Kitabı oxu: «Contes de l'oncle Jacques»

Şrift:

P.-J. Stahl

Contes de l'oncle Jacques


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066330279

Table des matières

LES ENFANTS N’OUBLIENT PAS

CONTRE LES MOUCHES

BIOGRAPHIE D’UN MERLE

LA MATINÉE DE LUCILE

LE SULTAN DE TANGUIK ET LE NEZ D’ALI LE MENDIANT

HISTOIRE D’UNE POMME

CONCLUSION DE L’AUTEUR

NOTRE GRAND-PÈRE ET LA LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE

CONTES

DE

L’ONGLE JACQUES

PAR

P. -J. STAHL


BIBLIOTHÈQUE

D’ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION

J. HETZEL&Cie, 18, RUE JACOB

PARIS

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

Contes de l’Oncle Jacques

Table des matières


LE VRAI MEILLEUR MONDE

(LE MOYEN D’Y VIVRE SANS SORTIR DE CHEZ SOI)

Je ne comprends pas que la lecture à haute voix entre deux personnes, que les circonstances ou leur volonté confinent dans une sorte d’isolement, ne soit pas partout d’un usage plus fréquent.

Au moral, c’est à coup sûr un remède à tous les maux.

Vous voilà tous deux, seuls dans votre maison, dans votre salon, dans votre chambre, mal en train, maussades, condamnés à l’inaction par l’inclémence du temps ou par quelque infirmité. La saison est mauvaise; les amis ne sont pas là, ils sont loin, ils ne viennent pas, ils sont indifférents, ils sont morts peut-être.

D’autre part, vous êtes demeurés si souvent en tête-à-tête avec vos souvenirs, que ces souvenirs fatigués sont endormis et comme absents, eux aussi. A leur tour, il vous semble qu’ils vous délaissent, qu’ils vous négligent, ils ne vous font plus compagnie. Vous en êtes réduits à la solitude à deux, qui n’est pas moins monotone souvent, et surtout quand on pense bien à l’unisson, que la solitude complète, la # solitude d’un seul. Il vous faudrait un peu de variété, de la diversion. Eh bien, cette variété, cette diversion sont à la portée de tous, à la vôtre par conséquent, pour peu que vous ayez le bon esprit de laisser pénétrer quelques bons livres dans votre maison.

Entendons-nous: je ne vous conseille pas de prendre chacun votre livre, de lire chacun de votre côté quelque chose qui forcément vous sépare. Avoir deux lectures différentes, dont les sujets diffèrent aussi, vous éloignerait l’un de l’autre au lieu de vous réunir. Je vous propose de n’en prendre qu’un à vous deux.

L’un de vous deux le lira tout haut, et vous voilà, du coup, occupés du même objet, en face d’idées nouvelles que vous n’aviez pas tout à l’heure. La soirée était vide, elle va être remplie. Le tête-à-tête est rompu. Quelqu’un vient d’entrer, c’est un homme de grand mérite, car j’imagine que vous n’auriez pas eu le mauvais goût de laisser entrer le premier venu. C’est un écrivain de choix, un auteur distingué, un homme de génie. Il est tout naturellement le bien arrivé; il parle, il parle très bien, vous l’écoutez, vous le suivez, il s’empare de vous. Mais ce n’est pas tout; il n’est pas entré seul. Avec lui sont entrés tous les personnages qu’il a créés, qu’il a fait vivre ou revivre dans son livre. Il vous les présente l’un après l’autre: chacun a ses qualités, chacun a ses défauts, mais dans son ensemble la société est agréable.

Votre maison, votre salon, votre chambre sont transformés. C’est tout un monde qui les anime. Le lecteur et vous, vous vous permettez de vous mêler à la conversation; celui qui lit s’arrête pour communiquer à l’autre ses impressions, son sentiment, ses jugements. Vous lui répondez; ces interruptions font intermède, et, quand la lecture reprend, vous savez chacun de votre côté l’opinion que vous avez sur ce qui vient de se dire, sur les faits qui viennent de vous être racontés, sur les hôtes que vous venez d’accueillir. Aussi reprend-elle de plus belle.

La soirée finit quand il vous plaît. Elle a passé charmante et rapide; mais, grâce à Dieu, le livre n’est point arrivé à sa fin, la suite sera pour demain. Pour ce demain vous avez donc des amis sur la planche, pour les jours suivants aussi, car, après cet ouvrage terminé, vous en prendrez un autre, et ce sera un plaisir nouveau.

Connaissez-vous un moyen plus simple de se donner, à deux, des fêtes nombreuses et de tenir, sans tapage, sans fracas et sans frais, maison ouverte à l’heure voulue, pour les plus grands personnages et les plus grands événements de la terre? Non, n’est-ce pas? Cette société brillante, qui ne coûte rien que le prix d’un pauvre livre, qui ne boit ni ne mange, qui ne dérange ni ne déplace rien ni personne chez vous, qui vous laisse dans votre fauteuil, à votre place favorite, qui entre à votre gré, qui sort à votre fantaisie, après vous avoir donné ce qu’elle avait de meilleur, cette société incomparable, dès que vous en aurez essayé, sera toujours pour vous la bienvenue, puisque, obéissant jusqu’à vos caprices, toujours prête à paraître ou à disparaitre suivant qu’il vous plaira, elle ne saurait jamais être importune.

Me direz-vous que mon secret ne peut servir que pour deux? Détrompez-vous.

Si le cercle de la famille est nombreux, les vertus de mon secret s’élargiront, elles se feront élastiques et se mettront à la proportion de ce cercle. Une bonne lecture à haute voix qui peut servir à deux, peut servira à dix, à cent au besoin; et, plus nombreux sera l’auditoire, plus la communication pourra être électrique, plus l’effet de la lecture sera grand.

Toutefois, où je la préfère, pour mon goût particulier, où je la déclare le plus topique, c’est dans l’intimité de la maison, à l’usage des frères et des sœurs, des parents et des enfants, ou encore dans le tête-à-tête entre la femme et le mari.

Je sais un vieux monsieur et une aimable vieille dame qui, las du monde qu’on ne peut pas toujours choisir, se sont retirés dans une petite maison de campagne, où ils ont découvert ce secret de voir le meilleur monde sans sortir de chez soi. C’est à lui qu’ils doivent d’être devenus vieux sans s’en apercevoir, d’avoir vieilli sans vieillir, et de vivre de longs jours très heureux sans jamais sentir le poids des ans. Je suis persuadé qu’ils me sauront gré de vous faire part de leur découverte, et de vous engager à en tirer un aussi bon parti que celui qu’ils en tirent eux-mêmes.

LES ENFANTS N’OUBLIENT PAS

Table des matières

On parle de la légèreté des enfants, du peu de souvenir qu’ils semblent garder des impressions les plus douloureuses, de la perte d’un frère, d’une sœur, d’un père, d’une mère même. Encore un peu on les taxerait, non de mobilité seulement, mais d’insensibilité, parce que le rire leur revient plus vite sur les lèvres. Mais, en vérité, de ce don heureux qu’ils ont d’être vivement et rapidement frappés d’impressions diverses, doit-on inférer qu’ils oublient, qu’ils ne se souviennent pas et que le fond de leur cœur ne puisse rien conserver de ce qui devrait y rester? Si l’on avait raison de le prétendre, de quoi seraient donc faits nos souvenirs d’enfance, à nous autres hommes, souvenirs si précis, si opiniâtres, si vivaces, qu’ils demeurent pour nous, en dépit de leur plus grand éloignement, plus précis, plus opiniâtres, plus vivaces que tous nos souvenirs de l’adolescence et de la maturité?

Tient-on assez compte, aux premières années de l’enfance, de l’incroyable quantité de révélations successivement nouvelles, de sentiments successivement nouveaux qui assiègent à la fois la jeune âme et le jeune esprit de l’enfant, de toutes les sensations qui ont à se classer dans son cerveau pendant le temps si court dont se compose l’enfance et qu’il lui faut débrouiller, comprendre, s’assimiler? A quelle période de la vie, s’il vous plaît, faisons-nous preuve d’une plus incroyable faculté d’absorption, d’intuition, de compréhension? et ne serait-il pas plus juste de s’étonner que cet âge, que l’on dit inattentif, suffise à l’énorme travail intellectuel qu’exige de tout enfant son apprentissage de la vie, travail décuple de celui dont nous sommes capables dans les années que l’on considère comme celles de la force et de la réflexion? Non, on n’admire pas assez ce prodigieux développement qui se fait, d’une façon en apparence instantanée, dans l’enfant obligé d’aller en même temps à la découverte de tous les problèmes et de toutes les conditions de sa petite existence.

Qu’on se demande ce que serait pour l’homme un si formidable labeur, où le moral et le physique n’ont pas un instant de répit, où tout est à deviner, tout à distinguer, tout à connaître et à reconnaitre presque sans secours extérieur, où les progrès sont à faire sur tous les points à la fois!

On s’étonne que l’œil d’un enfant de six mois soit souvent si pensif, si profond; on s’étonnerait moins si l’on songeait à tout ce que, dès cet âge, l’enfant se trouve déjà avoir à faire.

En vérité, si l’œuvre de Dieu, dans l’homme fait, est bien grande, elle est cent fois plus grande encore dans l’enfant.

Au lieu donc d’imputer à mal dans les enfants leur merveilleuse flexibilité, bénissons-la! Si le don de récréation soudaine dans la joie, dans la douleur, dans le sérieux, dans l’encombrement des expériences et des travaux qu’il leur faut accomplir, ne venait pas en aide à l’immensité de leur tâche, il n’en serait pas un qui ne pérît à la peine.

Que les pères et les mères trop portés à l’inquiétude se rassurent donc; les enfants ont dès le berceau, pour suffire à leur métier d’enfant, toutes les facultés de la mémoire: les nouveau-nés sont, à l’heure même où ils ouvrent les yeux à la lumière, en proie au travail de la vie, et l’une des plus indispensables de leurs facultés, celle dont ils ont le plus besoin tout de suite, c’est précisément la mémoire. Tout enfant naît armé au complet sur ce point-là, et il n’a pas plutôt atteint trois ou quatre ans qu’il est apte à mesurer l’usage qu’il doit faire de cette arme.

Je connais un père à qui, dès longtemps, il n’est plus permis d’en douter. Si le récit que je vais vous faire du fait touchant qui justifie sa conviction donne à penser à quelques incrédules qu’à aucun moment de la vie une impression–je parle de celles qui ont leur racine dans le cœur–n’est aussi ineffaçable que dans l’enfance, je n’aurai pas perdu mon temps.

Cela remonte à18.... Nous sommes dans une maison en deuil. Le deuil est d’hier. Le père, seul, dans la maison, a eu la force de conduire sa fille, une exquise enfant de treize ans, à sa dernière demeure. Oui, oui! Il a suivi son cercueil jusqu’au cimetière. Il l’a vu disparaître dans la terre. C’est là dedans, c’est là-dessous qu’est à jamais enfoui son trésor. Le cœur brisé, il vient de rentrer dans la maison vide. La mère est folle de douleur, on craint pour sa raison. Un gentil petit garçon de quatre ans, à la fois grave et effaré, guette le retour de son père.

«Papa, alors. alors, tu ne ramènes pas Marie?.

–Non, répond le père, non.

–Papa, maman pleure; elle a dit à son Jujules que Marie était partie, partie pour très loin.

–Très loin, répond le père.

–Papa, pourquoi est-elle partie, Marie, puisque maman la soignait, et Jujules aussi, et toi aussi? Faut pas sortir quand on est malade, faut pas aller loin pour revenir bien vite.

–Marie ne reviendra plus, mon enfant; c’est pour toujours qu’elle est partie.»

Le petit frère se taisait, essayant de comprendre, de mesurer ce «pour toujours» et n’y parvenait pas.

Le père le prit entre ses genoux, et, fixant son triste regard sur les grands yeux bleus inquiets de l’enfant, il lui dit:

«Nous ne reverrons plus ta sœur, mon Jules; d’où elle est on ne revient pas. Nous ne la reverrons que quand, à notre tour, nous partirons pour le voyage qu’elle vient de faire.

–Partons, dit le petit Jules, papa, partons!»

Le père serra l’enfant sur son cœur:

«Nous ne pouvons pas partir, lui dit-il, avant que, comme elle, Dieu nous rappelle.»

Les yeux de l’enfant se remplirent de larmes.

Le père embrassa le pauvre petit. Les regards de l’enfant ne quittaient pas les yeux du père, et, à travers ses larmes, il cherchait sur son visage l’explication de ce terrible mystère qui ne pouvait encore s’éclaircir pour lui.

«Allons voir maman,» dit-il à son père.

Sans doute le pauvre enfant pensait qu’auprès de sa mère la lumière se ferait en lui.

«Tout à l’heure, répondit le père; avant, il faut que je te parle, et que tu m’écoutes si bien, mon Jules, qu’après tu n’oublies jamais ce que je t’aurai dit.»

L’enfant se plaça bien en face de son père.

«Jujules écoute son papa, lui dit-il.

–Mon Jules chéri, dit le père, ce départ de Marie fait tant de peine à ta maman, tant de peine, qu’il ne faut plus rien lui dire qui le lui rappelle. Tu penseras à ta Marie, à notre Marie qui t’aimait tant, tu y penseras toujours, toujours. Mais tu ne parleras plus d’elle à ta maman, tu ne prononceras jamais son nom devant elle, tu ne la lui redemanderas jamais, car elle ne peut pas te la rendre, et cela redoublerait son chagrin, cela la ferait pleurer encore plus, cela la rendrait encore plus malade.

«Comprends-tu, mon Jules bien-aimé? Toujours penser à Marie, mais n’en jamais parler!»

L’enfant fondit en larmes. Il se jeta dans les bras de son père, en lui criant:

«Oh! papa, ne pleure pas, toi aussi!»

Et, ayant approché ses petites lèvres de son oreille, il ajouta tout bas, pensant bien que c’était ainsi qu’il faut parler des secrets:

«Jujules sait tout ce que son papa lui a dit.»

Comme beaucoup d’enfants, le petit Jules parlait souvent de lui à la troisième personne.

Le père vit bien que l’accord était fait. Il essuya doucement les yeux et le visage de son fils, lui dit comme il l’aurait fait à un homme: «Je compte sur toi,» et l’ayant pris dans ses bras:

«Maintenant, nous allons voir ta maman. Aime-la, aime-la mieux encore si tu peux, mon chéri, car elle est bien malheureuse; toi seul pourras avec le temps la consoler.»

Un instant après, le père, la mère et le petit enfant pleuraient tous les trois ensemble. Le nom de Marie n’était pas prononcé, mais c’était elle que tous les trois pleuraient.

Pour fuir la maison où Marie n’était plus, on quitta le pays; on alla habiter sur le bord de la mer. Pendant des journées entières, le père et la mère regardaient sans parler l’eau sans fin, sans fin comme leur douleur. Le petit garçon, quand il les voyait ainsi muets, absorbés, cherchant au loin celle qui était plus loin encore, interrompait ses jeux, laissait là sa pelle, et son trou de sable commencé, et ses coquillages amassés, puis il allait à eux les bras tendus. Ses bons et tendres regards disaient assez qu’il savait bien ce qu’il faisait en leur portant tant de baisers. Il se rendait compte, bien sûr, qu’il avait à les embrasser non pour lui seulement, mais pour sa Marie qui était trop loin pour venir les embrasser à son tour.

Cependant le temps se passa: «Un an, deux ans même; et un jour, le père, injuste en cela peut-être, se répéta ce qu’à part lui, ce que malgré lui, mais bien souvent depuis plus d’une année déjà, il se disait: «Notre pauvre petit a suivi trop à la lettre la recommandation que je lui avais faite de ne pas prononcer le nom de sa sœur. Quoi! pas une fois, pas une seule, ce nom de Marie qu’il répétait tant que durait le jour alors que sa sœur vivait, pas une fois il ne s’est échappé de ses lèvres! J’ai eu grand tort, je l’ai aidé à oublier sa sœur. Soutenu par ma défense, plus facilement le temps a fait son œuvre. A l’heure qu’il est, hélas! ce ne sont plus ses lèvres seulement qui se taisent, c’est son cœur lui-même qui est muet: l’ingrat ne se souvient plus de Marie!»

Le père désolé essayait de se consoler en se disant un triste: «Tant mieux!» ou encore: «Après tout, c’est ma faute et non la sienne.»

Néanmoins, parfois, du fond de son cœur, montait quelque chose d’amer contre cette puissance d’oubli de son fils. Obsédé par cette pensée, il avait un jour fait part de son chagrin à sa femme et, bien entendu, il lui avait, à la décharge du petit Jules, confessé la scène que j’ai racontée plus haut.

«Que pour ce qui me concernait alors, lui avait répondu sa femme, vous ayez eu tort ou raison, je ne saurais le dire. Pendant trois mois, je ne sais vraiment pas comment j’ai vécu. Je n’avais qu’un désir: c’était d’aller rejoindre Marie; qu’un étonnement: c’est que la terre ne me fît pas la grâce de s’ouvrir sous mes pieds pour m’engloulir à mon tour. Mais votre intention était si bonne, mon ami, que je ne puis que vous en savoir grand gré.

«Pour ce qui regarde notre Jules, outre que, remarquant son silence, j’ai soupçonné la défense que vous aviez pu lui faire, je me le suis expliqué surtout par son caractère même. De quoi cet enfant s’est-il jamais plaint? Quelle est la douleurphysique ou morale qui lui ait jamais arraché plus d’un cri? Votre fils, mon ami, est un stoïque de six ans. C’est une petite âme très fière, et vous n’êtes pas juste quand vous lui faites un tort des mérites d’un mutisme que vous lui aviez recommandé. Dans l’état de santé où j’étais depuis un an quand nous avons perdu Marie, elle était devenue pour lui une seconde mère. Notre Jules n’a rien oublié; soyez assuré que dans son cœur il se sent orphelin de sa sœur.»

Le père aurait voulu être convaincu; sa femme voyait bien que, cependant, il ne l’était pas.

«Mais j’ai des preuves, des preuves morales et même matérielles de ce que je vous affirme, lui dit-elle avec quelque vivacité. Tenez! Tout ce que sa sœur lui a laissé lui est sacré. Il a tout placé, non en tas pour s’en débarrasser, mais avec un ordre qu’il n’a pas pour le reste, sur les tablettes de son étagère. Il a défendu à sa bonne de jamais y toucher. Il veille lui-même et seul sur tout cela. Il n’est pas de jour qu’il ne l’inspecte.

–Êtes-vous bien sûre, répondit le père, que c’est le frère et non le petit propriétaire qui a soin de ces trésors?

–N’en doutez pas, dit la mère, c’est le frère pieux qui veut seul être le gardien de ce qu’il considère comme des reliques de sa sœur.

–Dieu vous entende! répondait le père. Mais que ne donnerais-je pas pour qu’un beau jour il sortît de lui-même de ce cruel silence dont, à mon éternel regret, j’ai eu l’imprudence de lui faire une loi.»

L’obsession devint telle pour le père du petit Jules, sur ce point douloureux, que cela en était arrivé à l’idée fixe, cette idée que l’on voudrait en vain chasser. Tout ce que le père pouvait faire vis-à-vis de son fils, c’était de se contenir et de ne pas provoquer un retour sur Marie qui ne pouvait avoir de prix à ses yeux que s’il provenait d’un mouvement spontané de l’enfant.

Cependant un jour,–un matin,–au moment où la famille se préparait à traverser le grand jardin attenant à leur maison pour gagner la porte qui donnait sur la campagne et aller faire une de ces longues promenades à travers bois où les suivait le souvenir de l’absente, le père, toujours prêt le premier, avait devancé la mère, qui avait à mettre la dernière main à la toilette de son fils avant de terminer la sienne. Ce jour, dis-je, tout entier à l’idée qui n’avait pas cessé de l’obséder, le père suivait à pas lents la grande allée qui conduisait à la porte de sortie où il avait coutume de les attendre, et où d’ordinaire l’enfantd’abord, puis la maman, venaient le rejoindre l’un après l’autre. La vue de cette allée sablée de sable fin, que le jardinier avait ratissée le matin même avec soin, lui inspira une idée à laquelle il ne put résister: «Ah! se dit-il, cette fois j’en aurai le cœur net, et je saurai enfin si le silence de ce malheureux enfant sur sa sœur est de la volonté, c’est-à-dire du souvenir qui se condamne héroïquement à être muet, comme le croit sa mère, ou de l’oubli, comme je le crains.»

Et, du bout de sa canne, en grandes lettres lisibles comme celles des livres dans lesquels son fils lisait déjà très couramment, il traça le nom de

MARIE

Ce nom occupait toute la largeur de l’allée par laquelle le petit Jules, qui précédait toujours un peu sa mère, devait nécessairement passer le premier pour le rejoindre. Cela fait, et très ému de l’épreuve, peut-être dangereuse, qu’il allait tenter, il se cacha derrière un taillis d’où il pouvait tout voir sans être vu.

Comme l’avait prévu le père, l’enfant sortit le premier de la maison. Il était armé d’un cerceau et le faisait courir dans la longue allée propice à son jeu. Tout à coup, le père le vit d’un geste brusque jeter son bâton, abandonner son cerceau.

L’enfant avait vu, il avait lu avec stupeur, avec une sorte d’effroi ce nom de MARIE qui lui barrait le chemin, et s’était arrêté un instant, hésitant. Mais soudain, prenant son parti, il s’était jeté à genoux, et de ses petites mains, utilisées pour la circonstance comme balai, il s’était mis à effacer avec une agitation fébrile ce nom chéri qu’il ne fallait pas prononcer. Cela fait, et bien sûr que derrière lui on ne pourrait plus rien lire, il s’était relevé le visage bouleversé, avait repris sa course pour retrouver son père qui avait quitté sa retraite, et, arrivé près de lui, il s’était jeté à corps perdu dans ses bras et, le visage inondé de larmes: «Ah! père, lui dit-il, tu avais donc oublié que maman allait passer là?»

Son cœur battait à se rompre dans sa poitrine. Son père le reçut tout palpitant dans ses bras; les plus tendres caresses eurent de la peine à le calmer; tout ce trésor de larmes contenues dans ces deux années de silence voulu avait besoin de se faire jour. Son père avait envie de lui demander pardon.

«Quand je pense, dit-il à l’enfant, que je croyais que Jules avait oublié sa Marie!

–Oh! père! lui dit l’enfant, répondant par un nouveau déluge de larmes à l’aveu d’une si grande injustice, oh! père!»

Le père, à la fois heureux et malheureux, trouva pourtant le moyen de rendre au petit Jules toute sa sérénité: «Maintenant, mon Jules, lui dit-il, nous pourrons parler de Marie.

–Ah! dit l’enfant, merci, papa!» Et un instant après: «Est-ce que nous pourrons aussi en parler devant maman?

–Oui! oui! répondit le père, oui, mon enfant.»

Un soupir, un long soupir sortit de la poitrine, du cœur enfin dégagé, enfin desserré de l’enfant. Il fit une fête de caresses charmantes à son père de ce retour si attendu, évidemment tant désiré par lui du nom de sa sœur entre eux, et quand sa mère arriva, voyant le père et l’enfant radieux: «Qu’y a-t-il? leur dit-elle. Est-ce que c’est un secret?

–Il y a, répondit le père, que nous allons faire aujourd’hui toute notre promenade avec Marie.

–Oui, dit l’enfant, avec Marie, maman; tu veux bien, dis?

–Si je le veux!» s’écria la mère en serrant son petit garçon dans ses bras.

Cette promenade, qui était la promenade favorite de l’enfant, il ne la nomma plus que la promenade de Marie.

«Ah! dit la mère avec orgueil à son mari, quand, chemin faisant, il lui eut fait sa confession, je le savais bien, moi, que notre Jules était un cœur fidèle entre tous.» Et, après un instant de silence:

«Tel il est enfant, dit-elle, tel il sera en tout et pour tout, aussi longtemps qu’il vivra. Dieu veuille qu’il ne rencontre jamais d’autres incrédules que son père!»

Ne défiez pas la mémoire des enfants: tout y reste; et, si parfois tout s’en échappe, tout y revient.

CONTRE LES MOUCHES

Table des matières

Aimez-vous les mouches en été,–ces petits êtres terribles, opiniâtres et têtus, sots et fantasques, agaçants et insupportables, qui, ayant l’univers entier où poser leurs imperceptibles personnes, s’obstinent à faire du bout de votre nez le siège et le but préféré de leurs attaques?

Pythagore refusait à l’homme le droit de mort sur tout ce qui vit, depuis le ciron jusqu’à l’hippopotame. Je me suis dit plus d’une fois qu’il fallait donc que, par une exception unique, jamais mouche n’eût choisi le nez de Pythagore pour objectif, car à coup sûr ce n’eût pas été une mouche sur le nez que le grand philosophe eût pu concevoir son beau rêve de clémence universelle. Non, si humain qu’on soit, fût-on un saint, je dis un saint de pierre, il est impossible qu’on se sente capable de charité ou seulement de pitié pour ces misérables insectes qui, cent fois chassés, reviennent cent fois à la charge, que rien ne lasse, pas même la patience, que rien ne désarme ni ne décourage pourvu qu’ils vous excèdent, dont toute la joie est de vous porter sur les nerfs, dont le plaisir est de vous troubler dans vos travaux les plus nécessaires, de vous arracher à vos recueillements les plus intimes,– qui se font une volupté de vos plus cruelles impatiences, des extases de vos seules fureurs,–qui ne chantent victoire et ne sonnent des fanfares que quand ils vous ont mis hors de vous,–qui, à la fois féroces et étourdis, légers et barbares, mèneraient un sage même à la démence par le chatouillement et l’irritation, si Dieu n’avait fait d’eux des éphémères, –qui, indomptables dans leurs malfaisants caprices, n’entendent rien, ni prières ni imprécations, parce que rien ne les attendrit, et qui, pour tout dire, ne semblent satisfaits que si, prenant enfin leurs attaques au sérieux, vous vous décidez à les considérer, en dépit de leur faiblesse apparente, comme les pires ennemis du genre humain, à lever contre eux toutes vos forces, et à leur déclarer une de ces guerres qui ne peuvent finir que par leur écrasement.

Où est-il, l’être longanime qui, de sa vie, n’a rêvé un massacre général de toutes les mouches, moucherons, cousins et moustiques de la création? Où est-il celui qui n’a jamais souhaité voir toutes ces bêtes maudites pilées et repilées ensemble dans un mortier? J’en demande pardon à Dieu; mais qui pourrait songer à l’indulgence pour une engeance qui gâte à l’homme jusqu’aux joies du beau temps et lui fait regretter décembre en août?...

J’en étais là de mon imprécation quand un de mes bons amis entra chez moi.

«Qu’avez-vous? me dit-il. Je vous trouve bien surexcité.

–J’ai, lui dis-je, que je deviens enragé, que tout travail m’est impossible, que mon cabinet est plein d’ennemis acharnés, et que je suis tout près d’une de ces colères qui d’un agneau feraient un tigre. Tenez, lisez. Ces pages vous diront la centième partie de ma misère. J’ai essayé d’utiliser mon supplice et de l’écrire, mais cela ne suffit pas à ma vengeance, c’est trop doux.»

Mon ami prit les feuillets que je lui présentais et après les avoir lus se mit à rire.

«Vous riez! lui dis-je. Quoi! vous riez!.

–Ma foi oui, me dit-il, et de grand cœur encore; vous êtes à peindre, mon cher Jacques, avec vos colères! Et d’abord ne blasphémez pas: rien ne peut gâter l’été. L’été, c’est le soleil, c’est la moisson, c’est la vie, rien ne gâte ça; et quant aux mouches, permettez-moi de les défendre. Elles sont jolies à voir, en somme, ces petites bêtes-là. C’est malice et non pas méchanceté qui les pousse de votre côté. C’est l’ennui de la solitude, l’effroi des grands espaces, le besoin de sociabilité et comme une sorte d’espièglerie maladive qui leur fait préférer le nez de l’homme aux roses mêmes du jardin.

«Vous prenez trop au tragique leurs entreprises folâtres contre certaines parties de votre personne. Votre repos les agace, il ne concorde pas avec leur besoin de mobilité. Quand elles font à votre nez l’honneur d’une visite, qu’est-ce qu’elles veulent? Forcer votre attention, vous arracher un geste qui les mette en gaieté, qui leur montre que vous savez qu’elles sont là, et leur prouve qu’elles ne sont pas seules sur la terre. Votre calme les blesse, il leur paraît indifférence et même dédain. Votre nez perdu dans vos livres, c’est l’oubli de ce qui leur est dû; elles sont coquettes, elles aiment le monde, elles veulent que le monde les aime et s’occupe d’elles comme elles s’occupent de lui.

«C’est un spectacle presque burlesque que de voir le roi de la création, l’homme, ne pouvoir supporter les inoffensives plaisanteries de ces faibles insectes; leur trompe n’est pas un aiguillon, que je sache, elle n’a jamais tué personne. Ce ne sont ni guêpes ni frelons, vos mouches. Chatouiller le nez des gens, ce n’est pas vouloir leur mort, et vos fureurs ne sauraient s’expliquer que si, au lieu d’être devant une demi-douzaine de mouches, vous aviez devant vous une armée de rhinocéros et de panthères.

«Quoi! vous alliez dormir sur votre encrier; une bonne petite mouche étourdie vous a fait une farce, elle a voulu jouer avec vous, elle vous a gratté délicatement le nez de l’extrémité de ses petites pattes innocentes, elle vous a rendu le service de vous éveiller en douceur, et vous criez à l’assassin, et vous voulez la tuer, et rien ne vous apaiserait que d’exterminer sa race tout entière!.. Mais c’est vous qui êtes féroce, mon ami.

«Puisque je vous trouve sur le chapitre des mouches, je m’en vais vous conter une petite histoire qui n’est pas vieille, car elle n’est que d’hier, et qui viendra à point à la fin de votre chapitre pour en corriger les excès.

«Vous connaissez la petite Marie, ma filleule? Celle qui dit si bien: «Parrain», que cela vous va au cœur, comme si elle vous appelait sa grand’mère.

–Si je la connais! lui dis-je. C’est un amour d’enfant.

–Comme vous le dites, fit mon ami en se rengorgeant. (Les vieux garçons, c’est les meilleurs parrains.)

«Eh bien, reprit-il, voilà. Ma petite Marie était hier, comme vous aujourd’hui, en proie auxmouches, mais elle ne prenait pas pour cela, ainsi que vous, des attitudes de martyr et de gladiateur. Elle était fort calme au milieu de ses mouches. Elle avait une énorme leçon à apprendre, la pauvre mignonne, tout un verbe, et pas plus de temps qu’il n’en fallait pour absorber cette grosse tâche. Afin de ne pas la gêner dans son étude, je m’étais retiré discrètement au fond de la chambre, sur le canapé. J’avais emporté un journal, mais je ne le lisais pas. Je regardais par-dessus pour admirer cette jolie chose: une aimable enfant qui travaille. C’était charmant d’entendre le gentil murmure qui sortait des lèvres roses de ma petite Marie: «J’aime, tu aimes, il aime, nous aimons», quand elle lisait et relisait à mi-voix pour les bien faire entrer dans sa mémoire les temps de son verbe; et c’était amusant lorsque, croyant tenir un de ses temps, ses grands yeux se fermaient pour ne pas tricher en regardant sur le livre pendant qu’elle se récitait tout bas à elle-même et comme en dedans ce qu’elle venait d’apprendre.

«Cela allait très bien. Nous en étions au subjonctif: que j’aimasse, que tu aimasses, etc. (je n’aime pas ce temps-là), quand je m’aperçus que Marie était inquiète et comme agitée.

«Qu’est-ce qu’il t’arrive, ma fillette? lui dis-je.

–C’est une mouche, dit-elle, une mouche qui n’a pas de subjonctif à apprendre, et qui vient toujours sur mon verbe et même sur mon nez pour m’empêcher d’étudier.

–Chasse-la…

–Elle est très obstinée, dit Marie, elle n’est pas contente quand je la renvoie, et.»

«Marie s’était interrompue. Sa petite main avait attrapé la mouche.

«Qu’est-ce que tu crois qu’elle en fit, de sa mouche?

–Je n’en sais rien, répondis-je, mais si la mouche de ta petite Marie eût été ma mouche, je sais bien ce que j’en aurais fait. Je l’aurais attachée à la gueule d’un canon, et, sans broncher, j’y aurais mis le feu.

–Je crois que Marie a trouvé mieux, reprit Jacques. D’une main délicate, elle avait saisi sa petite prisonnière par les deux ailes, et ouvrant de l’autre la fenêtre, elle allait pour toute punition lui donner la clef des champs, quand elle s’aperçut qu’il pleuvait. C’était une grosse pluie d’orage. C’eût été grave pour une mouche qui n’avait pas de parapluie. Marie le comprit, elle eut un moment d’embarras; mais bientôt, prenant son parti, elle referma la fenêtre et réintégra son ennemie dans la place «en attendant qu’il fit beau,» me dit-elle.

«Après quoi elle se remit tranquillement à sa leçon.

«Qu’est-ce que vous auriez dit de son action à Marie, vous, monsieur l’ennemi des mouches? Vous lui auriez dit, car vous êtes rude quand vous vous y mettez, qu’elle venait d’être une petite bête pour en sauver une autre, et ci, et ça; vous auriez plaidé en faveur de la peine de mort et même contre les circonstances atténuantes. Vous n’auriez pas manqué de rappeler le mot d’Alphonse Karr: Que Messieurs les assassins commencent!.

«Eh bien, je ne lui ai rien dit du tout, moi, car j’étais tout juste assez attendri pour ne pas avoir envie de bavarder.

«Mais j’ai pensé: «Marie, ma chérie, s’il y a une superbe poupée et un livre splendide dans Paris, je connais un parrain qui te les offrira, et sans te dire pourquoi encore, car il est des petites choses de bon cœur qu’il ne faut pas gâter par des récompenses.»

«La morale de mon histoire, mon cher Jacques, c’est que l’exemple de l’enfant est quelquefois bon pour l’homme.

«Ergo: soyons patients, tâchons-y du moins.

–Soyons patients, répondis-je à mon ami, c’est à quoi on doit viser en effet; mais il me semble que la tâche des patients deviendrait plus facile si de leur côté les êtres impatientants s’efforçaient de l’être moins à l’encontre de ceux qu’ils impatientent. Karr n’a pas tort, au fond, avec sa recommandation aux assassins.

«Les prêcheurs de patience en parlent vraiment trop à leur aise. Il n’y a peut-être pas de mouches dans leur maison. Si, au lieu de mon nez, c’étaient les leurs, leurs nez à eux, qu’elles poursuivissent, mes mouches, à moi, celles dont je parle, celles dont j’ai à me défendre, je voudrais bien les y voir! Non, qu’on ne me parle pas de l’innocence de ces êtres pervers qui semblent n’avoir d’autre fonction que de harceler l’humanité; je ne crois pas à l’innocence de ceux qui se plaisent au mal.&

«Si le plus grand éloge qu’on puisse faire de la bonté et de la douceur d’un homme est de dire qu’il ne tuerait pas «une mouche», c’est donc qu’on reconnaît que la mouche est une créature si odieuse que ce qu’il y a de plus magnanime au monde c’est de lui faire–grâce de la mort qu’elle mérite si souvent.

«Voyons: si au lieu d’une mouche c’eût été un tigre qui se fût jeté sur le nez de votre petite Marie, lui auriez-vous conseillé de le prendre délicatement par les deux ailes, de le mettre à la porte par la croisée, et de le faire rentrer poliment en cas de pluie?

–Non.

–Eh bien, est-ce que l’action de la mouche n’est pas la même qu’eût été celle du tigre? Pour être moins grosse et moins forte, est-elle moins coupable? Devons-nous lui savoir gré de sa faiblesse, de son impuissance relative? Le crime est-il moindre dans l’intention de la petite bête ou de la grosse? Tout bien considéré, je dis que la mouche hargneuse n’est pas plus digne de pitié que le tigre terrible, et que ni devant Dieu ni devant les hommes elle n’a droit à l’indulgence que ses avocats réclament pour elle.»

Mon ami venait de hausser les épaules.

«Le paradoxe ne sera jamais la vérité, dit-il. Toute peine doit être proportionnée au délit. Avoir le bout du nez chatouillé n’étant pas l’équivalent de l’avoir mangé et la tète avec,–non, non, Jacques, je ne comprends pas que devant l’attaque d’une mouche aussi bien que devant celle d’un tigre on ait le droit de s’écrier: «Où est mon fusil?»

Après cette jolie conclusion, d’où il résultait que deux braves gens obstinés dans une discussion pouvaient en arriver, chacun à son tour, à l’absurde, mon ami se mit à rire.

Quand sa gaieté se fut calmée:

«Revenons-en cependant à nos mouches, mon cher Raymond, reprit-il.

«Votre diatribe contre elles contient un germe de vérité qui vaut de n’être pas perdu. Sans doute, la mouche ne mérite pas la colère d’un homme sensé parce qu’elle est une pauvre petite bête inconsciente de ses actes, et que, par suite, elle n’en peut être responsable. Mais supposons qu’il y ait parmi les hommes et les enfants, à qui Dieu a donné mieux que l’instinct des bêtes, «la raison pour se conduire», supposons, dis-je, qu’il y ait parmi eux des êtres aussi insupportables que la mouche; je dis que tout ce qui est exagéré s’il ne s’agit que de la mouche, dans le début de votre chapitre, ne serait que juste contre eux.

«Eh bien, et très malheureusement, la mouche a son analogue dans l’homme et plus souvent encore dans l’enfant. Le taquin, c’est votre mouche. C’est donc contre le taquin qu’il convient de retourner tout ce que vous avez dit contre l’insecte, parce que, mis par la poste à l’adresse du taquin, tout en est vrai. Mais au fait, je suis peut-être naïf, moi, s’écria mon ami. C’est le taquin que vous aviez en vue dans ce chapitre. et non la mouche, et vous venez, comme on dit, de faire poser votre ami.»

Ce fut à mon tour de sourire.

«Vraiment! m’écriai-je, vraiment, vieil ami, ce n’est qu’après une demi-heure de discussion en règle que vous en êtes arrivé à me faire l’honneur de soupçonner que ce n’était peut-être pas pour de bon que j’avais livré bataille aux mouches, et que, sous la taquinerie des mouches, je visais celle des hommes!–Ma foi, c’est bien heureux!

«Eh bien oui, je crois en effet, comme vous et comme la petite Marie, qu’on peut être clément pour les mouches. Mais pour les taquins, pour la taquinerie, ce défaut affreux qui a comme un ongle au bout de la langue, qui, armé de cet ongle, se met à la recherche de l’endroit le plus sensible du cœur, de l’esprit, ou de la personne de celui qu’il taquine, celui-là fût-il son meilleur ami, et qui, une fois cet endroit découvert, en fait sa cible, pour la taquinerie, je reste inexorable, et je crierai jusqu’à mon dernier souffle: «Guerre au taquin, sinon aux mouches.» Ce qu’on peut dire en effet de moins dur du taquin, c’est qu’il est un de ces insectes malfaisants que tout le monde n’écrase pas, mais que tout le monde abhorre et a envie d’écraser, et dont les plus longanimes ont à cœur de purger leur maison.»

Nous étions d’accord. Le procès que je voulais faire aux taquins se trouvait complété par ma discussion avec mon ami. Je me contentai d’en écrire l’analyse, et c’est à cette analyse, que je renvoie toutes les mouches, moucherons, cousins et moustiques de la création, sans oublier le pire de tous ces insectes: «le taquin!»

MELASIA

CONTE UKRAINIEN

Dans un champ près de la forêt se trouvait le rucher d’un certain Cosaque. Il faut supposer que vous connaissez bien ce que veut dire le mot rucher. Peut-être parfois avez-vous tenté de découvrir le miel parfumé et n’avez-vous attrapé que les piqûres des abeilles; peut-être, plus heureux, quelquefois êtes-vous parvenu à goûter le doux miel. Le rucher, dont nous parlons à présent, était entouré d’une haie de branches entre-croisées qui formaient une grande enceinte, au milieu de laquelle s’élevaient sept grands chênes au tronc séculaire, au feuillage épais.

A côté de ces chênes verdoyait, hiver comme été, un grand buis touffu.

Quand on voyait le buis, chacun se disait: «Quelle idée a-t-il eue, lui si simple et si gai, de rechercher la société de ces chênes majestueux?»

Le buis semblait répondre qu’il s’y plaisait très bien. A chaque printemps il donnait de ses nouvelles, croissant librement et sans effort, sans s’inquiéter de la hauteur de ses voisins.

Il croissait plus rapidement encore que Michel, le petit-fils du Cosaque. J’ai soin de dire Michel et de bien prononcer son nom, car il n’aime pas qu’on l’appelle petit Michel.

Quand cela arrive à quelque mauvais plaisant, il n’entend pas cet appel-là; le criât-on dix fois et à tue-tête, il reste muet. Mais, si vous l’appelez avec déférence «Michel», il apparaît tout de suite comme s’il sortait de dessous la terre; il apparaît devant vous avec sa blanche chemise aux vastes manches, en pantalon large illimité, en ceinture rouge, cette même ceinture qu’il s’est achetée à la foire de Krolevetz. C’est là aussi qu’il a fait emplette de ses magnifiques bottes aux revers écarlates et de ce chapeau sombre, pour lequel il se passionna si fort et qu’il porte avec tant de précaution. Quand il le met, ce chapeau-là, le père-grand rit toujours un peu, en disant:

«Prends donc garde, Michel! prends donc garde à ton beau chapeau: les abeilles industrieuses vont te l’emporter pour y faire le miel. Ce serait une ruche toute trouvée pour elles, Michel.»

La blanche, la blonde petite fille aux pieds nus, la sœur de Michel, Mélasia, dès qu’elle voit le père-grand en humeur de plaisanter, se met à rire de si bon cœur, que sa gaieté fait vibrer sa voix argentine.

Mais Michel est philosophe; il ne s’émeut pas de l’inoffensive raillerie; il enfonce de plus belle son chapeau noir sur ses sourcils noirs, et il se promène sans broncher de long en large, comme un hetman en vue du camp ennemi. J’ai dit, que dès qu’on appelle Michel avec déférence, tout de suite il apparaît comme s’il sortait de terre. Secouant alors sa chevelure brune et bouclée, il vous regarde de son bon regard, et vous demande avec civilité: «Que désirez-vous?» Et si vous désirez voir le père-grand, il court à l’instant et vous amène le vieux, toujours très occupé dans son rucher. Si c’est sa petite sœur Mélasia que vous voulez voir, il vous présentera bien vite aussi la petite sœur Mélasia. Parfois Mélasia, qui est timide avec les étrangers et même un peu sauvage, au lieu de se montrer, se cache dans l’herbe ou bien derrière une ruche.

Mélasia est mignonne, petite comme un tout petit nœud de ruban rose; elle peut se cacher partout; ajoutez encore à cela que Mélasia croit fermement, si elle ferme un œil, que personne ne la trouvera jamais. Pour les deux yeux, jamais de la vie elle ne voudrait les fermer à la fois; il faut bien qu’elle en garde un ouvert pour voir ce qui se passe.

Mais Michel, qui connaît toutes les cachettes, la déniche toujours, et s’il ne parvient pas à lui persuader de venir se présenter de bonne volonté (Mélasia a sa volonté à elle), eh bien! il la prend sans façon dans ses bras, en riant, quoique peut-être Mélasia le pince malicieusement en route. Vous êtes étonné? Ah! tout est possible.

Une douce et charmante petite fille m’a mordu un jour jusqu’au vif, parce que je l’avais soulevée dans mes bras sans lui en demander la permission. C’est mal de mordre, il n’y a pas à dire, c’est mal et peu gentil, mais il n’est pas non plus gracieux ni bon d’obliger quelqu’un à faire ce qu’il ne veut pas sans lui donner de bonnes petites raisons.

Michel ne contrarierait pas sa petite sœur, bien sûr, si elle pouvait s’offenser ou se fâcher sérieusement. Non, Mélasia ne se défend pas ainsi par colère, mais par confusion, car c’est terrible comme Mélasia devient facilement confuse et honteuse. Dès qu’elle aperçoit un étranger, eh bien! je ne dis pas seulement son visage frais, mais ses pieds mignons même paraissent se colorer vivement d’une rougeur subite, et elle s’enfuit, et vous, vous ne pouvez pas préciser ce qui s’est enfui à votre approche. Était-ce le petit lièvre qui bondit? Était-ce un oiseau qui s’envole, ou la petite fille qui s’enfuit et disparaît? Vous ne pouvez pas vous-représenter son image exacte ni distincte à vous-même, ni la décrire aux autres. Et si vous entendiez comme, vous, vous êtes dessiné et dépeint par Mélasia! Et votre habillement, et votre démarche, et votre air, et votre regard!

Elle, elle réussit à vous voir et à vous examiner, avec un demi-regard, et elle vous décrira si bien après par ses paroles, qu’une autre fois tout le monde de la maison vous reconnaîtra dès que vous entrerez, sans vous avoir jamais vu: «Ah! voilà ce monsieur ou cette dame dont Mélasia nous a parlé!»

Quoique cela soit très difficile d’après ce que vous voyez, je vais vous conseiller de faire connaissance avec Mélasia, parce que c’est une petite fille très intelligente, qui sait beaucoup de choses et qui est si caressante et si affable, qu’elle vous apprendra volontiers tout ce qu’elle sait. Que de belles chansons elle chante! Que de contes amusants elle raconte! Et ce n’est pas assez qu’elle connaisse le chemin menant à Kiew, elle peut aussi vous indiquer la route qu’on prend pour aller à Cherson.

Voilà que le vieux Cosaque, il s’appelait Zahayny, ayant donc fait une haie de branches entortillées, mit dans l’enceinte un grand nombre de ruches. Je crois qu’il y avait là des ruches, autant que sur un champ fertile il y a des gerbes. Et maintenant, je pense qu’on ne pourrait même les compter, tant il y en a. Il doit y en avoir une multitude, parce que les essaims s’essaiment là si bien, que je crains seulement de le dire dans un moment où vous n’aimeriez pas à me croire.

Je me souviens que ce n’était qu’un cri continuel: «L’essaim! l’essaim! De la forêt, des champs, voilà qu’il approche!» Tantôt, c’est Michel qui s’écrie: «L’essaim!» et Mélasia le répète mille fois de sa voix claire; on croirait entendre sonner dans des petites clochettes ce mot répété par elle: «L’essaim! l’essaim! l’essaim!» Tantôt c’est Mélasia qui avertit et fait entendre son mot d’ordre: «Approche! approche!» et Michel accourt pour vérifier si cela est bien vrai ainsi. Tantôt c’est le père-grand qui, en faisant ses paniers de paille, soudain aura vent, comme inspiré, que l’essaim n’est pas loin, et il s’empresse d’aller le couvrir. Il y avait terriblement d’occupation dans le rucher, et quelle attention il fallait avoir!

Dans un coin du rucher le père-grand avait tressé une hutte de branches vertes, et Michel la couvrit de paille, et je vous assure que Michel le fit en maître habile. Et Mélasia balaya devant la porte, minutieusement, et dit avec contentement: «Voilà! c’est fait, et tout est prêt maintenant!»

Le père-grand et Michel plantèrent dans le rucher l’aubier, et le sureau, et les belles roses, et Mélasia sema toute chose en fait de fleurs et légumes, et tout prit racine, poussa, fleurit pèle-mêle, comme le font des gens pendant la fête. Cela étonnait grandement Mélasia, car, assurait-elle, elle semait tout à sa place, avec une régularité rigoureuse, et voilà que pareille mêlée avait pu croître! Oh! que c’est étonnant!

Michel reste silencieux et ne dit mot en réponse à ce discours de la petite sœur, parce qu’il ne veut pas engager une discussion avec une petite fille; il reste silencieux et ne fait que regarder, parfois très ironiquement, comment la rose, se penchant sur sa tige, a l’air de demander à quel propos l’humble mauve devient sa proche voisine, à elle, si belle et si splendide; et l’humble mauve, sans faire attention à cette question, épanouit hardiment son armée de petites fleurs, sans perdre courage et sans s’inquiéter des autres mauves, ses parentes, que sépare d’elle une barrière de mille-feuilles insolentes. La livèche aux larges feuilles fait amitié avec une touffe de chanvre, et le chanvre pénètre entre les pavots superbes, et le pavot se précipite dans les pois de senteur, et partout se glissent les épis de blé, un ici, là deux, et plus loin toute une famille. Et où il y a une famille d’épis, on est sûr qu’elle entraîne avec elle la rouge ivraie et les bleus bluets.

Et d’herbes, de plantes qui n’étaient ni semées, ni invitées, ni soignées, et qui pénétrèrent dans le rucher du père-grand en envahisseurs, quelle quantité, bon Dieu! Et au-dessus de tout cela les abeilles qui sortent et bourdonnent, les oiseaux qui gazouillent.

Qu’il fait bon dans ce rucher! On y respire avec une telle ivresse, un tel bonheur! On y est si libre! On s’y sent si léger! Portez vos regards où il vous plaira: de tous côtés vous voyez les champs vastes, immenses, et dans les champs vous apercevez par-ci par-là des chênes qui s’élèvent à distance l’un de l’autre comme des tentes dressées contre les rayons ardents du soleil. Vous voyez un chemin qui serpente, c’est le chemin du village, mais on n’aperçoit pas du tout le village lui-même derrière le grand tombeau au sommet pointu. De l’ouest on voit la grande forêt si sombre et si massive.

Que c’était agréable pour Michel de passer l’été dans le rucher du père-grand! Et la petite Mélasia, abandonnant sa mère avec la sœur aînée, et les laissant mener la maison comme elles veulent, s’installe, cajolante, chez le père-grand, pour mettre ordre, elle aussi, dans le rucher. Elle s’occupait à sa façon du ménage! Cela veut dire qu’elle chantait toute espèce de chansons, allait aux champs pour chercher des fraises, sans compter qu’un jour elle brisa deux pots au lait, très fragiles, disait-elle, et une soupière, fragile aussi. Mais bah!. Elle soignait si bien les abeilles! Elle les soignait à tel point que ces abeilles ingrates la piquaient quelquefois et transformaient même son visage charmant de telle sorte que, si on la regardait d’un côté, c’était Mélasia qu’on voyait, c’était sa joue rosée, son œil pétillant; mais, si vous regardiez de l’autre côté, vous voyiez je ne sais quoi de bouffi, qui ne lui ressemblait plus du tout. Mélasia se levait le matin avant tout le monde et elle se couchait après tout le monde, puisque, comme je l’ai déjà dit, tout en soignant le ménage du père-grand, elle avait encore une telle quantité d’affaires que. Aïe! aïe! aïe! que d’affaires elle avait!

Voilà qu’un soir Michel, fatigué, était couché sur l’herbe, dans le rucher, et regardait le ciel. Déjà les étoiles luisaient et brillaient, et un mince croissant scintillait au-dessus d’un chêne. On l’eût dit accroché à la cime. Mélasia, fatiguée aussi, était couchée non loin de son frère, et se tournant et se retournant, elle sommeillait et se demandait: Pourquoi donc le père-grand tarde-t-il tant à revenir? Quelle raison pouvait le retenir si tard? Et le père-grand ne revenait pas, non, il ne revenait pas! Et dans le lointain on ne pouvait le voir!

Le père-grand est allé ce soir-là au village, et cette fois il était en retard! Voilà qu’il fait déjà nuit close et noire; les étoiles étincellent, le croissant monte bien haut, Michel s’est endormi et le père-grand n’est pas de retour! On ne l’entend même pas, tout est tranquille!

Soudain la terre parut rendre un son prolongé du côté de la forêt profonde, et quelque chose d’énorme et de lourd s’approche du rucher. Tellement lourd, tellement lourd, qu’on n’aurait pu le peser sur aucune balance! Le voilà! le voilà! Voilà que cette chose extraordinaire fait tomber la haie, se jette à travers les ruches et les renverse! Voilà que cette masse sombre écrase les fleurs suaves, brise et casse les rosiers et les aubiers, et secoue en passant le chêne lui-même, si vigoureux et si puissant! Oh! Dieu des dieux!

Et que pensez-vous que c’était?

Un ours! un ours énorme, velu, ébouriffé, terrible! Un ours qui vient épouvanter le rucher de sa visite nocturne!

Que doit faire Mélasia? Le sommeil s’est envolé comme un oiseau effrayé, et ses mains mignonnes se joignent dans la terreur etdans le désespoir. Oh! le terrible, le terrible visiteur! Pas de salut! Cher frère bien-aimé! Comment sauver le frère chéri? Oh! comment?

Michel dormait d’un doux sommeil tout près de la hutte, tout près de la porte, et voilà qu’il sent des bras, des petits bras tremblants qui l’entourent comme une branche de houblon, et une douce voix qui balbutie tout bas, tout bas:

«Frère! frère!

–Eh quoi? demanda-t-il sans ouvrir ses yeux appesantis par le doux sommeil.

–Viens! viens ici, frère! Oh! mais viens donc! Viens dans la hutte! Je suis seule ici. J’ai peur. Viens, frère! Oh, viens! viens ici!»

Et les bras mignons le tiraient tout sommeillant, encore endormi, et l’entraînaient de toute leur petite force, et de chaudes larmes de terreur et d’émotion cruelle tombaient sur la tête nonchalamment penchée du dormeur, et le petit cœur, le petit cœur fidèle et dévoué palpitait près de lui. Et lui, dans son sommeil, fit deux pas vers la hutte, sans conscience, machinalement, puis se laissa retomber de nouveau sur la terre, accablé par le calme et délicieux sommeil. Il ne sentait même pas comme les petits bras tremblants se martyrisaient en vain et craquaient douloureusement en voulant le soulever, et il n’entendait pas les sanglots étouffés de Mélasia épuisée.

Et l’ours? En vrai maître gourmand il s’avance et jette ses regards de tous côtés, comme s’il cherchait la meilleure ruche, le miel le plus friand, et dès qu’une ruche digne de son choix lui saute aux yeux, tout de suite il tend sa patte velue, il enlève le miel, et il le déguste en se dandinant.

Oh Dieu! oh Dieu! si maintenant Michel pouvait rester endormi! Qu’arriverait-il s’il se réveillait? Il ne voudrait pas écouter la petite sœur, il irait lutter avec l’ours! Depuis longtemps il désire ardemment rencontrer un ours, il l’a dit maintes fois! Les hommes sont si hardis!

Oh Dieu! oh Dieu! voilà que l’ours regarde de son côté, c’est elle qu’il va dévorer…, la pauvre Mélasia…, il va la dévorer, oui! oui! Sera-t-il content après, du moins? Sera-t-il rassasié? Oh! fasse le bon Dieu qu’elle lui suffise et qu’il ne touche pas au frère chéri! Eh bien! oui, qu’il la dévore, pourvu qu’il ne touche pas au frère!

Les petits bras se joignaient toujours plus étroitement, et les pleurs coulaient et ruisselaient toujours plus chauds et plus abondants des doux yeux de la petite fille.


«EH QUOI?» DEMANDA-T-IL SANS OUVRIR SES YEUX APPESANTIS PAR LE

DOUX SOMMEIL.

Et le terrible gourmet velu revenu à son souper dévorait le miel tout à son aise et avec bonheur. Parfois il interrompt son repas; parfois, il jette un regard sur le croissant brillant, comme pour dire: «Tu éclaires bien, petit croissant, je suis content de toi!» Parfois il semble écouter comme s’il pensait: «Je crois entendre quelque part ici une petite fille qui pleure!» Malheur! malheur! comment ne se brisa-t-il pas en éclats, le petit cœur, ayant battu et tremblé si longtemps et si vite dans ces horribles angoisses!

Voilà que l’ours se mit à tousser. On n’a qu’à se préparer à entendre son rugissement. Mais non, il se laisse tomber par terre et puis il commence à se rouler et à se vautrer dans l’herbe épaisse; le monstre perfide a ses heures de gaieté!

Alors les petits bras de nouveau s’emparèrent du frère endormi, et le saisirent avec force. Ce fut à grand’peine que les pauvres petits bras, tendus à se rompre, parvinrent par un effort démesuré à soulever le corps alourdi et à le traîner dans la hutte pour l’y mettre, lui du moins, en sûreté!

«Mais qu’y a-t-il donc?» s’écria Michel en s’éveillant enfin et en se trouvant prisonnier sans savoir comment cela était arrivé dans l’obscurité complète. Il secoue la porte de la hutte: «Ouvrez donc! Qu’y a-t-il? Mais ouvrez donc!

–Frère! frère chéri., c’est moi!. c’est moi!.» lui répondit du dehors une petite voix tremblante. Mélasia dans son trouble était restée dehors. Dans son empressement à mettre son frère à l’abri, elle s’était oubliée elle-même.

«Ouvre donc, Mélasia! s’écria Michel de nouveau. Pourquoi m’as-tu enferme? Veux-tu que j’enfonce la porte? Ouvre-moi donc!»

Et de nouveau il ébranle violemment la porte.

«Frère! lui dit du dehors la petite sœur, frère!.» Mais sa voix se meurt dans son gosier, elle a vu l’ours se lever. Il écoute, il épie et suit ses mouvements. Il fait claquer ses blanches dents. comme une personne qui rit du mal qu’elle va faire.

Cependant:

«Laisse-moi sortir d’ici!» cria encore Michel, inquiet et impatient, et la porte sauta sous son effort puissant.

La petite sœur, qui était devant, tomba du choc à la renverse, comme une gerbe frappée de la foudre. L’ours fit claquer de nouveau ses dents blanches.

En ce moment elle jeta un cri tellement sonore, si perçant et aigu, que Michel, quoiqu’il n’eût rien vu, recula en arrière. «Pourquoi criait-elle?» L’ours, entendant ce cri surhumain, s’arrête, regarde, flaire indécis, inquiet à son tour, puis soudain, pris à son tour d’une subite épouvante, il fait volte-face, il prend la fuite et se met à courir vers la forêt, enfonçant la terre sous sa fuite lourde et pourtant rapide.

Quand Michel rassembla ses esprits et releva sa petite sœur, quand il apprit d’elle enfin ce qui était arrivé, on ne voyait, on n’entendait plus rien. C’était en vain que tous deux retenaient leur respiration et tendaient leurs oreilles, écoutant et se tenant tout près l’un de l’autre. Tout était tranquille. La lune luisait et les étoiles brillaient.

Le cri suprême de Mélasia les avait sauvés l’un et l’autre.

«Conte-moi, Mélasia, conte-moi donc tous les détails de ce qui est arrivé, dit Michel à sa petite sœur.

–Non! non! oh! pas encore! J’ai encore trop peur! Je suis toute saisie encore, répondait Mélasia.

–Que tu es donc poltronne, Mélasia! disait Michel en souriant.

–Tais-toi, tais-toi!» répondait Mélasia, et elle se pressait contre l’épaule de son frère toujours plus fortement et plus étroitement, comme on se presse contre un trésor retrouvé.

«Chère petite sœur, disait Michel, quel dur sommeil! Je neveux plus dormir. Mais toi, petite sœur, n’aurais-tu pas rêvé?

–Rêvé!» s’écria Mélasia!

La lune ne projetait qu’une lumière faible et les étoiles luisaient à peine, quand ils entendirent une chanson cosaque, qui vibrait comme une cloche fêlée, et ils virent au loin une figure humaine. C’était le père-grand qui revenait en chantant.

Ils se précipitèrent à sa rencontre, et le père-grand de rire et de leur demander:

«Eh bien, petits! vous vous êtes ennuyés sans le vieux père? Bien sûr, hein? Il m’a été impossible de revenir plus tôt! Impossible! J’ai rencontré un ancien ami et. et. et je suis en retard.»

Et le père-grand se remet à fredonner de nouveau la chanson cosaque:

«Quand nous étions, nous autres, en pleine mer, quand nous étions en pleine liberté, nous avions l’habitude de visiter le Turc infidèle.»,

Tout en allant le père-grand branlait sa tête avec une dignité tant soit peu chancelante, et de sa voix fêlée, sa chanson tantôt renversait les Cosaques dans la pleine mer, tantôt les laissait en liberté, pour les envoyer après à la rencontre des Turcs infidèles.

«Père-grand! père-grand! lui dit Mélasia, l’ours est venu chez nous!

–Voilà, père-grand, dit Michel. Mélasia assure que l’ours est venu dans notre rucher. Je dormais si profondément quand elle m’a saisi que ne pouvant me réveiller elle m’a jeté dans la hutte et enfermé. J’ai crié: «Ouvre-moi! laisse-moi sortir!» Elle ne m’a pas obéi. J’ai été obligé d’enfoncer la porte. Je me suis alors élancé. Mélasia alors a jeté un cri, mais quel cri, père-grand! un cri qui me fit voir toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. C’était comme un coup de poignard enfoncé dans mon oreille! J’ai alors rassemblé mes idées, et j’ai vu la pauvre Mélasia étendue à mes pieds. L’ours n’était plus là, mais les ruches sont renversées, l’herbe toute foulée, les arbrisseaux brisés et écrasés. Mélasia affirme, jure que l’ours est venu... A-t-elle rêvé? Cependant un ennemi est venu. Le dégât le prouve.»

Le père-grand avait commencé par écouter en fredonnant et en souriant, ne prêtant qu’une légère attention au récit et tout entier encore probablement au souvenir de sa rencontre avec l’ancien ami; mais quand le récit aboutit aux «ruches roulées par terre» et aux «arbrisseaux écrasés», le père-grand murmura: «Aïe! aïe!» et il alla d’un pas plus rapide vers le rucher. Quand il vit le désastre:

«Fusses-tu mort sans jamais goûter au miel, monstre velu! murmurait le père-grand, en relevant les ruches et en les remettant à leur place. Quelle misère et quel dommage!»

Michel, en aidant le père-grand, donnait le conseil de se pourvoir d’un bon fusil pour l’avenir, et dans son idée il visait déjà le terrible ours et le punissait de son méfait.

Le petite Mélasia, en marchant derrière eux, contait pour la dixième fois comme le velu avait tout brisé et foulé, tout écrasé, comme il s’était roulé et vautré par terre, comme il faisait claquer ses blanches dents, comme il avait dévoré le bon miel et comme il s’approchait, s’approchait toujours plus près, toujours plus près.

Et Mélasia avait les yeux qui brillaient et étincelaient d’une lumière plus vive que les étoiles du ciel, dont la lumière commençait à faiblir et à s’éteindre, parce que le jour allait poindre. Bientôt une bande rose flamboya au levant.

«Vive Mélasia! vive la petite fille! vive la plus délicieuse merveille du bon Dieu! dit le père-grand souriant et regardant le frais visage de sa bienaimée Mélasia illuminé par la joie triomphante et par l’angoisse soufferte. Quoique tu sois pâle encore, tu es une vraie fille des héros! N’est-il pas surprenant qu’un tel bouton de rose ait. eu la hardiesse de défendre et de délivrer son frère des pattes et des dents d’un ours? N’est-il pas merveilleux qu’une si faible et si frêle petite fille ait chassé et effrayé le terrible ours?»

La première chose ne semblait pas une merveille à Mélasia, tant le frère lui était cher et précieux. Comment ne pas le défendre, comment ne pas mourir pour lui avec joie? Quant à la seconde chose, Mélasia la mettait aussi au nombre des miracles du bon Dieu, car en se souvenant de la fuite subite de l’ours, après son grand cri, elle se prenait à rire de bon cœur, non sans un peu de fierté bien permise.

«Petite sœur Mélasia! quand donc pourrai-je te défendre, moi?» demandait parfois Michel, sentant frémir en lui son courage trompé. Il se tournait de tout côté, cherchant quelque chose de terrible à affronter et de difficile à faire. «Quand trouverai-je une occasion de te délivrer, à mon tour, d’un danger?»

Et maintes fois Michel se coucha avec un vague espoir de voir revenir l’ours, et alors il ne dormait pas de la nuit, et il touchait au fusil qu’il s’était acheté, mais jusqu’à présent il n’a pas eu la satisfaction de revoir le visiteur velu et ébouriffé!

«Oh, s’il revenait! s’il revenait!» demande Michel avec passion et véhémence.

«Frère! frère! que le bon Dieu nous garde! que la bonne Vierge nous protège! dit la petite sœur Mélasia quand elle entend de telles paroles? Que le bon Dieu te tienne sous son regard, frère chéri et bien-aimé!»

Et la petite sœur Mélasia se sent, rien que par la pensée, si alarmée, qu’elle pâlit et tremble de terreur.

Et voilà la fin. Ce qui arriva plus tard ou ce qui doit arriver, je ne le sais pas, donc je ne puis le conter ne le sachant pas, ni vous inventer des choses à mon plaisir. Excusez mon impuissance, je ne puis pas mentir pour ajouter à la vérité, mais acceptez un souhait sincère: Que le bon Dieu vous fasse la grâce de vous donner une brave petite sœur telle que Mélasia, prête à mourir pour vous défendre et assez fine dans sa faiblesse pour vous délivrer, sans coup férir, de l’ours terrible et affamé.

(D’après MARKO WOVCZOK.)

S’AGITER N’EST PAS AVANCER

Rien de plus vrai que le joli vers d’une des fables de S. Lavallette qui sert de titre à ce chapitre. Il ne faut pas plus confondre le mouvement avec la marche, l’agitation avec l’activité, que le bruit avec la besogne, que le tapage avec la musique.

On peut remuer beaucoup sans avancer d’un pas; le pauvre écureuil tournant, toujours captif, dans sa cage en est l’exemple. La turbulence n’a jamais mené personne à aucun but. Quand on remue avec trop de précipitation les bras et les jambes en nageant, savez-vous ce qui arrive? On enfonce. Le bon nageur est celui qui mesure ses mouvements et laisse à chacun d’eux le temps de produire son effet.

Le cheval qui piaffe le plus n’est pas celui qui gagne le prix de la course; de même l’enfant qui piétine au moral et au matériel devant sa tâche n’est pas celui qui l’accomplit le plus vite et le mieux; être affairé, être effaré, n’est pas être laborieux.

Il ne manque pas de gens qui, tant que dure le jour, sont en l’air. Ils n’ont pas pris une minute de repos: le soir venu, ils n’ont rien fait. Le chaos est toujours autour d’eux et dans leurs têtes, leur seul ouvrage est le désordre. Ils ne réussissent à rien, sinon à être les mouches de leur propre coche.

Quand on parle trop vite, on bredouille. Celui qui ne dirige pas sa course, qui la précipite trop, qui, comme le lièvre de la fable, court, s’arrête ou se détourne oublieux du but, la tortue elle-même le devance. La patience arrive où l’impatience échoue.

Se croire des bottes de sept lieues parce qu’on a du vif-argent dans les pieds, c’est croire aux fictions des contes de fées, sans les comprendre.

Il ne faut pas viser à tous les résultats à la fois; en chercher un, et puis un autre après, c’est déjà bien faire. Celui-là n’excelle en rien qui dépense ses forces sur toutes choses. Chasser deux lièvres à la fois, c’est s’exposer à rentrer capot. L’abeille qui ne choisit pas sa fleur n’a jamais fait de bon miel; dans un grand dîner vouloir manger de tout, c’est se gâter l’estomac. Il faut toujours en revenir au vieux dicton: «Qui trop embrasse mal étreint.»

L’économie des forces peut donc seule en assurer l’effet; tout effort est récompensé qui est proportionné avec le but à atteindre; tout effort démesuré, au contraire, est stérile.

Dans les combats de l’esprit comme dans tous autres, il n’est pas sage de lutter un contre tous. Il faut s’arranger pour défaire ses ennemis un à un, comme fit le dernier Horace avec les trois Curiaces. Mettre de l’ordre, mettre de la méthode dans l’attaque, c’est s’assurer la victoire. Mais se précipiter comme un fou sur l’ennemi, c’est perdre la tête, c’est lui livrer le gain du combat.

Vous avez tant à faire, dites-vous? Raison de plus pour ne pas entreprendre de faire tout à la fois. Quand un ingénieur est chargé de supprimer une montagne, d’en faire une plaine, croyez-vous qu’il doive se proposer d’enlever la montagne tout d’un bloc? Non. Vous savez bien que c’est pelletée à pelletée, coup de pioche à coup de pioche seulement qu’il y parviendra. Faites donc comme lui et vous verrez sous vos efforts constants et répétés la montagne de vos travaux disparaître. De même que vous ne pouvez lire toutes les pages d’un livre à fois, que vous savez du reste que vous n’y parviendrez que ligne à ligne et feuillet par feuillet, de même vous ne viendrez à bout de la multiplicité de vos diverses études qu’en les coordonnant.

Il n’est œuvre si menue que le défaut de plan ne puisse faire avorter. Il n’est œuvre si gigantesque que l’effort persévérant et bien réglé ne puisse mener à fin. La dent d’un rat suffirait à mettre en poussière le cèdre du Jardin des plantes, si la longueur de sa vie pouvait égaler la durée de la tâche.

L’esprit de l’homme est une sorte d’estomac moral. Le gros morceau qui, avalé tout d’un coup, le suffoquerait, l’étoufferait, le mènerait à la mort par l’indigestion, ce morceau absorbé bouchée par bouchée le mène à la vie; où le glouton succombe, celui qui sait manger reprend force et vigueur.

Non, cette tâche, non, cette leçon n’est pas trop longue; non, ces devoirs ne dépassent vos forces ni par leur multiplicité ni par leur étendue, si, au lieu de les aborder avec impatience, avec trouble, avec furie et sans méthode, vous les abordez tranquillement, c’est-à-dire patiemment. La patience dans l’ordre c’est la force invincible.

La première ligne de votre leçon est-elle plus longue que les autres? Non. Vous ferait-elle peur, cette ligne-là, si elle était toute seule? Non; eh bien, supposez qu’elle est toute votre leçon, apprenez-la, c’est bientôt fait, et voilà déjà votre leçon diminuée. Après la première viendra la seconde, puis la troisième, puis succcessivement toutes les autres; et quand vous en serez à la dernière, vous verrez bien que cette terrible dernière ligne n’était ni si éloignée de la première qu’elle vous avait semblé tout d’abord, ni plus difficile à retenir.

Résumons-nous: pour un paresseux, pour un étourdi, pour un turbulent, pour un impatient, toute tâche est énorme. Mais l’élève studieux, qui ne s’exagère aucune difficulté, celui-là ne s’effraye de rien, il commence par examiner sa tâche. Il veut la connaître d’abord dans son ensemble pour s’en donner l’intelligence générale, et, ce premier travail fait, il la divise. La sage division d’un travail, c’est le procédé qui mène les plus faibles eux-mêmes à l’accomplir.

L’ORDRE ET LA MÉMOIRE

C’est mal comprendre l’utilité de la mémoire que de croire qu’elle peut remplacer l’ordre. Quand on compte trop sur sa mémoire, on en arrive forcément à produire le contraire de l’ordre et à mettre à la place ou la confusion elle-même, ou, ce qui relativement est déjà du désordre, l’apparence de la confusion. Il faut que l’ordre soit matériel aussi bien que moral; il faut qu’il soit visible. Il ne suffit pas que vos livres, vos propos, vos affaires, que vos idées même soient bien rangés dans votre cerveau, il faut que tout cela soit bien rangé sur votre table, dans votre bibliothèque, dans votre bureau, dans vos discours et dans vos actions; il faut, en un mot, que l’ordre soit en vous et autour de vous, évident, non pas seulement pour vous-même, mais pour les autres.

Que diriez-vous d’un écrivain dont les pensées, se tenant bien dans son esprit, seraient présentées au public sans suite, sans méthode et pêle-mêle?– «Mais je m’y retrouve!» répondrait cet écrivain. Qu’il s’y retrouve, c’est bon pour lui, mais non pour nous; et encore!–Se retrouver dans un fouillis, c’est en somme s’être perdu. N’avoir point à se retrouver, n’avoir pu s’égarer, n’avoir pu se perdre, n’avoir point à rechercher sa voie, c’est là l’ordre. D’ailleurs, la mémoire toute seule, comme la boussole, peut être un guide trompeur; aux jours de tempête elle peut avoir ses heures d’affolement. Il ne suffit donc pas de savoir où l’on va, il faut encore que chacun puisse vous suivre de l’œil sur la route, pour vous rejoindre, pour vous remettre dans le bon chemin si vous vous trompez, et vous remplacer au besoin si vous êtes hors d’état d’achever votre course. Il faut que l’ordre que vous avez mis dans vos travaux, dans la direction imprimée par vous soit à vos affaires, soit à celles des autres, soit tel que, si vous êtes un jour interrompu, fût-ce subitement, dans votre emploi, un autre puisse, en le reprenant, reprendre sans difficulté, sans embarras, votre tâche commencée, la trouver claire et bien réglée et la parfaire. Le savant, l’inventeur, le chef d’État, le chef de maison qui emportent le secret de leurs affaires avec eux, qui laissent une tâche impossible à leurs successeurs, ceux-là ont été de mauvais administrateurs, d’exécrables gérants soit de leurs propres affaires, soit de celles d’autrui. Le meilleur administrateur, en un mot, est celui qui, par l’ordre qu’il laisse dans son administration, a rendu la tâche plus facile à son successeur. Si donc vous entendez dire d’un homme: «C’est un administrateur admirable, c’est un chef sans pareil; il a tout dans sa tête, son cerveau contient tout et ne perd rien; s’il mourait, personne ne pourrait le remplacer: ce serait la fin de tout ce qu’il a fondé,» dites-vous que celui-là n’a pas mérité les éloges que vous en avez entendu faire et que ce qu’on loue en lui est ce qu’il faudrait au contraire blâmer. Qu’il soit maudit, celui qui, dans son égoïsme, et pour se rendre indispensable, fait son secret personnel de l’ordre nécessaire à la bonne gestion des affaires qui lui ont été confiées.


BIOGRAPHIE D’UN MERLE

Table des matières

C’était un aimable petit être qui ne fit jamais de mal à personne. Comme il passa l’une des deux années dont se composa sa vie enfermé dans une cage, il ne trouva guère l’occasion de se distinguer, si ce n’est en devenant le plus apprivoisé et le plus affectueux des oiseaux de son espèce. Tous, tant que vous êtes, vous connaissez bien les merles, ces jolis oiseaux au plumage noir, le bec et les pattes d’un jaune orangé, qui ont une tournure si svelte, des allures si vives, qui comptent parmi les plus remarquables de nos virtuoses ailés? Vous avez pu en voir plus d’une fois dans les jardins où vous alliez, se promenant le long des allées comme de petites poules et y picorant les vermisseaux sans s’inquiéter de votre présence, car ce ne sont point des oiseaux farouches. Ils nichent volontiers aux environs des habitations, sur des arbustes peu élevés ou dans les touffes du lierre. Toutefois, il ne faut pas regarder leur nid de trop près; cela suffirait souvent pour le leur faire abandonner.

Le nom français de merle vient tout directement du latin merula; mais d’où vient merula? Peut-être de merum (vin), parce que, comme les grives dont ils sont les proches parents, les merles auraient eu la réputation d’aimer le vin, ou du moins le fruit qui le produit. Nous n’insistons pas sur cette étymologie, et quant à l’imputation qu’elle impliquerait, nous ne nous sommes jamais aperçu qu’elle ait été justifiée par notre petit individu.

Pline, dans son Histoire naturelle, parle très brièvement des merles. «En vieillissant, dit-il, le merle de noir devient roux. Il chante en été. En hiver il ne fait entendre que quelques sons et se tait complètement à l’époque du solstice. Avec l’âge aussi la couleur de son bec se change par anneaux en celle de l’ivoire, mais cela n’a lieu que chez les mâles.» Et voilà tout. Dans un autre chapitre il nous apprend seulement que l’on trouve des merles blancs dans les environs de Cyllène en Arcadie et nulle part ailleurs. Nous doutons que, même en Arcadie, on en trouvât encore aujourd’hui. Ce serait plutôt en Sibérie qu’il faudrait en chercher, ou bien en Australie, dans ce pays où les cygnes sont noirs.

En anglais, le merle est appelé black bird (oiseau noir), de la couleur de sa robe. Dans le pays de Galles on le désigne par le nom de yellow bill (bec jaune), à cause de l’or dont son bec est orné.

Le nôtre, quand on nous l’apporta, n’avait ni robe noire, ni bec doré. Toute sa petite personne était couverte d’un duvet chiné et de taches brunes, comme est le plumage des grives.

Les merles ne sont en réalité que des grives en habit noir et en pantoufles jaunes, mais, pendant les premières semaines de leur existence, on serait bien embarrassé de dire si ce sont de jeunes grives ou de jeunes merles.

Notre oiseau s’accoutuma tout de suite à nous. Pendant le jour, sa cage se balançait parmi les arbres devant la maison, et, la nuit, on la rentrait dans la cuisine ou dans le vestibule. Malheureusement, il y avait alors parmi les hôtes du logis un terrible chat, habitué à chasser aux oiseaux tout autant qu’aux souris. Il accorda tout d’abord au petit merle une attention des plus inquiétantes, si bien qu’on ne vit plus d’abri pour mettre la cage en sûreté que dans une chambre à coucher dont Minet savait très bien que l’entrée lui était interdite sous les peines les plus sévères.

La personne qui habitait cette chambre fut, à partir de ce moment, tirée de son sommeil chaque matin aux premiers rayons du jour par une aubade de doux chants. Si la porte de la cage était restée entr’ouverte, un léger frôlement de plumes ne tardait pas à se faire sentir sur l’oreiller. Le merle, tète haute et laissant tomber ses jolies ailes noires, entonnait, tout frémissant du plaisir que lui donnait sa propre musique, une vive et fraîche chanson matinale; la chambre tout entière était remplie de la gaieté de ses accords. Impossible de les entendre sans en être soi-même réjoui.

Faisait-on semblant de dormir et gardait-on les yeux fermés, c’était un simulacre qui ne pouvait longtemps lui faire illusion. L’oiseau ne s’y trompait qu’à demi. Il suspendait un instant sa chanson pour donner deux ou trois coups de son bec doré sur la tête du dormeur. Dès que, par cette démonstration, il avait décidé les paupières à s’ouvrir et que le regard s’était enfin fixé sur lui, il reprenait son chant, gonflant son gosier, agitant ses ailes et vivifiant l’air par ses notes joyeuses et multipliées.

Ce ne fut toutefois qu’au second printemps de sa courte existence que se développa chez lui un pareil talent. Pendant toute la première année, il ne nous fit entendre que quelques notes qu’il répétait sans variations, comme un enfant qui s’apprend à parler. Il était évident qu’il étudiait beaucoup, avec suite et avec le plus grand soin. Ces quelques notes, claires et douces, n’offraient qu’un bien faible prélude des chants qu’il devait nous faire entendre l’été suivant.

Certainement ce cher petit oiseau n’était pas malheureux dans la condition qui lui était faite; mais il n’avait pas été créé pour passer sa vie dans une cage ou dans une chambre, et nous aurions trouvé cruel de lui imposer une telle contrainte à perpétuité. Aussi n’avions-nous pas dessein de le retenir quand il manifesterait le désir de reprendre sa liberté, et que nous le saurions capable de pourvoir par lui-même à ses besoins. Il était notre hôte et notre élève et non pas notre prisonnier.

Il eût été en danger de mourir de faim si nous lui avions donné la volée en hiver. Quand vint le printemps, il était tout à fait élevé; il avait appris à se servir de ses ailes en volant librement à travers les chambres. La cage fut alors suspendue au milieu des arbres avec la porte ouverte. Il ne s’aventura tout d’abord à en sortir qu’avec circonspection. Ce vaste espace qui se présentait tout autour de lui l’étonnait et l’effrayait visiblement; mais il s’y fit assez vite, et, dès lors, il sortit et rentra sans plus d’hésitation que lorsqu’il avait sa cage à l’intérieur de la maison. Aux premières clartés de l’aube, il allait s’installer dans les arbres et saluait le retour de la lumière des plus belles notes de sa voix, arrivée alors à l’apogée de sa puissance. Une fenêtre venait-elle à s’ouvrir, il s’y dirigeait aussitôt, se perchait sur le doigt de la personne qui se trouvait là, lui souhaitait le bonjour en musique et prenait tranquillement de sa main ce qu’elle lui offrait. Il agissait de même quand on l’appelait de la porte du vestibule. Jamais il ne témoigna la moindre défiance des personnes qui lui avaient donné leurs soins. Il savait bien qu’elles ne cherchaient pas à le prendre ni à le retenir plus longtemps qu’il ne lui convenait. L’eussent-elles fait d’ailleurs, il ne s’en serait probablement pas inquiété; il aurait pensé que c’était pour son bien.

Rien de plus charmant que d’avoir ainsi autour de soi des créatures de Dieu ramenées, par le bienfait, à ce sentiment de tranquillité et de confiance primitives et ne voyant plus dans l’homme un ennemi, mais un protecteur. Cela fait rêver de l’âge d’or et de l’Éden.

Le chat, cependant, n’avait pas renoncé à s’occuper sournoisement du merle. Plus d’une fois on l’avait aperçu guettant l’oiseau de dessous quelque buisson pendant que celui-ci picorait sur le gazon, ou bien grimpant derrière lui dans les arbres quand il croyait n’avoir pas de témoins. Tout agile qu’était Minet, on ne supposait pas que le merle, avec ses ailes, eût rien à redouter de lui. L’événement prouva qu’on avait tort. Du moins y eut-il à cet égard de très fortes présomptions.

Une nuit, comme le temps était à la pluie, on avait suspendu la cage prés de ma fenêtre, pour qu’elle fût abritée par la corniche de la maison. Le merle, ainsi qu’il en avait l’habitude, y était rentré à la brune, et sans doute, comme à l’ordinaire aussi, il en sortit au point du jour. Je me souviens de l’avoir entendu, au milieu du demi-sommeil du matin, chanter sous ma fenêtre, tout en cherchant sur le gazon son déjeuner de vers et de grains. Tout à coup, un cri aigu de frayeur m’éveilla complètement. Je connaissais cette étrange note métallique que jette un merle sous la menace d’un danger subit; mais, en me penchant à la fenêtre, je ne découvris aucun indice du malheur qui devait être arrivé. Tout était déjà fini. Je sortis bientôt après; il n’y avait point d’oiseau dans le gazon ni dans les arbres. J’eus beau l’appeler, il ne vint point, il ne répondit point à ma voix, et jamais plus nous n’entendîmes le frôlement soyeux de ses ailes, ni sa douce et joyeuse chanson.

Je ne saurais dire à quel point nous regrettâmes notre favori. Nous voulûmes cependant conserver quelque espoir de le retrouver, et, dans ce but, nous parcourûmes tous les bois aux environs; mais ce fut en vain, et quoique pas une de ses plumes n’eût été découverte, aucun doute ne nous resta sur sa mort. S’il avait été en vie, il serait revenu! Les preuves de la culpabilité de Minet n’étaient pas assez positives pour amener sa condamnation; toutefois, il ressortit clairement de l’enquête à laquelle on se livra qu’il avait été vu rôdant d’un air de tigre sur le devant de la maison et autour de la pelouse où le pauvre merle déjeunait en chantant. Ce n’était donc pas sans motif qu’on le soupçonnait. Aussi, depuis ce temps, personne ne lui fit plus la moindre amitié. Lui-même parut comprendre ce que cela signifiait. On ne le vit pour ainsi dire plus à la maison, et il finit par vivre entièrement dans le bois, comme un chat sauvage. Il est probable qu’il ajouta alors de nombreux méfaits à celui que nous étions fondés à lui reprocher, car beaucoup de poussins disparurent, sans qu’on sût comment, des habitations du voisinage.

Un jour on trouva dans un sombre sentier du bois voisin le terrible chat étranglé dans un collet qu’un braconnier avait tendu pour prendre des lapins. Les ravages dont on se plaignait cessèrent immédiatement, ce qui prouve qu’ils étaient bien de son fait, et que sa triste fin n’était qu’une juste punition de ses crimes.


LA MATINÉE DE LUCILE

Table des matières

I

La maman de Lucile avait été obligée de sortir ce matin-là. C’était la première fois qu’elle se trouvait obligée de la laisser toute seule: «Sois bien sage pendant mon absence, dit-elle à sa fille; ta tâche n’est pas grosse: cet écheveau à dévider et à pelotonner. C’est l’affaire d’un quart d’heure. Sera-ce fait quand je reviendrai?

–Oh! oui, maman, avait répondu Lucile, et j’aurai encore bien le temps de jouer.

–Fais d’abord ta tâche, avait dit la maman. Je vais avec ta petite sœur Suzanne chez le dentiste. Tu es une grande fille, et tu vas me montrer que tu es de force à être très sage, même quand personne n’est là pour te surveiller.

–Sois tranquille, petite mère! s’était écriée Lucile; l’écheveau sera dévidé et tu trouveras ta pelote toute faite en rentrant et bien ronde et bien serrée.»

Pour montrer à sa maman qu’elle pouvait compter sur elle, elle s’empara de l’écheveau et se mit tout de suite, avant même qu’elle fût sortie, à l’ouvrage.

C’était une bonne petite fille que Lucile et pleine de bonnes intentions. Si elle n’avait pas eu la tète toujours assaillie de mille idées accessoires qui lui faisaient oublier le principal, il n’y aurait eu que du bien à dire d’elle, certainement; mais…

II

Était-ce la faute du petit chat noir ou celle du petit chat blanc, ou bien encore celle de Lucile? On ne peut pas savoir au juste. J’inclinerais cependant pour la dernière hypothèse. Quant au pauvre petit Perce-Neige, il était bien innocent du fait, attendu que sa maman Dinah lui lavait la figure depuis un grand quart d’heure.

Voici comment la chatte s’y prenait pour faire la toilette de ses enfants; elle commençait pour coucher la petite créature sur le sol, et par l’y fixer pour l’empêcher de bouger, en lui posant doucement une de ses pattes sur l’oreille; puis elle lui frottait, avec l’autre, toute la face au rebours, à partir du nez, de façon à bien écarter tous les poils, et à faire prendre une bonne direction à ses naissantes moustaches.

Perce-Neige subissait l’opération d’assez bonne grâce; il essayait même de faire ronron, comme s’il sentait que tout cela était pour son bien, cherchant seulement de temps en temps à se distraire par quelque jeu innocent, compatible avec sa position peu commode; comme par exemple d’attraper la queue de sa maman avec ses pattes de derrière quand elle passait à leur portée. Un petit soufflet bien appliqué par celle-ci le rappelait alors bien vite au respect dû aux parents, et l’opération continuait.

III

Négro, qui avait été expédié le premier, courait à travers le salon. Lucile, déjà à moitié endormie par la monotonie de la besogne à laquelle elle était condamnée, et toute pelotonnée dans une grande bergère, l’aperçut tout à coup. Il jouait avec l’écheveau de laine qu’elle avait à dévider et qu’elle ne dévidait pas, puisqu’elle l’avait laissé tomber. Négro l’avait si bien promené de côté et d’autre que l’écheveau s’étalait sur le tapis en toutes sortes de zigzags embrouillés. Il était déjà plein de nœuds. C’est tôt fait pour un petit chat que d’embrouiller un écheveau. Placé au centre, M. Négro s’en donnait à cœur joie d’achever son œuvre d’emmêlement. Sans doute c’était bien la faute de Négro, mais n’était-ce pas avant tout celle de Lucile? Si elle eût, comme sa maman le lui avait recommandé, dévidé tout de suite son écheveau, il est clair que le petit Négro n’eût pas eu la fantaisie de pren dre cette opération à son compte.

«Oh! le vilain!» s’écria Lucile en sautant à bas du fauteuil et s’emparant du coupable auquel elle ne donna qu’un tout petit baiser pour lui montrer qu’il était en disgrâce. «Le vilain! Votre mère aurait dû vous instruire un peu mieux que cela! Certainement, Dinah, ajouta-t-elle en se tournant vers la chatte et fronçant le sourcil pour se donner un air fâché, vos enfants sont très mal élevés! Vous les nettoyez, vous les débarbouillez avec beaucoup de soin, c’est vrai, mais vous ne songez pas assez à leur moral.»

IV

Elle remonta sur le fauteuil tenant Négro d’une main et l’écheveau de l’autre, avec la louable intention de réparer le mal causé par le petit étourdi; mais comme elle parlait et regardait en l’air presque à chaque mot qu’elle prononçait, la besogne n’avançait pas beaucoup. Négro, assis gravement sur les genoux de sa jeune maîtresse, suivait des yeux les évolutions de ses mains paresseuses, répétant consciencieusement chaque mouvement par un mouvement de tête dans le même sens. Il posait même, de temps à autre, sur la pelote de laine une patte veloutée, comme pour dire qu’il aiderait volontiers Mlle Lucile si elle consentait à le laisser faire, et qu’à eux deux ils iraient peut-être un peu plus vite. Mais la petite fille ne comprenait pas cette muette pantomime; elle aimait bien mieux bavarder, s’adressant tantôt au petit chat et tantôt à elle-même:

«Négro, sais-tu quel jour ce sera demain? lui demanda-t-elle. Tu l’aurais deviné, car tu n’es pas bête, si tu étais venu avec moi dans la chambre de maman pour mettre mes bottines dans la cheminée; tu n’as pas pu venir parce que ta maman, à toi, faisait ta toilette! Veux-tu que je te dise ce que je crois que Noël m’apportera celte année? Approche, que les autres n’entendent pas: Une poupée qui parle!»

Était-ce pour montrer qu’il appréciait la confidence à sa juste valeur? Était-ce parce que Lucile l’avait chatouillé en la lui soufflant dans l’oreille? Toujours est-il que Négro secoua la tête et passa énergiquement la patte à plusieurs reprises sur l’oreille qu’avait frôlée la bouche de Lucile. Ce petit geste fit beaucoup rire la petite.

V

«Tu n’es pas venu, non plus, à la fenêtre, reprit-elle, regarder avec moi les petits garçons qui ramassaient du bois mort dans le petit bois d’en face; tu n’as pas vu qu’il faisait si froid et que la neige tombait tellement qu’ils ont été obligés de s’en aller. Tu ne regardes rien, toi; cela t’est bien égal, n’est-ce pas, vilain petit égoïste? Tu avais chaud, pendantqu’ils grelottaient, eux! Écoute! Nous irons tantôt, maman, ma sœur Suzanne et moi, visiter les pauvres gens du village; nous leur porterons des provisions pour qu’ils puissent se réjouir aussi demain, et fêter la Noël. Maman m’a promis que je porterais le gros paquet de bas, de souliers, de jupons, de robes, qui sont tous devenus trop petits pour moi cette année, parce que j’ai tant grandi que je suis presque une demoiselle maintenant, et nous distribuerons chaque chose aux enfants de la veuve Michel, suivant leur taille. Nous aurons aussi du bouillon pour la vieille grand’mère. Si tu promets de n’en rien dire à personne, je vais te confier un grand secret.»

Comme elle se penchait vers Négro pour lui parler tout bas, il posa sa petite patte noire sur le bout du nez de Lucile, qui eut toutes les peines du monde à garder son sérieux. «Voyons, dit-elle en pinçant la bouche pour ne pas éclater, laisse-moi parler. Tu sais que j’ai cinq francs dans ma bourse? Je les gardais pour acheter un joli livre rempli d’images appelé: Voyage de Mlle Lili autour du Monde. Mais je vais les donner à la mère du petit Joseph pour acheter du bois. Je n’aurai pas le beau livre et ses belles images, mais elle n’aura plus froid.»

VI

Ici l’idée vint à Lucile d’enrouler l’écheveau de laine deux ou trois fois autour du cou de Négro, pour juger de l’effet que produirait ce collier de laine rouge sur l’habit de velours noir du petit chat. Cette fantaisie donna lieu à une espèce de lutte entre Mlle Lucile et M. Négro, pendant laquelle la pelote commencée reçut un coup de patte et roula de nouveau sur le parquet, si bien que Lucile fut obligée de se déranger encore une fois pour la ramasser.

«T’es-tu aperçu que je venais de me mettre très en colère contre toi, tout à l’heure? reprit-elle lorsque la paix fut faite et l’ordre rétabli. J’ai été sur le point d’ouvrir la fenêtre et de te mettre dehors dans la neige, et tu l’aurais bien mérité! Voyons., qu’as-tu à dire pour ta défense? Silence encore! Ne m’interromps pas! ajouta-t-elle vivement en le menaçant du doigt; je vais t’énumérer toutes tes fautes: premièrement, tu as crié deux fois pendant que ta mère te débarbouillait ce matin! Comment? Elle t’aurait mis la patte dans l’œil? C’était ta faute; pourquoi ne l’avoir pas fermé, ton œil? Ainsi pas d’excuses et écoute! Deuxièmement, tu as tiré Perce-Neige par la queue lorsque j’ai posé le bol de lait devant lui! Tu avais soif? Qui te dit qu’il n’avait pas plus soif que toi? Tu n’es qu’un jaloux et qu’un gourmand, et c’est très vilain la jalousie et la gourmandise; troisièmement, tu as tout emmêlé ma laine pendant que je tournais la tête! Qu’est-ce que tu oses me répondre?–C’était très amusant?–Tu n’es qu’un petit chat très ignorant de tes devoirs, tu devrais savoir qu’on ne peut pas faire tout ce qui paraît amusant. Ainsi donc, voici trois fautes pour lesquelles tu n’as pas encore été puni! N’importe, je remets toutes tes punitions à demain en huit, au jour de l’an! Si d’ici là tu es plus sage, je tâcherai qu’elles soient légères.

VII

«Supposons, continua-t-elle, que l’on mît de côté toutes les miennes, mes fautes, jusqu’à la fin de l’année prochaine; combien cela en ferait-il?–Beaucoup!–Tu dis beaucoup? Je sais mon compte mieux que toi.–On m’enverrait bien sûr en pénitence quand le jour de la rétribution serait venu! Ou bien, voyons, supposons encore qu’on me prive d’un dîner par chaque faute! L’époque fatale arrivée, il me faudrait me passer de cinquante dîners à la file tout au moins. Ah bah! j’aimerais peut-être encore mieux cela que d’être condamnée à les manger tous le même jour! Mais je préférerais, je l’avoue, n’avoir pas mérité d’être punie du tout. Ce n’est pas gai d’avoir à se dire qu’on a été si souvent coupable!»

Après quelques minutes de réflexions motivées sur l’examen qu’elle faisait sans doute de son passé, Mlle Lucile reprit:

«Entends-tu la neige tomber sur les vitres, mon petit Négro? N’est-ce pas qu’on dirait qu’elle les caresse plutôt qu’elle ne les frappe, tant elle fait peu de bruit en s’en approchant? Elle a peur de les casser sans doute, et c’est très bien à elle. La grêle n’a pas tant de précaution. La neige est douce, elle aime sans doute les champs pour leur faire un si beau couvre-pied, et les arbres puisqu’elle les emmaillote ainsi dans une bonne couverture ouatée pour que la gelée ne leur fasse pas trop de mal. Après qu’elle les a si bien accommodés, elle doit leur dire de sa voix tranquille: «Bonne nuit, dormez bien jusqu’à ce que les beaux jours reviennent!» Tu ne les as pas encore vus lorsqu’ils se réveillent au printemps et qu’ils mettent leur belle robe verte? Tu es encore trop jeune pour cela; mais ta mère a dû te dire combien ils sont joyeux alors! Les feuilles chantent et les branches se mettent à danser lorsque le vent souffle. Oh! qu’ils sont jolis en mai! Je voudrais déjà les voir reverdir!» s’écria Lucile, et elle laissa encore une fois échapper sa laine pour battre ses mains l’une contre l’autre.

VIII

Perce-Neige, dont la toilette était terminée, s’imaginant que Lucile lui envoyait cette aubaine pour le consoler d’être resté si longtemps immobile, se mit incontinent à la poursuite de la pelote, et l’enroula avec beaucoup d’adresse autour des pieds de la table et des fauteuils. Lucile, absorbée par l’image du printemps qu’elle venait d’évoquer, ne s’aperçut pas de l’intervention inconvenante de ce nouvel auxiliaire. Elle continua de parler à Négro; confortablement roulé sur les genoux de sa jeune maîtresse, le petit sybarite clignait des yeux et ronronnait approbativement sous la main distraite de Lucile.


«Les bois ont vraiment l’air trop endormis en automne, disait Mlle Lucile. D’abord ils deviennent rouges, et ça c’est trèsjoli encore; mais, après, les feuilles sèchent et se ratatinent, elles prennent un air malheureux; puis elles tombent et le vent les emporte. Il leur donne la chasse et les fait tournoyer absolument comme toi, lorsque tu veux attraper ta queue. Ça, c’est triste! Les branches souffrent, j’en suis sûre, de se voir ainsi dépouillées; je les entends parler entre elles quand le vent mugit, et que j’écoute bien; elles se plaignent, se racontent leur chagrin. Veux-tu savoir ce qu’elles se disent?»

Négro éternua en signe d’assentiment.

«Elles se disent: «Il fait bien froid, mes sœurs, et nous sommes toutes nues! L’automne nous a enlevé notre jolie robe d’été, et l’hiver n’est pas encore venu nous recouvrir de son manteau blanc. Les petits oiseaux ne se posent plus sur nous pour entonner leurs joyeuses chansons; leurs nids étaient si bien cachés dans notre épais. feuillage! Quel plaisir nous éprouvions à les y abriter! Que nous étions heureuses de voir la jeune mère couver si patiemment ses jolis œufs mouchetés! Quels soins touchants! Quelle tendresse inépuisable! Quels cris charmants! Quels battements d’ailes lorsque la petite famille éclose de la veille était enfin au complet!

–Vous souvenez-vous, mes sœurs, du jour où ce méchant garçon a grimpé après nous pour dénicher ces pauvres petits rouges-gorges à peine couverts de plumes?

–Oui, dit l’une, je l’ai accroché par sa blouse pour l’empêcher de monter.

–Moi, reprend l’autre, je me suis enlacée à ses jambes, espérant l’arrêter en chemin.

–Et moi, ajoute une troisième, je l’ai frappé au visage pour le punir de sa mauvaise action. Pourtant, nous avons été impuissantes, et il l’a accomplie malgré nous.

–Mais moi, dit tout à coup un petit bout de branche inutile, qui n’avait encore rien dit, je me suis cassée au moment où il mettait le pied sur moi pour descendre; il est tombé sur le sol et s’est blessé grièvement. Je crois qu’il s’est repenti depuis lors; car je l’ai vu passer pendant toute une année appuyé sur des béquilles, et il nous regardait d’un air bien confus. Il n’y a pas longtemps qu’il a retrouvé l’usage de ses jambes.

–En voilà un qui ne dénichera plus les oiseaux!»

IX

«C’est vrai, cette histoire-là, entends-tu, Négro? dit sérieusement Lucile. Je le connaissais aussi, ce malheureux petit garçon; il a été bien coupable, mais il a été bien puni!

«Les branches en racontent bien d’autres, car elles sont très bavardes et n’en finissent pas lorsqu’une fois elles commencent,–surtout quand le vent les agite;–elles parlent des insectes, qu’elles n’aiment pas beaucoup parce qu’ils dévorent leurs feuilles, quelquefois leurs racines, et leur font grand mal: les chenilles, par exemple, qui deviennent de si jolis papillons. J’ai demandé une fois au bon Dieu de les faire toutes mourir; il ne m’a pas écoutée, et j’en ai été bien aise ensuite, car il paraît que les chenilles elles-mêmes ont leur utilité. Sais-tu cela, toi, Négro? ajouta-t-elle en le grattant doucement entre les deux oreilles.

«Écoute encore, si tu n’es pas trop fatigué.»

Négro, qui ne demandait pas mieux, se mit à ronronner plus fort.

«Je vais te raconter quelque chose que j’ai lu, mais qui est aussi la vérité même, attendu que les branches m’ont assuré qu’elles l’avaient vu.

«Il y avait une fois deux beaux merles; le mâle avait le tour du bec jaune comme de l’or, les ailes et le reste du corps noirs et brillants comme de la soie. C’étaient le mari et la femme. Ils s’aimaient tendrement et ne se querellaient jamais. Quand vinrent les premiers beaux jours, ils se bâtirent un joli nid bien douillet et bien chaud pour y élever en paix leur petite famille.

«La merlette, comme c’était son devoir, couvait assidûment ses œufs, et son mari prenait sa place de temps en temps pour qu’elle pût aller se dégourdir les pattes. Les petits finirent par éclore; mais, comme ils étaient encore tout nus, la mère continuait à coucher sur eux pour les préserver du froid. Le père se levait à trois heures du matin et courait de tous côtés pour chercher des baies, des graines, des insectes, qu’il rapportait à la maison. Puis, lorsque la mère et les enfants étaient rassasiés, il se posait non loin d’eux sur une branche et leur chantait ses plus beaux airs pour les amuser. En parlant de cela, Négro, je dois te dire que je l’ai entendu siffler bien des fois, et il répétait à chaque instant: «Pommes de reinette! pommes de reinette!» Sans doute qu’il promettait de leur en rapporter s’ils étaient sages.»

X

Lucile continua: «Un jour que le jeune papa merle était resté dehors un peu plus longtemps que de coutume, non parce qu’il avait flâné, ce qui ne lui arrivait jamais, mais parce qu’il n’avait pas été heureux dans ses chasses, il entendit, en approchant de l’arbre où il demeurait, un grand battement d’ailes, des cris de colère et même de désespoir. Les branches s’agitaient et s’entrechoquaient avec un bruit sinistre. Il se précipita! La merlette était aux prises avec un chat sauvage qui s’efforçait de saisir les pauvres petits, aussi impuissants à se défendre qu’à s’envoler. La mère, posée sur le bord du nid, déployait un courage étonnant! Elle essayait d’effrayer son ennemi par ses cris menaçants et lui piquait la face de grands coups de bec. Mais la lutte était trop inégale, la victoire allait rester au plus fort. Heureusement le père arriva. Voyant ce qui se passait, il ne calcula pas le danger, sauta hardiment sur la tête du pirate et l’aveugla de coups de bec si furibonds qu’il le força à la retraite. Il connaissait son affaire et visait aux yeux, le seul endroit vulnérable de son adversaire.

«C’est joli, cela. Négro, n’est-ce pas? Ce papa merle était un brave. Avoue que c’était bien mal de la part de ce vilain chat sauvage de vouloir dévorer ces pauvres petits merles! Ce n’est pas un bon petit chat civilisé comme toi qui ferait une action pareille. Promets-moi, Négro, que tu ne mangeras jamais d’oiseaux!» ajouta la petite en lui chatouillant le nez d’un brin de laine. Cette action empêcha Négro de faire la promesse qu’on exigeait de lui, et il se mit, de plus, à jouer des pattes d’une manière si fantastique et avec de si drôles de mines que Lucile se prit à rire aux grands éclats.

XI

«Sais-tu parler anglais? lui demanda-t-elle tout à coup.–Non?–Allons, ne mens pas, car c’est très laid. J’ai bien vu que tu nous écoutais sérieusement, hier, pendant que nous prenions notre leçon; on voyait que tu comprenais, et quand la maîtresse m’a fait avancer la langue pour prononcer le th, tu as montré le bout de la tienne et tu as dis: «Miss!» très distinctement, à preuve que j’ai ri et qu’on m’a grondée.

«Supposons, mon chéri.» Lucile aimait beaucoup à supposer; elle avait fait une fois une peur atroce à sa nourrice en lui criant de toutes ses forces dans l’oreille: «Ma bonne, prends garde! Je suis une hyène affamée et toi une côtelette!» Elle avait eu la veille une discussion avecsa sœur, qui était la précision en personne, parce qu’elle lui avait dit: «Supposons que tu es un sucre de pommes vivant; j’essayerai de te manger; tu te sauveras dans le jardin, je courrai après toi, je te rattraperai et je croquerai le bout de ton nez, qui repoussera toujours.

–Non! non! ça ne repousserait pas, s’était écriée la petite Suzanne. Les nez, même ceux en sucre, ça n’est pas comme les cheveux; bien sûr, ça ne repousse pas.»


«Supposons, disait-elle donc à Négro, supposons que tu es ma tante Barbara. Attends, je vais te coiffer comme elle!» Et Lucile roula son mouchoir de poche en fanchon autour de la tête du petit chat, qui se prêta d’assez bonne grâce à la cérémonie. «Si tu pouvais seulement rester assis comme cela, les bras croisés, et prendre un air sévère, je t’assure que tu lui ressemblerais beaucoup. Ses moustaches sont plus longues que les tiennes; mais c’est égal, c’est bien ça tout de même. Allons, Négro, essaye de te bien tenir, mon chéri, sois gentil! Fais-moi ce plaisir-là.»

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