Kitabı oxu: «Les quatre peurs de notre général : souvenirs d'enfance et de jeunesse»

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P.-J. Stahl

Les quatre peurs de notre général : souvenirs d'enfance et de jeunesse


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317935

Table des matières

I

II

III

IV

DEUXIÈME RÉCIT

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

TROISIÈME RÉCIT

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

QUATRIÈME RÉCIT

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII


LES QUATRE PEURS DE NOTRE GÉNÉRAL

(SOUVENIRS D’ENFANCE ET DE JEUNESSE)

PREMIER RÉCIT

I

Table des matières

Ceci se passait le soir, sur un de ces points de l’Algérie où nous avons eu tant et si souvent et si longtemps à batailler depuis la conquête. Nous étions campés ou plutôt nous bivaquions dans une jolie vallée, au pied d’une montagne, qui, toute pittoresque qu’elle était, ne nous disait rien de bon.

Notre jeune général nous avait réunis autour de sa tente. Il venait de nous donner, avec sa clarté habituelle, ses instructions pour l’action qui s’apprêtait, et qui pouvait demander, à nos hommes et à nous-mêmes, de grands efforts. Il s’agissait de se mettre très silencieusement en route avant l’aube, d’escalader sans bruit la montagne et de forcer, à l’arme blanche, si c’était possible, à coups de fusil, s’il le fallait, l’ennemi qui occupait le plateau à nous céder la position gênante pour nous qu’il prétendait garder. Tout étant bien entendu et personne n’ayant encore envie de se coucher, on s’était mis à causer; la conversation avait tourné aux souvenirs, non pas aux souvenirs récents, mais aux souvenirs d’enfance. Ceci n’étonnera aucun de ceux qui savent ce qui peut se passer dans la tête d’un soldat la veille d’une affaire. Les mots: devoir, cas de conscience, peur et courage, avaient été les derniers prononcés. Des anecdotes, des histoires, avaient été racontées à l’appui des idées très variées et souvent contradictoires qu’évoquait chacun de ces mots. Nous en étions aux récits personnels. Le général, qui nous avait écoutés jusque-là, se contentant de dire son mot à l’occasion, toujours marqué au coin de ce juste jugement des choses qui le distinguait quand il s’agissait d’arrêter à temps un paradoxe, le général, pressé par nous de nous raconter quelque chose à son tour, prit la parole:

«Il ne s’agit pas seulement, aux heures critiques de l’existence, nous dit-il, d’avoir le ferme propos de bien faire son devoir: il faut avant tout le bien connaître et savoir où il est. S’il est des cas douteux, embarrassants pour l’intelligence de l’homme fait, à plus forte raison en est-il pour l’intelligence non encore formée de l’enfant. C’est un sujet digne entre tous de l’observation de l’âge mûr que ce qui peut agiter à de certains moments l’esprit d’un bambin, et m’est avis qu’un des plus sûrs moyens de connaître l’homme, ce serait de l’étudier dans l’enfant. L’enfant contient tout l’homme. Pour se mouvoir dans un cercle enfantin, son âme n’en est pas moins une âme déjà très humaine. Deux faits, de nature bien différente cependant, m’ont, encore qu’ils remontent à mes premières années, laissé le souvenir des pires perplexités qui aient assailli mon esprit à aucune époque de ma vie. Jamais ma conscience de soldat n’a été soumise à de plus cruelles épreuves que ma conscience de petit garçon dans les deux circonstances dont ce qui vient de se dire me rappelle le souvenir.

«Fumez mes cigares et faites-vous des grogs. Je vais vous dire l’un de ces épisodes de mon tout premier âge. Après quoi, nous irons faire un somme.

II

Table des matières

«J’étais un bien petit bonhomme, j’avais six ans; il n’y avait guère plus de deux ans que j’étais en culotte. Mon père, capitaine de vaisseau à cette époque, étant presque toujours en mer, j’avais été élevé par deux femmes, ma mère et ma tante, tante Marie! Je les chérissais également. J’avais, de fait, deux mamans. Bien qu’elles fussent des personnes de sens, elles me gâtaient toutes les deux.

«— On ne peut gâter que ce qui est mauvais, disait tante Marie.

«— Et Jacques est bon,» ajoutait ma mère.

«Il paraît qu’à cinq ans j’étais supportable en effet.

«Je suis changé, n’est-ce pas? dit le général, interrompant un instant son récit et s’adressant à l’un de nous qu’il venait de rudoyer un peu. Que voulez-vous, mon pauvre Robert, la vie ne laisse pas intacts tous ceux qu’elle touche...

— Dites toujours, mon général, répondit le jeune officier, un peu fou parfois, mais brave garçon, qui était interpellé ; si vous êtes changé, nous savons bien que c’est presque toujours à notre avantage.»

Le général lui tendit la main et reprit:

«Si je n’avais jamais quitté mes deux mères, il est à croire que je serais encore doux comme une fille. Toujours est-il que, bon ou mauvais, entre ces deux créatures d’élite, j’étais le plus heureux des petits. êtres de la création, et que j’avais, chose peut-être assez rare, le sentiment de mon bonheur. Ma tante, qui a eu son rôle plus que ma mère dans le récit que je vous fais, était une grande et admirablement belle personne. Ma mère seule était aussi belle qu’elle, et cela par une raison bien simple, elles étaient jumelles et se ressemblaient à s’y tromper. Heureusement, le costume différait du tout au tout et m’empêchait de m’y méprendre: ma mère était du monde et tante; Marie n’en était pas. Tante Marie était supérieure des sœurs de Charité d’un grand hôpital militaire dans la ville de ***, où j’étais né. Nous demeurions dans cette ville pendant les absences bien longues, hélas! de mon père. Maman et sa sœur, que j’appelais souvent tante sœur Marie, se partageaient donc tout mon cœur. C’était une fête dont je ne me lassais pas quand ma mère me conduisait voir tante Marie. La fête avait beau avoir pour cadre les murs d’un hôpital, le temps passé à l’hôpital était toujours désiré par moi, et celui de tous que j’attendais avec le plus d’impatience.

«Courir dans la vaste et longue cour où les malades parvenus à convalescence se promenaient ou se reposaient au soleil, m’ébattre dans cette immensité qui était mon carrousel et mon champ de Mars, être pris au passage, attrapé au vol dans les courses folles que j’y exécutais, soit par un des troupiers convalescents que mes jeux amusaient, soit par une des sœurs de tante Marie, et surtout par tante Marie elle-même alors que, me voyant trop échauffé, elle quittait son cabinet, qui était aussi sa pharmacie, pour venir me calmer et m’embrasser, galoper sur le terrain sablé de cette cour, à cheval sur la canne, sur la béquille d’une vieille sœur à demi impotente qui tricotait d’ordinaire sur un des bancs à l’usage des malades, c’était pour moi la joie des joies.

«Le jour dont je veux parler, un brillant jour d’été, j’avais obtenu que je pourrais jouer dans ma chère cour pendant toute une heure. Ma mère avait à faire dans la ville une visite qui eût été ennuyeuse pour moi; elle m’ayait confié à sa sœur, et tante Marie, de sa fenêtre ouverte, ne devait pas me perdre de vue. J’étais, en outre, recommandé à la surveillance spéciale de la pauvre vieille sœur Rose. Or, j’avais sa canne, sa béquille, sans laquelle elle ne pouvait faire un pas. On le voit, j’étais bien gardé.

«Tante Marie, remontée chez elle, s’était, de sa fenêtre, aperçue qu’une porte du grand bâtiment, à l’extrémité de la cour, une porte à deux battants, et que j’avais toujours vue fermée, était ouverte; elle avait fait venir un infirmier pour lui recommander de la fermer; mais, sur sa réponse, elle avait jugé sans doute que cela n’était pas possible, car la porte était restée ouverte, et tout de suite tante Marie, m’ayant appelé, m’avait dit:

«— Tu vois bien cette grande porte ouverte au fond de la cour, mon petit Jacques?

I

APRÈS AVOIR FAIT NICHES SUR NICHES AUX MILITAIRES QUI JOUAIENT A LA DROGUE.


«— Oui, tante Marie.

«— Eh bien! c’est la porte d’une grande salle très sombre et très froide, où il est défendu, même aux grandes personnes, d’entrer. Il est écrit au-dessus qu’elle est interdite au public! Promets-moi, mon enfant, de n’y pas mettre le pied.»

«J’avais promis et avec l’intention de tenir, mais j’avais compté sans la fougue de la béquille de sœur Rose. Après avoir fait gambades sur gambades, exécuté des voltiges hardies autour de sœur Rose très émue, fait niches sur niches et mille agaceries aux militaires qui jouaient à la drogue et dont les pinces en bois posées sur le nez des perdants me faisaient toujours rire, j’étais, on le pense, très animé, très emporté ; mon cheval finit par m’enlever, et, au lieu de s’arrêter sur le seuil de la porte défendue, dont plus d’une fois déjà j’avais eu l’imprudence de trop m’approcher, il me mena ventre à terre jusqu’à l’extrémité de la salle sombre dans laquelle je ne devais pas mettre les pieds. J’étais si lancé que, sans m’en être douté, j’arrivai bride abattue sur le mur du fond. Je m’y cognai si rudement que cela me valut une bosse au front, et que, de plus, je fus désarçonné. Ma monture, la béquille de sœur Rose, surmenée par la violence de la course, tomba sans souffle, mais non sans fracas, à mes pieds. Le silence de cette salle me renvoya de ses quatre coins l’écho étonné de mon algarade. Inquiet de cette sonorité, je me retournai vivement. J’étais déjà impressionné par le sentiment de ma faute. J’avais eu bien tort de venir là... Mais le passage subit de la lumière à l’obscurité qui m’entourait, la fraîcheur glacée de cette salle succédant brusquement à la chaude atmosphère de la cour que j’avais laissée tout ensoleillée, ajoutaient à mon malaise; et le surplus n’était pas pour me rassurer. Une lugubre rangée de grands lits blancs tous pareils, entourés de longs rideaux d’un aspect sévère, et que je n’avais pas remarqués dans la rapidité de mon entrée, occupait à ma gauche toute la longueur de la salle. Pas un souffle derrière ces rideaux, les lits étaient donc vides; j’aurais mieux aimé n’être pas si seul dans ces ombres. Les volets étant clos, le jour s’arrêtait à quelques pas de la porte par laquelle j’avais fait irruption dans ce lieu redoutable, et ne pénétrait pas jusqu’à moi. Pendant un instant, je n’osai plus bouger, et pourtant je sentais bien qu’il fallait sortir au plus vite de cet endroit défendu, m’avait dit ma tante, aux grandes personnes elles-mêmes. Intimidé par tout et surtout par l’obscurité et le silence, qui ne sont pas les amis des. enfants, un silence qu’il fallait évidemment respecter, le bruit de ma respiration m’inquiétait; j’entendais, non sans effroi, les battements précipités de mon cœur. Oubliant tout à la fois et sœur Rose et mon cheval, j’entrepris de regagner la porte, et je marchais d’instinct sur la pointe des pieds pour ne rien éveiller dans ces ténèbres. Quand j’eus fait une vingtaine de pas, entrecoupés de temps d’arrêt destinés à me faire reprendre courage, voyant qu’après tout je me rapprochais de la lumière, le sang-froid me revint peu à peu, et je jetai autour et devant moi quelques-uns de ces regards encore hésitants de l’enfant qui voudrait bien, pendant qu’il y est, profiter de l’occasion et reconnaître le terrain où il s’est aventuré. Je me sentis particulièrement intrigué par la vue d’un grand banc noir qui, côtoyant tout le mur de gauche près de la porte d’entrée, tenait plus de place qu’un lit.

«Pourquoi ce banc, plus large et un peu plus bas que les bancs de la cour, était-il, dans les deux tiers de sa longueur, couvert d’un drap blanc? Est-ce que sous ce drap il se cachait quelque chose? Cela me faisait bien cet effet-là. J’étais, tout en m’adressant ces questions, arrivé aux trois quarts de ma route; un peu plus de la clarté du dehors venait déjà jusqu’à moi. C’est un bienfait à tout âge que la lumière, mais, pour l’enfant, c’est quelquefois comme un remède à tous les maux. Moins inquiet de ce qui pouvait m’arriver dans la salle même, je commençais à l’être davantage de ce qui se passerait une fois que je serais sorti. Que penserait tante Marie de ma désobéissance? A vrai dire, je n’étais plus si pressé de me retrouver dans la cour, et je me dis qu’étant là, il ne m’en coûterait pas plus de savoir pourquoi un drap blanc recouvrait ce grand banc; en quelques pas, je m’en rapprochai encore. Décidément, ce n’était pas plat partout sur le banc. Bien sûr, le drap cachait quelque chose; mais quoi? La curiosité l’emporta, et, sans avoir la moindre idée de ce que j’allais découvrir, je relevai d’un geste étourdi tout un pan de ce drap.

«Ce qui apparut alors à mon regard stupéfait, je ne l’oublierai jamais, puisque je le vois encore à l’heure où je vous parle, comme si j’avais mes six ans qui sont bien loin, comme si j’étais dans la salle de l’hôpital de ***. — Oui, je le vois et le verrai toute ma vie.

«Je voyais «la mort! un mort!» pour la première fois.

«J’ai vu depuis d’autres morts, j’en ai vu à ne pas les compter; celui-là est resté dans ma mémoire et entre tous.

«Ce que j’avais découvert, c’était la tête hérissée de cheveux blancs coupés en brosse, c’étaient les épaules et la poitrine nues d’un homme déjà vieux dont l’immobilité et l’extraordinaire pâleur me parurent terribles. Je sentis que j’étais là devant un fait considérable. Rien ne peut donner une idée de la stupeur qui, subitement, venait de m’envahir. Cent points d’interrogation confus s’entre-choquaient dans mon cerveau. L’homme a-t-il, dès ses premiers ans, l’intuition de ce qu’est la fin de sa destinée ici-bas? Je le crois fermement. Toujours est-il que je ne m’arrêtai pas un seul moment à la.pensée que j’avais devant moi un homme endormi; je compris qu’il ne s’agissait pas là d’un simple sommeil, que l’on n’est pas si calme, si absent, quand on n’est qu’une personne qui dort. Mais alors, qu’est-ce que je voyais donc? que faisait là, sur ce banc, cet être impassible?

«Si j’appelais tante Marie? me dis-je. Tante Marie, qui sait tout, qui peut tout? Si..... (mais la pensée seule m’en parut formidable) si auparavant je le touchais, bien fort? et, en contradiction avec l’idée que j’avais que son sommeil n’était pas de ceux qu’on peut réveiller, je me disais encore: Il se lèverait peut-être. Il ne sait peut-être pas qu’il est là...

«J’osai mettre ma main sur son épaule.

«Je la retirai soudain. Ce genre de froid-là, c’était épouvantable.

«Une lueur funèbre se fit alors dans mon cerveau. La vérité des vérités pénétrait en moi. Ce doit être ainsi que sont ceux qui ne vivent plus. Mais alors... J’avais touché un mort!... Je lui avais manqué de respect... J’avais troublé ce qui ne doit jamais l’être!

«Mon cœur cessa de battre.

II

MON CŒUR CESSA DE BATTRE.


III

Table des matières

«Je m’imaginai que je venais de faire quelque chose d’irréparable. Je cherchais un nom pour mon action que je jugeais abominable. L’idée de sacrilège, un de ces mots redoutés dont les enfants ne comprennent pas le sens, me vint à l’esprit, et je me dis: «C’est cela. Je suis coupable d’un sacrilège!»

«Une terreur insensée s’empara de moi, et, dans mon effroi, au lieu de fuir par la porte qui n’était plus qu’à quelques pas, je me réfugiai, éperdu, dans les profondeurs mêmes de cette salle que j’avais déjà eu tant de peine à quitter. Peut-être espérais-je échapper plus sûrement dans l’ombre à cette vision, à cette révélation si inopinée pour moi de la mort, qui, pour la-première fois, me frappait.

«Me voici de nouveau le visage collé contre le mur de fond de la salle interdite à tout le monde, respirant à peine, hors d’état de crier, n’osant plus me retourner. Je tombai à genoux, et, avec un flot de larmes, je demandai au bon Dieu pardon de la grande faute que je venais de commettre, le priant de m’inspirer le moyen de l’effacer. Dieu me pardonna-t-il? C’est à croire, car je me relevai avec une idée bien arrêtée: le mal que j’avais fait, il dépendait de moi de le réparer. Mais c’était à faire tout de suite, sans retard et sans aide, tout seul, en un mot. J’avais découvert un mort, mon devoir était: 1° d’aller lui demander pardon; 2° de le remettre dans sa paix, en le recouvrant de façon à la lui rendre.

«Cela peut donner six pieds à un bambin, l’idée d’un devoir à accomplir, quand une fois il l’a bien compris. Je rassemblai tout mon courage et je partis d’un pas assez ferme. Toutefois, arrivé à dix pas du banc, à portée de vue de ce visage si terriblement calme, de ces paupières de marbre, closes pour toujours, le cœur me manqua, et, prenant la fuite, je me retrouvai bientôt au fond de la salle.

«Mais la force seule me manquait et non la volonté. Trois fois je refis le trajet, sans parvenir à aller jusqu’au but, — et cependant il fallait en finir! J’invoquai le souvenir de tante Marie, de ma mère, qui me pardonneraient, si j’avais réparé, de mon père, qu’on disait si brave, et je recommençai encore, me répétant, quand j’allais faiblir, que le pardon des autres et le mien même, celui du mort surtout, que j’avais le plus offensé, ne pouvaient être qu’à ce prix.

«Ce que le malheureux petit garçon que j’étais usa d’énergie, d’efforts contre lui-même pour surmonter l’insurmontable effroi qui le paralysait à chaque pas qu’il faisait en avant, m’étonne encore à l’heure qu’il est. J’ai eu d’assez rudes passes dans ma carrière de soldat, — elles n’ont rien été à côté de celle-là qui les avait, et de tant d’années, précédées. Que vous dirai-je? me sentant prêt à défaillir, je pris à la fin, dans un instant suprême, ma course en désespéré. J’arrivai devant le mort, je lui demandai pardon de cette voix que les morts sans doute peuvent seuls entendre parce qu’elle ressemble à un dernier soupir, et ma main parvint à ramener enfin sur l’immuable visage le drap qui, dans ma pensée, était nécessaire à son repos.

«Cela fait, j’arrivai tout d’un élan au milieu de la cour; mais j’étais à bout de puissance, et, ayant poussé un cri suraigu, je tombai, privé de tout sentiment, comme un oiseau blessé à mort, aux pieds de la pauvre sœur Rose.

III

JE REVINS A MOI DANS LES BRAS DE TANTE MARIE.


IV

Table des matières

«Mon évanouissement dura, dit-on, près de deux heures; je revins à moi dans les bras de tante Marie, vers laquelle était monté mon cri de détresse. Ma mère était revenue. A genoux devant sa sœur et devant moi, elle me baignait le front et les tempes et m’imbibait les narines avec quelque chose qui me brûlait un peu, mais qui sentait très bon. Je fondis en larmes, et mon premier mot, quand je pus parler, fut pour demander et redemander pardon, et, quand, à bout de voix, j’avais dû m’arrêter, c’était pour crier de nouveau-: «Pardon! pardon!» de ce qui était pour moi une irrémissible faute.

«— Pardon de quoi, mon pauvre enfant? me dit ma mère quand j’eus repris tout à fait connaissance. Est-ce d’avoir été dans la grande salle? mais tante Marie t’a pardonné ; ne vois-tu pas comme elle t’embrasse?»

«Le baiser, oui, c’était le pardon, le pardon de tante Marie, mais ce n’était pas seulement de ce qu’elle croyait qu’il fallait que je fusse pardonné. On ne savait pas tout. Je tins à faire un aveu complet, et, dans un récit entrecoupé de frissons et de larmes, je le dis «ce tout» à tante Marie et à ma mère, je leur racontai ce qu’il m’en avait coûté, c’était mon idée fixe «de manquer de respect à un mort.»

«Ma confession ne fut pas seulement complète, elle fut publique: le chirurgien de l’hôpital et cinq ou six soldats étaient autour de nous.

«— Ah! dit un des militaires s’adressant au docteur, c’est le vieux maréchal des logis qui n’avait pas pu supporter l’amputation d’hier que l’enfant a vu...»

«Quand j’eus achevé mon récit, quand, à force de bonnes paroles, on eut rétabli un calme relatif dans ma conscience et dans mes esprits, quand on m’eut bien répété que le mort ne pouvait plus être fâché, puisque je lui avais demandé pardon, quand tante Marie m’eut fait entendre que, d’ailleurs, s’il faut respecter les morts, les honorer, il ne faut pas avoir peur d’eux, un jeune sergent qui était là et que j’avais taquiné plus qu’un autre, parce qu’il avait plus souvent que d’autres la drogue sur le nez, demanda à ma mère la permission d’embrasser «ce petit-là.»

«Lorsqu’il eut usé de la permission que ma mère lui avait donnée bien volontiers, il lui dit en me remettant sur ses genoux: «Madame, quand on vient à bout de soi à six ans comme cela, c’est pas pour avoir froid aux yeux plus tard. Ce mioche-là sera un lapin.»

«Si je suis devenu un lapin, dit le général en rallumant son cigare, je n’en sais rien, mais ce que je sais, c’est que, dans toute ma vie militaire, je n’ai jamais eu plus de mal que ce jour-là à n’être pas, jusqu’au dernier moment, devant cette première rencontre avec la mort, un fier poltron. — Après ça, nous le savons tous, le courage consiste aussi à surmonter la peur.»

Le général avait eu raison. Cette histoire d’un enfant était au fond l’histoire d’un homme; elle intéressa ses auditeurs, ainsi qu’il arrive aux récits où chacun peut trouver à se faire sa part à soi-même. Ce n’était pas d’ailleurs une mauvaise préparation à la besogne nocturne du lendemain, qui devait exiger de chacun de nous plus d’opiniâtreté, plus de volonté et de sang-froid que d’élan.

DEUXIÈME RÉCIT

Table des matières

I

Table des matières

Tout s’était passé sur la montagne mieux que nous n’avions osé l’espérer, et, bien que les gens que nous avions à en déloger ne fussent pas morts, bien même que nous ne les eussions pas trouvés aussi endormis que nous aurions pu le désirer, notre arrivée ultra-matinale par quatre côtés à la fois n’avait pas laissé de les surprendre. Nous étions parvenus sans trop de pertes à nous établir sur leur terrible plateau; la situation, quoiqu’elle fût fraîche en diable, valait mieux, stratégiquement parlant, que la vallée occupée la veille. A la guerre, d’ailleurs, il est toujours agréable de se mettre à la place d’un autre.

Tout n’était pas dit cependant: il nous pendait au nez un autre genre d’exercice.

L’ennemi, chassé de sa haute position, avait tâché de s’en faire une autre, et il l’avait choisie à une lieue de nous, au versant extrême du plateau dont nous l’avions débusqué. Son habileté avait consisté à mettre entre nous et lui une petite rivière, l’Ouedooooel-Kebir, que nous ne pouvions éviter de traverser pour le forcer à aller plus loin encore, à réintégrer son territoire et à nous abandonner finalement la partie. Nous avions pris les précautions nécessaires, une fois l’ouvrage fait, pour nous payer la grasse matinée sur notre montagne; mais, vers midi, tout le monde, à l’exception de quelques écloppés, était sur pied, et le petit groupe d’officiers qui s’était trouvé la veille chez le général fut invité à venir prendre le café avec lui dans le plus pittoresque fumoir que j’eusse encore vu, bien que le pittoresque ne fût pas rare dans la contrée. C’était comme une enceinte de roches en forme de piles de gros sous, plantées les unes à côté des autres en amphithéâtre, dont les échancrures nous permettaient de reconnaître, à l’aide de nos lunettes, le terrain nouveau sur lequel nous allions avoir à opérer. L’aspect d’ensemble du pays, très joli au point de vue de la nature, n’avait rien de précisément déplaisant au point de vue militaire; c’était boisé, mais ce n’était pas impénétrable. Toutefois, la vue de la rivière avait quelque chose de chiffonnant. Nous aurions de beaucoup préféré n’être pas séparés du lieu d’attaque par ce long serpent d’eau qui, grossi par la fonte des neiges, était pour nos adversaires une ligne de défense respectable. Nous ne possédions, cela va sans dire, ni artillerie pour protéger notre passage, ni bateaux pour l’opérer. Dans des poursuites comme celle qui nous occupait, un train quelconque n’eût pu que nous embarrasser. Et tout de même, en regardant bien la rivière qui ne coulait pas dans une prairie, mais entre des rives suffisamment escarpées, nous nous disions qu’il y aurait mieux qu’un bain de pieds à prendre pour arriver de l’autre côté. Nous savions que le général avait détaché les hommes nécessaires avec mission de sonder la profondeur de cette barrière d’eau, et de voir si nous aurions la chance d’y trouver des gués convenables. A défaut de quoi, on tâcherait de jeter quelques ponts volants; mais sur cela il n’y avait guère à compter. Enfin, à la guerre comme à la guerre; on verrait plus clair quand on y serait. En attendant que, sur les renseignements obtenus, les préparatifs possibles fussent faits, et que le soir fût venu, c’était toute une moitié de journée à user.

Le général avait pensé que le passage de nuit offrirait moins de danger. Le petit Jacques, devenu grand, n’avait plus de répugnance pour les ténèbres et aimait à les utiliser. Quand on eut bien regardé, bien épilogué, entassé hypothèses sur hypothèses touchant l’expédition qu’on méditait, on en revint à la conversation de la veille.

Le général avait eu l’imprudence de nous parler de deux histoires; nous en avions eu une; où était l’autre?

Le capitaine Robert, le même que notre général querellait quelquefois, peut-être parce qu’il se sentait un faible pour lui, le capitaine, sournoisement poussé par nous, eut l’indiscrétion de la lui demander.

«Oh! pour celle-là, mes enfants, faites-m’en grâce, dit le général, c’est encore une histoire de bébé, et elle n’a rien de ce qui pouvait faire accepter l’autre par des hommes. Je n’ai pas plus de goût qu’un autre pour les fours. Vous m’en feriez faire un.

— Mon général, répliqua l’obstiné capitaine, vous venez de nous appeler «vos enfants,» une histoire de bébé n’est donc pas pour nous faire peur. Cela nous rajeunira, votre histoire. Les enfants s’amusent de tout, vous le savez, et, si par hasard votre récit numéro deux est un peu plus gai que le premier, eh bien, nous en prendrons notre parti.

— Gai, gai, répondit le général, je n’en sais rien; en somme, ce n’est pas une tragédie. Mais, au fait, vous le verrez bien.

«Vous le voulez. Me voilà parti.

II

Table des matières

«Tout le monde n’aime peut-être pas l’eau ici, nous dit-il en jetant un regard qui ne manquait pas de malice sur la rivière qui nous préoccupait.

— C’est selon, répondit le capitaine, l’eau a du bon, mais il est des jours où l’on s’en passerait volontiers.

— L’eau mélangée de trop de coups de fusil et après une marche difficile peut être malsaine, repartit une voix enrouée, celle du docteur. Je ne la conseillerais pas pour remède à mon rhume, mais l’eau de votre histoire, mon général, car je suppose par votre début que votre histoire va être un peu mouillée, me fera peut-être du bien.

— Bon, dit le général, voilà le docteur qui me suppose l’idée de lui préparer une tisane. Tisane ou non, docteur, vous l’avez voulu, vous la boirez. Mais plus d’interruptions, je ne sais déjà plus où j’en étais...

— Général, répondit le docteur, vous veniez de dire: «Tout le monde n’aime peut-être pas l’eau ici.» Et vous n’aviez pas trouvé de contradicteurs.

— Merci, reprit le général, et silence dans les rangs. Je recommence:

«Tout le monde n’aime peut-être pas l’eau ici, disais-je, eh bien, quand j’étais petit, j’étais, paraît-il, de cet avis. Je n’aimais pas l’eau...

«Entendons-nous toutefois sur la portée qu’il convient d’attacher à ma répugnance pour l’eau dans ces premières années de ma vie. J’acceptais l’eau suivant son emploi; je l’aimais sucrée et même avec un peu de fleur d’oranger, je ne l’aimais pas froide sur ma figure en hiver et je ne me laissais débarbouiller volontiers que quand elle était tiède. J’aimais encore, du haut d’un pont, à voir couler l’eau dans la rivière; par une anomalie étrange, j’adorais même aller sur l’eau dans un bon bateau avec papa. Mais j’aurais eu une peur horrible de tomber dans l’eau et d’en avoir subitement par-dessus la tête; je crois même, pour être franc, que je me serais effrayé d’en avoir jusqu’à la cheville ailleurs que dans un bain de pieds. Que voulez-vous, on ne naît pas parfait.

«Cette crainte de l’eau faisait le désespoir de mon père. Il jugeait en homme pratique que cette passion pour les bateaux, c’est-à-dire en fait pour la navigation, et cette antipathie pour toute immersion dans l’eau étant contradictoires, auraient dû être incompatibles, et que ce goût d’une part, ce dégoût de l’autre, témoignaient d’une absence aussi complète de logique dans la cervelle de monsieur son fils que dans son organisation physique et morale. Il n’avait pas tort. Tante Marie et ma mère étaient coupables de l’eau tiède et de l’eau sucrée, mais la nature semblait seule avoir à répondre de mon antipathie pour l’eau froide.

«C’est une réforme à opérer pendant l’absence que je vais faire, disait mon père à sa belle-sœur et à sa femme. Si je ne la trouve pas accomplie à mon retour, accomplie, j’y consens, avec tous les ménagements que vous voudrez, vous me forcerez à l’opérer moi-même par des moyens un peu brusques dont j’ai plus d’une fois reconnu l’efficacité. Tenez-vous pour dit que, dussé-je jeter votre Jacques à l’eau comme un simple caniche pour lui apprendre à s’en tirer, je le ferai et le referai jusqu’à ce qu’il ait trouvé la chose agréable, jusqu’à ce qu’il ait vaincu son effroi et appris à nager. Jacques prétend qu’il veut devenir un marin comme son papa, rien de mieux, mais je ne veux pas qu’il soit un de ces marins — il y en a — pour qui l’eau est une ennemie, et qui, pour tout dire, ont peur de l’eau.

«— Peur de l’eau! Il n’a pas peur de l’eau, cet enfant, répondait maman.

«— C’est le froid de l’eau seulement qu’il redoute, ajoutait ma tante.

«— Vraiment! Et vous n’y verriez d’autre remède que de faire chauffer, exprès pour ce petit clampin, les rivières et les fleuves, les lacs et les mers! Ce serait, à votre sens, une réforme plus facile à opérer que de le corriger de sa terreur de l’eau froide.

«— Corriger! corriger! répliquait tante Marie, on ne corrige pas les systèmes nerveux à volonté, monsieur mon frère, on les guérit, et quand on peut. Il est telle organisation contre laquelle il n’est souvent pas de remède, ou qui ne peut se corriger que d’elle-même, avec l’âge. Notre Jacques est brave sur bien des points, vous le savez; il n’est véritablement accessible qu’à une peur, celle du contact avec l’eau froide. Eh bien, cela passera avec les années, avec le temps.

«— Le temps! le temps! c’est-lui qui passe, reprenait mon père, mais non nos défauts, quand, au lieu de les corriger, on leur laisse toutes leurs aises, quant on les met dans du coton. Sœur Marie, n’allez pas me faire une fille de mon garçon, je ne vous le pardonnerais pas.

«— Votre fils, lui répondit sœur Marie, n’a encore, grâce à Dieu, à être ni une fille ni un garçon, — c’est un ange, et vous devriez en être ravi.

«— Ravi! ravi! répondit mon père, c’est la suite qui nous dira s’il deviendra un jour raisonnable de l’être. Toujours est-il que je me réserve d’essayer, à quelque beau matin, de voir par moi-même s’il y a l’étoffe d’un mousse dans votre ange. Je ne vous prendrai pas en traître, vous êtes averties, ma femme et vous. A mon premier retour, j’embarquerai mon Jacques, votre petite poule mouillée, avec moi, s’il ne sait pas encore nager, et, bon gré, mal gré, j’en ferai un luron.»

IV

SŒUR MARIE N’ALLEZ PAS ME FAIRE UNE FILLE DE MON GARÇON.


«Ces discours-là faisaient frémir ma mère et ma tante; mais, quoiqu’ils fussent contre moi en apparence, j’en faisais mon profit. Ils me ravissaient: mousse d’abord et luron, puis amiral bientôt après, c’était tout mon rêve! Quel dommage pourtant, me disais-je, que l’eau soit si froide et que cela mouille, et qu’on ne puisse pas marcher dessus sans enfoncer dedans... Pourquoi est-ce comme cela?

III

Table des matières

«Le moment est venu de vous parler de mon oncle, le frère de mon père. Ce frère de mon père, son aîné d’une dizaine d’années, était un ancien officier retraité. Quel homme, celui-là aussi! Tenez, je crois que je n’ai connu dans mon enfance que de braves gens; le moyen de tourner tout à fait mal au milieu de tant de bons êtres! je n’en suis pas venu à bout, et je le leur dois assurément. Mon oncle, donc, avait parcouru le monde en tous sens, il avait fait toutes les campagnes de la première République et du premier Empire, et en avait rapporté un amour «pour les roses» que vous vous expliquerez comme vous le pourrez. Il aimait la terre autant que mon père aimait la mer, mais c’était pour l’émailler de fleurs. Horticulteur distingué, il avait hors de la ville une propriété charmante où il entretenait avec un soin sans égal une collection de roses, célèbre dans tout l’univers horticole. Cette collection contenait plus de quatre mille variétés, — je dis: 4,000, — cataloguées, numérotées, ayant chacune son nom et son histoire. Les malins prétendaient les parfaitement distinguer entre elles à la simple vue. J’avoue qu’il m’était plus commode de les confondre dans une égale admiration. J’aurais cru leur faire injure en les préférant l’une à l’autre, et je n’admettais d’autre différence entre elles que leurs couleurs. Mon père appelait la propriété de son frère le Jardin des Roses. Le Jardin des Roses était pour moi le seul concurrent sérieux de la cour de l’hôpital de tante Marie, et savez-vous pourquoi, entre autres raisons? c’était, non parce qu’il était le lieu le plus fleuri et le plus embaumé que j’eusse jamais imaginé, non parce que j’en rapportais toujours d’admirables bouquets pour ma mère, pour tante Marie et pour sa chapelle, non parce qu’il était bordé dans toute sa largeur par une jolie petite rivière, mais parce que, sur cette petite rivière, mon oncle Antoine, pour faire honneur à son frère le marin, entretenait un très coquet petit bateau. Avec ce petit bateau, qui me paraissait très grand, père nous faisait faire des promenades, non dans l’eau, mais sur l’eau, qui m’enivraient. Que de fois je me suis cru en mer sur deux pieds d’eau dans cette coquille, et en route pour l’Amérique, les Grandes-Indes, le pôle Nord, les îles de tous les Robinsons, etc., etc.!

«A l’époque dont je parle, père, après une année de navigation dans les mers de la Chine, était venu passer trois mois de congé avec nous. Il fallait en profiter. Avais-je été assez fier, l’année d’avant, quand j’avais pu faire, sous ses ordres, des expéditions soit sur terre, soit sur mer!

«Hélas! quant à la mer, cette année, je comptais sans mon hôte! Une des premières paroles de mon père, après un jour ou deux donnés à la joie de se retrouver, avait été pour s’informer si j’avais encore peur de l’eau. Il avait bien fallu lui répondre que sur ce point rien n’était changé.

«— Ah çà ! mais quel âge a-t-il donc?

«— Mon frère, lui dit tante Marie, il venait d’avoir six ans à votre dernier départ.

«— Mais à ce compte, ma sœur, votre élève en a sept.

«— Oui, papa, sept, lui dis-je; je suis grand, n’est-ce pas?

«— Grand, grand, c’est possible, mais plus tu es grand, mon pauvre Jacques, moins tu es pardonnable de ne pas savoir nager, d’avoir peur de l’eau.

«— Il a essayé, dit ma tante, je lui ai fait donner une leçon dans la rivière de l’oncle Antoine par son jardinier, un excellent nageur, mais il en est sorti vert et bleu, et, vrai, il n’y avait pas moyen de l’y laisser une minute de plus; bien qu’il ne voulût ni se plaindre ni crier, il y serait mort au bout de cinq minutes.

«— Vous croyez cela, ma chère grande sœur? lui répondit mon père, c’est pourtant une épreuve qu’il faudra recommencer. Mais je préviens mon pauvre Jacques qu’en attendant, et tant qu’il ne sera pas parvenu à faire quelques brassées, il n’y aura plus de bateau pour lui au Jardin des Roses. Le Saint-Jacques, — c’était le nom donné pour me faire honneur au bateau de mon oncle, — le Saint-Jacques restera à l’ancre sans bouger.»

«C’était terrible, mais c’était dit. Je n’eus pas même l’idée d’essayer de faire revenir mon père sur sa décision.

«— Accorde tes flûtes, me dit-il; tu aimes les bateaux, tu détestes l’eau; quand tu auras rétabli l’harmonie entre deux propositions si contraires, quand tu n’auras plus peur de mouiller ta précieuse petite peau, tu navigueras tant que tu voudras sur le bateau de l’oncle Antoine. D’ici là, n’y songe plus. On ne va pas en bateau lorsque, devant le moindre accident, on ne se sent pas capable de se tirer d’affaire.»

«Dès le matin, il s’agit d’aller voir l’oncle Antoine. Un aide-jardinier était accouru nous dire que, pris par la goutte, il lui était impossible de venir dîner avec nous à la ville.

IV

Table des matières

«Nous voilà partis, père et moi. C’était bien bon de le tenir sur terre par la main, car notre désaccord sur un point ne changeait rien à nos rapports. Une fois arrivés, l’oncle Antoine étant incapable de faire un pas dans son jardin, père lui offrit une revanche pour la partie d’échecs qu’il lui avait gagnée à un an de là, l’avant-veille de son départ.

«— Quant à toi, Jacques, me dit l’oncle Antoine, comme tu n’as pas la goutte, prends ta volée, cueille des cerises, mange mes fraises, regarde mes roses, passe-les en revue, va voir tes poules et tes lapins, donne-leur à manger de ma part, mais respect à mes semis et à mes écussons. Tu ne ferais peut-être pas mal d’emporter un livre, ton cher Robinson suisse. Va le relire dans le hamac, vous ferez très bien dans le paysage tous les deux; fais un somme, si cela t’arrange, mais, au milieu de tout cela, sois sage. Quand on n’est pas surveillé, il y a double devoir et double mérite à l’être.

«— J’ajoute, reprit mon père, que tu peux te promener même dans l’allée du bord de l’eau, et que tu ne feras pas mal de regarder attentivement ce qui se passe dans la rivière; pour un bonhomme comme toi, c’est un spectacle instructif que celui de l’eau qui coule.

«— Instructif? dit mon oncle.

«— Plein d’enseignements, répliqua mon père; c’est dans l’eau que nagent les poissons; c’est dans l’eau que Jacques aura à nager prochainement — et comme un poisson — lui aussi...

«— Un poisson? dit l’oncle Antoine, alors tu lui donneras des nageoires.

«— On n’a pas besoin de nageoires pour nager, riposta mon père, — les grenouilles n’en ont pas et elles nagent à ravir; — que Jacques examine celles qu’il dérangera quand il s’approchera de la rive, qu’il étudie la façon savante dont elles piquent une tête pour changer d’élément et l’art infini avec lequel elles jouent des bras et des jambes pour se diriger dans cette belle eau fraîche qui fait peur à ton neveu, et il recevra de ces petites bêtes une leçon de natation supérieure à toutes celles que ton jardinier pourrait lui donner.

«— C’est, ma foi! vrai, répondit l’oncle Antoine. Allons, Jacques, va prendre ta leçon. Je n’avais pas pensé jusqu’ici aux services que mes grenouilles pouvaient te rendre.»

«J’allais partir. Mon père, d’un geste, me retint:

«— Tu vois ce qui t’est permis, mon petit Jacques. Il me reste à te dire ce qui t’est défendu: Tu ne mettras pas le pied sur le Saint- Jacques; cela, c’est prohibé jusqu’à nouvel ordre. Est-ce convenu?

«— Oui, père, c’est convenu, — mais...

«— Il n’y a pas de «mais,» répondit mon père.

«Oncle Antoine me jeta un regard compatissant. Toutefois, ce regard ne voulait rien dire de plus que ceci:

«— J’en suis fâché, mon Jacques, mais ton père a parlé, je n’ai rien à dire.»

«Je suivis de point en point le programme des choses autorisées. Je mangeai des cerises, je cueillis des fraises, j’allai donner du grain aux poules et des feuilles de chou à nos lapins. Je relus, couché dans le hamac, deux chapitres de mon Robinson suisse. Mais, loin de m’endormir, cette lecture éveilla dans mon esprit le besoin d’aventures. Je me dirigeai alors vers la rivière. Cependant, j’eus la sagesse de ne pas aller tout d’abord du côté du bateau, c’est-à-dire du côté de la tentation. Je regardai couler l’eau consciencieusement, et j’y trouvai un vrai plaisir. La rivière de mon oncle n’était pas une de ces rivières paresseuses dont le mouvement est insensible; c’était, dans son genre, une de ces petites personnes de province toujours affairées, qui savent bien qu’elles n’ont pas de temps à perdre et qui, tout en courant, disent à chacun et à chaque chose ce qu’elles ont à leur dire. Comment rester muette entre ses rives, quand on a à porter ses eaux fraîches à une centaine de propriétés qui vous guettent au passage, et qui, soit à gauche, soit à droite, vous crient: «Arrosez-nous, rafraîchissez-nous, nous mourons de soif.»

«Oui, certes, c’est un spectacle qui en vaut un autre que celui de cette course sans fin d’une eau toujours claire sur un lit de sable doré, agrémenté par-ci par-là de ces flexibles plantes vertes qui s’associent à tous les frissons de l’onde et ménagent, sous la forme d’îles sous-marines, de si gentilles retraites aux poissons. Les barbillons, les goujons glissaient comme des ombres, comme des pensées, entre les divers obstacles qu’opposaient à leurs évolutions les quelques grosses pierres qui étaient chargées de figurer les écueils sur ces flots en miniature. Leurs allées et venues m’amusaient beaucoup, et je faisais le vœu qu’on pût m’appliquer un jour comme à eux le proverbe: «Heureux comme le poisson dans l’eau.» Tout cela eût été parfait, si peu à peu je ne m’étais rapproché du port où mon oncle avait ménagé, sous le feuillage et entre les racines d’un énorme saule, un frais asile au glorieux Saint-Jacques.

«Dans ma bonne envie de ne pas désobéir à mon père, je m’étais promis de ne pas regarder le Saint-Jacques, de ne pas faire un pas de son côté ; c’était prudent; mais il était écrit que je me manquerais, ce jour-là, de parole à moi-même. Les mauvaises raisons ne me firent pas défaut: I° la partie de l’allée au bord de l’eau où je prétendais me confiner étant en plein soleil, je n’y avais fait la rencontre d’aucune grenouille; l’herbe chaude ne fait pas leur affaire. Pour prendre ma leçon de natation, il me fallait donc aller du côté du bateau; ce ne pouvait être que sous le saule et dans le gazon toujours un peu humide qui entourait la baie Saint-Jacques que je pouvais espérer en trouver; 2° du moment où père tenait tant à ce que je visse bien comment nagent les grenouilles, j’avais eu tort de m’interdire le seul endroit où j’eusse la chance d’en rencontrer. Je savais bien que, là seulement, il y en avait toujours. D’ailleurs, aller autour du Saint-Jacques, ce n’était pas monter sur le Saint-Jacques; je saurais bien m’en abstenir; 3° ce n’était pas déjà si difficile de ne pas entrer dans un bateau, même quand on en a très envie.

«Me voilà donc écartant les longues branches du grand saule qui pendaient jusqu’à terre. Me voilà en face du Saint-Jacques. Qu’il était joli! Figurez-vous que, depuis que je ne l’avais vu, l’oncle l’avait fait repeindre. Son costume tout neuf, mi-partie de rouge et de blanc, lui allait à merveille; son mât, — il avait un mât, — peint aussi, était plus beau encore que ces grands mirlitons de cinq ou six pieds qu’on ne vous achète jamais. Sa flamme avait été renouvelée, elle aussi. C’était bien sûr pour le retour de papa que l’oncle Antoine avait fait les frais de cette brillante toilette du Saint-Jacques. Sa coque remuait à peine, son imperceptible balancement sur l’eau ressemblait plutôt à la respiration paisible de la poitrine d’une personne endormie qu’à un mouvement. Sous le voile transparent des branches flexibles du saule pleureur, aucun souffle, aucune passion ne pouvait l’atteindre. Le Saint-Jacques avait l’air d’un petit potentat au repos, trônant sous un dais de verdure. Si papa ne m’avait pas tant défendu d’y monter, c’eût été bien bon pourtant de lire au milieu même des eaux son Robinson suisse. Assis sur l’avant, adossé contre le mât, c’eût été à se croire dans une île. Mais quoi! ce qui est défendu, on ne peut pas l’empêcher d’être défendu.

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