dans la photographie écrite, si l’on veut me permettre l’expression, de chacune des salles de l’exposition.

C’est ainsi que la lettre de mon oncle Émile m’a tiré une épine du pied, en me dispensant de remonter, dès aujourd’hui, dans les salles qui ont été le théâtre de mes omissions, et en me permettant de tenter d’obtenir mon pardon par ces excuses bien sincères.

Et voilà dans quelles dispositions d’esprit je me suis rendu à la convocation de mon oncle qui avait eu soin d’appeler aussi le cousin Joseph, et le trop inflammable Jules, Mme Paturot devant, à l’heure du déjeuner, nous retrouver au buffet de l’Exposition, et réviser le compte rendu de nos explorations.

Après avoir franchi l’entrée du jardin défendue par deux sphinx en marbre de M. EUGÈNE PIAT, qui ne consentiront pas à me dire, je le crains bien, les mystères de la sculpture, je me suis avancé jusqu’à l’autre côté de la statue de Brennus, au sujet duquel il n’y a plus rien à ajouter après ce que mon oncle en a dit dans sa lettre; et j’ai trouvé mondit oncle, dont le cœur est, en effet, toujours jeune, en contemplation, non pas devant le Gloria victis, mais devant une délicieuse et peu chaste statue en marbre, n’ayant pour tout vêtement que la Ceinture dorée, dont M. D’EPINAY, son habile auteur, lui a donné le nom.

— Diable! diable! dis-je à mon oncle, voilà ce qui vous captive! quand vous avez à côté de vous cette œuvre merveilleuse! La concupiscence l’emporterait-elle encore chez vous sur le patriotisme?

— Que veux-tu, mon cher Nestor? ce groupe de MERCIÉ, ce Gloria victis! est tellement empoignant, tellement absorbant, que j’ai été obligé d’en détourner mes regards, afin de dominer l’émotion patriotique qui m’avait gagné, et qui aurait pu, je le sentais aux battements précipités de mon cœur et à la suffocation qui me prenait à la gorge, me causer quelque accident.

Je suis venu en contemplant cette autre statue — d’un caractère plus léger, j’en conviens — tirer mon esprit de la tension extrême qu’il éprouvait et qui réagissait sur mon physique.

— Oui, en vous plongeant dans les délices de Capoue.

Franchement, l’auteur de cette statue lascive s’est bien peu inspiré de l’idée morale enfermée dans le proverbe: «Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.»

Et s’il fallait qu’il complétât la pensée comprise dans cet adage, je me demande sous quels traits il pourrait représenter cette bonne renommée, pouvant faire pièce à ladite ceinture dorée?

— Monsieur mon neveu, c’est moi qui vais maintenant te rappeler à l’ordre, et te demander où tu as pu aller puiser de telles idées: songer à comparer la beauté morale à la beauté physique! une Phryné à une Cornélie!

— Mon cher oncle, je m’incline; j’étais dans le faux. Cette fois, honneur à vos cheveux blancs, à votre vertu et à votre expérience.

Mais avouez que votre contemplation devant ces formes séduisantes était bien de nature à me faire glisser du côté de la beauté physique.

Et d’ailleurs, nous sommes ici dans le temple de la forme, et c’est surtout de cela que nous avons à nous occuper.

Nous devons, avant tout, rechercher si les artistes sont dans la voie de ce qui est réellement beau, et ne cherchent pas leurs modèles du côté de l’imperfection...

— Je t’arrête là ! Oui, nous devons rechercher si les artistes s’inspirent du beau, mais le beau n’est pas seulement dans la forme, il est surtout dans la pensée, et la pensée se traduit par l’expression.

Cette expression se trouve au suprême degré dans le groupe dont nous avons eu le tort de ne pas nous occuper tout d’abord, dans le groupe du Gloria victis! qui m’a procuré, à mon arrivée, une très forte impression, et dans la contemplation duquel il est de notre devoir de nous absorber en commençant les travaux de cette journée. Ce sera notre Veni Créator.

— Vous avez raison. Voilà l’œuvre qui devra tout d’abord attirer notre attention et inspirer nos méditations. Il faut admirer, et malheureusement cette admiration ne peut se traduire en paroles trop insuffisantes.

Aurons-nous donné une idée de ce groupe électrisant en disant que la Gloire, sous les traits d’une grande et noble femme, emporte fièrement et d’un bras vigoureux un blessé qu’elle a pris sous sa protection? L’esprit de cette composition, l’effet qu’elle produit ne peuvent se rendre par des mots; c’est une œuvre d’inspiration dont la pensée saisit ceux qui se trouvent en présence de ce groupe, en les plongeant dans de profondes et vivifiantes rêveries.

— Mon cher Nestor, je me vois à mon tour obligé de te tirer à mon grand regret de ta contemplation et des hautes régions auxquels tu viens de t’élever, car le temps passe, et notre tâche est loin d’être terminée. Puisque nous avons déjà examiné la statue qui se trouve à droite du Gloria victis, regardons de suite celle qui est à gauche et qui lui fait pendant.

C’est une Bethsabée sortant du bain; elle n’est, ma foi! pas mal: bien potelée et bien rondelette!

— Voyons, mon cher oncle, ne laissez donc pas toujours votre jeune cœur déborder et habituez-vous à considérer toujours ces femmes nues au point de vue de l’esthétique; celle-ci n’est pas mal, je le veux bien: elle a une très jolie pose, mais elle est d’un type moins relevé que celui choisi par l’auteur de Ceinture dorée. Néanmoins, M. BLANCHARD mérite des éloges, car c’est après tout une très belle étude, au point de vue du modelé et de la forme. Mais si vous m’en croyez, nous allons adopter une méthode dans la revue rapide que nous entendons passer aujourd’hui de cette partie de l’exposition.

Le Gloria victis! valait qu’on débutât par lui; mais à présent, si nous nous promenons à droite et à gauche, nous nous exposerons à négliger certaines parties du jardin et à avoir des lacunes dans notre examen.

Or, je sais par expérience ce qu’il en coûte en pareil cas, et je veux éviter de retomber dans la même faute.

Reprenons notre examen à l’entrée en tournant de suite à droite.

Mais qu’avez-vous donc fait de nos compagnons?

— Je n’ai pu retenir Joseph. Il a trouvé que tout était ici trop froid pour son ardeur belliqueuse, et il m’a dit en s’élançant dans le grand escalier: «Ça sent la poudre, là-haut, et ma place est là où l’on bataille.»

— Bravo! nous le chargerons de faire un feuilleton spécial sur la partie militaire de l’Exposition, et cela nous donnera le temps de continuer plus tranquillement la suite de nos examens, et de faire à tête reposée la description de chacune des salles que nous aurons parcourues.

— Et Jules? est-il donc, lui aussi, pour les batailles?

— Ah bien, oui! Il a bien d’autres chiens à fouetter; — pardon de l’expression! —car c’est lui qui devrait l’être pour l’ardeur avec laquelle il s’élance dès qu’il entrevoit un pied mignon, un cothurne bien lacé, une taille élégante, vêtue et même non vêtue.

Et il paraît que, lui aussi, est amateur de la couleur, car il a de suite déserté toutes ces femmes de marbre, qui, paraît-il, ne l’inspirent pas suffisamment.

— Il y a du vrai là-dedans, et franchement, il faut une bien forte dose d’amour de l’art, chez les jeunes gens qui accordent à ce mode rebelle et ingrat la préférence sur la peinture, qui présente comparativement tant de charme et de facilité.

Un peintre, devant son chevalet, dès ses premiers coups de brosse, produit une esquisse déjà attrayante, et qui le captive de plus en plus, à mesure que les couleurs passent de sa palette sur sa toile.

— Mais ne penses-tu pas que le sculpteur éprouve des jouissances pareilles, lorsque d’une masse informe de terre glaise il tire, à l’aide de ses doigts et de ses ébauchoirs, une maquette ayant forme humaine? Ne te souviens-tu pas d’avoir vu Mélingue dans Benvenuto Cellini, et du tour de main par lequel, en quelques minutes, il troussait une Psyché.

— Vous auriez raison si un sculpteur ne faisait, dans toute sa vie, qu’une seule statue, qu’un seul type, qu’une seule et même Psyché dont il connaîtrait la conformation. Il finirait, par habitude, par en tirer autant d’épreuves qu’un imprimeur en taille douce en tire de planches en cuivre ou en acier.

Mais avant d’avoir trouvé ce type, que d’études, que d’efforts! Combien de fois il faut tout effacer, tout remanier; car, remarquez-le, il ne s’agit pas ici, comme dans la peinture, d’un seul aspect. Lorsque l’artiste a modelé sa maquette de face, il se trouve que, de profil, elle est disgracieuse; que la pose, agréable d’un côté, est impossible de l’autre.

Songez par combien de remaniements, il faut que son œuvre passe, avant de devenir, non pas parfaite, mais seulement acceptable sous tous les aspects et contemplable de tous les côtés.

Voilà ce qui m’a toujours paru la grande difficulté de la statuaire.

Et puis, quelle différence de résultat! Quand, à côté du peintre, qui a à son service les couleurs si vivantes par elles-mêmes, il s’agit d’animer cette terre, ce plâtre ou ce marbre, et de donner la vie à cette image de la mort!

Car l’image de la mort, n’est-ce pas cette pâleur et cette apparence glaciale qui est la conséquence des matières employées.

Le sculpteur a-t-il du moins plus de facilité que le peintre pour l’écoulement de ses œuvres?

Pas du tout!

Le plus souvent, il travaille pour la gloire.

Et combien, parmi toutes ces statues très acceptables que nous avons sous les yeux rentreront, pour ne plus en sortir, dans l’atelier où elles ont vu le jour!

Sauf quelques villes qui voudront avoir sur une de leurs places publiques l’image de leurs enfants devenus illustres, sauf quelques corporations ou quelques musées, désireux de posséder quelques copies des grands maîtres ou bien les effigies de leurs membres, où le sculpteur peut-il penser à placer ses œuvres?

De là cette manie de se maintenir dans les types de la mythologie, toujours de mise pour les musées vers lesquels le sculpteur tend toujours les bras, ou bien de tomber dans les errements de cette imagerie religieuse dont le quartier général se trouve aux alentours de l’église Saint-Sulpice et dont l’exposition actuelle renferme un trop grand nombre d’échantillons, qui ne dépassent pas la moyenne de ce qu’on voit exposé aux vitrines des marchands de ce quartier.

On dirait que si l’on faisait mieux dans ce genre, on ne serait point compris, et que, pour ne pas être hérétique au point de vue clérical, il faut l’être au point de vue artistique.

Donc, retournons aux deux sphinx!

— As-tu donc envie de deviner l’énigme?

— Mon cher oncle, je vous laisserais ce soin...

— Voudrais-tu donc être avunculicide et aurais-tu déjà des vues sur ma succession, car tu n’ignores pas que le sphinx précipite dans le gouffre tous ceux qui ne devinent pas l’énigme.

— Vous ne m’avez pas laissé achever ma phrase. Je vous laisserais ce soin s’il y avait encore comme jadis, pour le vainqueur du sphinx, une Jocaste à épouser, de façon à satisfaire la jeunesse toujours remontante de votre cœur.

Mais il n’y a pas plus de dangers pour moi que de Jocaste pour vous. Ces sphinx-là, ne peuvent distribuer

Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.

Tiens! mais voyez donc, mon oncle! voici une petite statuette en marbre qui me semble ne pas manquer d’originalité ! c’est un Vigneron du Jura, faisant des échalas, par CLAUDET.

— Tu as, ma foi, bien raison! c’est une charmante chose que l’on rencontre trop peu dans les œuvres de la sculpture, et dont de plus nombreux échantillons la populariseraient, si elle consentait à descendre de l’Empirée pour s’occuper un peu de ce qui se passe sur la terre. C’est ce que les peintres ont su faire, et je crois qu’ils ne se trouvent pas plus mal d’avoir abandonné les dieux et les demi-dieux pour prendre leurs modèles parmi les simples mortels de leur époque.

— Oui, mais il faut, pour ce genre réaliste, plus de vérité, plus de bonhomie, et MM. les sculpteurs ont trop l’habitude de se renfermer dans un certain poncif qui leur rappelle leurs premières études et qui semble leur faire considérer comme méprisable la génération à laquelle ils appartiennent.

— Cependant, il est une école qui commence à se faire aux nécessités de l’époque, et c’est cette école à laquelle nous devons l’adorable groupe de LE BOURG et la Bourguignonne, de FALCONNIER, que j’ai signalés dans ma lettre, ainsi qu’une foule de statuettes proportionnées aux dimensions de nos habitations modernes et dans la plupart desquelles il y a autant d’art et souvent plus d’ingéniosité que dans les grands morceaux.

— Eh bien! mon cher oncle, nous avons tout à fait la même idée; et je me proposais de dire, à la première occasion, ce que vous venez de dire. C’est, en effet, vers ce genre plus modeste, mais non moins artistique de la statuette que doivent particulièrement tourner les efforts de nos sculpteurs modernes, qui ont, en outre, une vaste carrière dans ces jolis bustes d’enfants et de femmes dont on rencontre ici, à chaque pas, de charmants échantillons. Tenez, cette Petite fillette tenant sa poupée, de M. MABILLE, n’est-elle pas adorable?

— Je suis de ton avis, à la condition que le sexe masculin laisse la place au sexe féminin et aux enfants. Quant aux bustes d’hommes, je n’admets que ceux des savants et des célébrités; encore faut-il que savants et célébrités soient arrivés à un certain âge qui leur ait apporté cet air vénérable et ces traits accentués, où l’artiste peut déployer son talent et montrer son intelligence.

Si j’étais du jury, je refuserais impitoyablement tous les bustes de gommeux ou de braves bourgeois, qui peuvent faire très bon effet dans l’appartement de ces messieurs, mais qui donnent au Salon une piteuse idée de l’art sculptural et de l’humanité.

Bustes d’enfants, bustes de jeunes femmes et bustes d’hommes ayant conquis le droit de se montrer en marbre devant le public, voilà tout ce que le Salon devrait renfermer!

Quel meilleur exemple pourrions-nous trouver de tout ceci, que ce magnifique buste de Théophile Gautier, par EMILE THOMAS?

— En effet, ce buste est, en même temps, d’une ressemblance frappante et d’une grande distinction, en même temps que d’une élévation de pensée qui, certes, appartenait bien au modèle; mais comme tout être humain a ses moments de prostration, le vrai talent de l’artiste consiste à savoir saisir l’instant où l’intelligence illumine le modèle dont il entreprend de rendre non-seulement les traits, mais la pensée.

— Mais, mon cher oncle, précipitons un peu nos pas si nous voulons parcourir tout l’espace qui s’étale encore devant nous.

— N’allons pas cependant plus loin sans nous arrêter devant ce beau groupe d’EMILE CHATROUSSE: les Crimes de la guerre.

Triste! triste! triste! Quelle souffrance dans les traits amaigris de ce malheureux père de famille dont l’enfant gît mort à ses côtés, sur les décombres où lui-même est assis.

Quelle effrayante douleur aussi dans l’attitude désespérée de cette femme dont on ne voit pas la tête cachée entre ses bras, sur les genoux du chef de la famille! C’est navrant!

— Voilà un sujet plus gai. Que dites-vous de ce Jeune Semeur? Comme il s’avance bien à, pas comptés, et comme il lance bien le grain au devant de lui. M. GRAVILLON a su lui donner une excellente attitude et un mouvement plein de naturel.

— La travée suivante mérite également d’attirer notre attention.

Que dis-tu de ce personnage dont la physionomie ainsi que la pose disent bien le titre que lui a donné M. ROUBAUD: l’Attente? L’on sent dans ce personnage un mélange de résignation, de douleur et d’énergie comprimée, laquelle compte bien avoir son heure.

Le Prométhée, de M. GUILBERT, qui est à côté de lui, mérite également de fixer l’attention, de même aussi le Marius sur les ruines de Carthage, de M. CHAMBARD

Ne quittons pas cet endroit sans prendre un peu de gaîté et de fraîcheur en contemplant Bettina, joli buste de jeune femme, par TOPPFER, dont la naissance, à Genève, me laisse supposer qu’il est fils ou parent du célèbre dessinateur—écrivain de ce nom.

— Eh! eh! mon cher oncle, que dites-vous de cette Jeune fellah du Caire? Voilà un petit buste qui fait honneur à Mlle DUBRAY. Est-ce bien coupé ! Remarquez-vous la netteté des traits et la pureté de la forme?

— D’autant plus qu’elle a de jolies formes qui ne manquent pas de rondeur et de charmes.

— Mon oncle! mon oncle!

— Que veux-tu? Je ne puis me défaire de cette maudite jeunesse qui me remplit le cœur.

— Allons! et pour vous rappeler aux idées sérieuses, contemplez-moi ce Buste de Guillaume le Conquérant.

Le malheureux a l’air bien mal à son aise dans cette armure, dont la cote de maille lui enveloppe la face comme un cache-nez de fer et avec la patte médiane de son casque qui lui couvre le nez et la moitié des yeux, en le contraignant à loucher. Quel affreux supplice, si la mode nous ramenait un harnachement pareil!

— Il est vrai qu’avec son casque à nasal et son haubert, il n’a pas l’air de s’amuser.

Mais pressons le pas, d’autant plus que nous n’avons pas grand’chose à voir par ici.

Qu’est-ce que c’est que cette énorme figure, et à quoi peuvent servir des colosses pareils?

— Ma foi! je serais bien embarrassé de le dire; mais, malgré ses immenses proportions, ce personnage me paraît merveilleusement charpenté. Cela n’est pas étonnant; le livret m’apprend qu’il est de mon ami. LE BOURG, et celui-ci, évidemment, a tenu, en modelant cette énorme statue, à répondre à ceux qui voudraient le considérer comme un simple fabricant de petites statuettes en faïence, car c’est de lui que sont les quatre gais lurons dont je te parlais dans ma lettre, et qui, justement, sont à deux pas d’ici.

Allons les voir.

— Mais, mon oncle, il ne faut pas dire de mal des statuettes en faïence. Est-ce que le seizième, le dix-septième et le dix-huitième siècle ne nous ont pas légué ces inimitables petits groupes, si recherchés aujourd’hui par les collectionneurs? N’était-ce pas de l’art véritable?

— Tu as bien raison. Quand on a cité des noms comme ceux de Lucca della Robbia, de Bernard Palissy et des maîtres de Meissen, on peut bien se regarder comme en pleine famille artistique.

— Mais avant d’aller contempler cette petite merveille dont je crains que vous ne m’ayez dit trop de bien, — ce qui pourrait me laisser froid devant elle, ainsi qu’il arrive souvent lorsqu’on se trouve en présence d’une œuvre vantée outre mesure — dites-moi donc un peu ce que représente cette grande figure ramassée sur elle-même de votre ami Le Bourg?

— Ne vois-tu pas que cet homme ramassé sur lui-même tient à la main un disque qu’il se prépare à lancer devant lui à la plus grande distance possible? C’est, comme l’auteur a eu soin de le dire, un discobole.

Le disque, δɩσϰος, était, chez les Grecs, un palet rond en fer, en cuivre ou en bois, d’un diamètre d’environ trente centimètres. Dans les jeux publics, des athlètes, nommés (discoboles), se disputaient le prix du disque. Celui qui savait mieux discoboler (), c’est-à-dire lancer le disque et lui faisait parcourir une plus grande distance, était proclamé vainqueur.

Pulsuz fraqment bitdi.

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